CHAPITRE I
Aperçu historique
La question des malades qui nous occupent a été en France l'objet de nombreux travaux. Nous pouvons, pour la commodité de l'étude, diviser en deux périodes l'histoire de ces malades : Une première période avec Pinez, Esquiroz et leurs élèves, une deuxième période avec MorEL et MAGNAN.
1e Période. — C'est PinEL qui, en créant la manie sans délire, fit rentrer dans le domaine de la pathologie mentale une catégorie d'individus regardés jusqu'alors comme vicieux et pervers, et sur lesquels s’appesantissaient toutes les rigueurs de la justice.
Il cite (‘) l'observation « d’un fils unique élevé sous les yeux d’une mère faible et indulgente. [l prend l'habitude de se livrer à tous ses caprices, à tous les mouvements d’un cœur fougueux et désordonné ; l’impétuosité de ses penchants augmente et se fortifie par le progrès de l’âge, et l'argent qu'on lui prodigue semble vouloir lever tout obstacle à ses volontés suprêmes. Veut-on lui résister, son humeur s’exaspère, il attaque avec audace, cherche à régner par la force, il vit continuellement dans les querelles et les rixes. Qu'un animal quelconque, un chien, un mouton, un cheval lui donnent du dépit, il les met soudain à mort. »
Esquiroz enseigna (?) que le trouble maladif, au lieu de porter sur l’ensemble des fonctions intellectuelles et morales,
(1) Pinez (Traité des Maladies mentales, 1809). (2) Esourroz (Des Maladies mentales, 1838).
Le re
pouvait n’atteindre qu'un petit nombre d'entre elles et respecter toutes les autres. « Il y a des monomaniaques, dont les idées conservent leurs liaisons naturelles, dont les raisonnements sont logiques; mais les actions de ces malades sont contraires à leurs affections, à leurs intérêts et aux usages sociaux. Dans les établissements où ils sont placés, ils eritiquent tout ce qui se fait autour d’eux, fatiguent de leurs réclamations les médecins et les serviteurs, sèment partout les haines et poussent les autres malades à la révolte et à l’insubordination. Pris en flagrant délit, ils nient avec opiniâtreté ou atténuent avec habileté les torts qui leur sont reprochés. »
Puis GeorGzr (!) soutint cette thèse que des crimes peuvent être commis sans que l'intelligence fût affaiblie ou troublée, sans que les affections fussent perverties. À côté de la monomanie intellectuelle et raisonnante prit place la'monomanie instinctive. ee
« Il y eut dès lors dans la science trois monomanies reconnues : dans les monomanies intellectuelles ou instinctives, c'est l'intelligence ou la volonté qui sont malades; dans la monomanie raisonnante, l'individu dispose librement de l'une et de l’autre ; le trouble n'existe que dans les penchants qui sont pervertis. » (?)
« Les successeurs d'Esquirol ne jetèrent pas d’abord plus de lumière que lui sur la monomanie raisonnante. On changea les noms sans éclairer beaucoup les idées. » (?)
PricxarD lui donna le nom de folie morale. « Il y a, dit-il, des malades chez lesquels sans troubles apparents de l’intelligence, sous forme de faiblesse d’esprit, ou d'idées fixes, ou d'illusions sensorielles, « apparaît une interversion maladive
(1) GrorGer (Traité d'aliénation).
(2) Ausuisson (Archives d'Anthropologie criminelle, 1887).
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des sentiments, des affections, du tempérament, des habitudes et des instincts nalurels.»
Marc (!) appliqua la dénomination de raisonnante aux mo- nomanies violentes accompagnées de délire, et celle d’ins- __ tinctive ou impulsive aux faits décrits par Pinel.
Gus lui donne une place parmi ses vingt-trois formes de manie, entre la manie tranquille, la manie astucieuse, la manie malicieuse et la manie tracassière.
Scipron Pinez en fail une manie du caractère.
Pour Brierre pe Borsmonr (?), c’est un délire des actes, une manifestation exagérée par la maladie d’un germe existant chez l'homme sain, dans son organisation, ses passions, mais qu’il maintient à l’état latent sous l'influence de sa volonté. Ce qui le frappe surtout chez ces malades, c’est le vagabonee” dage dont ils ne peuvent être guéris. « Les magistrats, sur- tout à Paris, sont très souvent appelés à juger des aliénés À vagabonds. En les reconnaissant aliénés, on les fait examiner par un médecin aliénisie ; on constate l’aliénation ; on interne A le malade, le calme se rétablit, la guérison est accordée. 2 r Habituellement les difficultés l’assaillent à la sortie de l'asile ; | il n’a pas le courage de les supporter, il est arrêté Roi vaga- ‘ bondage ou délit et il est condamné. »
TRÉLAT (#), parmi beaucoup d'autres aliénés, les a placés dans la folie lucide. « Il est des aliénés dont l'examen offre des difficultés et qui ne sont ni plus raisonnables ni moins "2 dangereux que les autres. Ces malades délirent dans leurs actes, mais ne délirent pas’ dans leurs paroles. C’est parmi d eux que se trouvent un assez grand nombre d'êtres, tantôt
(1) Marc (De la folie, 1840).
Se K. (2) Brigrre DE Boismonr (Délire des actes, 1846). : (3) Trécar (de la Folie lucide, 1861).