CHAPITRE VII
Le mardi 28 juillet, à 4 heures du soir, Boissier entra dans mon cabinet, les journaux du soir à la main, et me dit :
— C'est la guerre. Nous allons enfin sortir de la poussière des livres.
Il partit acheterun lot de cartes d'Allemagne.
A partir de ce jour, nous cessâmes de nous occuper du travail, sinon pour assurer l'ordre après notre départ. La matinée était prise par la lecture des journaux du matin, et l'après-midi par la lecture des journaux de midi et du soir. Et c'était ainsi à peu près partout, mais non dans le même sentiment. Des gens attendaient anxieusement les nouvelles dans l'espérance d'un miracle qui arrêterait les forces déchaînées ; Boissier ne tenait plus en place, allait au-devant des crieurs de journaux, ne redoutant qu'une chose : qu'il fût encore condamné à vendre des livres par une décision des diplomates.
J'eus le temps d'aller en province embrasser ma femme et mes enfants. Je revins dans la nuit du icr au 2 août. De La Rochelle à Paris,
j'entendis des centaines etdes centaines de Français répéter la même phrase : Il n'est pas possible que nous ayons la guerre au siècle où nous sommes. La plupart d'entre eux croyaient que tout s'arrangerait après une mobilisation déforme. Les pluspessimistes entrevoyaient une campagne de trois mois. Le 2 août au matin, l'état d'esprit était déjà transformé: les mobilisés se hâtaient vers les gares avec une résolution presque joyeuse. La France se donnait à elle-même le spectacle d'un réveil de son énergie. Qui ne se rappelle cette glorieuse matinée du 2 août 1914 ? L'air léger, le ciel aimable, doucement ensoleillé, une foule calme, une immense réconciliation des Français, toutes les différences socialesabolies pourquelquesheures, nul désordre, un grand jour de paix. Boissier et moi, nous fîmes ensemble le chemin du Luxembourg à la gare ; nous nous quittâmes à la gare de Bel-Air ; il allait à Reuilly. Nous nous embrassâmes, il s'ouvrit un passage dans la foule, me fit un dernier adieu qui voulait dire : en avant, et disparut. Alors se brisa le dernier lien qui me rattachait à la vie individuelle et libre : je fus, comme chacun des Français, séparé de ma vie indépendante ; je plongeai dans la foule des hommes appelés sous les armes. Je ne m'appartenais plus. Quatre jours après, j'étais à Verdun, en faction sur le plateau d'Hardaumont, face à la plaine parcourue par les patrouilles françaises et ennemies.
Je ne veux pas donner ici mes souvenirs de guerre. Ce que je cherche à exprimer, c'est, à travers mes souvenirs, la leçon que la guerre m'a donnée. C'est à Verdun que j'ai achevé de me dégager des dernières erreurs que je tenais du siècle passé. Je voudrais dire comment et pourquoi. La guerre a été pour nous tous une prodigieuse école. Des garçons délicats se sont plaints d'avoir été mêlés à des hommes incultes. Les malheureux 1 C'est par ce bain dans l'eau profonde de notre peuple que nous nous sommes rajeunis. C'est par ce contact de tous les instants avec le vrai peuple de France que ceux qui l'ont voulu ont acquis, en quelques années, une connaissance de l'homme que dix années d'école ne leur auraient pas donnée. Pendant plusieurs années, nous avons tous mis notre âme à nu, car la guerre, la vraie guerre ne permet pas à l'homme de tricher et de prendre une âme d'emprunt. Depuis que nous avons vu cela, nous connaissons l'homme et la France.
Je me trouvais dans un bataillon d'infanterie territoriale qui, pour des raisons qui tiennent au souvenir de Beaurepaire, était affecté à la défense de Verdun. Les hommes de troupe étaient tous de la région de mon enfance ; on me reconnut, on
m'accueillit fraternellement ; soldat de deuxième classe, jefus heureuxden'êtrequ'une unité obscure; rien ne me distinguait, mes camarades me connaissaient comme un homme qui est dans les bureaux ; rien n'appelant l'attention de quiconque sur moi, je pus vivre de la vie élémentaire qu'est la vie du soldat en campagne.
Première observation : nous avons été jetés pêle-mêle dans les rangs de l'armée ; il y a une hiérarchie, des hommesqui possèdent des grades, mais tout cela est du temps de paix, fragile et provisoire ; dans le rang, il y a des hommes de toute condition, bourgeois, ouvriers, paysans ; seront chefs ceux qui sont dignes de l'être. Nous sommes en quelque sorte replacés dans l'état de natute ; nous allons tout créer. Si les distinctions de la société civile sont fondées, elles vont se reproduire ici. Nous allons voir comment une société s'organise, crée ses chefs et ses organes. Le front se stabilisant, on assiste a la création totale d'une société qui se donne ses chefs, ses combattants spécialisés, ses travailleurs, ses marchands, ses scribes. Et c'est une création spontanée, car presque toujours les institutions ont devancé les ordres. Nous n'aurions pas vu cela si la guerre de mouvement n'avait pas été arrêtée. C'est pour moi la grande curiosité de la guerre. Et j'eus loisir de l'observer, ayant eu le privilège de vivre, pendant plus de dix-huit mois, dans le
même secteur nord de la région fortifiée de Verdun qui avait ses régiments lui appartenant en propre, et dont la mission était d'attendre la ruée allemande sur Verdun, et d'organiser le terrain en attendant.
