XXIV
• Il serait superflu de rapporter ici les révélations que François, resté seul avec M. Thurier, s'empressa de faire à celui-ci : ces révélations n'apprenaient que fort peu de choses à la justice, déjà édifiée par les confidences de Lubin à Laurent Dalissier, sur le crime de la rue Cardinet. Quant au moyen de surprendre Dacolard, François, malgré sa bonne volonté, ne put donner que des renseignements vagues et d'une utilité problématique ; sur ce dernier point, il y avait beaucoup mieux à attendre de Lubin lui-même, et c'était, on se le rappelle, sur quoi comptait l'inspecteur de police.
Aussi eut-il soin, au moment où Lubin était ramené à la Conciergerie, de se trouver dans le couloir qui conduisait à sa cellule.
— Tiens ! . • . Lubin. . . fit-il en l'apercevant et en allant au-devant de lui ; justement je venais pour te voir . .
— Monsieur Moule. . .
— Tu sors de l'instruction. . . toujours ton équipée de la rue Saint-Gilles? une jolie boulette que tu as faite là!
— C'est vrai, fit Lutrin en affectant un air dégagé ; mais, malgré tout, j'espère m'en tirer.
— Allons, tant mieux.
— Le juge d'instruction ne paraît plus trop éloigné d'admettre mes explication.
— Bien ; cela te regarde. Mais c'est autre chose qui m'amène.
— Qu'est-ce donc, monsieur Moule?
— Entrons d'abord chez toi, dit l'inspecteur de police, en montrant la cellule ouverte près de laquelle ils étaient arrivés.
Lorsque la porte se fut refermée sur eux :
— Il s'agit encore de Simonin, dit Moule. Tu avais bien raison de dire que c'était une maladresse de t'arrêter... Après tout, je m'en lave les mains, ce ce n'est pas moi qui ai donné l'ordre... Mais c'est moi qui Faî exécuté, et j'en suis presque honteux^ quand je songe qu'il n'y a contre lui aucune charge nouvelle, si ce n'est une mauvaise dénonciation dénuée de preuves et même de vraisemblance ; et pour quoi?... pour un délit tellement insignifiant, que cette arrestation préventive s'expliquerait à peine, alors même que le fait allégué serait établi!. .. De deux choses l'une : ou bien la poursuite sera abandonnée, et c'est certainement ce qu'il y a de mieux à faire ; — ou bien Simonin passera en police correctionnelle , et il sera acquitté , ça ne fait pas un pli; le beau résultat !
Pour éviter cet ennui, Moule voulait tenter de ravi-
ver les anciennes poursuites criminelles ; el dans ce but, il venait rechercher si, dans ses rapports et ses entretiens avec Lubin, Simonin n'avait pas laissé échapper quelque indice, quelque parole imprudente dont on pût tirer parti.
Il fit subir à Lubin un long et minutieux interrogatoire, d'où il résulta que Lubin avait acquis la conviction que Simonin était coupable, sans pouvoir cependant noter aucun aveu positif, aucune parole vraiment compromettante.
— Allons ! fit Moule d'un air désappointé, il n'y a décidément rien à tirer de tout cela.
Et il se dirigea vers la porte. Mais Lubin courut après lui.
— Monsieur Moule, dit-il, vous avez tort de désespérer; tout r^st peut-être pas perdu. Je n'ai rien su tirer de Simonin jusqu'à présent, c'est vrai ; mais qui nous dit qu'en essayant encore une fois je ne serais pas plus heureux? Je commençais dans ces derniers temps à lui inspirer un peu de confiance. . .
Il insista vivement pour erre remis en tête-à-tête avec Simonin.
— Peuh! fit Moule, ça n'aboutira encore à rien, j'en suis sûr; mais, au point où en sont les choses, je n'y vois pas d'inconvénient.
Une demi-heure après, Laurent était amené dans la cellule de Lubin et enfermé avec lui.
— Comment ! c'est toi? s'ée?ia-t-iî en l'apercevant; qu'est-il donc arrivé?,..
— Silence! fit Lubin en baissant la voix. . . pas d'imprudence!. . . pas un mot!
Il prit les mains de Laurent et les serra avec effusion. Quand il se fut assuré que la police n'était pas aux écoutes, il lui raconta son arrestation de la veille.
— Ainsi tu es enflacqué sérieusement? dit Laurent.
— Si c'est sérieux. . . je crois bien! fit Lubin avec un hochement de tête significatif. Heureusement votre arrestation, à vous, n'est qu'une manœuvre ridicule de la police : dans quelques jours, vous serez libre, et peut-être parviendrez-vous à me sauver. . .
— Te sauver. . . comment cela ? demanda Laurent. Lubin raconta ce qui s'était passé le matin dans le
cabinet du juge d'instruction, l'acharnement féroce avec lequel François Houssdal avait déposé contre lui.
— Vous le voyez, mon cher Simonin, dit-il ; il ne s'agit plus seulement de cette méchante tentative plus ou moins équivoque de la rue Saint-Gilles, mais de l'assassinat de la rue Cardinet. . . et cela porte loin!
— En effet; mais en quoi puis-je te servir?
— S'ilnes'agissait, continua Lubin, que de repousser les attaques de ce misérable François, je m'en tirerais peut-être encore; car enfin il ne peut fournir que des allégations, et je le mets au défi de rien prouver. Mais malheureusement il y a autre chose. . .
— Quoi donc ?
— Eh ! il y a Dacolard ! . . . cette sorte de bête féroce ombrageuse qui s'est toujours défié de moi, et qui n'a jamais voulu rien faire en commun sans avoir
un gage, une preuve. Supposez, ce qui n'est que trop probable, que la police empoigne un de ces matins Dacolard et qu'elle le trouve nanti de quelqu'une de ces preuves dont il n'a jamais voulu se défaire. . .
— Tout est perdu, c'est incontestable. Mais voyons! est-ce que Dacolard est sérieusement menacé d'une arrestation ?
— Oui, parbleu! si cette vermine de François ne s'est pas vanté, s'il connaît sa retraite ou seulement les parages qu'il parcourt en ce moment avec sa troupe.
— Allons ! dit Laurent je vois ce que tu attends de moi, mon pauvre vieux : il faudrait, n'est-ce pas? dès que j'aurai repris ma volée, courir, s'il en est temps encore, après Dacolard et l'avertir du danger. . •
— C'est cela même, mon cher neveu, mon brave Simonin! s'écria Lubin avec effusion.
— Eh bien, asseyons-nous et donne-moi tes instructions.
Cet empressement de Laurent à le servir réjouit le cœur du vieux forçat, qui n'avait encore reçu de son compagnon de cellule que des marques de répulsion ou de méfiance. 11 le remercia vivement; puis, comme Laurent le pressait de s'expliquer :
— Bien ! nous avons le temps, dit-il, . . . nous ne l'avons que trop!... Il faut que je vous renseigne d'abord sur le compte de Dacolard. C'est pénible à dire, mais Dacolard est la plus grande canaille que je connaisse. . . mon Dieu, oui ! — Ah ! ça lui va bien de me reprocher mes complaisances pour la police!...
210 MCOLÀRD ET LUBIN
avec ça qu'il se gêne, lui, pour charger les camarades,, . . comme je l'ai vu charger ce pauvre Patine devant le jury dans notre affaire de Yillcjuif ! Et puis, c'est agréable, quand il vous a pris en grippe, quil a des soupçons (et il en a toujours) ou qu'il est simplement méeontent : ça ne traîne pas allez ! . . . Gomment il ne m'a pas encore terré, ma parole d'honneur, je n'en sais rien .
— Alors, pourquoi continuais-tu à travailler avec lui?
— Ah ! voilà. . . Comme intelligence, comme vigueur, promptitude et netteté d'exécution, il n'y a pas son pareil.
— Ah! ah! fit Laurent, J£ pensais bien qu'il se rachetait par quelque chose. ...
— Sans doute, c'est bien le moins, fin Lubin. xWais cela n'empêche pas qu'il ne soit brutal et désagréable. Ainsi, quand on liquide une affaire, il faut toujours que son fade soit plus fort que celui des autres. Pourtant, dans cette malheureuse affaire de la rue Cardinet je dois lui rendre cette justice, qu'il a été gentil. . . pour une fois! — il m'a dit : « Lubin je suis content de toi; pour peu que ça continue, je te rends mon estime! » Et il a tiré de sa poche les louis d'or de la' vieille, et il m'en a royalement donné la moitié.
Laurent tressaillit : la vieille, c'était sa mère assassinée?. . Mais il réprima bien vite ce mouvement.
