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CHAPITRE VI

La France était vraiment, en 1906, un pays où l'on connaissait la douceur de vivre. Lagrande crise dreyfusienne était terminée et elle devait être close officiellement par le coup d'Etat judiciaire du 16 juillet de cette année-là. Les Français se reposaient, considérant qu'aucun danger ne pouvait les menacer, puisqu'ils étaient pacifiques. L'alerte de 1905 n'avait inquiété que ceux qui étaient déjà inquiets ; mais le plus grand nombre des citoyens n'avaient guère vu, dans cette aventure, que des gestes ridicules de l'empereur Guillaume, et le fait que la guerre avait été évitée les confirmait dans cette pensée, qui devenait officielle, que « la guerre est impossible au siècle où nous sommes » ; il pouvait y avoir des guerres en Afrique, en Asie, peut-être même en Amérique, mais l'Europe était désormais à l'abri de toute explosion guerrière.

A cette époque, commençant de sortir de la retraite où je m'étais tenu pendant quatre ans, me trouvant dans une réunion d'hommes de condi-

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tions et de culture différentes, une conversation générale ayant été engagée sur la guerre, l'unanimité se fit sur cette idée que la guerre était devenue, dans nos pays, un anachronisme. Un jeune professeur de collège démontra, sans passion, que notre état de civilisation excluait toute possibilité de guerre, et un commerçant, homme d'ordre, appuya le professeur déclarant que, par ses relations d'affaires, il était en mesure de savoir que l'on ne pensait pas autrement dans le haut commerce, dans la finance et dans la politique. Alors, de braves gens, qui étaient tout de même très heureux de penser qu'il demeurait une armée en France, convinrent que l'armée n'était plus qu'une survivance qui pourrait bientôt disparaître. On pouvait donc vivre en toute paix et sécurité, défendu que l'on était par l'absence de toute pensée belliqueuse en France. Quelques années plus tôt, ces mêmes pacifistes étaient encore les plus résolus partisans de la revanche.

Ma stupéfaction était grande ; je me rendis compte que, vivant presque hors du monde depuis quelques années, je n'avais pas observé les changements qui se produisaient dans l'esprit public. La fréquentation quotidienne de mes collègues ne m'avait pas averti de cette transformation; je n'avais pas tenu compte des modifications insensibles de la grande presse ; j'avais cru que les idées pacifistes (que j'avais contribué à répandre autrefois)

étaient demeurées dans les petits cercles d'intellectuels où j'avais fréquenté, et d'un seul coup, je voyais qu'elles avaient pénétré très profondément dans l'àmedu pays, atteignant les hommes les plus réfractairesà toute idée subversive, et qui auraient reculé d'horreur si on leur avait dit qu'ils exprimaient les idées de la philosophie anarchiste.

Je ris une période d'instruction militaire : je me retrouvai avec les jeunes gens de mon village, que j'avais connus dans mon enfance, et qui venaient de cette Terre Sainte, où j'étais, vingt ans plus tôt, le seul républicain, le seul qui n'allât pas à l'église. Il en arriva à Coulommiers une grande voiturée qui gagnèrent la caserne en chantant Y Internationale. Autrefois, j'avais vu des gars de vingt ans pleurer parce qu'ils étaient ajournés au conseil de revision. Pendant vingt-huit jours, je fus qualifié de militariste parce que, devant quelques camarades, soldats comme moi, j'avais parlé de la guerre possible. Pendant vingt-huit jours, j'entendis des centaines d'hommes, qui étaient de très bons Français, déclarer qu'il était idiot de les arracher à leur travail, à leur femme et à leurs enfants, pour faire le Jacques, attendu qu'il n'y aurait plus de guerre. Ils ne venaient faire leur période militaire que pour s'épargner des ennuis avec la gendarmerie, et aussi (ils ne le disaient pas) parce que c'était une bonne occasion de mener joyeuse vie.

Alors, je sus quels ravages avait fait la propa-

gande à laquelle j'avais travaillé. Et je n'eus désormais qu'une idée : réparer. La France vivait dans une douce quiétude ; il fallait lui dire quels périls la menaçaient. Il y avait eu une révolution dans les esprits, venue de ces cercles obscurs où j'étais autrefois. Il fallait exécuter le mouvement contraire, et refaire l'esprit en commençant par porterla vérité dans lesmilieux où se font les idées d'un pays. Car je savais que cet affaissement de l'esprit public devant la guerre menaçante n'était pas le seul péril. Je savais qu'une partie seulement des idées révolutionnaires étaient entrées dans la circulation et que les autres suivraient.

On le vit bien, lorsque au Ier mai de cette année 1906, la France apprit tout à coup, par de retentissantes révélations de la presse, qu'il s'était constituéune véritable armée de la révolution. Jusque-là, le grand public avait ignoré l'organisation révolutionnaire de la Confédération générale du Travail ; les mouvements ouvriers, qui aboutissaient à des grèves, plus ou moins violentes, ne lui étaient pas apparus coordonnés : il ne vo}'aitlà que des réactions spontanées contre des patrons qui n'étaient pas sans faute. Tout à coup, il connut qu'un esprit, une doctrine présidaient à tous ces mouvements, dépassant en violence révolutionnaire tout ce que des gens qu'il ne craignait pas beaucoup, les députés socialistes, avaient annoncé. Sa réaction ne fut pas alors celle de l'énergie, mais

celle de la peur, commandée par une idée qui s'était, elle aussi, répandue dans tout le pays, et qui enseignait qu'une évolution fatale conduisait les peuples vers une liberté de plus en plus grande.