En octobre, quand il fut connu que le front était stabilisé, la vie s'organisa. Et premièrement, malgré le principe de l'armée démocratique, qui est communiste, puisqu'il est entendu que le soldat ne possède rien, hormis ce qu'il porte sur soi, malgré ce principe, le droit de propriété fut affirmé et proclamé, par les hommes, les escouades, les sections, les compagnies, les régiments.
Verdun fut proclamé propriété collective des troupes du camp retranché ; les morceaux de secteur devinrent, par une complicité tacite des hommes, des officiers et des états-majors, la propriété exclusive de tel ou tel régiment. L'endroit était bon ou mauvais, il n'importait pas. Les chasseurs de Driant tenaient le bois des Caures, position que personne ne leur enviait, mais ils ne l'auraient pas échangée pour les tranchées marécageuses de la Voivre, où l'agitation était pourtant bien moindre. Les territoriaux reçurent ladite Voivre en partage ; il fut difficile de la leur faire abandonner plus tard pour les loger à l'Herbébois qui possédait pourtant des abris plus confortables.
A l'intérieur de chaque secteur ou sous-secteur, les régiments alternant eurent leurs emplacements qui n'appartenaientqu'àeuxet qu'ils nefaisaientque
se prêter les uns aux autres pendant les relèves. Dans le champ d'action d'un régiment, les bataillons rirent la même opération. Et les compagnies enfin eurent leurs positions de première et de seconde ligne, et leurs cantonnements, en toute propriété. Sur les positions, chaque escouade eut sa tranchée; au cantonnement, sa maison ou son abri ; et enfin, chaque soldat posséda, à la tranchée, son gourbis, au cantonnement, sa place dans l'abri, ou dans la grange, ou dans la maison. Et chaque soldat, chaque compagnie, chaque bataillon, chaque régiment cédant son bien pour quatre, six ou huit jours, considérait l'occupant comme un locataire chargé de tenir les lieux loués en parfait état et de les améliorer s'il était possible. Lorsque, au retour, un officier attribuait à la 10e escouade le poste qu'occupait précédemment la 5e escouade, et inversement, les deux escouades réclamaient ensemble, chacune déclarant mal organisé le poste qu'on lui affectait, et chacune voulant rentrer en possession de son bien. Raison : « C'est nous qui l'avons aménagé, mon capitaine. » Et l'on donnait satisfaction aux escouades parce que c'était conforme à la justice. C'est ainsi que l'homme est attaché à la glèbe.
Deuxièmement, le droit de propriété fut affirmé par la troupe sur la personne de tous gradés, caporaux, sous-officiers, à l'exclusion toutefois de ceux qui étaient classés notoirement dans la catégo-
rie des ruminants. Un caporal devint la propriété de son escouade, un capitaine de sa compagnie ; raison : Nous le connaissons ; il nous connaît ; on est habitué à lui depuis le commencement de la guerre. Pour la même raison, un homme fut indissolublement lié à son escouade. Réfléchissez : vous verrez que cette appropriation de la terre et des hommes est de tous points excellente, et que ce serait de la part d'un chef une très grosse faute que d'aller contre, quand les nécessités de la guerre ne l'imposent pas absolument.
Derrière les fils de fer, l'armée avait de nouveaux besoins : il ne suffisait pas de garder la tranchée, il fallait voir ce qui se passait devant; travailler à son organisation, aménager les cantonnements ; faire un travail administratif plus lourd que celui de la troupe en campagne ; ravitailler la troupe en objets et denrées de toute sorte qui ne sont point fournis par l'intendance. En principe, tout cela pouvait être fait par ordre et gratuitement. Tout se fit spontanément et à titre onéreux :
Des volontaires s'offrirent pour des équipes volantes qui battirent la campagne entre les lignes, se payèrent en pillages S3^stématiques, et se firent payer par tête de boche capturé, mort ou vivant.
Les maçons, charpentiers, et autres gens du bâtiment se proposèrent pour tous les travaux qui concernaient leur art ; cela fut d'abord irrégulier,
et cela fut enfin confirmé officiellement ; ils se faisaient payer en vendant quelques produits de leur travail fabriqués avec les matériaux de la masse ;
Les scribes se casèrent dans les bureaux et se payèrent en prélevant des parts de choix sur l'ordinaire et sur les produits manufacturés fournis aux unités par l'intendance ;
Les hommes habiles au négoce s'engagèrent parmi les agents de liaison, les cyclistes et autres débrouillards, s'instituèrent fournisseurs clandestins des armées et se pa}rèrent par un honnête bénéfice ajouté au prix des marchandises qu'ils allaient acheter dans les villes. Dans la suite, ils furent reconnus officiellement sous le nom de gérants de coopératives, possédèrent des stocks, et prospérèrent, en payant une redevance aux compagnies ou aux régiments.
Enfin, la troupe, formée en majeure partie de paysans, resta en faction dans la tranchée, parce que la terre lui appartenait de droit, et parce qu'elle n'imaginait pas que l'on pouvait faire autre chose que de vivre en contact étroit avec une terre qui souffrait cruellement des blessures qui lui étaient faites. Mais, au bout de peu de mois, elle inventa vingt petites industries, celles du briquet, du coupe-papier, de la bague, du vase à fleurs, tirant sa matière première du sol chargé d'acier, de cuivre et d'aluminium, et vendit ses produits à l'intérieur.
