LA METAIMORPHOSE DE DIANE
et croyant anéantir son indestructible grâce, morceler l'efïîgie de la déesse blanche, mais l'effîg-ie voulut demeurer intacte, et les barbares s'éloig-nèrent, lassés d'un sacrilège inutile.
Alors Héliodore rompit ses liens et se leva lamentable, d'entre les sanglots des roseaux ; le jour nouveau naissait ; ayant lavé la vase qui lui cloîtrait les yeux, il vit l'horreur de la dévastation impie et la Vierge, son amour, couchée en travers du sentier, comme un cadavre laissé là après le meurtre et après le stupre nocturne.
Il se laissa tomberprès de la déesse et, ayant baisé ses pieds, il s'évanouit.
« Marbre pur, marbre de grâce,
Genoux fiers,
Hanches où nulle main n'écrivit jamais son désir,
Crèche où nul enfant n'a dormi.
Source où l'oiseau n'est pas venu boire.
Ventre inaccessible,
Neiges éternelles.
Bras qui n'ont daigné accoler que le tronc sacré des chênes,
Mains qui n'ont caressé que les flancs des chiens blancs.
Seins qui n'ont palpité que de l'agonie des biches,
Bouche d'orgueil,
Marbre pur, marbre de grâce I »
Héliodore en son sommeil, balbutiait ces litanies, et, à chaque invocation, il ajoutait un pardon, une supplication, l'expression de sa honte, de son désespoir, de son amour.
« Pardonne-moi, Diane Artémis ! Tu m'avais choisi comme gardien et je n'ai pas sU' éloigner de toi les voleurs! Tu m'avais choisi comme prêtre et je n'ai pas su te préserver du sacrilège. »
Quand Héliodore eut ainsi prié, en toute simplicité et en toute humilité, il lui sembla que la déesse se levait et se penchait vers lui, et il lui sembla que la bouche d'orgueil et de grâce disait :
« Je te pardonne, Héliodore, car tu m'aurai donné ta vie, si j'avais voulu de la vie ; mais les barbares te l'ont laissée par mon ordre, afin que tu ois témoin d'un miracle tel
LA METAMORPHOSE DE lilANK
que les hommes n'en ont pas encore vu de pareil.
» Les dieux sont anciens, Héliodore, tu le Suis ; mais, si anciens, ils ont eu une naissance et ils doivent tous mourir. I/heure est venue de leur mort. Les dieux meurent, au moment où je te parle, mais ils ne meurent pas comme des hommes ; ils meurent comme des dieux, leur essence permane et va. revivre en de nouvelles formes.
» Ces chang-ements sont nécessaires pour leur propre gloire et pour la joie des hommes ; quand les dieux sont trop vieux ils n'inspirent plus ni la terreur, ni l'amour ; ils deviennent IndiiTérents aux âmes familières et aux cœurs distraits ; les hommes, ces éternels prisonniers, n'ont plus confiance en l'échelle de grâce, ils ont peur qu'elle ne rompe sous leurs pieds, ils n'osent plus monter au ciel : alors, retombés dans la tristesse de leur nature, ils rampent, comme aux premiers jours du monde, dans le marécage obscur de l'animalité.
» Il faut des échelles nouvelles ; c'est pour- (j[uoi des arbres ont été abattus dans la foi'ctde l'infmi.
» Dors, Héliodore. Quand tu te réveilleras,
DUN PAYS LOINTAI^
toi qui m'aimas telle que je fus, tu m'aimeras telle que je serai, et, par l'échelle nouvelle, tu monteras si haut que tu en auras le vertige. » Diane se tut et Héliodore crut voir, s'en allant vers le temple, une femme vêtue d'une blanche robe traînante, toute semée d'étoiles bleues ; autour de sa tète, il y avait une lueur de soleil et, de ses mains étendues, des rayons très doux tombaient vers la terre. Elle entra dans le temple.
Héliodore dormit encore ; quand il se réveilla, il vit que le temple avait été restauré selon un art nouveau : partout, sur la blancheur des murs, on avait peint des figures inconnues, des nimbes, des agneaux et des lettres grecques appelées thau.
Il se leva et entra dans le sanctuaire, dont il se croyait toujours le gardien et le prêtre, mais, ivre sans doute d'un si long sommeil, il ne reconnaissait ni les trésors, vases, lampes, encensoirs, pourtant remis à leur place tels qu'avant le pillage, ni la physionomie des fidèles, ni l'efïigie sacrée qui se dressait touiom's sous le même dais de soie et de per-