C'est à cette époque que j'ai entendu des bourgeois déclarer qu'il n'y avait pas à s'inquiéter de la poussée socialiste, que l'avènement du socialisme était aussi inévitable que l'avait été la Révolution française, qu'il fallait tout simplement en préparer prudemment la manifestation, afin d'épargner au pays les horreurs sanglantes qui pèsent si lourdement sur la mémoire des grands ancêtres. La vérité est qu'ils avaient peur, et qu'ils ne pensaient qu'à faire durer le régime assez longtemps pour jouir de leurs rentes jusqu'à la fin de leurs jours ; ils avaient peur parce qu'ils n'avaient pas une idée vraie dans leurmalheureuse cervelle. Mais ils trahissaient les devoirs de leur charge ; ils abandonnaient leurposte ; ils cessaient de remplir leur fonction de chef. Je me donnai un jour l'âpre plaisir de le dire à l'un deux, et je vous prie de croire que c'était joyeux d'entendre le prolétaire que j'étais attaquer un patron qui défendait le socialisme. Ma conclusion est qu'il était urgent, nécessaire d'écrire des livres pour la vérité, et qu'il était non moins urgent, non moins nécessaire d'organiser la propagation de la vérité et l'action. Avec qui ? C'est ce que je ne voyais pas du

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tout. Je partis pour une nouvelle recherche ; mais je ne cherchais plus des idées, je cherchais des hommes.

Voulez-vous vous imaginer la situation d'un homme de vingt-six ans qui est un fils authentique de la tradition républicaine, qui a été anarchiste, qui, presque dans une cellule, est devenu catholique et ro}raliste, et, ne connaissant à peu près personne à Paris, se demande, en l'an 1906, comment et avec qui il va passera l'action? En ce qui concerne l'Eglise, aucune difficulté : il y a une hiérarchie, un pape à Rome, et un curé dans la paroise. Mais pour la monarchie ? Je suis obligé d'avouer que j'étais très mal informé sur la personne du duc d'Orléans. Avait-il des partisans? Etant révolutionnaire, je croyaisvolontiers que les libéraux, nationalistes, antisémites, royalistes, étaient tous de la même farine et travaillaient ensemble à nousdonnerun roi. Devenu ro}'a!iste, je savais qu'il n'en était rien.

Et puis, quelle indigence d'idées dans ce que l'on connaissait d'eux ! Qui voir ? Barrés? Je l'admire, c'est un grand intellectuel, mais il est républicain. Les antisémites ? Il n'y a pas de doctrine chez eux, Chez les royalistes ? Arthur Meyer ? J'aurais préféré redevenir anarchiste. Je trouvai dans mon souvenir le nom d'un homme sympathique, le

comte de Lur-Saluces, qui avait eu une fière attitude en rentrant d'exil. Mais entrer en relations avec un homme portant un titre me parut inadmissible. Ma pensée était qu'il fallait engager une action avec des hommes sans attache avec le passé, et surtout avec le passé féodal. Je résolus de chercher en dehors des partis. Je fis une démarche auprès de Paul de Rousiers. qui gère depuis de longues années le Syndicat des armateurs, et dont les vues sur l'économie moderne sont pleines de sens ; je pensais qu'un homme aussi fortement réaliste ne pourrait résister aux arguments que je lui présenterais. Paul de Rousiers écouta, dans sa belle barbe, l'exposé que je lui fis d'une organisation générale du pays. Et il alla droit au but :

— Il manque quelque chose à votre plan, me dit-il. (J'avais réservé ma conclusion.)

— Il manque la monarchie, reprit-il.

— Elle ne manque pas, lui dis-je, car c'est la conclusion que je vous soumets.

Il fut net :

— Alors je ne puis vous suivre. La monarchie est morte avec le comte de Chambord.

Je commençais ma nouvelle éducation, et je me sentis immédiatement un attachement personnel à l'égard du duc d'Orléans. Le dialogue nous reportait au temps de la Ligue : je prenais parti pour Henri IV.

Je quittai Paul de Rousiers, en emportant le sou-

venir d'un homme clairvoyant et du plus grand sens pratique. Je l'ai revudepuis'Ja guerre; il s'use en efforts pour la reconstitution de notre marine marchande. Quand la monarchie sera faite, le Roi l'appellera à la présidence du Conseil de la marine marchande, ce que la République n'a pas eu l'idée de faire.

Après mon échec auprès de Paul de Rousiers, je vis Georges Noblemaire, qui venait de se distinguer dans des circonstances que je ne me rappelle plus du tout. Cette fois, craignant de rencontrer un homme pour qui la monarchie était morte depuis Charles X, je m'arrangeai pour qu'il ne vît point le couronnement de l'édifice que je lui présentais. J'eus avec lui plusieurs entretiens, et il ne me posa pas de questions sur ce que je pensais de la forme définitive de l'Etat dans la réforme constitutionnelle que je lui communiquais. Nous commençâmes même de travailler ensemble, mais tout à coup, je le trouvai en défiance ; il soupçonnait peut-être le conspirateur. Mes considérations sur les idées et les doctrines lui paraissaient peu pratiques, car il est homme d'affaires. Nos relations tombèrent. Je le laissai travailler.

Après ces tentatives, je renonçai à entrer en relations avec des hommes pratiques. Je retrouvai fort heureusement dans mon souvenir de grandes pages de Paul Bourget sur l'avenir de la science: Bourget a écrit que l'on s'apercevra un jour que

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la science et les méthodes scientifiques expliquent, justifient les institutions traditionnelles du pays. Je considérai que, concluant à la nécessité de la monarchie à la suite d'une démarche de la raison, il me fallait aller saluer Paul Bourget. C'était, au surplus, auprès de lui seul que je pourrais trouver un appui pour la publication de mon livre, que j'avais offert successivement et vainement, à Perrin, à Fasquelle, àJuven et au Mercure de France. Je déposai mon manuscrit rue Barbet-de-Jouy. Un mois plus tard, Bourget me recevait. J'avoue que j'étais fort embarrassé ; qu'allais-je dire, moi, inconnu, à cet homme célèbre dont je redoutais le jugement ?

