DEUXIÈME PARTIE DU PARRICIDE
Laurent avait enveloppé d'un foulard les meurtrissures et les tuméfactions violâtres qui lui marbraient une partie du visage , et Moule avait jeté sur ses habits tachés de boue urt vieux pardessus que le propriétaire du clos, malgré le service qui venait/ de lui être rendu, n'avait prêté qu'avec mauvaise grâce.
Ainsi équipés, ils avaient plutôt Pair de malfaiteurs que de gens qui viennent d'en arrêter un. Aussi leur entrée à la gare et dans le wagon qui devait les ramener à Paris produisit-elle une impression peu flatteuse ; mais ils étaient trop absorbés l'un et l'autre pour y faire attention.
Chemin faisant, Laurent crut pouvoir demander a Moule ce qu'il avait découvert, et quelle révélation son agent venait de lui faire à voix basse.
— Je vous ai vu tressaillir, dit-il ; c'était donc important?
— Je crois bien ! Jugez-en vous-même : On m'annonce que votre ancien domestiqué, François Koussdal, a été va plusieurs fuis, à la fin de juin et au commencement de juillet, en compagnie d'un nommé Lubin, chez Lannois, marchand de vins, rue de la Miehodière. . . Vous entendez? À la fin de juin et au commencement de juillet.
— Oui, mais qu'est-ce que c'est que ce Lubin?
— Un forçat libéré.
— L'assassin de ma mère !
— Lui! jamais. Il ne toucherait pas à un enfant. Cependant il ne faudrait pas le lui confier, car c'est le plus atroce gredin que la terre ait porté. Mais il n'a jamais, que je sache, versé de sang, ni même commis la moindre effraction.
— Eh bien alors ? . . .
— Si l'énergie lui manque, il a la ruse ; et ce qu'il ne fait pas iui-mêinè, il le prépare et le fait exécuter par d'autres.
— Vous supposez donc qu'il a des complices?
— Il en a un. Vous rappelez-vous la dépositi de ce confiseur, M. Durai?
— Si je me la rappelle ! C'était un des arguments de ma défense. Ces deux individus qui descendaient, vers une heure et demie du matin, la rue de la Planchette, et qui se sont arrêtés tout-à-coup en entendant une ronde de nuit.
— Précisément. Eh bien, c'étaient eux qui rendaient à Paris, après avoir fait le coup. • .
— Je ne me trompais donc pas ! . . . Et maintenant, où sont-ils, ces misérables?
— Lubin est écroué à la Conciergerie comme prévenu de rupture de ban et de complicité dans une tentative de vol qualifié.
— Bien. . . Et l'autre?
— L'autre, c'est différent, nous ne le tenons pas ; je ne sais même pas au juste qui il est,. . . bien que j'aie une foule de raisons de soupçonner un affreux bandit nommé Dacolard. . . Mais nous ne tarderons pas à être fixés sur ce point par Lubin lui-même. Ce sera votre affaire, à vous, de lui soutirer des confidences.
— Moi ! . . . Et par quel moyen ?
— Je vous dirai cela tout à l'heure. . . Vous devez mfone, si vous jouez bien votre rôle, découvrir où perche Dacolard. Mais il faudra un luron pour lui poser la main sur le collet ; ce n'est pas une poule mouillée, celui-là ; il sait jouer du couteau. . . il ne Ta que trop prouvé !
— Oui, fit Laurent d'une voix sombre ; mais s'il ne faut qu'un homme déterminé, comptez sur moi.
Il y eut un moment de silence ; puis ils parlèrent des circonstances qui avaient fait abandonner à Moule ses préventions, et l'avaient mis sur la trace des coupables.
— Je m'étais particulièrement attaché à cette affaire, dit l'inspecteur de police, et je savais, par vos derniers interrogatoires , quel serait votre système de défense. Cela m'avait donné à penser; non pas que
cette idée d'une machination fût nouvelle pour moi ; j'en ai vu des exemples, et j'ai vu aussi des accusés réellement coupables se prétendre victimes d'une fatalité ou d'une combinaison diabolique ; en somme, cela ne prouve rien. Mais je me disais que ce système, habilement développé, — et on pouvait pour cela s'en rapporter à votre avocat, — allait produire une forte impression sur le jury. Je ne m'étais pas trompé! Votre procès, que j'ai suivi d'un bout k l'autre avec la plus grande attention, n'a pas modifié mes idées. Sans doute Me Glavon avait plaidé admirablement ; mais que m'importaient cette éloquence et cette conviction de commande? Quant à votre attitude si naturelle et si touchante, je n'y voyais qu'une comédie supérieurement jouée .. . Je vous en demande pardon aujourd'hui. Que voulez-vous? c'est une des misères de notre métier : à force de supposer le mal, de ne voir partout que ruses et sous-entendus, on finit par douter des choses les plus simples, des expansions les plus sincères... Cependant il fallait bien que ces débats eussent agi sur moi à mon insu ; au sortir de l'audience, tout en déplorant la crédulité et la faiblesse du jury, je ne me sentais pas, au fond, très-irrité de votre acquittement. En un mot je me surprenais à hésiter. . .
Mais alors, quel était donc le coupable? C'était le cas de faire une nouvelle information, de nouvelles recherches. J'en dis un mot à la Préfecture ; on me demanda si je plaisantais. En effet, comment un vieux
routier comme moi avait-il pu se laisser prendre aux grimaces d'un accusé et de son avocat?
J'allais probablement oublier cette affaire, lorsque arriva votre lettre par laquelle vous demandiez à .être employé dans la police. Elle me fut communiquée, et je dus convenir avec tout le monde que c'était de votre part un fier aplomb, une impudence rare; mais en même temps je conseillai de faire droit à votre demande : c'était le moyen de vous surveiller étroitement et de savoir si, comme on pouvait le supposer, vous aviez un complice. On ne fut pas de cet avis. Alors je me jurai à moi-même d'avoir le mot de cette énigme, et je me mis à chercher seul.
Un passage de la plaidoirie de votre avocat qui m'était resté dans l'esprit, me servit de point de départ et me guida heureusement : C'est celui eu M. Glavon cite, à l'appui de sa thèse, divers crimes préparés et exécutés dans les mêmes conditions que cejui qui vous était imputé. Vous vous rappelez qu'il a particulièrement insisté sur une affaire de Villejuif?. . La voici, cette affaire : 11 y a quinze ans de ça, un vieux rentier, en se levant un matin, — (il avait eu la chance de pas s'éveiller pendant la nuit, celui-là ! ) — trouve la fenêtre de son bureau ouverte, son secrétaire forcé, son argent — douze ou quinze mille francs — envolé. La police locale arrive, ramasse près du secrétaire un ciseau qui a servi à le forcer, et suit, à travers une petite cour et un parterre, les traces parfaitement distinctes du voleur ; ces traces
aboutissent à la maison voisine habitée par un forgeron, assez mauvais sujet, criblé de dettes. On inter-j roge cet homme, il se trouble. Les empreintes de pas; sont les siennes, — l'échelle qui a servi pour l'escalade est remisée sous son hangar, — le ciseau qui a fait une pesée sur le secrétaire lui appartient, il est forcé de le reconnaître ! Voilà bien une situation dans le genre de la vôtre, n'est-ce pas?. . . On arrête ce pauvre diable, son affaire s'instruit rapidement, et il va être renvoyé devant la cour d'assises, quand le hasard fait découvrir à Paris les vrais coupables ; ils sont trois : — Patine, qui a travaillé chez le malheureux forgeron, a indiqué le coup ; — Lubin Ta préparé, — et Dacolard Ta exécuté seul pendant que les deux autres faisaient le guet. . . C'est moi qui ai arrêté Patine et Lubin dans un tripot de la rue de la Réunion, au Petit-Charonne.
Or, n'était-il pas possible que ces mêmes individus eussent commis le crime de la rue Cardinet ? C'était, en se plaçant dans votre hypothèse, la façon de procéder de Lubin, et il me semblait reconnaître dans l'exécution la main de Dacolard... Mais d'abord qu'étaient devenus ces drôles ? Je consultai leurs dossiers : Patine, condamné à quinze ans de travaux forcés, n'avait pas encore fini son temps, — inutile d'en parler; — mais Dacolard, condamné à vingt ans, s'était évadé de Cayenne ; et Lubin, interné à Langres après l'expiration de sa peine, avait rompu son ban depuis plusieurs mois. Ainsi ces deux derniers avaient
pu se rencontrer à Paris et faire le coup ensemble z c'était d'autant plus vraisemblable, que leur signalement se rapportait à celui des deux vauriens remarqués rue de la Planchette par le témoin Durai. Je les fis rechercher activement.
Pendant ce temps, je ne vous perdais pas de vue ; je vous suivais rue du Delta, rue d'Argenteuil, et jusque dans cette usine de Puteaux. Je savais, jour par jour, ce que vous faisiez, et j'acquérais ainsi la conviction que vos protestations étaient sincères, et que votre démarche à la Préfecture n'était pas, comme on l'avait cru, une démonstration effrontée et hypocrite.
Il y a un mois, j'ai le plaisir de me trouver face à face avec Lubin. Sans paraître attacher une grande importance à cette rencontre, je me contentai de demander à ce drôle ce qu'il faisait à Paris., dont le séjour lui était interdit par suite de sa condamnation. lime débita la rengaine habituelle des libérés: « A <£ Langres, où on l'avait interné, il était connu comme oc un ancien forçat, et ne pouvait trouver d'ouvrage. « En venant à Paris, — où il n'était, du reste, arrivé « que de la veille ! — il avait voulu gagner honnêtece ment son pain et mettre ses petits talents au service <c de la police.v » I] faut vous dire que Lubin, pendant tout le temps qu'il a passé au bagne, n'a pas cesser de moutonner ses compagnons de chaîne.
Je montrai d'abord une grande répugnance à me servir de lui; puis je m'adoucis peu à peu, en déplorant de n'avoir pas sous la main un homme intelligent
DACOLARD ET LUB1N
pour certaine besogne que j'expliquai. — « Mais c'est « mon affaire ! s'écria Lubin; employez- moi, et vous « serez content. » — Je fis encore quelques difficultés ; enfin, après lui avoir fait jurer de travailler loyalement et de ne commettre aucun écart, je le lâchai.
— S'il n'était pas revenu? s'écria Laurent.
— Il n'y avait pas de danger. C'était une véritable bonne fortune qui lui arrivait, et il n'avait garde de la repousser. Pensez donc ! être à la fois chien et loup, faire des rapports à la police, se débarrasser des camarades qui déplaisent ou dont on veut se venger ; et en même temps continuer son métier de voleur avec plus d'audace et de sécurité que jamais, car même lorsqu'on est pris sur le fait, on en est quitte pour lâcher ses complices en déclarant qu'on les avait attirés dans un traquenard. . . C'est une vraie bénédiction, c'est le rêve de tous ces bandits.
Aussi Lubin fut-il exact au rendez- vous que je lui avais donné. Comme il avait travaillé en conscience, je lui confiai une nouvelle tâche. Mais j'étais trop intéressé à connaître ses faits et gestes pour le laisser ainsi vaguer seul, et deux de mes agents étaient chargés de le surveiller étroitement.
On ne l'a pas surpris une seule fois en relations avec Dacolard, soit qu'ils aient évité de se rencontrer, soit que Dacolard ait quitté Paris. Mais un fait significatif n'a pas tardé à m'être révélé : Lubin voyait fréquemment votre ancien domestique, François Houssdal. De là, nouvelles recherches, lesquelles ont abouti
à ce que je vous ait dit tout à l'heure : nos deux gaillards se connaissaient déjà au moment du crime.
— Bien ! fit Laurent ; mais François ne peut pas être soupçonné de complicité, au moins dans l'exécucution.
— Qu'importe ! Il est maintenant établi que Lubin et lui se voyaient dès cette époque; ils trinquaient ensemble chez Lannois, et c'est par conséquent François Houssdal qui a livré à Lubin, ou qui lui a laissé prendre, comme on voudra, les objets destinés à vous compromettre. Voilà ce que personne ne contestera, et cela me suffit. Quant à l'exécution, c'est autre chose, et je me charge de trouver avant peu le bandit qui y a pris part. . . Mais ce n'est pas tout.
Lubin, continua Moule, fréquentait assidûment ce tripot de la rue de la Réunion, où François, en dernier lieu, avait été employé comme garçon de service. C'est là qu'ils se rencontraient maintenant; et, comme ils n'avaient ni l'un ni l'autre aucun moyen d'exis3tence, il fallait bien qu'ils vécussent de vols : Lubin conseillait, dirigeait; l'autre exécutait, c'était dans l'ordre.
Dès lors, je n'eus pas de plus vif désir que de les surprendre ensemble en flagrant délit : grâce au système de défense que Lubin ne manquerait pas d'employer, il serait facile de les pousser à se charger réciproquement, et d'obtenir ainsi des révélations sur l'affaire de la rue Cardinet. Justement j'ai eu cette bonne chance il y a trois jours : j'ai surpris Lubin
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et François au moment où ils étaient en train de dévaliser, vers deux heures du matin, un petit appartement delà rue Saint-Gilles, au Marais. Lubin seul m'est resté dans les mains ; l'autre a pu s'échapper. Je voudrais que vous eussiez vu Lubin en ce moment : il était superbe. « Un piège si habilement tendu !. . . i François allait être pincé, c'était inévitable, pour- « quoi étions-nous intervenus ? . . , Quel contrôle temps ! •
Et il se lamentait, et il plongeait ses eus
ses cheveux comme pour s'en arracher des poignées. Je me donnai l'air d'être dupe de ses grimaces; — depuis deux jours il les répète devant le juge d'instruction. Mais ce qui sera drôle, c'est quand je le mettrai, un de ces matins, aux prises avec François Houssdal.
— Vous venez de me dire que François s'était sauvé.
— Il n'a pas quitté Paris, et j'ai sur son compte des indications tel] es que je le pincerai quand bon me semblera.
Pendant qu'ils causaient, le train était arrivé en gare. Un instant après ils montaient dans un fiacre et se dirigeaient vers la Préfecture de police.
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Moule était attendu dans la cour de la Préfecture par un des agents qu'il employait à remettre sur pied cette déplorable affaire Dalissier.
— Eh bien , quoi de nouveau? lui demanda-t-il. L'agent hésitait à cause de la présence de Laurent. — Vous pouvez parler haut, dit Moule. M. Dalissier
n'est pas de trop ici. Ces renseignements l'intéressent; il est même indispensable qu'il les connaisse*
L'agent commença son rapport. Il s'agissait des relations qui avaient dû se continuer entre Lubin et François Houssdal après l'affaire de la rue Cardinet; mais le rapport sur ce point était négatif.
— Au bal de YOrmeau, au Rendez-vous des amis, dit l'agent, nulle trace de Lubin. Vous savez que François Houssdal allait de temps à autre avec sa maîtresse, Louise Mérécier, dans ces deux établissements. Cette fille, qui est depuis un mois à Saint- Lazare, a été interrogée, et elle a déclaré que dans aucune de ces excursions elle n'avait vu son amant causer avec qui que ce fût.
— Et chez Pioussigné? demanda Moule.
— Ah! ici, c'est autre chose, dit l'agent. J'ai fait jaser Mme Pioussigné; c'a été d'abord un grand éloge de Mariette, qu'elle a fini cependant par appeler ingrate, attendu qu'il y a plus de trois mois qu'elle n'est venue la voir. Maintenant, pendant lus deux mois qui ont
précédé l'assassinat de Mme Dalissier, une espèce de petit rentier, un bonhomme de cinquante ans environ, nommé M. Croisillat, venait tous les jours dans l'après-midi et restait de longues heures dans l'établissement. Il était toujours seul...
— Son signalement? demanda Moule.
— Il se rapporte parfaitement à celui de Lubin, dit l'agent, y compris cette légère boiterie dont Lubin n'a jamais pu se défaire; il tirait de la jambe...
— C'est lui ! s'écria Moule. Je parie que depuis l'assassinat de Mme Dalissier on ne l'a pas revu?
— Non, pas une seule fois, au grand regret de Mme Roussigné, qui voyait en lui un aimable client et une bonne paye.
— Plus de doute ! s'écria Moule. Et que faisait-il là, chez ces Roussigné ?
— 11 se donnait les airs d'un petit bourgeois désœuvré qui flâne et tue le temps; il allait s'accouder sur le bord du comptoir, et faisait le gentil et le galantin auprès deMme Roussigné; mais il n'était jamais plus empressé que quand Mariette était là. Il parlait à ces dames de ses affaires: il était veuf, sans enfants, il s'ennuyait beaucoup ; il avait quatre mille livres de rentes, et il ne se souciait guère de laisser cette fortune à des neveux qu'il connaissait à peine; il serait bien heureux de rencontrer une femme d'un certain âge, honnête, rangée, qui consentirait à partager cette modeste aisance avec lui, il ne tenait ni à la beauté, ni à l'éducation, ni aux belles manières ;
ce qu'il voulait avant tout, c'étaient les qualités du
Isœur... Et en disant ces aimables choses, il regardait Mariette qui rougissait de plaisir. Mariette ne rêvait que d'un mariage avec Croisillat. Plus d'une fois il en avait été question entre elle et Mme Roussigné. Du reste, MffiS Roussigné pense qu'il n'est pas impossible que Mariette et le petit rentier aient eu des rendezvous, — en tout bien tout honneur, — en dehors de l'établissement.
— Allons ! fit Moule, tout y est, c'est complet ! — Vous voyez comme ça se dessine? dit-il à Laurent.
— Oui, fit celui-ci d'une voix sombre.
Moule donna à l'agent quelques ordres relatifs à Mariette.
— Il faut, dit-il, la chercher sans retard ; elle ne ue doit pas être difficile à retrouver. Vous vous informerez de ce qu'elle est devenue depuis le mois de septembre. Vous la ferez suivre et observer strictement sans qu'elle se doute de rien.
L'agent s'éloigna. Moule introduisit Laurent dans une petite pièce servant aux agents de tous grades, de passage à la Préfecture, pour la rédaction de leurs notes et de leur correspondance. Lui-même se mit devant uçe table et écrivit à la hâte son rapport sur l'affaire de la nuit précédente. Dans cet écrit, l'intervention et la conduite de Laurent étaient signa* lées avec Les plus grands éloges.
Ensuite il se leva et dit à Laurent :
— Attendez-moi ici ; dans vingt minutes je reviens et je suis à vous.
Il se dirigea vers le bureau de l'employé supérieur préposé aux affaires criminelles, — le même qui, six mois avant, avait accueilli Laurent par un refus.
Le chef de bureau causait en ce moment avec le chef de la Sûreté.
— Bon ! pensa Moule, voilà mon affaire.
Il présenta son rapport. Torin avait déjà fait le sien. Les deux chefs félicitèrent Moule sur sa conduite et sur le résultat de son expédition.
— Trêve de compliments, fit Moule; je n'en mérite pas. J'avais si bien pris mes mesures, que, sans l'intervention de ce jeune homme, je restais sur le terrain, et Desrues courrait encore.
— Ah ! çà, dit le chef de la Sûreté, comment ce Laurent Dalissier se trouvait-il là?... Qu'est-ce qu'il venait faire?
Moule expliqua en quelques mots ce qui s'était passé la veille au soir entre Laurent et lui.
— Encore cette idée d'entrer dans la police ! fit le chef de bureau : c'est donc une manie?
— Oui, dit Moule; mais comme je n'en sache pas de plus respectable et de plus touchante, j'appuierai cette fois encore, si vous le permettez, la demande de M. Dalissier.
— Décidément vous croyez à son innocence?
— Oui; Monsieur ! il est aussi innocent de l'assassinat de sa mère que vous et moi.
— Alors, quel est l'assassin ? Vous le connaissez?
— J'en connais un ; il ne s'agit plus maintenant que de découvrir l'autre.
Les deux chefs demandèrent des explications ; mais Moule éluda leurs questions et les supplia de ne pas insister.
— Je n'ai encore que des indications, dit-il, mais .tellement précises, tellement fortes qu'une nouvelle
conviction en est résultée pour moi; laissez-moi, je vous prie, les vérifier et les compléter. . . Je fais de cela un point d'honneur, ajouta-t-il : dans cette affaire de la rue Cardinet, j'ai commis une faute énorme; je demande la faveur d'être le seul à la réparer.
— Allons, soit ! dit le chef de la Sûreté. Et vous voulez sérieusement employer ce jeune homme à cette tache*?
— Oui; il le demande comme une grâce, et il serait cruel, après ce qu'il a souffert par notre faute à tous, de la lui refuser. Mais il y a mieux : je ne vois pas un seul agent qui puisse me servir aussi utilement que lui.
Le chef de bureau fit un geste d'incrédulité.
— Non, pas un seul ! insista Moule. D'abord, comme zèle, comme ardeur, je ne crains qu'une chose, c'est qu'il en ait trop. Intelligence, courage, muscle. . . Je l'ai vu à l'œuvre! Mais trouvez-moi un seul agent qui consente (et c'est nécessaire pour le rôle que je lui destine) à se faire mettre le visage en capilotade comme il s'est fait mettre le sien, cette
nuit, par Desrues. . Notez que depuis son procès, il a laissé croître sa barbe, et que je défie l'œil le plus exercé de le reconnaître. D'ailleurs, ceux qui ont fait le coup l'ont si peu vu. . .
— Allons! dit en souriant le chef de la Sûreté, je vois ce que vous voulez : comme toujours, carte blanche.
— Vous êtes-vous quelquefois repenti de me l'avoir donnée?
*— Non, jamais. Aussi je ne vous refuserai pas aujourd'hui pour la première fois.
Moule remercia.
— Soyez tranquilles, dit-il aux deux hommes, avant peu je vous aurai remis cette affaire de la rue Cardinet sur le tapis, et pas à l'envers, cette fois.
Il s'inclina, sortit et courut rejoindre Laurent dans la petite pièce où il l'avait laissé.
Il le trouva en grande discussion, presque aux prises avec un gardien et un agent qui, en le voyant dans cet équipage, figure ecchymosée, vêtements tachés et lacérés, l'avaient pris pour quelque malfaiteur échappé à ses surveillants, et lui avaient posé la main sur le collet.
Moule parut enchanté de cette méprise, qu'il fit cesser d'un mot. Elle était, du reste, trop naturelle pour que Laurent s'en étonnât et s'en plaignît ; mais dès
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qu'il fut seul avec l'inspecteur, il le pria de lui procurer du linge et des vêtements.
— Du tout ! fit Moule; gardez-vous en bien ! Il serait même bon que votre toilette fût un peu plus en désordre... Mais non! ajouta-t-il après une seconde de réflexion, cela aurait un air d'exagération ; c'est suffisant comme cela.
Laurent se résigna à cette tenue dont il ne comprenait pas encore le côté utile et pratique.
— Nous avons pleins pouvoirs, reprit Moule ; par conséquent nous sommes obligés de réussir. Je dis nous, car je vous ai associé à cette besogne, et je vous ai taillé la plus large part : c'est de vous surtout que le succès va dépendre. A l'œuvre donc !
— Soit! dit Laurent, mais par quoi commençonsnous? Il faut que vous me traciez mon rôle.
— C'est tout ce qu'il y a de plus simple, dit l'inspecteur de police : je vais vous conduire auprès de Lubin et vous enfermer avec lui dans le même cabanon.
À cette idée de se trouver en face de ce misérable, Laurent se redressa avec un frisson de colère; il aspira vigoureusement l'air, comme un atblète qui sent venir la lutte.
— J'espère, continua Moule qui vit ce mouvement que vous saurez contenir votre indignation et rester maître de vous : le moindre oubli de votre part perdrait tout. — Maintenant, voici pour votre gouverne le personnage auquel vous allez avoir affaire : Louis
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Caignon, dit Ficelle, dit Lubin, dit Tantin, cinquantedeux ans, petit, malingre, grêle; l'air doux, obséquieux, bonasse; un petit œil bleuâtre, voilé, a un éclair parfois... éclair de malice, de férocité ou de luxure; pommettes saillantes; nez de fouine aux ailes minces et mobiles ; mâchoire large et proéminente ; front fusant : tout le crâne dans l'occiput; dos légèrement voûté, un peu déjeté à gauche; démarche lente, posée, circonspecte; tire la patte comme un cheval de retour qu'il est...
État judiciaire : Une condamnation pour abus de confiance, — une pour recel, — à huit ans de travaux forcés pour complicité de vol qualifié (affaire de Villejuif, que je viens de vous raconter). Maintenant notez ceci : cinq condamnations pour outrage ou attentat à la pudeur, cinq ! Je vous ai dit que c'était un être immonde. À Brest, il eût été la honte du bagne, si le bagne pouvait avoir une honte.
Laurent frémit d'effroi et de dégoût,
— Et c'est avec un pareil être que je vais me trouver en contact? dit-il.
— Est-ce que vous voudriez reculer ! Parlez, il est encore temps.
— Non ! non, s'écria Laurent. Dites-moi ce qu'il faut faire.
— Venez, vous allez le savoir.
Et il emmena Laurent dans la direction de la C ciergerie.
En revoyant les sombres couloirs qu'il avait autre-
fois traversés, Laurent sentit son cœur se serrer douloureusement. Il arriva, précédé de Moule, à la porte d'une cellule où celui-ci, après lui avoir recommandé le silence, frappa aussi discrètement que possible. Cette cellule servait de chambre à l'un des surveillants, qui bientôt vint leur ouvrir avec autant de précaution que Moule en avait mis à s'annoncer. Moule conduisit Laurent au fond de la cellule.
— Tenez-vous là, lui dit-il à voix basse, et, sans faire le moindre bruit, observez et écoutez jusqu'à ce que je vienne vous rejoindre.
En même temps, il faisait jouer un petit châssis appliqué contre le mur du fond : Laurent aperçut une étroite ouverture par laquelle, en se hissant sur une table disposée tout exprès , on pouvait plonger le regard dans la cellule eontiguë. Moulç referma cette sorte de guichet et sortit avec le surveillant.*
Laurent, resté seul, monta sur la table, rouvrit le châssis avec précaution, poussa du doigt le papier de tenture crevassé, et regarda. . . Il fit un mouvement de surprise : la cellule où son œil venait de pénétrer était la même qu'il avait occupée autrefois : sur cette chaise de paille où il avait passé de longues heures dans de sombres réflexions, un homme était assis, immobile, la tête baissée, l'œil fixe, perdu, lui aussi, dans une triste méditation. *■ ;
En toute autre circonstance, Laurent eût plaint cet homme; mais du premier coup d'œil il avait reconnu l'original du portrait que venait de tracer Moule, et
il sentit son cœur se gonfler de haine et de colère. Puis il sourit de dédain à voir la chétive stature du prisonnier : — Quoi! c'est contre cela que je vais avoir à lutter ! pensa-t-il. Mais il se souvint que cet avorton était un type d'ignominie, de dissimulation,' de ruse; qu'il a\ait arrangé l'assassinat d'une mère de telle sorte qu'il avait failli, lui, le fils, monter sur l'échafaud : et qu'il n'aurait peut-être pas assez de force et d'habileté pour arracher à ce scélérat son masque et le nom de son complice !
Tout à coup Lubin tressaillit; la porte de sa cellule venait de s'ouvrir et Moule entrait, l'air soucieux et maussade.
Il se leva et courut au devant de l'inspecteur de police.
— Ah! c'est vous! s'écria-t-il; à la bonne heure; vous, du moins, vous êtes intelligent, vous me comprenez ....
— Est-ce bien sûr? fit Moule; il paraît, mi contraire, que je ne suis qu'un naïf, et que je me suis laissé refaire par toi.
— Par exemple! . . . vous ne le croyez pas?, . .
— Peu importe que je le croie ou non, si c'est vrai...
— Mais non? ce n'est pas vrai, s'écria Lubin; qui a pu vous dire cela? le juge d'instruction, je parie!... un brave homme qui veut absolument que cette équipée de la rue Saint-Gilles ait été de ma part une tentative sérieuse .. . je vous demande un peu comme
c'est admissible ! . . . Car enfin, si j'avais voulu réellement. . .
— Fais-moi grâce de tes raisons ; je les connais.
— Pardon... c'est pour vous montrer comme ce juge d'instruction est singulier* . .
— Les juges d'instruction et toi, vous n'avez jamais pu vous entendre, c'est connu. Mais, en attendant, toutes ces histoires-là me causent, à moi, de sérieux désagréments.
— A vous, monsieur Moule? Oh! que je suis fâché!...
— On me fait des reproches, et je suis forcé de convenir que je les mérite. D'abord, je devais, après t'avoir empoigné, t'expédier immédiatement au Dépôt delà Prélecture.
— Si ce n'est que ça... m'y voilà maintenant au Dépôt...
— Je ne devais pas, continua Moule, employer un individu, taré, flétri par des condamnations infamantes. . .
— Qu'importe?. . . si je fais de bonne besogne. . .
— Précisément ! elle ne vaut rien, ta besogne. Tu ne t'es pas borné à observer, tu as fait de la provocation . . .
j — Oh! si peu.. .
— Assez, comme tu vois, pour qu'on te soupçonne d'avoir voulu faire tes affaires et non celles de la police. Pourquoi ne rn'avais-tu pas prévenu ?
— Je ne pensais pas que ce fût nécessaire...
— Ça ne pouvait nuire, en tout cas; et, si je ne t'avais pas suivi, si je n'avais pas été là quand tu dégringolais l'escalier?. . .
— Je courais chercher la police.
— Un peu tard, tu en conviendras. . .
— Un peu tard! répéta Lubin. Ainsi, voilà que vous aussi, monsieur Moule, vous donnez dans ces idées du juge d'instruction.
— Dame! . . . écoute donc. . .
— Ah ! bien, alors, qu'est-ce que vous voulez? fit Lubin avec un geste de désespoir, du moment que, vous non plus, vous n'admettez pas ma bonne foi, c'est fini, je suis un homme perdu!... Ah! mon Dieu!...
Il se laissa tomber sur sa chaise en cachant son visage dans ses mains.
— Voyons! dit Moule, pas de ces dérîionstrationslà. . . ça ne prouve rien. . .
Lubin se releva, et, d'un air grave et pénétré :
— Je vous demande pardon, dit-il ; mais, dans la position ou je me trouve, quand personne, pas fnême vous, ne veut me rendre justice, un peu de découragement est bien permis. — Non ! cela ne prouve rien ; mais ce qui devrait peut-être prévenir en ma faveur, c'est que je n'en suis pas à débuter dans mes rapports avec l'administration. A Poissy, à Melun, à Brest, quoique flétri par des condamnations infamantes, on n'a pas dédaigné de m'employer, et je puis dire sans me vanter que j'ai rendu quelques services.
DACOIARD ET LUBIN 23
— C'est vrai, dit Moule.
— Je ne le regrette pas, continua Lubin ; cela m'a valu certaines douceurs. A Langres, j'ai cherché également à me rendre utile. . '. Maintenant, j'en appelle à vous-même, depuis deux mois que vous avez bien voulu me prendre sous vos ordres, est-ce que je n'ai pas fait de mon mieux? est-ce que je n'ai pas marché droit?
— J'en conviens, dit Moule ; il n'y a que cette malheureuse affaire de la rue Saint-Gilles... Ne m'interromps pas avec tes protestations, j'en ai les oreilles rebattues ; d'ailleurs, ce n'est pas moi qu'il faut convaincre : je ne demande pas mieux que de te croire. . . Quand ce ne serait que par amour -propre et pour me laver de tous les reproches qu'on m'a faits à cause de toi ... là ! comprends-tu cette fois ? je te livre toute ma pensée.
— Oh ! ... monsieur Moule. . ,
— Oui, mais le juge d'instruction ne sera pas aussi accommodant, lui ; il ne se contentera pas de raisonnements ; il lui faut des preuves, un de ces actes caractérisés . . . qui établisse que, dans cette affaire de la rue Saint-Gilles, tu n'étais coupable que de maladresse . . . car tu as été maladroit, négligent. . .
— Mon Dieu ! je ne dis pas ... fit Lubin ; c'est possible...
— C'est certain, dit Moule. Mais enfin, comme tu le rappelais tout à l'heure, tu as rendu de véritables services dans les divers établissements où tu as
U DACOLARD ET LUB1N
séjourné ; moi-même, quoique on ait blâmé mon imprudence, je n'ai pas eu à me plaindre de toi : un seul fait un peu équivoque t'est reproché. . , Eh bien ! suppose que, par un hasard quelconque, ou plutôt grâce à ta sagacité que personne ne conteste, tu sois en mesure de fournir à la justice un renseignement important; que tu aies, par exemple, découvert la preuve vainement cherchée jusqu'ici d'un des crimes qui ont le plus ému l'opinion publique dans ces derniers temps. . .
— Oh! monsieur Moule, si j'avais un pareil bonheur. . .
— Tu conçois, ce serait un fier argument en ta faveur; et, non-seulement on ne te chicanerait plus à propos de ton affaire de la rue Saint-Gilles, mais encore on te choierait pour avoir ton secret; tu te ferais prier, tu dicterais tes conditions. . .
— Oui, c'est cela ! s'écria Lubin ; mais de quelle affaire s'agit-il ? • . . car vous aviez votre idée en renant ici.. .
— Certainement j'avais mon idée.. . Mais calmetoi ; on ne va pas tJ élargir pour cela; l'individu que je vais te donner à moutonner est comme toi pensionnaire à la Conciergerie. . .
— Qu'est-ce que ça me fait? ça m'est bien égal, fit Lubin, qui, au fond, eût préféré un travail extérieur.
— Eh bien, écoute, voici la chose, dit Moule : J'ai ici, au cachot, un gars de vingt-cinq ans, beau, vigou-
reux, intelligent; presque féroce : il a assommé hier un des surveillants. . . il n'a pas d'antécédents ; mais du premier coup, il a fait aussi bien que toi dans le cours de ta longue carrière. Voici le fait : — Il s'appelle Paul Simonin. Il était instituteur primaire à Villaine, près Choisy. Destitué pour immoralité, il y a six mois, il resta dans le pays, sans ressources connues. Un soir, à la fin de février dernier, la veuve d'un boulanger, sa voisine, sort en laissant sa fille, une enfant de treize ans, seule dans la maison. A son retour, une demi-heure après, elle trouve sa fille étranglée, son armoire ouverte et son argent envolé : la fille, les médecins Ton constaté, avait été violée. Trois crimes qui ne manquent pas de cachet, comme tu vois; mais il n'y a tels que les débutants. Ce n'a été dans tous le pays qu'un cri : C'est Simonin ! On tombe chez lui le soir même ; il est tout stupéfait. On cherche : nulle trace, nul indice, ni chez lui, ni sur lui. On l'arrête néanmoins. Une longue et minutieuse instruction se poursuit (elle est terminée d'avant-d'hier) ; elle n'amène rien. Tous les témoins déclarent qu'il est parfaitement capable d'avoir fait le coup, qu'il n'y a que lui qui ait pu le faire : mais rien de précis dans ces dépositions. Pour ce qui est d'obtenir des aveux, de surprendre quelque parole imprudente, il n'y faut pas compter : avant-hier il a joliment arrangé un des surveillants qui voulait le faire jaser ! . . . Voilà ! dit Moule pour conclure. Il s'agit, par un moyen quelconque, d'obtenir un aveu ou tout au moins quelque in-
dication compromettante de ce gredin-là. Vëux-tû t'en charger? tu ne risques même pas ta peau, car il a en ce moment la camisole de force. Maintenant, tu sais ce que je t'ai dit : Si tu réussis. . .
— Oh ! si je réussis, fit Lubin, je sais ce que je demanderai, et il faudra bien qu'on me l'accorde. Mais, en attendant, il n'y aurait pas de mal à ce qu'on m'adoucît un peu les rigueurs de la détention. . .
— Dans la limite du règlement, soit ! dit Moule.
— Merci, dit Lubin. Maintenant vous pouvez me mettre, quand il vous plaira, en tête-à-tête avec votre Simonin ; il faudra qu'il sort un rude jouteur pour que je ne vienne pas à bout de lui.
— Bien ! dit Moule. À tout à l'heure. Il sortit.