Lubin raconta comment il avait fait la connaissance de Qaeolard , une douzaine d'années auparavant
Lubin dirigeait alors une troupe de saltimban- . ques qui battait l'estrade en province, en assez mince équipage. Un soir, dans les environs de Falaise, on avait rencontré un individu de mauvaise mine, assis au bord de la route et qui paraissait excédé de fatigue ; il avait demandé à monter dans la carriole et on lui avait fait place. Chemin faisant, il avait conté son histoire, vraie ou fausse : — il était d'origine italienne, de bonne famille ; — h la suite d'écarts de jeunesse, il avait gagné la montagne et organisé une bande, — il avait fait parlé de lui ! — Pris un jour et enfermé au bagne, il s'était échappé; il s'était réfugié France où il avait tenté d'introduire le banditisme à la façon italienne, mois cela n'avait pas réussi. Maintenant il ne savait trop que faire ; il entrerait volontters dans notre troupe, si cela ne nous déplaisait pas. Il avait des papiers en règle sous le nom de Dacolard; mais ce nom n'était pas le sien, il en convenait : il avait volé ces papiers à un individu dont le signalement se rapportait au sien, et qui ne réclamerait certainement pas.
Lubin avait admis Dacolard dans sa troupe ; mais il n'avait pas tardé à s'en repentir. Sans doute Dacolard possédait de remarquables qualités ; mais il avait un caractère entier, dominateur, brutal : la vie avec lui était des plus difficiles. An bout de quelques mois, il avait pris un tel ascendant sur les saltimbanques, que l'autorité de Lubin était complètement méconnue. Enfin, après deux ans de querelles et de tirail-
212 DACOLARD ET LUBIJN
lements, Lubin, n'y pouvant plus tenir, avait donné sa démission; il avait même complètement quitté la troup&~£k s'était réfugié à Paris.
Chacun alors s'était mis à travailler de son côté ; mais toutes relations n'avaient pas été rompues pour cela, et on avait exécuté de nombreuses affaires en commun. Ainsi : quand Lubin avait monté un coup pour lequel il lui falllait l'aide de plusieurs associés, il n'avait qu'à faire signe à Dacolard : celui-ci accourait, soit seul, soit avec quelques-uns de ses hommes, et, l'affaire terminée, on partageait le produit dans la proportion convenue d'avance.
— Alors, dit Laurent qui avait attentivement écouté ce récit, tu sais toujours au juste où trouver Dacolard et sa troupe.
— Sans doute ; mais dans ces derniers temps, occupé que j'étais de vous et de notre affaire Suchapt... (la ferons-nous jamais, cette affaire -là ! ) j'ai un peu négligé mes anciennes relations.
— Diable ! si tu ne m'indiques pas, au moins d'une façon approximative.. .
— Ecoutez, dit Lubin. A la suite de nombreuses plaintes, de soupçons, d'interrogatoires, Dacolard et Clairbassin ont cru devoir changer dans ces derniers temps leur champ de manœuvres : la troupe se dispose à exploiter désormais les départements du Centre; elle a commencé par la Nièvre. Elle se trouvait, il y a huit jours, dans les environs de Cosnc ; comme Dacolard devait la rejoindre, elle n'a sans doute pas |
bougé de place, ou fort peu. C'est dans cette partie, entre Cosne et la Charité, que vous la trouverez. Vous la reconnaîtrez sans peine aux indications que je viens de vous donner. Dacolard Ta certainement rejointe à cette heure.
Pendant la soirée et les jours suivants, Lubin revint complaisamment sur ces explications. Il insista sur la façon dont Laurent se présenterait aux saltimbanques et à Dacolard. Il y avait en effet quelque crainte à concevoir à ce sujet par suite du caractère ombrageux de Dacolard, et particulièrement des soupçons que lui avait déjà inspirés Laurent lorsqu'il l'avait rencontré, une première fois chez la Chanoisse en compagnie de Lubin, et, plus tard chez Coralie : Lubin tâcha de prémunir celui qu'il appelait affectueusement son neveu contre ces dangers.
Et, par une contradiction singulière, après lui avoir fait entrevoir la perspective d'être pris pour un mouchard et de recevoir dès son arrivée un coup de couteau, il le supplia de se garder de toutes relations amicales avec Dacolard. Il pressentait que ces deux caractères énergiques, même après s'être heurtés et froissés de prime abord, devaient bientôt se comprendre et sympathiser.
— En tout cas, revenez à moi, mon cher Simonin, lui dit-il; ne m'oubliez pas. Toute association avec Dacolard vous serait funeste : je le sais par expérience...
— C'est bon, sois tranquille... fit Laurent; je ne
214 DACOLARD ET ÙJBl.ft
suis pas un enfant, et on ne fait de moi que ce que je veux bien.
Lorsque Laurent annonça à Lubin qu'il passait en police correctionnelle, le vieux forçat tressaillit de joie.
— Enfin l s'éeria-t-ih . . il n'est que temps ! Et vous serez acquitté, n est-ce pas?
— Dame ! je l'espère.
— Oui l vous serez acquitté ; il n'y a pas de charges sérieuses contre vous. Et une fois en liberté, vous songez à moi?
— Sois tranquille, je ne t'oublierai pas
— Vous vous mettez immédiatement à la recherche de Dacolard?
— Jeté le jure.
Le lendemain ils se quittèrent après avoir échangé les adieux les plus touchants.
La question était maintenant de savoir par quel moyen on s'emparerait de Dacolard et de sa bande.
— Peu m'importe la bande, dit Laurent à Moule, pourvu que Dacolard n'échappe pas.
— Soyez tranquille, il n'échappera pas, dit l'inspecteur de police. Il suffît d'envoyer un agent dans la INièvre, avec mission de reconnaître les saltimbanques, et de s'assurer çae DacolarJ est parmi eux : la
police et la gendarmerie du lieu suffiront pour les arrêter.
- Soit! dit Laurent ; à condition que cet agent ce sera moi.
Moule fit quelques difficultés; il eût voulu employer à cette tâche un de ses plus fins limiers ; mais Laurent insista, en lui rappelant sa promesse.
— J'ai votre parole, dit-il, c'est moi qui dois mettre la main sur Dacolard, nous en sommes convenus, et je ne veux céder ce plaisir à personne, pas même à vous. . .
Moule dut en passer par ce qu'il voulait. Il lui donna rendez-vous pour le soir même chez lui, rue Boucher. Laurent fut exact.
— J'ai préparé depuis ce matin, lui dit l'inspecteur de police, tout ce qu'il faut pour votre voyage. Vous partez dans une heure, par le chemin de fer de Lyon, ligne du Bourbonnais; vous prenez un billet de troisième pour Cosne. . . C'est entendu, n'est-ce pas?
— Parfaitement.
— A Cosne, vous passez le reste de la nuit comme vous pouvez; le matin, vous commencez vos recherches. . . dans la ville d'abord, mais ça n'aboutira probablement à rien... C'est aux environs que vous dénicherez les oiseaux. . . Pour cela, il vous faut une note des marchés, foires et assemblées du pays ; je l'ai préparée, la voici : vous contrôlerez et compléterez, s'il y a lieu, quand vous serez sur le terrain.
— Cela suffit, donnez.
— Vous aurez soin, avant d'aborder ces drôles, de déchirer ce papier, . . Maintenant la toilette.
— La toilette? fit Laurent... Mais je puis trèsbien me mettre en route comme je suis.
— Ah mais, non! ce n'est pas cela du tout... c'est même tout le contraire. Voici vos nippes, dit Moule, en montrant sur une chaise des vêtements de charretier.
— Comment! cela?
— Mon Dieu! oui... Je vous demande pardon, mais c'est ce que j'ai trouvé de plus convenable. . . Allons! pas de répugnance, je vous prie ; ce n'est là qu'un détail, une misère.
— Vous savez que je suis décidé à tout, dit Laurent en commençant à se déshabiller.
Moule l'aida. Comme Laurent, arrivé h son dernier vêtement, paraissait hésiter :
— Encore cela, dit Moule, il le faut. Vous ne devez pas garder la moindre bribe de ce que vous portiez ici. . . Du linge de cette finesse. . . ah ! bien oui ! cela ferait un beau contraste !.. . Voici, du reste, qui le remplacera avec avantage... je ne parle pas de l'élégance. . . mais quant à la solidité. . .
Il passa à Laurent une chemise de grosse toile, dont le grain rude et serré fit au jeune homme l'effet d'une râpe. Laurent frissonna dans ce sac.
— C'est dur, hein? fit Moule. . . Mais il n'y a que le premier pas qui coûte, le reste n'est rien. Continuons.
Laurent fourra ses jambes dans un pantalon de ve-
lours de coton râpé. Puis vinrent de gros souliers et des guêtres de paysan, une cravate de soie noire usée et roulée en corde, un méchant veston de coutil rayé et une blouse bleue, écrue et à peu près neuve, le tout surmonté d'un chapeau de feutre, rond et à larges bords.
Laurent, à chaque pièce de ce vêtement, avait eu à réprimer un mouvement de répugnance et d'hésitation ; Moule, qui s'en apercevait, s'efforçait de le distraire et de l'entraîner par sa précipitation, son activité, sa verve.