Mes craintes furent dissipées dès l'entrée : on sait, ce que j'ignorais, que Paul Bourget fait bon accueilaux jeunes. Quelques pontifes ont la terreur des générations qui montent, comme s'ils se sentaient poussés par eux vers la mort et l'oubli. L'auteur du Démonde Midi, au contraire, appelle les jeunes au travail ; il y a peu de grands écrivains qui soient aussi informés que lui sur la jeune littérature, quelles que soient ses tendances; de jeunes écrivains sont sortis de l'ombre sans savoir comment, parce que Bourget, ayant lu leurs essais dans quelques petites revues, les a signalés à l'attention d'un directeur de revue ou d'un éditeur. Je ne sa\ais rien de cela en pénétrant dans le cabinet de la rue Barbet-de-Jouy,

mais l'accueil du maître me fit comprendre que je me trouvais devant un homme, et non devant un auteur. Mais avait-il seulement jeté les yeux sur mon manuscrit ?

— Il faut publier votre livre, me dit-il. Mais ne le portez pas chez un éditeur; remettez-le d'abord à l'Action française.

Je fis une protestation, je venais d'apprendre ce qu'était l'Action française par une longue critique de son œuvre faite par un certain Fidao-Giustiniani dans le Correspondant.

— Mais c'est un rendez-vous de mécréants ?

— Vous ne la connaissez pas, lisez-la, et allez voir Charles Maurras ; je lui donnerai votre manuscrit.

Et comme je demandais s'il y avait quelque organisation royaliste : « Voyez Maurras, voyez Maurras, votre place est à l'Action française », me répéta M. Paul Bourget. Puis j'entendis quelques critiques sur mon livre, qui prenaient la forme aimable de réflexions, et le maître, qui est un des plus merveilleux causeurs que j'aie entendus, tira la leçon de mon aventure et la raccorda à une de ces grandes considérations historiques dont il donne souvent le bénéfice à ceux qui l'écoutent. Je quittai Bourget, pensant que les hommes pratiques n'étaient peut-être pas ceux à qui l'on donne ce nom communément.

Je courus rue du Bac acheter quelques numéros

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de la Revue d'Action française, que je lus avidement. J'appris avec allégresse que le groupe de l'Action française était formé d'hommes qui, appartenant autrefois a la République, avaient conclu à la Monarchie au nom du salut public. Mon aventure n'était donc pas unique? Je n'allais donc pas contre mon siècle ? Je vis que Maurras avait institué son Enquête sur la Monarchie en 1900. Coïncidence, mais la date est là; un siècle se clôt par la condamnation de ses propres erreurs, et c'est la plus haute intelligence qui prononce sa condamnation. Un siècle s'ouvre, dans ce frémissement de l'intelligence et du cœur qui annonce une renaissance. Bourget avait raison : ma place était à l'Action française.

Peu après, un billet de Maurras m'appelait rue de Verneuil. Je vis l'auteur de Y Enquête dans cet étonnant cabinet où, déjà, l'arrangement des choses révélait que Maurras s'est donné tout entier à l'œuvre qu'il a entreprise ; les livres débordant des bibliothèques, conquérant, avec les revues et les journaux, les meubles et les sièges, tout annonçait que l'homme qui vivait là avait sacrifié sa vie personnelle à son action. Dès que la conversation fut ouverte, j'eus le sentiment que, cette fois, j'étais bien au port, et prêt à partir pour la plus belle aventure du siècle. Il n'importait plus de savoir si le voyage serait long ; on acquérait auprès de Maurras la certitude absolue du succès. Il ne

s'agissait que de conquérir la France à la vérité politique. Maurras disait que cela se ferait par la raison. Peut-être aurais-je douté, si je n'avais vu que la raison, puissante, mais seule. Mais la flamme que je vis briller chez Maurras m'avertit que la plus belle volonté était là, au service de la raison. — Mais le Roi ? — Vous le verrez, me dit Maurras, et vous serez conquis.

Dans le mois de juillet qui suivit, je pus gagner Ostende, où Mgr le Duc d'Orléans était de passage. J'allais saluer la monarchie vivante. Je n'étais guère dans l'état d'esprit d'un partisan qui va rendre hommage à son Prince. Mes nerfs obéissaient mal à ma raison. C'est une chose que d'accepter une idée, même violemment opposée à celles dont on a vécu depuis l'enfance. Mais s'incliner devant un homme, devant un Prince, lorsqu'on a dans le sang, beaucoup plus que dans l'esprit, tous les préjugés du siècle contre la monarchie et la noblesse qui l'entoure, c'est une tout autre chose, et que je n'acceptais pas sans une révolte profonde.

En traversant la plaine des Flandres, je pensais à mon grand-père, à son enseignement, aux espérancesqu'il avait placéesen moi pour la république. Mais qu'eùt-il fait lui-même s'il s'était trouvé devant le dilemme qui était celui de ma génération ; la république étant devenue, àcausemême de sa constitution, le bien des financiers et des politiciens, il

nous fallait choisir entre l'anarchie et lamonarchie, entre la révolution sociale et le roi. Qu'eùt-il choisi lui-même ? Je ne doutais pas qu'il eût choisi la monarchie, au nom même des sentiments qui l'avaient fait républicain. En Belgique, voyageant dans un wagon de troisième classe, je me trouvai avec des paysans flamands qui m'offrirent des cigares ; l'un d'eux, qui parlait assez bien le français, engagea une longue conversation avec moi, me fit admirer la richesse de la terre flamande, et prononça, avec une conviction épaisse, l'éloge de son roi. Hasard, mais je me représentai que mes ancêtres avaient dû parler ainsi du roi de France. Je venais rétablir des relations entre un peuple et son chef. Peut-être étais-je le premier qui, ayant épuisé la coupe de de la révolution, venait dire à son prince, après une libre décision de son intelligence et de sa volonté : Je te salue, Père de la Patrie ?