Laurent, de son côté, referma avec précaution le guichet par lequel il avait pu assister à cette scène ; il descendit et rentra dans le couloir, où l'inspecteur de police ne tarda pas à le rejoindre.
— Eh bien ! Simonin, dit celui-ci, vous avez vu et entendu?
— Oui, dit Laurent, je comprends mon rôle, et le jouerai le mieux que je pourrai. . .
— Parbleu! ce n'est pas difficile. Vous êtes taciturne, farouche, ombrageux; vous voyez dans ce compagnon qu'on vous amène un mouton ; vous vous gardez bien de lui avouer ce prétendu crime. . .
— Oui, mais lui, comment lui faire avouer le sien? Si j'ai l'air de l'interroger, si je fais la moindre allusfon . . .
DACOLARD ET LUBIN 27 — j il
— Ne vous avisez pas de cela ! vous perdriez tout. Il s'agit de gagner peu à peu sa confiance.
— Mais c'est l'être le plus soupçonneux, le plus rusé . . .
— Il n'y a pas de ruse où il y a des vices, — et vous connaissez les siens.
— Les siens ?
— Ah ça ! fit Moule, est-ce que vous en êtes encore à ruminer votre plan ?
— Non.
— A la bonne heure! Je commençais à douter de vous.
— Ne doutez plus, et conduisez-moi dans mon cabanon.
Dix minutes, après Laurent était revêtu de la camisole de force et enfermé dans une cellule basse et sombre.
En se voyant seul dans ce cabanon, les bras emmaillottés dans un sac grossier, Laurent sentit une impression d'effroi. Il se rappela le jour où, pour la première fois, sous le coup d'une accusation terrible, il avait entendu les verrous d'une cellule se refermer sur lui. Ce souvenir lui revint avec tant de vivacité qu'il se prit à douter que cette nouvelle claustration fût volontaire, et il se demanda si elle n'était pas une répétition réelle et sérieuse de celle qu'il avait déjà subie. Mais l'attente anxieuse qu'il ne tarda pas à éprouver chassa bien vite ces égarements d'imagination : « Lubin allait entrer ; quelle attitude et quel langage tiendrait-il à son égard ?. . . »
28 DACOLARD ET LLBLN
Il s'étendit sur un des sales grabats qui occupaient les deux coins opposés du cabanon, et, le visage tourné contre le mur, il se mit à réfléchir à cette situation.
Au bout d'un quart d'heure, la porte s'ouvrit et un gardien entra, poussant devant lui Lubin.
Laurent se retourna aussi vivement que le lui permettait sa camisole de force. Il vit Lubin dans une altitude suppliante devant le gardien.
— Monsieur le gardien, disait le petit homme en baissant la voix, je vous en prie. . . On m'a dit que cet homme était féroce. Enfermez-moi où vous voudrez, mais pas ici. C'est donc pour me faire écharper que vous in amenez dans cette cellule?. . .
— Silence ! fit le gardien.
Puis s'approchant de Laurent :
— Simonin, lui dit-il, voici un compagnon que je vous amène. Vous aurez soin de ne lui faire aucun mal et de ne pas recommencer sur lui votre équipée de l'autre jour. . . Au reste, cela ne serait pas trèsfacile, fagotté comme vous êtes... Voyons donc un peu si votre corset vous pince suffisamment la taille,
Il examina un instant la camisole de force, puis, satisfait de son inspection :
— C'est bien, ce vêlement vous va à ravir. Et maintenant, fit-il en revenant vers la porte, canaille et compagnie, tâchez de vous entendre, ou sinon ! . . .
La porte se referma et les deux prisonniers se trouvèrent seuls.
DACOLARD ET LUtilN 29
Lubin s'était assis sur un escabeau à l'autre bout de la cellule. Il avait l'air penaud, inquiet, effaré ; de temps à autre il jetait un regard timide du côté de Laurent.
— Ah ! ah ! fit celui-ci d'un ton goguenard et menaçant, c'est donc toi, beau merle, qu'on a chargé de m'espionner maintenant ?
Lubin leva les yeux et joignit les mains en protestant de la pureté de ses intentions.
— Oui, connu! fit Laurent. Tu es de la police; mais ta auras beau faire, vieux singe, tu y perdras, toi aussi, ton temps et tes grimaces.
Lubin repoussa avec une indignation parfaitement jouée le soupçon injurieux dont il était l'objet. Il se leva, se rapprocha du lit de Laurent et le supplia de chasser cette fâcheuse impression qu'il avait produite sur lui : « Hélas ! avait-il donc l'air de quelqu'un qui « vient pour espionner, lui pauvre bonhomme sima pie et naïf trop préoccupé de la fatale erreur dont a il était victime pour songer à faire de la peine à qui « que ce fut!
Et il se mit à conter une fable de son invention : « Il était un honnête graveur sur métaux, il n'avait « jamais subi la moindre condamnation ; — il s'appe- « lait Londorier, ainsi que rétablissaient ses papiers ; « -»» et cependant, par une fâcheuse méprise, par « suite probablement d'une ressemblance fatale, la € police s'obstinait à le prendre pour un forçat des
« plus dangereux en rupture de ban... Mais il 1 * prouverait son identité [ . . .
Ce verbiage ne paraissait pas toucher le moins du monde Laurent. Lubin s'en aperçut et il ajouta :
— Au surplus, monsieur Simonin, écoutez : J'ai si peu l'intention de vous espionner que jamais vous ne m'entendrez faire une question sur ce qui vous concerne ; et si par hasard cela m'arrivait, je vous permets de me traiter comme il paraît que vous avez traité le surveillant qui . . .
— Je n'attendrai, parbleu! pas que tu me questionnes ! s'écria Laurent en envoyant à Lubin un coup de pied qui le fit rouler à l'autre bout de la cellule.
Lubin pousssa un cri de douleur et appela au secours.
— Silence ! s'écria Laurent en quittant son grabat et en s'élançant vers lui ; tais-toi , misérable! . . . j'ai les pieds libres et c'est assez pour l'écraser.
— Grâce ! je vous en prie, balbutia Lubin épou*vanté.
Laurent avait un peu exagéré peut-être la férocité que comportait son rôle ; mais cette colère n'était pas feinte : en sentant près de lui le monstre qui avait participé à l'assassinat de sa mère, il n'avait pu retenir ce mouvement. Maintenant, il comprenait son imprudence, et il la regrettait.
Mais cet emportement n'eut pas d'effet fâcheux.
Lubin s'était tu. Il frissonnait de peur devant Lan-
rent, et, en même temps, il élevait vers lui un regard fasciné, il admirait lui, faible, lâche et laid, cette beauté, cette force, cette énergie ; il flairait le crime violent et féroce sous ce subit accès de fureur : l'homme qui venait de s'y laisser aller avait certainement commis le crime de Villaine.
Laurent laissa Lubin étendu à terre, et revint en grondant s'asseoir sur son grabat.
— Après tout, j'ai peut-être tort, grommela- t-il ; mais, mouchard ou nonjeretienslaparole que tu viens dédire, et tâche de t'en souvenir de ton côté : si tu me fais une seule question qui ait trait directement ou indirectement à l'accusation pour laquelle je suis ici. .. tu ne m'en adresseras pas deux, je ne te dis que ça !
— Soyez tranquille ! dit Lubin en se relevant avec peine. Je sais trop bien de quoi il retourne.
Laurent s'étendit de nouveau sur le lit, de l'air d'un homme qui veut reposer, et Lubin, assis à distance respectueuse', n'osa plus élever la voix. Un quart d'heure se passa ainsi, tous deux gardant le silence et réfléchissant.
Au milieu de cette brusque agression, le foulard qui enveloppait en partie la figure de Laurent s'était défait. Laurent se retourna tout à coup vers Lubin et lui dit :
— Écoute, Londurier, — puisque tu prétends que c'est ton nom, — j'ai été un peu brutal envers toi tout à l'heure, et sans provocation de ta part, je le
32 DACOIARD ET LUBIN
reconnais ; mais tu comprendras ma vivacité en voyant dans quel état tes confrères m'ont mis avant-hier. Approche un peu, — n'aie pas peur, que diable ! et viens me renouer ce foulard autour de la tête.
Lubin s'appi'Oëha, non sans précaution ; il. se pencha sur Laurent, et son regard fixa le sien. . . C'était l'instant décisif. Mais Laurent ne vit rien dans ce regard qui indiquât que Lubin le reconnût.
— Hein! c'est gentil, n'est-ce pas? fit-il. On n'y va pas de main morte sur les gens de mon espèce . . .
— Oh ! c'est affreux ! fit Lubin avec un accent de compassion.
— Allons! arrange-moi ça un peu, et délicatement surtout,
Lubin remit le foulard en place et le noua avec une précaution et une dextérité de main incomparables.
Dès ce moment Laurent, tout en ayant l'air de garder ses défiances, parut s'accommoder de la présence de Lubin.
— Tout ira bien, lui répéta-t-il, à condition que tu tiennes ta langue, et que tu ne me parles pas plus de mes afffaires que je ne te parlerai des tiennes.
Ils se mirent à causer de choses indifférentes. Laurent, qui tenait à jouer consciencieusement son rôle d'instituteur destitué, fit un certain étalage d'érudition. Lubin le félicita sur l'étendue de ses connaissances.
— Mais, toi-même, fit Laurent qui ne voulait pas
être en reste de bons procédés, tu ne me parais pas totalement dépourvu d'instruction. Pourquoi faut-il avec cela, canaille, que tu aies pris le métier que tu fais?
— Mais vous voyez bien que ce n'est pas vrai, fit Lubin... Au reste, nous étionS convenus de ne plus parler de nos affaires personnelles.
— C'est juste , et tu as raison de me rappeler a Tordre.
Mais, malgré cette résolution, Laurent, quelques minutes après, racontait à Lubin dans quelles circonstances il avait été destitué de ses fonctions d'instituteur.
— J'ai été victime, dit-il, de rapports mensongers, d'infâmes calomnies. Et je ne me suis pas vengé de ceux qui m'ont joué ce tour... Je les connais, pourtant ! Voilà, ajouta-t-il avec une colère sourde, voilà le crime que j'aurais dû commettre. •. si toutefois c'est un crime !
Lubin, par de douces paroles, calmait son irritation.
Le soir Lubin déclarait qu'il ne gardait pas le moindre ressentiment du coup de pied qu'il avait reçu, et Laurent ne faisait pas de difficultés pour avouer qu'il trouvait quelque agrément dans la compagnie de Lubin.
On leur apporta à souper. Laurent, empêché par la camisole de force, ne pouvait manger seul. Lubin lui présenta en plaisantant la becquée.
— Prenez garde qu'il ne vous morde ! dit le gardien.
AiiD ET LOIN
— Bab ! fit Lubin, il n'est pas si féroce qu'il en a l'air.
Malgré son dégoût, Laurent dut se prêter à ce. manège, subir le contact de ce misérable et rire de ses plaisanteries.
Moule, à qui le gardien rapporta dans quelles dispositions il avait trouvé les deux prisonniers, sourit et se frotta joyeusement les mains.
Les prévisions de l'inspecteur de police commençaient, en effet, à se réaliser.
Ce n'était pas que Lubin n'eût soupçonné de prime abord le piège qui lui était tendu. Après la visite de l'inspecteur de police, il s'était demandé si, sous prétexte de lui faire moutonner un prisonnier, on ne le faisait pas moutonner lui-même, s'il était chasseur et non pas gibier. Mais l'attitude franche et énergique de Laurent, la brutalité de son accueil, cette défense formelle de parler affaires, et surtout la vue de ce visage contusionné, tuméfié, avait dissipé les soupçons et la méfiance de l'ancien forçat : évidemment, son rôle était sérieux; et très-sérieusement, il se disposait à le jouer.
Mais , dès le premier jour , malgré son désir de gagner les bonnes grâces de la police, il s'était senti attiré vers Laurent ; il avait éprouvé une invincible répugnance à l'espionner et à le trahir. La beauté
mâle et fière, l'énergie furieuse du jeune homme avait excité en lui une sorte d'admiration.
Cette admiration ne fit que s'accroître les jours suivants : elle se traduisait par une soumission absolue, par des attentions et des prévenances de toute sorte, timides, infatigables. Rien ne le rebutait : injures, brutalités ; Laurent, d'un mot ou d'un geste, le faisait fuir, humble et rampant, à l'autre extrémité du cabanon ; puis il n'avait qu'à faire un signe, et Lubin accourait, empressé, souriant.
Parfois il surprenait un regard profond fixé sur lui.
— Qu'est-ce que tu as à me regarder, vieille canaille?
— Oh! pardon... faisait Lubin en baissant vivement les yeux.
— Tu cherches à lire sur ma figure, à deviner mon secret, si j'en ai un?
Lubin s'épuisait en excuses et en protestations.
Un matin, au moment de s'éveiller, Laurent entendit un souffle et entrevit une ombre près de son lit. Au mouvement qu'il fit, l'ombre recula vivement. Il feignit de s'assoupir de nouveau, et, entr'ouvrant la paupière, il vit, à quelques pas, Lubin qui le regardait, immobile. Cela dura quelques minutes : que se passait-il dans cette âme boueuse et méphitique?. .. Laurent se redressa brusquement.
— Qu'est-ce que tu fais-la ? cria-t-il d'une voix terrible et en courant à Lubin* **
Celui-ci n'eut que le temps de se réfugier derrière son grabat : Laurent, empêtré dans sa camisole de force, ne pouvait l'atteindre,
— Tu venais encore, misérable ! m'espionner dans mon sommeil, tâcber de surprendre quelque parole imprudente qui m'échapperait. . .
— Oh! Dieu, non! s'écria Lubin... Je vous jure que non, monsieur Simonin; vous pouvez parler devant moi. . . Si jamais je vous trahis, que je meure !
— Eh bien, alors, pourquoi t'approchais-tu?
— Je ne vous voulais pas de mal. Je vous regardais dormir.
— C'était, en effet, très-intéressant! grommela Laurent en regagnant son lit.
— Oui ! fit gravement Lubin, je vous regardais, et je me disais que vous étiez bien heureux, vous, d'être fort et courageux... Moi , je suis faible et lâche, une vraie poule mouillée... Oh ! si j'étais comme vous . . .
— Bah ! si tu étais comme moi, qu'est-ce que tu ferais ?
- Oh !.. . on verrait !
L'œil du petit homme s'était allumé et sa figure de chafouin avait une expression féroce : c'était bien l'homme de Villejuif et de la rue Cardinet ! . . . Ce ne fut, du reste, qu'un éclair.
— J'ai l'intelligence qui conçoit, reprit tristement Lubin, mais non la vigueur qui exécute; seul, je ne puis rien. . . Il n'y aurait pas grand mal, après tout, si
je pouvais trouver dans un autre les qualités qui me manquent. j
Laurent jugea à propos de l'interrompre.
— C'est cela ! fit-il ironiquement, tu veux savoir maintenant si la provocation réussira mieux que l'espionnage !
Et il imposa silence à Lubin.
Au reste, ses emportements contre ce misérable n'étaient pas simulés. Cette obséquiosité, ces flatteries, cet attachement dont il était l'objet, lui soulevaient le cœur et l'exaspéraient : en de certains moments, il eût écrasé Lubin comme un reptile. Cependant il ne fallait pas que ces indignations et ces colères éclatassent trop souvent. Il se contenait et dissimulait. Il affectait quelquefois de plaisanter, même à propos de l'espionnage que Lubin pratiquait auprès de lui. Quand le gardien venait chercher Lubin pour un interrogatoire ou une confrontation :
— Va, vieux moucheron ! faisait Laurent en riant, va faire ton rapport; si tu ne répètes que les confidences dont je t'ai honoré, ce ne sera pas long.
Et, quand Lubin revenait :
— On t'a grondé, je parie? On t'a reproché de n'avancer à rien, de voler l'argent et les faveurs de l'administration? Tu perds ton temps et ta peine, mon pauvre vieux.
Pendant ces absences de Lubin, Laurent recevait la visite de Moule, lui faisait ses confidences et écoutait ses conseils.
L'inspecteur de police trouvait que tout allait pour
38 DACQLARD ET LUBÏN
le mieux. Cependant il se demandait si rattachement de Lubin pour Laurent était vrai ou seulement affecté; — si ce n'était pas une amorce pour soutirer les aveux du faux Simonin. Il avait, pour éclaircir ce doute, un moyen décisif.
— Avouez ! dit-il un jour à Laurent.
En effet, quand Lubin rentra, Laurent se mit à causer familièrement, amicalement avec lui.
— Décidément, mon cher, dit-il, la police et toi vous me faites pitié. Tu viens encore de raconter piteusement à tes chefs que tu n'as pu surprendre mon secret. C'est vraiment extraordinaire ! On n'est pas plus naïf, ma parole d'honneur! Avec cela que si j'avais un secret j'irais le confier à un gaillard de ton espèce ! . . . Vous me croyez donc bien bête ! Ma position est trop belle et trop commode pour que je m'amuse à la gâter. Mon dossier est depuis trois semaines à la chambre des mises en accusation : il n'y a pas une preuve contre moi ; impossible de m'envoyer devant les assises. Avant huit jours, — mettons quinze jours, un mois, si tu veux, ce n'est qu'une affaire de temps, — il interviendra un arrêt de non lien, et je serai mis en liberté. Je n'ai par conséquent qu'à prendre patience et à tenir ma langue ; ce n'est pas plus malin que cela.
Lubin félicita Laurent de ce résultat probable de l'instruction suivie contre lui. Puis; aii cours de l'entretien, Laurent, paraissant s'animer, s'écria :
— Eh parbleu ! quand je ferais ici, à voix basse, à
un drôle comme toi, l'aveu de ce crime, quelle conséquence cela pourrait-il avoir? Je nierai cet aveu, et pourquoi te croirait-on plutôt que moi ? Quelles circonstances citerais-tu à l'appui de ton rapport? Je passerais aux assises, et je n'en serai pas fâche après tout, car cela apurerait ma situation définitivement : je soutiendrais que ce prétendu aveu est une invention de la police, je me poserais en victime, et les jurés m'acquitteraient avec acharnement. Voilà tout. Oui, tiens ! je risque le paquet, fit-il en se rapprochant de Lùbin et en baissant la voix. — Oui, c'est moi, Paul Simonin, qui ai fait le coup à Villaine !
— Jaiscz-vous î dit vivement Lubin. Oh ! malheureux, si l'on vous entendait...
Laurent éclata de rire.
— Ah ! ah ! comme tu joues ton rôle, vieux sacripant! s'écria-t-ii. Rassure-toi, tu es seul ici; il n'y a que toi qui aies entendu ce que je viens de dire. Maintenant, va le rapporter, nous jugerons de l'effet.
Dans la soirée il parut regretter cette sorte de bravade.
— Écoute ! dit-il d'une voix sombre à Lubin, je te conseille très-sérieusement de ne plus songer à ce que je t'ai dit tout à l'heure ; tâche même de l'oublier tout à fait, car, s'il m'arrivait malheur, si...
— Oh ! soyez tranquille ! s'écria Lubin.
-— Vois-tu ! continua Laurent d'un air terrible, je saurais bien te retrouver un jour ou l'autre, et alors.., tu passerais un mauvais quart d'heure, je te le prédis.
40 DÀCOIARD ET LUBIN
— Parlez donc plus bas ! fit Lubin. Bon Dieu ! s? on vous entendait... Je vous en supplie, ne faites jamais de ces confidences à d'autres.
Le lendemain Lubin était interrogé par Moule.
— Eh bien ! fit L'inspecteur de police, qu'est-ce qu'il y a de nouveau? Toujours la même chanson, je parie ?
— Hélas! oui, soupira Lubin.
— Quoi! tu n'es pas encore parvenu à le faire jaser un peu, même de choses indifférentes?... Tu sais pourtant bien que les choses indifférentes sont souvent celles qui perdent le mieux leur homme, . .
— Que voulez-vous? fit Lubin, il se défie... il me maltraite...
— C'est dommage.
— Impossible d'entamer une conservation... Cependant hier il m'a dit quelque chose.
— Ah ! quelle chose?
— Qu'il était innocent.
— Bravo!... et cela t'a convaincu?
— Non... quoique, après tout, cela soit possible,.. Mais j'espère être plus heureux par la suite.
— Mon cher Lubin, fit Moule, tu es décidément trop fort; mais tu joues un jeu qui a du te fatiguer ; il faut prendre du repos.
— Oh ! je vous en prie, fit Lubin, laissez-moi continuer.
— Non, c'est ridicule ! dit Moule d'un air impatient et irrité. Voilà une affaire manquée, et par
ta faute. L'arrêt de non-lieu va intervenir ces jours-ci et Simonin sortira de prison en se fichant de nous : il aura raison. Ah ! Lubin, on m'avait vanté ton habileté!...
— Ecoutez! dit Lubin, de plus habiles auraient probablement échoué comme moi. Mais je m'obstine à cette tâche. Laissez-moi faire, et, quoi qu'il arrive, d'une manière ou d'une autre je vous livrerai le secret de Simonin.
Moule fit quelques difficultés ; puis il feignit de se laisser attendrir.
— Allons, soit! dit-il; mais songe à tenir ta promesse avant peu; sinon je croirai que tu t'entends avec ce Simonin... ce qui ne serait pas extraordinaire, au surplus. . .
Lubin prit un air scandalisé et sortit en protestant de son dévouement.
— Mordu ! fit Moule en le regardant sortir.
— Eh bien ! vieux traître, quoi de nouveau ? demanda Laurent à Lubin, lorsque celui-ci rentra dans le cabanon, l'air soucieux et absorbé ; tu sors de chez le chef des mouchards et tu m'as dénoncé : as-tu reçu au moins une bonne gratification? Je vaux bien cela je pense!
Sous cet air de raillerie, il avait soin de laisser
percer une sérieuse inquiet; le. Lubin, hocha la têle en souri; son attitude méditative.
— - Ah ça ! continua Laurent en :1e sour
est-ce que ce serait vrai, par hasard? Ce serait une graml :- uuu uuice, je t'en préviens.
— Mon cher monsieur Simonin, dit Lubin veuir don: parler moins haut, je vous en prie. Ces m
ne sont peut-être pas aussi sourds qu'ils en cr.î l'air.
— C'est possible, dit Laurent en baissant la voix. Mais d'où viens-tu? Qu'est-ce qui s'est passé? Je veux le savoir,
— Un instant ! n'allons pas si vite.
— Tu m'as dénoncé, canaille?
— Mais non! Plaisantez-vous?
— A la bonne heure 1 Tu as bien fait, vois- tu ! Tu te rappelles mes menaces?... Je suis homme à les exécuter.
— Je le crois. Mais je suis homme au'si à savoir m'y soustraire. Si je vous avai je ne serais pas venu ici me mettre à votre disposition, croyez-le bien.
— Tu ne serais pas revenu. . . mais, au fait, pourquoi pa>? Il suffit que tu nies et que j'aie la scttîse de te croire. . . Oui. paruieu! c'est cela! Cet aveu que je t'ai fait, dans un moment de ridicule forfanterie,! ne sufat pas : il faut des indications, de- : : "- : cis. et tu viens les chercher,.. Eu mi, j'en ai assez de ce manège, et il faut que cela finisse.
Ii s'avançait, menaçant. Lubin se retrancha derrière son grabat, son refuge habituel.
— Mais... qu'est-ce qui vous prend? balbutiat-il.
— À la porte, vermine! cria Laurent. Oh! si j'étais libre !
Il s'agitait dans sa camisole de force et faisait de vains efforts pour atteindre Lubin.
— Mais laissez-moi ... vous vous trompez .♦. écoutez-moi donc ! disait celui-ci.
Laurent parut se calmer. 11 se retira en grondant dans un coin.
— Etre condamné à vivre avec un gredin de cette espèce! murmura-t-il .
Lubin sortit de sa cachette, effrayé, timide, insinuant .
— Mon cher monsieur Simonin, vous vous méprenez, dit-il. Il ne s'agit pas de ce que vous pensez, au contraire. Je voulais vous faire une communication... Mais avec vous, il n'y a pas moyen; vous êtes d'une vivacité. .
Laurent voulut savoir quelle était cette communication ; mais Lubin refusa.
— Non, pas maintenant, dit-il, plus tard... quand vous serez plus calme...
— Au fait, murmura Laurent, ce doit être quelque chose de joli, ta communication : quelque ruse, quelque invention de police encore! Tiens! tais-toi!
Une demi -heure se passa, pendant laquelle
M DACOLARD ET LUBIN
tous deux gardèrent le silence. Lubin, tout en se tenant sur ses gardes, semblait plongé dans de profondes réflexions. Tout à coup, Laurent se redressa et s'avança vers Lubin :
— Écoute! lui dit-il. Tous tant que vous êtes, gens de police etgens de justice, vous avez beau faire, vous ne pouvez rien contre moi. Le rapport que tu as fait ce matin ne peut que prolonger de quelques jours ma détention, mais me faire condamner, jamais! Un jour ou l'autre, je sortirai de vos griffes, je serai libre, et alors. . . oh! alors, on verra!
Il dit ces mots avec un tel accent de menace que Lubin tressaillit.
— Qu'est-ce que vous ferez? demanda-t-il avec une vivacité qu'on n'eût pas attendue de lui.
— Ah! ça t'intéresse? fit Laurent. Eh bien! j'en suis fâché, tu ne le sauras pas. . .
Puis, se tournant brusquement vers Lubin, comme s'il se ravisait :
— Tu y tiens? Pourquoi ne le dirais-je pas?.,. Eh bien, oui, sache-le ! continua-t-il d'une voix basse et pénétrante, ce que j'ai fait, ce que j'ai eu la sottise de te confier n'est rien en comparaison de ce que je ferai plus tard. . . avant peu, j'espère! Répète cela à tes confrères, si tu veux : ils entendront parler de moi, et je vous taillerai de la besogne à tous. Mais je ne serai plus aussi niais que je l'ai été : je travaillerai en grand désormais. Ah! tu trouvais mon affaire de Yillaine assez corsée? Comme exécution, oui, pos-
sible; mais comme résultai? Pour quelques sous grap- ! pillés dans une armoire, quatre mois de prévention,, d'interrogatoires, d'espionnages, d'ennuis de toute sorte ! A l'avenir, je ne me dérangerai pas pour si peu : quand je m'y mettrai, cela en vaudra la peine ; ce sera sérieux !
À mesure que Laurent parlait, Lubin s'était redressé; sa prunelle, voilée et terne, s'était dilatée et fixée sur lui avec une ardeur et un éclat extraordinaires.
— Bravo! bravo! s'écria-t-il, ah! vous avez du sang dans les veines, vous êtes un homme, vous! . .
— Qu'est-ce que c'est? fit Laurent.
— Ecoutez, Simonin . . .
— Hein?. . . Si tu voulais bien dire monsieur ! . . .
— Monsieur Simonin, pardon ! Oui, je ne vous avais pas mal jugé; vous avez du cœur. . . vous irez loin. On peut compter sur vous, travailler avec vous. Vous êtes l'homme qu'il me faut.
— Ah ! ah ! fit Laurent en éclatant de rire, l'homme qu'il te faut... très-bien! Mais d'abord, mon bon ami, j'entends bien n'être l'homme de qui que ce soit; et si j'avais à choisir, en tout cas, ce ne serait certainement pas. . .
— Oh ! ne faites pas le dédaigneux ; vous ne m<? connaissez pas !
— Mais si, pardieu! je te connais : tu t'appelles Londorier, tu es un honnête graveur sur métaux. . .
• — Laissons là ces fariboles.
46 DACOLARD ET LOIN
— ... Mouchard à tes moments perdus, coiiti Laurent, et, entre nous, lu fais assez piètrement ton métier.
— Assez de plaisanterie, dit Lubin. Je vous roque vous ne me connaissez pas, Oui, je suis un chétif, lâche, sans force et sans vergogne ! Mais j'ai ma valeur malgré cela, et quand je travaille que: part, on s'en aperçoit !
Laurent tressaillit.
— Ah! continua Lubin, vous commencez à me prendre au sérieux. Vous avez raison. Si ce. 1 moyens me manquent, j'en ai d'autres qui les valent... Je n'exécute pas, mais je conçois, je combine ; et, une fois que j'ai machiné une affaire, on peut y aller. , . sans se gêner... à coup sûr!... Ali! si j'avais eu sous la main autre chose que des instruments d'occasion!. . « Un homme ... là ... de vigueur et d'action... dévoué et reconnaissant!. . . Vn homme te! que je l'ai rêvé sans le rencontrer jamais ! Garni» l'aurais aimé ! Quels morceaux je lui aurais taillés ! Vous parlez de travailler en grand. Et moi aussi, je le veux ! Mais seul je ne puis rien; vous, peu de chose. A nous deux, au contraire !. . . Ecoutez, nous devons nous entendre, le voulez-vous?. . .
Lubiu, en parlant ainsi, semblait transfiguré. Il avait redressé devant Laurent sa maigre échine; sa méchante figure, lâche et basse, rayonnait d'effronterie, de vice et de crime... Laurent en fut presque effrayé. Mais il fallait qu'il jouât son rôle.
— Pas mal! fit-il avec un sourire de dédain. L'espionnage ne te réussissant qu'à demi, tu veux essayer de la provocation. À ton aise!
— Oh! vous savez bien que je parle sérieusement, dit Lubin. 11 n'y a ici ni ruse ni provocation. Mais, je l'avoue, je mérite que vous doutiez de ma parole. Une explication est nécessaire entre nous, et elle aurait déjà eu lieu. . . peut-être, sans vos emportements.
— Voyons l'explication, dit Laurent.
— Me promettez-vous de rester calme! de m'écouter froidement, sans éclats de colère?.. .
— Ah ça, de quoi s'agit-il donc?
— Promettez-moi d'abord.
— Soit! Eh bien?
— Eh bien! c'est vrai, je suis ici pour vous moutonner.
— Ah canaille ! . .. je le savais bien.
— * Pardon... vous avez promis de m'écouter.
— Bien ! Continue.
— Vous m'avez donné des gages, je vous en dois à mon tour. Je ne m'appelle pas Londorier, mais Louis Caignon, dit Lubin, forçat libéré...
— A la bonne heure! dit Laurent. Voilà qui devient tout à fait vraisemblable, et je commence à m'y reconnaître.
— N'est-ce pas ? Jetons le masque, et tâchons de nous comprendre. \
Lubin raconta l'affaire de Villejuif et les huit ans
de pré qu'elle lui avait valu pour sa part, — son internement à Langres, — sa rupture de ban, — son arrestation à Paris et la candide confiance de l'inspecteur de police Moule, qui avait bien voulu remployer.
— C'est lui, dit-il, qui m'a placé auprès de vous pour vous moutonner ; et mon intention, en entrant ici, était de faire consciencieusement mon métier : j'y avais intérêt. Mais j'ai senti tout de suite que cela me serait impossible. Que foulez-vous? Vous m'avez plu du premier coup ; vous m'êles allé là... au cœur. Si vous aviez entendu tout à l'heure mon rapport !..v. Soyez tranquille ! S'il ne tient qu'à moi, avant peu vous aurez la clef des champs... et je vous suivrai de près... du moins, je l'espère. Alors je vous rejoins et nous travaillons ensemble. Nous ne nous amusons pas à de méchants bricolages de quatre sous... oh non! ce n'est pas non plus mon avis, à moi... Rien que de grosses affaires ! Et justement, j'en ai découvert une dans ces derniers temps... un coup superbe, une fortune !.. . C'est tout indiqué, presque prêt... Nous goupinerons cela à nous deux... Est-ce entendu?
Au ton dont Lubin pariait, il était évident que sa proposition était sincère et sérieuse. Mais Laurent crut devoir garder sun air réservé et soupçonneux.
— Nous verrons cela, dit-il, je réfléchirai.
— Vous vous défiez de moi ?
— Parbleu, c'est assez naturel.
— Oui, je comprends, fit Lubin... Mais, patience!
je saurai bien vous convaincre... et quand vous me verrez à l'œuvre, vous ne refuserez pas de marcher.
VU
Pendant que ces préliminaires se passaient à la Conciergerie, les agents placés sous les ordres de Moule ne restaient pas inactifs : ils s'étaient mis à la recherche de François Houssdal et de Mariette.
A Tégard de celle-ci, le résultat ne se fit pas attendre, et il fut tel que Moule pouvait le souhaiter
Cœur-de-Feu s'était fait depuis quelque temps, pour les besoins de cette affaire, l'habitué de la maison Roussigné, à Batignolles. Il avait su, par son assiduité et le charme de son langage et de ses manières, conquérir les bonnes grâces de Mme Roussigné , qui voyait sans doute en lui le successeur de l'honnête petit rentier qu'elle regrettait encore. De même que le Croisiilat d'autrefois, il venait, entre deux petits verres, s'accouder au comptoir, et il faisait un bout de conversation avec la dame, qui s'empressait de lui donner la réplique.
Après son retour de Puteaux, il n'eut rien de plus pressé que de recommencer ce manège.
11 amena l'entretien sur Mariette ; il dit avoir parlé de cette malheureuse fille à des personnes qui s'étaient beaucoup intéressées à elle, et qui semblaient toutes disposées à lui faire un sort dans le cas où elle serait tombée dans la misère.
— Ah ! mon Dieu, qu'est-ce que vous dites donc là ? fit Mme Roussigné. Mais jamais elle n'a été si heureuse qu'aujourd'hui. J'ai de ses nouvelles par Léon qui Ta rencontrée hier et qui lui a causé longuement.
Mme Roussigné appela le garçon.
— Léon, dit-elle, racontez donc à Monsieur ce que vous savez de Mariette et ce qu'elle vous a dit. Pour ma part, j'ai été bien heureuse d'apprendre cela, car je l'aime toujours, c'est ma payse ; et elle m'a fait promettre qu'elle viendrait prochainement; je l'attends un de ces jours.
Léon raconta ce qui suit :
Iî avait, la veille, rencontré Mariette aux environs des Halles, dans une boutique où elle paraissait présider à l'achat de provisions. Elle était accompagnée d'une domestique et d'un cuisinier. Léon l'avait accostée et lui avait demandé de ses nouvelles... Elle était très-heureuse et enchantée de sa position : elle était femme de charge dans un des plus beaux hôtels de Paris, chez M. Suchapt, rue du Faubourg-Poissonnière ; elle avait la surveillance des autres domestiques; nulle part, même chez son ancienne maîtresse, elle n'avait trouvé tant d'égards et tant de bontés. Puis, elle avait raconté comment cette position lui était venue : « À la suite des terribles blessures qu'elle « avait reçues rue Cardinet, sa convalescence avait « été plus longue qu'on ne l'avait pensé tout d'abord ; a elle était resté pendant plus de deux mois dans la
« maison de santé du docteur Poumey, et c'est à peine « si elle était complètement rétablie au moment du « procès de Laurent Dalissier. Elle était sans ressource ces et très-inquiète de ce qu'elle allait devenir. C'est « alors qu'un vieux prêtre, qu'elle avait veillé pence dant une maladie, l'avait fait entrer comme fille de « cuisine dans une maison religieuse de la rue des « Postes. Mais elle n'y était restée que quelques « jours.
« En effet, elle aussi, elle avait eu sa part de cette « célébrité qui s'était attachée aux différents acteurs « du drame de la rue Cardinet. Déjà il avait été ques- « tion d'elle à Tune des dernières réunions de YOEuvre « des bons Domestiques, dont Mme Sucbapt était la « vice-présidente. Toutes ces dames s'étaient api- « toyées sur cette pauvre fille qui avait failli trouver a la mort en courant défendre sa maîtresse. Mme Suce chapt avait particulièrement déployé dans cette cirer constance un grand fonds de sensibilité : Elle avait € demandé qu'on la laissât se charger seule de l'avenir « de Mariette.
« Le lendemain, en effet, Mme Suchapt descendait « avec sa fille, une adorable personne, devant lamai- « son de la rue des Postes. Elle jetait les hauts cris « en voyant l'affreuse cicatrice qui balafrait le visage « de Mariette.
« — Dans .jiie] état il Ta mise, le monstre, s'était- « elle écriée. Regardez donc, Émiiienne.