— Là ! continua-t-il , serrez-moi ces cinquante francs dans un coin de ce mouchoir à carreaux. . . Attendez que je vous noue cela.,, bien! Maintenant, passez votre main dans la courroie de ce bâton de cornouiller. . . Et dites-moi si jamais gars de campagne a couru les foires avec un air plus déluré. . .
Lauréat s'approcha de la petite glace de l'appartement de Moule.
— C'est affreux ! fit-il.
— Mais non !... c'est superbe, au contraire.
— Pardon, je n'y mets pas le moindre amour-propre, mais il me semble que mon visage, mes mains, et, quoi que je fasse, ma démarche, ne s'accorderont guère avec cet accoutrement.
— Je le sais bien, mais c'est ce qu'il faut.
— Ah!...
— Sans doute, puisque vous êtes déguisé, vous continuez votre rôle de Simonin. Vous n'êtes pas un
apprenti maquignon, mais toujours ce jeune instituteur dégommé qui, inculpé des crimes les plus graves, s'est lié en prison avec Lubin. Vous avez été élargi faute de preuves. Au moment où Dacolard vous a rencontré chez la Chanoisse, vous alliez travailler avec Lubin, et vous vous étiez fait donner des gages... Dacolard se souviendra aussi de vous avoir aperçu chez Coralie... Qu'alliez-vous l'aire chez Coralie? Eh! parbleu, ce que Dacolard y allait faire lui-même, exercer vos petits talents, tripoter le carton et filer ta carte. . . Lubi q a eu la maie chance de se faire arrêter. . . A propos de quoi ?... Affaire de la rue Cardinet... vous vous en doutiez un peu ; mais vous êtes parvenu à échanger quelques mots avec Lubin dans le trajet de la Conciergerie au Palais de Justice ; il vous a conté son cas et le danger qu'il court. C'est Michel, le commis de la Ghanoisse (à qui je vais faire sa leçon) qui vous a déguisé ainsi ; et, comme il est homme de précaution, il a joint à ces nippes un passe-port aussi faux que possible... vous l'avez là, dans votre poche de dessous..,
Laurent, en effet trouva dans la poche de sa veste un passe-port sur lequel la date et le signalement avaient été l'objet de grattages assez maladroitement dissimulés.
— Mais avec cela, je vais me faire arrêter par le garde champêtre du premier village venu, dit-il.
— Non pas! ce papier est pour Dacolard et doit attester à ses yeux la sollicitude de Michel... Si une
autorité quelconque vous demande vos papiers en route, vous exhiberez non pas ce chiffon, mais votre carte d'agent et le mandat d'arrêt,
— Où sont-ils?
— Ici, dans la doublure de votre veste : une simple couture à défaire et à refaire ; car vous les replacerez là après avoir justifié de votre identité et de votre mission. Maintenant, c'est une arme que je voudrais vous voir.
— Oh! quand à cela, j'y ai pourvu... Voici! dit Laurent en montrant le stylet qui avait servi à assassiner Mme Dalissier, et que Moule avait retiré du greffe pour le lui rendre.
— Non pas! je m'y oppose formellement, dit Moule.
— Parce que ?
— Parce que Dacolard, qui s'est servi de cette arme, pourrait la reconnaître.
— Il ne Ta eue qu'un instant dans les mains.
— Qu'importe! c'est là une arme de fantaisie... il a dû remarquer les ciselures... Le vrai moyen de vous faire planter ce poignard dans la gorge, c'est de l'emporter...
Bon gré mal gré, il fallut que Laurent se rendit à ces raisons. Mais, parmi toutes les armes que Moule étala sur sa commode et mit à sa disposition, il ne voulut prendre que l'équivalent de celle qu'il quittait : un couteau -poigrurd à manche de corne.
Tous les préparatifs étaient terminés.
— Maintenant, partons ! dit Moule.
220 DACOLARD ET LUBLN
Une demi-heure après, ils étaieai 4 la gare de Lvon et se disaient adieu.
Vers minuit, Laurent arriva à Gosne. Il ne connaissait ni la ville, ni le pays. Il se réfugia, en attendant que le jour parût, sous l'appentis d'une maisonnette voisine de la gare.
Au bout de quelques heures, une légère clarté blanchit à l'horizon ; puis les coteaux se dessinèrent, estompés de brume, et, au revers de l'un d'eux,, il ne tarda pas à distinguer les premières maisons d'une petite ville : il se leva et se dirigea de ce côté. Il s'était déjà un peu habitué à son personnage, et il était difficile de deviner, sous cet accoutrement et cette démarche de paysan, l'élégant viveur d'autrefois.
Il entra dans la ville encore déserte, parcourut les rues, les carrefours, les places, et nulle part il n'aperçut le moindre campement de saltimbanques.
L'air du matin et cette promenade l'avaient mis en appétit; il entra, sur le quai, dans une gargotte de mariniers, et se fit servir un modeste déjeuner qu'il trouva excellent. Sur le mur, en face de la table où il était assis, était collée une carte enfumée du département de la Nièvre ; il se leva et se mit à étudier cette carte ; en mémo temps, il faisait causer le maître de
rétablissement et tâchait de recueillir des indications. Il apprit ainsi qu'il y avait, ce jour-là même,une foire importante à Saint-R. . ., à trois lieues de Cosne.
— Ils sont là ! pensa-t-il.
Il chercha une voiture qui le conduisît à cette destination ; mais, n'en trouvant pas, il dut se mettre en route à pied. Il arriva vers midi, harassé.
Il y avait bien une foire à Saint-R. . . : la principale place du bourg était encombrée de bestiaux, de maquignons, de boutiques en plein vent, mais rien qui ressemblât aux saltimbanques qu'il cherchait. Il désespérait de les rencontrer, quand une réflexion le frappa :
— Clairbassin avait été vu dernièrement à Pans ; il y était venu, selon toute vraisemblance, pour proposer une affaire à Dacolard ou réclamer son concours et il avait dû, en partant, enjoindre à sa troupe de stationner jusqu'à son retour. Quelle que fût l'activité de Dacolard, l'entreprise n'était sans doute pas encore achevée, et la troupe avait dû rester à la même place. Par conséquent, il fallait se guider, non sur les foires et assemblées du jour ou du lendemain, mais sur celles des semaines précédentes, en évaluant par à peu près le jour ou Clairbassin était parti pour Paris.
En raisonnant sur cette donnée, Laurent estima que les saltimbanques pouvaient être à V. . ., à cinq lieues de Saint-R... Impossible, après sa course du matin, de faire à pied un pareil ruban de queue ; mais
il eut la chance de trouver un campagnard dont la foire était finie, qui consentit à le prendre dans sa carriole et à remmener.
Arrivé à V. . ., il se fit indiquer la place principale du bourg. Il y courut, et tressaillit de joie : il ne s'était pas trompé !
Une grande baraque, formée de six immenses châssis de toile usée et rapiécée, dont deux disposés en toit, s'élevait au milieu de la place : sur l'un des côtés, une estrade composée de planches et de tréteaux; derrière l'estrade, la porte de la baraque, close pour le moment, et, au dessus, tendu à l'extrémité de deux perches, un vaste tableau avec cette inscription : Théâtre des familles.
— Nous y voilà ! fit Laurent avec un soupir de satisfaction ; c'est bien cela.
Aucun bruit ne se faisait entendre dans la baraque; de temps à autre, on voyait passer un paisible habitant du quartier.
— Où sont mes drôles? se demanda Laurent ; ils ne peuvent pas être tous en maraude, et leur équipage n'est sans doute pas loin.
Il fit le tour de la place, et, à l'un des angles, dans un emplacement détourné aboutissant à un abreuvoir, il aperçut deux voitures fermées, immenses caisses roulantes ; à gauche, un cheval étique, pelant le gazon ; de l'autre côté, près de l'abreuvoir, une jeune femme en haillons, allaitant son enfant, tout en remuant sur un réchaud en plein air une pitance quel-
conque : un gros chien, accroupi, regardait faire gravement.
— C'est là tout ? pensa Laurent.
Les bandits étaient en campagne, et il n'y avait pas lieu de requérir la brigade de gendarmerie dont Laurent avait remarqué le drapeau, à cent pas de là, audessus d'une porte cochère, dans la principale rue du bourg.
Il fallait attendre et observer.
Bientôt, il lui sembla que la femme , malgré la double occupation à laquelle elle se livrait, l'avait remarqué de son côté et ne le perdait pas de vue : il se retira de quelques pas, de façon à se trouver masqué par l'angle d'une maison. Un instant après, il vit venir du côté opposé à celui où il se trouvait, un grand gaillard maigre, à figure sinistre, qui paraissait cacher un paquet sous sa blouse. Cet homme, qui, évidemment, faisait partie de la bande, s'approcha de l'une des voitures, y grimpa lestement, puis ressortit après s'être déchargé de son paquet, et vint vers la femme avec laquelle il se mit à causer.
Laurent comprit que dans cet entretien il était question de lui, car il remarqua que les deux interlocuteurs tournaient leurs regards de son côté. Une minute après, l'homme se dirigea vers lui et IVeosta.