J'arrivai à Ostende avec une querelle en tête. Que je sois royaliste, que je reconnaisse l'erreur qu'a faite la France, le jour où elle a fait tomber les têtes desadynastie, c'estun fait ; mais comment rassembler aujourd'hui les membres épars, comment rétablir entre le prince et son peuple cette amitié, cette confiance qui fait la solidité des trônes? Est-ce le peuple qui a eu tort? Ce sont les intellectuels et les nobles qui ont perdu la monarchie. Et c'est un roi, saint monarque, mais homme faible, qui a laissé tomber sa couronne, et qui nous a livrés à

l'émeute, à la terreur, à la tyrannie, à la guerre, et enfin au gouvernement des banquiers, par un acte d'impardonnable bonté. Pourquoi nous a-t-il abandonnés aux Tuileries, nous, le vrai peuple de France ? Il ne voulait pas que le sang coulât pour lui ? Il avait donc oublié que son sang était la protection du nôtre ? Je veux bien que nous aj'ons des torts ; mais nos princes ont les leurs. Je décide que, lorsque je serai devant celui qui est aujourd'hui le chef de la maison, il n'y aura dans mon regard aucun regret. Il est notre père ; je ne veux pas être un enfant repentant.

Il ne resta riende ces pensées lorsque je fus devant le prince. Il entrait plein de cette majesté simple, alerte, qui est celle que le peuple français aime à trouver chez ses rois ; son visage, encadré d'or roux, était illuminé par un regard jaillissant du bleu limpide de ses yeux. Il serait au milieu d'une foule, vêtu ^e bure, que l'on irait droit à lui, disant : voici le roi. Il avait la main tendue, il m'attira à lui, et m'embrassa, selon sa coutume. Il m'interrogea sur la France, et sur cette partie de la France que je connaissais particulièrement. Toutes les questions que je me posais la veille étaient résolues, un simple geste de Mgr le Duc d'Orléans les avait tranchées. J'avais adhéré à la monarchie, mais j'étais aujourd'hui conquis par la personne du prince.

Me voici donc prêt pour l'action. Il y a un chef : c'est le chef même de la maison de France. Il est en exil ; mais, sur la terre où il doit régner, il y a un chef qui veille à l'action quotidienne, c'est Charles Maurras ; auprès de lui, des hommes ardents, énergiques, chefs eux aussi d'une troupe encore peu nombreuse, mais qui croît déjà rapidement. Objectif : le renversement de la république, et la restauration, nous dirions presque, tant la monarchie nous paraît rajeunie ou même jeune, l'instauration de la monarchie. Moyens d'action : refaire un esprit public, d'abord ; ensuite, tous les moyens même légaux. Chefs et troupe : les Français de toute condition ; dès 1906, en effet, l'Action Française réunissait des hommes venus de toutes les maisons de France, et tous, qu'ils vinssent de la Sorbonne ou de la rue Grangeaux-Belles, de l'atelier, de la ferme ou du château, avaient répondu à un appel de l'intelligence. Tous les problèmes étaient-ils résolus ? Oui, en ce sens que la solution de chacun est commandée par la solution du problème de l'Etat. Mais, dans une France désarticulée, désossée par un siècle d'anarchie sociale, comment faire vivre ensemble ces hommes si divers, qui, s'ils tiennent

ensemble les mêmes couleurs nationales, portent haut leur bannière particulière, qu'elle soit de la région ou du métier ? La monarchie faite, nous cessons d'être une cohue pour devenir une assemblée de républiques organisées, sous la protection du roi. Quelles seront nos républiques ? L'expérience ancienne des corporations, des provinces donne une direction générale, non des formes nettes. Et voilà un problème d'une singulière gravité.

Nous l'abordâmes avecMaurras dans une de nos premières entrevues. Maurrasme parla de l'œuvre du colonel de la Tour-du-Pin. Nous étions d'accord sur le sens général de l'action. Mais j'apportais à l'Action Française mes vues particulières sur l'organisation du travail. Mon adhésion à la monarchie comportait l'utilisation des thèses soréliennes. Elle était l'aboutissement de mes réflexions sur le travail et sur la vie syndicale des temps modernes. Qu'avais-je conçu ? Que, pour maintenir la bourgeoisie dans sa fonction de directrice du travail, il fallait qu'elle fût contrainte à l'action à la fois par une vie ouvrière ardente, nullement pacifique, et par un monarque tenant l'Etat au-dessus des partis bourgeois qui cherchent à l'exploiter. Sorel a écrit qu'une classe ouvrière ardemment révolutionnaire est capable de rendre à la bourgeoisie sa mission historique. J'ajoutais ceci : à la condition que l'Etat ne puisse être tourné par la bourgeoisie contre la classe ouvrière. En somme, je concevais

que la monarchie serait un arbitre permanent audessus des classes en conflit et même en lutte, pour les obliger les unes et les autres à respecter les règles du jeu.

J'exposai ces vues à Maurras qui était sans préjugés sur la question. Nous fîmes toutefois un long examen du problème. Maurras me fit cette objection : que cette conception (si elle était juste en ce qui concerne les forces en mouvement, et qu'il s'agit de faire jouer au profit du bien public) ne paraissait pas organique.

— Il paraît préférable, disait-il, de rechercher une organisation en longitude plutôt qu'une organisation en latitude, ou pour employer une autre image, une organisation verticale plutôt qu'une organisation horizontale, parce que la seconde fait de la nation un ensemble de couches superposées qui ne communiquent pas avec le sommet, tandis que la première assure les communications entre l'Etat et les groupements du pays, sans interdire les contacts latéraux. Mais l'expérience, ici, nous conseillera..

J'opposais à Maurras qu'une classe ouvrière fortement organisée, et nationalisée, serait en contact avec l'Etat et agirait sur les organisations de la bourgeoisie, au besoin de concert avec l'Etat, afin d'obliger les chefs de la production à se dépasser eux-mêmes et à faire leur métier de chefs. Expérimentons, dit Maurras.

