PAR
M. Léon W ALU AS
Professeur d’économie politique à l’Académie de Lausanne.
Le système de monnaie d'or avec billon d'argent régulateur ® que j’ai exposé dans le numéro du 1er décembre 1884 de la Revue de droit international repose tout entier sur un théorème d’économie politique pure que j’ai démontré mathématiquement dans mes précédents ouvrages et auquel j’attache une importance tout à fait capitale, savoir que : — Les valeurs des marchandises sont proportionnelles aux intensités des derniers besoins satisfaits, ou aux raretés. Le dernier besoin satisfait est celui sur lequel s’arrête le consommateur : son intensité est maximum au moment où la consommation commence; elle diminue constamment au fur et à mesure que la consommation augmente ; elle est nulle quand la consommation a eu lieu à discrétion. Le prix du blé en or étant de 0 fr. 20, soit de V5 de franc la livre, l’intensité du dernier besoin satisfait de blé chez chaque consommateur , après l’échange, est le cinquième du dernier besoin satisfait d’or. Au rapport des intensités des derniers besoins satisfaits chez chaque consommateur, on peut substituer le rapport des moyennes des intensités des derniers besoins satisfaits chez tous les consommateurs. Ainsi, dans l’exemple cité, l’intensité moyenne du dernier besoin satisfait de blé serait le cinquième de l’intensité moyenne du dernier besoin satisfait d’or. Quand je parlerai ici de la rareté tout court, il s’agira de cette rareté moyenne.
Les valeurs étant proportionnelles aux raretés , les éléments de variation des raretés sont les éléments de variation des valeurs. Pour une marchandise ordinaire , ces éléments sont au ' nombre de deux : 1° son utilité, 2° sa quantité. L’augmentation ou la diminution de l’utilité amène l’augmentation ou la diminution de la rareté ; l’augmentation ou la diminution de la
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quantité amène la diminution ou l’augmentation de la rareté. L’utilité et la quantité pouvant agir concurremment et en sens inverse, il se peut qu’elles varient toutes les deux sans que la rareté change. Pour une marchandise qui sert de monnaie, les éléments de variation de la rareté sont au nombre de trois : 1° son utilité comme marchandise , 2° son utilité comme monnaie, c’est-à-dire le chiffre de la circulation à desservir , 3° sa quantité. L’augmentation ou la diminution de chacune des deux utilités amène l’augmentation ou la diminution de la rareté ; l’augmentation ou la diminution de la quantité amène la diminution ou l’augmentation de la rareté. Ici encore, les deux utilités, d’une part, et la quantité, de l’autre, pouvant agir concurremment et en sens inverse, il se peut que les trois éléments, ou deux d’entre eux, varient ensemble sans que la rareté change.
Cela posé, il est facile de montrer comment l’Etat ou le législateur peut régler la rareté, et par suite la valeur, de la marchandise monnaie.
Supposons , pour fixer les idées , une monnaie d’or comme la nôtre et un billon spécial d’argent distinct du billon divisionnaire comme nos écus de 5 francs sont distincts des pièces de 2, 1 et */2 francs et que nous appellerons billon régulateur . L’or est monnaie parce que la frappe n’en est ni suspendue ni limitée, parce que l’Etat transforme des lingots en pièces d’or à toute réquisition des particuliers et qu’ainsi l’or tend à avoir toujours la même valeur comme marchandise et comme monnaie. L’argent est billon parce que l’Etat frappe des pièces d’argent pour la quantité qui lui convient et en leur attribuant comme monnaie une valeur nominale supérieure à la valeur qu'elles auraient comme marchandise. Dans ces conditions, il est bien clair que l’Etat ou le législateur peut contrebalancer les effets des variations qui ne dépendent pas de lui dans les deux utilités ou dans la quantité de la marchandise monnaie en opérant lui-même une variation dans la quantité de cette marchandise qui sert de monnaie au moyen du billon régulateur dont il dispose. Par exemple, une des deux utilités de la marchandise monnaie a augmenté : l’usage se répand de plus en plus d’aurifier les dents au lieu de les plomber, ou bien on supprime dans le pays une circulation existante de papier pour la remplacer par une circulation d’espèces. Les intensités des derniers besoins satisfaits d’or vont augmenter. Que fait le législateur? Il introduit du billon spécial dans la circulation ; une certaine quantité d’or
monnaie se transforme, s’il le faut , en or marchandise , et la rareté de l’or marchandise n’augmente pas. Ou bien la quantité de la marchandise monnaie a augmenté : on a découvert quelquepart des sables aurifères. Les intensités des derniers besoins satisfaits d’or vont diminuer. Que fait le législateur? Il retire du billon spécial de la circulation ; une certaine quantité d’or marchandise se transforme en or monnaie , et la rareté de l’or marchandise ne diminue pas.