— Hé ! dites donc, camarade, il paraît que ça vous intéresse, cette cuisine en plein vent. . . que vous ne
cessez pas de regarder la ménagère qui la fait?
— Mais oui, c'est très-intéressant.
224 DACOLÀRD ET LUMN
— Vous pouvez vous approcher, ne craignez pas] et même, si le cœur vous en dit, nous allons jouer des dominos (manger) ensemble dans un moment. Pas de façons !
— Merci. Je suis pressé.
— On ne le dirait pas, puisque vous êtes là, depuis] une demi-heure, à muser.
— Je cherche quelqu'un.
— Ahf . . . que vous comptiez rencontrer ici, peut-| être?
— En effet...
— Eh bien, il y a là dans cette piaule à roues un gros garçon qui ronfle comme une brute et qui est peut-être votre homme.
— Impossible! mon homme a certainement une façon plus décente de ronfler.
— C'est égal, venez toujours. . . nous causerons en cassant une croûte, et, pendant ce temps- là, votre gaillard arrivera peut-être.
— Allons, soit ! dit Laurent.
Et il suivit le saltimbanque.
Cet incident le contrariait : il n'eût voulu aborder les satimbanques qu'après s'être bien assuré que Dacolard était revenu au milieu d'eux. Néanmoins, il parut accepter gaiement cette situation.
Le saltimbanque qui venait de l'accoster n'était autre que Vanternau l'acrobate, un des plus anciens affiliés de la bande; Laurent crut le reconnaître à sa longue taille et au portrait que Lubin avait tracé
de lui. Il l'appela par son nom. Vanternau tressaillit et jeta sur Laurent un regard oblique.
— Vous me connaissez?... fit-il.
— Oui, par Lubin, qui m'a parlé de vous.
— Ab! vous êtes lié avec Lubin?
— Parfaitement, c'est mon ami.
Vanternau fit une légère moue; cet individu qui était l'ami de Lubin, était décidément un mouchard. Cependant il dissimula.
— Et que devient-il, ce pauvre vieux Lubin, depuis que je ne l'ai vu ? reprit-il.
— 11 est dans la peine.
— Ah! vraiment... tant pis! Mais il est fin, le vieux renard, et il saura bien se dépêtrer.
— Tout seul, c'est douteux. Mais quelqu'un l'aidera.
— Et ce quelqu'un-là, c'est vous?
— Oui, je ne viens pas ici pour autre chose.
— C'est étonnant qu'il vous faille passer par ici. . . car Lubin est enflacqué à Paris?
— C'est vrai, niais il y a dans ces parages-ci un autre luron qui se croit bien en sûreté, et qui est menacé de la danser en même temps que lui. . . Je viens crier gare !
— Ah ! c'est différent. . . fit Vanternau.
Ce qui signifiait: C'est bon! nous allons voir cela de plus près dans un instant.
Vanternau jugea à propos de présenter Laurent à la bohémienne.
— Zinette, fit-il, j'ai l'honneur de te présenter le monsieur que tu as reluqué tout à l'heure. . . Monsieur?. . . demanda-t-il à Laurent.
— Simonin, dit celui-ci.
— Connais pas ; mais ça ne fait rien . . . c'est un bon, un pur, autant que j'en puis juger, et pas fier : il consent à partager notre pot-bouille et à piquer, à côté de nous, le chien de l'amitié (à passer la nuit près de nous).
Ce mot de chien fit sans doute remarquer à Vanternau que le dogue qui tenait compagnie à la bohémienne flairait de très près en grondant, les jambes de Laurent.
— Hue donc! Rustaud, fit-il en lui allongeant un coup de pied.
Le dogue s'éloigna en grognant ; la bohémienne interrompit sa double occupation, et eut sur les lèvres un semblant de sourire. Le môme qu'elle avait déposé à terre braillait à s'égosiller.
— C'est ma fille d'adoption, dit gravement Vanternau à Laurent, la fille d'un brave fanandel mort à la peine ; je l'ai adoptée, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire, et je l'ai fiancée, il y a quelque temps, avec un bon compagnon que vous ne tarderez peut-être pas à voir arriver.
Ces fiançailles, qui avaient produit un si beau fruit, firent sourire Laurent.
Vanternau le ramena vers la plus grande des deux voitures, et, montrant l'échelle qui en facilitait Tac-
ces, du même geste dont il eût désigné l'escalier d'un palais :
— Entrez donc, mon cher Simonin, dît-il, et ne vous gênez pas, vous êtes chez vous.
Laurent ne se fit pas prier, et monta résolument ; Vanternaule suivit.
C'était une sorte de grande cabine, à toutes fins, où s'entassaient pêle-mêle les objets les plus disparates : instruments de cuisine, literie, et quelle literie ! défroques de toute sorte, un petit poêle en fonte dans un coin, et, au milieu, un tas de fruits et de légumes : le paquet que Vanternau avait déposé toutà l'heure.
— Asseyez -vous où vous voudrez, dit Vanternau à Laurent.
Il alla secouer dans un coin un gros garçon, le ronfleur, probablement, que Laurent n'avait pas aperçu dans ce fouillis.
— Eh! Moignard, cria Vanternau, sus! Allons, haut le pied! voilà une visite, un ami qui nous vient. Il s'agit de lui faire un bon accueil.
Et, se tournant vers Laurent :
— Il a. peiné cette nuit, fit-il en manière d'excuse. Le dormeur finit par ouvrir les yeux ; et Laurent
vit se dresser devant lui un grand et solide gaillard, sorte d'hercule, dont l'une des mains avait sans doute été prise autrefois dans un engrenage, car il n'avait plus au bout du bras gauche qu'un moignon, d'où probablement ce sobriquet de Moignard.
— Enfin ! nous y voilà, fit Vanternau, ce n'est pas dommage. Fermons la porte de peur des courants d'air.
Laurent n'était pas absolument rassuré en se trouvant seul, dans une demi-obscurité, en face de ce? deux drôles; il serra instinctivement dans sa poche le manche de son couteau-poignard.
— D'abord, tu sais? dit Vanternau, en franche pègre, on ne vousaille pas;... et tu es un franc, j'ai vu ça tout de suite, sans avoir besoin de besicles... T'es un paysan comme moi... avec ta blouse et ta frimousse qui n'ont pas seulement eu le temps de faire connaissance ensemble!...
— Certainement... je me suis déguisé pour venir
— Ah! déguisé... fit Vanternau avec dédain. Tu es un messière de la haute, décidément.
— Qu'est-ce que tu me chantes avec ton messière de la haute'! fit Laurent impatienté.
— Rien. Seulement, je ne serais pas fâché de savoir quel ff usquineur de Pantin t'a fourni cette pelurelà, afin de m'en commander une pareille à la prochaine occase...
Ces façons d'interrogatoire déplaisaient à Laurent.
— Tu m'ennuies avec ton frusquineur et tes questions, dit-il; est-ce que par hasard je serais ici à confesse ?
— Pourquoi pas?... Tuas plutôt l'air, mon fiston, il faut te le dire franchement, de vouloir casser le sucre à la rousse que de déboucler des amis.
— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda Laurent.
— Ah ! ... tu ne dévides pas le jar ?
— C'est-à-dire que je ne parle pas argot! Non... et tu me ferais plaisir, toi, de dévider un langage un peu moins imagé. Qu'est-ce que tu me reproches?
— D'être un mouchard, pardieu! comprends-tu? A cette accusation si directe, Laurent haussa les
épaules avec un brusque mouvement d'ennui et de pitié,
— Où est le patron de la baraque? demanda-t-il d'une voix brève.
— C'est moi! dit Vanternau.
— Pas de plaisanterie ! fit Laurent ; je te demande où est Dacolard ?
— Dacolard? connais pas...
— Allons! il n'y a décidément rien à faire avec ces imbéciles! grommela Laurent.
Et s'asseyant avec un air de colère et de dépit sur un paquet de hardes, il ajouta :
— J'attendrai, pourvu du moins, qu'il ne soit pas trop tard.
Vanternau et Moignard, surpris de cette brusque sortie, échangèrent un regard empreint cette fois d'indécision. Il se pouvait, après tout, que cela fût sérieux.
j Après un moment de silence :
— Tu n'es pas poli, fit Vanternau. Mais, voyons ! sans nous fâcher, si Dacolard était ici, qu'est-ce que tu lui dirais ?
— Rien, dit Laurent d'un ton maussade.
— Est-ce que c'est vraiment si pressé que cela ? dit Vanternau.
— Est-ce que nous ne pourrions pas faire la commission? ajouta Moignard.
Laurent releva la tête, et sans répondre à ces questions :
— Je ne vous demande qu'une chose, dit-il : Dacolard sera-t-il ici ce soir... ou cette nuit?
Les deux saltimbanques parurent se consulter un instant ; enfin Vanternau dit :
— Eh bien !... oui, nous l'attendons ce soir avec les autres.
