‹ D'un pays lointainChapitre 38 sur 40 · FIN DE PROMENADE · texte numérisé non relu

FIN DE PROMENADE

tuaire, mais sans autre autel qu'un harmonieux amas de coussins.

Bien qu'il n'eût fait aucun geste, ses vêtements s'étaient tout d'un coup transformés en une belle robe de soie violette sous laquelle il était nu. Il ouvrit la robe et des glaces lui dirent qu'il était beau, mais d'une beauté surhumaine, astrale et presque transparente. Au même instant, l'Inconnue, qui était demeurée invisible durant quelques secondes, surgit devant lui dans toute la splendeur d'une nudité de rêve. De la tête aux pieds, sa peau était plus unie que de l'ivoire et nulle tache impudente n'en rompait l'harmonie. A mesure qu'il la contemplait, elle se rapprochait de lui et bientôt il sentit sous ses mains la fraîcheur de deux frissoimantes épaules.

Leurs joies s'accomplirent en silence et furent infinies.

Ayant joui, sans s'étonner, de tant de voluptés inattendues, Araman s'endormit — et se réveilla dans la rue.

« Je n'aurais pas dû « la toucher », disait-il, plus tard. J'ai senti, quand mes mains effleurèrent ses épaules, — et au milieu même d'un indicible plaisir, — je ne sais quelle déception à retrouver à ce contact une chair — ex-

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ceptionnelle, oui, et peut-être unique, — mais une chair, enfin, et de femme, et non tout à fait d'illusion. »

Il ajoutait :

« Il m'a été donné, à moi le premier venu^ d'atteindre l'Idéal — à travers quelle putréfaction ! Je l'ai touché, je l'ai enserré dans mes bras, je l'ai baisé de mes lèvres, j'en ai joui, — et j'ai vu (les yeux de l'Idéal étaient un miroir), j'ai vu dans ses yeux mes yeux resplendir, puis mourir de volupté, — puis... »

Il disait encore :

« J'aurais dû me mettre à genoux, j'aurais dû rester à genoux, et contempler. »

LA SIRENE INNOCENTE

Lionel Pappe regardait de vieilles gra-snire» absurdes et méprisées des hommes d'aujourd'hui, et il visitait avec joie les paysages écrits en encre pâle sur les frêles papiers jaunes.

Son voyage le mena vers une ile toute nue dont la grève était jonchée d'ossements qui semblaient apportés là par le flot, galets roulés par la colère des vagues et l'ironie des vents. Malgré cette laideur et le sol sans arbres, ni herbes, ni mousses, l'ile était plaisante et douce aux yeux, à cause d'une vapeur rose qui l'enveloppait d'un charme et donnait aux tristes crânes l'air de grossesfleurs mourantes.

Ayant plus d'un pays à parcourir, Lionel

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Pappe allait tourner le feuillet, déjà distrait par un autre désir, quand des rives de File nue et rose un concert s'éleva de voix et de violons. Perchés sur le rocher, trois beaux oiseaux à figure de femme chantaient en une langue inconnue des choses infiniment douces; et, dans l'eau, trois êtres ambigu i, femmes par la tète et par le buste, accompagnaient sur des violons de nacre le chant d'amour des trois beaux oiseaux.

Reconnaissant les sirènes, Lionel Pappe sourit avec beaucoup de dédain et se mit à faire tout haut la critique de cette représentation vaine. Il reconnaissait le genre sirèneoiseau : Homère en parle et il avait vu au Louvre le portrait de ces bètes singulières taillé pour l'ornement d'un obscur bas-relief — Les autres sont les classiques monstres.. . Mais pourquoi jouent-elles du violon ? Le violon n'est pas archéologique. J'ai fait ce matin, un voyage bien ridicule.

— Mon enfant, répéta Lionel Pappe, à une jeune fille qui entrait discrètement, grande écolière aux yeux clairs, blonde, et belle presque autant que les pâles images écrites sur les frêles papiers jaunes, mon enfant, j'ai fait ce matin, un voyage bien ridicule.

LA SIKENK INNOCENTE

Elle bon professeur, en prologue à sa leçon, conta sa promenade vers l'île triste et rose.

— Oui, vous êtes vraiment un bon professeur, monsieur Pappe, vous m'enseig-nez des choses qui ne sont écrites ni dans les livres ni sur les papyrus, ni sur les métaux, ni sur les marbres. Vous avez donc vu des sirènes jouant du violon ?

— J'ai vu cela, répondit Lionel Pappe, et, quoique ridicule, je l'ai jug-é inquiétant.

— Parce que ce n'est pas archéolog-ique ?