Il est évident que , dans ce système , l’argent paie pour l’or. L’Etat fixe ou fait varier comme il lui convient la rareté de l’or; mais, en même temps, il crée, par cet emploi intermittent du billon spécial d’argent qui tantôt entre dans la circulation et tantôt en sort , une cause de plus de variation de la rareté de l’argent. Mais il vaut bien mieux que l’argent varie un peu plus de rareté et par suite de valeur , et que l’or , qui sert à régler toutes les transactions, acquière une rareté et par suite une valeur fixe ou régulièrement variable. Au surplus, il n’est pas nécessaire d’insister sur les avantages de la fixité ou de la régularité de variation de la valeur de la marchandise monnaie. L’objection qu’on fait d’ordinaire à cette fixité ou à cette régularité de variation n’est pas d’être une chose peu avantageuse , c’est d’être une chose impossible. On vient de voir qu’elle est une chose parfaitement possible.
Et, toutefois, cela n’est pas à dire que ce système monétaire, qui est rationnel, soit simple et facile. Les intensités des derniers besoins satisfaits, ou les raretés, ne se mesurent pas directement : ce sont des grandeurs , mais non pas des grandeurs appréciables. Leur tendance à l’augmentation ou à la diminution ne se révèle que par la tendance à l’augmentation ou à la diminution des valeurs qui leur sont proportionnelles. Mais les valeurs elles-mêmes ne nous sont données que par leurs rapports avec d’autres valeurs. Comment donc discerner leur vrai mouvement ? Ainsi , le prix du blé en or s’est élevé de 0 fr. 20 à 0 fr. 25 , soit de x/s à */4 de franc la livre. Il est certain que l’intensité moyenne du dernier besoin satisfait de blé, qui était auparavant le cinquième de l’intensité moyenne du dernier besoin satisfait d’or, en est à présent le quart. Mais est-ce la rareté moyenne du blé qui a augmenté? Est-ce la rareté moyenne de l’or qui a diminué ? Ou même ces deux raretés n’ont-elles pas varié toutes les deux ? C’est ce qu’il semble malaisé de savoir. On a proposé plusieurs méthodes pour y arriver. J’ai cri-
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tiqué , dans la 28e Leçon de mes Eléments cV économie politique pure , celle qui a été exposée par Cournot dans ses Principes mathématiques de la théorie des richesses; je critiquerai ici celle qui a été employée par Jevons dans le célèbre mémoire : — A serious Fait in the Value of Grold ascertained , and its social Effects set forth (1863) \
Soient a, h, c, cl ... les prix en or d’un nombre m de marchandises (A), (B), (C), (D) ... à un moment donné ; a', h', c' , d! ... les prix en or de ces marchandises au bout d’un certain temps.
D’après Jevons, la moyenne géométrique des rapports
... soit d
at V d a' b ' c ' d ’
représentant l’augmentation ou la diminution moyenne des prix des marchandises en or , le rapport inverse, soit
a! V df a' b' c‘ d'"
représentera d’autre part la diminution ou l’augmentation de valeur de l’or. Cournot cherche des marchandises qui n’aient pas varié de valeur les unes par rapport aux autres; Jevons prend ses marchandises au hasard, il en prend seulement le plus possible : sa méthode, dit-il lui-même, est non exclusive mais inclusive. Nous en examinerons tout à l’heure le principe même ; mais il convient de mentionner auparavant divers détails intéressants d’application.