« Mlle Émilienne avait détourné les yeux
ce — Venez , ma pauvre mignonne , avait dit « Mme Suchapt, venez vite chez moi. Je me charge de « vous,
« Et elle l'avait entraînée dans sa voiture; elle a l'avait installée dans son hôtel, où, depuis ce temps, « Mariette, comblée d'attentions et de caresses, rem- « plissait une sorte d'intendance. »
Gœur-de-Feu parut douter de l'exactitude de ce récit.
— Est -il bien vrai, dit-il, que cette brave fille soit aussi heureuse que vous dites ?
— Comment donc, mais je vous le ferai dire par elle-même, quand vous voudrez. Vous n'avez qu'à venir demain matin avec moi.
Le lendemain, en effet, Cœur-de-Feu et Léon voyaient Mariette sortir de la boutique que celui-ci avait désignée et qui était celle d'un des fournisseurs de l'hôtel.
Léon fit répéter à Mariette ce qu'elle lui avait raconté l'avant-veille. Gœur-de-Feu s'apitoya sur la cicatrice qu'elle avait au visage ; il eut la galanterie > de lui dire qu'elle pourrait en être fière et la montrer comme une marque de son courage et de son dévouement. Mais le garçon de Roussigné ne fut pas aussi: galant , *
— C'est égal, ma pauvre Mariette, dit-il, cela ne vous a pas embellie ; et je parie que votre amoureux, M. CroisilJat, n'est plus aussi empressé qu'autrefois.^ j
— Eh bien ! c'est ce qui vous trompe, fit Mariette
DACOLARD ET LUBLX 53
piquée; M. Croisillat est plus charmant envers moi qu'il ne Ta jamais été.
— Vous l'avez donc revu?
— Certainement, presque tous les jours ; il a même eu soin de prendre un logement très-rapproché de l'hôtel Suchapt,
— Il ne vous épouse toujours pas.
— Il y a longtemps que ce serait fait, si je l'avais voulu. Mais j'ai hésité à cause de ma position qui est si bonne, si douce. Malgré cela, il y a quinze jours j'ai donné mon consentement.
— Et à quand la noce ?
— Quand cela me fera plaisir: M. Croisillat est à mes ordres. Il a été obligé dernièrement de faire un voyage en province pour affaires : il me l'a écrit, en m' exprimant ses regrets, mais il paraît que c'était très-pressé; toujours est-il qu'il va hâter son retour le plus possible. Et alors, nous verrons !
Quand Cœur-de-Feu fit à Moule son rapport sur les particularités qui concernaient Mariette, l'inspecteur de police connaissait déjà la proposition faite par Lubin à Laurent de travailler ensemble et de commencer leurs opérations par un coup superbe, une fortune !
— Bravo! s'écria-t-il ; je sais de quoi il s'agit. Je le tiens !
Puis, s'adressant à Cœur-de-Feu:
— Occupez-vous exclusivement de Mariette; ne la perdez pas de vue un seul instant. Torin est sur la
piste de François. Avant peu nous aurons à manœuvrer ferme.
Evidemment le grand coup que méditait Lubin n'était autre chose que le pillage de l'hôtel Suchapt.
Au reste, les pourparlers allaient leur train entre les deux prisonniers. Laurent affectait toujours de mettre en doute la bonne foi de son compagnon.
— Mon pauvre vieux, lui disait-il, tu voudrais bien m'attirer dans un piège, mais il est trop grossier, et tu ne peux pas espérer sérieusement que j'y tombe.
Lubin protestait chaudement de sa sincérité. D'autres fois, Laurent raillait cette prétendue habileté dont Lubin se vantait.
— Je t'en fais mon compliment, lui disait-il ; elle t'a mené loin : huit ans de pré, merci!
— Oh ! faisait Lubin, pour une fois que je me suis laissé pincer... et encore il a fallu que le guignon s'en mêlât... Mais combien d'autres affaires aussi scabreuses que celle-là dont je me suis tiré sans la moindre avarie !... et encore tout dernièrement!...
Ces derniers mots faisaient évidemment allusion à l'affaire de la rue Cardinet, et Laurent brûlait du désir d'en avoir l'explication ; mais lamoiocire insistance à cet égard eût pu éveiller les soupçons de Lubin, Il se contenta donc d'ajouter :
— C'est égal, mon cher, ce n'est pas rassurant -, ^
travailler avec toi. Je me défie de tes conceptions. À t'entendre, tu n'en aurais que de vastes; ainsi cette affaire dont tu ne cesses de rabâcher, qui est toute prête; à laquelle tu n'as plus qu'à mettre la dernière main...
— Oui, dit Lubin, elle est superbe, admirable, je le maintiens.
— Nous allons piller la Banque de France, je parie?
— Non, pas la Banque de France, mais un établissement, qui pourrait, à la rigueur, être considéré comme une de ses succursales.
— Oh! oh!... tu promets trop, mon vieux, je n'aime pas cela.
— Je n'aurai rien à en rabattre.
— De quoi s'agit-il donc enfin?
— Vous verrez! répéta Lubin. Et quand je vous aurai dit : C'est cela! vous lie bouderez pas devant l'ouvrage, j'en réponds.
— Soit, attendons. L'essentiel, quant à présent, est de sortir d'ici. Car, malgré ta présence, je commence à m' ennuyer furieusement.
— Patience! cela ne tardera pas, j'espère, dit Lubin.
Moule aussi de son côté, tout en conseillant Laurent, ne cessait de lui répéter : Patience! car Laurent' s'irritait de ces lenteurs ; il eût voulu marcher plus rapidement au but. Il faut ajouter que la camisole de force où on le tenait enfermé était pour lui une tor-
ture ; mais Moule, malgré ses prières, n'avait pas jugé à propos de supprimer cette rigueur, dans la crainte d'exciter la méfiance de Lubin.
Celui-ci continuait à faire ses rapports à l'inspecteur de police. Un jour il le trouva dans une violente irritation.
— Voilà ! dit Moule, ce que j'avais prévu arrive.
— Qu'est-ce donc ?
— La chambre des mises en accusation a rendu, ce matin, un arrêt qui décide qu'il n'y a pas lieu à suivre contre Simonin.
— Ah ! diable.
— Dans vingt-quatre heures il sera en liberté, car il n'y a pas le moindre prétexte pour le retenir, pas une indication de preuves, pas un commencement d'aveu. ... En quinze jours de tête à tête, tu n'as rien pu surprendre. . . On n'est pas plus bête et plus maladroit !
— "Vous savez bien que ce n'est pas ma faute. Je vous l'ai déjà dit : il est rasé, il se défie.
— Qu'importe ? Le premier venu, à ta place, aurait su en tirer quelque chose; mais toi, rien! Si seulement il y avait moyen de prolonger sa détention quelque temps?
— Vous n'en seriez pas plus avancé. Ici, en prison, il n'y a rien à faire. C'est quand il sera dehors que je me chargerais, moi, de le pincer.
— Comment? par quel moyen?
— Ah ! ceci est mon secret, fit Lubin,
En parlant ainsi, il avait su donner à sa figure une expression de finesse et de ruse.
— Comment, ton secret ! s'écria Moule, Ah ça ! est-ce que tu ne m'aurais pas tout dit?
— Peut-être! fitLubin d'un air machiavélique.
— Tu vas me raconter ce que tu sais tout de suite.
— Non ; plus tard, si vous le voulez bien.
— Ah! canaille! s'écria Moule. Je comprends maintenant, tu t'es moqué de moi . . .
— Oh ! moqué. . . non. Dieu m'en garde !
— Je n.d disais aussi : Comment est-il possible qu'un rusé coquin comme celui-là batte les buissons sans rien attraper! Tout s'explique : tu as gardé pour toi le résultat de tes découvertes ; tu as voulu te rendre nécessaire et te mettre en mesure de dicter tes conditions.
— Eh bien, quand cela serait? dit effrontément Lubin, me blâmeriez -vous?
— Tu ne vas pas exiger que je te félicite, au moins.
— Écoutez, monsieur Moule: il y a deux choses qui me pèsent et dont je désire êlre déchargé. Ma rupture de ban et mon affaire de la rue Saint-Gilles qu'on envenime à plaisir.
— Et tu crois que tu y parviendras par ces façons insidieuses? Eh bien ! tu te trompes : Simonin va être mis en liberté; mais toi, tu resteras ici en attendant que l'administration prenne à ton égard les mesures
58 DACOLARD ET LUB1N
quelle jugera convenables; et ce dernier trait que je rapporterai, n'est pas de nature, tu le penses bien, à les adoucir.
— Dame ! comme vous voudrez, fit Lubin avec un soupir de résignation hypocrite.
— Tu vas être reconduit dans ton ancienne cellule.
— Je la préfère, je vous l'avoue, au vilain cabanon où vous m'avez enfermé pendant quinze jours avec Simonin, — qui a le caractère très-mal fait et trèsviolent, je puis le dire.
Moule se promenait avec animation, le sourcil froncé, l'air préoccupé et colère. Tout à coup il se retourna vers Lubin.
— Non, dit-il, tu vas retourner dans ton cabanon» ■— Aht
**— Il est trop juste que tu adresses tes adieux à Simonin; et puis, tu pourras compléter les renseignements dont tu entends te faire une arme auprès de l'administration.
— Certainement, je n'y manquerai pas , répliqua Lubin avec un sourire railleur.
— Reste à savoir, dit Moule, ce qu'ils te rapporteront, tes renseignements. Nous compterons ensemble. Va.
Cinq minutes» après, Lubin se retrouvait seul avec Laurent.
— Bonne nouvelle ! lui dit-il en Rapprochant et en baissant la voix autant que possible.
DACOIARD ET LUBIN 59
— Qu'est-ce donc?
— Parlez bas. On nous écoute, j'en suis sûr, je le sens. Demain vous serez libre !
Laurent fit le mouvement de surprise et de joie que comportait une pareille nouvelle.
— Ne perdons pas de temps, continua Lubin, et convenons vivement de nos faits. Travaillons-nous ensemble ?
— Oui, aux conditions que je t'ai dites.
— Lesquelles?
— Tu me donneras des gages sérieux, et, dans toutes nos opérations, tu marcheras le premier, ou tout au moins à côté de moi.
— Cette confiance m'honore.
— Tu la mérites.
— C'est un peu vrai. Mais soyez tranquille, vous ne tarderez pas à me prendre au sérieux. Au reste nous reparlerons de cela. Donc vous voilà dehors : vous reprenez tout naïvement la route de Choisy, vous rentrez chez vous comme un bon bourgeois.
— Ce n'est pas compliqué jusqu'ici.
— Attendez. Vous avez besoin d'argent. Vous prenez dans la cachette où vous l'avez enfouie la somme que vous avez volée chez la boulangère ... De combien est cette somme?
— Ah! un instant, fit Laurent.
— <■ Eh! je ne cherche pas à vous faire causer, dit Lubin. Qu'importe ce chiffre? L'instruction le connaît. . . Mais je ne le connais pas, moi, et j'ai besoin
60 DACOLARD ET LOIN
de le savoir pour sortir d'ici à mon tour. Je ne vous demande pas la cachette.
— Deux cent quarante-trois francs, dit Laurent.
— Bien; cela suffit. Maintenant, pendant la nuit, vous revenez à Paris. Vous faites en sorte de n'être ni observé ni suivi. Si vous apercevez quelque figure suspecte, vous brouillez vos traces jusqu'à ce que vous soyez bien sûr d'avoir dérouté les agents.
— C'est entendu. Et une fois à Paris, qu'est-ce que je fais?
— Vous allez rue du Faubourg-Poissonnière ; vous sonnez au numéro 76; vous dites au concierge ; « ML Croisillat (M. Croisillat,' c'est moi) n'est pas en- « core de retour de la campagne? » Il vous répond que non. Vous ajoutez : ce Je m'en doutais, il a dû « prolonger son absence quelques jours de plus qu'il « ne pensait. Je suis le neveu qu'il attend, et il m'a « dit que son appartement serait à ma disposition. » Là-dessus le concierge s'inclinera et montera devant vous pour vous indiquer l'appartement, où vous vous installerez sans façon.
— Hum! tu crois que cela se passera aussi facilement?. . .
— J'en suis sûr. C'était convenu avec le concierge à propos d'un autre neveu (j'ai beaucoup de neveux} qui devait venir, et qui en a été empêché. Une fois dans mon domicile, vous n'en bougez pas; vous ne sortez que le soir et avec les plus grandes précautions. Vous m'attendez; ce ne sera pas long, j'espère. Voilà le programme; il est commode et peu compromettant.
— Bien, c'est convenu, dit Laurent.
— Si, contre toute prévision, je tardais trop, et si vous manquiez d'argent, vous pourriez vous adresser rue de la Sourdière, à Samuel Richard.
— Samuel Richard ?
— Vous le connaissez? *
— Non, c'était pour bien m'assurer de son nom.
— Vous lui demanderiez quelque avance sur les fonds que je lui ai remis, il ne vous les refuserait pas. Oui, Samuel Richard, répéta Lubin ; c'est mon banquier, et je lui ai déposé le produit de ma dernière affaire.
Dans la soirée , le gardien vint ôter à Laurent sa camisole de force.
— Enfin! dit celui-ci, ce n'est pas dommage.
— Comment a-t-on pu, dit Lubin au gardien, prolonger aussi longtemps envers ce pauvre garçon une pareille rigueur ? C'est de la cruauté toute pure ; car il est doux comme un agneau.
Au fond, il n'était pas complètement rassuré en voyant Laurent s'étirer et agiter ses bras vigoureux engourdis par l'inaction.
Laurent parut aussi surpris qu'heureux de cet adoucissement imprévu. Il en demanda naïvement au gardien la cause, absolument comme si Lubin ne lui avait rien dit de sa prochaine mise en liberté.
— Dame! dit le gardien, je ne sais pas moi; j'exécute ma consigne, voilà tout.
— Dites donc, fit Laurent en riant, pendant que vous êtes dans cette voie, il ne faut pas vous arrêter; tâchez de me procurer un logement moins malsain et moins triste. Vous laisserez pourrir ici ce vieil idiot si ça vous fait plaisir, ajouta-t-il en désignant Lubin.
— Ali! pour ça, ce n'est pas encore dans le programme. Adressez-vous au directeur, dit le gardien en refermant la porte.
A peine était-il sorti, que Lubin s'écria :
— Bravo ! bien joué!
Et, en même temps, il s'élança vers Laurent et lui saisit la main.
— Veux-tu bien me laisser, animal ! fit celui-ci en le repoussant avec un geste de dégoût.
— Pardon! dit Lubin Je n'ai pu m'empêclier... C'était pour vous témoigner combien j'étais satisfait de vous entendre parler ainsi... car il ne faut pas que ce gardien soupçonne que nous sommes d'accord, que je vous ai annoncé votre mise en liberté. Vous avez compris cela. Et avec quel naturel vous lui avez fait celte question! Encore une fois, bravo!
Laurent haussa dédaigneusement les épaules et se mit h se promener dans le cabanon ; Lubin, assis sur un escabeau, le suivait du regard, admirant cette belle stature juvénile, cette démarche aisée et ferme, ces mouvements précis où se révélaient la souplesse et la force.
— Et intelligent avec cela ! murmura-t-il tout attendri.
— Qu'est-ce que tu as à me regarder, et qu'est-ce que tu mâchonnes entre tes dents ? fit Laurent en s'arrêtant brusquement devant lui.
— Rien... fit Lubin embarrassé. Seulement je me disais... que vous êtes bien mieux qu'avec une camisole de force.
— Mais oui, certainement, je suis mieux ! fit Laurent en éclatant de rire. Tu as trouvé cela tout seul?
— Je vous demande pardon, je dis des sottises... Mais, sapristi! vous ne devez pas craindre un homme, vous.
— Surtout un homme bâti comme toi.
— Oh î moi, je ne compte pas; je suis une vieille loque. Et pourtant, si je n'ai ni muscles ni courage, j'ai de ça, fit-il en posant son doigt sur son front... et c'est l'essentiel. Mais vous, vous avez tout, vous êtes complet.
— Flatteur, va î
— Et vous n'avez que vingt-cinq ans! Ah! vous irez loin, c'est moi qui vous le dis. Quand vous aurez travaillé quelque temps avec moi... car je me ferai un plaisir de vous former...
— Brave cœur ! un père ne dirait pas mieux.
— Plaisantez... Moi, je parle sérieusement. Votre avenir...
— Est magnifique! c'est convenu. Seulement, puisque tu professes, mon vieux singe, tâche que tes
64 DACOLARD ET LUBL\
leçons ne nie coûtent pas aussi cher de cachet qu'à te? associés de Villejuif.
— Ah I ça... je vous l'ai dit, monsieur Simonin, c'est une fatalité.
Laurent était très-sincèrement joyeux de se sentir délivré de sa camisole de force, et de quitter bientôt ce sombre cabanon. Cette joie se trahissait dans sa physionomie et dans ses propos, et il ne cherchait pas à la dissimuler, car elle devait sembler toute naturelle. Aussi Lubin ne s'en étonnait-il pas. Mais il craignait que Laurent, une fois libre, ne le laissât de côté, par méfiance, par indifférence ou par présomption.
— Vous voudrez peut-être travailler seul, lui dit-il. Les jeunes gens ne doutent de rien... Mais vous vous perdriez, je le sens. Croyez-moi, revenez me trouver dans le lieu convenu.
— Rassure-toi; je ne te lâcherai pas.
— Non, n'est-ce pas? Vous me le promettez?
— Je te le jure.
— C'est pour votre bien, voyez-vous. Où trouveriez-vous une affaire comme celle par laquelle je vais vous faire débuter? C'est superbe , je vous le répète; et après ce coup-là nous pourrions n'en plus monter d'autres, nous retirer du commerce et vivre de nos rentes.
Une grande partie de la nuit se passa eu propos de ce genre. Vers le matin, Lubin s'avisa d'une chose : c'est que, pour obtenir sa liberté, il lui faudrait pro-
bableinent causer longuement avec .Moule des circonstances de ce prétendu crime de Yillaine, et il demanda au faux Simonin de le renseigner à cet égard.
Aux premiers mots qu'il prononça sur ce sujet, Laurent lui jeta un regard foudroyant.
— Oh! rassurez-vous... écoutez-moi, se hâta de dire Lubin... cela m'est nécessaire, vous le comprenez bien... Je ne vous demande que ce qui est consigne dans l'instruction, rien de plus, absolument rien...
Après s'être fait un instant prier, Laurent consentit à ce que demandait Lubin. li n'eut pas besoin d'inventer une fable : Moule avait prévu la question du vieux forçat, et avait eu soin de lui faire sa leçon.
Il raconta les diverses circonstances de ce crime imaginaire, et il indiqua les principaux points sur lesquels l'instruction avait insisté sans pouvoir recueillir aucune preuve positive.
Comme il s'étendait un peu longuement sur l'alibi qu'il avait invoqué, Lubin l'interrompit vivement.
— Assez! assez! s'écria-t-iî, pas un mot de plus- Malheureux! si j'étais ce que vous supposez, je nia ferais fort de vous perdre rien qu'avec ces çuélq mots qui viennent de vous échapper.
Une demi-heure après, le faux Simonin était officiellement informé qu'il allait être libre, et le gardien venait l'extraire de sou cabanon.
— Adieu, vieux cancre, dit-ir à Lubin, bien du plaisir !
DÀCOLAKD ET LOIN
Lubin ne répondit rien ; mais en voyant sortir Laurent, il le suivit d'un long regard chargé de regret; et, quand il eut disparu, il baissa la tête d'un air soucieux et poussa un profond soupir.
Laurent, lui aussi, une fois dehors, soupira, mais de soulagement et de joie. Moule, qui l'attendait, vint à lui, lui serra les mains et le félicita.
$* La première partie de votre tâche, la plus pénible, est accomplie, lui dit-il. Mais il faut songer à la suite.
Il se fit raconter par Laurent ce qui s'était passé depuis la veille entre celui-ci et Lubin. Quand Laurent en arriva à parler du rendez-vous que lui avait donné Lubin, une réflexion subite parut le frapper.
— Numéro 76, fit Laurent en tressaillant, j'y songe ! c'est à côté de l'hôtel Suchapt.
— En êtes-vous sûr?
-* Oui ! je me le rappelle parfaitement : l'hôtel Suchapt porte le numéro 74.
— Allons, c'est bien, fit Moule joyeusement; encore un indice. Décidément, je ne me trompais pas,
— Qu'est-ce que vous pensiez ?
*« Eh parbleu, cette superbe affaire que Lubin vous a proposée, qui est toute prête, • • je crois bien ! il a une entrée dans la place . . •
— Est-ce que ce serait?. . .
— Eh oui ! c'est le pillage de l'hôtel Suchapt.
— Oh ! fit Laurent stupéfait.
DACOLARD ET LUBÏN Gl
— En effet, l'opération est gentille, et les plus exigeants s'en contenteraient. Bigre ! comme il y va, nions Lubin ! Heureusement, nous sommes là pour y mettre bon ordre.
Il emmena Laurent dans une pièce séparée dont il referma soigneusement la porte et il se mit à lui tracer minutieusement le rôle qu'il aurait à jouer désormais. Ces explications durèrent près de deux heures, et Moule retint Laurent jusqu'à ce qu'il l'en eût vu parfaitement pénétré.
— Maintenant, lui dit-il, réfléchissez. S'il vous prend quelque doute, quelque crainte, venez me trouver dans le cabinet du chef de la Sûreté : nous en causerons. Ce soir, vers huit ou neuf heures, vous vous rendrez discrètement rue du Faubourg-Poissonnière, 70. Vous n'attendrez pas longtemps; demain, dans la journée, je vous enverrai Lubin. Au revoir et courage ! Vous avez trop bien commencé pour mal finir.
Tandis que Laurent se disposait à exécuter les instructions de l'inspecteur de police, Lubin, resté seul dans le cabanon, donnait un libre cours à ses réflexions. Après s'être absorbé quelque temps dans le vague regret que lui laissait le départ de son compagnon, il se sentit tout à coup ressaisi paï* le soupçon qui l'avait frappé tout d'abord : « Ce Simonin n'était-
il pas un espion déguisé ? » Mais il chassa bien vile cette idée avec une sorte de colère et d'indignation contre lui-même.
— Misérable ! grommela-t-il, je crois donc que tout le monde est comme moi !
Il se rappela avec complaisance les traits, la démarche, les propos de Laurent.
— Comme tout cela était naturel ! pensait-il. M'a-til fait une seule question? A-t-il laissé percer la moindre curiosité ? Non. Je ne lui ai confié que ce que j'ai bien voulu, — et cela n'a pas eu l'air de l'intéresser énormément. D'ailleurs, qu'est-ce que je lui ai confié? Rien du tout... Allons ! décidément je suis une vieille bête, je radote. . .
Il se mit alors à songer aux qualités, aux aptitudes magnifiques de Laurent. « Quel luron! pensait-il. Oh ! quand je l'aurai dirigé, façonné ! . . . » Et il entrevoyait une série monstrueuse de crimes exécutés en Commun. Pendant ce rêve de boue et de sang, la figure du vieux misérable rayonnait d'une lueur infernale.
Le lendemain matin, il avait écarté ces idées pour s'occuper de la façon dont il poserait ses conditions et traiterait avec la police. Son plan était déjà fait en partie, et il n'eut pas de peine à le compléter.
Vers dix heures, Moule entra. Lubin se leva et l'accueillit avec la contenance calme et assurée d'un homme qui va entamer une discussion où il est certain d'avoir tous les avantages. La figure de Tinspec-
DACOLARD ET LUBL\ 69
leur de police exprimait l'irritation, la contrariété, l'ennui.
— Je parie, dit-il, que tu m'attendais plus tôt.
— En effet, je m'attendais à vous voir hier soir.
— Tu t'imaginais que je n'avais rien de plus pressé à faire que de te lancer sur la piste de ce Simonin.
— Dame! oui, et je m'étonne que vous ayez ainsi perdu près de vingt-quatre heures.
— Qui te dit que je les ai perdues et que je n'aie pas envoyé un autre à ta place ?
— Qui mêle dit? Ah! elle est bonne celle-là! Mais alors qu'est-ce que vous venez faire ici, dans ce cabanon?
Moule fit une légère grimace de dépit.
— A moins, continua Lubin, que ne vouliez vous distraire un peu et me faire jouir, par contre-coup, du charme de votre conversation..* Oh! très bien; alors, causons. Veuillez donc vous asseoir.
— Canaille ! fit Moule en jetant à Lubin un regard de travers.
— Bon! fit celui-ci, voilà que vous commencez par m'injurier ; l'entretien promet d'être charmant. Continuons.
— Écoute, dit Moule, parlons sérieusement. Tu t'es moqué de moi, tu as fait ton jeu à part, et tu as cru que tu me dicterais ensuite tes conditions.
Lubin s'inclina en signe d'assentiment.
— Voilà, continua Moule, ce qu'on gagne à se servir des gredins de ton espèce.
70 DACOLÀRD ET LOIN
— C'est vrai, fit Lubin, niais cela ne vous empêchera pas d'en employer encore.
— C'est ce qui te trompe. Tu m'as fait faire une école, et elle me profitera.
— Elle ne vous profitera pas. Tenez! ne jouons donc pas au plus fin. Vous n'avez pas fait ici la moindre école : en vous adressant à moi, vous saviez parfaitement à quoi vous vous exposiez. . . Vous me faites rire avec votre blague de n'employer désormais que d'honnêtes gens, des purs ! Farceurs de policiers ! Vous avez tenté cela autrefois, ou plutôt vous avez fait semblant, pour l'édification des âmes vertueuses ; car vous saviez bien que ce n'était pas possible. Un honnête homme — si toutefois il s'en est jamais présenté un pour ce métier — se met en chasse consciencieusement et sans arrière-pensée : il rôde, flaire, tourne, muse, regarde, mais ne voit ni n'attrape rien, et il vous revient l'oreille basse. Au contraire, le vieux chien de centrale et de bagne, sans tant d'embarras, va droit au gîte et vous happe le levraut : seulement, au lieu de rapporter bêtement, il fait signe qu'il sait où est le gibier et qu'il vous y conduira, si vous voulez bien lui donner une petite part- Est-ce donc si canaille? C'est mon histoire que je vous conte là. Et moi aussi, \ je vous dis : faites-moi ma part!
Moule ne répondit pas, Il continua de se promener dans le cabanon en haussant les épaules avec un air d'impatience et de confusion. C'eut été pour un observateur, une curieuse étude que celle de ces deux
physionomies : l'un dupeur et affectant d'avoir été dupe; l'autre dupe, et croyant jouer le rôle contraire. Et tout cela mimé avec cette perfection que la police, la diplomatie et le bagne peuvent seuls donner, et dont le théâtre n'approchera jamais.
— Oui, c'est très joli, dit Moule ; je conviendrais,' même que c'est bien joué, si je n'apercevais tout à • côté un petit manège dont j'ai été dupe autrefois, mais auquel je ne me laisserai plus prendre.
— Lequel? fit Lubin.
— Eh: mon Dieu! celui-ci: faire l'entendu, promettre monts et merveilles, alors qu'on n'est pas en mesure de donner la moindre chose, obtenir, sous ce prétexte assez commode, toutes les douceurs et les immunités.
Lubin se redressa vivement et l'interrompit :
— Voulez-vous que je vous dise ce que vous recherchez vainement dans cette affaire Simonin? Trois choses : l'instrument contondant qui a servi à assommer la petite, la cachette où sont déposés les deux cent quarante-trois francs volés, la fausseté de l'alibi invoqué. Seul, vous n'avez rien trouvé et vous ne trouverez rien de tout cela. Eh bien ! moi, je m'engage à vous mettre le nez dessus.
— Comment cela?
— Àh!. . . comment — voilà! Vous voudriez bien ici m'en faire dire plus long qu'il ne faut ; mais soyez tranquille! je sais tenir ma langue.
Et, avec une foule de réticences et de sous-enten- j dus, il se mit à expliquer comment il était en mesure
DACOLARD ET LUBIX
de constater lui-même et de faire constater ensuite par la police ces trois points essentiels dans le crime de Simonin.
' Certes, il fallait que Moule fût doué d'une grande puissance sur lui-même pour ne pas sourire en entendant discuter et approfondir ce crime dont il était l'inventeur. Mais pas une muscle de sa face ne se dérida : il écouta froidement, gravement les ingénieuses raisons qui lui donnait Lubin ; il eut même l'air de chercher sous les paroles de celui-ci un sens mystérieux et profond. Quand Lubin eut fini, il reprit sa promenade d'un air de mauvaise humeur.
— Eh bien, est-ce cela? fit l'ancien forçat. Moule s'arrêta, et, du ton d'un homme qui est forcé
de prendre un parti :
— Oui, c'est cela, dit- il. Tu as raison : comptons!
— Bah! fit Lubin triomphant. Et cet agent que vous avez envoyé là-bas à ma place?
— Comptons! répéta Moule. Qu'est-ce que tu demandes?
— Attendez : d'abord, je ne retourne pas à Cayenne.
— Tu ne retournes pas à Cayenne.
— Ni à Brest, ni à la centrale?
— C'est convenu ; mais à une condition
— Laquelle ?
— C'est que tu n'as pas à ta charge autre chose que ta rupture de ban et ton équipée de la rue Saint- Gilles..,
— Bien entendu. Maintenant je suis employé dans la police. . .
— Non. Tu es à ma disposition, voilà tout. Je t'emploierai si cela me convient ; sinon, réintégration à Langres, ou tout autre internement, on verra, mais pas à Paris, tu sais qu'il n'y a pas moyen.
— Allons, soit! dit Lubin.
— Maintenant, dans huit jours, tu me livres les preuves du crime de Villaine.
— C'est convenu. Autre chose.
— Quoi?
— Vous allez me faire filer ?
— Non. Je n'en ai pas besoin. Si tu me glisses dans la main, je saurai bien où te repincer.
— Votre parole?
— Je ne donne pas ma parole à un drôle de ton espèce. Mais, quand j'ai dit non. . . c'est non!
Lubin savait bien qu'une promesse comme celle-là est toujours tenue. Néanmoins, quand, deux heures après, il sortit de la Conciergerie, il regarda pendant quelque temps avec une certaine inquiétude si aucune figure suspecte ne le suivait.
Il remonta la Seine, en longeant discrètement les quais ; et enfin, arrivé quai des Ormes, certain de n'être pas observé, il prit une voiture de remise et se fit conduire place du Trône.
74 DACOLAftD ET LOIN
Laurent, lui, s'était fait conduire directement au n° 76 de la rue da Faubourg-Poissonnière, après avoir reçu de Moule l'argent destiné à représenter entre ses mains les écus de la boulangère.
— M. Croisillat? demanda-t-il au concierge.
— C'est ici, mais il n'est pas encore revenu de la campagne.
— En effet, j'ai appris en route que ses affaires le retiendraient jusqu'à demain. Mais mon oncle a dû vous dire, au moment de son départ...
— Ah ! vous êtes le neveu qu'il attend ?
— Oui, monsieur. Il a eu la bonté de m'offrir une chambre chez lui...
— En effet, il y a une quinzaine de jours, il m'a fait parvenir un mot par lequel il m'informait de son départ imprévu, en me priant détenir l'appartement à la disposition de son neveu.
— C'est moi, monsieur.
— Bien. Si vous vouiez me suivre...
Le concierge lui fit traverser une première cour, et le précéda dans l'escalier d'un second corps de bâtiment.
— C'est ici, dit-il en ouvrant la porte d'un petit appartement au cinquième... Si vous avez besoin de quelque chose...
— Merci, dit Laurent; je suis fatigué de mon voyage, et il ne me faut qu'un peu de repos.
L'appartement, composé de trois petites pièces, était meublé aussi sommairement que possible. Laurent, après le départ du concierge, se mit en devoir de l'explorer. Dans un tiroir, il aperçut une quittance de six mois de loyer payés d'avance. Dans un autre tiroir, une sorte de croquis au crayon : cela ressemblait au plan d'une construction, d'un intérieur d'appartement; nulle indication, si ce n'est en un endroit le mot hic.
— Tiens! mon oncle qui s'occupe d'architecture, fit-il.
Mais il savait bien à quoi pouvait avoir trait cette espèce de croquis; il fronça le sourcil et redevint sombre et rêveur.
Il se mit à méditer son rôle; puis il se rappela qu'il était tout à côté de l'hôtel Sucbapt. 11 ouvrit la fenêtre avec précaution ; elle avait un étroit balcon ou plutôt un léger rebord extérieur sur la rampe duquel il alla s'accouder.
De là, son regard plongea dans le jardin de l'hôtel Suchapt, qu'il reconnut. L'hôtel venait ensuite, en retour, et contigu au deuxième corps de logis du n° 76, mais moins élevé de trois ou quatre mètres que le cinquième étage où Croisillat s'était logé. En comblant cette différence, on eût pu passer sans trop de difficulté de la fenêtre où se trouvait Laurent sur le balcon du troisième étage de l'hôtel dont il voyait les dalles à six mètres au-dessous de lui.
76 DACOLARD ET LOIN
Il resta là, pendant quelque temps, absorbé dans une profonde rêverie, cherchant à travers les arbres du jardin à découvrir la robe blanche d'Émilienne.
Tout à coup, à sa gauche, près de lui, il s'entendit appeler par son nom.
— Monsieur Dalissier ! faisait une voix qui s'efforçait d'être entendue tout en ménageant les intonations.
Laurent tressaillit et regarda vivement de ce côté. Dans la même maison, à la fenêtre de l'appartement contigu au sien, un grand gaillard fumait tranquillement sa pipe. Dès qu'il se fut retourné, cet homme lui fit en souriant un petit signe de tête amical. Il reconnut Torin.
— Approchez donc, que nous causions un peu, fit l'agent de police.
Laurent passa dans la seconde pièce et put converser sans trop de difficulté avec son voisin.
Celui-ci lui apprit que depuis le matin il avait loué, sur l'indication de Moule, cet appartement qui se trouvait vacant.
— C'est pour vous prêter main-forte au besoin, ditil. Aussi vous n'aurez qu'à faire un signe ou à appeler, je serai là, moi ou un camarade. Tachez que ça marche un peu, et que nous ne nous embêtions pas trop.
La nuit commençait à tomber; ils se dirent adieu.
— Bonne chance, collègue ! fit Torin.
Laurent rentra dans l'appartement. Il alluma une bougie et se mit à rêver ; puis, comme la nuit était
tiède et sereine, il retourna à la fenêtre et laissa errer ses regards sur le jardin et sur l'hôtel Sucbapt.
Bientôt, dans la demi-clarté du crépuscule, il aperçut, sur le balcon du dernier étage de l'hôtel, une femme accoudée comme lui à la balustrade. Cette femme paraissait regarder de son côté avec une sorte d'impatience et d'anxiété. Il se demandait qui ce pouvait être, quand tout à coup les confidences de Moule lui revinrent à l'esprit.
— Mariette ! pensa-t-il; oui, c'est elle... elle attend son prétendu !
Il rentra vivement, ferma la fenêtre et se coucha sur le matelas qui composait l'unique lit de l'appartement.
Le lendemain, vers huit heures, on frappa à la porte. C'était Lubin.
— Ce n'est pas dommage, dit Laurent. Je commençais à m'ennuyer de croquer le marmot...
— Je n'ai pas pu venir plus tôt, dit Lubin. Je me suis procuré et j'apporte les outils dont nous avons besoin.
En parlant ainsi, il déposait dans un coin de la chambre un sac de cuir contenant de la cire à relever des empreiiites, un trousseau de crochets et de fausses clefs, des pinces, un ciseau à froid, plusieurs limes, deux couteaux-poignards, et enfin une corde à nœuds de sept à huit mètres, en soie, d'un tissu si serré que, tout en étant capable de supporter le poids d'un homme, elle pouvait aisément se fourrer dans la poche d'un paletot. Il était allé prendre ces engins rue
7S DACOLARD ET LUBIN
Vitruve, au faubourg Saint-Antoine, dans un réduit, connu de lui seul, qui lui servait d'arsenal et dont il pouvait faire, en cas pressé, un refuge.
— Diable! il paraît que ça va chauffer, dit Laurent en voyant cet étalage.