— A la bonne heure ! fit Laurent, c'est tout ce que je voulais savoir.
Et il reprit son attitude froide et dédaigneuse.
L'aveu que venait de faire Vanternau ne pouvait, dans sa pensée, compromettre ni Dacolard ni le reste de la troupe ; car à supposer que ce prétendu Simonin fût réellement ce qu'il le soupçonnait d'être, un mouchard, il le tenait là, sous sa main, [il ne le perdrait pas un instant de vue, et il saurait bien, avec l'aide de Moignard, l'empêcher de faire au dehors le moindre appel ou le moindre signe : il ne reculerait pour cela devant aucune extrémité.
Cependant sa curiosité était vivement excitée, et il ne tarda pas à renouveler ses questions, à demander quelle était cette mission que Laurent remplissait auprès de Dacolard, quel danger il s'agissait de conjurer.
Laurent ne répondit que par quelques mots brefs et refusa de s'expliquer ; il affecta même de se défier, sinon de la probité de Vanternau et de son compagnon, au moins de leur intelligence. Il revint, à ce propos, sur ce soupçon de mouchardise dont il était l'objet, et que Vanternau venait de lui jeter à la face.
— Je vous répète que vous êtes ineptes tous deux ! dit-il en s'animant. J'en parlerai à Dacolard,.. . qui doit vous connaître, du reste, et qui vous apprécie, j'imagine, à votre juste valeur... Et la preuve qu'il sait à quoi vous êtes propres, c'est qu'il vous laisse ici à garder les manteaux avec cette drôlesse qui est en bas, tandis qu'il court la campagne et travaille avec ses lurons... Vous êtes des fainéants !
— Ah ! mais, dis donc, fit Vanternau d'un air menaçant.
— Eb bien, quoi? estime que je me trompe, continua Laurent, et tu vas te plaindre peut-être... que je t'insulte, quand tu riens de lâcher la plus grosse injure qu'on puisse jeter à la face d'un homme? Je suis un mouchard, n'est-ce pas? parce que je ne sais ni ne veux parler ton absurde argot... comme s'il n'y avait pas de mouchard qui ne le dévidât, et mieux que toi, ton jar! Une forte garantie et bien rassurante, en vérité !... Mais, malheureux, si j'étais ce que tu dis, il y a une heure que ta fille d'adoption, ce gros butor et toi, vous seriez ficelée et enfermés sous bonne garde, et, dans deux ou trois heures, auand Dacolard et seshom-
mes reviendront, pareille cérémonie les attendrait... Quelle pitié ! fît-il en haussant les épaules.
Cette sortie parut faire une certaine impression sur les deux bandits. On quitta ce sujet et on causa vaguement d'autre chose d'un ton un peu moins aigre.
Il commençait à se faire tard, sept heures venaient de sonner. Moignard en fit l'observation et proposa de manger un morceau en attendant ; Vanternau fut de cet avis.
— Ah ça, et toi? dit-il à Laurent, tu dois avoir faim aussi... Je l'ai offert tout à l'heure de casser une croûte, et je ne m'en dédis pas.
— Tu es bien bon, dit Laurent, j'accepte, car il y a longtemps que je n'ai rien pris.
Moignard appela Zinette. La collation fut préparée en un instant, mais dans des conditions telles que Laurent, pris de dégoût, hésita, malgré la faim qu-A> lui tiraillait l'estomac.
— Si c'est pour moi que tu fais tous ces frais, ditil à Vanternau, je t'en dispense ; donne-moi un morceau de pain et un fruit.
— Tout ça? fit en riant Moignard.
— Monsieur fait fine bouche, ajouta Vanternau, qui se doutait de la répugnance de Laurent. A ton aise, mon bonhomme ! Mais j'en reviens à ce que j'ai dit, tu es décidément un messière.
— Messière ou non, dit Laurent, donne toujours; chacun se refait comme il l'entend.
Il choisit dans le tas de légumes et de fruits qu'il
avait vu apporter par Vanternau, et retourna dans son coin.
Zinette embellit un instant ce banquet par sa présence ; les deux saltimbanques, un peu rassurés par la contenance simple et naturelle de Laurent, se laissaient aller à leur bon appétit et à un retour de belle humeur :
— Tu ne refuseras pas de te gargariser avec ce bourguignon-là, dit Vanternau à Laurent en débouchant une bouteille cachetée qu'il venait de tirer d'un panier enfoui sous un tas de hardes.
— Volontiers.
On trinqua, et Laurent n'eut pas le moindre doute sur la provenance de cet excellent vin, en entendant Moignard s'écrier, après un joyeux clappemenUde langue :
— Quel velours, mes amis ! Il n'y a que ces gueux de bourgeois pour se payer de ces douceurs-là ! Vanternau, verse toujours. . . et gaiement.
La mauvaise humeur et les soupçons des deux bandits se dissipaient de plus en plus. Laurent résolut de profiter de cette circonstance pour écarter un danger qu'il pressentait depuis quelque temps.
Il s'était dit que Dacolard, dont la susceptibilité ombrageuse était connue, et que le rapport de ces deux gredins surexciterait tout à l'heure, ne se contenterait pas à son égard d'un interrogatoire dur et serré ; qu'il ordonnerait ou pratiquerait lui-même un fouillage général du messière ; et que cette mesure ni
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se bornerait pas à un simple examen des poches. Or, qu'arriverait-il si on découvrait dans la doublure de cette veste de paysan une carte d'agent de police et un mandat de juge d'instruction ?. . . Il fallait à tout prix obvier à cela.
— Voilà qui est fait, dit Laurent en refermant le couteau poignard avec lequel il avait coupé son pain. Maintenant, mangez tout à votre aise. Moi, j'ai plus besoin de sommeil que de pitance. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de s'étendre commodément quelque part? J'ai fatigué cette nuit, savez-vous, et depuis ce matin. ..
Cette demande n'avait rien d'extraordinaire ni d'alarmant. Moignard indiqua une espèce de matelas sur lequel il était couché au moment de l'arrivée de Vanternau, et qu'il ne se sentait pas l'envie de regagner maintenant qu'il se livrait à une occupation plus sérieuse.
— Tiens ! flanque-toi là, dit-il, et dors à ton aise, si le cœur t'en dit.
Laurent ne se fit pas répéter l'invitation. Il se laissa tomber, comme un homme brisé de fatigue, sur cette couche peu moelleuse, et se donna l'air de s'assoupir.
Cependant, la paupière à demi-fermée, il observait attentivement les gestes et les regards des deux drôles. Au bout de dix minutes, quand il crut que leur attention était complètement détachée de lui, il tira doucement son couteau-poignard, l'ouvrit, puis,
DACOLARD ET LOIN 23c
s*agi(ant comme sous l'obsession d'un sommeil fiévretiN, passa sa main droite en arrière pour chercher ces papiers compromettants à la place où Moule les avait cachés.
— Qu'est-ce que tu as donc ? fit Vanternau qui, moins absorbé que Moignard par les douceurs de la réfection, suivait de l'œil chacun de ses mouvements.
— Hein ?. . . qu'est-ce qu'il y a ? fit Laurent du ton d'un homme dont on interrompt mal à propos les rêves.
— Je dis, camarade, répliqua Vanternau, que tu fais la sarabande comme trois pois qui bouillent dans une marmite. . . On ne dort pas comme cela, n'est-ce pas, Moignard?
— Ah ! bien. . . fit Laurent. . . Quand Dacolard sera arrivé, ne manquez pas de me secouer vivement. N'est-ce pas?
— Sois tranquille ! dit Vanternau, on te secouera. Il n'y eut pas d'au're contre-temps. Laurent, du
resti, fut un instant délivré de la surveillance de Vanternau à qui Zinette vint dire :
— Le Pouillaud est arrivé.
— Bon ! j'y vais, dit Vanternau.
Il se leva et sortit de la voiture, après avoir fait signe àMounard de ne pas perdre de vue le messière.
Laurent quelque préoccupé qu'il fût, désirait savoir quel était ce nouvel arrivant. Il s'agita légèrement sur sa couche, et parvint à appliquer son œil à Tune des fentes qui trahissaient ça et là la vétusté et le
longs services de la piaule roulante où il était enfermé.
11 aperçut un pauvre bambin d'une douzaine données, paie, loqueteux, minable, qui prit, en voyant arriver Vanternau, l'attitude humble et craintive d'un esclave en faute devant un maître implacable.
— Ah ! c'est toi ? dit Vanternau en s'approchant de l'enfant, et en baissant la voix, mais pas assez pour que Laurent ne pût entendre ; eh bien, ça y estil cette fois ? m'apportes-tu ces empreintes ?
— Hélas ! non, dit l'enfant tremblant de peur, monsieur Vanternau, je n'ai pas pu. . .
— Je m'en doutais! s'écria Vanternau. Tu sais ce que je V ai promis ?
— Monsieur Vanternau, s'écria l'enfant éploré en se jetant à genoux, ce n'est pas ma faute, je vous le jure.