Les personnes informées découvriront sans peine les raisons de ce débat. Le vrai est que j'apportais avec moi des notions puisées dans le socialisme (et non dans l'expérience syndicale) et je cherchais à les adapter à la réalité monarchique. Contre les risques nés d'une action des classes, la monarchie me paraissait une protection efficace. Le fond de l'affaire, c'était l'idée de classe que je n'abandonnais pas, bien que je n'eusse jamais été marxiste à proprement parler. Je n'avais pas fait la distinction, que j'ai faite depuis, entre la classe conçue sur le plan social, et la classe conçue sur le plan économique. La première existera seconde est un mythe. Je ne le vo}rais pas en iqo6, pas plus que ne le voyaient la plupart des Français, pas plus que ne le voient encore aujourd'hui beaucoup de conservateurs, de patriotes, d'hommes qui veulent Tordre, et qui emploient, sans le savoir, le plus pur vocabulaire marxiste. Il m'a fallu des années d'analyses et d'expériences personnelles pour rejeter définitivement les erreurs que je devais à ma formation révolutionnaire. Et c'est un travail que je n'aurais peut-être encore pas achevé si je n'avais connu la leçon de la guerre.

En somme, je faisais un essai de conciliation entre l'erreur et la vérité, j'avais beau être en réaction constante, depuis huit ans, contre le socialisme, j'avais absorbé une certaine quantité de poison et je ne l'avais pas encore complètement éli-

miné. Il en est résulté quelque gène dans mon action pendant plusieurs années. Toutefois, cela n'a pas été du temps perdu, car, à la faveur de ce raidissement, mes amis d'Action Française d'origine révolutionnaire et moi-même, nous avons précisé nos points de vue. Lorsque j'arrivai à l'Action Française, il s'agissait de savoir quelle attitude les syndicalistes, intellectuels ou ouvriers, auraient à l'égard des bourgeois auxquels ils s'unissaient sur le plan national. Dans le monde conservateur, on trouvait alors une certaine faveur pour Biétry et ses jaunes ; c'était insupportable pour nous, autant à cause de la misère intellectuelle de ce peuple qu'à cause de la tenue morale des « bons ouvriers ». J'appris avec un vif plaisir que ces fantaisies étaient peu goûtées à l'Action Française. Léon Daudet, en particulier, avait saisi, du premier coup, le côté ridicule de ces manifestations ; on me conta avec quelle bonne humeur il contrefaisait le type du « bon ouvrier» : « Moi, Monsieur le Comte, je suis ouvrier, mais je suis pour les patrons. Est-ce qu'on peut se passer de capital ? Je suis pour le capital. » Je sus ainsi que, parmi mes nouveaux amis, je ne risquais pas de rencontrer des bourgeois pour qui la question sociale est résolue lorsque l'ouvrier salue humblement son patron.

Or, nous autres, fils de la révolution venus à l'ordre, nous ne voulons pas nous humilier lors-

que nous reconnaissons nos chefs. Nous entendons saluer fièrement l'autorité, et c'est le plus bel hommage que nous puissions lui rendre. Rien n'est plus traditionnel, il est facile de s'en convaincre aux armées, où les traditions ont résisté aux influences révolutionnaires. Qu'y a-t-il de plus beau, de plus noble que le salut d'un soldat à son chef ? Tandis que l'attitude humble, courbée, que l'on a regardée un moment, dans ce pays, comme celle de l'obéissance, n'est ni du soldat, ni d'un vrai travailleur. C'est celle du chien couchant. Ce sont des nuances ? Elles sont capitales. La bourgeoisie républicaine ne les connaissait pas. Beaucoup d'hommes de ma génération se sont éloignés du travail, ont gagné le pays révolutionnaire parce qu'ils ne consentaient pas à paraître, devant quelques gros bourgeois obtus, dans l'attitude du chien couchant.

Concluantà la monarchie au nomdu salut public, nous entendions que cela ne nous amenât pas à plier devant les autorités sociales. Pour ma part, je me rappelai les paroles de ma grand'mère : Un homme qui travaille et qui gagne son pain a droit au respect de tout le monde ; un homme qui ne doit rien à personne peut marcher le front haut. En entrant à l'Action Française, c'était ma préoccupation de définir comment, dans cette libre armée où nous allions servir le pays, nos frères de la terre et de l'usine entreraient plus tard le

front haut. Il fallait former l'état d'esprit qui n'engendrerait ni l'humilité ni l'insolence. Nos débats sur les classes, qui ont duré jusqu'à la guerre, venaient autant de cette préoccupation que des idées que nous apportions du socialisme. Finalement, nous avons rejeté les idées, non sans violence, et nous sommes arrivés à formuler cet état d'esprit qui discipline la fière obéissance.

Expérimentons, disait Maurras. Je le fis. Ayant publié mon ouvrage V Homme qui rient, fin 1906, à la Nouvelle Librairie Nationale que venait de fonder Jean Rivain, j'entrepris, l'année suivante, une enquête sur « la Monarchie et la Classe ouvrière » dont je publiai les résultats dans la Revue critique des Idées et des Livres, que dirigeait René de Marans, lequel, formé à l'école du colonel de la Tour du Pin, avait beaucoup de goût pour l'œuvre de Georges Sorel. Il s'agissait de montrer à la « classe ouvrière » que le syndicalisme la conduit à la monarchie, comme il m'y avait conduit moimême. Mon projet était aussi de constituer un groupe d'hommes venant à la monarchie par les mêmes voies que moi-même, ayant le même état d'esprit, et avec qui il serait possible d'empêcher tout retour du conservatisme sénile dans les formations nationales.

