TRAITEMENT ET PROPHYLAXIE
Une fois effectuée la séquestration dans l'établissement spécial des sujets mis en cause, comment les traiter pour essayer de les améliorer, sinon de les guérir, et, le cas échéant, pour éviter la récidive ?
Au point de vue thérapeutique, il y aura lieu d’instituer un traitement à la fois physique et moral, à part des indications spéciales, en général assez limitées (arthritisme, maladies intercurrentes); une intervention médicamenteuse sera rarement de mise, et c’est beaucoup plutôt à l'observance rigoureuse des règles hygiéniques qu’il faudra recourir. La première des mesures à prendre dans ce sens sera d'exiger de ces malades l’abstinence complète de toute boisson contenant de l'alcool, même en faible proportion. En général, cette pratique donne les meilleurs résultats (asiles anglais, suisses, etc.) lorsqu'elle est appliquée sérieusement, et cela n’est pas pour nous surprendre, si l’on s’en rapporte à celles de nos observations antérieures où se trouve démontré le danger de l’appoint alcoolique chez ces individus sans frein moral, sans volonté, toujours plus ou moins aptes à délirer.
À cette mesure, il est nécessaire d’en joindre d’autres dont l'application est appelée à donner les meilleurs résultats, et en particulier l'assistance par le travail, sur laquelle nous avons assez insisté auparavant pour n'y plus revenir, l’hydrothérapie dans ses différentes formes, l’institulion d'un régime alimentaire bien ordonné.
Enfin, la deuxième partie du traitement, c’est-à-dire le traitement moral, devra aussi faire l’objet des soins journa-
liers du médecin qui, en la circonstance, fera œuvre de psychologue. Ce sera l’occasion de pratiquer une psychothérapie individuelle, intelligemment comprise et longtemps poursuivie. En général, c’est à la suggestion à l’état de veille qu’on aura recours, rarement on pourra pratiquer la suggestion hypnotique qui, entre les mains de Forel, etc. a donné quelques résultats encourageants pour des sujets analogues à ceux qui nous occupent (alcoolisés chroniques).
Quels sont les moyens prophylactiques que la société peut prendre pour arrêter le nombre croissant de nos malades ? Ces moyens sont contenus dans des réformes sociales dont bénéficieraient avec d’autres celte catégorie de déséquilibrés. Les causes générales de la dégénérescence sont nombreuses, elles ont marché de pair avec l’évolution de la civilisation, et tous les maux qui en résultent ont marqué peu à peu les sociétés de taches qui s’aggravent chez les descendants, au point, dans certains cas, d’entrainer finalement l'extinction de l'espèce.
Que l’on fasse résulter, avec Morel, les dégénérescences d'intoxication, qu'on les attribue au milieu social, ou à d’autres influences, 1l n'en est pas moins vrai que nos malades se ressentent vivement de l’ahénation ou de l'alcoolisme de leurs parents ; mais à côté de ces résultats héréditaires, nous avons constaté quelquefois des causes de dégénérescence acquise : des maladies plus ou moins graves de l’enfance viennent frapper ces cerveaux déjà touchés. Puis des excès alcooliques plus ou moins prononcés achèvent de désorganiser ces déséquilibrés. Quoi d'étonnant à ce que leurs descendants se ressentent des ares nevropathiques de ces parents viciés ? Les causes sur lesquelles la société doit agir sont nombreuses. Elle devra d'abord limiter l'alcoolisme, eu
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fournissant au public un alcool meilleur, en essayant surtout d'en reslreindre la consommation. Mais puisque nos malades: sont les viclimes innocentes de parents déjà tarés, la mesure à prendre qui parailrait la plus rationnelle, c'est celle qui éviterait la procréalion de pareils sujets. À un point de vue: plus général, le D' Toulouse (!) a déjà préconisé la création d’un « livret sanitaire pour chaque individu vivant en France ». I est regrettable que ce ne soit là qu'un désir, car on aurait ainsi un moyen efficace d'empêcher la naissance de tous ces déshérilés de la nature en général, et de nos malades en particulier.
Une fois nés, que faut-il faire de ces malades ? Si leurs parents n'avaient aucune tare névropathique, ils ont chance, avec une éducalion bien comprise, de suivre un droit chemin, et c'est alors que la société devra lutter contre les affections de l’enfance par une hygiène rationnelle. Mais que faire pour ces jeunes amoraux, chez lesquels l'hérédité morale s’accouple à l’hérédité physique ! Ils ont souvent des parents qui ne comprennent pas plus les devoirs de famille qu’ils ne les appliquent.
Que pourra l'éducation envers ces malades? Dès 1889, M. Motet, au Congrès d'anthropologie criminelle, montrait combien il était nécessaire d'enlever à leur milieu, tarés et dégradés physiquement, ces délinquants inslincüifs que sont nos malades ? Selon lui, ils relèvent de la maison d'éducation correclionnelle réorganisée.
M. Bourneville, en 1894, au Congrès national d'assistance publique, réclamait pour tous les enfants arriérés et vicieux des établissements spéciaux : pour les premiers, des asilesécoles ; pour les simples dégénérés, des classes spéciales annexées aux écoles ordinaires, où les instituteurs et les ins-
(1) Tourouse (Causes de la Folie, 1896),
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titutrices seraient initiés à la maladie de leurs élèves par un stage d’infirmiers dans les services d'assistés.
Nous souscrivons des deux mains à ces réclamations, car il est évident qu'il faut, avant tout, arracher ces enfants munis de tares héréditaires à leur milieu de corruption.
Aussi, en dernier lieu, ne serions-nous pas éloignés de demander (si nous n'étions médecin, et de par ce fait tenu à ne pas désespérer de la guérison de nos malades) la séquestration indéfinie de ces sujets, qui, enfants, « passionnent le psychologue, déroutent le moraliste et font hésiter le législalateur ; » qui, adulles, deviennent une cause fréquente d’embarras pour les médecins-experts, par suite de leur « tempérament moral maladif, avec des manières de sentir perverses et faussées, qui poursuivent sans tenir compte de rien leurs plans égoistes, partiellement encouragés par une certaine faiblesse de jugement : Le défaut de sens moral l'amène toujours avec lui. » (!)
(1) FLecusiG (Etude sur le cerveau. Tr. Lévi, 1898).