En moins d'un an, toute une société, avec tous ses organes, avait été créée. Elle ressemblait étonnamment à la société civile que nous avions quittée un an plus tôt. Le communisme que l'armée lui imposait, elle l'avait entièrement éliminé dans toute l'étendue du champ où son action pouvait s'exercer. Chacun y était à sa place, non parce qu'on l'y avait mis, mais parce qu'il s'y était mis. Et la hiérarchie sociale ou économique recréée était presque semblable à celle de la société civile. Les chefs et sous-chef? venus de la société civile comme simples soldats étaient devenus chefs et sous-chefs aux armées, remplaçant peu à peu les quelques inutilités nommées dans le temps de paix, et qui avaient disparu vers l'intérieur. Nous avions été, au 2 août 1 9 14, replacés égalitairement dans l'état de nature ; chacun de nous avait pris sa place dans la hiérarchie spontanément créée ou acceptée par la société nouvelle où nous étions placés. A ma compagnie, je ne pus observer qu'un seul renversement de situation, celle qui intéressait un gros propriétaire qui ne put prendre ni grade, ni fonction et qui était employé, dans les cantonnements, à ramasser les bouts de papier. C'est, en somme, un très faible déchet. Conclusion: la hiérarchie de nos sociétés est beaucoup moins artificielle qu'on ne le croit, et sans capitaux, sans bénéficier des avantages que créent l'héritage, les relations sociales, nos co-sociétaires, dépouillés de
Tous leurs biens par ce que l'on pourrait regarder comme une révolution, la mobilisation du 2 août 1914, avaient recréé la hiérarchie économique et sociale que la mobilisation égalitaire avait niée.
Que pensent les hommes lorsqu'ils observent les réalités avec leur seule raison, et qu'ils ne sont point troublés dans leurs réflexions par les intrigues des partis, des financiers et de l'étranger ? L'armée en campagne est, à cet égard, un merveilleux champ d'observation. Et l'armée française, plus que toute autre, parce que ses chefs, respectueux du dogme de la liberté de penser, y faisaient fort peu de propagande, et souvent même n'en faisaient pas du tout. Jamais peuple n'a été aussi libre de penser que le peuple français aux armées. Les journaux de toute sorte circulaient librement, et chacun prenait le journal de son goût. Mais républicains, radicaux, socialistes, catholiques, royalistes, avaient tous le sentiment obscur que les opinions différentes n'avaient aucun objet, et que la vie sociale, la vie pratique des armées, les événements de la guerre ne pouvaient être jugés avec les moyens que fournissaient les opinions de la vie civile.
Et, d'ailleurs, aucune élection ne se produisant
aux armées, les opinions politiques ne présentaient plus d'intérêt que comme sujets de conversation au cours des repas ou dans les heures d'inaction. Et comme les différences d'opinion n'avaient aucune influence sur le cours de la vie, elles n'amenaient aucune aigreur dans les relations individuelles, et l'on s'en désintéressait rapidement. Les vraies discussions portaient sur les réalités proches, sur ce que l'on connaissait de science sûre, sur la possession d'un cantonnement, sur le métier des armes, sur les méthodes de travail, sur les mérites ouïes démérites de tout homme prétendant à un grade ou à une fonction. Ce qui fit que nous fûmes encore tous en parfait accord, et que les hommes ne se battaient guère que lorsqu'ils étaient ivres.
Chacun de nous a vécu aux armées en amitié parfaite, parfois profonde, avec des hommes qui avaient une tout autre opinion que nous sur la constitution politique du pays. Et chacun de nous conserve de ce temps-là le souvenir d'une humanité avec laquelle il fait bon vivre. Le mécanisme diviseur de l'élection ne jouait pas, nous étions tous frères. Cela donne le sentiment de la fraternité qui régnera en France lorsque nous aurons complètement éliminé la démocratie.
Ensuite, observation que l'on peut faire d'un bout à l'autre du front, le Français, rendu à luimême, est d'un bon sens qui force l'admiration.
Flaubert souffrait de la bêtise humaine. La bêtise humaine est une fiction ou un produit démocratique. Lorsque vous obligez un homme qui vit sur son champ ou dans un atelier, ou même à la tête d'une entreprise, à vous dire son opinion sur toutes les questions qui se posent dans la vie d'une nation, vous obligez cet homme à dire autant de bêtises que de mots, parce qu'il parle de choses qu'il ignore. Lorsque, au contraire, comme aux armées, l'homme, qui n'est point sollicité hors de sa compétence, exerce son intelligence sur ce qu'il voit, sur ce qu'il observe : il est plein de bon sens, il s'arrête de lui-même lorsqu'il ne comprend plus. Alors, dans sa sphère, il est prodigieusement intéressant, parce que son esprit, ne fonctionnant que pour ce qu'il est capable d'entendre, manœuvre à plein rendement dans son rayon. Vous qui avez un champ plus vaste, arrêtez-vous, et écoutez ce camarade dont l'intelligence va moins loin que la vôtre : dans le champ de sa vision, il a vu mille choses que vous n'avez point vues, parce que votre regard, ponant plus loin, a négligé des détails au-dessus desquels il s'élevait.
