CHAPITRE IV
De Mademoiselle Cath. Rilliet à la même, à Préverenges ; de Crans, 31 juillet 1794.
€ . . . . . Il faudroit écrire des volumes pour vous mettre au fait de tous les on dit. La partie saine des Genevois est réduite à se trouver heureuse de ce que le sang ne coule plus. On élargit tous les jours des prisonniers. Notre ami Bellami est resserré, ainsi que Gallay, Duroveray, ete., d’une facon plus particulière, ce qui fait qu’on a des craintes pour eux. Vous aurez eu le plaisir d’embrasser votre frère, ce qui valoit mieux que toutes mes lettres.
Je ne puis écrire longuement, je suis si étourdie que je ne sais Où je suis ni ce que je fais. Nous ne sommes bien qu’en tête à tête avec ma sœur. Chaque visite de nos bonnes voisines nous perce l'âme.
. . . Il y à apparence que j'irai la première joindre M. Naville à Yverdon. Ah ! bonne cousine, vous connoissez mon goût pour Grenève ; actuellement je frémis en y pensant. On nous a dit que Madame Cayla étoit admirable dans sa douleur; la religion la soutient.
Adieu, ma chère bonne cousine, nous étions appelées à être séparées et j'espère que quelques lieues de plus ne nuira pas à l'amitié que vous m'avez toujours témoignée. Croyez à la vérité. de la mienne, ce sentiment est un baume pour les
malheureux. »
De Madame Naville-Rilliet à la même, à Préverenges; de Crans, vendredi matin, 1794.
@ . . . . . Hier et avant-hier on fit des jugements de prison domestique, les plus longs pour un an. On craint beaucoup pour les derniers qui resteront en prison. On dit que M. de Ger(many) a offert Cologny, sa vaisselle et soixante mille écus pour être libéré et qu’on a accepté. M. Martin, le
ministre, arrivé hier au soir à Nyon, n’en a pas entendu parler.
Une commissionnaire de Coppet a été arrêtée à Versoix,por-
tant beaucoup de hardes et d’argent pour les Genevois de Coppet; on assure qu’elle avoit de six à dix mille francs. Il y avoit cent louis pour Maurice, qui apprit en même temps la mort de sa sœur. Cabanis est mort; Buisson, le père, est caché; les Cazenove-Martin, sortis de prison, disent qu’on va les compter trois fois par nuit; #atio doit aller aujourd’hui à Céligny prendre note des émigrés. On dit à Genève qu’on confisquera tous les biens des émigrés, sans avoir aucun égard aux droits des femmes et des autres créanciers.
Adieu, très-chère, quels temps, Dieu nous soutienne tous! >»
De la même à la même, à Préverenges ; de Bougy, …. août, 6 heures du soir, 1794.
€ . . . . . Je ne veux pas laisser partir un courrier, chère sœur, sans te parler de notre malheureux Céligny, parce que, quoique ce soit bien fâcheux, on pourroïit encore t’exagérer les nouvelles. Dans la nuit du vendredi à samedi, trente Marseillois, tous armés d’un fusil et de deux pistolets, arrivèrent à Céligny à trois heures du matin; ils montèrent seize au village, plusieurs restant avec les bateliers pour garder leur barque, où ils avoient deux canons. Ils ont été dans toutes les maisons demander de la vaisselle, excepté chez M. Bazin et sa sœur, Ils dirent mille horreurs à M. Mourier et au ministre, établirent le corps de garde à la Crose, puis vinrent chez moi, prirent du vin dans le caveau et en firent deux panières. Ils pillèrent toute la maison et chargèrent trois chariots de nos effets. Ils ont pris des matelas, huit commodes, quatre bureaux, des fauteuils, des chaises, des tables de jeu, des tableaux, des glaces, ete. Ils en avoient encore pour un quatrième chariot, mais on vint leur dire que les Suisses se