Les éléments du calcul sont des prix annuels qui sont des prix moyens arithmétiques. Le prix a, de l’année 1 est égal à la somme des prix a} , aF , aM ... des mois de janvier, février, mars ... divisée par 12 selon la formule
aj -f- a f H- cïm • • •
1 Ce mémoire est le second de ceux qui ont été réunis dans le volume intitulé : Investigations in Gurrency and Finance. London, 1884.
Après les prix ax, bx, cx, dx ... de l’année 1, on cherche successivement les prix a3, b3, c3, d3 ... de l’année 2 , les prix a3, b3, c3, d3 ... de l’année 3 ... les prix a20, b30, c20, di0 ... de l’année 20 et l’on en fait un Tableau I des Prix moyens annuels de chacune des m marchandises durant la période 1 — 20 disposé comme suit :
ax
dx
Cï20
Cela fait, on pourrait prendre les rapports
■ ^ " • • • — ^ m # # ax a{ bx bx
et l’on aurait ainsi la variation annuelle
cx ’ cx dt9 dx des prix des marchandises en or et la variation annuelle de valeur de l’or. Mais, pour une raison fondée sur toute une théorie des plus ingénieuses, Jevons procède un peu différemment.
Dans un pays qui épargne et qui capitalise, une partie des services producteurs : rentes de terres , travaux de facultés personnelles, profits de capitaux, sont annuellement détournés de la production des objets de consommation vers la production des capitaux neufs. Mais cette production des capitaux neufs , qui constitue le fait de la capitalisation , ne s’opère pas d’une façon régulière. Un pays qui capitalise 5 milliards en 10 ans ne capitalise pas 500 millions par an ; cette moyenne sera celle de certaines années intermédiaires ; pendant quelques années, elle sera supérieure et s’élèvera peut-être à 7 ou 800 millions ; pendant quelques années , ejla sera inférieure et s’abaissera peutêtre à 2 ou 300 millions. Ce mouvement est analogue à celui de la mer : il comporte un flux, une marée haute, un reflux, une marée basse. Les périodes de marée haute , qui sont celles de forte capitalisation, se caractérisent par l’élévation du taux de l’escompte, le haut prix du fer et des matériaux de construction et par une hausse du prix des objets de consommation à la production desquels on dispute les services producteurs pour la
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production des capitaux neufs. Les périodes de marée basse, qui sont celles de faible capitalisation, se caractérisent par les phénomènes contraires: abaissement du taux de l’escompte, bas prix du fer et des matériaux de .construction, baisse du prix des objets de consommation. Le reflux se fait plus rapidement que le flux: il coïncide en général avec une crise. Jevons, qui a accumulé sur ce point les observations et les analyses avec une patience et une sagacité rares , pose en fait qu’au XIXe siècle , en Europe et aux Etats-Unis , la période de 10 ans que nous avons citée comme exemple est en réalité celle d’une marée économique comprenant flux et reflux, marée haute et marée basse. Peut-être les explications qu’il a données de ce fait sontelles plus ou moins contestables; en tout cas, le fait lui-même paraît certain. Or il en résulte qu’il y a une précaution à prendre dans le calcul des variations de prix, vu que, si l’on comparait entre eux des prix séparés par un nombre quelconque d’années d’intervalle , on s’exposerait à ne pas comparer des choses comparables. Il faut comparer des prix de marée haute avec des prix de marée haute, ou des prix de marée basse avec des prix de marée basse , ou mieux encore des moyennes de prix de flux et reflux avec des moyennes de prix de flux et reflux. Cette dernière façon de procéder semble tout à fait indiquée au point de vue même de la théorie de Jevons. Ce n’est pourtant pas tout à fait celle qu’il a suivie dans son mémoire. Pour mesurer la diminution de valeur de l’or produite par la découverte des mines de Californie et d’Australie, il a pris le rapport de la moyenne des prix de 1860-62, période de marée basse, à la moyenne des prix de 1845-50, période de flux et reflux terminée par l’événement dont il s’agissait de mesurer l’effet. Il est vrai qu’en procédant ainsi, il atténue, plutôt que de l’exagérer, l’effet en question. Quoi qu’il en soit, pour tenir compte de la théorie cle la marée économique, nous supposerons, quant à nous, que les prix a, b, c, d ... a', b', c', d' ... sont des moyennes arithmétiques de prix de périodes successives de flux et reflux , c’est-à-dire des moyennes arithmétiques de prix de périodes décennales selon les formules
cij — )— — (— ci3 -J-- ...