Je le dis en toute sincérité (et chacun, s'interrogeant, pourra vérifier mon dire) : j'ai connu aux armées des centaines d'hommes ; je ne me rappelle pas en avoir rencontré dix qui pussent donner le sentiment net de la bêtise humaine. La raison, je viens de la dire. Au contraire, j'ai tiré un
immense profit des innombrables conversations tenues avec tous mes camarades, qu'ils fussent de la troupe ou des cadres. Il était rare qu'il n'y eût pas à apprendre auprès de l'un d'eux. J'ai entendu quelques intellectuels socialisants se plaindre de la faiblesse du niveau intellectuel des hommes avec qui ils vivaient. Mais c'était avec eux que l'on revoyait resurgir la bêtise humaine, quand on les entendait faire la critique des opérations ! Mais quel plaisir il y avait à parler avec les camarades de l'escouade ! Combien d'heures ai-je passées, dans la tranchée ou au cantonnement, à m'entretenir avec les miens de l'existence quotidienne ou du travail de chacun. Et quelle saine philosophie ! Quand une escouade ou une compagnie marche mal ou est mal nourrie, on connaît la dispute, que dit-on tout le long du front ? Il n'est pas un soldat qui ne dise : l'escouade a un mauvais cabot, la compagnie a un capitaine à la graisse d'oie. Modifiez les termes : c'est la philosophie du général en chef et Ulysse ne pensait pas autrement.
Voici une des plus fortes paroles que j'aie entendues sur la fonction du chef : Une patrouille étant accrochée dans la plaine, on envoie une section la dégager. Au rassemblement, le sous-officier qui commande, un intellectuel, croit devoir dire quelques mots sur la solidarité envers les camarades en péril. La section écoute, impatiente, mais
une voix, celle d'un ouvrier socialiste, s'élève dans le rang et met fin à la harangue :
— Fous-nous la paix, crie-t-elle au sous-officier, commande !
Le soldat français, le Français, l'homme, veut des chefs, et des chefs dignes de Têtre. Quand il fait la révolution, c'est parce que ses chefs ont cessé de remplir leur fonction.
Nous avons connu aux armées la vraie fraternité, celle qui annule moralement les distinctions sociales sans les faire disparaître matériellement, et la seule qui soit possible. Là-dessus, je ne me retiens pas de dire quelques souvenirs personnels. J'ai fait partie de ces équiqes volantes qui battirent la plaine en Voivre jusqu'à la bataille de Verdun. C'est dans ces troupes presque libres que l'on a connu, peut-être, les plus forts sentiments de fraternité humaine. C'est là que l'on apprend à connaître l'homme.
Dix, vingt, trente hommes, sont associés librement, pour courir chaque jour, ensemble, quelques risques supplémentaires. Comment se groupentils ? Autour d'un homme. S'il n'y a pas de chef qui leur plaise, ils restent dans ie rang. Maginot, qui a commandé une de ces équipes en Voivre, avait fait sortir du rang une trentaine d'hommes,
avec qui il joua quelques bons tours à l'ennemi, jusqu'au jour où il se rit fracasser les jambes devant Maucourt. Notre équipe, qui travaillait sur le territoire voisin, était commandée par le Révérend Père Dom David, de l'Ordre des Bénédictins, que je suppléais. Nous avions avec nous deux dou zaines d'hommes. Notre vie avec eux, c'est pour nous le temps chaud de la guerre.
On disait de notre troupe qu'elle était composée de gens de sac et de corde, parce qu'elle contenait quelques gaillards dont on ne pouvait rien faire dans les compagnies, et qui usaient les sous-officiers. Mais c'était faux. Il n'y avait là que des hommes qui n'étaient pas à leur place derrière les fils de fer, et qui avaient besoin du grand air de chaque jour. Au point de vue des opinions, nous présentions la plus grande variété : un moine pour chef, avec moi comme second, quatre caporaux représentant le radicalisme et le socialisme, les hommes appartenant à tous les groupes politiques français, la majorité penchant à gauche, très nettement. Nous vivons ensemble dans une étable désaffectée, nous prenons nos repas ensemble. Tutoiement général. Dom David et moi, nous voulons rendre plus sensible, par ces actes, la solidarité qui nous unit tous.
Mais tous nos camarades qui, dans les compagnies, font la guerre aux sous-officiers, n'entendent pas supprimer les distinctions. Ils vont en
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excursion et nous apportent des lits de plume. Nous aimons dormir sur la paille ? Il nous faut dormir sur la plume parce que nous sommes des chefs. A table, nous devons présider, nous sommes servis les premiers, nous avons les meilleurs morceaux, pour la même raison.
Un de nos camarades, qui est un lecteur d'Hervé, me dit en confidence :
— Je sais qui c'est notre chef, c'est un curé.
— Non, c'est un moine.
— C'est la même chose.
Il jure, et il ajoute : « Jamais je n'aurais cru cela avant la guerre, que je pourrais obéir à un curé. »
Je veux accroître son étonnement :
— Sais-tu qui je suis ? Je suis de l'Action Française, je suis camelot du roi.
— Tu blagues ! c'est pas vrai !
— Veux-tu la preuve ?
