CHAPITRE IV
fais point de réflexions sur les malheurs de notre patrie, ils sont innombrables. Savez-vous bien, chère amie, qu’il en coûte pour apprendre l’état d’émigré! »
De Madame Naville-Rilliet à la même, à Préverenges; de Crans, 12 août 1794.
Ge 7. . .,. ? Nos malheurs vont grand train à Genève. Le tribunal révolutionnaire a fini dimanche à midi ses effroyables fonctions, après avoir encore sacrifié M. Audéoud. Il y succède une Commission révolutionnaire pour traiter l’article des finances. Elle a dû commencer hier à travailler, après une proclamation explicative de celle du 3 août, pour avertir que les pères de famille, les célibataires, les gens divorcés ou séparés, les veufs et les veuves, les orphelins, les filles majeures, etc., seroient tous soumis à l’imposition. Ceux qui n’auront pas donné leur déclaration le 15 août auront tous leurs biens confisqués, de même que tous ceux qu’ils ont notés comme émigrés dans leurs deux notes; on en attend une troisième. Ensuite les syndics et le Conseil jugeront par contumace ces infortunés émigrés déjà dépouillés. Je m'’attends bien qu’ils condamneront mon mari à mort. Quoiqu’ils ne le tiennent pas, je ne puis écrire cette phrase sans frémir. Les femmes vont faire leurs diligences pour être regardées comme premières créancières de leurs maris ; il faudra probablement qu’elles demandent séparation de biens ; elles seront ensuite imposées arbitrairement, et peut-être qu'après bien des peines et de l'ennui, elles finiront, comme en France, par ne rien avoir. . . . . Abandonner sa patrie, ses parents, ses amis, cela déchire le cœur dans tous les sens. Je voudrois ne faire d’adieux à personne; plus j'aime les gens, plus ma peine seroit grande.
Vendredi dernier fut un jour affreux pour
IRCTAN à F
Madame ZLabat. On avoit laissé son mari tranquille à Genève
pendant quinze jours ; on l’emprisonne, puis vendredi il est conduit seul à la maison de ville; on l’interroge pendant trois heures et demie. Quatre voix furent pour la mort; enfin on le condamne à dix ans de prison chez lui; puis on revient de ce jugement, on le crut perdu. On finit par le bannir et confisquer tous ses biens, en lui permettant de séjourner huit jours en ville. La même chose est arrivée au syndic Claparède; il s’est présenté lui-même pour donner la déclaration de ses biens; on l’a banni et confisqué tous ses biens. On ne peut nombrer tous les malheureux que ces trois semaines ont produits dans notre épouvantable patrie.
On a guillottiné, il y a trois semaines, un frère de M. de Bevy; il ne le sut qu'en dernier lieu, il a été terrassé de la nouvelle; sa piété l’a soutenu et le rend calme et tranquille. Cette chute de Robespierre ne fait pas en France un aussi grand effet qu’on l’espéroit. »
De Mademoiselle Jenny Le Cointe, sous le nom de « Jeannette, » à Madame G.-N., soit « Marie Gronet, » en place chez M. Muret-Fassnach, à Morges ; de Genève, 12 ou 13 août, après les dernières exécutions ( M. Audéoud et Et. Delorme) du premier tribunal révolutionnaire.
€ Holà, ma pauvre Marie, y s’est tant, bien tant passé de choses du depuis que je ne vous ai pas écrit, que ma fiste je ne sais pas tant comment je pourrai vous y tout dire. Enfin, j'y ferai de mon mieux, et du plus court que je pourrai, car mes maîtres y n'aiment pas que j'écrive tant; y disent bien que mon père a bien eu tort de m’y apprendre, et que pour une fille comme moi ce seroit bien assez que de savoir tenir les comptes du ménage. Dame aussi, nous les valons bien; y vaut bien mieux écrire que d’écouter les sornettes de mon maitre,