— C'est bon ! grommela l'acrobate.
Il alla prendre un fouet qui lui servait pour battre ses chiens, et il se mit à frapper le malheureux bambin. Celui-ci criait d'effroi et de douleur.
— Je t'ai défendu de crier, dit Vanternau en redoublant.
L'enfant se tut et se contint sous les coups.
Moignard, pendant ce temps, sirotait tranquillement son vin.
Laurent, saisi d'indignation et de pitié, était tenté de se lever et d'assommer ces misérables ; mais il dut se contenir, lui aussi !
La correction enfin terminée, l'enfant se secoua comme un pauvre oisillon après une averse. Vanternau jeta son fouet et revint vers lui.
— Ah ça, qu'est-ce qui t'a empêché de relever ces empreintes ? demanda-t-il.
Le Pouillaud répondit d'une voix moins étouffée : il venait de payer sa dette.
— Monsieur Vanternau, ça été la même chose qu'hier: la servante est venue avec son balai, et m'a chassé en me disant que j'étais un petit misérable.
— Toujours la même bêtise ! fit Vanternau en haussant les épaules. . . Hier et avant-hier déjà tu m'as collé cette rengaine. . . Je n'en veux plus, demain ça marchera ou sinon ! . . .
— Mais demain, monsieur Vanternau, ce sera la même chose, et pis encore ! Car à foi'ce de me présenter dans la maison... déjà, rien qu'en m'apercevant on me fait des yeux ! . . .
— Tu es un maladroit. . . On s'insinue, on saisit le bon moment où il n'y a personne, et, en un tour de main, crac ! . . . c'est fait. Je connais ça, moi, du temps que j'étais jeune. . .
— Si vous vouliez me donner autre chose ?. . . Je vous en prie, monsieur Vanternau. . . dans cette maison-là, il n'y a rien à faire : on se méfie.
— Non ! dit brutalement Vanternau. . . et souvienstoi de ce que je t'ai dit. A demain, et que ça ne rate pas, cette fois !
L'enfant baissa la tête.
— Maintenant, la recette?. . . continua Vanternau. L'enfant tira de sa poche, l'un après l'autre, quelque sous qu'il avait récoltés en mendiant.
— Voyons! dépêchons,*, fit l'acrobate avec impatience.
L'enfant fouilla une dernière fois dans sa poche, et dit piteusement :
— C'est tout.
— C'est tout! répéta Vanternau en colère... et voilà comme tu gagnes le pain qu'on te donne ; mais tu ne mérites pas d'en manger, misérable !
Ici une nouvelle réprimande qui faillit se terminer par un supplément de correction.
— Onze sous ! répétait Vanternau avec une indignation furieuse... voilà ce que ce gaillard-là, qui a douze ans passés, m'apporte pour faire bouillir la marmite. Et on se plaindra qu'il n'y a pas gras dans l'établissement !
Il crut cependant devoir ménager ses forces pour le châtiment du lendemain. Il eut même la bonté de terminer cette verte semonce par une leçon de mendicité, fruit de son expérience personnelle.
— Voilà comme on se présente, dit-il (et il joignait l'attitude et le geste à la parole), l'air timide, honteux, la voix dolente et épuisée : a II y a vingt-quatre « heures que je n'ai mangé !. . . » Tant mieux si c'est vrai : c'est nature, alors. . . Et, avec cela, l'œil d'une carpe qui se pâme. Ne pas manquer surtout de grelotter, de claquer des dents, brrr ou !
DACOLARD ET LUB1N 239
— Mais. . . il ne fait pas froid, dit l'enfant.
— Et la fièvre donc, idiot ! Elle n'est pas de toutes les saisons peut-être ?. . . et elle a été inventée pour les chiens?. . . Tiens ! fiche-moi le camp, tu ne seras jamais qu'un propre-à-rien !
Il le congédia avec une dernière bourrade, à laquelle Zinette, qui était retournée à son réchaud en plein vent, ajouta un morceau de pain que l'enfant disputa comme il put aux chiens.
Cependant Laurent avait extrait de la doublure de sa veste les papiers compromettants que Moule y avait cachés. Il les avait maintenant dans la main et les dissimulait de son mieux. Mais qu'allait-il en faire? L'idée lui vint de les placer sous le matelas où il était couché, et qu'on ne devait remuer que rarement. Il étendit la main vers l'un des bords et se mita palper: la taie était usée; il rencontra une déchirure et y inséra le plus profondément qu'il put sa carte d'agent et le mandat d'arrêt.
Moignard ni Vanternau, qui était remonté dans la voiture, ne s'étaient aperçus de ce manège. Ils continuaient à boire et causaient de leurs affaires à voix basse. Vanternau paraissait éprouver une légère inquiétude ; Laurent comprit qu'il s'agissait de Dacolard et du reste de la bande, qui étaient en campagne et qui tardaient à revenir.
— Ils devraient être de retour, dit Vanternau.
— Bah ! laisse donc ! fit Moignard, Dacolard a dit :
« Avant la nuit, si c'est possible, » et il n'est pas encore huit heures...
— C'est vrai, cependant. •.
— Tiens ! il est inutile de nous casser la tête,.. Attendons! et pour tuer le temps, si tu veux, nous allons faire un bésigue.
Ils se mirent à jouer aux cartes.
Bientôt huit heures sonnèrent; Vanternau interrompit le jeu.
— On n'y voit plus goutte, dit-il, voici la nuit... et rien I qu'est-ce qui est arrivé? Daeolard, dans ces cas' là, exige que les représentations aient lieu comme d'habitude, afin de mijoter un alibi : on monte un spectacle tel quel, et on soutient, plus tard, que toute la troupe y était; il se trouve toujours un badaud pour en jurer sa parole d'honneur... Par conséquent, ce que nous avons de mieux à faire, c'est d'allumer les lampions.
Moignard n'éleva aucune objection; mais la difficulté était de composer le spectacle, les deux tiers des saltimbanques manquant à l'appel. Vanternau, Moignard et Zinette et même le Pouillaud, déployaient tous leurs talents, mais cela ne suffisait pas.
— Il faudrait un bout de pantomime italienne, dit Vanternau.
— Oui, mais nous n'avons pas à! Arlequin... A la rigueur le Pouillaud. . .
ac
— Flanches-iuï un môme haut comme ma botte...
■ ■ ' ■ ' l I I ■■ I I ■ MW£ '-■■ ■
Tiens ! mais pourquoi pas ce messière qui pionce là si agréablement ?
— Oui, au fait, c'est une façon de voir un peu sa dégaine.
— Et c'est aussi le moyen de ne pas le quitter de l'œil un instant. Ça y est !
Vanternau s'approcha de Laurent, et le secouant :
— Ohé ! l'ami... bourgeois... Allons ! Arlequin..* sur pattes ! et à la besogne !
— Dacolard est arrivé ? demanda Laurent comme s'il fût sorti d'un profond sommeil.
— Non. U ne s'agit pas de Dacolard. Voici l'affaire : du moment que tu as partagé notre table et même notre couche, tu ne refuseras pas de nous aider, de travailler avec nous.
— Bien entendu.
— A la bonne heure ! tu n'es pas un fainéant. Au reste, on exige pas de toi que tu te coupes en quatre. Écoute.
Vanternau expliqua en deux mots de quoi il s'agissait.
— Mais rien de mieux, dit Laurent. Ça me va. Je connais la chose, ça traîne depuis un siècle sur tous les tréteaux. Seulement, pour que je ne cogne pas avec la batte à tort et à travers, il faudrait un bout de répétition.
— C'est trop juste, dit Vanternau. Allons-y! et rondement. Ohé ! Zinette.
Zinette monta : c'était Colombine j Moignard faisait Cassandre, et Vanternau, Pierrot.
On répéta. ■
Les deux saltimbanques et Zinette s'émerveillaient de l'intelligence et de l'eutrain de l'Arlequin improvisé.
— Mais Radureux ne joue pas si bien que ça! s'écria Vanternau.
Au bout de dix minutes, Laurent était en mesure de paraître devant le public et de le charmer.
— Bravo! s'écria Vanternau. Messieurs les bourgeois en bailleront d'admiration, ce qui permeUa, j'espère, au Pouillaud de faire une récolte un peu moins maigre que d'habitude.
— Mon cher, dit-il à Laurent, tu es peut-être une canaille, je ne m'en dédis pas; mais tu es Un artiste, je m'y connais!... et je compte que de ton coté tu sauras m'apprécier sur la corde raide... pas de balancier, tu sais!...
Puis à Moignard :
— Allons! toi... vite, la caisse... et un rappel distingué !... Tu sais le programme... Zinette et le Pouillaud allumeront dans un quart d'heure... Moi, je reste dans la piaule où tu me rejoindras après la tournée... et alors, en avant les exercices !