Je déclare tout net que le titre seul de cette enquête est une grosse erreur, et c'est pourquoi je n*ai pas réédité le livre qui porte ce titre. La cri-

tique que j'y ai faite de la démocratie, au point de vue syndicaliste, continue de valoir ; mais ce qui est faible, dans ce livre, c'est la partie constructive, qui tourne court dans un syndicalisme inorganique. C'est l'idée des « classes » qui m'empêchait de passer à la vraie construction. Mais l'enquête eut ceci d'excellent qu'elle établit entre les antidémocrates de gauche et la Revue Critique une communication intellectuelle. Georges Sorel, Edouard Berth, qui avaient quitté la rédaction du Mouvement socialiste, donnèrent quelques-unes de leurs études à la Revue Critique. Albert Vincent, instituteur, proudhonien, entra en relations avec nous ; il vint comme républicain fédéraliste, et ne conclut à la monarchie qu'après de longs mois de discussions passionnées au cours desquelles nous fondcàmes une solide amitié. En deux ans, avec René de Marans, Octave de Barrai, Henri Lagrange, venu tout jeune parmi nous, Edouard Berth, Marius Riquier, qui nous arrivait de l'anarchie intellectuelle, Albert Vincent, Joseph Boissier, qui travaillait avec nous à la librairie, nous avions constitué un groupe cohérent où s'élaboraient nos doctrines économiques et sociales.

Dans le même temps, je poursuivais d'autres expériences personnelles. Décidé à établir ma vie dans le Livre, j'avais conservé mes fonctions de secrétaire à la librairie Armand Colin. Mon adhésion à l'Action Française, mes publications

m'avaient obligé à prendre un pseudon}rme, celui même que j'ai conservé, mais la situation devenait difficile, au moins à mes yeux. J'avais pris mille précautions pour que ma vie extérieure ne fît pas scandale à la librairie Colin, mais peu à peu, j'oubliais mes précautions. En 1907, avec une trentaine de collègues et de camarades du Livre, nous fondâmes un nouveau syndicat des employés de l'édition ; je demandai l'adhésion à la Confédération générale ,du Travail, et je fus moi-même délégué à l'Union des Syndicats, avec Joseph Boissier. Je croyais, sans avoir sur ce point beaucoup d'illusions, qu'il serait possible d'exercer, à l'intérieur de l'Union des Syndicats, une action tendant à la construction. J'eus une forte déception. Les séances de l'Union auxquelles j'assistai n'étaient vraiment rien d'autre que des séances de club révolutionnaire ; la majorité des délégués qui y prenaient part se désintéressaient complètement de l'organisation de la production ; tout s'y passait dans le tumulte, les élections y étaient beaucoup plus truquées qu'a la Chambre, et l'on n'y faisait absolument rien d'utile. Après quelques séances, nous nous abstînmes d'aller à la Bourse du Travail.

Nous eûmes d'ailleurs grand'peine à maintenir notre syndicat en force. Ne jouissant pas de la protection maçonnique, nous subîmes une rude offensive de la part des éditeurs. Nous avions été

largement espionnés, et d'invraisemblables rapports avaient été faits sur chacun de nous. J'eus, avec Max Leclerc, une longue et vive explication à ce sujet ; il ne pouvait pas admettre que son secrétaire, en qui il avait une particulière confiance, organisât une action qui tendait, pensait-il, à saper l'autorité patronale. Il m'était impossible de lui exposer le sens de mon action. Je le laissai dans l'erreur où il était.

L'expérience que nous avions faite était prématurée : à cette époque, les hommes qui n'étaient pas syndicalistes révolutionnaires n'étaient rien du tout. Mais nous fûmes définitivement éclairés sur l'impuissance du syndicalisme révolutionnaire. Il nous fallait maintenant réunir les hommes, ardemment patriotes, résolus à porter la torche dans les institutions de l'individualisme économique. Nous voulions réunir, pour construire l'ordre social, des chefs et des ouvriers également fiers de leurs fonctions respectives, également résolus à défendre leurs droits respectifs, et à s'obliger les uns les autres à tenir leurs obligations réciproques.

Le centre de nos travaux était à la Revue critique des Idées et des Livres. C'est là que nous tenions, presque chaque soir, des réunions d'une animation extraordinaire. Henri Lagrange, qui avait dix-sept ans à cette époque, et qui donnait déjà des preuves d'une prodigieuse maturité intellectuelle, portait nos thèses à leurs points

extrêmes. Henry de Bruchard qui, revenu du dreyfusisme, nous avait rejoints, y apportait sa fougue généreuse. René de Marans, esprit audacieux et pondéré, travaillait à discipliner nos élans. Octave de Barrai, Henri Lagrange et moi, nous partions de là pour porter nos thèses et nos doctrines dans les réunions d'Action Française, à travers le pays.

Mais, vers 1910, il nous apparut que la Revue Critique ne pourrait demeurer le centre de nos études et de notre action, à l'intérieur de l'Action Française. René de Marans, malade, avait dû se retirer en provine ; il ne venait que rarement à Paris, et ne pouvait maintenir à distance le caractère général qu'il avait su donner à la Revue où il avait réussi, avec beaucoup d'art, à équilibrer les études littéraires, historiques et économiques. Nous songeâmes à fonder un nouvel organe : ce fut la Cité Française, dont le Comité de direction comprenait Georges Sorel, Edouard Berth, Pierre Gilbert et moi-même ; c'était la fusion officielle entre ceux que l'on nommait les antidémocrates de gauche et nous-mêmes, antidémocrates de droite. Le premier numéro de la Cite Française fut préparé, mais il ne vit jamais le jour : Sorel nous avait amené Jean Variot qui venait, lui, de la Guerre Sociale, était encore inconnu, et voyait dans notre fondation, qui commençait à faire du bruit, un excellent moyen de se

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pousser dans le monde. Jean Variot voulut prendre la tête de la revue naissante ; Sorel souriait, en nous assurant que Variot était un reître, un bon reître, dont nous aurions besoin. Berth, Gilbert et moi, nous décidâmes de ne pas nous confier à ce reître, qui alla fonder avec Sorel la revue Vlndépendance, de quoi Sorel, dans la suite, n'eut pas à se féliciter. La Cité Française ne parut pas, ce qu'il n'y a pas à regretter, car elle n'aurait servi qu'à prolonger l'équivoque dont nous essayions de sortir, et dont nous sommes enfin sortis.