— Je l'espère, fit Lubin. Mais d'abord, j'ai pensé que vous aviez faim, et j'ai commandé, au café voisin, un déjeuner qu'on va nous apporter et qui nous dédommagera de l'ordinaire de la Conciergerie.
En effet, dix minutes après, ils étaient assis devant un excellent déjeûner auquel ils firent largement honneur tous deux.
— Et maintenant, causons affaires, si vous voulez bien, dit Lubin.
— Avec plaisir, mon oncle, fit Laurent d'un air de bonne humeur.
— Je vous ai parlé, mon cher neveu, d'une opération magnifique , et vous ne tarderez pas à vous convaincre, j'espère, que je ne l'ai pas surfaite... C'était déjà prêt il y a quinze jours, sauf le coup de fion que je m'en vais donner, — lorsque je me suis laissé détourner par cette niaiserie de la rue Saint- Gilles, et cela, par la faute de mon associé que j'attendais et qui ne venait pas. . • Mais, qu'il vienne ou non, maintenant ça m'est égal; c'est vous qui profiterez de l'affaire. . Et même, comme je vous le disais, je ne veux plus travailler qu'avec vous...
— Merci. On n'est pas plus aimable. Mais de quoi s'agit-il ?
— Il s'agit tout simplement, dit Lubin, de dévaliser l'hôtel d'un des plus riches banquiers de Paris.
— Bah ! . . . et où est-il, cet hôtel ?
— Venez.
Lubin, conduisit Laurent vers la fenêtre, et, lui montrant l'hôtel Suchapt :
— Voici, dit-il. Il y a dans celte maison des tas de jaunets et de faffiots qui ne demandent qu'à se laisser soulever. Et ce n'est pas la mer à boire, comme vous voyez : d'ici on plonge sur le balcon. . .
— Oui, mais cet hôtel n'est pas désert; il doit être gardé. . .
— Sans doute, mais j'ai des intelligences dans la place.
— Ah bah ! fit Laurent en affectant la surprise.
— Rentrons, dit Lubin. Je vais vous conter cela.
Lubin referma la fenêtre, fit asseoir Laurent et prit en face de lui l'attitude grave et réfléchie d'un homme qui va commencer une démonstration.
— Dans aucune affaire, dit-il, on ne doit s'aventurer légèrement ; à plus forte raison dans celle-ci, qui est d'une importance exceptionnelle. Donc, procédons par ordre. Il est bon, d'ailleurs, que nous examinions et préparions ensemble l'opération actuelle : Cela vous mettra au courant de mon système, qui n'est pas mauvais, je ne crains pas de m'en vanter.
80 DACOLARD ET LUB1N
— Mon cher Lubin, dit Laurent d'un air railleur, je n'aime pas les préliminaires.
— Veuillez m'appeler votre oncle ; c'est convenu.
— Soit! mais pour Dieu! au fait.
— Voici : d'abord, il ne s'agit pas de nourrir des poupons qui n'en valent pas la peine : première condition. Or, ici, à quoi nous attaquons-nous? A Tune des premières maisons de banque de Paris. C'est un fait constant. Tout le monde a entendu parler de la maison Suchapt.
— Pour mon compte, connais pas, fit Laurent.
— On voit bien, mon cher neveu, que vous avez tristement végété à Villaine, et que vos opérations commerciales n'ont jamais pris une grande extension. La maison Suchapt fait, bon an mal an, quinze millions d'affaires, et le chef de ladite maison, si la fantaisie lui prenait de liquider en ce moment, se trouverait à la tête d'un actif net de six millions : c'est gentil,
— Comment sais-tu cela?
— Je le sais, mon neveu, et je vous expliquerai tout à l'heure comment je l'ai appris. Par conséquent, quand là-bas je comparais la maison Suchapt à une succursale de la Banque de France, je ne commettais aucune exagération. Mais les caisses des meilleures maisons, j'en ai l'expérience, ne sont pas toujours les mieux remplies : parfois, on est allé verser le trop plein en compte courant à la Banque; parfois, une grosse échéance est survenue qui a fait un lavqge
complet... Que vous vous présentiez alors, place nette, pas un radis ! L'affaire est ratée ! Or, je ne m'accommoderais pas d'un pareil mécompte.
— Ni moi non plus, dit Laurent.
— Donc, continua Lubin, il faut arriver quand les eaux sont hautes.
— Et comment le savoir ? demanda Laurent qui, depuis un instant, paraissait prendre intérêt à ces explications.
— C'est quelquefois difficile, dit Lubin ; ici cela va tout seul. Et vraiment dans cette affaire, il semble que toutes les difficultés s'aplanissent d'elles-mêmes, j'en suis presque effrayé... Toujours est-il qu'avant de me faire réempoigner par Moule.,, (je ris delà figure qu'il va faire en ne me voyant pas revenir)... j'avais déjà posé des jalons. Sous prétexte de cédera Suchapt un brevet pour la fabrication des chapeaux en caoutchouc, je m'étais présenté dans ses bureaux; histoire d'examiner le local et le personnel. Suchapt n'a pas voulu de mon brevet, bien entendu. Mais tout en bavardant, j'avais pu me rendre compte de la disposition des lieux : ily a deux caisses, l'une, la grosse, dans le cabinet de Suchapt; l'autre, une petite caisse courante, dans le bureau, sous la surveillance de Roquin.
— Qu'est-ce que c'est que Roquin ? demanda Laurent.
— Le principal employé, une vieille bête, dont on peut tout tirer : je vous le ferai voir tout à l'heure.
82 DACOLARD ET LlBIN
Sous ses ordres sont placés deux expéditionnaires, sortes de machines, et un garçon pour les courses. Tout cela honnête ; je ne parle pas du patron qui ni' a fait l'effet d'un filou. Reste à savoir comment les deux caisses sont gardées la nuit, et par qui; je me charge de cette exploration. De même, nous examinerons ensemble par quelle voie, en partant d'ici (car c'est ici notre point de départ), on peut arriver au cabinet et au bureau de Suchapt. L'essentiel, en ce moment, est de nous fixer sur les prochaines rentrées de fonds afin de ne pas rater quelque occasion excellente, et de savoir au juste quel temps nous avons devant nous, Occupons-nous de cela sans retard. En disant ces mots, il se leva.
— Où allons-nous? demanda Laurent.
— Prendre un peu l'air, mon neveu, faire une légère promenade; après quoi nous dînerons rue Xeuve-Coquenard, au café Maltais, où nous sommes sûrs de rencontrer Roquin.
Ils sortirent. Tout en se promenant, Lubin continua de développer son plan, et il raconta comment, sous prétexte de céder son fameux brevet, il avait fait connaissance avec le caissier de Suchapt.
— Tous les soirs, dit-il, il vient à sept heures orendre sa demi-tasse au café Maltais; je me charge de le faire jaser.
À sept heures précises, en effet, comme ils achevaient de dîner, ils virent Roquin entrer au café et s'installer à sa place habituelle. Lubin s'approcha de
lui et se mit à l'entretenir de la cession de son brevet: cette cession était-elle donc impossible? |l
— 'N'y comptez pas, dit le vieil employé. M.Suchapt n'a pas de confiance dans l'affaire, et il n'en veut entendre parler à aucun prix.
Lubiii baissa tristement la tête, et il se mit à déplorer le sort des inventeurs.
— Que vous êtes heureux, vous autres employés ! dit-il; d'abord, vous n'avez rien à faire.
— Comment! rien à faire. . . s'écria Roquin presque scandalisé,
Et il se mit à détailler tout le travail et toute la responsabilité dont il était chargé.
On sait avec quelle complaisance le bonhomme s'étendait sur les opérations de la maison Suchapt; il n'en omit aucune. Lubin ne le quitta qu'après avoir appris de lui que Suchapt devait toucher de la Ville, le 30 juin prochain, 300 et quelques mille francs pour indemnité d'expropriation. . .
Le vieux bandit eut peine à dissimuler sa joie à l'énoncé d'un pareil chiffre.
— Trois cent mille francs! répétait-il à Laurent, en revenant avec ce dernier rue du Faubourg-Poisson- Jj nière, quelle aubaine! Mais c'est un enchantement que \\ cette affaire! Le trente juin? il faut par conséquent que nous fassions le coup dans la nuit du trente au premier. Or, nous voici au onze. C'est bien! Nous avons le temps. ..
Laurent, pour jouer convenablement son rôle, de-
vaifc, dans cette circonstance, quitter le ton gouailleur avec lequel il avait accueilli jusqu'à ce jour les communications de Lubin. Ce chiffre de trois cent mille francs parut l'émerveiller et exciter au plus haut point la convoitise,
— C'est splendide! c'est à n'y pas croire! faisait-il en se promenant avec animation dans le petit appartement de la rue du Faubourg-Poissonnière.
— N'est-ce pas ? s'écria Lubin triomphant. Moi aussi j'en suis comme ébloui. Je savais bien qu'il y avait ici un rude coup de filet à faire, mais je n'aurais jamais osé espérer. . .
— Écoute ! dit Laurent en s'arrêtant devant Lubin et en lui jetant un regard, sombre et soupçonneux : tout à l'heure tu disais que c'était trop beau, que tu en étais presque effrayé; moi, je n'en suis pas effrayé, mais je suis de ton avis : c'est trop beau, et ça marche trop facilement !
— Qu'entendez-vous par là? fit Lubin.
— Tu sais ce que je veux dire. Mais fais-y attention ! Si c'est un piège, cela n'ira pas aussi aisément que tu crois : je suis sur mes gardes. Et si le hasard voulait que ton habileté l'emportât, je trouverais toujours bien le moyen et l'occasion de te tordre le cou. Réfléchis-y : tu joues gros jeu !
— Bon ! fit Lubin en riant ; si ce n'est que cela qui vous tracasse, mon neveu, nous n'aurons jamais maille à partir ensemble. Dans trois semaines, quand vous aurez votre part, c'est-à-dire cent cinquante mille
francs, au lieu de me chercher noise, vous me remercierez.
— Ça suffit. Maintenant, continue.
— En effet, cela vaudra mieux que de perdre notre temps en soupçons et en chicanes. Donc, poursuivit Lubin, nous voilà fixés sur l'importance de l'affaire et sur le moment de l'exécution : mais ce n'est rien : il faut arrêter jusque dans ses moindres détails notre plan d'attaque, après quoi nous songerons mdérivatif... Ça vous semble drôle ce mot-là? Je vous expliquerai tout à l'heure ce que cela veut dire. Sachez seulement que j'ai trouvé pour notre affaire un dérivatif excellent, qui m'a servi l'année dernière, et qui n'est pas usé pour cela. . . Mais voyons d'abord le plan d'attaque. Et, à ce propos, laissez-moi vous conter une petite histoire qui a son intérêt en ce qu'elle montre comment les affaires naissent souvent Tune de l'autre.
Il y a environ un an, je flânais dans la banlieue de Paris, seul, sans projet en tête, mais tout disposé à accueillir la première affaire que le hasard me ferait rencontrer. J'arrivai ainsi à Batignolles, rue Cardinet. . . Vous ne connaissez pas la rue Cardinet?
— Non, dit Laurent en s'efforçant de contenir son émotion.
— C'est une longue et assez vilaine rue. Il était quatre heures après midi; la faim commençait à se faire sentir. J'entrai dans une petite boutique de marchand de vin restaurateur; je me fis servir un modeste dîner. Tout en mangeant, j'observais et j'écoutais autour de
moi. La table où j'étais assis touchait au comptoir. Sur la banquette de velours étaient assises deux femmes : — Tune, la patronne de rétablissement ; — l'autre une espèce de grosse tille laide et sotte. Elles causaient. Je me doutai qu'il pouvait y avoir quelque profit à tirer de leur conversation, et, sans en avoir l'air, je prêtai l'oreille. . .
La grosse fille servait chez une honnête dame du voisinage ; cette dame était veuve, elle vivait seule, triste et retirée; elle jouissait d'une modeste aisance; elle eût été heureuse sans un garnement de fils qui s'était séparé d'elle depuis deux ou trois ans, et qui venait périodiquement lui faire des scènes, lui demander de l'argent, bref, qui l'abreuvait d'amertume et de chagrin. Mariette c'est le nom de la servante était en train de* raconter à l'autre femme une de ces scènes qui avait eu lieu la veille au soir. Sans savoir précisément à quoi tout ceci me conduirait, je resta là, une bonne heure, immobile; puis, je me levai, je m'approchai galamment du comptoir et je trouvai moyen de nouer un bout de conversation avec ces deux intéressantes créatures.
Le lendemain, je reviens. Mariette est encore là. Elle recommence à gémir sur le sort de sa maîtresse et sur les écarts de ce fils dénaturé. Je me mêle à l'entretien, et j'approuve ce que vient de dire cette brave fille ; je blâme sévèrement les mœurs du jour.
En devant à tout cela, j'avais déjà entrevu une
excellente affaire. Aussi les jours suivants, je me rendis exactement à mon poste. Mariette, non plus, ne manquait pas de venir, et déjà une causerie familière s'était établie entre nous trois.
Je m'étais donné pour un petit rentier veuf, sans enfants, sans autres parents que des neveux éloignés ou des cousins inconnus, et qui n'eût pas été fâché de partager ses quatre mille francs de rente avec une brave fille honnête, sage, aimante, toute remplie de qualités ; ledit partage flanqué, bien entendu, d'une union légitime. J'avais conté ces fariboles un peu au hasard et dans Tunique but de me donner une contenance vertueuse et intéressante. Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que Mariette les avait prises au sérieux : elle rougissait et se troublait en me voyant; elle me jetait à la dérobée des regards à fendre l'âme. J'avais, tout laid et chétif que je suis, soulevé les passions de * cet ange ! Certes, jamais une femme ne m'a rendu rêveur, et s'il eût dû s'en rencontrer une qui opérât ce prodige, ce n'eût pas été l'affreux laideron que j'avais là sous les yeux. Mais cette passion s'accordait trop bien avec mon projet pour que je ne fisse pas semblant d'y répondre. Je fis entendre à Marieile,par des regards non moins expressifs que les siens, qu'elle réalisait mon idéal et que j'étais tout disposé à le lui prouver. Le résultat de tout ceci fut qu'une certaine entente s'établit entre elle et moi, à l'insu de la patronne du cabaret, et que ma bien-aimée, désireuse de savoir comment j'exprimais les sentiments dont je
DÀCOLÀRD ET LDBIN
semblais pénétré, finit par m'accorder de timides rendez-vous hors de l'établissement. . .
On se figure avec quelle émotion Laurent écoutait ce récit : il attendait avec une impatience fiévreuse que Lubin en arrivât à l'assasinat; et cependant il n'osait ni le presser, ni lui adresser aucune question.
Tout à coup Lubin, regrettant sans doute de s'être si fort avancé, s'arrêta.
— Mon cher neveu, dit-il, je m'aperçois que je vous raconte là des choses inutiles. . ,
— Au contraire, fit Laurent, je t'assure, mon cher Lubin, que tu m'intéresses énormément.
— Non, ces détails sont étrangers à notre affaire. 11 suffit que vous sachiez qu'à la suite d'un événement. . . qui a fait quelque bruit, j'ai cessé de remettre les pieds dans ce cabaret, et que j'ai abandonné Mariette à son fol amour.
Or, depuis longtemps je ne songeais plus à tout cela, quand, il y a environ six: semaines, passant dans la rue des Petites-Écuries, il me semble reconnaître mon ange de la rue Cardinet. Je m'approche : en effet, c'est elle; mais encore plus laide qu'autrefois! On accident lui est arrivé depuis que nous ne nous sommes vus, et elle a le visage coupé en deux par une horrible cicatrice. N'importe : je la salue, je fais l'empressé, le galant; je lui dis que je suis trop heureux de la retrouver, que je l'ai cherchée inutilement, bref, que je suis toujours dans mes dispositions de l'an dernier. Elle est au comble de la joie. Nous eau-
DÀCOLAUD ET LUjBIN
sons. Elle me conte ses malheurs. Elle finit par me dire qu'elle a une excellente place, rue du Faubourg- Poissonnière, hôtel Suchapt, où elle est heureuse comme le poisson dans l'eau. Ce nom de Suchapt me fait dresser l'oreille. L'idée de faire un coup magnifique me vient. Pour cela je renoue mes relations avec Mariette. Je lui dis que notre mariage, par suite de circonstances que je déplore, ne saurait avoir lieu avant deux ou trois mois; mais que d'ici là je ne veux pas être privé du plaisir de la voir, et que je vais me loger à proximité de l'hôtel Suchapt. Voilà, mon cher neveu, comment j'ai été amené à prendre l'appartement où nous sommes, et d'où le regard plonge sur le balcon supérieur de l'hôtel en question. Mariette a sa chambre sur le balcon; Dieu sait combien de fois elle y vient dans la journée et surtout le soir, levant vers cette fenêtre des regards noyés de tendresse ! En ce moment, elle me croit à la campagne, et elle attend mon retour. Quelle joie, pauvre petit cœur, quand elle va me voir reparaître! Il est près de minait; mais je suis sûr qu'elle veille toutes les nuits dans cette attente... Tenez, ajouta Lubin en se dirigeant vers la fenêtre, venez un peu avec moi, en ayant soin de ne pas vous montrer; je n'aurai qu'un léger appel à faire et vous la verrez paraître.
11 ouvrit la croisée, se pencha légèrement sur la rampe, et toussa à deux reprises.
90 DACOLARD ET LIBIN
La nuit était calme. A l'appel de Lubin, une des fenêtres du balcon, la plus rapprochée, ne tarda pas à s'ouvrir avec précaution ; puis, une silhouette de femme parut. C'était Mariette. Elle leva la tête vers Lubin.
— C'est vous, monsieur Croisillat? dit-elle à voix basse.
— Oui, ma chère demoiselle Mariette, répondit Lubin sur le même ton, c'est moi ; je suis revenu ce soir seulement... trop heureux de me rapprocher enfin de vous... Oh! combien j'ai maudit, depuis quinze jours, les affaires qui me retenaient à la campagne !
— Vous n'êtes donc pas seul dans votre appartement !
— Mais si, mademoiselle.
— C'est que j'ai aperçu hier soir, à la place où vous voilà, quelqu'un. . . Ce n'était pas vous. . .
— Non, c'est un mien parent à qui j'avais donné rendez-vous ; mais je n'ai pu arriver à temps et il est reparti. . .
Lubin se mit alors en devoir de jurer à Manette que tout en s'occupant de ses affaires, il n'avait pas cessé un instant de songer à elle.
DACOLARD ET LUBIN <H
— Est-ce bien vrai, monsieur Croisillat? fit Mariette en minaudant.
— En doutez -vous? ne savez-Vûus pas combien je vous aime?. . . Vos traits sont gravés dans mon cœur.
— Oh! ne parlons pas de mes traits... Je suis affreuse.
Lubin n'eut pas de peine à lui prouver qu'elle était charmante, et que cette cicatrice par laquelle elle se prétendait défigurée ne faisait que donner plus de piquant à sa physionomie.
Le marivaudage continua; et Lubin, après avoir reçu la promesse qu'on consentirait bientôt à couronner sa flamme, c'est-à-dire à l'épouser, demanda à Mariette si on continuait à lui témoigner dans l'hôtel Suchapt les égards qu'elle méritait à tant de titres.
— Oh ! oui, dit-elle; je n'ai pas à me plaindre, tant s'en faut.
Lubin émit quelques doutes, et demanda, sur les personnes qui habitaient l'hôtel et particulièrement sur la famille Suchapt, des renseignements que Mariette ne se fit aucun scrupule de lui donner* De ces indications il retint avant tout celles-ci : Mme Suchapt et sa fille partaient le lendemain pour leur campagne de Puteaux, où elles resteraient toute le semaine. Suchapt irait les rejoindre ; il reviendrait tous les matins à Paris pour ses affaires, et repartirait tous les soirs, comme il avait l'habitude de faire, pendant l'été... Le fils de la maison, Emery Suchapt, rentrait rarement à l'hôtel : ce jeune homme menait
une existence désordonnée ; il s'était lié avec une femme du demi-monde qui l'entraînait dans des dépenses folles : déjà Sucliapt père avait adressé à cet égard de sévères observations à son fils, qui s'en était moqué : de violentes scènes de famille avaient eu lieu et ne tarderaient sans doute pas à se renouveler ; Mme Sucliapt et sa tille avait inutilement essayé de ramener Emery : elles étaient très-inquiètes. . •
— Tout cela finira mal, dit Mariette.
— C'est plus que probable, répliqua Lubin.
— Pourvu, mon Dieu ! que cela n'aille pas jusqu'à la terrible extrémité dont j'ai été victime l'an dernier. . .
— Ah? oui. je sais, ma pauvre demoiselle Mariette. . . . votre accident de h rue Cardinet. . .
— C'est que, voyez-vous, ce jeune homme paraît presque aussi dépravé et aussi scélérat que ce monstre de Laurent Dalissier.
— Dame! aujourd'hui la jeunesse ne vaut pas grand'chose, c'est certain, fit Lubin. Mais il ne faut pas vous alarmer ainsi. Tous les jeunes gens, même débauchés, ne sont pas des Dalissier, Dieu merci ! D'ailleurs, avant que cet Emery Sucliapt en arrive là, j'espère bien vous avoir soustraite à ses coups. C'est même une raison de plus, chère Mariette, pour que vous ne me fassiez pas trop languir et que vous consentiez bientôt à m'aceorder votre main. . .
Les tendres épmehements recommencèrent ; et Lubin se plaignit d'être trop éloigné de son idole, —
delà distinguer qu'à peine dans l'ombre de la nuit, — de ne pouvoir que très-difficilement communiquer avec elle : à tout prix il voulait s'en rapprocher. !
— Y songez-vous ? fit Mariette effrayée.
— Certainement j'y songe. D'ici, au moyen d'une corde, d'une échelle, peu importe, je puis descendre sur votre balcon.
— Ah ! mon Dieu ! . . . gardez-vous-en bien.
— Pourquoi ?
— Vous risqueriez de tomber, de vous tuer.
— Croyez-vous que je ne sois pas prêt à braver la mort pour vous?
— C'est de la folie, non, je vous en prie, monsieur Croisillat. . . Et puis. ..
— Et puis quoi ?
— C'est que. . . il ne serait par très convenable. . .
— Oh ! Mariette, que dites-vous là? Ne savez-vous pas combien mes intentions sont pures ?
— Sans doute, sans doute, mais encore.. .
— Vous n'ignorez pas que mon respect pour vous est aussi grand que mon amour.
— Et si quelqu'un vous apercevait, vous surprenait près de moi ? . . .
— Vous seriez compromise ? Eh bien ! tant mieux. Oui, au inoins cela vous engagerait un peu, je craindrais moins de vous voir m'échapper.
— Non, monsieur Croisillat, je vous en prie,
— Bonne nuit, et à demain, cher ange?
Lubin referma la fenêtre.
— Ah ça, dit Laurent, pourquoi diable vas-tu famuser à descendre sur ce balcon ? Au moment de l'exécution, très-bien, je comprends ça. . .
— Eh non! dit Lubin, ça ne suffit pas. Il faut d'abord préparer notre entrée... pourvu que je n'aille pas me casser le cou ! Si je pouvais envoyer un autre à ma place.
— C'est impossible. C'est toi que Mariette aime, qu'elle adore.
— Oui c'est flatteur!... Enfin, il n'y a pas à reculer; je m'attacherai solidement... Et puis, ce n'est pas tout que de frayer la voie, il faut encore dresser le plan.
— Le plan de quoi ?
— De l'hôtel, parbleu! Quand nous serons sur ce balcon, si nous ne connaissons pas la disposition intérieure, nous serons bien avancés! Il faut que tout soit noté, jusqu'au moindre recoin... J'avais déjà commencé . . .
— C'est donc cela, dit Laurent, que j'ai trouvé ici, dans ce tiroir, une espèce de plan?
— Ah ! vous avez fouillé?
— Dame ! je n'avais rien de mieux à faire. . .
— Oui, c'est cela. . . mais c'est incomplet, informe. Je me charge de terminer ce plan. Ce n'est pas tout. Il y a quelque chose d'aussi pressé à faire.
— Quoi donc?
— Il faut étudier et préparer le dérivatif. Laurent ne comprenait que trop le sens de ce mot
DACOLARD ET LUBLV 95
que Lubin venait de prononcer pour la deuxième fois. — Dérivatif, — cela avait je ne sais quelle vilaine odeur de pharmacopée et de médecine : c'était ridicule. Et pourtant, en l'entendant prononcer, il frissonna. Il se rappela sa lutte et ses angoisses si récentes : la justice se ruant sur lui, poussée par une impulsion mystérieuse; ces preuves surgissant, éclatant à chaque pas; sa stupeur, son désespoir... et enfin cet arrêt obtenu par miracle... Néanmoins il sourit.
— Mon cher Lubin, dit-il d'un air railleur, tu me fais l'effet d'un vieux pédant. Tu professes trop. Parce que je suis un peu plus neuf que toi dans la carrière (et je n'en suis pas fâché, je te le déclare), tu prends avec moi des airs de pédagogue. Il serait de bon goût, vois-tu, de laisser cela de côté. Allons au fait, sans tant tourner.
— Au fait! fit Lubin piqué. Oui je comprends. Eh bien, soit! je vous prends au mot; allons-y directement au fait! Eh! mon Dieu, rien de plus simple, n'est-ce pas? il ne nous faut qu'une échelle, une simple corde même.
— Sans doute, dit Laurent.
— Nous descendons sur ce balcon.
— Pour moi, c'est la moindre des choses ♦
— Nous étranglons Mariette.
— Je n'y vois pas d'inconvénient.
— Nous descendons au second, puis au premier, et à chaque individu qui se rencontre, maître ou domestique . . . pan ! à l'ombre !
9ê DACOLARD ET LUBIN
— Je le veux bien, fit Laurent.
— Nous arrivons au cabinet de Suchapt, à ses bureaux, continua Lubin : si quelqu'un veille là.., même formalité; et alors, nous crochetons les caisses, nous faisons des pesées... bref, nous empochons la monnaie; nous revenons sur nos pas Le lendemain matin, avant qu'on se soit aperçu de l'équipée, nous avons déguerpi, laissant la police, la justice, les éclopés et les badauds se débarbouiller comme ils l'entendront.
— A la bonne heure ! s'écria Laurent, voilà manœuvrer.
— Oui, fit Lubin, voilà manœuvrer ; mais, deuxjours après, pendant que nous sommes en train de fricoter avec l'argent du banquier, Moule ou quelqu'un de ses pareils survient, qui nous pose la main sur le collet et nous emballe pour la Préfecture.
— Comment ! pour la Préfecture! fit Laurent. Ah ça ! plaisantes-tu ? Et pourquoi veux-tu ?. . .
— J'ai dit deux jours, interrompit Lubin; je suis vraiment bien bon; c'est vingt-quatre heures qu'il fallait dire, et encore î
— Mais enfin pourquoi la police se mettrait-elle ainsi sur nos traces? pourquoi nous atteindrait-elle si facilement?
— 0 jeunesse, jeunesse! s'écria Lubin, que tues belle, mais que tu es imprudente? Pourquoi? mon neveu. .. Parce que la police, si rien ne la distrait, verra tout de suite d'où vient l'escalade. . . D'ici, de
DACOLARD ET LUB1N 97
cet appartement : c'est manifeste. Qui habitait là, et qui n'a pas reparu? Un nommé Croisillat, , . . faux nom ! . . . avec son neveu, . . . quelle blague ! Deuxdrôles dont on a le signalement. Allons vite? en route! les limiers font leur office. . . Autant de soupçonnés, autant de pris, rappelez-vous ça, mon neveu, et en un tour de main ou de cadran, c'est fait!
— Diable !.. Mais alors, fit Laurent, quel moyen vois-tu donc ?
— Eh! parbleu, le moyen dont je parlais tout à Tlieure et dont vous avez SDuri, avant même de le comprendre.
— Le dérivatif?
— Sans doute. Je n'avais que vingt-deux ans quand j'ai trouvé cela, et j'en suis fier ! Mais tous les tempéraments ne sont pas les mêmes. Vous autres, qui avez le sang chaud, il vous faut de l'action à tort et à travers : vite ! escaladons, tuons, pillons, quitte à s'en tirer ensuite comme on pourra. Moi, je ménage et je protège la retraite; j'assure l'avenir, et souvent je le fixe. Oui, je le fixe ! répéta Lubin s'animant. Et c'est si vrai, que le premier innocent sur lequel j'ai opéré a été condamné à vingt ans de fers; il en a fait seize à Brest, où j'ai été le rejoindre pour mon affaire de Villejuif, et où je l'ai vu mourir de chagrin; j'étais devenu son compagnon de chaîne, son ami. Je lui ai fermé les yeux; et il me prenait à témoin de son in-
noeence : il ne pouvait, pardieu! pas mieux s'adresser !
Laurent avait à peine la force de se contraindre ; son cœur bondissait d'indignation et de dégoût
— Ah! ah! continua Lubin, vous ne riez plus, mon neveu ; cela commence à vous paraître sérieux... Cette idée, comme je vous disais, m'est venue à vingtdeux ans, à Nîmes, où je me trouvais, sortant de prison, à la suite d'une petite échappée de jeunesse. J'avais quelques sous en poche, et je m'étais offert les Arènes où l'on donnait des combats de taureaux, histoire de singer plus ou moins agréablement l'Espagne. J'entre, je vois ces braves gens, picadors, matadors, toréadors, asticoter de toutes les façons le taureau : l'animal furieux se précipite sur l'imprudent qui est à sa portée ; mais celui-ci lui a présenté un chiffon rouge, et, en même temps, crac! se détourne, relevant le chiffon, et l'imbécile de taureau, lancé à fond de train, passe outre... Plus loin, même manège, sans que jamais le stupide animal se lasse de prendre le chiffon rouge pour l'homme. . . Tout à coup je me dis : « Tiens ! mais c'est mon affaire ! Oui, pardieu!. . . » Et que de fois, depuis, mon cher neveu, j'ai présenté le chiffon rouge à la police, sans qu'elle se soit lassée de se précipiter dessus ! Quelquefois elle parvient à l'accrocher du bout de ses cornes... c'est le plus drôle ! elle le secoue, s'empêtre dedans, mugit, se démène, s'irrite, et déchire le malheureux chiffon en mille pièces. .. Moi, pendant ce temps,
j'ai gagné au large, et si par hasard je me retourne, celame fait bien rire !
— Oui, je comprends, fit Laurent avec un rire forcé c'est très-amusant; mais ici dans notre affaire, où estil ton dérivatif, ton chiffon rouge?
— Où?... mais il est tout trouvé, tout indiqué. Emery Suchapt.
— Le fils de la maison?
— Sans doute. Ce jeune homme est débauché, accoquiné à une drôlesse qui le gruge de la plus belle façon, criblé de dettes, aux abois ; dix fois peut-être il a fait payer ses dettes à son père ; mais enfin il a comblé la mesure, et celui-ci fait sa grosse voix, la maman implore timidement pour son chéri, la petite
sœur pleurniche dans un coin Dans cet état de
crise, tout est possible : le fils prodigue peut s'amender, et alors toutes ces tempêtes tombent à plat; ou bien le galopin s'obstine et fait la mauvaise tête, et je crois bien que c'est ici le cas. Tout à l'heure Mariette a comparé cet Emery à Laurent Dalissier.
— Laurent Dalissier... Qu'est-ce que c'est?
— C'est... un jeune polisson... qui a fait parler de lui il n'y a pas longtemps. Bref. Emery Suchapt ne cédant pas (et il suffit pour nous qu'il n'y ait pas de réconciliation avant le 30 juin), on peut admettre de sa part tous les écarts, tous les emportements, tous les crimes.
— Allons donc ! c'est ridicule ce que tu dis là, tous les crimes !
— Oui, tous! je me fais fort de lui composer son dossier de telle sorte qu'il n'y en ait pas de plus volumineux et de plus sanglant à la prochaine session des assises.
— C'est impossible! J'admets à la rigueur qu'Emery essaie de voler son père.
— Bon! il pénètre dans l'hôtel ou plutôt, comme il y atout accès, il s'y tient caché. 11 veille, la nuit, attendant le moment propice. Vers minuit ou une heure du matin, quand tout le monde est endormi, il sort de sa chambre, traverse les appartements, arrive au cabinet de son père...
— Non, dit Laurent, il n'y arrive pas, car un domestique l'a entendu, s'est levé et le fait fuir.
— Fuir? non pas, dit Lubin. Son parti est arrêté : il lui faut à tout prix de l'argent demain, sans quoi il est perdu. Il écarte le domestique, celui-ci résiste, va appeler... Yli! vlan! en deux coups de poignard il le refroidit,
— Et si c'est son père?
— Raison de plus, puisqu'il hérite ?
— Oh! c'est monstrueux! c'est invraisemblable! Un parricide !...
— Eh ! bien, quoi0... Quand donc en cominettrat-on, si ce n'est dans ces cas-là ? Il faut pourtant bien qu'il y en ait !
— Jamais la justice ne croira cela.
— Jamais ! lit Lubin avec une fierté dédaigneuse J'ai fait avaler à la justice un parricide dans les mê-
DACOLARb ET LUBÏN 101
mes conditions que celui-là, identiquement, et ceia pas plus tard que Tan dernier.
Ces derniers mots firent frissonner Laurent; cependant il reprit son air sceptique et railleur.
— Allons, dit-il, il paraît que c'est décidément une spécialité : M. Lubin fabrique les parricides... et vat-en ville.
— Vous croyez que je me vante?
— Je ne sais pas; mais si la justice te prend comme cela tes parricides à la douzaine, tu dois lui faire une remise ?
— Ecoutez! dit Lubin; avez-vous enteftdu parler de l'affaire de la rue Cardinet ?
— Non.
— Autrement dit affaire Dalissier !
— Pas davantage.
— Ah çà ! vous ne lisez donc pas la Gazette des Tribunaux ?
— Jamais.
— C'est un tort. Il faut la lire : on s'instruit.
— Eh bien ! quand je l'aurais lue, la. Gazette, qu'estce qu'elle m'aurait appris
— Que ce que je vous dis là, non-seulement est praticable, mais encore a été fait... avec un certain succès, je m'en flatte.
102 DACOLARD ET LUB1N
— Tu te flattes beaucoup. À propos, il me semble que tu m'as déjà parlé d'un nommé Dalissier. Est-ce que c'est le même individu ?
— Oui.
— Alors il a été condamné?
— Non. Je ne sais pas comment cela s'est fait.
— Et s'il n'a pas été condamné, c'est comme si tu n'avais rien fait. Tu peux toujours être recherché,
— Légalement, oui ; mais, en fait, on ne me recherchera jamais ; — d'abord parce que la police, malgré cet acquittement, reste convaincue que Dalissier est coupable; — ensuite, parce que, lui vînt-il quelque doute à cet égard, elle ne chercherait pas à l'éclaircir, de peur de compromettre son renom d'infaillibilité... Que voulez-vous? ces gens-là ont leur amour-propre... comme nous autres... Au surplus, j'ai si bien brouillé mes traces que je défie les plus malins de me pincer. Oh ! je puis dormir tranquille, allez!
Laurent parut réfléchir un instant.
— Tu as raison, dit-il, ton système n'est pas mauvais, et si nous parvenons à rappliquer ici avec autant de bonheur. . .
— Pourquoi pas? fit Lubin; pour moi, cela ne fait aucun doute. Les circonstances sont les mêmes, et il y a de plus cette considération que, si Dalissier a assassiné sa mère pour 10,000 francs et une mince succession, Emery Suchapt hésitera d'autant moins qu'il s'agira pour lui d'un héritage trente fois plus considérable.
DACOLARD ET LUB1N 103
— C'est juste, dit Laurent. Maintenant comment vas-tu t'y prendre ?
Lubin expliqua sur quels points devait porter le travail préparatoire :
L'hôtel d'abord : — Savoir au juste les dispositions de la famille à l'égard d'Emery, — quelles scènes avaient eu lieu ; — suivre exactement la situation, — la diriger, l'envenimer au besoin, de façon à lui donner, à la veille du crime, le plus haut degré de tension possible. Lubin se chargeait de cette partie : il avait accès dans l'hôtel, par Mariette d'abord, puis par Roquin, et même par Suchapt, qu'il continuerait à berner avec son brevet d'invention.