Il jure encore, prend à témoin l'univers de notre amitié invraisemblable mais vraie. Il conclut :
— La guerre a tout de même changé quelque chose dans le pays : nous voilà tous copains !
Lorsque nous sommes réunis, les jours de repos, et que l'on joue aux cartes, que l'on chante, si quelqu'un jure, sacre, ou dit une plaisanterie grasse :
— Tête de lard, dit toujours une voix, tune peux donc pas te rappeler que David est là !
Notre troupe est composée de mécréants, mais elle est fière de son moine, elle laime et veut le garder. A la Pentecôte, on organise une messe en grande pompe : on fait à Dom David la surprise d'un autel magnifique, et presque toute l'équipe assiste à la messe.
— Vos gens de sac et de corde! me dit un capitaine. Nos gens de sac et de corde, les voici :
Dom David et moi, dans les reconnaissances, nous voulons marcher les premiers. On nous laisse tant que le péril ne paraît pas proche. Dans les passages difficiles, nous trouvons toujours quelqu'un devant nous.
Un jour, au moment où je veux passer, je m'entends dire : Tu passeras après moi. Je commande : Passe derrière moi. — C'est un de nos meilleurs éclaireurs, Emile : il me regarde dans le blanc des yeux, me barre la route et me dit : T'as des gosses ; je n'en ai pas ; je passe devant.
Dans les sorties de nuit, quand je suis en écoute, il y a toujours une ombre qui va se coucher à dix, vingt ou cinquante pas devant moi, selon les lieux. C'est Auguste, peut-être le plus beau soldat de notre troupe. Je lui enseigne qu'il doit rester à ma hauteur :
— Non, ma vieille, dit-il, si tu n'es pas couvert, tu ne peux pas être tranquille pour regarder et écouter ; je te couvre, tu es tranquille.
Ferdinand entre, ivre plus que de raison. Nous
avons une opération à faire ; son ivresse est intempestive, et je le lui dis sans douceur :
— Ne crie pas, sergent, répond-il, dans un quart d'heure, je serai dessaoulé.
Un quart d'heure après, il revient, ferme sur ses jambes et lucide, et demande, comme récompense, le poste le plus exposé.
Louis est un gars de la Butte-aux-Cailles ; il m'a fait de sa vie quelques récits un peu vifs, en concluant qu'il faut bien se débrouiller. Avec nous, il est fabricant d'objets de toute sorte qu'il vend aux étrangers avec les bénéfices les plus larges. Il a eu une vie très dure, et cela ne le dispose pas du tout à la sensiblerie. Il a fait pour moi quelques objets, il me les donne d'un air bourru. Je lui remets un billet. Il refuse parce que cela ne se fait pas entre nous :
— Mais c'est pour payer ta matière première. Il me regarde fixement, sa lèvre tremble :
— Toi, tu sais que ma femme est malade et qu'il n'y a pas beaucoup de sous à la maison.
Alors, il me serre la main, et il accepte mon billet. Et il tourne vivement la tête.
Avec de tels hommes, nous avonseula vie la plus passionnante qui soit. Rappelez-vous, camarades, les marches nocturnes, le cœur battant, dans l'approche silencieuse, la fouille des bois, les branches fouettant les visages et déchirant les mains, l'exaltation, la peur vaincue, l'ivresse des captures ; les
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courses dans le brouillard ; et les embuscades des nuits d'été, dans les champs de marguerites et de bleuets ; et les longues stations sous la pluie ; et la lourde fatigue, et les délicieux repos sur la paille de l'étable. Rappelez-vous nos adieux, nos têtes baissées, nos mains cachant nos yeux. Rappelezvous notre fraternité. Je me souviens, je me souviendrai toujours : nous avons vu ensemble le vrai visage de la France.
J'arrive à la fin de ma recherche. Après un an de guerre, la lumière se fait enfin dans mon esprit. Sur les ruines des villages, je me suis posé la question : comment reconstruire, après la guerre ? Le travail sera simple si nous conservons cette merveilleuse unité forgée sous les armes. Mais quel ordre sera donc le nôtre ? Dans quelle formation l'armée des travailleurs marchera-t-elle à la prospérité ? La réalité où je vis m'a donné la leçon définitive. J'ai vu naître sous mesyeux une société complète, je n'ai plus le droit de substituer l'artirkedes théories à la vérité aveuglante. L'ordre de marche, l'ordre de travail de l'humanité, le voici ; il n'y en a point d'autre que celui dont l'armée donne le spectacle et qui se reproduit exactement dans la société civile ; si on l'y voit moins nettement, c'est parce que la complexité des
fonctions, l'enchevêtrement des groupes masque aux yeux de l'observateur les lignes essentielles.
Mais il n'y a pas, dans la vie, une classe de chefs distincte d'une classe d'exécutants, l'une opposée à l'autre. Qui observe l'armée au repos pourrait le croire : voici les chefs réunis d'un côté, les sousofficiers d'un autre, et les caporaux et les soldats enfin, séparés des uns et des autres. Ne semblet-il pasque voilà l'image des classes distinctes? Mais ouvrez lesj'eux : ce que vous voyez, c'est l'armée au repos; c'est l'armée qui ne remplit pas sa fonction essentielle. L'image que vous avez sous lesyeux, c'est la même quevous donne la société civile lorsqu'elle est au repos et que les hommes s'assemblent selon leur nature, selon leurs goûts, selon leur culture, selon leur manière d'être, de parler, de saluer, de chanter, de manger : c'est la vie de société ; c'est hors du travail que les classes se forment, et pour le temps du repos ; ces classes, ce sont les classes sociales.