u,i ci, 2 -f- u13 -h ...
et ce seront ces moyennes a, b, c, d ... a', b', c'f d! ... que nous introduirons dans la formule
pour en déduire l’augmentation ou la diminution moyenne des prix des marchandises en or, au moyen de l’équation
log
y & cv
= — (log a' + log V -h log c' 4- ...)
— — (log a + log b + log c + . . .) m
Et, toutefois, avant de tirer ce rapport final, Jevons fait un second tableau accompagné d’une construction graphique très importante.
a, b, c, d ... étant les moyennes arithmétiques de prix de la première période décennale de flux et reflux , on dresse un Tableau II des Rapports des prix annuels durant la période 1 — 20 aux moyennes des prix durant la période 1 — 10 disposé comme suit :
tt-20
c, ci c3
et l’on construit les courbes représentatives de ce tableau en prenant, pour chaque marchandise, les temps comme abscisses et les rapports ci-dessus comme ordonnées. Dans le mémoire
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dont nous nous occupons, Jevons a fait correspondre ses courbes non pas à ce second tableau, mais à un troisième donnant les rapports des prix annuels durant la période totale aux moyennes des prix durant la première période sous forme de rapports moyens géométriques par groupes de marchandises plus ou moins analogues. Toujours en me plaçant à son point de vue, je me permets de penser qu’il y a lieu de construire la courbe représentative de la variation des prix annuels durant la période totale par rapport à la moyenne du prix durant la première période pour chaque marchandise séparément. Il me semble qu’ainsi seulement on peut reconnaître et constater qu’indépendamment de ses variations de prix spéciales, chaque marchandise a subi une variation générale qui lui a été commune avec toutes les autres et qui a été due à des causes afférentes à la monnaie. Mais je reviendrai sur ce point tout à l’heure.
Cette variation générale et commune est fournie, suivant Jevons, par le tableau
câ cU
c cl
et par la courbe qui le représente. Cette courbe est frappante dans le mémoire de Jevons. On voit le prix moyen d’une quarantaine de marchandises, prises entre toutes, partir en 1845 de l’horizontale correspondante à la moyenne des prix de la période 1845-50, s’élever au-dessus de cette horizontale en 1846, moment de flux, s’y tenir en 1847 , moment de marée haute , s’abaisser au-dessous de l’horizontale en 1848, moment de reflux, s’y tenir en 1849-52, moment de marée basse, remonter au-dessus de l’horizontale en 1853 , moment de flux, s’y tenir en 1854-57, moment de marée haute, mais à un niveau sensiblement plus élevé qu’en 1847, redescendre en 1858, moment de reflux, mais pour se tenir en 1859-62, moment de marée basse, au-dessus de l’horizontale et non plus au-dessous, c’est-à-dire à un niveau beaucoup plus élevé qu’en 1849-52.
Il semble donc évident que l’effet de l’abondance de l’or a été de transporter toutes les ondulations de la courbe à un niveau ■supérieur. Et c’est bien la différence du niveau de la seconde période et du niveau de la première , exprimée par le rapport
et non la différence du niveau de la marée basse et de l’horizontale, qui fournit la mesure de l’augmentation moyenne des prix des marchandises en or; et la différence inverse, exprimée par le rapport