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CHAPITRE IV

De Mademoiselle Anne-S.-M. Pictet-de Thellusson à la même, à Morges ; de Nyon, 6 avril 1794.

€ . . . . . Je suis bien fâchée, chère sœur, de ce que tu me dis que tu travailles pour gagner; les temps sont si fâcheux pour tout le monde que l’on ne peut pas faire grand’ chose, et encore on le paie si mal que cela n’en vaut pas la peine, c’est ce que nous avons dit souvent. Tout le monde est tellement dans le malheur que l’on ne trouveroit pas à débiter son ouvrage, quelque joli qu'il fût, parce qu’on n’a pas de quoi le payer. Que faire? il n’y a que la résignation qui puisse nous soutenir, et voir les personnes qui sont encore plus malheureuses quenous, et il n’en manque pas. Ilarrive toujours des émigrés ici, dont quelques-uns font pitié. Tu me demandes, chère amie, quelles espérances on a ici; hélas, il y a si longtemps que l’on en à sans les voir réalisées, que l’on ne sait plus que dire. On dit actuellement que l’on parle de paix, même au Comité du Salut public à Paris. Le bon Dieu veuille que ce soit et que notre pauvre patrie se rétablisse dans son premier état ; elle est toujours bien malade, quoiqu’on y soit tranquille.

Nous avons été baptiser mon petit neveu il y a huit jours ; c’est mon oncle et ma tante, de Londres, qui sont parrains. Mon oncle Thellusson l’a représenté et ma sœur a représenté la marraine. Nous y vimes ma tante Thellusson et sa fille, qui a été fort contente de son voyage à Berne; elle à trouvé ma cousine de Diesbach beaucoup mieux. Tu sais peut-être déjà que notre oncle le syndic est établi à Dulit, où il a loué une chambre en attendant que sa petite maison soit prête à le recevoir. Il y fait des réparations indispensables. Combien sa situation fait faire de réflexions sur son état présent, en le comparant avec le passé ! Il a une résignation admirable ; il ne lui échappe aucune plainte quelconque, et il paroït content. La chambre qu’il occupe est fort petite, il y a un lit sans rideaux

et trois chaises de paille; voilà toutes ses commodités, le reste de la chambre est pleine de son bureau, de tables et de ses malles, et l’on n’ose pas lui témoigner le moindre regret de le voir réduit de cette facon-là, parce qu’il dit toujours qu'il ne lui manque rien. Î

L’on dit que le jeune roi est hors de Paris, que c’est Robespierre qui l’en a fait sortir; on le croit à Condé, d’autres à Bruxelles. »

De Mademoiselle Cath. Rilliet à la même, à Préverenges ; de Céligny, vendredi matin, milieu d'avril 1794.

& . . . . . Voilà enfin Madame de Liancourt émigrée pour tout de bon; elle est ici chez son amie. Après avoir résisté à l'orage autant que possible, elle n’a quitté Versoix qu'après avoir eu la certitude de son arrestation. Albitie est dans le département, faisant trembler à son approche ; je ne sais pas encore ce qu'elle fera. Son second fils étoit venu aussi et il doit être reparti ce matin, je ne sais pas bien pour où, avec le cadet, mais sûrement ils ne rentrent pas en France. La Nation s’est déja emparée de sa campagne et s’y régale des provisions qu’il pouvoit y avoir. On nous dit hier que cette Nation avoit intimé l’ordre à Messieurs Soutier et Roza, qui étoient restés, de quitter la maison qui n’étoit plus à eux. Il paroît pourtant que Madame de L. s’étoit acquis la bienveillance des gens de Versoix, mais la terreur est au-dessus de toute autre considération.

1 Il fallait bien que ces éloges du syndic J.-F. de Thellusson fussent mérités pour que Jacques Grenus, dans ses Ætrennes patriotiques ou Dictionnaire des Petit et Grand Conseil, ete., écrites en 1792, tout exprès pour calomnier et vilipender tous les aristocrates par ordre alphabétique, dise de lui: « Excellent magistrat, doux, bon, humain, réunissant au plus haut degré toutes les vertus qui font chérir l’homme dans la vie privée et publique ; exemple rare de désintéressement et de bienfaisance. Ah! lorsque la fortune

place ses faveurs dans des mains aussi pures et aussi généreuses, elle n’est pas aveugle. M. Thellusson ne paroît être que le distributeur de ses dons, etc.»

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