En 191 1, nos directions se précisaient. Nos nouveaux amis, venus du socialisme ou de l'anarchie, avaient conclu à la monarchie ou étaient sur le point de le faire. Nous étions en état de fonder un groupe cohérent, et nos travaux qui, jusque-là, avaient été entravés par l'examen que nous faisions entre nous, allaient pouvoir prendre un nouveau développement, avec une direction unique. Il nous restait à tous à résoudre en commun, et dans un même esprit, le problème des classes. La Revue Critique devenait presque exclusivement littéraire, ce qui ne paraissait pas permettre un large développement à nos études. Il était regrettable d'y renoncer, parce que, les uns et les autres, nous y avions travaillé pendant plusieurs années, et nous avions acquis un public. Mais l'hésitation était impossible, notre objectif n'étant pas la conquête des salons littéraires.

Nous fûmes donc obligés de nous séparer d'excellents amis, et nous décidâmes de fonder le Cercle Proudhon, qui avait pour objet l'étude des problèmes économiques et sociaux, entre nationalistes et syndicalistes, et qui publia ses Cahiers à partir de janvier 1912. Naturellement, nous avions à refaire tout le travail matériel fait depuis cinq ans, mais, en nous plongeant de nouveau dans une certaine obscurité, nous assurions, si je puis dire, la pureté de nos doctrines en formation. Et, comme notre action ne pouvait procurer ni places, ni honoraires, ni belles relations, notre opération provoqua une heureuse sélection parmi ceux qui avaient paru s'intéresser à nos travaux. Les Cahiers du Cercle Proudhon parurent jusqu'à la guerre. Ils sont introuvables aujourd'hui. Ceux qui pourront les consulter dans quelque bibliothèque y verront comment, en deux années de travaux, nous arrivions, à la veille de la guerre, tout près du but que nous cherchions à atteindre. Pour ma part, j'avais fait un progrès sensible en écrivant le Père, que je publiai en 191 3, et où, pour la première fois, je faisais la distinction entre les classes sociales, qui sont une réalité, changeante d'ailleurs, et les classes économiques, qui sont une invention de l'esprit. Et l'action sur les réalités de chaque jour nous portait vers de nouvelles découvertes.

Il m'était difficile de faire face longtemps aux doubles obligations que me donnaient mon travail

chez Colin et ma vie publique. Cela me plaçait souvent dans une situation étrange : par exemple, lorsque, ayant à lire des ouvrages comme le Procès de la Démocratie de Georges Guy-Grand ou la Sociologie de Proudhon de Bougie, publiés par la librairie Colin et dirigés contre nous, j'étais placé entre mon devoir professionnel et ma vie extérieure. J'étais nécessairement beaucoup mieux renseigné que ces messieurs sur les doctrines et les hommes qu'ils critiquaient, et en mesure de leur signaler des erreurs qui nuisaient à leurs attaques contre l'Action Française : laisser passer ces erreurs, c'était me fournir une arme contre eux, mais c'était manquer à mon devoir professionnel, qui impose une charge précise à tout lecteur dans l'édition. Mais d'autre part, montrer une telle science des doctrines de l'Action Française, c'était me découvrir. Je m'en tirai en confiant à M. Guy- Grand, qui le respecta scrupuleusement, le secret de la situation. Je n'agis pas de même avec M. Bougie que je connaissais moins ; mais M. Bougie me regarda avec stupéfaction le jour où je lui fournis, de mémoire, une rectification pour une citation de Y Enquête sur la Monarchie. M. Bougie dut penser que le secrétaire de la librairie Colin possédait trop d'informations sur la matière.

Ayant résolu de ne point vivre de ma plume, et de persévérer dans un métier pour lequel j'avais acquis une passion que j'ai conservée, je ne savais

guère comment résoudre le problème, lorsque, en 191 2, se présenta la seule solution possible. Jean Rivain, qui avait fondé la Nouvelle Librairie Nationale en 1906, désirait faire porter son effort sur la seule Revue Critique des Idées et des Livres, qui prenait une belle place dans le mouvement littéraire. La librairie, qui avait été, pendant deux ans, entre les mains de mon ami René de Marans, tenait déjà un bon rang dans l'édition française, mais la maladie de René de Marans avait arrêté son développement matériel. A cette époque, la réussite commerciale de l'entreprise pouvait passer pour une gageure. Quelques-uns de ses amis, parmi lesquels étaient Mme la marquise de Mac-Mahon, le comte de Lur-Saluces, le colonel Milleret, Robert de Boisfleury, M. Etienne de Resnes, Frédéric Delebecque et Marc Furcy-Raynaud, furent d'accord pour penser qu'il fallait continuer l'œuvre entreprise. Le R. P. Dom Besse, notre cher aumônier, pensait de même, ne doutant pas du succès. Un de nos amis ardents, Alexandre D..., au nom de son expérience des affaires, fit tomber les dernières hésitations. Etant du bâtiment, j'avais pris la charge de la réussite. La décision prise, nous installâmes la librairie rue de Médicis.