— En effet, parce que ce n'est pas archéologique.

Je suppose, reprit la grande écolière aux yeux clairs, que vous n'avez pas peur des sirènes?

— Pourquoi aurais-je peur des sirènes?

— Parce que ce sont des femmes.

— Et vous croyez^ mon enfant, quej'ai peur des femmes?

— Vous devez avoir peur de ce qui est illogique, et les femmes sont illogiques — comme vos sirènes. Elles jouent du violon mal à propos; pour les hommes graves et archéologiques, elles sont ridicules — comme vos sirènes.

Lionel Pappe fut surpris d'entendre un tel

discours; il regarda son élève et s'aperçut qu'il avait devant lui une grande écolière aux yeux clairs, c^ui secouait orgueilleusement ses longs cheveux bouclés et dont la gorge se soulevait avec l'anxiété des vagues de tempête qui se gonflent et ne savent pas où elles vont tomber. C'était un homme prudent, quoique fort rêveur, et depuis qu'il donnait des leçons à des jeunes filles, jamais il n'avait eu le spectacle d'une telle métamorphose. Il traitait ses élèves en élèves^ et aucune ne s'était encore redressée ainsi, avouant aussi ingénument les convoitises de son sexe, — etvraiment il eut peur.

Baissant les yeux, il dit lentement :

— Mon enfant, nous allons continuer notre lecture : Acte trois, scène huit.

— Monsieur Pappe, dit la grande écolière, avec l'air de n'avoir pas entendu, de quelle couleur étaient les cordes des violons? Pourpres, n'est-ce pas?

— Oui, répondit complaisamment Lionel Pappe, d'un très beau pourpre. Maintenant...

— De ce pourpre-là aussi sanglant, aussi clairement rouge sur la blancheur de la nacre?

Disant cela, elle avait ouvert son corsage,

LA SIRENE INNOCENTE

montrant sur son sein gauche une ligne rouge, toute vive et où perla du sang, quand elle y appuya la main d'un air tragique.

— Monsieur Pappe, j'ai voulu me tuer, hier. Chagrin d'amour? Nullement. Je suis vierge de corps et de cœur et je ne désire aucunes lèvres, — et croyez-vous que si je désirais des lèvres, elles se détourneraient à l'approche des miennes? Si j'avais eu un amour ou un caprice, je l'aurais satisfait. Non, j'ai voulu me tuer précisément parce que je n'avais ni amour, ni désir, à peine des curiosités, et si faibles que cela ne valait pas la peine d'ôte ma robe, — mon absurde robe noire de grande écolière, toute luisante sur la hanche du carton que je porte à l'école. J'ai voulu me tuer par ennui, j'ai voulu me tuer par dégoût de la misérable vie qui m'est destinée. J'ai voulu me tuer par haine des livres imbéciles qui étaient imposés à ma pauvre intelligence de vierge, par horreur pour l'humiliation spirituelle oii les règles me maintenaient sous leurs pieds barbares. J'ai voulu me tuer, parce que je croyais que je ne pouvais devenir libre qu'en consentant à forfaire à ma liberté même; parce que je croyais que ma beauté ne pouvait s'affirmer (iu'en se donnant esclave à

un maître, — et que je neveux pas me donnera un maître ! A tous, oui ! A un seul, non ! J'ai voulu me tuer, et j'ai été lâche — comme une femme ! Quand j'ai senti la piqûre du couteau, ma main a faibli, la pointe de l'arme s'est relevée en traînant sur la peau qu'elle a liserée de ce 111 de pourpre : je voudrais que la cicatrice en demeurât toujours vi^e et roug-e : cela me rappellerait éternellement l'heure où la mort m'a fait comprendre la vie. Je veux vivre, je ne suis qu'une femme; la métaphysique ne m'atteint pas ; je suis en dehors du cercle de ses flèches, et il me semble que je comprendrais si bien si on voulait enseigner ma chair !

Elle reprit avec un rire hystérique en se penchant vers Lionel Pappe.

— Voilà le lil de pourpre, voilà la corde rouge du violon des sirènes.

— Enfant, dit Lionel Pappe, pourquoi chercher des excuses au désir? Laisse chanter ta chair comme le violon des sirènes; ne réfléchis jamais sur toi-même, ni sur les vieilles images, ni sur la vie, ni sur la mort, — et ne reviens jamais ici, car tu aurais honte, sirène innocente, de la victime de ta chanson d'amour.

LA SinÈNE INNOCENTE 2^3

Mais la sirène pleura, et Lionel Pappe connut que les larmes sont salées comme la mer, amères comme la mer où nagent les sirènes.

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