Vienne l'action, le combat ou le travail, elles disparaissent. Le fantassin retourne à l'infanterie, le hussard à la cavalerie ; l'officier se sépare de l'officier et va retrouver le sous-officier et le soldat de son unité. L'unité, le groupe solidaire, c'est la troupe et ses chefs. Doit-on se battre ou travailler, ou manger, le soldat cherche son chef, le chef cherche ses soldats. Imagine-t-on une autre formation ? On aboutit à l'absurde. Supposons une
classe de soldats s'opposant à une classe d'officiers : dès qu'elle aura pris conscience de son existence, la classe de soldats, pour agir, devra se diviser en unités dont les délégués ne seront rien autre que de nouveaux chefs ; la prétendue solidarité de classe sera détruite, et fera place à l'opposition des unités entre elles.
L'armée en action, qu'elle combatte ou qu'elle travaille, donne l'image nette de la société civile au travail : les fantassins, officiers et soldats, sont solidairesdevant leschefset les soldats de l'intendance, comme les producteurs de l'industrie, chefs et ouvriers, sont solidaires devant les producteurs de la terre, propriétaires, fermiers et ouvriers. Et quand l'intendance a donné ses produits à l'infanterie, les régiments cherchent chacun à avoir la meilleure part, et de même les bataillons à l'intérieur des régiments, et de même les compagnies à l'intérieur des bataillons, et de même les escouades à l'intérieur des compagnies. Ainsi, dans la société civile, les producteurs du fer cherchent-ils à s'assurer, sur les produits de la terre, une part plus belle que les producteurs du bois ou delà laine. Point de classes, mais des groupes complets de producteurs, pour qui la conquête du pain exige la solidarité d'un chef et de sa troupe.
Et de même qu'il y a dans l'armée toute une hiérarchie de solidarités et toute une cascade d'antagonismes, de même qu'il y a des armes différentes
qui se disputent le premier rang, des régiments, mille unités, de même, dans la société civile, il y a les hommes du blé, tous solidaires devant les hommes du fer, et les hommes de Bretagne tous solidaires devant leshommes des Flandres. L'unité n'est point la classe, c'est le métier, c'est la profession, c'est la région.
A la fin de 1 9 1 5, mes conclusions étaient élaborées. Je fis un premier plan de travail pour l'aprèsguerre. J'observai que vingt ans de recherches m'amenaient à me raccorder exactement à l'enseignement que ma grand'mère m'avait donné et qu'elle avait reçu elle-même de son père qui l'avait trouvé dans le fonds commun de nos traditions.
Et alors, vint la grande, la fulgurante vérification, la bataille devant Verdun.
Les troupes étaient lasses. L'offensive de Champagne, manquée, avait découragé ces soldats partis pour trois mois en 1 914, et qui ne voyaient plus de fin à la guerre. Des rumeurs venaient de l'arrière, accusant Poincaré, les chefs, des lenteurs de la guerre, et de la guerre elle-même ; les journaux révolutionnaires commençaient à agiter les esprits ; en janvier, j'entendis chanter l'Internationale à Bezonvaux ; ce fut un fait isolé, mais qui ne provoqua pas de protestations. L'automne avait été chargé de pluies, l'hiver était sinistre ; nous vivions dans la boue gluante de la Voivre, sans espérance.
Et soudain vint l'annonce de l'attaque allemande sur Verdun. Les troupes parurent plus résignées à la mort qu'à la résistance victorieuse. On prédisait la chute de la place, l'entrée du Kronprinz par la porte Chaussée, quatre jours après le déclanchement de l'attaque. Pendant un mois, une lourde angoisse pèse sur la région fortifiée de Verdun. Les renforts qui arrivaient ne ramenaient pas la confiance au cœur de la garnison. Plaintes et murmures s'élevaient contre les chefs, contre les étatsmajors qui n'avaient pas su organiser la défense de Verdun, et qui faisaient apporter huit jours avant l'attaque le matériel qui tomberait entre les mains des Allemands.
Quelques jours avant l'attaque allemande, il y eut une modification insensible. Le péril était imminent, les soldats se rapprochèrent de leurs chefs, fussent-ils rudes et peu aimés. Le 21 février, au matin, l'attaque commençait. Il y eut quatre jours sombres où les troupes, ressaisies, soutinrent le choc avec plus de résignation que d'activité, sauf au bois des Caures, où les chasseurs de Driant, engagés dans le combat, furent splendides. Puis le craquement terrible du 25 février, les Allemands ayant pris le bois des Caures, l'Herbébois, atteignant la côte du Poivre, les Chambrettes, Ornes, le plateau deBezonvaux;l'évacuation de laVoivredans la nuit, les hommes se repliant en débandade, par groupes désemparés, allant s'entasser, se reformer
près de la ville, et ne désirant plus qu'une chose, sortir du cercle de feu qui entourait Verdun.