C'était pour moi une solution qui me permettait de continuer mes recherches économiques, sans sortir de mon métier, et avec la possibilité de contrôler, dans les faits, la valeur de nos thèses

sur l'organisation économique et sociale. Je suis poursuivi depuis mon enfance par le sort contraire qui, finalement, me porte vers mon objet : mon rêve aurait été une vie d'études dans le silence du cabinet ; voilà vingt-cinq ans que je cherche à le réaliser ; le sort m'en a toujours éloigné, et plus j'ai avancé dans la connaissance de l'homme, plus j'ai été lancé dans la vie active. Tout compte fait, cela vaux mieux ainsi. Si j'avais été homme de cabinet ou de laboratoire, j'aurais peut-être persévéré dans l'erreur de mon enfance et de ma jeunesse. Je me séparai de Max Leclerc après neuf années de collaboration ininterrompue. Je lui exposai mes raisons ; je doute qu'il les ait comprises ce jour-la et qu'il ait pu concevoir comment un homme qu'il avait vu, neuf ans plus tôt, à peu près anarchiste, était devenu royaliste, et royaliste d'Action française. Il avait une telle confiance dans la démocratie que l'opération intellectuelle qui m'en avait fait sortir lui apparaissait contraire à la raison. C'est un galant homme ; nous nous séparâmes loyalement, non sans émotion de ma part, car je me rappelais que je lui avais dû la vie un jour que, étant sur le point de mourir, j'avais été sauvé parce qu'il avait remué tout Paris pour trouver l'homme qui devait me reprendre à la mort. Ce sont des choses qui ne s'oublient pas. Nous nous sommes bien souvent rencontrés, depuis, dans les assemblées professionnelles ; il ne laisse pas passer

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une occasion de marquer qu'il est républicain et que je suis royaliste ; mais nous travaillons ensemble, avec une égale passion à organiser notre profession au nom de l'intérêt national. La guerre n'est pas étrangère à ce rapprochement des Français.

Avant 1 9 1 4, une telle collaboration eût été impossible. La Nouvelle Librairie Nationale, de sa fondation jusqu'à la guerre, vécut en quelque sorte en marge de la profession. Nous en prenions notre parti. Regardés avec défiance dans les assemblées professionnelles, mes collaborateurs et moi, nous faisions de la librairie un des centres de notre propagande au Quartier Latin. Mon cabinet, où l'on pouvait faire tenir six personnes, en les tassant, était, vers six heures du soir, le lieu de réunion de jeunes hommes qui faisaient front contre l'ennemi de l'intérieur. Nous y réagissions violemment contre la douceur de vivre qui nous enveloppait. Les bourgeois de la rue de Médicis nous regardaient avec inquiétude, lorsque, revenant d'expédition avec Maurice Pujo, Maxime Real del Sarte, Marius Plateau et Lucien Lacour, nos visiteurs presque quotidiens, Henri Lagrange, Pierre de Pimodan et Raymond Tournay, suivis de leurs amis, passaient à la librairie portant les trophées conquis sur les bandes d'Almereyda. Mes collaborateurs Joseph Boissier et Pierre Lecœur arrivaient parfois a leur bureau avec les traces évidentes des

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batailles de la veille. C'était le temps où l'Action Française conduisait les patriotesdans la campagne pour la loi de trois ans.

Mais cela ne nous empêchait pas de nous donner avec ardeur à notre tâche d'organisation professionnelle. Et cette fois, ce n'était plus seulement dans les réunions d'études, ou dans le silence du cabinet : c'était au milieu des réalités du travail. C'est avec Joseph Boissier, dont la valeur professionnelle était de tout premier ordre, que nous avons ébauché les premiers projets des institutions que nous élevons, depuis la guerre, dans le Livre. Boissier, hercule au profil romain, dirigeait notre vente. C'était un des plus beaux caractères que j'aie connus, fier, brave, lo}^al et d'une énergie indomptable. Un trait le peint : préparé pour l'enseignement, pour quoi il n'était point fait, il vient à Paris, sans ressources, se fait tranquillement déménageur, pour attendre. Nos amis l'avaient rencontré dans une réunion de faubourg, écoutant gravement l'un de nos orateurs. Il avait dix-huit ans ; républicain, il s'était joint à nous par patriotisme, car il était animé par un patriotisme d'une force surprenante. Après son service militaire, il était venu me rejoindre. Entre lui etmoi, était née, dans le travail, une amitié fraternelle. Nous construisions l'avenir ensemble. Il est mort en héros, en 1 9 1 5, pendant l'offensive d'Artois, ayant en quelques mois gagné les galons d'officier, la croix,

et des citations magnifiques. Il était connu dans tout le quartier du Livre, et tout le monde aimait ce bon géant, serviable à tous. Tous ceux qui l'avaient connu pleurèrent sa mort ; quand je revins pour la première fois du front, en 191 5, quelques mois après sa mort, des hommes, des femmes, que je ne connaissais pas, vinrent me serrer la main en prononçant son nom d'une voix étranglée. Un facteur des postes vint à moi, les larmes aux yeux et me dit : La guerre serait finie s'il n'y avait eu que des soldats comme lui.

Il a eu la mort qu'il avait rêvée. Il était soldatné. Il ne travaillait avec tant d'ardeur que parce que le travail, notre travail, était une préparation à la guerre. C'est ainsi que nous concevions notre travail quotidien, qui était de lancer en France les avertissements, comme V Avant-guerre de Daudet, ou le Kiel et Tanger de Maurras, que nous avons édités. Parfois le soir, la journée finie, la fatigue aidant, nous cédions nous aussi à cette délicieuse torpeur où tant de Français se trouvaient. Alors, nous allions nous asseoir à la terrasse d'un de ces cafés paisibles de la rue de Médicis, où, devant les feuillages du Luxembourg, la vie était encore plus douce qu'ailleurs. Dans la rue presque déserte à cette heure, nous respirions l'air devenu léger; des couples passaient, les mains unies ; à cent pas de nous, dans les tavernes du Quartier Latin, la jeunesse chantait; ici, de paisibles ménagères, as-

sises sur le seuil des maisons, se contaient les événements du jour ; une fraîcheur exquise venait du jardin du Luxembourg, et le bruit lointain de Paris rendait plus douce encore la paix dont nous jouissions. Qu'il faisait bon vivre !

Alors, Boissier murmurait :

— Dans quelques mois, nous serons sur les routes, avec nos cartouchières pleines.

Il était frémissant. Il ne pouvait supporter l'idée que nous avions été battus en 1870. Il attendait dans la fièvre le jour des réparations :

— Cette fois, disait-il, nous aurons la victoire.

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