Puis, situation d'Emery : — quel était le chiffre de ses dettes ? — n'y en avait-il pas de particulièrement compromettantes ? — quelles étaient les échéances ? on avancerait ou on retarderait les poursuites. Du reste, on serait parfaitement renseigné à ce sujet, et même secondé par Samuel Richard.
— Diable ! interrompit Laurent en fronçant le sourcil, voilà un tiers qui met le nez dans notre affaire ; je n'aime pas cela.
— Oh ! soyez tranquille, dit Lubin; celui-là est solide et il a fait ses preuves.
— C'est égal, j'aimerais autant, s'il était possible, qu'il fût mis de côté. . d'autant mieux qu'il faudra lui donner une part.
— Oh ! très-légère : nous arrangerons cela. Quant à se passer de lui, il n'y faut pas songer ; il est pro-
bablement en relations d'affaires avec ce petit Suchapt.
— Et s'il n'y était pas ?
— Il s'y mettrait, soit en lui faisant quelque prêt à courte échéance, soit en achetant quelques créances contre lui, rien de plus facile.
— Et tu es certain qu'il ne nous trahira pas?'
— Quand je vous l'affirme ! Il y a dix ans que nous boulottons ensemble, sans qu'il y ait jamais eu entre nous le moindre nuage.,. Et tenez, voulez-vous une preuve ? C'est lui qui, l'an dernier, a fait protester un billet de quatre mille francs contre Dalissier la veille du jour où celui-ci devait assassiner sa mère.
— Oh ! alors. . . fit Laurent, c'est très bien.
— Il est vrai, ajouta Lubin, que dans l'instruction il a insinué que Dalissier n'était pas coupable ; mais parce qu'il savait que j'étais hors de danger et qu'il n'y avait aucun intérêt à faire condamner ce garçon.
— Bien, passons. Et après? Quel est mon rôle, à moi?
Le rôle de Laurent consistait à se donner le ton et l'allure d'un beau garçon, vif, ardent au plaisir, viveur, joueur; à se lier avec Emery, qui n'était rien moins qu'inabordable ; — à le surveiller et à le diriger de telle sorte que, le matin du premier juillet, les soupçons se portassent immédiatement sur lui.
— Diantre ! c'est de la besogne, fit Laurent.
— C'est vrai, mais vous en viendrez à bout; vous êtes intelligent, vous avez, quand vous voulez, un ton, un langage, des manières.. .
— Pleines de distinction, d'accord. Mais ça ne suffit pas. Pour être un beau garçon vif, ardent au plaisir, viveur, joueur, il faut de l'argent.
— Je vous en procurerai. J'ai encore quelques milliers de francs chez Samuel, et je ne saurais mieux les employer qu'à une opération de cette importance... Mais il est tard, fit Lubin en regardant la pendule qui marquait deux heures; assez causé pour aujourd'hui! Demain , il faudra nous mettre en campagne et travailler. Couchons-nous.
Le lendemain, Lubin déclara que ce qu'il y avait de plus pressé à faire, c'était une visite à Samuel Richard. 11 proposa à Laurent de l'emmener avec lui, pour le présenter dans la maison , et pour qu'il reçût directement les indications relatives à Emery Suchapt. Mais Laurent, qui ne voulait pas courir la chance d'être reconnu par l'usurier, refusa énergiquement, et Lubin partit seul pour la rue de la Sourdière.
Dès qu'il se fut éloigné, Laurent ouvrit la fenêtre et appela Torin. Celui-ci ne se fit pas attendre.
— Il y a du nouveau ? demanda-t-il.
— Non ; mais Lubin vient de sortir, et je ne serais pas fâché, pendant son absence, de dire quelques mots à M. Moule.
— Rien de plus facile ; il est ici.
En même temps, Moule se montrait à côté de Torin.
— Je suis à vous, dit-il ; allez m'ouvrir...
— Non pas! dit Laurent; c'est moi, au contraire
qui vais vous rejoindre. Lubin n'aurait qu'à rentrer et à nous trouver ensemble.
Un instant après, il avait rejoint Moule, et Toriri; était placé en vedette dans l'escalier.
Laurent se hâta de mettre l'inspecteur de police au courant de ce qui s'était passé depuis deux jours.
— Bravo ! s'écria Moule. Tout marche on ne peut mieux. Continuez à jouer votre rôle; il n'est pas difficile : votre associé ne vous a donné pour tâche que de vous lier avez Emery Suchapt, dont vous êtes depuis longtemps l'ami.
— Sans doute, dit Laurent, ce n'est pas difficile; mais je me demande à quoi tout cela servira.
— Comment! à quoi tout cela servira?...
— Oui. Les préparatifs de cette affaire sont la reproduction exacte des manœuvres employées contre moi Tan dernier; et, de plus, j'ai reçu de Lubin des confidences qui, si elles étaient consignées juridiquement, suffiraient à le perdre et à me réhabiliter...
— Eh bien?
— Eh bien i tout cela un de ces matins disparaîtra sans laisser aucune trace ; seul, j'ai pu recueillir ces paroles imprudentes de Lubin, et mon témoignage n'a aucune valeur...
— Oh! soyez tranquille, dit Moule, j'ai pris mes mesures, et c'est à peine si on aura besoin d'invoquer votre témoignage. Diantre ! les paroles de monsieur Lubin sont trop précieuses pour qu'on les laisse s'envoler ainsi.
— Qu'allez-vous donc faire ? demanda Laurent.
— Venez ici, dit Moule.
Il emmena Laurent à l'autre extrémité de la chambre, tout près du mur qui séparait cette mansarde de celle louée par Lubin.
— Vous devez bien penser, continua l'inspecteur de police, que ce n'est pas par pure fantaisie que j'ai loué ce petit appartement et que j'y ai installé Torin. Vous voyez ce mur qui sépare les deux appartements?
— Oui, eh bien ?
— Eh bien, Torin, qui n'aime pas à rester oisif, et qui, en sa qualité d'agent de police, est pourvu d'une certaine dose de curiosité, a éprouvé une vive tentation de savoir ce qui se passait chez son voisin de droite.
— Je comprends, dit Laurent.
— N'est-ce pas? fit Moule; vous auriez été pris, à sa place, du même désir. Il a donc très-proprement décollé le papier du mur... Tenez ! ici, fit Moule en levant une longue bande de papier qui ne tenait plus que par un côté; puis, il s'est mis à creuser, à fouiller, à déblayer avec la persislauce sournoise et acharnée d'un prisonnier qui veut pratiquer une évasion. La muraille n'est pas aussi corsée que celle d'un cabanon. Torin ne tarda pas à atteindre l'autre paroi du mur, où il rencontra un papier semblable à celui-ci ; il eût pu l'enfoncer brutalement, mais, comme il est homme de tact et d'expérience, il préféra y découper délicatement avec un canif une sorte de soupape qui s'ouvre
et se ferme à volonté, et par laquelle il peut observer, quand il lui plaît, les mœurs et les habitudes de son estimable voisin.
— Bien, dit Laurent. C'est une reproduction, faite à la hâte, des judas que vous m'avez fait voir à la Conciergerie.
— Mon Dieu, oui. Maintenant, ce trou est tamponné de chiffons. Nous allons les enlever délicatement, e+ vous pourrez, si le cœur vous en dit, jeter un coup d'œil chez votre ami.
Moule, en effet, enleva les chiffons l'un après l'autre, et, quand ce fut fait, Laurent put, en poussant avec une baguette le papier qui tapissait le fond de l'excavation, plonger la vue dans la seconde pièce de l'appartement de Lubin. Après avoir regardé un instant, il se retira, et l'inspecteur de police se mit à replacer les tampons.
— Vous voyez, dit-il; cette petite baie n'est pas élégante, mais elle a l'avantage de s'ouvrir et de se fermer sans bruit.
— Et elle permet, ajouta Laurent, non-seulement de voir, mais encore d'entendre ce qui se passe chez le voisin.
— Précisément entendre, insista Moule, et c'est à quoi je tiens le plus. Car, pour ce qui est de voir Lubin assis devant cette petite table, étiqueter des boulettes de cire sur lesquelles il aura recueill les empreintes des serrures de l'hôtel Suchapt, et limer des clefs et des crochets, cela ne m'intéresse que mé-
diocrement : d'ailleurs je serai renseigné par vous exactement et jour par jour sur ce que fait et trame ledit Lubin. Mais il y a autre chose, et j'espère bien, au moyen de cette ouverture, satisfaire à votre préoccupation de tout à l'heure, et faire recueillir et constater juridiquement tous les détails du vol et del'assassinat delà rue Cardinet.
Laurent tressaillit de joie.
— Et comment vous y prendrez-vous ? dit-il.
— Rien de plus simple, répondit Moule. Ecoutez... Vous avez pris jusqu'ici, d'après mon conseil, vis-àvis de Lubin une attitude de doute et de méfiance, qu'il a dû trouver toute naturelle et dont il ne s'est pas formalisé. Gardez cette attitude, accentuez-la même davantage, si vous voulez, mais sans exagération pourtant. Ainsi, tout en concourant aux préparatifs de cette affaire Suchapt, ayez l'air de garder une certaine réserve. Quand ces préparatifs seront complètement terminés, quand il n'y aura plus que le coup de pouce à donner, alors vous formulerez nettement vos hésitations, vos craintes. A un moment dont nous conviendrons, vous attirerez Lubin dans la pièce contiguë à celle-ci, vous feindrez de regarder toute cette entreprise comme un piège qui vous serait tendu; vous refuserez de vous y prêter et de concourir à l'action, à moins de gages réciproquement donnés. Vous payerez d'exemple en lui racontant de nouveau, et en entrant dans les détails les plus minutieux, votre prétendu du crime de YiUaino : vous ferez des révéla-
lions telles que, si ces méfaits n'étaient pas dus fictions, votre sort serait absolument à la discrétion de Lutrin. Après quoi, vous lui posez carrément la question : A toi maintenant ! il ne se fera pas prier. Mais prenez garde qu'il ne vous rende la monnaie de votre pièce, et qu'il ne vous raconte à son tour un crime imaginaire... ou périmé...
— Soyez tranquille, dit Laurent; c'est l'affaire de la rue Cardinet qu'il me faut. Il y a fait assez souvent allusion pour que je puisse l'exiger, celle-là et non pas une autre !
— En effet, il ne peut pas s'étonner de votre insistance. Maintenant, acheva Moule, vous pensez bien que je ne serai pas seul ici à recueillir les confidences de Lubin : un commissaire de police ou un juge d'instruction les notera à mesure qu'elles se produiront.
— A la bonne heur*! ,. . s'écria Laurent en serrant la main de Moule avec effusion...
Un instant après, il était rentré dans la mansarde voisine et attendait le retour de Lubin.
Lubin ne rentra que dans la soirée.
— Diable ! dit Laurent qui commençait à s'ennuyer, tu ne te gênes pas, tu as pris ton temps.
— Oui, mais je ne l'ai pas perdu, dit Lubin.
Et il raconta ce qu'il avait fait chez Samuel Richard :
« — Celui-ci l'avait reçu comme un vieux client, comme un camarade. En apprenant qu'il s'agissait d'un coup monté contre Suchapt, il avait souri: il n'aimait pas Suchapt, qui, dernièrement, en payant une dette d'Emery, l'avait appelé, lui Samuel, vermine. Quant à Emery, il se prêtait merveilleusement, il tendait le clos à toutes les suppositions malveillantes qu'on pouvait être tenté d'accumuler sur lui : débauché, joueur, perdu de dettes; — plus vicieux peut-être en apparence qu'en réalité, mais l'apparence suffisait; — accoquiné à une drôlesse qui l'exploitait scandaleusement...
« — Quant au passif d'Emery, en souffrance chez Samuel, il est respectable : une quarantaine de mille francs; mais rien à réchance du 30. N'importe, on en fera, des échéances : 1° renouvellement à cette date des anciens billets; 2° . . . (car ce brave Samuel est la complaisance même), nouveau prêt de dix mille francs, sollicité depuis plusieurs jours, échéance à deux ou trois mois, pourvu que les billets portent la signature de Lefort.
— Qu'est-ce que c'est que Lefort ?
— Un quart ou un huitièuie d'agent de change.
— Les agents de change n'apposent pas leur signature sur des billets <* ordre.
— Eh! justement c'est pour cela qu'on veut cette signature. Comme il est impossible à cet honnête
112 DACOLARD ET LOIN
jeune homme de l'obtenir; il la fabrique! Maintenant vous comprenez : le 30 juin Samuel est pris d'un léger doute, il va trouver Lefort : — « Est-ce bien à vous cette signature-là? » Lefort bondit de surprise et d'indignation... — « Qui a fait cela? — Emery Suchapt. « — Oh ! le malheureux.D — « Je vais déposer ces bilcc lets au parquet,» dit Samuel. Mais Lefort connaît les Suchapt père et fils ; Suchapt est son client, Suchapt est arehi-millionnaire :il offre de payer. Samuel refuse. — « H faut que ces infamies-là soient châtiées ! » Làdessus, il sort. Lefort court à l'hôtel Suchapt. . . personne I Le papa, la maman et la petite sœur sont à leur campagne à Puteaux, — le fiston remonte auprès de sa bien-aimée, rue du Golisée, 11. — Lefort court rue du Colisée. Explications : trouble, effroi du jeune viveur qui croit entendre dans l'escalier les bottes de la gendarmerie. Où fuir? où se cacher?... Eh ! parbleu! dans l'hôtel à papa, où Ton sait que nous ne mettons plus le pied depuis quelque temps, et où on ne viendra pas nous chercher; nous allons y passer la nuit, bien enfermé dans notre appartement d'autrefois. et demain nous aviserons. . .
— Tu crois, dit Laurent, que c'est là l'idée qui viendra à ce jeune homme ?
— Oui, d'autant mieux qu'il se trouvera là quelqu'un pour la lui souffler.
— Qui donc?
— Vous.
C'était, en effet, la tâche imposée à Laurent : se lier
avec Emery, le surveiller, le diriger. Laurent accepta. Mais il lui fallait de l'argent.
— J'en ai, dit Lubin : six mille francs, restant de ma masse, que Samuel vient de me remettre.
— Peuh! c'est maigre pour le rôle fringant que j'ai à jouer.
— Ça suffira, dit Lubin; en tout cas, Samuel ne me refuserait pas une avance youv une affaire comme celle-là où il a son intérêt.
Il fallait de plus que Laurent quittât la mansarde de la rue du Faubourg-Poissonnière.
— Dès aujourd'hui, dit Lubin, nous allons, mon cher neveu, vous louer et vous meubler un joli appartement à proximité de la rue du Colisée.
— Et des nippes? dit Laurent; les habits que j'ai sur le dos ne sont pas précisément ceux d'un viveur élégant.
— C'est vrai, fit Lubin, il faut absolument que vous en changiez . . . J 'aurais bien à peu près ce qu'il vous faut. . .
Il réfléchit un instant, parut hésiter, puis, prenant un parti :
— Oui, dit-il en regardant fixement Laurent, on peut se fier à vous.
— Dame! comme tu voudras. . . Cela m'est égal, . . A quel propos cette réflexion ?
— C'est que je n'ai encore fait pour personne ce que je vais faire pour vous.
— Bah! qu'est-ce que tu vas faire? Tu m'intrigues, vieux.
114 DACOLARD £T LUBIN
— Non, continua Lubin, même pour Dacolard... car lui c'était la nuit. . . et dans de toiles conditions que je le mettrais au défi de reconnaître la place. . . Mais vous, c'est différent : en plein jour. . . Beureuse-
ment, c'est entre nous à la vie à la mort, n'est-ce pas?
— C'est convenu. . . Seulement, je demande le mot de l'énigme.
— Vous l'aurez dans un instant.
Ils descendirent et prirent une voiture de place.
— Rue Yitruve, dit Lubin au cocher.
Puis, à Laurent, quand la voiture se fut mise en marche : — Voyez-vous, mon neveu, je vous con I dans mon capharnaùm... Je ne doute pas, Dieu merci! de votre loyauté, mais un mot de vous pourrait me perdre...
Sur la place de la Bastille, il rit arrêter.
Il descendit, entra dans une boutique et revint, un instant après, avec un panier de liqueurs.
— Ceci, dit-il à Laurent, payera tout à l'heure votre bienvenue.
Ils reprirent leur course, suivirent un instant le boulevard de Charonne , et passèrent , rue de la Réunion, devant le tripot où Lubin. Dacolard, Goussed'Ail sobriquet de François H; et d'autres
membres de la haute pègre s'assemblaient de préférence.
— Les nigauds! fit Lubin, ils n'y pieds qu'en tremblant ; mon arrestation les a
chés. Mais j'ai chargé le patron de leur dire qu'il n'y a pas de danger et que le vieux Lubin est toujours des bons!
Le fiacre prit à gauche une ruelle transversale, suivit pendant une trentaine de pas l'ancienne avenue Madame et arriva à l'entrée d'une de ces rues à moitié bâties qui avoisinent les fortifications...
Lubin congédia sa voiture et s'engagea à pied dans cette rue avec Laurent. Ils arrivèrent bientôt devant la claire-voie d'un petit jardin précédant une maisonnette habitée par d'honnêtes ouvriers, les époux Saunier. C'est dans cette maison qu'il avait loué une chambre où lui seul pénétrait et où il ne faisait que de courtes apparitions : il était censé, aux yeux de ses hôtes, voyager pour le commerce des vins et des eaux-de-vie, et faire un peu de contrebande.
Il présenta Laurent comme un de ses associés.
— Et voici, père Saunier, ajouta-t-il, quelques bouteilles de cordial qu'il a fait filer à la barrière à votre intention... En plein jour, au nez et à la barbe des commis, c'est fort, hein?
On but une rasade; puis Lubin conduisit son prétendu associé dans la petite chambre dont il était locataire et qu'il avait visitée l'avant-veille
Après avoir refermé soigneusement la porte, il lui fit voir un grand bahut tout rempli d'objets analogues à ceux qu'il avait apportés la veille rue du Faubourg- Poissonnière.
116 DACOLARD ET LOIN
— En voilà, j'espère, dit-il avec une sorte de fierté, des instruments de travail !
Il se mit à les étaler, et comme Laurent n'en comprenait pas le plus souvent l'usage, il le lui expliquait complaisamment. Tout cela entremêlé de réminiscences.
— Ceci, disait-il, m'a servi dans telle affaire, cela dans telle autre...
Laurent se donnait l'air sérieux et attentif d'un excellent élève qui s'efforce de profiter des leçons de son maître.
Bientôt Lubin s'interrompit.
— Nous perdons là notre temps, dit-il, nous avons là-bas tout ce qu'il nous faut en fait d'outils ; c'est de notre pelure qu'il faut nous occuper...
Il tira d'une commode une grande quantité de linge et de vêtements parmi lesquels il fit un choix.
— Tenez, dit-il, essayez-moi çà.
Laurent se mit en devoir d'échanger ses vêtements contre ceux qui lui étaient présentés. Lubin suivait attentivement du regard les détails de cette toilette.
— On dirait, ma parole d'honneur, fit-il, que ce pantalon a été coupé pour vous... Comme ça colle bien! Et ce paletot donc!... Au fait, je l'avais déjà remarqué... vous avez à peu près la même taille...
— Même taille... que qui? demanda Laurent.
— Que... bah! je peux bien vous le dire... que Dacoïard.
— Qui ça, Dacolard?... Tu m'as déjà cité ce nomlà... Ton associé dans l'affaire de Villejuif, je crois?
— Oui... et dans une affaire plus récente... l'affaire Dalissier.
Laurent frissonna.
— Et ces vêtements que j'ai sur le dos sont ceux de Dacolard ? dit-il.
— Mon Dieu, oui. Et même je puis vous l'avouer, ils ont été faits exprès pour cette affaire Dalissier. . . Il les portait.
— Misérable ! s'écria Laurent incapable de se contenir davantage.
— Comment! misérable...
— Oui ! tu me donnes ces habits tachés de sang. . , du sang de. . . Oh ! c'est horrible ! . . .
Tout à coup il s'arrêta et comprit son imprudence. Lubin le regardait avec des yeux étonnés.
— Oui, c'est ignoble ! continua-t-il. Tu veux me perdre, me faire arrêter dès mon premier pas dans la rue.
— Comment! vous faire arrêter?,..
— Parbleu ! Ces habits tachés de sang. . .
— Oh ! soyez tranquille, je les ai lavés moi-même, et je m'y entends !
— Ah ! n'importe, je n'en veux pas. On n'aurait qu'à les reconnaître à la coupe, à la couleur. . .
— Je vous répète que vous n'avez rien à craindre ; mais enfin, si . . .
— Donne-moi ceux que je viens de quitter, dit
118 DACOLARD ET LUBLX
Laurent en se déshabillant vivement ; ceux-ci me brûlent la peau?... Ah! c'est là ta prudence, ton habileté. . . Merci!.
Lubin s'excusa.
— Il n'y a pas de mal, dit-il ; et puisque ceci ne vous convient pas, sortons, nous allons passer au vestiaire.
Il remit tout en place, ferma la commode et l'armoire, et sortit avec Laurent par la rue Yitruve.
Le vestiaire dont Lubin venait de parler était une boutique sombre et basse de la rue des Enfants-Rouges, tenue par une dame Chanoisse. — La maison Chanoisse avait pour spécialité de vendre et de louer aux grinches et aux escarpes des nippes pour la plupart volées : on allait se piausser là, avant ou après une affaire. Dans un récent procès criminel, l'avocat général avait appelé cette boutique le vestiaire du crime. Ce mot de vestiaire avait plu à Mme Chanoisse, qui l'avait adopté. Elle disait : mon vestiaire ; les clients, eux aussi, disaient passer au vestiaire.
Laurent reconnut l'établissement aux vieilles défroques qui en tapissaient la devanture.
— C'est ça? fit-il ; il m'a l'air propre, ton vestiaire*.
— Patience ! dit Lubin ; vous allez voir.
Ils entrèrent. Lubin alla au comptoir où trônait la maîtresse du logis , — sorte de virago de soixante ans, à fair revêche, à la lèvre supérieure hérissée de poils, au menton barbu.
Cette luronne fit à Lubin son plus gracieux sourire.
— C'est toi, mon fiston? lui dit-elle. Qu'est-ce qu'il y a pour ton service?
— Il faudrait, dit Lubin en montrant Laurent, me nipper ce gaillard-là dans le dernier genre, tout ce qu'il y a de plus chocnosof ; et, avec ça, une malle assortie. Nous perchons pour un bout de temps dans le grand monde.
La marchande toisa Laurent d'un coup d'œil.
— Et c'est sûr? Tu réponds de ce mirliflor?
— Comme de moi-même...
— Ça suffit. Passe au magasin, Michel va Venfrusquiner ton amour... Un beau gars tout de même! fit-elle en suivant Laurent du regard.
Michel, le commis, étala ses plus belles marchandises, — tous effets évidemment volés.
— Ceci, disait-il, est un peu négligé, mais convient parfaitement pour les courses, pour une partie de campagne... Voici qui est plus relevé : tenue de ville . . . Cette autre coupe est peut-être sévère pour un jeune homme. . . En voici une autre qui a été mise à la mode, à la fin de Tété dernier, par M. de Burgy, mais qui est toujours très-bien portée,
Laurent choisit ce dernier vêtement, convaincu
120 DACOLARD ET LUBÏJS
qu'il allait porter la dépouille même de M. de Burgy. La toilette terminée, Lubin s'extasia en déclarait qu'il avait Pair d'un gentleman accompli : lui-même, stimulé par l'exemple, éprouva le besoin de se retaper un peu, et il fit emplette d'une grande redingote noire dont les pans lui battaient les mollets.
— Maintenant, filons1 dit-il.
Au moment où ils allaient sortir, une voiture s'arrêta à la porte et un individu d'une cinquantaine d'années, aux traits mâles et énergiques, à l'allure brusque et décidée, se présenta dans la boutique.
Lubin et lui se reconnurent et tressaillirent.
— C'est toi, Tantin ? fit le nouveau venu en fronçant le sourcil ; comment se fait-îl?... On m'avait dit que tu étais eu flaque.
— C'est vrai, dit Lubin, mais j'ai eu le bon esprit de me désenflaquer depuis deux jours.
— La raille a toujours eu des bontés pour toi.
— Possible! mais je suis en train de la rouler en ce moment-ci d'une solide façon.
— Ça ne me surprend pas : tu as toujours mangé à deux râteliers.
Lubin se défendit de ce reproche ; puis il entraîna son interlocuteur dans un coin de la boutique et se mit à lui parler à voix basse ; il avait l'air de demander une chose que l'autre refusait sèchement. Tous deux à la fin tournèrent les yeux du côté de Laurent et parurent s'entretenir de lui. Tout à coup Lubin, élevant la voix :
— Mais c'est étonnant, fit- il en regardant alternativement Laurent et le nouveau venu, on dirait que vous vous ressemblez... Mais oui! il y a dans les traits, dans le regard. . . et puis, même taille, même tournure. . . C'est frappant.
— C'est bon! interrompit brusquement l'autre individu que le verbiage et les observations de Lubin commençaient à impatienter ; il paraît que tes affaires ne sont pas très-pressées ; moi, il faut que je m'occupe des miennes. Au revoir.
Il tourna le dos et se mit à causer avec Mme Chanoisse.
Lubin envoya chercher une voiture par le commis, et se fit conduire avec Laurent dans la direction des Champs-Elysées.
Tout en roulant, Laurent lui demanda avec quel individu il venait de renouveler connaissance.
— Je vous ai déjà parlé de lui... devinez? dit Lubin.
— Comment veux- tu que je devine?
— Ton associé de la rue Cardinet?
— Oui. . . mais qu'est-ce que vous avez donc? Laurent n'avait pu réprimer un tressaillement ;
mais i! se remit aussitôt.
— Rien, fit-il ; seulement ça m'étonne. Ne m'as-tu pas dit que Dacolard avait quitté Paris ?
— Oui, mais il y fait quelques apparitions de temps à autre.
Laurent demanda ensuite à Lubin ce que lui et Dacolard s'étaient dit à l'oreille dans un coin de la boutique.
Lubin fit quelques difficultés ; enfin il avoua : — qu'avant de s'engager dans cette affaire de la rue Cardinet, son associé, toujours inquiet et soupçonneux, avait exigé de lui, Lubin, une pièce compromettante, une sorte de plan détaillé de la maison à escalader; — que cette pièce était restée entre les mains de Dacolard; — qu'il venait de la lui redemander, en le priant, dans leur intérêt à tous deux, de la lui rendre ou de l'anéantir ; mais que Dacolard avait refusé. . .
— Il a bien fait, dit Laurent.
— Comment ! vous approuvez un pareil procédé ?
— Dame ! si ce qu'il t'a reproché est vrai. . . Lubin protesta que c'était une calomnie, — que ses
relations avec la police n'avaient eu pour but que de mieux tromper celle-ci, — que jamais il n'avait mangé sur un vrai fanandeh , . Il demanda si, dans l'affaire qui se préparait, Laurent allait montrer les mêmes exigences que Dacolard.
— Ça dépendra, dit Laurent. . . nous verrons. . .
Ils étaient arrivés au rond-point des Champs-Elysées. Lubin renvoya la voiture, et ils se mirent à chercher un logement dans le quartier.
— Surtout, pas de garni ! disait Lubin, qui avait eu horreur tout ce qui subissait l'inspection ou la surveillance de la police.
En passant dans la rue du Colisée, il s'arrêta un instant devant le n° 11.
— C'est ici, dit-il à Laurent, que demeure Emery, dans une sorte de petit pied-à-terre, à proximité de sa maîtresse, qui occupe le plus bel appartement de la maison.
Ils découvrirent rue de Pentbièvre ce qui leur convenait, un petit logement au troisième. Lubin paya six mois d'avance, loua des meubles chez un tapissier du voisinage ; et, quelques heures après, Laurent se trouvait installé dans sa nouvelle demeure sous le nom de Léon Croisillat.
Lubin , avant de partir, lui fit une foule de recommandations, accompagnées des meilJeurs souhaits. En le quittant, il lui dit d'un air mélancolique :
— Adieu, mon cher neveu.. . votre journée, à vous, est finie, et il ne vous reste plus qu'à vous reposer , vous êtes bien heureux ! . . moi, il faut que je retourne à mes amours ! . . Nous nous reverrons demain, si je ne me casse pas les reins cette nuit.
C'était, en effet, cette nuit-là même qu'il avait résolu de descendre de la fenêtre de sa mansarde sur le balcon de Mariette ; et cette idée de s'aventurer dans l'espace à une pareille hauteur, l'inquiétait et lui donnait le frisson. Aussi, tout en cheminant vers le faubourg Poissonnière, tâchait-il d'imaginer une combinaison moins périlleuse ; mais il ne trouva rien.
Rentré dans la mansarde, il se mit à faire ses prépréparatifs de descente,, lentement, minutieusement.
Il chosit, parmi lès outils qu'il avait apportés le malin, un morceau de cire à empreintes, ramollit en le maniant, et le devisa en une douzaine de fragments qu'il roula ensuite en forme de billes et qu'il glissa dans ses poches ; — puis il prit une échelle de soie qu'il inspecta avec soin d'un bout à l'autre, tira de toutes ses forces sur chaque échelon pour en vérifier la solidité, et, satisfait de son examen, il s'écria d'un air décide : — s Allons-y gaiement !» — En réalité, il tremblait de peur.
Il souffla sa bougie et ouvrit le fenêtre. Une légère clarté projetée de la chambre de Mariette sur le balcon lui indiqua que celle-ci veillait en songeant à lui. Son premier mouvement fut de l'appeler ; mais il réfléchit que Mariette ne lui serait d'aucun secours, qu'elle regarderait cet essai de rapprochement tout au moins comme un dangereux enfantillage, et qu'elle s'y opposerait énergiquement. Il se mit donc à déployer silencieusement son échelle.
L'extrémité inférieure de chaque montant était armée d'un grappin en fer dont le poids donnait aux cordes une certaine tension. — Lubin, penché sur l'appui de la fenêtre, commença à balancer l'échelle de droite et de gauche comme il eût pu faire d'un pendule; les oscillations allèrent croissant. Quand il les jugea suffisamment développées, il donna une dernière impulsion plus forte que les autres dans la direction de l'hôtel, et lâcha un peu la main : les deux grappins passèrent par dessus la rampe du balcon et
tombèrent sur les dalles sans faire le moindre bruit, enveloppés qu'ils étaient de linge ; puis, par un mouvement de retraite, ils remontèrent le long de la rampe sous l'appui de laquelle ils vinrent se fixer. Lubin alors attacha solidement l'autre bout à sa fenêtre, et l'échelle ainsi tendue forma un plan incliné sur lequel il ne lui restait plus qu'à se hasarder.
Craignant que de nouvelles réflexions ne vinssent affaiblir encore son énergie, il passa la main sur son front, et brusquement, comme s'il eût été mu par un ressort, il enjamba l'appui de la fenêtre. En un instant, il fut de l'autre côté, étendu sur l'échelle, le vide sous lui.
Il s'arrêta, les mains crispées, haletant et stupéfait de son audace^ Puis, tremblant que le vertige qu'il sentait bruire à ses oreilles ne l'entraînât, il se mit à descendre précipitamment. Tout alla bien, jusqu'aux deux tiers du trajet, bien que cette allure saccadée donnât aux cordes de dangereuses secousses. Mais tout à coup, l'un des grappins lâcha prise : l'échelle fut à demi retournée, et c'est à peine si Lubin eut le temps de se retenir. . . Sa situation était affreuse : achever cette descente de biais et a demi renversé comme il se trouvait, c'était à peu près impossible; et d'ailleurs, comment poser le pied sur ces cordes flasques et fuyantes ? . .
Il ne vit qu'un moyen de salut : regrimper par un violent effort sur le montant encore tendu, ramasser dans ses mains et presser entre ses caisses les
196 DAGOLARD ET LUBIN
deux cordes, et se laisser glisser jusqu'au balcon, il essaya. Mais celte dernière secousse qu'il dut imprimer à l'échelle fît détacher le second grappin, et le malheureux se balança dans l'espace comme une araignée au bout de son fil.
Au cri qu'il jeta, Mariette ouvrit sa fenêtre et se précipita sur le balcon. Elle demeura stupéfaite en le voyant dans cette position critique.
— Comment ! . . . c'est vous, monsieur Croisillat? fit-elle.
— Oui, mais vite à mon secours ! dit Lubin ; aidezmoi à prendre pied, il n'est que temps.
Mariette rentra vivement dans sa chambre, décrocha un de ses rideaux et en jeta un des bouts à Lubin, qui s'en empara.
— Bien ! tirez à vous maintenant, dit-il. Mariette obéit. L'échelle se rapprocha peu à peu du
balcon.. . Dès qu'elle vit Lubin à sa portée, la vigoureuse fille le saisit à pleins bras, le souleva pardessus la rampe et le déposa sur les dalles.
— Enfin ! murmura-t-il, dks qu'il se sentit en sûreté.
Mais ces émotions l'avaient brisé. Ses jambes fié-
chirent et il s'affaissa aux pieds de Mariette. Celle-ci se pencha sur lui en tâchant de le ranimer.
— Non, laissez, fit-il d'une voix caressante en rouvrant les yeux, je suis si bien ici. . . à vos genoux !
Le danger passé, il ne songeait plus qu'à jouer son rôle.
Au tendre reproche qu'on lui fit d'avoir commis une imprudence à peine excusable chez un tout jeune homme, il répondit galamment que le cœur ne vieillissait pas.
— Et l'idée de me compromettre ne vous a pas arrêté ?
— C'est vrai, j'ai eu tort, je vous demande pardon.
— Voyez donc ! si on nous surprenait ensemble sur ce balcon, comme ce serait désagréable !
— C'est juste ! fit Lubin en se levant, rentrons.
— Comment ! dans ma chambre. . .
— Dame ! c'est le seul moyen de ne pas être aperçu du dehors.
Il fallut qu'elle y consentît. Du reste, elle n'eut pas à s'en repentir; Lubin se montra aussi respectueux que passionné.
Cependant, au milieu de ces tendres épanchements, il ne perdait pas de vue l'objet sérieux de sa visite. C'est ainsi que, à propos des chances de surprise auxquelles ils se trouvaient exposés, il apprit de Mariette que l'hôtel était en ce moment à peu près inhabité.
— C'est l'habitude, dit la brave fille. M. Emery, depuis qu'il est brouillé avec sa famille, ne met
plus les pieds à l'hôtel ; — Monsieur, Madame e+ Mademoiselle sont partis ce soir pour Puteaux avec tes deux femmes de chambre ; les autres domestiques, et le cocher couchent dans le pavillon, à droite, sur la cour : il n'y a, pour garder la maison, que moi et Guillaume. . .
— Qu'est-ce que c'est que Guillaume? demanda Lubin.
— Un domestique employé au bureau pour les courses : il couche toutes les nuits dans le bureau à cause delà caisse.
— Il ne pénètre jamais dans celte chambre, j'imagine ?
— Ah ! monsieur Croisillat. . .
— Eh bien, alors, vous voyez qu'il n'y a rien à craindre.
C'était tellement évident, qu'on pouvait même se permettre en toute assurance de visiter l'hôtel. Aussi Lubin en exprima le désir.
Mariette refusa d'abord ; mais il insista ; et, comme au surplus, elle n'était pas fâchée de montrer la riche demeure dans laquelle elle exerçait une sorte d'intendance, elle finit par céder.
Elle se mit à le précéder en l'éclairant, et lui fit parcourir les différentes parties de l'hôtel. Il observait tout et s'extasiait ; et ses mains ne restaient pas pour cela inactives.
— Que c'est beau ! disait-il en prenant discrètement l'empreinte d'une serrure.
DACOLARD ET LIÏBÏN 129
Il approuva surtout l'intelligente distribution du premier étage, et la facilité qu'avait Sucliapt de passer du petit salon dans son cabinet.