Dans la nuit du 26, ces troupes en retraite sont rappelées. Démoralisées, elles rentrent dans une bataille qui paraît perdue. En route, nous apprenons la chute de Douaumont. Lorsque nous arrivons à Souville au petit matin, il semble que l'armée se désagrège: voitures abandonnées, groupes de soldats débandés, errant sur le champ de bataille et gagnant l'arrière, c'est le premier spectacle de la déroute ; quelques cris de « sauve qui peut » et ce serait la panique. Chacun pense que si l'on doit reculer encore, l'armée se noiera dans la Meuse. Vers dix heures, nous recevons l'ordre d'aller prendre position au bois Fumin, près de Vaux. Pour que l'on nous renvoie là, nous qui ne tenons plus, ilfautque tout soit compromis. Nous partons avec le sentiment que nous sommes une troupe sacrifiée dans une retraite générale. Au moment où l'ordre est communiqué, quel spectacle que celui de tous ces hommes qui, d'un seul mouvement, écrivent à la hâte quelques mots à leur famille, leurs adieux !
Nous entrons sur le champ de bataille. Un prodigieux changement s'accomplit sous nos yeux, sans que nous puissions dire où et comment il se produit. Un bruit a couru : le vingtième corps est là, il est engagé, la bataille se retourne. Le mouvement qui, le matin, s'établissait vers l'arrière s'éta-
blit, maintenant, vers l'avant. Une artillerie formidable est en action. Une journée radieuse, un soleil de fête. Quelques-uns d'entre nous ont l'intuition d'un renversement desévénements. La terre tremble et fume. Il y a contre-attaque française sur Douaumont.Mais Bezonvaux est pris, et le plateau d'Hardaumont est tourné.
Est-ce le désastre ? Tout à coup, un mot change la face des choses, On le propage en hâte : nous sommes la deuxième armée, et Pétain commande. La plupart des hommes ne connaissaient pas le général ; mais des officiers, des généraux ontcrié la nouvelle avec joie ; nous la crions à notre tour de tous côtés : Pétain commande ! Pétain commande ! La confiance revenait. Où que l'on aille maintenant, on trouve des troupes solidement accrochées. La neige tombe, la nuit vient, éclairée de feux verts. Au bruit de la fusillade, pour nous qui connaissons si bien les lieux, nous pouvons tracer dans notre esprit la ligne inquiétante du front. Mais, enfin, un ordre parvient que l'on communique à tous :
J'ai donné l'ordre de résister sur place an nord de Verdun. Tout chef qui donnera un ordre de retraite sera traduit devant un conseil de guerre.
Alors, en cet instant, le spectacle change définitivement ; la bataille est gagnée. Un chef, une pensée, une volonté apparaissent dans la flamme. Le chef est obéi, la pensée comprise, la volonté
partagée. Lorsqu'un mouvement porte nos lignes en avant, pour protéger la sortie de Vaux, l'allure est magnifique. Le soir, à la nuit tombante, les Allemands tentent une violente attaque ; pour la première fois, elle est arrêtée sur sa ligne de départ.
Qui a vu ce prodigieux rétablissement, opéré par une armée qui, deux jours avant, ne entait plus en elle-même, connaît pour toujours la valeur d'une parole de chef. Comment des hommes, braves de nature, avaient-ils failli céder un instant au découragement, à la terreur, à la panique ? Parce que, pendant cet instant, ils s'étaient sentis sans chefs. Comment, démoralisés, avaientils retrouvé leur fermeté, leur courage ? Parce qu'ils avaient entendu un commandement. Mais comment le chef, qui avait lancé le commandement, avait-il pu être entendu, compris, suivi avec cette rapidité ? Comment sa pensée, traduite en quelques lignes, avait-elle pu être exécutée avec tant de spontanéité et d'intelligence ?
Parce que chaque soldat avait pensé :
— Mon chef et moi, nous tremblons devant la mort qui est devant nous ; mon chef et moi, nous voudrions être chacun auprès de notre femme et de nos enfants. Sur toute la ligne, en cette minute, chacun de mes camarades a la même pensée que moi. Mais chacun de nous sait aussi que son camarade, le plus proche comme le plus éloigné, se
regarde comme associé à son chef, dans la honte comme dans la gloire. Chacun de nous sait que, l'ordre étant donné à nos chefs, les hommes de l'escouade seront solidaires du caporal, les escouades du sergent, les sections du capitaine, et qu'une solidarité active nous unira tous dans un même mouvement. Chacun de nous sait que l'ordre est parvenu dans chaque unité, et que, dans chaque unité, tout soldat regarde son chef, tout chef regarde ses soldats avec la même pensée : Nous sommes solidaires ; nous ne nous abandonnerons pas l'un l'autre. Et parce que nous savons tous cela, nous savons aussi que nos camarades éloignés, obéissant eux aussi à leurs chefs, ne nous abandonneront pas.
Et c'est parce que cette idée vivait dans la tête de tout soldat que les trois lignes du général de Castelnau changèrent l'âme de la bataille, et que les manoeuvres du général Pétain refoulèrent la panique au nord de Verdun.
