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CHAPITRE IV

disposoient à les cerner et ils décampèrent bien vite; ils avoient fait armer les paysans; ils les obligèrent de les accompagner au bord du lac, de leur aider à embarquer mon bagage et à garder le rivage jusqu’à ce qu’ils fussent bien loin. Malheureusement il faisoit un gros vent, cela contraria le brigantin de Nyon qui ne put avancer, en sorte que les Marseillois, en biaisant le lac, purent traverser en Savoie. Ils abordèrent demi-lieue plus haut que Beauregard, et de là flèrent à la corde jusqu’à Hermance où ils dinèrent; puis le vent tomba et ils s’en furent triomphants à Genève. Ils avoient monté les paysans, qui burent le reste de la journée, et le soir les deux Æbrard cadets furent chez Ebrard le ci-devant huissier, lui donnèrent beaucoup de coups avec le poing et des carrons; Fatio y courut, fit arrêter les deux Ebrard et on les garde à Céligny jusqu’à nouvel ordre; ils tempêtent en prison, l’ont décarrelée, cassé des barreaux et tiennent des propos affreux.

Notre appartement étant prêt à Yverdun, nous sommes partis de Crans ce matin, mon père et moi, pour venir dîner et coucher à Bougy, d’où nous comptons partir demain à cinq heures du matin. . . . . dJ'’ai le cœur serré d’avoir quitté nos amis de Céligny, ces bons et hospitaliers Saladin (de Crans), ! de m’éloigner de Genève malgré l'horreur qu’il me fait; mais je ne veux pas entamer ce chapitre. Je prie Dieu de mesurer les épreuves qu’il m'envoie aux forces dont il m'a pourvue, Croyez tous à mon vif regret de ne pas vous voir en passant; mais ce détour, comme tu le dis, ne rendroit notre séparation que plus cruelle. Adieu, tous! je vous serre étroitement contre mon cœur. »

1 MM. Saladin, Grenus, Rilliet et autres Genevois possessionnés au pays de Vaud, terres de Berne, avaient cherché à se prévaloir de cette position pour

échapper à la fiscalité révolutionnaire; mais la Commission avait passé à l'ordre du jour sur ces prétentions.

De Mademoiselle Pictet-de Thellusson à la même, à Préverenges ; de Nyon, 1er août 1794.

& . . . +. . On estsi fort navré et terrassé de tout ce qui se passe, qu'on n’a plus la tête à soi et qu’on est incapable d’arranger ses idées, tant elles sont confuses. Il ÿ a un répit depuis quelques jours ; Dieu sait comment il se terminera! Prions-le sans cesse qu’il ne nous abandonne pas entièrement et qu’il fasse rentrer en eux-mêmes ceux qui se laissent aller à de semblables excès. . . . .

Je me suis chargée de te donner des nouvelles de ta bellesœur et de Mademoiselle Aulliet. Elles étoient à Crans et assez bien, au moins autant qu’on peut l’être dans ces malheureuses circonstances. ;

Fais-moi le plaisir, chère sœur, de te ménager beaucoup, on à plus que jamais besoin de sa santé, . . . . »

De Mademoiselle Jenny Le Cointe, — mariée ensuite à M. Molard, de Lyon, émigré, fille du pasteur et professeur de langues orientales Gédéon Le Cointe, — écrivant, par précaution, sous le nom de Jeannette et avec un style de cuisinière, à sa tante, Madame Galiffe-Naville, à Préverenges, sous le nom de Marie Gonet, censée domestique au service de M. Muret-Fassnach, à Morges; de Crenève, premiers jours d'août 1794 (elle ne parle que des victimes qu’elle savait devoir intéresser plus particulièrement la famille G., car il y avait eu alors déjà neuf exécutions).

& Ah! ma pauvre Marie Gonet, que les temps sont fàcheux! Pas un pauvre petit moment de tranquillité ni de repos; rien que peines et soucis. Pi ce n’étoit la crainte de Dieu, nous nous jetterions dans le désespoir; mais y faut dire avec Job: «€ Quoi, nous recevons les biens de la main de « Dieu, et nous n’en recevrions pas les maux!» Ah! c’est un bien beau livre que le livre de Job; y faut le lire et le relire pour faire comme lui, mettre la main sur la bouche et dire

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