— Prenez garde ! dit Mariette en le voyant s'approcher de la porte de cette dernière pièce ; Guillaume n'est pas loin, et il peut nous entendre.
— Bah ! croyez-vous?. .. Au fait, vous avez raison, dit Lubin qui venait de prendre une nouvelle empreinte ; éloignons-nous, c'est plus prudent.
Ils remontèrent au second étage, où Manette lui fit admirer l'appartement de madame Suchapt.
— Superbe ! fit Lubin ; aussi je veux qu'avant peu madame Croisillat ait un appartement dans le gcnv^ de celui-là.
— Oh! monsieur Croisillat. . .
— Je ne dis pas aussi luxueux, fit Lubin avec un soupir de regret; cela n'est pas dans mes moyens. . . Mais aussi commode, aussi charmant à l'œil. . .
Us étaient en ce moment dans la chambre à coucher. Tout à coup ils tressaillirent : des portes s'ouvraient et se refermaient dans l'hôtel ; et deux voix, celles de madame Suchapt et de sa fille, arrivèrent jusqu'à eux.
— Madame et Mademoiselle!... nous sommes perdus ! s'écria Mariette.
— Filons vite ! dit Lubin.
— Impossible... Je les entends marcher, et nous les rencontrerions.
— Alors, cachez-moi quelque part.
— Ici, tenez. . ., dit Mariette.
Et elle le poussa dans un cabinet de toilette dont elle referma la porte. Madame Suchapt et Émilienne entrèrent.
— Gomment ! vous ici, Mariette ? fit madame Suchapt en reculant de surprise.
Mariette avait eu le temps de reprendre contenance.
— Mon Dieu, oui, fit-elle ; j'étais descendue, avant de me coucher, pour faire une ronde dans les appartements.
— Est-ce que vous avez vu ou entendu quelque chose d'extraordinaire ?
— Oh ! non, madame. . . rien du tout ; mais c'est mon habitude, quand je suis seule dans l'hôtel, pour me rassurer. ♦ .
— C'est bien ; laissez-nous, et remontez dans votre chambre.
Mariette sortit, et madame Suchapt s'enferma seule avec sa fille.
La position de Lubin redevenait critique ; on pouvait d'un moment à l'autre le surprendre dans ce cabinet, lié essaya à tâtons d'en sortir, et trouva au fond une petite porte de dégagement; mais cette porte était fermée, et la clé était en dehors. Force lui fut donc de se résigner, et il se mit à écouter la conversation de madame Suchapt et d'Émilienne.
Leur brusque retour à Paris avait été provoqué par une querelle survenue entre Suchapt et sa femme au sujet d'Emery. Suchapt avait déclaré que la mesure était
DACOLMii) ET LUBIN 131
comble et qu'il ne céderait pas ; madame Suchapt voulait au contraire qu'on employât la douceur et les concessions. Les récriminations ne s'étaient pas l'ait attendre : on avait disputé sur le point de savoir de qui Émery tenait ces penchants déplorables, et chacun des époux en avait fait peser sur l'autre la responsabilité. Enfin madame Suchapt s'était écriée que Téducation et les exemples donnés à Emery par son père eussent suffi pour gâter le meilleur naturel. Suchapt, qui n'était pas irréprochable sur ce point, s'était emporté violemment, et madame Suchapt avait quitté Puteaux en s'écriant avec un accent tragique :
— « Émilienne, abandonnerais-tu ta mère ! » Émilienne l'avait suivie, car elle aussi était convaincue que la rigueur n'aurait que de fâcheux effets.
Maintenant il s'agissait entre la mère et la fille de savoir par quels moyens elles ramèneraient Émery;
— et cette partie de leur entretien intéressait assez vivement Lubin pour qu'il oubliât en les écoutant le danger auquel il était exposé.
Il fut convenu que le lendemain Émilienne irait trouver son frère : ses prières le toucheraient sans doute mieux que les observations et les remontrances.
— Et, comme il a des dettes urgentes, dit la jeune fille, je lui porterai mes économies.
— Chère enfant ! . . . tu y joindras les miennes, dit Mme Suchapt. Attends...
Elle se leva et se dirigea vers le cabinet de toilette dont elle ouvrit la porte. Lubin n'eut que le temps
de se cacher derrière des hardes pendues à un portemanteau. Nul doute que sans la préoccupation qui l'agitait, MmeSuchapt ne l'eût aperçu ; niais elle passa à côté de lui, ouvrit un tiroir où elle fouilla précipitamment, et revint auprès d'Emilienne.
— Tiens ! dit-elle en lui remettant l'argent qu'elle venait de prendre ; c'est bien peu de chose ; mais il a du cœur, et demain, j'ensuis sûre, il viendra se jeter dans mes bras.
Les deux femmes se dirent adieu; puis la lampe s'éteignit. Une demi-heure se passa pendant laquelle Lubin se demanda si madame Suchapt était endormie, et s'il ne lui serait pas possible de traverser la chambre à coucher sans qu'elle s'en aperçut. Il allait essayer, lorsqu'il entendit un léger bruit du côté de la porte de dégagement. Il tressaillit, craignant quelque surprise; mais bientôt il se rassura : une voix l'appelait doucement à travers la serrure : « M. Croisillat! »
— Mariette! pensa-t-il. . . ô l'adorable fille!
Il passa rapidement la main dans le tiroir aux économies de Mme Suchapt, s'empara d'un billet de banque oublié par elle, et, se dirigeant vers la petite porte :
— C'est vous, Mariette? répondit-il sur le même ton; vite, délivrez-moi.
Un instant après, il serrait Mariette dans ses bras peut-être Paimait-il un peu dans ce moment.
Il remonta avec elle dans sa chambre ; — puis,; de là, dans sa mansarde : ce dernier trajet se fit sans
DACOLARD ET LUB1N 133
difficulté, grâce à l'aide de Mariette, qui maintint les deux grappins solidement fixés à la rampe du balcon.
— Adieu, cher ange! dit Lubin en retirant son échelle.
— Adieu, monsieur Croisillat, dit Mariette ; mais dorénavant plus d'imprudence semblable, je vous en supplie !
Lubin referma sa fenêtre, tout heureux d'être enfin quitte de cette périlleuse expédition. Il écrivit un mot à Laurent pour l'informer de ce qui se passait, et lui indiquer les moyens d'éviter une réconciliation entre Emery et sa famille. Cette lettre terminée, il la descendit chez le concierge, en priant qu'on la fil porter dès le matin rue de Penthièvre; puis il revint se mettre au lit, avec la satisfaction d'un homme qui a utilement employé sa journée et sa nuit.
Le lendemain, ainsi qu'elles l'avaient projeté, Mrae Suchapt et Emilienne se firent conduire rue du Colisée.
Emilienne descendit seule, sa mère devant l'attendre dans la voiture ; elle traversa la rue, entra au n9 11 et demanda M. Emery Suchapt.
— Au troisième, répondit le concierge.
Elle s'engagea dans l'escalier, songeant à ce qu'elle allait dire à son frère, et le cœur un peu ému. Après avoir monté trois étages :
— « C'est ici, » pensa-t-elle ; et elle sonna. Mais la maison avait un entresol, dont elle ne s'e
pas aperçue; Emery demeurait un étage plus h; \; au-dessus de l'appartement de sa maîtresse.
Au bruit de la sonnette, ce fut Pulchérie elle-même qui accourut et vint ouvrir.
Emilienne fit un mouvement de surprise.
— M. Emery Suchapt? demanda-t-elle un peu troublée.
— C'est ici, mademoiselle.
— Mais. . . vous êtes sûre ?
— Parfaitement sûre. Veuillez donc entrer. Il est seul dans le salon.
Emilienne, après avoir hésité un instant, franchit la porte et entra dans un salon où il n'y avait personne.
Elle se retourna vers Pulchérie. Mais celle-ci partit d'un grand éclat de rire, et se laissant tomber sur un divan :
— Ah! ah! s'écria-t-elle, mademoiselle Suchapt, je suis vraiment enchantée de recevoir votre visite !
Emilienne tressaillit en entendant prononcer son nom.
— Comment ! fit-elle en pâlisant, vous me connaissez?
— Mais, sans doute, je vous connais dit Pulchérie, dont la jalousie venait de se réveiller plus intense que jamais. Ça vous étonne? C'est pourtant bien naturel : quand on est la maîtresse du frère, on peut bien connaître la sœur...
Emilienne comprit qu'elle avait devant elle une de ces femmes que dans un certain monde on appelle des créatures, et dont on ne parle qu'à mots couverts devant une jeune fille. Elle jeta sur Pulchérie un regard de mépris.
— Ça n'a pas l'air de vous plaire? continua celle-ci, c'est bien fâcheux ; mais, que vous le vouliez ou non, nous sommes un peu belles-sœurs, ma chère demoiselle. . . de la main gauche. . . mais bah ! c'est toujours un semblant d'alliance. . . et ce n'est pas une raison pour que vous me fassiez cette vilaine moue . . • Voyons! faites- moi donc l'honneur de vous asseoir un instant chez moi.
Mlle Suchapt, tremblante et indignée, fit un mouvement pour se retirer. Mais Pulchérie se leva vivement et vint lui barrer le passage.
— Ah ! mais non ! dit-elle d'un ton presque menaçant, vous ne vous en irez pas comme cela. Il faut que nous fassions plus ample connaissance. Restez. . .
— Laissez-moi... je veux sortir, dit Emilienne en tâchant d'écarter Pulchérie.
Celle-ci résista.
— Oh ! que non pas ! fit-elle. J'ai quelque chose à vous dire, mademoiselle Suchapt.
— Laissez-moi sortir... ou j'appelle au secours, fit Emilienne en se débattant.
— Criez tant que vous voudrez, dit Pulchérie; vous ne sortirez pas sans m'avoir entendue.
Et elle la ramena de force dans le salon.
136 DACOLARD ET LUBLN
— Ah! vous me faites mal, s'écria Emilienne... vous êtes une misérable !
Pulchérie s'arrêta devant elle, irritée, frémissante.
— Ah! je suis une misérable, répéta-t-elle. .. parce que je suis plus belle que vous, n'est-ce pas? et que ma beauté me vaut des hommages, et un luxe que vos figures chiffonnées, à vous autres, honnêtes femmes, ne vous procureraient jamais! Car il ne faut pas vous faire illusion, ma pauvre enfant : si vous n'aviez pour vivre que votre travail ou votre beauté, vous pourriez mourir à l'hôpital. . .
— Continuez, madame, dit Emilienne avec un froid dédain; je ne vous écoute pas.
— Oh ! que si ! vous m'écoutez ... et vous savez que c'est vrai ce que je vous dis là... Mais quoi! nous sommes née avec de la fortune, avec des millions, et nous sommes une honnête femme, et les autres sont des misérables, des créatures!... J'en suis une, moi, de ces créatures-là, et je m'en vante! J'ai fait ce que vous ni vos pareilles ne ferez jamais : j'ai vécu pendant dix ans de mon travail. . . vingt ou trente sous par jour, et pas nourrie, et belle avec ça! C'est vous qui auriez résisté peut-être?. . . Maintenant, j'ai changé de métier : je mets à contribution les fils de famille, et je suis fâchée si ça fatigue la caisse de votre père... Vous allez me dire que c'est honteux, infâme ! . . . D'accord, mais à qui la faute? A vous, l'honnête fille, qui m'avez pris mon amant.
— Moi ! fit Emilienne, je vous ai. . .
— Mon Dieu, oui! Faites donc l'étonnée ! Vous ne savez pas ce que je veux dire? Ce n'est pas vous qui m'avez enlevé Laurent Dalissier?. . . Ah ! vous fou-, gissez!... C'est donc vrai? Eh bien ! voyez-vous, mademoiselle, ce n'est ni beau ni honnête ce que vous avez fait là. Quand on pose pour une vertu, on n'enlève pas à une pauvre ouvrière son amoureux, la seule affection qui la maintienne dans le devoir. C'est mal ; et puis le beau mérite ! * . . Oh ! si vous n'aviez que votre beauté et vos charmes, nous ne vous craindrions pas, allez! Mais vous êtes riches, élégantes, parées comme des châsses. . . Comment voulezvous qu'une malheureuse qui s'abîme à travailler puisse lutter contre vous? C'est impossible ! Les hommes ont tant de cœur! Ils courent à la richesse. Vous vous imaginez peut-être, dites-moi, que c'étaient vos beaux yeux qui avaient enflammé Dalissier ?. . . Ah! ah! elle est bonne, celle-là ! . . . Les beaux yeux de la cassette de votre père, oui, à la bonne heure ! . . . C'est ce qui l'a séduit. . . Il aurait voulu vous épouser, et c'est pour en arriver là qu'il a consenti à faire de vous sa maîtresse. . .
— Moi! s'écria Émilienne , vous osez dire que M. Dalissier. . .
— Mais oui, j'ose le dire, et je suis sûre de ne pas me tromper ! . . . Ah ! j'ai assez souffert. . . Car je l'aimais, ce misérable, cet assassin !.. . Mais maintenant je n'en veux plus, il me dégoûte.,. Gardez-le, je vous le laisse !
138 DÀCOLARD ET LUBLN
— Consentirez- vous enfin à me laisser sortir? s'écria Émilienne frémissante.
— Tout à l'heure. Un mot encore, ma chère Émilienne . . .
— Madame !
— Eh bien quoi ? nos rivalités sont passées ; et puis entre belles-sœurs ! . . . Je parie que vous veniez pour voir ce cher Émery, pour lui faire de la morale ? Vous vous êtes trompée de porte, c'est très-drôle. Montez un étage, Émery doit être chez lui, débitez-lui votre discours, et essayez de le détacher de moi. . . vous me ferez le plus grand plaisir, vrai ! car je ne vous cache pas qu'il m'assomme au possible. Ainsi, ma belle enfant, partez, et bonne chance !
Émilienne ne se le fit pas répéter ; elle courut vers la porte du salon.
En ce moment, on sonna*
Honteuse d'être surprise dans cet appartement, elle s'arrêta. Pulchérie comprit son hésitation et éclata de rire.
— Madame, je vous en prie, dit Émilienne toute tremblante, cachez-moi pour un instant.
— Non pas, dit Pulchérie. Comment donc! des jolies filles comme vous, on ne. les cache pas, ce serait dommage. . . Je suis, moi, trop heureuse de faire voir que j'ai d'honnêtes femmes parmi mes connaissances. Cette fierté-là m'est bien permise, et vous ne m'en voudrez pas. . .
Puis elle cria à la femme de chambre :
— Julie, faites entrer.
La porte du salon s'ouvrit et Laurent Dalissier parut.
Laurent avait reçu, en s'éveillant, le billet par lequel Lubin lui recommandait d'aller trouver Émery sans le moindre retard et de lier connaissance avec lui.
Gomme cette connaissance était toute faite et qu'il n'était pas fâché de revoir un de ses anciens compagnons de plaisir, Laurent s'était fait conduire rue du Colysée.
Chemin faisant , sa pensée s'était reportée d'Émery sur Pulchérie ; et, comme celle-ci habitait la même maison, l'idée, ou plutôt une sorte de caprice assez mal défini lui était venu de faire d'abord visite à son ancienne maîtresse, devenue celle d'Émery : celui-ci, d'ailleurs, se trouverait probablement chez elle.
Il avait donc demandé au concierge Madame de la Vauloubière, — nom sous lequel Pulchérie était connue dans le monde interlope ; — et il avait sonné juste au moment où s'achevait, entre Pulchérie et Émilienne, la scène que nous venons de raconter.
On se figure la surprise des deux femmes en l'apercevant, et celle qu'il ressentit lui-même.
Tous trois restèrent un moment interdits .
Mais Pulchérie surmonta bientôt son trouble, et s'avançant vers Laurent avec son plus gracieux sourire :
— Ah!... monsieur Dalissier, fit-elle... quelle
bonne inspiration vous amène ?... Soyez le bienvenu... J'ai l'honneur de vous présenter Mile Émilienne Suchapt, qui a bien voulu, elle aussi, me faire visite... Mais vous vous connaissez déjà, je crois... et même assez intimement.
Laurent écarta brusquement Pulchérie, et, s'approchant respectueusement d'Émilienne :
— Mademoiselle, dit-il3 excusez mon étonnement je ne m'attendais pas. . .
— Ah ! laissez-moi ! s'écria Émilienne en le repoussant; c'est un infâme guet-apens...
— Un guet-apens ?. . .
— Oui ! pourquoi venez-vous ici?.'.. Pour aider cette fille à m'insulter, à me violenter?. . .
— Comment ?. . . que s'est-elle permis ?. . . s'écria Laurent d'un air menaçant.
— Vous le savez bien, c'était convenu entre vous.
— Oh ! mademoiselle. . .
— Pourquoi avez-vous fait cela? Qu'est-ce que vous voulez?.,. Ah! j'y suis... de l'argent!... Justement, j'en ai. , .
Et, fouillant dans sa poche, elle en tira ses économies, moitié or, moitié billets, qu'elle apportait à, Émery.
Pulchérie souriait d'un air de triomphe.
— Eh ! sans doute, de l'argent! dit-elle; c'est tout ce que nous voulons. •. elle a deviné, l'adorable enfant !
— Tenez ! cria Émilienne.
Et elle lança une poignée d'or au visage de Pulchérie. Une glace, derrière celle -ci, tomba en éclats sur le parquet.
Pulchérie, blessée, chancela un instant; puis, se redressant et souriant à Ëmilienne à travers le sang qui coulait de son front :
— (Test un peu vif, mon cœur, ce que tu fais là, dit-elle; mais ça me plaît. J'aime ta violence ; décidément tu as du nerf. Quant à la glace cassée, Émery la payera.
Laurent s'était jeté aux genoux d'Émilienne, suppliant, lui prenant les mains. . * Elle se dégagea.
— Je n'en ai plus, dit-elle.
— Oh ! fit-il en tombant avec accablement sur le parquet.
Elle le repoussa, ouvrit la porte du salon et s'élança dans l'antichambre, quelle traversa. Il se releva vivement et la suivit.
Elle lui jeta au visage la porte qu'elle venait d'ouvrir et sortit.
Il la vit disparaître dans l'escalier, s'arrêta un instant sur le palier comme anéanti, puis tout à coup, pris d'une sorte de fureur :
— C'est bien ! fit-il.
Il rentra dans l'appartement.
Pulchérie était nonchajamment étendue sur le divan. Il s'arrêta devant elle, les bras croisés, l'œil fixe.
142 DACOLARD ET LUBlN
— Maintenant, à nous deux ! et comptons.
— Comptons... quoi? fit Pulchérie froidement. Et, jetant un regard sur les pièces d'or qui se promenaient par la chambre :
— Ah ! oui, c'est juste, dit-elle ; mais ramassez d'abord, mon cher.
Laurent s'arrêta, interdit. Mais ce ne fut que l'affaire d'un instant.
— Et tu crois, reprit-il, que cela va se passer ainsi?
— Oui, pardieu ! je le crois. Comment veux-tu donc que cela se passe ?
— Tu vas le voir.
Il s'avança vers elle, menaçant. Mais elle ne l'attendit pas : elle se leva brusquement, et, d'un bond, fut à l'autre extrémité du salon ; elle saisit un cordon de sonnette qu'elle agita violemment.
Presque aussitôt la femme de chambre, que cette dispute et ce tapage tenaient aux aguets, entra.
— Julie, dit Pulchérie, appelez au secours, envoyez chercher la garde. Monsieur est un malfaiteur de profession qui est entré ici pour assassiner et voler.
La femme de chambre se mit à trembler.
— Vous savez bien que ce n'est pas vrai. Vous mentez ! s'écria Laurent.
— Avez- vous assassiné votre mère !... oui ou non?
— Ah! tais-toi...
— M'avez-vous menacée? vous êtes-vous précipité sur moi, à l'instant même?... Et vous voyez, Julie qu'il me menace encore !,..
— Oui... au secours! cria la femme de chambre.
— Taisez-vous toutes les deux, plus un mot !... s'écria Laurent en arrêtant la femme de chambre qui s'apprêtait à sortir... Vous savez bien que je suis incapable de ce que vous dites...
L'esclandre dont il se voyait menacé l'avait singulièrement refroidi.
— Incapable? fit Pulchérie, oh ! que non. On vous connaît, monsieur Dalissier !
Ce nom, qui avait acquis une si triste célébrité, fit frissonner la femme de chambre. Pulchérie vit ce frisson et dit à Julie :
— Mon Dieu! oui, ma fille, cet homme que tu vois là et dont je t'ai fait lire le procès, a assassiné sa mère Tan dernier.
— Laurent était parvenu à maîtriser son emportement et son indignation.
— Allons!... c'est bien, dit-il, continuez.
— Mais oui, je continuerai, fit Pulchérie, malgré vos menaces et vos violences. Je n'ai pas peur, moi ! C'est vous maintenant qui baissez la tête et qui tremblez. Ce mot de garde vous a fait réfléchir... On ne se soucie pas, avec un passé comme le vôtre, de se trouver en contact avec la justice et la force publique. Qu'est-ce qui vous amène ici ? quels sont vos projets ?. .. Monsieur vient sous je ne sais quel prétexte, et le voilà qui se piécipite sur moi comme un forcené,.. I! me semble pourtant que je suis chez moiici!
— Chez vous ou chez d'autres, peu importe, dit Laurent, je reconnais que j'ai eu tort de me laisser emporter. Le dégoût aurait dû étouffer la colère...
— Pardieu! Est-ce que je me suis emportée, moi, en vous voyant? Maintenant, je suis heureuse que vous soyez redevenu calme..., et, si vous voulez me promettre de quitter vos airs et vos gestes furibonds, je consens à vous écouter.
— Soyez tranquille, je n'aurai qu'un mot à vous dire.
— C'est bien. — Julie, vous pouvez vous retirer.
— Oh ! madame. ..fit la femme de chambre effrayée d'une pareille imprudence.
— N'aie pas peur, ma fille, dit Pulchérie ; il sait que tu es là, tout près, et il n'osera pas recommencer. Et puis, je ne suis pas endormie, moi, et il sait bien aussi que je suis femme à me défendre.
En parlant ainsi, elle prit sur la cheminée un petit poinçon à broder.
— Tiens! rien qu'avec cela, eontinua-t-elle... ça suffit pour lui faire peur : c'est un lâche ! Va, ma fille, et laisse-nous, sans trop t' éloigner pourtant.
Julie sortit.
Pulchérie alla se rasseoir sur le divan, où elle reprit sa pose nonchalante, tout en jouant avec le petit poinçon qu'elle maniait dans ses doigts.
— Eh bien! nous disions donc, monsieur Dalissier? fit-elle gracieusement.
Laurent, debout et les bras croisés, fixait sur elle un regard sombre et méprisant.
— Je dis que vous êtes la plus vile et la plus méchante des créatures.
— Bah ! et à quel propos ces compliments ?
— Il ne vous suffit pas, continua-t-il d'être tombée au rang des courtisanes, il faut que vous éclaboussiez. . .
— Ah ça, tu m'ennuies à la fin ! s'écria Pulchérie en se levant .
Et, fixant à son tour sur Laurent ses grands yeux noirs étincelants :
— Qu'est-ce que tu viens me chanter, voyons?.,, que je suis une femme entretenue, une fille dégradée, perdue, la plus vile des créatures? soit ! c'est convenu... Et après qu'est-ce que ça te fait? est-ce que ça te regarde, par hasard?...
— Non ! tu peux te rouler dans la boue, si cela te plaît. Mais ce que je n'admets pas, c'est que tu salisses, que tu insultes une honnête femme !
— Qui ça? ce chiffon qui sort d'ici, et qui te sert de maîtresse, une honnête femme? Ah! ah! tu me fais rire... Une honnête femme comme moi, et encore!...
— Ah ! tais-toi, je t'en prie, s'écria Laurent, eu je ne réponds plus de moi !. . .
— Et moi non plus, je ne répondrais pas de ma colère! répliqua- t-elle d'une voix vibrante. C'est toi, eutends-tu bien, qui es un misérable d'oser défendre ta maîtresse devant moi ! Et cette maîtresse, quand je la rencontre, que je l'ai là, devant moi, je ne lui crie-
146 DACOLARD ET LOIN
rais pas ton infamie au rlsagê !... Tti crois d je n'ai puis de sang dans le cœur!.». Oh! tu ne me connais pas, vois-tu! c'est entre nous, maintenant, une lutine à mort... Je ne parle pas de cette mijaurée, je m'en embarrasse bien! mais toi, qui m'a dédaignée. torturée, avilie... Qui donc m'a faite ce que je suis, sinon toi. lâche? Et je ne me vengerais pas! Oh si! il faudra bien que je te rende un jour ou l'autre le mal que tu m'as fait !...
Il restait muet et presque effrayé devant cet accès de fureur, quand tout à coup la porte du salon s'ouvrit.
Emery entra.
Emery parut aussi contrarié que surpris en apercevant Laurent.
— Quel est donc ce bruit? dit-il; et que venezvous faire ici, monsieur Dalissier?
— Votre besogne, pardieu ! monsieur Sue;: puisque vous négligez de la faire vous-même.
î — Ma besogne !
I — Eh! sans doute... Quand on se permet d'insulter votre sœur, il me semble que c'est à vous plutôt qu'à moi de la défendre.
— Ma sœur... Quelle est cette plaisanterie?
— Demandez donc madame si c'en est une, fit
DACOLAÏUf ET LOIN ui
Laurent. Je vous répète que voire sœur sort d'ici, et dame l'outrageait indignement, lorsque je suis intervenu.
— C'est impossible. Ma sœur n'a pas mis les pieds
— - Et pourquoi, s'il vous plaît, ne les y aura t-elle pas mis? s'écria Pulchérie... Parce que je ne mérite pas l'honneur de sa visite? Votre sœur est venue et j'ai pris la liberté de la recevoir comme elle le méritait. Cela n'a pas paru lui faire plaisir; j'en suis fâchée.
— Pulchérie ne parlez pas ainsi, dit Emery. Je ne croirai jamais...
— Eh ! croyez ce que vous voudrez! Au surplus, demandez à Monsieur, fit-elle en montrant Laurent : il la suivait d'assez près ! Il l'accompagne et la protège dans ces sortes d'excursions; c'est certainement son droit !
— Ah! taisez-vous, dit Laurent; ne recommencez pas vos infâmes calomnies.
En même temps, il se dirigeait vers la porte du salon. Emery le suivit.
— - Vous oubliez, dit-il, que vous me devez une explication, monsieur Dalissier.
Laurent haussa les épaules.
— Permettez ! continua Émery, si cet endroit-ci ne vous paraît pas convenable pour cela,... et je suis un peu de cet avis, — nous pouvons monter chez moi . • .
— Volontiers, dit Laurent.
Ils montèrent au troisième ; et quand ils furent seuls, Emcry, prenant une pose solennelle :
— S'il faut juger par les apparences, dit-il, au moment où je suis entré chez Mme de la Vauloubière vous veniez d'avoir avec elle une discussion assez vive.. .
Laurent l'interrompit :
— Laisse-moi tranquille avec tes apparences et ta Vauloubière. . * Il s'agit bien de cette drôlesse !
— Comment ?. . . cette drôlesse. . • Je ne permettrai pas. . .
— Permets si tu veux. Elle a été ma maîtresse avant d'être la tienne, et je la qualifie comme elle le mérite. Je te répète qu'il ne s'agit pas d'elle, mais de ta sœur.
— Ma sœur n'a rien à voir dans tout ceci.
— Àh ! très bien. * . Alors tu admets que ta sœur est ma maîtresse, qu'elle s'est livrée à moi .. , et à d'autres ?
— Qu'est-ce que tu oses dire là?
— Je n'ose pas. Dieu m'en garde !. . . je ne fais que répéter les insultes que Pul chérie lui a jetées au visage, et que tu approuves, puisque tu la soutiens.
— Ce n'est pas vrai, elle n'a pas pu dire cela. .. Pourquoi Émilienne serait-elle venue dans cette maison?.. .
— Je n'en sais rien, mais elle y était, il y a une demi-heure à peine.
Émery se promenait dans la chambre, la tête baissée, l'œil sombre.
— Oui ! fit-il, c'est possible après tout. . . Je suis brouillé avec ma famille... et elle sera venue pour lâcher d'amener une réconciliation ; Pulchérie l'aura rencontrée dans l'escalier. .. Ah ! ça, continua-t-il en regardant fixement Laurent, et vous, monsieur Dalissier, comment vous êtes-vous trouvé là ?.. .
— Comment je. . . Ah ! oui, c'est juste, fit Laurent avec un sourire; ma présence t'inquiète et te porte ombrage. Rassure-toi.
— Il ne s'agit pas de cela : j'aime les situations franches* et nettes, voilà tout. — Tiens! ajouta-t-il, assieds-toi là, et expliquons-nous comme de vieux camarades. Que s'est-il passé?. . .
— A la bonne heure ! dit Laurent. Eh bien, le voici en deux mots ce qui s'est passé : Je montais chez toi, quand arrivé au second, j'entends deux voix qui se disputent. J'écoute. Il me semble les reconnaître... J'hésite un instant. Enfin je me décide à sonner. J'entre , et qu'est-ce que j'aperçois ? Mlle Suchapt, oui, ta sœur, en pleine dispute, presque aux prises avec... je ne la qualifierai plus, puisque ça te gêne.
— Ça ne me gêne pas le moins du monde, fit Émery. Sois tranquille, la journée ne se passera pas sans que je traite Pulchérie comme il convient. Va toujours.
Laurent dit ce qu'il avait vu et entendu : les insul-
Ils adressées par Pulchérie à Emiiienne, la subite indignation de celle-ci, la poignée d'or jetée par elle à la face de la courtisane. . .
— De l'or! fit Émery. Ah ! je devine... Pauvre petite sœur ! elle m'apportait ses économies , j'en suis sûr.
-- ' Oui, c'est probable, dit Laurent. Et maintenant, quand elle a été partie, car elle s'est vée sans même vouloir accepter mon bras, trouvestu que j'aie eu tort de traiter ta maîtresse comme j'ai faitl
— Tu as eu mille fois raison, dit Emery. — Et à ce propos, je ne serais pas fâché, moi non plus, de lui dire deux mots. , . Attends-moi un peu.
Il descendit chez Pulchérie. Mais en entra» le salon où celle-ci s'était enfermée, il n'avait rien moins que l'air dur et sévère.
— C'est vous ? fit-elle en levant sur lui un regard irrité ; qu'est-ce que vous me voulez encore ?
— Pardon, ma chère Pulchérie, dit-il, tu es impatiente, nerveuse, je comprends cela.. . Et moi aussi je suis furieux de ce qui s'est passé ce matin, et je viens t'exprimer mes regrets.
Elle se leva brusquement, et, haussant les épaules :
— Laisse-moi, tiens, tu me fais pitié.
— Je te fais pitié, pourquoi ?
— Parce que tu es un imbécile et un lâche ! Tu trouves ici, chez moi, un homme qui m'insulte, et tu ne le soufflettes pas !
DÀCOLARD ET LOIN 151
— Ah ! pardon ; tu as pu voir comme je me suis élancé vers lui, mais. . .
— Mais tu as eu ensuite la prudence de reculer. — ■ Reculer, moi ! . . . jamais ! . . . Seulement, que
pouvais-je faire? Oh! s'il ne se fût pas agi de ma sœur, si Daiissier eût été seul, . . . tu aurais vu ! Cela ne m'a pas empêché, du reste, de lui adresser les reproches qu'il méritait. Je lui ai parlé sévèrement, et il a avoué qu'il était allé un peu loin. . .
Elle le laissait dire sans paraître l'écouter. Mais, à ces mots, elle se retourna vivement, et, le regardant en face :
— Il a avoué cela? dit-elle.
— Oui... c'est-à-dire il a reconnu... qtfe son emportement. . .
— Ce n'est pas vrai ! tu mens. Lui, reconnaître qu'il a eu tort de m'insulter. . . jamais ! il ne demande qu'à recommencer.
— Pourtant, je t'assure. . .
— Et qu'est-ce qui lui aurait fait exprimer ce regret? Les observations de monsieur? Tu crois donc que je ne le connais pas ?
— Pulchérie. . ,
— Tu voudrais me persuader qu'il est un lâche comme toi. . . oh ! non. . . Il est insolent, infâme tant qu'on voudra, mais il est brave, lui !
Emery se redressa.
— Ce n'est pas son regard, dit-il, qui ferait baisser le mien.
— Allons donc !. . . tu vas te comparer à lui, peutêtre ?... Tiens! finis... tu m'écœures.
Elle se mit à le traiter avec le mépris le plus écrasant. Ce fut comme une explosion de haine : — Elle ne comprenait pas qu'elle fût descendue assez bas pour devenir la maîtresse d'un homme comme lui. Et il voulait qu'elle l'aimât!... et il le croyait!... C'était bien la peine que, dans un accès de jalousie, il eût loué un appartement au-dessus d'elle, pour la surveiller, l'espionner !.. . cela la gênait bien! cela l'empêchait de le tromper ! . . . Au reste, il fallait quj cela finît: elle ne voulait plus le revoir, ni même entendre parler de lui !
— A partir de ce moment, je vous défends de vous présenter chez moi, dit-elle.
Elle fit quelques pas pour rentrer dans l'appartement. Mais, en traversant le salon, son pied rencontra une des pièces d'or qui continuaient à consteller le parquet; elle glissa et faillit tomber. Ce faux pas ralluma son exaspération.
— Tiens ! ramasse donc au moins l'or, si tu ne venges pas l'injure ! s'écria-t-eile.
Et d'un coup de pied elle envoya la pièce rouler dans les jambes d'Emery.
Elle sortit.
Emery resta un moment consterné.
Il réfléchissait aux moyens de rentrer en grâce, lorsque ses yeux se portèrent sur la pièce d'or que Pulehéiïe avait repoussée vers lui. Une idée singulière
lui passa dans lecervciu : ce louis qu'Emilienne avait |eté au visage de Pulchérie et sur lequel cette dernière venait de glisser, devait évidemment procurer une veine infernale à celui qui le mettrait au jeu.
— Oui! fit- il ; avec cette pièce d'or je veux mettre à sec, ce soir, tous les habitués de Coralie !
Il s'assura que personne ne le voyait; puis, se bais sant, il ramassa la pièce, qu'il glissa précieusement dans un coin de son porte-monnaie.
Un instant après, il rejoignait Laurent.
— Toute réflexion faite, dit celui-ci, tu aurais aussi bien fait de rester tranquille; à quoi bon cette nouvelle scène?
— Non pas! Il fallait que la leçon fût complète, et. . . elle Test maintenant ! — Mais laissons cela, et parlons de toi. Es-tu pour un bout de temps à Paris?
— J'ai congé jusqu'à la fin du mois.
— Très-bien. Tu ne refuseras pas de consacrer quelques heures à notre vieille amitié ?
— Évidemment.
— Le plus d'heures possible ; car une absence de plusieurs mois t'a complètement dépaysé, et il faut que je te fasse renouveler connaissance avec notre Paris. Pour commencer, nous allons déjeûner au café Lenoir, nous flânons toute la journée ensemble ; et ce soir, je te mène chez Coralie, qui est toujours la bonne fille que tu connais. Allons, pas d'objection, c'est convenu.
Ils descendirent ,
En face de la maison, sur le trottoir opp promenait un petit vieillard, sorte de rentier du rais égaré dans ces quartiers. Laurent le reconnut : c'était Lubin.
Celui-ci s'arrêta en voyant les deux jeunes gens, et un éclair de joyeuse surprise brilla dans son regard. Laurent passa près de lui, lui fit signe que tout allait pour le mieux, et s'éloigna avec Emery. Lubin rentra dans sa mansarde du faubourg Pui?: ; émerveillé de l'activité et de l'adresse de son assoeié.
Laurent et Emery ne se quittèrent pas de la journée. Le soir, vers dix heures, ils allèrent, comme en étaient convenus, chez Coralie, rue Sainl-Nico. d'Àntin.