Cette pensée de chacun de mes camarades, je la méditai longuement, pendant le bombardement qui nous tenait plaqués au sol, confondus avec les arbres au-dessus de la fontaine de Vaux : — Qui rendra cette idée vivante dans la société civile, pensais-je, qui rétablira cette solidarité des chefs et des troupes, cette confiance et cette contrainte mutuelles, celui-là rendra au pays la force qu'il
d'un siècle a l'autre IQ
2gO D UN SIÈCLE A L AUTRE
avait perdue ! Je fais vœu, si je sors vivant de cette terre embrasée, de consacrer ma vie à propager cette vérité salutaire. Je fais vœu de porter mon effort d'abord dans mon métier et de travailler à faire du Livre, qui n'est qu'un mot aujourd'hui, une des unités d'action pour le travail de demain. Car c'est par le Livre qu'il faut commencer toute œuvre : ces explosions qui font trembler la terre, ces flammes qui brûlent l'air, qui les dirige sur les lieux où nous sommes ? Une pensée, pensée monstrueuse, mais une pensée. Ce feu jaillit des livres de Fichte et de Treitschke. Qu'il me consume si je suis incapable de servir le Livre de la raison française qui répand sur le monde non le feu, mais la lumière !
Noussortîmes de Verdun vivant d'une vie nouvelle. Où étaient donc les hommes qui, une semaine plus tôt, marchaient la tête baissée, lourds de fatigue et d'angoisse ? C'était maintenant une troupe ivre de gloire, martelant le sol en cadence, comme pour jouir de sa possession. Joie de revivre, et de laisser la mort derrière soi ? Qui en doute ?Mais la gloire gonflait les poitrines. Et les hommes, frappant la terre avec leurs fusils, disaient : C'est nous, les hommes, c'est nous qui avons été la barrière! Mais leur orgueil, qui annulait alors la gloire des chefs, se mit à son rang lorsque, du haut d'une colline, ils virent le prodigieux spectacle des forces qui alimentaient la ba-
taille. Ils eurent un cri d'étonnement et d'admiration : ils voyaient, sur la Voie Sacrée, l'interminable file des camions tenant leurs distances ; sur les routes, les convois et les troupes ; sur les pentes, les bivouacs : un immense mouvement incessant, sans un fléchissement, où tout était prévu, même l'accident. Ils se taisaient ; ils admiraient ; ils comprenaient : Une intelligence, une volonté avaient animé la bataille, organisé et nourri le courage. Une intelligence et une volonté avaient lié les intelligences ei les volontés contre le sort. Qui est maître du monde ? L'esprit.
La guerre marque pour moi le terme d'une longue recherche, et le commencement d'une action sur les raisons de laquelle je possède enfin une certitude. Nombreux sont les Français dont elle a achevé la réforme intellectuelle. Nous nous cherchons les uns les autres depuis que le canon s'est tu. Nous nous trouvons. Presque tous fils d'un siècle où l'erreur a été souveraine, nous nous disons en même temps notre joie d'avoir trouvé une vérité éprouvée et notre regret d'avoir employé tant d'années à découvrir ce qui était si près de nous.
Je suis allé chercher mon âme, mes raisons de
vivre, la lumière de mon esprit aux deux extrémités de l'Asie : il m'aurait suffi d'aller au pays de mon enfance, où sont tous les trésors de notre sagesse. Mais la démence d'un siècle nous faisait mépriser nos plus sûres richesses. Ne regrettons rien pour nous-mêmes puisque nous avons retrouvé notre vie. Peut-être a-t-il été bon que nous touchions le fond de l'erreur pour reprendre notre force. Nos pères ont possédé la vérité sans en connaître les raisons. Notre avantage sera de la tenir en nos mains et de savoir d'où elle vient. Nos pères reculaient d'effroi devant la face hideuse de l'anarchie : nous connaissons le monstre et les drogues à lui donner pour le rendre inoffensif ; nos enfants l'enchaîneront en riant.
Mais à quel prix a été payée la vérité que nous possédons aujourd'hui > Au prix du sang répandu à grands flots. Les morts de la Grande Guerre ont été les victimes des erreurs d'un siècle. Des millions d'hommes sont tombés parce que des penseurs touchés par la déraison ont ébranlé les colonnes de l'ordre universel.
Les hommes de ma génération, lorsqu'ils appellent leurs amis et leurs frères, voient se lever à côté d'eux des ombres sanglantes, au front troué, aux os brisés. C'est pourquoi nous ne nous appartenons plus : nous n'avons plus le droit de vivre pour nous-mêmes ; nous sommes les exécuteurs testamentaires de ceux qui sont morts pour rache-
ter les erreurs d'un siècle. Le siècle passé ne voulait plus chercher que la jouissance. Mais un même ordre parvient aujourd'hui à chacun de nous, venant des Hauts-de-Meuse, des bois de l'Argonne, des rives de la Marne et des champs de la Somme : Travaille ! C'est l'ordre divin, c'est l'ordre humain. Le siècle passé faisait de la Révolte une déesse: le legs que nous recevons des sacrifiés, c'est le bienfait de l'obéissance, mère de la paix et de la justice. Mais puisque l'on nous a enseigné la révolte, que cet enseignement nous serve au moins contre les faux dieux. L'argent règne encore insolemment dans ce pays. Que notre révolte libère l'homme de cette servitude, afin que le plus beau royaume qui soit sous les cieux appartienne aux deux forces qui ont sauvé le monde de la Barbarie: l'Espritet le Sang. C'est la tâche de notre siècle.