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LA RÉCONCILIATION

À l’annulation des jugements révolutionnaires, en mars 1795, avaient succédé, aux mois d’août et de septembre, des actes publics et solennels (le 24 septembre à Saint-Pierre, suivis de banquets populaires, etc.) de réconciliation générale, avec engagement formel d’oublier toutes les dissensions passées. Le nombre exceptionnellement considérable de citoyens (5031) qui prirent une part directe à ces manifestations, prouve combien elles répondaient aux besoins de la majorité. Mais, comme de juste, les plus rassurés n'étaient pas ceux qui avaient le plus à se faire pardonner. Ainsi, tandis que des aristocrates conciliants, tels que l’ancien conseiller Calandrini (31 août 1795), se plaisaient, dans des lettres d’une cordialité expansive, à donner à l’adhésion de leurs familles les formes les plus gracieuses, certains représentants du parti opposé ajoutaient aux leurs des réflexions qui équivalaient à de véritables menaces. J. Dessonnaz, par exemple, l’un des membres les plus exaltés du premier tribunal révolutionnaire, fit suivre, le 3 octobre, son adhésion d’une déclaration aux Syndics et Conseils, disant nettement: &« Que si ceux qui, comme lui, avoient participé aux adresses et aux cérémonies du 81 août et du 5, 21 et 24 septembre, ne tenoient pas mieux leurs engagements, il romproit aussi le silence, pour se mettre à l'abri des poignards qu’on provoquoit sur son sein, — et sur celui

d’un autre citoyen dont le plus grand crime étoit, comme le sien, d’avoir trop chéri sa patrie, — en publiant des mémoires qui, sans cela, n’auroient vu le jour qu'après sa mort, mais qui, publiés dans ce moment, déchireroient le voile, laisseroïent les visages à découvert et seroient de nature à faire naître une nouvelle crise à Genève. » Un point de vue bien différent des deux précédents, était celui des anciens magistrats émigrés, dont la plupart continuaient à tenir le nouvel état de choses, dès la fin de 1792, comme absolument illégal. Cette opinion est exprimée catégoriquement dans une réponse de l’ancien syndic Ami Lullin à une demande d’information que le commissaire national Bernier lui avait, comme tel, adressée à Archamp; il disait: (Que dès le moment où la plus inexcusable et la plus criminelle des violences avoit paralysé les Syndics, Petit, Grand et Général Conseils, il n’y avoit plus eu à ses yeux ni République, ni Magistrats; que dans ce qui s’était passé dès lors dans sa malheureuse patrie, rien n’avoit pu changer sa manière de voir; et qu’en conséquence il ne reconnoissoit point le citoyen Bernier comme commissaire national. » De sa retraite d’'Archamp, l’ancien syndic suivait avec attention le cours des événements; nous verrons la part qu'il eut ensuite à la restauration de la République (V. p.320, note). — Le carillon de Saint-Pierre jouait alors Ce qué lénô et Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille.

De Frédéric de Freudenreich à J.-A. Galiffe, à Hambourg; de Berne, 19 avril 1796.

€... . . . Je fus invité l’autre jour par M. de la Rive, le fameux peintre, chez lui à la Société genevoise, où je vis les familles Mallet-Dupan, Diodati, Cramer, Pictet, ete., et je fus encore chez Madame Cramer où je m’amusai fort bien. Je crois que je continuerai à voir de temps en temps cette société de tes compatriotes. Üe sont des gens d’esprit et

du monde, fort à même de former de jeunes gapins comme moi. Sûr est-il que rien n’est si bon pour un jeune homme que de voir bônne compagnie et surtout de la voir hors de CHOSE

Il faut pourtant que je te dise encore un mot de mon séjour au petit lac (de Bienne). Outre la partie de Neuchâtel, je n'y ai dansé que deux fois, le mauvais temps ayant fait manquer trois parties de dimanche à l’île de Saint-Pierre. La première fois, j'ai dansé chez le secrétaire baïllival, avec un assemblage de gens que le noble sieur J.-A. G. auroit à peine honorés d’un coup d'œil, sans se mêler de leur danse. . . . . caril y avoit là du bon ton de Berne, une tailleuse, des gouvernantes, des pensionnaires, des officiers, des Anglois, des émigrés, des étudiants, enfin le diable et son train! Nous dansàämes comme des bienheureux, mais le spectacle étoit aussi amusant que la danse. La dernière partie fut le dimanche passé 18, à l’île de Saint-Pierre. :

Beaucoup de membres de l'Etat . embourbés dans la faillite de M. de $. (de Berne), tant par cautionnement que pour lui avoir prêté; plusieurs sauteront, entre autres le fils de l’avoyer de Steiger, qui, malade en sus de ce chagrin, ne vivra probablement plus huit jours. Tout cela va faire une révolution dans nos fortunes ; bien des gens devront retrancher de leur luxe et vivre plus simplement. Malgré cela, il y a encore eu dernièrement plusieurs mariages, entre autres la cadette de mes cousines T'scharner, d’Aigle, de laquelle tu voulois toujours me faire devenir amoureux, avec M. Fellenberg, garçon d'esprit et fort instruit, avec une fort jolie figure, mais un peu singulier et démocrate.! Ils se marieront en même temps que

1 J1 s'agit ici du fameux P.-E. de Fellenberg, le créateur des instituts d'Hofwyl, jusqu'ici le premier pédagogue du siècle, et sur lequel nous aurons beaucoup à dire au volume suivant.

leur sœur aînée, au mois prochain et resteront à Aïgle, ce dont je suis bien fâché. *. . . .

De J.-A. Galiffe à son père, l’ancien conseiller G., à Préverenges; de Hambourg, 27 avril 1796.

« . . . . Apprends à ma mère et à mes sœurs la Fe nouvelle que l’abbé Le Duc (V. p. 191-194) a échappé aux rigueurs de Robespierre, mais c’est tout ce que j'en ai pu apprendre. J’ai demandé des nouvelles du duc d’Aremberg à plusieurs personnes qui le connoissent, mais aucune ne sait ce qu'il est devenu; on le croit à Vienne. Je n’ai rien pu savoir de nos autres amis et connoissances par les émigrés d’ici que mon frère m’a fait connoître. Ce sont: le marquis de Villeblanche, qui va partir pour ses possessions de Saint-Domingue; le baron de Biache, le marquis de Beday, un jeune de Seguin, chevalier de Malte, qui a été page de la reine, excellent jeune homme qui, loin de suivre les préjugés de naissance qui font tort à tant d’émigrés, gagne honorablement sa vie dans un manége que le comte de la RocheCourbon a établi ici sous le nom de M. Arnauld. Je connoissois encore le vicomte de Vergennes et son cousin de Mazias, mais ils sont partis pour Luxembourg. La princesse de Lorraine- Vaudemont, le duc de la Force, un prince de Rohan, Madame de Genlis, Madame de Flahaud (auteur d’Adèle de Senange), M. de Beaumarchais et M. de Rivarol, le Voltaire et plus que le Voltaire de notre temps, tels sont les François les plus intéressants actuellement à Hambourg ou à Altona, qui est tout près. Le fameux Ælopstock demeure aussi à Hambourg, mais je ne l’ai pas vu; il est très-âgé et passe pour assez ordinaire en société. — J'ai eu le plaisir de voir jouer Schrôüder, le Garrick allemand, dans le roi Lear, où il a surpassé mon attente; c’est certainement un très-habile acteur, quoique bien

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