Coralie était une blonde de quarante ans, qui en avouait trente, et tâchait, à force d'art, de n'en paraître que trente-cinq. Bonne fille avec cela, bon en E disaient ses habitués : ces coquetteries, te ti-
ques, ne l'empêchant pas d'accueillir, d'attirer même les jeunes femmes qui faisaient l'ornement, l'attrait, disons le mot, l'amorce de son salon.
Elle fit à Emery et à l'étranger qu'il lui amenait seii plus charmant sourire.
— Bah! vous-ne le reconnaissez pas? fit Emery.
— Mais... non; il ne me semble pas avoir eu i honneur. . .
— Voyons! rappelez-vous donc . Laurent Da-
lissier.
DAC0LARD ET LUBÎN 15o
— Aîi ! fit Coralie.
Le .charmant sourire avait disparu pour faire place à une moue assez mal dissimulée.
— Vous vous trompez, mon cher Emery, ditLaurent, je ne m'appelle pas Laurent Dalissier, mais Léon Croisillat, je vous serais obligé de vous en souvenir.
Goralie redevint gracieuse. Elle tendit sa main à Laurent, et, s' approchant de lui :
— Vous avez bien fait, mon cher, lui dit-elle à voix basée, et je reconnais là votre tact. Vous avez compris que votre nom de Dalissier était désormais impossible. Dieu sait si j'ai jamais cru la moindre chose des abominations dont on vous a chargé, mais enfin ce nom-là est trop . . • sinistre.
— N'est-ce pas? fit Laurent. Aussi je me suis figuré la consternation qu'il jeterait parmi vos amis, si un étourdi comme Emery venait à le prononcer.
— Sans doute, qu'il ne s'en avise pas, dit Goralie qui, sous prétexte d'excuser la susceptibilité de ses habitués, se mit à faire l'éloge de son salon.
On parla du temps passé, du bon temps, de M. de Burgy, qui s'encroûtait là-bas dans une petite cour allemande, des anciens amis qui, pour la plupart, avaient abandonné Goralie .
— Les hommes sont bien ingrats ! fit-elle du ton d'une personne qui a beaucoup vécu.
Cependant la plupart des habitués étaient 'arrivés ; les tables de jeu se garnissaient; de fortes parties commençaient à s'engager.
156 DACOLAIO ET LUil.N
Emery était pressé de tenter la chance, et de voir si le louis ramassé dans la chambre de Pulchérie lui porterait bonheur. Il s'assit à une table de jeu, et, en moins de dix minutes, il eut perdu vingt-cinq louis.
— Diable , c'est étonnant, fit-il en quittant la partie.
Mais il avait eu soin de garder la fameuse pièce d'or. Il la remit à Laurent en lui disant :
— Ce doit être ma main. Essaie donc, toi; je parie que tu vas gagner.
En effet Laurent prit la place d'Emery et gagna.
— Je savais bien ! fit Emery d'un air triomphant. Le gain devait se partager entre eux. Laurent avait
joué d'abord avec indifférence ; mais peu à peu, au contact des cartes, il s'était repris de son ancienne passion : l'or s'accumulait devant lui. . . Tout à coup il s'arrêta: il venait d'apercevoir devant lui une figure sévère qui le regardait fixement. Il reconnut M. de Mhérac.
Tout troublé, il joua encore un instant, perdit, abandonna les cartes, et rejoignant M. de Mhérac :
— Vous êtes surpris, Monsieur, lui dit-il, de me voir dans ce salon?
— En effet.
— Je n'y suis qu'en passant et par hasard: d'ailîieurs, & la façon dont il est composé, il ne me semble pas que j'y fasse tache, et c'est moi qui dois m'étouner que vous vous y soyez fourvoyé.
— Aussi j'en vais sortir à l'instant,
DACOLARD ET LUB1N 157
— Ce qui n'empêchera pas, bien entendu, que nous ne nous rencontrions sur un autre terrain, n'estce pas?
— Quand il vous plaira, car vous savez à quelles conditions, et ces conditions dépendent de vous.
— Je le sais, et je suis heureux de vous annoncer qu'avant un mois ces conditions seront remplies.
— Je serai le premier à vous en féliciter.
M. de Mhérac s'inclina légèrement, et un instant après il quittait le salon.
Émery vint trouver Laurent et tâcha de l'engager dans une nouvelle partie ; mais celui-ci, assombri par cette rencontre, refusa et se retira dans un coin.
Il y était depuis quelque temps, plongé dans d'amères réflexions, lorsqu'il lui sembla qu'un certain mouvement se produisait dans le salon. . . Il se leva, et aperçut un nouveau venu auquel chacun, les dames surtout, semblait faire fête.
— Ah! voilà M. de Formigny, fit quelqu'un à son côté.
C'était un bel homme d'une cinquantaine d'années, très-élégamment mis, gai, souriant, aimable, répondant par un mot charmant ou par une pression de main aux félicitations qui l'accueillaient.
— Dacolard! murmura Laurent en se rasseyant avec stupeur.
Il avait reconnu le bandit rencontré par lui, la veille, dans la maison Chanoisse, le complice de Lnbin, l'assassin de sa mère !
] Cependant, l'affabilité dont M. de Formlgny était l'objet continuait ; on le pressait de questions : « 11 était bien aimable d'avoir quitté sa terre de
Normandie en cette saison... Resterait-il longce temps à Paris? Combien on serait heureux Je le « garder! ...» etc., etc. Il répondait à tout cela du ton d'un brave gentilhomme campagnard doublé d'un bon vivant, amical avec les hommes, galant avec les femmes.
Laurent s'était enfoncé dans son coin et observait.
M. de Formigny ne pouvait arriver de ses terres sans une sacoche bien remplie ; aussi fut-il immédiatement question de l'alléger un peu.
— Volontiers, dit-il de la meilleure grâce du inonde en s'asseyant à une table de jeu.
Il joua avec la négligence d'un nabab ; néanmoins, il gagna.
La persistance de cette chance n'était pas faite pour intimider Émery. îl essaya à son tour de l'entamer ; mais en dépit du louis qu'il avait gardé comme un talisman , il échoua. Sa perte devint bientôt si considérable qu'il fut tenté d'appeler Laurent à la rescousse : il se retourna de son côté et lui fit un signe.
Laurent s'approcha et vint se placer à côté d'Émery. M. de Formigny ne s'aperçut pas d'abord de sa présence. Mais tout à coup, au moment où une somme cônsidéi : ifc au jeu, il tressaillit : il vendît
d'apercevoir les yeux de Laine 1 se
troubla et perdit. Il continua de jouer ; son sourcil s'était froncé, sa figure assombrie ; son attention n'était plus aux cartes. . .
Dès le premier moment, il avait reconnu Laurent. C'était bien là l'homme qu'il avait vu en compagnie de Lubin : mais quel était cet homme ? Pourquoi étaitil là, à cette place? N'était-ce pas un agent déguisé, envoyé par Lubin, dont il connaissait les fréquentes accointances avec la police? N'allait-il pas être arrêté, lui Dacolard, dans un instant, au sortir de de cette maison ou dans ce salon même? Il songeait déjà à la résistance qu'il ferait, aux moyens d'éviter une arrestation. . .
On comprend que le jeu lui était devenu à peu près indifférent sous l'empire d'une telle préoccupation. Il continua de perdre, et non-seulement Émery rentra dans son argent, mais encore il gagna une trentaine de louis.
— Allons ! en voilà assez pour aujourd'hui, dit M. de Formigny en se levant.
— Je savais bien que je ne pouvais pas perdre! fit Émery triomphant.
M. de Formigny s'éloigna de Laurent, sans pour cela cesser de l'observer du regard. Mais Laurent ne quitta pas sa place. Il vit Dacolard prendre rapidement congé de ceux qui l'entouraient, et3 après 'ai mot échangé avec Coralie, se retirer.
Coralie paraissait désolée.
— Ma pauvre' Coralie, dit Laurent, je vous
160 DACOLAKD ET LUB1N
demande pardon ; j'ai fait fuir ce soir deux de vos amis, M. de Mhérac et M. de Formiguy.
— C'est vrai, dit Coralie. M. de Formigny vous connaît donc ? pourtant il m'a demandé votre nom, et je lui ai dit que vous vous appeliez M. Croisiilat.
— C'est que ce nom-là lui aura paru suspect, dit Laurent ; mais soyez tranquille, je ne tarderai pas à lui apprendre mon vrai nom, il l'ignore, et... ça lui fera plaisir! Adieu.
Il sortit avec Émery.
Les jours suivants, Laurent revit Émery, qu'il maintint dans les dispositions les plus favorables, en ce sens qu'il écarta de son esprit toute idée de réconciliation avec sa famille.
En même temps, il correspondait avec Moule, — qui l'engageait à persévérer jusqu'à la prochaine arrestation de François Houssdal ; — et il recevait de vives félicitations de Lubin, — qui considérait désormais comme certaine la réussite de leur entreprise contre l'hôtel Suchapt.
Les choses en étaient là, lorsque Laurent reçut, le 28 juin, la noce suivante, non signée, mais qu'il reconnut de suite :
* François est arrêté. J'ai besoin, pour son premier « interrogatoire, d'avoir Lubiu sous la main. Jelarrê-
« terai ce soir, vous avec lui. Vous résisterez, pour « la forme ; pas trop, pas de démonstration exees- « sive. Mais il faut auparavant obtenir les gages « dont uous sommes convenus. Pour cela, allez ce ce soir faubourg Poissonnière; Lubin y sera, entre « huit et neuf, occupé à limer ses passe-partout. a Moi aussi, je serai au poste que vous savez, avec « un commissaire de police. Vous jouez votre rôle. « La chose faite, vous emmenez Lubin au café « Anglais ; vous faites un bon dîner, — que je vous « envoie, vers dix heures, digérer à la Préfecture : « vous ne vous en porterez pas plus mal. . . »
Laurent s'empressa de se conformer à cet avis. Le soir, à l'heure indiquée, il se rendit au numéro 76 de la rue du Faubourg-Poissonnière.
Sur le palier de la mansarde, un individu qui s'était glissé dans l'ombre s'approcha mystérieusement de lui : c'était Moule. L'inspecteur de police lui serra la main en le complimentant de son exactitude : il lui dit que tout était prêt pour recueillir les aveux de Lubin, et qu'il ne s'agissait plus maintenant que de les provoquer.
— C'est bien, dit Laurent, je m'en charge; et cela ira tout seul, si aucun bruit ne vient avertir Lubin de votre présence.
Il sonna à la porte de la mansarde, tandis que Moule rentrait avec précaution dans l'appartement contigu où l'attendaient Torin, un commissaire de police et un greffier.
m DACOLARD ET LUBIN
Lubin, après avoir parlementé un instant à travers la porte, ouvrit à Laurent. Celui-ci avait un air grave ci réfléchi qui frappa le vieux forçat,
— Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il; est-ce qu'il serait survenu quelque accroc à notre affaire?
— Non, dit Laurent; tout marche on ne peut mieux. Le jeune Suchapt a encore assez d'argent devant lui pour ne pas songer à faire sa soumission; il a fait quelques gains au jeu, et compte se trouver en mesure de retirer à leur échéance les faux billets qu'il a passés à Samuel. Bien entendu, il ne se doute pas' de la tuile qui va lui tomber dans quelques jours sur la tête...
— Et vous avez acquis, dit Lubin, assez d'influence sur lui pour le pousser à se compromettre en se réfugiant dans* l'hôtel pendant la nuit du 30 juin au 1er juillet?
— Parfaitement, j'en suis sûr...
— Bravo ! s'écria Lubin. C'est que j'avais craint tout à l'heure, en vous voyant entrer avec cette mine sombre et contrariée...
— Moi! j'ai l'air contrarié? dit Laurent; pas le moins du monde... — Ah ça, et toi, qu'est-ce que tu fais de bon ici ?
— Ici! dit Lubin, tout est admirablement disposé pour le succès... Tenez ! venez un peu, que je v montre mon travail.. .
Il emmena Laurent dans la seconde pièce, — celle dans laquelle donnait le judas pratiqué par Torin.
Laurent, à peine entré, s'assit, comme s'il eut été fatigué, — mais en réalité pour que l'entretien s'achevât dans cette chambre : Lubin, du reste, ne parut pas disposé à le ramener dans l'autre, car il prit également un siège et se plaça en face de Laurent. C'était exactement la position recommandée par Moule, laquelle permettait de recueillir de l'appartement contigu les confidences de Lubin, sans que celui-ci pût s'apercevoir qu'il était épié. Laurent, de l'endroit où il était placé, vit bientôt le judas s'ouvrir.
— Que dites- vous de ceci, mon neveu? demanda Lubin en montrant, rangés et étiquetés sur une table à côté de petites boules de cire légèrement déprimées, une douzaine de crochets et de clés.
— Je dis que c'est beaucoup de ferraille, fit Laurent; mais enfin, si cela doit fonctionner convenablement. . .
— Si ça- fonctionnera ! s'écria Lubin presque offensé d'un pareil doute;... je ne vous dis qu'une chose, mon neveu, c'est que jamais Suchapt lui-même n'aura ouvert la porte de son cabinet et celle de sa caisse avec autant de facilité que je les ouvrirai, moi!
— Bien. Mais cette descente sur le balcon que tu disais si difficile, et où tu as failli te rompre le cou?<.
— Parce que je n'étais pas habitué; mais ce n'est, pour vous surtout, qu'un jeu d'enfant. Deux fois, depuis, je suis descendu sans malencontre . . . Aidé de Mariette, c'est vrai. . .
— Rien n'empêche qu'elle ne vous aide encore.
— Non pas !. . . Mariette, je la supprime*
— Comment! tu la supprimes?
— Oui, c'est même déjà fait. ♦ .
— Mais, malheureux ! . . .
— Oh ! oh ! fit Lubin en riant, entendons-nous ! 11 ne s'agit pas de ce que vous croyez. Je ne suis pas un buveur de sang, un Dacolard... non! Il ne faut s'embarrasser d'un cadavre qu'autant qu'on ne peut pas faire autrement. Or, supposez que Mariette sjit dans l'hôtel dans la nuit du 30 juin; il est certain qu'elle nous gêne considérablement : qu'est-ce que nous allons faire d'elle?... pauvre fille! ça me fait de la peine rien que d'y songer. . . N'était-il pas plus simple de l'éloigner pour quelques jours?... C'est ce que j'ai fait.
— Comment cela ?
Lubin raconta que, la veille, il était descendu chez Mariette, qu'il lui avait annoncé que toutes ses affaires étaient réglées et que rien ne s'opposait plus à leur mariage. La brave fille n'avait pu contenir sa joie, et, dans un élan passionné, elle avait presque sauté au cou de son prétendu . . .
— Ma foi, continua Lubin, je l'ai embrassée, je l'avoue. . . Mais, elle, de son côté, avait-elle les papiers nécessaires pour son mariage? Non. « — Eh « bien! faites-les venir, lui dis-je. . . ou plutôt allez « les chercher vous-même, ce sera plus tôt fait. » Elle hésita un moment, mais j'insistai si bien qu'elle consentit ; et il fut convenu aue dès le lendemain —
qui était aujourd'hui — à l'arrivée de Suchapt, elle lui ferait part de son voyage, qu'elle irait dans la journée à Puteaux dire adieu à Mme Suchapt et à sa fille, et que le soir elle filerait en Normandie par le chemin de fer de Rouen ...
— Et elle est partie ?
— C'est probable. J'ai vu ce soir un fiacre sortir de l'hôtel avec une malle à côté du cocher, et aucune lumière n'a paru à la fenêtre du balcon. Elle ne peut pas être revenue avant quatre ou cinq jours, et le coup sera fait. . . Dites donc ! la voyez-vous avec ses papiers cherchant son épouseur disparu ?
— Oui, c'est très-drôle. Mais, si elle n'est pas là pour nous ouvrir la fenêtre, comment entrerons-nous dans l'hôtel?. . . A moins de casser une vitre. . .
— Non pas! dit Lubin ; nous n'aurons qu'à pousser la fenêtre et elle s'ouvrira... par l'excellente raison qu'elle ne ferme pas. . . J'ai songé à tout, allez ! . . . Hier, tout en m'abandonnant aux protestations les plus passionnées, j'ai eu soin de m'approcher de la croisée, et, avec la petite pince que voici... crac! j'ai forcé l'espagnolette. Mariette m'a demandé si je n'avais pas déchiré mon paletot... chère enfant I Je lui ai répondu que mon cœur seul était déchiré à l'idée d'être séparé d'elle quelques jours.,, hein? c'est galant ! , . .
Tout à coup il s'arrêta en voyant Laurent absorbé dans une sombre rêverie.
— Ah ça, décidément, vous avez quelque chose, Simonin, . . qu'est-ce que c'est?
166 DACOLARD ET LtMm
— Tu veux le savoir? dit Laurent ; eh bien ! écoute. Lubin attendait avec anxiété.
— Oui ! continua Laurent, tout cela est fort séduisant : une affaire magnifique. . . trois cent mille francs. .. et toutes les dispositions si ingénieusement prises que Ton peut marcher sans crainte ; il n'y a plus, pour ainsi dire, qu'à se baisser et à prendre.
— Eh bien ?
— Eh bien, mon cher Lubin, je suis fâché de te le dire, mais. . . je ne bougerai pas !
Lubin fit un haut-le-corps de surprise.
— Vous ne bougerez pas ! . . . À quel propos ? . . . Pourquoi ?
— Parce que, au moment où je mettrais la main sur la caisse de Suchapt, des agents de police me saisiraient au collet.
— Des agents de police ! Ah çà, rêvez-vous? Que supposez-vous donc ?
— Je suppose que tu es un mouchard, mon bon ami, un agent provocateur, et que tu me tends un traquenard. Mais je te préviens que je n'y tomberai pas.
— 0 mon cher Simonin, mon ami ! s'écria Lubin, quelle idée avez-vous là?
— La même idée que Dacolard, qui te connaît et t'apprécie à ta juste valeur. Voyons : est-il vrai, oui ou non, que tu aies espionné et trahi tes camarades au bagne et dans les prisons ?
— Jamais ! s'écria Lubin avec feu. . .* non, jamais
je n'ai mangé sur les vrais fanandeh. Il m'est arrivé identifier quelques mauvais pégriots. . .
— Eh! justement; qu'est-ce qui me dit que je ne suis pas de ces pégriots-lk ?
— Oh ! mon ami . * . vous vous faites tort. . . vous êtes d'une tout autre volée. » .
— C'est possible. Mais enfin, tu avais accepté la tâche de me moutonner.
— Sans doute ; mais ne vous l'ai-je pas dit tout de suite ?
— Et si c'est une ruse? si cette espèce d'aveu avait pour but de m'attirer et de me faire pincer en flagrant délit, de me faire paumer marron, comme tu dis dans ton langage pittoresque ?
Lubin laissa tomber ses bras avec découragement.
— Ah bien, alors, fît— il, si vous avez des idées comme cela , c'est fini , il n'y a plus rien à faire. Mais, voyons! raisonnons un peu, je vous en prie. D'abord, si j'avais voulu vous faire paumer, ce serait déjà fait. Il y a, dans tout ce que vous m'avez dit, plus qu'il ne faut pour vous faire gerber à la passe. Et pourtant, vous voyez bien que vous êtes là , bien tranquille. . .
— Oui, c'est vrai, dit Laurent d'un air sombre, je t'ai fait des confidences, et c'est le tort que j'ai eu. Je t'ai donné tous les gages possibles; mais toi, qu'est-ce que tu m'as donné? Rien du tout.
— Rien?. . . Et ma dernière affaire dont je vous ai parlé ?...
— Ah ? nous y voilà, fit Laurent. L'affaire de la rue Cardinet, n'est-ce pas? Eh bien j'ai voulu en avoir le cœur net, de cette affaire-là. . . Tiens ! je me suis procuré les numéros de la Gazette des Tribunaux qui contiennent le procès... Les voilà, je les ai lus...
Il tira de sa poche plusieurs numéros du journal judiciaire qu'il jeta sur la table, devant Lubin.
— Eh bien? demanda celui-ci.
— Eh bien, toi et Dacolard, vous n'avez pas plus fait le coup que moi. Laurent Dalissier est coupable, c'est lui qui a assassiné sa mère...
— Bravo ! s'écria Lubin.
— Comment... bravo?
— Eh! sans doute. Ce que vous dites me prouve une chose, c'est que j'ai travaillé dans la perfection.
— Ah ! vraiment. . . Et veux-tu me permettre, mon cher artiste, de te faire quelques objections ?
— Lesquelles ? fit Lubin avec assurance. Parlez... C'était tout ce que voulait Laurent. Sous prétexte
d'éclairer ses doutes sur cette affaire, il se la fit raconter d'un bout à l'autre, en ayant soin d'insister sur les détails qui, pour lui aussi bien que pour l'instruction, étaient restés inexplicables. . . Et ces confidences, il le savait, n'étaient pas écoutées de lui seul.
Lubin expliqua d'abord comment il avait pu compromettre le fils de sa victime : — & Il avait appris « par Mariette l'adressa de Laurent Dalissier. Il s'était « mis en faction en face du n' 21 de la rue de ce Grammont. Il avait vu sortir le domestiqua Fran-
« çoisHoussdal, et l'avait suivi chez Lannois, rue de « 'la Michodière : — là, il l'avait accosté, et on avait f « trinqué ensemble : François ne pouvait refuser son j « estime et son amitié à un homme qui lui payait à ' « boire. De là des confidences et bientôt une intimité ' « dont Lubin avait profité pour se faire introduire se- « crètement chez le maître de François, et s'emparer, « à Tinsu de celui-ci, des pièces à conviction qui « avaient figuré plus tard dans le procès. »
De même, en ce qui concernait le plan de l'appartement de la rue Cardinet : — « Manette, un jour « que sa maîtresse était sortie, avait consenti à le « recevoir ; il s'était fait montrer par elle les diffé- «c rentes pièces de l'habitation ; tout en s'indignant « vertueusement sur la conduite de ce fils dénaturé, « il avait recueilli les indications qui lui étaient né- « cessaires. Rentré chez lui, il avait dressé un plan « accompagné de notes explicatives qu'il avait envoyé c à Dacolarcl, alors en province. . .
Laurent l'interrompit :
— Ton associé n'était pas en ce moment à Paris?
— Non, dit Lubin. Et même il n'y est arrivé que le 9 au soir, à neuf heures et demie, au moment de l'affaire.
Laurent hocha la tête d'un air d'incrédulité; — ce qui amena de la part de Lubin des révélations précieuses sur son complice : — « Dacolard était alors à « la tête d'une troupe de bandits déguisés en saltim- « banques qui parcouraient la province; il n'avait pas,
I7€ DACOLARD ET LUBIN
te, changé de métier depuis. Au 1110 « crime, Lubin, qui le savait dans le Loiret. « virons de Gien, avait songé à se L'adjoindre
:mplice; il lui avait en conséquence. eir : Louchette (un homme sûr), le plan par lui dr-
ivec des indications aussi sommaires et aussi .^promettantes que possible, le tout à titre
proposition : le rendez-vous était pour le « au plus tard. . . »
— Le 8 se passe, continua Lubin, puis ton journée du 9, et pas de Dacolard. . . j'étais dan- une
atience 1 Vers six heures, je me dis : « Filons jours rue Cardinet; Dacolard connaît le nom de la rue et le numéro, je le trouverai là! . . . Mais non ! j'arrive. S) rien! J'entre rue Guyot, chez un restaurateur de ma connaissance où je dépose mon paquet ; puis, vers sept heures et demie, je me rends chez Roussigué; Mariette arrive : j'apprends que Dalissier est en dispute avec sa mère; je compatis aux. tourments de cette malheureuse femme. Enfin, Mariette sort, et moi en même temps qu'elle. Je jette un coup d'œii dans la rue, à droite et à gauche. . . pas l'ombre de Dacolard! j'étais navré. Je rejoins Mariette à la porte de Vallée : je la supplie de me permettre de lui dire quelques mots. « Attendez. . . dit-elle, il faut d'à: « que je sache ce qui se passe là-haut. » Elle s'éloigne dans l'allée, et j'allais la suivre, quand, à quelques pas de moi, dans la rue, j'aperçois Dacolard. . . enfin! — Je lui serre la main, je lui dis : « Le p.
« va sortir, attends ici. Je vais monter là-haut ; si la « vieille lâche l'argent, je redescendrai et te ferai « signe; tu le suis et tu le détrousses; sinon, tiensce toi au port d'armes et attends-moi. » Il me dit : « C'est bien. » Je monte et je rejoins Mariette qui était entrée un instant dans le salon et qui maintenant écoutait à la porte ; elle se redresse en m'entendant venir, et elle me dit à voix basse : « Il refuse ! » J'écoute à mon tour : C'était pourtant vrai! Là-dessus, nous entendons les adieux les plus touchants ; l'enfant sort, et je n'ai que le temps de me cacher dans la cuisine. ... DacoJard laisse filer et continue de se promener philosophiquement sur le trottoir Moi, je sors de ma cachette et je descends avec précaution dans l'allée ; Mariette vient me rejoindre, et il faut bon gré mal gré que je lui débite mes tendresses. .. Enfin, je suis libre et je rejoins Dacolard. . . Lubin passa ensuite à l'exécution du crime : — « Il avait emmené Dacolard rue Guyot, où a celui-ci avait changé de vêtements et s'était muni « de tous les engins nécessaires. Il avait fait le guet ce pendant que Dacolard opérait. . . L'affaire finie, ils a avaient filé vivement des Batignolles au Petit-Cha- « ronne. Rue Vitruve, chez Lubin, ils avaient partagé « le magot ; Dacolard avait repris ses vêtements ; à « cinq heures et demie du matin, il s'embarquait par « le chemin duBourbonnais pour rejoindre sa troupe. « A six heures, Lubin se rendait rue de Grammont, « il montait chez François Houssdal, et glissait furti-
« vement, parmi les bottines que celui-ci était en « train de nettoyer, celles qu'il avait soustraites « quelques jours auparavant et qui venaient de ser- « vir ! . . . »
— Eh bien ! demanda Lubin en finissant, êtes-vous convaincu maintenant?... et ce gage vous suffit-il?
Le front de Laurent s'était déridé.
— Oui, dit-il, tout cela doit être vrai ; car tu n'oserais pas mettre ainsi Dacoiard en jeu.
— Certes !. . • et cela m'est une garantie que, de votre côté, vous ne soufflerez pas un mot de ce que je viens de vous raconter. .*
— Parce que ?
— Parce que vous seriez sûr d'être refroidi, et moi par contre-coup.
— Il est farouche, à ce qu'il paraît, M. Dacoiard ; au fait, il aurait raison ! . . . Eh bien, vieux, tu peux être tranquille, ... et ... touche là !
Lubin se précipita sur la main que lui tendait Laurent.
— Ainsi, dit-il, confiance absolue de part et d'autre?
— C'est entendu.
— - Et notre affaire pour le 30 tient toujours?. . .
— Je crois bien! elle est trop jolie pour qu'on l'abandonne comme cela. ..
— Ce cher Simonin ! . . .
Après de nouvelles protestations, Laurent parla de se retirer.
— Attendez, dit Lubin. Je me suis abîmé toute la journée à limer eeque vous appelez ma ferraille, et le grand air me fera du bien. Je vais vous reconduire un bout de chemin.
Cette proposition s'accordait trop bien avec le projet de Laurent pour qu'il fît la moindre difficulté. Lubin se hâta de passer un paletot et ils sortirent.
Ils se dirigèrent vers les boulevards. Chemin faisant, Laurent se retourna à plusieurs reprises en fronçant le sourcil d'un air menaçant et inquiet.
— Qu'est-ce donc? demanda Lubin.
— Rien. Je regardais si nous n'étions pas suivis. Pressons le pas.
Arrivés sur le boulevard, ils prirent à droite.
— Est-ce que vous avez aperçu quelque figure suspecte? demanda Lubin.
Laurent ne répondit pas.
■— Par ici! dit-il en tirant vivement son compagnon vers la chaussée, qu'il lui fit traverser au milieu des voitures.
Ils se trouvaient devant le café Anglais. Laurent en franchit la porte, et demanda un cabinet particulier, avant même que Lubin, qui venait derrière lui, eût pu lui adresser une nouvelle question. Quand ils furent seuls ;
— Ah ça, dit Lubin encore essoufflé, que signifie cette alerte ?
— Cela signifie, dit Laurent, que tout à l'heure, dans la rue du Faubourg-Poissonnière, j'ai reconnu derrière nous un des agents qui m'ont amené de Villaine à Paris...
— Vous en êtes sûr?
— Parfaitement sûr.
— Et il nous suivait !
— Je n'en sais rien, mais il marchait dans le même sens que nous.
— S'est-il laissé distancer quand nous avons pressé le pas?
— Oui, un peu;.*, mais, malgré cela, il allait bon train.
— Et sur le boulevard?
— Il m'a semblé le revoir, mais je n'en répondrai pas. Quoi qu'il en soit, j'ai jugé prudent de traverser la chaussée, et... je ne pense pas qu'il nous ait vus nous réfugier ici.
Lubin réfléchit à tout cela, et son avis fut que Laurent avait pris peur très-légèrement, et qu'il n'y avait vraiment rien à craindre.
— D'abord, dit-il, en admettant que vous n'ayez pas été dupe d'une fausse ressemblance, il faudrait que cet agent, qui ne vous a vu qu'une fois, vous eût reconnu, et c'est bien peu probable. Ensuite, quand nous avons pressé le pas, il se serait mis à courir, et, sûr de sonfait, il aurait crié, appelé les passants h la
rescousse;... on nous aurait barré le passage, et, au lieu d'être en ce moment tranquillement assis dans ce cabinet, nous serions emballés dans un fiacre roulant pour la Préfecture... Une faut pas, mon neveu, prendre le taf comme cela, dit Lubin en finissant.
Laurent eut l'air de céder à ces raisons, et convint qu'il pouvait s'être trompé. Néanmoins il ne jugea pas à propos de sortir tout de suite du café,
— Soit, dit Lubin, attendons un peu; d'autant mieux que, pour passer le temps, nous pouvons manger un morceau... Qu'en dites-vous! Ces émotions-là creusent.
Ils se firent servir, et Laurent, complètement remis, fit honneur au menu. Cependant, en se levant de table, il s'approcha de la fenêtre et regarda à droite et à gauche sur le boulevard.
— Rien de suspect? demanda Lubin.
— Rien, nous pouvons filer.
Toutefois, comme un surcroît de précaution ne pouvait nuire, et qu'il ne fallait pas que l'arrestation de l'un des deux entraînât celle de l'autre, il fut convenu qu'ils sortiraient séparément, sauf à se rejoindre plus loin sur le boulevard.
Lubin sortit le premier, tandis que Laurent s'attardait sous prétexte de solder l'addition.
Il ne fut pas le moins du monde inquiété ; il traversa tranquillement le boulevard, et, arrivé sur le trottoir opposé, il se retourna pour voir sortir Laurent, bien décidé h le plaisanter plus tard de sa folle panique.
176 DACOIARD ET LUBIN
Mais le spectacle dont il fut témoin lui ôta toute envie de rire.
A peine Laurent avait-il refermé la porte du café et fait quelques pas, que deux robustes agents déguisés en bourgeois se précipitèrent sur lui, et, malgré ses protestations et sa vive résistance, le terrassèrent.
Lubin vit la foule se masser autour de ce groupe, et tout consterné, il se rapprocha timidement.
Laurent, énergiquement contenu, protestait de son innocence et criait qu'il était victime d'une erreur ; la foule commençait à murmurer ; mais les mots de voleur et d'assassin prononcés par les agents firent taire les sympathies et refoulèrent les curieux. Un fiacre qui stationnait près de là fut requis, et malgré ses doléances, Laurent fut introduit violemment dans ta voiture, où les deux agents s'installèrent à ses côtés.
— A la Préfecture ! cria l'un des agents au cocher.
La voiture se mit en marche ; mais à peine avaitelle fait dix pas, que l'un de ces terribles agents, qui n'était autre que Torin, se pencha en souriant vers Laurent et lui dit :
— Mes compliments, monsieur Dalissier : on ne se fait pas arrêter avec plus de naturel et de grâce.
— C'est que j'ai déjà une certaine expérience, dit Laurent. — Et Lubin ? ajouta-t-il ; qu'est-ce qu'il devient dans tout cela?
— M. Moule s'en est chargé : il doit être en ce moment logé à la même enseigne que vous.
DACOLARD ET LUB1N 177
En effet, Lubin, craignant pour lui-même, allait gagner au large, lorsqu'il avait senti une main se poser familièrement sur son épaule.
Il se retourna vivement
— Monsieur Moule ! s'écria-t-il stupéfait.
— Oui, c'est moi, fit l'inspecteur de police. Et comment cela va-t-il, mon cher Lubin ? Il y a longtemps, sans reproche, que nous ne nous sommes vus.
Mais Lubin avait déjà repris son aplomb.
— C'est vrai, dit-il; aussi j'avais l'intention de passer demain à la Préfecture.
— Vraiment ! . . . Alors, tu ne seras pas fâché d'y venir ce soir avec moi ?. .
En parlant ainsi, l'inspecteur de police passait doucement son bras sous celui de Lubin.
— Comme il vous plaira, répondit celui-ci en se laissant emmener.
C'était, on le voit, un échange d'aimables procédés. IJ y eut même des politesses au moment de monter en voiture.
— Après vous, monsieur Moule, dit Lubin en s'inclinant.
— Je n'en ferai rien, mon cher Lubin, répondit Moule, en le faisant passer devant lui; tu es mon hôte, et je sais ce que je te dois.
Une fois installés, et la voiture en marche:
— Voulez-vous me permettre, dit Lubin, de vous donner franchement mon avis sur ce qui vient de se passer ?
178 DACOLARB ET LUB1N
— Donne, mon cher Lubin, tu me feras plaisir.
— Eh bien, monsieur Moule, vous venez de commettre une grande maladresse.
— Bah ! et comment cela?
— Ce sont vos agents qui viennent d'arrêter Simonin ?
— Oui.
— Vous avez donc acquis la preuve du crime qui lui est reproché ?
— Non pas moi. Je ne fais qu'exécuter un mandat du juge d'instruction.
— Alors c'est le juge d'instruction qui a commis la maladresse; je vous demande pardon... Et à quel propos ce mandat ?
— Mais, dame ! je ne sais pas. .
— Je vais vous le dire : à propos d'un fait distinct et antérieur; un mauvais vol de rien du tout pour lequel on a porté plainte.
— C'est possible; mais où est la maladresse ?
— Le voici : de ce fait non plus que des autres, vous n'avez pas de preuves, et on n'en trouvera pas ! . . ce sont là les expressions mêmes dont s'est servi Simonin en parlant des poursuites dont il avait été et dont il pourrait être l'objet.
— Pourquoi n'en trouverait-on pas, des preuves?
— Demandez-le-lui ; quant à moi, je n'ai pas pu lui en faire dire plus long.
— Soit! dit Moule; et bien, alors, on relâchera
Simonin : qu'est-ce que tu vois là de si déplorable ?
— Ah ! ce qui est déplorable, fit Lubin d'un ton navré, c'est qu'on fait avorter ainsi la plus belle combinaison ! . . J'allai vous livrer Simonin pieds et poings liés ; tout était prêt. .
— Sans me rien dire ?
— Non pas ? je comptais aller vous trouver demain matin à la Préfecture. . .
— C'est vrai.. Eh bien! quelle est cette combinaison ?
L'imagination de Lubin n'était jamais en défaut. — Il se mit à raconter, non pas ses préparatifs contre l'hôtel Suchapt (c'était une affaire à ménager et qu'il retrouverait un jour), mais une entreprise toute fantaisiste, arrangée de telle sorte que Simonin devait s'y trouver compromis, seul et sans la moindre apparence de provocation.
Moule écouta cette histoire avec beaucoup d'attention.
— Oui ! dit-il quand Lubin eut fini, cette idée est excellente, et je t'en fais mon compliment. . .
— N'est-ce pas ? fit Lubin.
— Seulement, continua Moule, tu as tort de te désespérer : ton travail n'est pas perdu. SU comme tu j le supposes et comme je ne suis pas éloigné de le croire, Simonin est remis en liberté faute de preuves, tu pourras de nouveau lui tendre cette amorce, et il y mordra . . .
