CHAPITRE IV. OU
bientôt libres. Le Seigneur en ordonne autrement et nous défend de nous plaindre; adorons donc en silence ses décrets impénétrables et soumettons-nous à sa volonté, quelque rigoureuse qu’elle nous paroisse. ie
Vous me demandez des détails sur cette ville (Constance). Elle est assez grande, mais mal bâtie. Les rues en général sont larges; les maisons n’ont pour la plupart que trois étages; cependant celle que nous occupons à nous tout seuls en a quatre, mais il n’y a que deux chambres par étage; elle est bien propre, mais point meublée. Nous sommes dans une des plus belles rues de la ville. Le plaisir des fenêtres suffiroit pour empêcher de s’ennuyer si l’on en avoit le temps. — J'ai trouvé ici quantité de mes connoiïssances et puis j’en ai fait beaucoup de nouvelles, de sorte qu’il faut tous les jours faire des visites ou en recevoir. Ne croyez pas pour cela qu’on laisse l’ouvrage; non, ma sœur, nous travaillons tout le jour, et le soir on va voir ses amis. La plupart des dames et demoiselles émigrées brodent pour gagner leur vie; il y a même des prêtres qui gagnent 15 sols par jour à ce métier-là; il est intéressant, il est beau de voir des hommes fespectables, des femmes délicates et de la plus grande distinction se lever à cinq heures du matin pour tirer l'aiguille, ne pas bouger de dessus le métier jusqu'à six heures du soir, et conserver la plus grande sérénité, tant il est vrai que le Seigneur fait trouver à l’homme le bonheur au milieu des plus grandes peines lorsqu'il sait les mettre au pied de la Croix.
Je pense que vous aurez reçu le petit mot que je vous écrivis de Payerne, à temps pour ne pas écrire à ma sœur Vionnet, comme je vous en avois priée la dernière fois que j’eus le plaisir de vous voir. J’ai manqué l’exposer à aller en prison; je ne puis y penser sans frémir. Ah! il vaut mieux qu’elle ignore toute sa vie ce que nous sommes devenus.
Vous n’avez pas besoin, ma chère sœur, de me presser bien
fort pour que je vous aime. Oui, ma bonne amie, Je vous porte dans mon cœur, et s’il falloit mourir tout à l’heure pour procurer votre bonheur, ah! je trouverois la mort bien douce ! Ce n’est point iei un vain compliment, vous savez que je ne les aime pas; c’est la vérité toute pure que je suis pour toujours votre sincère et tendre amie. »
De Mademoiselle Cath. Rilliet à la même, à Préverenges ; d’'Yverdun, le 10 août 1794.
« Vous savez que je suis auprès de votre frère. J’arrivai ici mardi soir bien triste, bien afigée; j’avois fait ma route seule avec Louis, évitant de coucher à Bougy, les adieux étant audessus de mes forces; j'ai passé par Aubonne, je dînai à Lassarraz, au Château. Votre frère est très-résigné à tous les coups qui l’accablent et nous heureux de le savoir hors de la portée de ces brigands; quant à la fortune, j'ignore comment nous serons traités. Il y a apparence que mon père est compris dans la deuxième liste des émigrés, de même que mon frère aîné. Aussi mettons-nous la plus grande réserve dans nos dépenses les plus indispensables. Nous avons loué ici un petit coin qui n’est pas des plus commodes. J’espère pourtant que mon père y sera bien; distrait par les événements, il s’est peu occupé de sa santé; il faudra voir comment il soutiendra la course de Crans ici.
Ma sœur ne vous aura pas laissé ignorer quel trésor d'amitié nous avions trouvé chez nos amies Appia et Henri ; cela a ajouté encore aux regrets de les quitter. En vérité, il n’y a pour se soutenir que l'espoir que tout cela ne sera pas long. Si le découragement s’emparoit de nous, la vie seroit trop pénible à supporter. Enfin, n'importe, nous tenons mon père et mon frère, et nous disons « le reste n’est rien et doit se supporter sans qu'il y paroisse, » . . . . Je ne vous