Moignard ouvrit une caisse de bois blanc disloquée et choisit, dans un fouillis de hardes et d'oripeaux, les diverses pièces de son costume de paillasse qu'il échangea contre, les vêtements qu'il portait : Yhabit de ville avait fait place à la souquenille du pitre, et Laurent, à la lueur d'une chandelle que venait d'allu-
DACOLARD ET LUB1N 243
mer Zinette, s'étonna de l'expression de bêtise joviale que prenait la grosse face de l'hercule sous sa perruque de chiendent à longue queue enrubanée.
— La caisse maintenant ! dit Vanternau, qui la prit dans un coin et la passa au cou de Moignard.
Ici Laurent put constater avec quelle habileté ces drôles savaient tirer avantage de leurs difformités physiques. Qu'un homme qui jouit de ses dix doigts exécute des raet des fia irréprochables, il n'y a pas de quoi s'étonner; mais si cet homme n'a qu'une main, la chose devient extraordinaire, et les badauds peuvent à bon droit s'extasier. Moignard avait compris cela, et, à force d'études et de persévérance, il était parvenu, quoique manchot, à faire résonner supérieurement la peau d'âne.
Vanternau lui attacha une des baguettes au haut de son moignon avec un lacis de courroies solidement fixées, et Moignard se mit à exécuter le roulement le mieux nourri et le plus vigoureusement accentué que Laurent eût jamais entendu.
— Toi, dit Vanternau à Zinette, nippe le Pouillaud vivement, et qu'il cabriole autour de Moignard pendant le boniment, ça fait toujours bien. — Sur ce, marchons!
Moignard et Zinette sortirent, et, un instant après, Laurent entendit le saltimbanque qui faisait sa tournée dans le bourg.
— Voici la nuit, grommela Vanternau dont l'inquiétude semblait redoubler par instants, et Dacolard qui
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ne revient pas!... Enfin! toi, dit-il à Laurent, tu sais ton affaire, mon fiston. Il s'agit de te maquiller le bec avec du noir de fumée; c'est on ne peut mieux porté. Arrive ici que je t'aide!
Laurent s'applaudit de l'heureuse inspiration qui lui avait fait distraire de ses vêtements les papiers qui pouvaient, d'un moment à l'autre, le compromettre et le perdre. Il quitta son costume de paysan, et, dix minutes après, parles soins de Vanternau, il avait sur le dos la pelure quadrillée d'Arlequin.
— Très-bien! fit Vanternau, tu vas avoir un succès monstre. . . Qui que tu sois, animal, je ne peux pas m'empêcher, comme artiste, de te rendre une partie de mon estime... Voyons, où en sommes-nous?
Il regarda sur la place. La nuit était venue. On apercevait, à une trentaine de pas, Zinette qui allumait les quinquets et les chandelles sur l'estrade de la baraque, et quelques curieux qui s'attroupaient.
— C'est bien, fit Vanternau, nous allons débuter, mon bonhomme; seulement, comme c'est moi qui te lance, je ne te quitterai pas d'une semelle. . . tu entends?
— Parfaitement.
— Cela ne te déplaît pas?
— Comment donc! je suis trop heureux que tu t'intéresses à moi.
Poignard rentra. Sa tournée était finie, et Vanternau se hâta de prendre, lui aussi, son costume pour la parade.
— Maintenant, allons-y gaiement, dit-il... Allons! venez.
Au moment où il se disposait à sortir, la porte de la piaule s'ouvrit brusquement devant lui, et un homme apparut.
— Dacolard ! s'écria Vanternau avec une expression de ioyeuse surprise.
Dacolard n'avait fait que jeter un coup d'œil dans la voiture et n'avait pas aperçu Laurent.
— Descends, dit-il à Vanternau.
— Mais, dab . • .
— Quoi?
— Il y a ici quelqu'un que je ne serais pas fâché de vous présenter.
— Qui ça? fit Dacolard en s'approchant de nouveau; et cette fois il remarqua Laurent.
— Un gaillard, dit Vanternau, que j'ai accueilli, il y a deux heures, et qui joue les arlequins comme un ange .
Dacolard était déjà dans la voiture.
Il alla droit à Laurent; mais la couche de noir dont Vanternau l'avait barbouillé empêchait de distinguer ses traits.
— Qui es-tu? demanda-t-il.
— Paul Simonin. Je viens de la part de Lubin.
246 DACOLARD ET LUB1N
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— De la part de Lubin! fit Dacolard en fronçant le sourcil.. . En effet, je crois me rappeler ce nom de Simonin, et j'ai vu ton regard quelque part... Ce n'est pas toi que j'ai rencontré un jour, avec Lubin, chez la Chanoisse?
— En effet, c'est moi.
— Et un soir, chez Coralie, rue Saint-Nicolasd'Antin?
— Parfaitement. Vous avez bonne mémoire, monsieur de Formigny.
— Et toi, aussi, à ce que je vois. Tu as travaillé avec Lubin ?
— Oui... c'est-à-dire que nous mijotions une affaire ensemble, lorsqu'on nous a arrêtés.
— Il y a longtemps de ça?
— Une huitaine de jours.
— Et te voilà libre maintenant ? C'est étrange.
— Non, c'est au contraire bien simple .
— Tu me conteras cette histoire plus tard; je n'ai pas le temps. Seulement tu as trop de bonheur, je ne te dis que ça!.*. Reste ici pour le moment.
Ces mots : tu as trop de bonheur, firent tressaillir Laurent; mais il était résolu à tout braver et à défendre énergiquement sa vie.
Dacolard sortit, emmenant Vanternau, après avoir fait signe à Moignard de veiller sur Laurent.
— Il n'a pas l'air commode, le patron, dit Laurent. Si j'avais su!.*. Est-ce qu'il est toujours comme cela?. . ,
— C'est selon, fit Moignard, qui, à l'imitation de son dab, crut devoir prendre un air farouche.
— Ah bien, merci! fit Laurent... en voilà des figures! c'est bon, je m'en vais prendre mes petites précautions, moi aussi.
— Qu'est-ce que c'est? fit Moignard.
Mais, avant qu'il eût pu s'y opposer, Laurent avait déjà repris dans la poche du pantalon qu'il avait quitté, son couteau-poignard, et il en faisait briller la lame aux yeux de Moignard. Celui-ci recula.
— N'aie pas peur, mon gros bonhomme, fit Laurent, je ne cogne que quand il le faut absolument; mais tu peux dire aux camarades que, s'ils tiennent à jouer du couteau, je ne lâche pas ma part! C'est compris, n'est-ce pas ?
L'hercule baissa l'oreille et ne répliqua pas. Les rôles, en un clin d'œil, étaient intervertis, et celui des deux hommes qui semblait surveiller et tenir en respect l'autre, c'était Laurent.
Pendant ce temps, Dacolard et Vanternau étaient remontés dans l'autre voiture.
Cette seconde piaule à roues, d'un tiers plus petite que l'autre, était spécialement affectée au dab. L'intérieur en était un peu moins malpropre et moins désordonné : on sentait là une sorte d'attention et de déférence,
Zinette avait déjà servi le souper du dab
— Conte-moi ça, fit Dacolard à Vanternau, en mangeant à la hâte.
Vanternau conta l'affaire : comment Zinette avait reluqué ce messière déguisé, comment lui, Vanternau, l'avait attiré, surveillé jusqu'à l'arrivée du clab. . .
— Bien, dit Dacolard, tu ne l'as pas fouillé?
— Non, j'ai pensé qu'il serait toujours temps.
— En effet. Amène-le ici. . .
— Et, demanda timidement Vanternau, la choso de là-bas a-t-elle marché?
Dacolard eut un brusque mouvement de contrariété ; il était évident que la chose de là-bas n'avait pas marché à souhait.
— Fais ce que je te dis! répliqua-t-il sèchement. Un instant après, Vanternau et Moignard amenaient
Laurent. Celui-ci entra résolument et s'assit sur une malle en face de Dacolard. Moignard se pencha à l'oreille de son chef :
— 11 est armé, dit-il, faites attention.
— Armé de quoi?
— D'un couteau, et il paraît disposé à en jouer furieusement.
— Tiens! fit Dacolard avec un sourire.
Moignard raconta ce qui venait de se passer dans
l'autre piaule.
— Est-ce vrai? demanda Dacolard à Laurent qui avait pu entendre.
— Oui, et si tu en doutes, viens-y voir.
— A la bonne heure ! fit Dacolard surpris de cet accent et de cette attitude énergiques, ta remontes d'un cran dans mon estime.
Puis, s'adressant à Vanternau et à Moignard :
— Laissez-nous, et filez vivement à la parade, le public attend ! Dans un quart d'heure, je vous rejoins.
— Et les autres ! demanda Vanternau.
— Je les attends.
Resté seul avec Laurent, Dacolard continua tranquillement son repas, puis il dit au jeune homme :
— Alors, puisque tu te mets si bien en garde, c'est que tu as compris tout à l'heure, et tu te doutes de quoi il retourne ?
— Dame ! à moins que tu ne me prennes pour un idiot.