— Oh ! j'ai bien peur que non, soupira Lubin. Vous
180 DACOLARD Eï LUBIN
ne savez pas à quel poinl il est ombrageux. , Tenez ! je parierais qu'il me soupçonne en ee moment d'être la cause de son arrestation.
— Non, tu exagères, dit Moule ; je réponds qu'il n'a pas d'idée pareille.
Tout en parlant ainsi, ils étaient arrivés à la Préfecture de police.
— Eh bien ! mais, fit Lubin en mettant pied à terre, je ne vois pas trop ce que j'ai à faire ici; je viens de vous conter tout ce que j'avais à vous dire. •
— Oui, dit Moule; mais cane suffit pas.
— Comment donc ?
— J'ai également un ordre d'arrestation contre toi.
— Ah!., à quel propos ?
— Je ne pourrais pas te dire au juste; cependant je suppose qu'il s'agit de ton affaire de la rue Saint- Gilles.
— Encore ! fit Lubin ; à quoi cela va-t-il servir ? Je ne puis que répéter au juge d'instruction ce que je lui ai déclaré dix fois : « C'était u;: va j'avais « attiré François Houssdat. . . » C'est à prendre ou à laisser.
— Évidemment. Cependant, comme François vient d'être arrêté. .
— Àh!.. François est arrêté?
— Oui... Tu comprends, l'affaire revient sur l'eau, et on veut contrôler vos déclarations l'une par l'autre. C'est tout naturel.
DACOLARD ET LUBLN 181
— En effet. . c'est naturel, répéta Lubin machinalement et d'un air rêveur.
Cette nouvelle de l'arrestation de François lui avait enlevé une partie de son assurance.
Bientôt, quand il se vit écroué et mis au secret, il comprit que la bonhomie de Moule était affectée, et que sa position à lui venait de s'aggraver singulièrement.
Il était près de minuit. Moule, que rien ne retenait plus à la Préfecture, rentra chez lui rue Boucher, où Laurent l'attendait en compagnie de Torin.
Il félicita Laurent de l'intelligence et de la présence d'esprit qu'il venait de montrer.
— Maintenant, ajouta-t-il, quand même nous ne devrions rien obtenir de plus que ces aveux de Lubin, — aveux qui ont été soigneusement recueillis, vous pouvez le croire, — il ne faudrait pas regretter notre campagne.
— Sans doute, dit Laurent ; mais j'espère bien que ce ne sera pas tout.
— Non, certes ! Il s'agit actuellement de tirer des interrogatoires de Lubin et de François tout ce qu'ils peuvent produire. Ceci est mon affaire, à moi. Demain matin, j'irai voir François dans sa cellule. . .
— Et moi, pendant ce temps, qu'est-ce que je ferai ? demanda Laurent.
— Rien du tout ; vous vous reposerez.
— Ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.
— Oh ! soyez tranquille ; ce n'est pas un congé
182 DACOLAKD ET LUBIX
illimité que je vous donne : je saurai vous rappeler quand il le faudra,. . . et cela ne tardera pas.
— Vous me mettrez encore en compagnie de Lubin ?
— Oui, c'est probable.
— Toujours Lubin ! fit Laurent avec un geste d'ennui; et dans tout cela, je n'aperçois pas Dacolard, l'assassin de ma mère. . .
— Eh ! justement, c'est pour arriver à lui.
— Où est-il donc, ce misérable ?
— Lubin, dans quelques jours, vous donnera son adresse sans que vous ayez besoin de la lui demander.
Le lendemain, en effet, Moule se fit conduire à la cellule où François -Houssda-1 était enfermé. Il était accompagné d'un de ses agents, Cœur-de-Feu, envers lequel, au moment où la porte s'ouvrit, il prit l'air irrité d'un supérieur qui gronde vertement un subordonné maladroit : c'était une comédie convenue d'avance.
— Oui, toi et 'Lubin, vous en faites de belles depuis quelque temps ! dit-il ; si cela continue, je vous e;iss e aux gages et vous renvoie tous deux au -pré, que vous n'auriez jamais dû quitter !
— Cependant... observa timidement Cœur-de-Feu.
— Tais-toi. C'était bien la peine de tendre un piège à loup pour prendre une fouine!, . . Voilà de vos coups ! Ah ça ! où est-il donc ce nigaud -là?
Le nigaud, c'est-à-dire François Houssdal avait relevé la tête : le nom de Lubin et la singularité du reproche adressé à l'agent de police le firent très- ^ saillir. Ce mouvement n'échappa pas à Moule. \
— Ah ! le voilà, fit l'inspecteur de police comme s'il commençait seulement à l'apercevoir. Arrive donc ici, drôle, que nous renouvellions connaissance... car nous nous sommes déjà vus, si je ne me trompe. N'est-ce pas toi qui étais l'an dernier le domestique de Laurent Dalissier ?. . .
Il prit François par le bras, et l'attirant en face de l'étroite fenêtre :
— Oui, c'est bien ça ! fit-il. Ah ça, comment se fait-il, animal, que je te trouve embarqué dans cette galère ? — Va-t'en, toi ! s'écria Moule en se tournant vers Cœur-de-Feu avec un geste de colère et de menace.
Cœur-de-Feu ne se fit pas répéter Tordre et sortit vivement.
— A quelles canailles il faut avoir affaire ! poursuivit Moule en s'emparant de Tunique siège qui meublait la cellule ; mais qu'il soit tranquille ! lui et Lubin sauront ce qu'il en coûte. • .
Puis, se tournant vers François avec une brusquerie toute paternelle :
— Voyons ! et toi, grand innocent. . . pourquoi faut-il que je te trouve ici à la place d'un autre sur
lequel j'avais compté ? comment cette substitution s'est-elle faite ? . . .
François baissa la tête, roula un œil farouche et ne répondit pas.
Moule éclata de rire.
— Oh ! l'imbécile qui se méfie et se tient sur ses gardes !. .. Tu crois que je viens te faire babiller ? C'est bien la peine, vraiment ! Rassure-toi, mon bon ami. Ton affaire est claire. Veux-tu que je te la dise, ta bonne aventure?. . . le présent, le passé, l'avenir ! Ça ne coûte rien.
Écoute : — Lorsque tu étais chez Laurent Dalissier, tu as eu quelques petites relations avecLubin. . . ne dis pas non ! Je le sais. Ces relations, interrompues un instant par l'assassinat de Mme Dalissier, ont ensuite repris de plus belle vers la fin de décembre. . . Tu vois? je précise. À cette époque, tu étais sans ressource et tourmenté de la soif ardente et de la paresse qui nuiront éternellement à ton avenir. C'est alors que Lubin, qui avait ses vues sur toi, t'a fait entrer comme garçon de service dans le cafç de la rue de la Réunion. Là, tu as fait des connaissances, tu t'es déniaisé, affranchi peu à peu. C'était ce qu'espérait Lubin. Depuis six mois, tu as tripoté avec lui, avec d'autres, parfois seul, quelques petites affaires. Laissons ces misères, jetons un voile. A quoi bon, en effet, s'occuper de cela ? Tu as, d'autre part, ton paquet : surpris en flagrant délit de vol dans cette maison de lar^e Saint-Gilles, avec toutes les circonstances
DACOLARD ET LUB1N 185
aggravantes, vingt ans de pré, au bas mot, voilà ton avenir. C'est clair et net, vois-tu, comme lesjaanets que tu as négligé d'agrafer cette nuit-là.
C'était en effet tellement clair et tellement net que François se contenta de pousser un profond soupir et ne répliqua pas.
— Ce que je voulais, continua Moule, c'était me débarrasser de cette infâme clique des Lubin et autres gredins à double face qui ont un pied et une main partout, déjeunent de la Préfecture et soupent du monseigneur, qui me promettent un assassin, et, d'accord avec lui, m'envoient à sa place un méchant voler eau comme toi. . .
Ces mots d'accord avec lui firent tressaillir François ; mais il se remit aussitôt, et il murmura avec un sourire d'incrédulité :
— D'accord avec lui !.. . Monsieur Dacolard ! . . . jamais !
Moule parut ne rien voir et ne rien entendre et continua :
— Il est temps que ces choses-là cessent, que ces drôles soient remplacés. J'avais songé à toi. . . Pourquoi pas ? Tu n'as que des peccadilles. . . pas de sang à ton dossier, que je sache... L'affaire de la rue Saint Gilles est d'une certaine gravité, j'en conviens ; mais c'est de la provocation. . .
— Oh ! oui. je le vois bien, maintenant ! murmura François d'une voix sourde.
— Ah! tu commences à le croire? ce n'est pas
186 JACOLARD ET LUBIN
malheureux. . . Mais, malgré tout, depuis dix minutes que je suis avec toi, je comprends qu'il vaut encore mieux être servi par des canailles d'intelligence que par des honnêtes gens imbéciles. Décidément, je garderai Lubin. . . C'est triste, mais tu n'es pas de force à le remplacer. N'en parlons plus.
Il se leva et fit mine de sortir, François vint se placer brusquement devant lui.
— Lubin! s'écria-t-il, oh ! le misérable. . . Monsieur Moule, je vous en prie, laissez-moi me venger de lui, et puis après. . . vous ferez de moi ce que vous voudrez.
Moule sourit dédaigneusement.
— Mon garçon, fit-il, un homme qui a de la tête et du cœur ne dit pas : je me vengerai; il ne demande ni conseil ni permission ; il fait tout simplement son coup et tout est dit.
— Oh ! s'écria François, ce ne sont pas les moyens qui me manquent !. . . et ce serait déjà fait, si. . .
— Si?...
— N'importe! fit François. N'en parlons plus... c'est impossible.
Moule avait toujours sur les lèvres son méchant sourire. Il revint s'asseoir, et jetant sur le prisonnier un regard perçant et ironique :
— Mon pauvre pégriot, fit-il, tu viens de prononcer toi-même ta propre condamnation. C'est toi, décidément, qui est impossible. Cette réticence que tu viens de me laisser entrevoir marque un bon naturel,
elle t'honore; elle prouve que tu as de la probité, et j'aime ça. Mais elle indique aussi trop d'ineptie, et il est difficile qu'un lapin de ta force entre jamais dans mon service . . .
François semblait en proie à une poignante hésitation.
— Tiens ! continua Moule, veux-tu que je te l'explique, ta réticence, et que je complète ta pensée? Voici : Tu as le secret d'un crime commis par Lubin, et tu peux, d'un mot, faire tomber sa tête. Oh ! que serait bon à révéler ce secret !. . % Oui, mais Lubin a un complice, et le même coup qui faucherait l'un faucherait l'autre. . . Ces choses- là ne doivent pas se faire. . . Donc, il faut garder le silence. . . C'est bien pénible, mais c'est comme ça. Suis-je dans le vrai, dis?
François baissa les yeux.
— Oui, roilà ce qui te tient la langue, poursuivit l'inspecteur de police. Maintenant, voici le comique de la chose : c'est que cet autre, ce complice de Lubin, que tu ménages avec tant de soin, que tu crains d'englober dans ta vengeance, de compromettre par un mot, par un signe... en vérité, c'est charmant !...
— Eh bien? demanda François.
— Eh bien ! mon cher, c'est celui-là même qui t'a désigné à Lubin, et t'a poussé à sa place dans la souricière où tu t'es fait pincer.
— Ce n'est pas vrai ! s'écria François avec force.
— C'est vrai, répliqua Moule, et je le prouve.
188 DACOLARD ET LUB1N
D'abord, veux-tu que je te dise son nom, à ce bon f'anandel sur lequel tu aurais horreur de manger ? Il s'appelle Dacolard. . . ou Monsieur Dacolard, comme tu dis respectueusement. Je ne me trompe pas, hein ?
— Allez toujours, fit François d'une voix sourde.
— Bien. Maintenant, mon fiston, écoute ceci pour ton instruction particulière : Il y a trois semaines, j'apprends que Dacolard est à Paris. Vite, j'envoie mes limiers ; il faut qu'à tout prix nous le pincions. Nous le relançons dans différentes remises : une fois rue Saint-Nicolas-d'Antin, où il se pavanait sous le nom de M. de Formigny, — deux ou trois fois à la Villette, — ou au Petit- Charonne, au caboulot de la Réunion ; j'aurais pu, au milieu de ces relais, l'appréhender, à la rigueur. . . mais quoi ! en f laquer ainsi un gars de cette force, platement, le terrasser à propos de rien dans une rue ou dans un bouge... Allons donc ! Je me dis : « Dacolard vaut bien les honneurs d'un flagrant délit. » Là-dessus, je fais signe à cet infâme Lubin, qui, en quelques jours prépare cette souricière de la rue Saint -Gilles. . . car c'était une souricière, mon pauvre garçon, et pas autre chose. . .
François poussa un profond soupir.
— Mais, poursuivit Moule, ce n'est pas tout d'avoir la cage ; il faut l'oiseau. Lubin me dit : « Laissez-moi « faire; je me charge de l'y attirer. » J'ai la simplicité de m'en rapporter à lui. Il va, un soir, au Petit- Charonne, et il entre, vers les dix heures, dans le caboulot de la rue de la Réunion où il était à peu
près sûr de rencontrer Dacolard... C'est bien, ça, dis ? fit Moule avec un sourire ironique.
François se tut.
— Oui, c'est bien cela, continua Moule, et lu h sais mieux que personne, mon pauvre garçon ; ca. tu étais là... pour ton malheur. Dacolard y étar aussi. Maintenant, ouvre tes oreilles toutes grandes ; Lubin entre, flaire, regarde, enfin aborde Dacolard. Que penses-tu qu'il va lui dire ?< . . Qu'il a un coup monté pour le soir même, et qu'il lui faut un associé ? que l'affaire est superbe ? qu'il n'y a pas le moindre risque à courir, attendu qu'il a les entrées dans la maison, et que les deux femmes qu'il s'agiî de dépouiller ne feront pas la moindre résistance?... Tu crois qu'il lui a dit cela?
— Oui.
— Eh bien, tu te trompes, mon bonhomme. Il lui a dit: « — Je trafique avec la rousse, à qui je dois « des gages et qui en exige de moi. Je lui ai pro- « mis ta peau, mon vieil ami, et elle s'en pourléche « les lèvres d'avance ; mais tu comprends que je ne c suis pas homme à lui servir un pareil plat : ça c la rendrait malade de bonheur ; ménageons sa sen- << sibilité. Tu conçois, j'ai dressé un bon petit piégc « où je suis censé t'attirer en ce moment : la rousse « et la cigogne comptent dessus; l'avocat général « aiguise ses phrases et Chariot son couperet. . . Pas « de danger qu'on te livre à ces ogres ! 3Iais ils atteua dent une proie, il leur en faut une coûte que coûte;
a indique-moi donc, au moins, quelque chose que je « puisse leur mettre sous la dent ! » C'est alors que Dacolard, promenant négligemment son regard autour de la salle, t'a aperçu dans un coin, et qu'il a dit à Lubin : « Tu vois cet idiot là-bas, prends-le !.. » Je n'y étais pas, dit Moule en finissant, mais je sais que cela s'est passé ainsi.
— Oui, cela s'est passé ainsi ! s'écria d'une voix tonnante François ; — oui ! et je les vois encore tous deux causant à voix basse ;. . . et lui, lui. . . Dacolard . . Oui ! c'est bien là son regard quand il m'a désigné à ce monstre de Lubin, qui est venu ensuite me parler d'un ton patelin. . . Ah ! mais, non, ça ne se passera pas ainsi ! Ah ! je suis un idiot, bon tout au plus à jeter en pâture à la police qui attend ! ; . . Soyez tranquilles ! moi aussi je lui jetterai quelque chose, à la police ! . . . Chacun son tour. — Écoutez, monsieur Moule.. .
— Tais -toi ! dit Moule sévèrement.
— Que je me taise?. . . Non pas ! je parlerai, je me vengerai.
— Tu es en fureur, tu ne sais plus ce que tu dis,
— Ah ! je ne sais plus ce que je dis. . . Voulezvous m'entendre?
— Non ; je n'admets pas les rapports faits dans ces conditions. La haine, la colère t' égarent.
— Et bien ! non. . , Regardez, je suis calme.
— Joliment ! Si je te prenais au mot, tu m'en conterais de belles! Je ne veux pas ; je n'ai pas l'habitude de perdre mon teinpi
DACOL VRD ET LUBL\ 191
— Écoutez-moi seulement une minute. . .
— Encore une fois, non! Je regrette maintenant de t' avoir appris ces détails, en voyant dans quel état cela te met... Que diable! quand on a été roulé de la sorte, il faut savoir en prendre son parti, et ne pas chercher à se venger par des insinuations, par des mensonges, des calomnies. . .
— Moi, mentir, calomnier! Ah! je n'en ai pas besoin . . .
— Ce serait, il est vrai, difficile avec des gaillards comme ceux-là.
— N'est-ce pas?. . . Mais vous ne les connaissez pas encore ; si vous saviez...
— Je t'ai dit que je ne voulais rien savoir, interrompit Moule. Je ne suis pas venu ici pour recueillir tes confidences ; tu les feras au juge d'instruction, plus tard, quand tu seras plus rassis.
— Monsieur Moule, dit François, je suis calme. . . tenez! tâtez mon pouls... Oui, calme comme un homme qui sait qu'il est perdu, mais qui sait aussi qu'il sera vengé.
— C'est bien, fit Moule, mais un peu de recueillement ne te fera pas de mal. Tu vois ! on reproche quelquefois aux hommes de police de surprendre; de soutirer adroitement aux prisonniers leurs secrets ; ce n'est pas mon système. Je te le répète : réfléchis bien, et puis ensuite tu feras tes déclarations à qui de droit et selon ta conscience. Maintenant, tu viens de prononcer un mot qui m'a fait de la peine ; tu as dit que tu te sentais perdu. , .
192 DACOLARD kf LUB1N
— Oh ! oui, monsieur Moule. . . je ne me fais pas d'illusion.
— Sans doute ta position est grave. Mais enfin, s'il n'y a pas de remède radical, encore serait-il possible, ou du moins on pourrait essayer d'y porter quelques adoucissements... successifs. Tu comprends, cela dépendrait de ta conduite.
— Ah! vous serez content de moi, je vous jure. Tout ce qu'on pe^ut attendre de soumission, de dévouement . . .
— Eh oui! mais, comme je disais tout à l'heure, cela ne suffit pas, et tu viens de faire une équipée qui ne me donne pas une bien haute opinion de toi. . . Enfin, on verra.
Moule laissa François à ses réflexions. Il sortit de la Conciergerie et monta au Palais.
il se fit introduire dans le cabinet du juge d'instruction, M. Thurier, qui devait, le soir même ou le lendemain matin au plus tard, interroger Lubin et François.
Il s'agissait de ce qu'on appelle, en argot de police, préparer le juge.
Gela fut vite fait avec M. Thurier, pour qui Moule avait une sorte de vénération, qu'il redoutait de voir passer à la cour, et dont il disait, avec une conviction dont ce juge intelligent n'eût sans doute pas été froissé : — Il eût fait un excellent agent !
DACOLARD ET LUBLN 193
xxm
Le lendemain, à huit heures, François fut extrait de sa cellule pour être conduit à Y instruction.
Tout en cheminant entre ses deux gardiens, il aperçut Moule qui flânai c par hasard dans ^n des couloirs du palais. Celui-ci, de son côté, le reconnut et s'approcha.
— Ah ! c'est toi, fit-il, je suis enchanté de te voir pms calme qu'hier. La nuit porte conseil, et tu as réfléchi.
François avait, au contraire, l'air plus sombre et plus énergiquement résolu que la veille.
— Ah ! vous trouvez? fit-il avec un hochement de tête significatif. Eh bien, soyez tranquille, monsieur Moule, avant une heure on saura des choses que vous n'auriez pas été fâché d'apprendre l'an dernier, et que j'ai eu le tort de ne pas vous dire alors.
— Diantre! il paraît que je me trompe, fit Moule d'un ton contrarié. Te voilà aussi rageur qu'hier, et je le regrette. Je ne sais quelles révélations tu entends faire, mais je te préviens d'une chose, c'est qu'on n'a pas l'habitude ici d'ajouter foi aux déclarations d'individus aussi moulés que tu parais l'être.
— On ne me croira pas? fit François.
— Entendons-nous! ça dépend. Si ce que tu as à
dire est vraisemblable, si surtout tu spécifies et précises énergiquementles faits. . •
— Oh ! que ça ne vous inquiète pas, je préciserai!
— Bien ! il faut toujours être précis. . . Puis s'adressant aux surveillants :
— Ah ça, dites-moi, vous autres,il me semble que vous avez éveillé ce garçon un peu matin? M. Thurier ne doit pas être encore dans son cabinet.
— Pardon, fit un des surveillants, c'est l'ordre.
— Ah! si c'est Tordre, c'est différent. . . cependant cela m'étonne. Il serait peut-être bon de voir.
Il précéda les trois hommes et arriva sur la pointe* du pied à l'extrémité du couloir, près de la petite porte servant de passage aux inculpés ; il écouta une seconde.
— C'est juste, fit-il à voix basse en revenant vers François et ses deux gardiens : M. Thurier est dans son cabinet; il a même déjà commencé une instruction. Ne le dérangez pas.
Il fit asseoir discrètement et sans bruit, François et ses deux acolytes dans le petit palier qui précédait le cabinet du juge ; François tout près de la porte qui, par hasard, n'était pas fermée.
— Là, dit-il, attendez. Moi, il faut que j'aille à mes affaires. Quant à toi, François, attention à ce que je t'ai dit! c'est sérieux.
Il s'éloigna.
On entendait distinctement par la porte entrebâillée tout ce qui se disait dans le cabinet du juge ; et Fran-
cois, placé près de cette porte, quelque absorbe qu'il fût par ses idées de vengeance, reconnut bientôt la voix aigrelette et doucereuse de Lubin. Il tressaillit et écouta attentivement. Le vieux forçat libéré venait de donner au juge ses noms, surnoms et qualités, et ses états de service.
— Bien! fit M. Thurier; maintenant votre résidence vous avait été assignée à Langres. . . Vous avez quitté cette ville un matin . . .
— Mon Dieu, oui, fit Lubin avec un petit air de componction; j'ai eu tort, je le sais, mais que voulezvous ? il m'était impossible de gagner ma vie à Langres ; on y connaissait mes antécédents, et je ne pouvais obtenir aucune espèce de travail. Plusieurs fois j'ai prié M. le commissaire central d'obtenir pour moi un changement de résidence. . .
— Oui, nous connaissons ce prétexte, qu'aucun libéré surpris hors de sa résidence ne manque d'invoquer, dit le juge. Quoi qu'il en soit, vous vous êtes lassé d'attendre ce changement, et vous êtes clandestinement parti pour Paris, dont le séjour est absolument interdit aux anciens forçats. Mais laissons cela pour le moment, nous y reviendrons. J'ai hâte d'apprendre comment il se fait que vous ayez été arrêté il y a un mois, en compagnie d'un nommé François Houssdal, en flagrant délit de vol avec effraction dans une maison de la rue Saint-Gilles,
— Oh! c'est bien simple, fit Lubin. D'abord il faut vous dire, monsieur, que pendant le temps que j'at
passé au bagne, et même depuis j'ai pu rendre quelques services... d'une certaine importance, à la police. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, c'est à moi qu'estdue l'arrestation du célèbre Joudarnoult, que les plus fins limiers n'avaient pu découvrir.
— En effet, c'est ce qui m'a été rapporté, fit M, Thtirier. Continuez.
— L'administration, poursuivit Lubin, m'a su quelque gré de ces services : mon sort, au bagne, a été adouci... Peut-être, depuis, aurait-on pu s'occuper de moi, réemployer... 0:i n'a pas cru devoir le faire, passons! Il ne m'appartient pas de récriminer, et je ne veux pas avoir l'air de chercher une excuse à une faute que j'avoue. Toutefois, il y a six semaines, quand j'eus été arrêté sous cette prévention de rupture de ban, un des chefs les plus remarquables de la police de sûreté, M. Moule, voulut bien se souvenir de moi : il savait mon passé, mes fautes... mais aussi mes services; et, comprenant qu'il y avait mieux à faire que de me laisser moisir dans ma cellule, il me chargea de certaines tâches délicates, difficiles, dont j'eus le bonheur de m'acquitter à son entière satisfaction.
Lubin raconta avec complaisance ces nouveaux services. Enfin arrivant à l'affaire de la rue Saint-Gilles, il dit qu'il avait conçu le projet de livrer à la police un bandit redoutable . . . son ancien complice dans l'affaire de Villejuif, c'est vrai, mais qu'il avait renié depuis longtemps, et qu'il exécrait maintenant, —
DacolarJ ! C'était là un joli cadeau à faire à M. Moule! Mais le piège une fois tendu, la difficulté avait été d'y attirer Dacolard. Il avait essayé à plusieurs reprises, mais inutilement. En dernier lieu, il était allé au Peïit-Charonne, rue de la Réunion; il y avait rencontré Dacolard; il avait insisté, prié. . . mais Dacolard, per-l sistant plus que jamais dans sa défiance, avait refusé: il s'était même brusquement éloigné du tripot.
— Alors, quoi? fit Lubin en finissant; fallait-il tout planter ta et admettre que c'était du temps et du travail perdus? Ma foi, non. Faute de grives, on prend des merles, et j'ai englué ce méchant oisillon de Français Houssdal qui se trouvait à ma portée. C'était toujours cela.
M. Thurier s'était bien gardé d'interrompre ces longues explications, bien qu'elles ne fussent pas nouvelles pour lui. Il n'éleva non plus aucune des objections qu'il avait précédemment opposées à ce prétendu plan de campagne. Il se borna à manifester une sorte de mécontentement banal à rencontre de ces façons de procéder.
— Diantre! mais c'est de la provocation, cela, fit-il en fronçant le sourcil; et je déteste la provocation, même quand il s'agit de gredins fieffés, à plus forte raison quand il s'agit de pauvres diables comme celuici .. . Enfin ! . . .
Lubin, tout en s'excusant hypocritement, était convaincu que ça commençait à prendre et s'applaudissait de son succès.
198 DACOIARD ET LUBIN
— Il faut maintenant interroger ce François Houssdal, dit M. Tliurier. Greffier, dites qu'on amène l'autre inculpé.
Le greffier allait obéir, mais Lubin s'interposa vivement :
— Un instant ! permettez, monsieur le juge d'instruction, dit-il, il est bien entendu que tout ce que je viens de vous confier au sujet de cette affaire est entre nous. Pour François Houssdal, la tentative est sérieuse : pas de souricière, mais seulement un contretemps imprévu.
— Comment donc! fit M. Thurier, cela va de soi.
— Bien! et moi, je joue consciencieusement. . . et jusqu'au bout, sauf la gratitude ultérieure de l'administration, le rôle d'un grinche paumé marron (pris en flagrant délit). C'est compris !
Il se rassit, et le commis greffier alla ouvrir la petite porte du couloir.
François était au comble de l'exaspération; pas un mot de cette scène ne lui avait échappé. Néanmoins quand il entra dans le cabinet du juge d'instruction, il avait une sorte de calme extérieur : il se rappelait les conseils de Moule, ... et d'ailleurs, n'était-il pas sûr de sa vengeance?
Il donna froidement, d'une voix sèche et brève, ses noms et qualités; puis, quand M. Thurier lui eut demandé de s'expliquer au sujet de cette tentative de vol :
— Monsieur le juge, dit-il d'une voix forte et en
DACOLARD ET LUB1N 199
jetant sur Lubin un regard terrible, je n'y vais pas par quatre chemins, moi ! J'ai essayé de faire le coup, et s'il n'a pas réussi, ce n'est pas ma faute. Il est possible que, pour Lubin que voilà et qui s'en vante, ce fût une frime dont j'ai été la dupe. . . ; moi j'y allais bon jeu, bon argent!
A cette déclaration si inattendue, Lubin tressaillit. Que signifiait ce langage et surtout l'air d'assurance de Français? Evidemment on l'avait travaillé en sous main, et il avait un projet. . . Mais lequel?
Quant à lui, sa contenance était difficile : toute protestation de sa part eût été absurde, et il lui était impossible d'avouer devant son complice son rôle d'agent provocateur. Il prit le parti de donner à sa figure l'expression de la surprise, suivie d'une mélancolique et discrète pitié.
M. Thurier, lui aussi, avait cru devoir paraître surpris.
— Permettez! n'allons pas si vite, dit-il à François, et faites attention aux paroles que vous prononcez... Réfléchissez. . .
— Il n'y a pas besoin de réflexions ni d'explications, dit François ; la bêtise est faite et j'en subirai les conséquences. Ce que j'ai à vous dire est un peu plus intéressant. Et d'abord, en fait de bêtise, vous saurez que la police en a fait une, l'an dernier, non moins pommée que la mienne. Je veux parler de l'affaire de la rue Cardinet, de l'assassinat de Mme Dalissier.
— Comment? Que dites-vous là? s'écria le juge d'instruction.
— Oui, continua François, vous avez poursuivi, f emprisonné M. Laurent Dalissier, qui est innocent de ce crime, tandis que vous aviez, pas bien loin de vous, les deux coupables.
— Comment! vous les connaissez? Quels sont-ils i demanda M. Thurier.
— C'est Dacolard qui a exécuté l'affaire, dit François; quanta celui qui Ta imaginée, préparée, qui a fait le guet et qui a eu sa part des dix mille francs. . .
— Eh bien?
— Le voici! dit François en étendant avec énergie la main vers Lubin.
Tout autre que Lubin eût été bouleversé par cette terrible accusation. Mais il avait au plus haut degré la force de maîtriser ses émotions et l'art de les dissimuler. A peine, quand François eut commencé de rappeler cette sinistre affaire de la rue Cardinet, le juge, qui l'observait, avait-il pu saisir un léger tressaillement dans son attitude et dans les muscles de son visage. Cependant, la surprise avait été vive, l'anxiété poignante : Pattention de la justice était éveillée de nouveau, les vrais coupables lui étaient désignés, et n'apportât-on à leur charge aucune preuve ni aucun document, des investigations et des enquêtes de toute sorte allaient surgir, longues, minutieuses, inquiétantes... Mais il fallait faire bonne contenance, et Lubin y parvint.
Lorsque François le désigna comme le complice de Dacolard dans l'affaire de la rue Cardinet, il eut un léger haussement d'épaules et un sourire de dédain.
— Eh bien! qu'est-ce que j'apprends-là? qu'est-ce que cela signifie ? demanda M. Thurier en se tournant vers lui.
— Dame! je ne sais pas, fit Lubin. . . ou plutôt si! cela signifie que François est furieux contre moi, bien à tort; le pauvre garçon extravague et ne sait ce qu'il dit.
— Ah ! je ne sais pas ce que je dis ! . . . s'écria François.
Il allait continuer; mais le juge lui imposa silence, et, se tournant vers Lubin :
— Voyons! est-ce vrai ce qu'affirme cet homme? Ètes-vous pour quelque chose dans ce crime ?
— Mais non, monsieur, mais non ! dit Lubin, c'est absurde. Je vous répète que François parle ainsi par passion, par vengeance. Quant à moi, je ne sais seulement pas de quoi on veut m'accuser.
— Ah !.. . c'est bien extraordinaire, fit M. Thurier; car cette affaire a fait assez de bruit Tan dernier.
— Pardon ! interrompit Lubin, rue Cardinet, n'estce pas aux Batignolles? Mais oui, je crois me rappeler... un fils qui était accusé d'avoir assassiné sa mère?. . .
— En effet.
— Ah bien! j'y suis. . . une affaire Déli. . . Désaliziers. Mais sans doute! j'ai entendu parler de cela,
comme tout le monde, dans le temps. Le fils a été couda m né.
— Non pas ! il a été acquitté aux assises de septembre, et c'est fort heureux... si toutefois ce que François Houssdal vous reproche est vrai. . .
— Oh ! monsieur.
— Tous n'en êtes pas absolument incapable; quand on a à son passif l'affaire de Villejuif. . . Mais enfin cela ne suffit pas.
Puis, s'adressant à François :
— Voyons, François, on ne lance pas une pareille accusation à la légère; il faut qu'elle soit accompagnée de preuves, d'indications . . ,
— Oh! soyez tranquille, monsieur, j'en ai à votre service. . . Ce que j'ai à vous apprendre, j'aurais bien dû vous le révéler il y a un an. . • Mais je me suis tu par peur, par faiblesse, par bêtise... Enfin, c'est comme ça ! Toujours est-il qu'il y a un an, — vous savez ça, puisque vous vous êtes occupé de l'affaire et que vous m'avez interrogé à cette occasion, — j'étais domestique chez M. Laurent Dalissier, rue de Grammont. . . chez ce pauvre jeune homme qu'on a accusé plus tard d'avoir assassiné sa mère. . .
Labin crut devoir faire ici un léger mouvement de surprise.
— Ali! ça t'étonne! dit François avec un sourire ironique.
— Mais dame ! . . . oui. . . ou plutôt. . .
— Ça rétonne ! répéta François avec un ricanement
sinistre. — Figurez-vous, monsieur le juge, qu'il ne s'est lié avec moi qu'à cause de celai . . car je ne le connaissais alors ni d'Eve ni d'Adam, et il n'y avait aucune raison. . . mais, voilà ! monsieur manigançait alors son affaire de la rue Cardinet : il voulait, comme l'a si bien deviné plus tard l'avocat de M. Dalissier, en assassinant la mère, faire tomber les soupçons sur le fils. Pour y parvenir, il lui fallait des indications de tout genre, et, mieux que tout autre, je pouvais lui en donner.,.
Lubin était à la torture, mais il n'en laissait rien paraître; et, craignant qu'une agitation excessive ne décelât son trouble, il se donnait un air de victime, accentué par de légers haussements d'épaules.
François continua ses révélations et les fit aussi complètes que possible. Lorsqu'il eut cessé de parler, M. Thurier se tourna vers Lubin et lui dit :
— Lubin, ce que vous venez d'entendre, en dépit de vos protestations, ne manque ni de vraisemblance ni de gravité. . .
— Oh! monsieur...
— Je vous répète que c'est grave, faites-y attention! Cependant, tout en me réservant d'examiner comme elle le mérite cette déclaration toute spontanée de François Houssdal, je lui ferai observer qu'il n'a rapporté que des impressions et des souvenirs personnels; ce ne sont pas là des preuves formelles et directes. De plus, il a accusé Dacolard d'avoir participé
"cy- ce crime, et cependant il n'allègue aucun fait se rapportant à celui- ci.
— Oh ! attendez, monsieur, s'écria François, je n'ai pas fini! C'est vrai que je ne connaissais pas alors Dacoîard, mais j'ai fait sa connaissance depuis, et j'ai pu l'apprécier. .. principalement l'autre jour, quand il m'a désigné à Lubin ! . . . Laissez-moi dire, et vous ne tarderez pas à apprendre comment l'affaire s'est manigancée entre ces deux individus, comment et par qui je l'ai appris. . . Et, si vous trouvez que ce ne sont pas là des preuves, si vous vous étonnez que Dacoîard, qui est un malin, ait consenti à travailler avec Lubin, je vous dirai qu'il a retenu contre lui une preuve terrible : le plan de la maison de la rue Cardinet, fait de la main de Lubin... Est-ce vrai, Lubin ?
L'ancien forçat haussa les épaules de pitié, en murmurant : — Ça n'a pas le sens commun !
— Non, ça n'a pas le sens commun, fit ironiquequement François. . . Et pourtant, que la police mette la main sur Dacoîard, et elle trouvera sur lui, nonseulement la preuve que j'indique, mais encore celle de toutes les affaires où ils ont travaillé ensemble ; car Dacoîard ne consentait jamais à marcher sans ça... Maintenant, ajouta-t-il en se tournant vers le juge, vous êtes embarrassé pour pincer Dacoîard? vous le faites chercher à Paris?... C'est du temps perdu ; il a décampé. Mais je vous indiquerai, moi, où il perche...
— Un instant! interrompit M. Thurier... Greffier, faites sortir Lubin.
Le greffier alla ouvrir la petite porte, et, un instant après, Lubin, sous la conduite de deux gardiens quittait le cabinet du juge d'instruction.