— Pas tout à fait. . . un imprudent tout au plus. Je te l'ai déjà dit, tu as quelque chose dans le regard qui me va. . . Ainsi, tu te figures que tu es parfaitement en état de te défendre?
— Mais oui, assez comme cela.
— Pauvre petit ! fit Dacolard avec un sourire de pitié.
Il jouait, en disant cela, avec le couteau dont il venait de se servir pour couper son pain.
— Tiens! continua-t-il, si je voulais d'ici, sans bouger, avant même que tu aies eu le temps de te reconnaître, je t'aurais cloué comme un as de cœur sur la planche où tu t'appuies.
— Essaye ! dit Laurent en se dressant.
— Que j'essaye ! s'écria Dacolard avec un éclair dans les yeux. . . Ne me défie pas, car je ne sais pas comment cela n'est nas déià fait!... Mais non...
250 DACOLARD ET LOIN
Tiens! étends la main gauche contre cette planche.
— Voilà ! fit Laurent.
— Entre le pouce et l'index! dit Dacolard. Le couteau vola comme une flèche, et Laurent
sentit la lame fichée dans le bois qui frémissait entre les deux doigts indiqués.
Dacolard se leva vivement comme pour ressaisir son arme.
— Inutile, fit Laurent en la déclouant, la voici. Et il la jeta sur le plancher.
Dacolard fixa sur lui un regard clair et perçant.
— Tu n'as pas sourcillé s . . Ah ça ! tu es donc un homme, toi? dit-il.
— Dame ! . . , je le crois, fit Laurent. Dacolard fit une légère moue qui exprimait, non le
doute ni le dédain, mais une sorte d'étonnement mêlé de déception.
— Après tout, c'est possible, fit-il ; ça s'est vu ! Pourtant ce n'est pas une raison pour ne pas être convenable.
Et, se baissant pour ramasser le poignard, il ajouta :
— Tu aurais pu me le présenter, te me semble. [1 se rassit en face de Laurent.
— Tu vois, jeune homme, que je joue assez proprement de cet instrument-là, dit-il. C'est en Italie que je me suis exercé, au bagne. . . il y a longtemps. On n'y est pas bégueule comme en France. On vous laisse vos petits bibelots... Amusez-vous!... On
ne s'en fait pas faute, et ces études-là peuvent servir plus tard . . .
— Ça fa servi ? fit Laurent.
— Mais oui. ..
— Laisse donc ! un simple agrément de société que tu possèdes là : c'est insignifiant dans la pratique. Et, à ce propos, tu me permettras de te dire que tu exécutes le coup de couteau d'une façon ridicule.
— Comment cela ?
— Mais dame ! . • . rappelle-toi donc ton affaire de la rue Cardin et.
— De la rue Cardinet ?.
— Oui, à Batignolles. . . cette vieille femme et sa servante... Tan dernier.
Dacolard fronça le sourcil.
— Tu connais cela ? dit-il.
— Parbleu ! je crois bien. . . dans tous ses détails. Lubin m'a assez rabâché cette affaire.
— Ah!
ïl se leva et fit quelques pas dans la cabine, l'ai sombre, préoccupé, farouche.
— Tu as lardé pitoyablement ces deux malheureuses, continua Laurent ; et même la servante était si mal assassinée qu'elle a survécu et qu'elle se porte maintenant à merveille, à ce que m'a dit Lubin. Je te fais mon sincère compliment.
Dacolard n'était pas tellement absorbé dans ses réflexions qu'il ne sentît cette piqûre à son amour-propre. Il pouvait se défendre ; personne ne les écoutaif.
— D'abord, c'était la nuit, dit-il... et puis, ces hachures maladroites étaient de circonstance : il s'agissait de faire tomber les soupçons sur le fils... ou le neveu de la vieille dame, je ne me rappelle plus au juste... système Lubin... Àh! vraiment, il t'a conté cela, le vieux Lubin ?
Cette circonstance le jetait dans une vive perplexité.
Lubin était aussi compromis que lui dans l'affaire de la rue Cardinet , et , pour qu'il en eût fait confidence à ce jeune homme, il fallait que celui-ci fût d'une discrétion et d'une fidélité à toute épreuve. Mais, d'un autre côté, Lubin n'avait-il pas jugé trop favorablement ce Simonin?.. . et même était-il bien certain qu'il se fût fié à lui?. . . Ce secret, ces détails dont il se disait dépositaire n'avaient-ils pas été découverts par la police, et n'était-ce pas un de ses émissaires que Dacolard avait là, devant lui?
Laurent ne parut pas s'apercevoir de l'incertitude qui agitait son interlocuteur.
— Mon Dieu, oui! continua-t-il simplement, Lubin m'a conté cela, et, en agissant ainsi, il savait bien qu'il ne courait pas le moindre risque. Je pourrais lui jouer une mauvaise farce, c'est vrai... ainsi qu'à toi. . . et ce n'est pas toi qui me retiendrais, si j'en avais envie . . .
— Ah! ça ne te gênerait pas de me faire couper le cou ?
— Pas le moins du monde; seulement, je viens de & dire que je ne donnais pas là-dedans. Qu'est-ce
DACOLARD El LUBIN 253
qu'il m'en reviendrait? Lubin ferait du même coup la culbute, et j'en serais fâché. Il m'a rendu service, je l'estime et je travaillerai certainement un jour avec lui si je parviens à le tirer de la mauvaise passe où il est.
Dacolard regarda fixement son interlocuteur.
— Tu sais que Lubin est un mouchard? dit-il.
— Je le connais aussi bien et même mieux que toi, dit Laurent. Oui, Lubin a eu des faiblesses; il s'en est confessé à moi, en pleurant, et il ne recommencera plus, j'en suis sûr. Je te répète que je travaillerai un jour avec lui; je l'ai vu à l'œuvre, et c'est un plaisir. Quelle intelligence, quelle finesse, quelles précautions infinies! Tu le sais bien, du reste... Un mouchard, dis-tu? Et pourquoi donc, toi qui le connais si bien , t'es-tu associé avec lui pour cette affaire de la rue Cardinet? A-t-il mouchardé dans cette circonstance-là?
— J'avais mes raisons, dit Dacolard.
— Oui, je les connais, tes raisons. . . Ta lettre que t'a écrite Lubin et le plan de la maison qu'il t'a envoyé. C'étaient des garanties, je le sais... et précisément, c'est à propos de cela que Lubin m'envoie et que je suis ici.
— Ah ! Lubin désire que je me défasse de ces papiers, que je les détruise!
— Oui.
— Merci ! pas si sot !
— Je vois bien que je n'obtiendrai pas cela de toi,
continua Laurent. Mais écoute : La police, qui s'est fourvoyée pendant un an à propos de cette affaire de la rue Cardinet, sait maintenant que c'est toi et Lubin qui avez fait le coup.
— Comment le sait-elle ?
— Je te conterai cela tout à l'heure, si tu y tiens ; je te rapporterai du moins ce que Lubin m'a dit. . . mais il n'y a pas de preuves positives : Lubin, qui est bouclé pour sa malheureuse affaire de la rue Saint- Gilles. ..
— Qu'est-ce que c'est que cette affaire ?
— Une tentative de vol avec effraction, la nuit. . . pincé en flagrant délit avec son associé, François Houssdal. . . Mais il ne s'agit pas de cela : Lubin a un truc pour se tirer de là...
— Connu î fit Dacolard ; il se posera en agent provocateur. . . et il ne mentira peut-être pas.
— il mentira, dît Laurent; mais peu importe... Ce qui l'inquiète par-dessus tout, c'est cette affaire de la rue Cardinet. Si aucun cahot ne survient, il se charge de rouler la police et les juges,.. Mais la police te cherche, toi, Dacolard, en ce moment-ci, et activement, c'est probable : elle peut finir par te jxiumer ; si elle ne pince que ta peau, c'est bien, et je m'en moque ; mais si elle te trouve nanti de la lettre et du pian de Lubin. . .
— C'est rasé, dit froidement Dacolard, je le sais.
— C'est-à-dire que lu es rasé tout aussi net que Lubin, tu comprends ça ?
DACOLARD ET LUBIN 2o5
— Parfaitement.
— Eh bien, dans ton intérêt comme dans le sien, il faut absolument que ces papiers, quoi qu'il arrive, échappent à la police. Le plus sûr serait de les détruire; mais après ce que tu viens de dire, je ne te demanderai pas ce sacrifice, je ne l'obtiendrais pas, je le sais..*
— En effet.
— Eh bien ! eache-les, enfouis-les de telle façon qu'il n'y ait pas possibilité de mettre la main dessus... tu comprends ?
— Comment donc ! C'est clair comme je jour. Et après?
— Après?... Tu te mettras à couvert, toi, le mieux que tu pourras, c'est ton affaire. . . Mais ne perds pas de temps ; je te répète que la police est en éveil, peut-être déjà est-elle sur ta trace.
— C'est on ne peut plus probable... et j'en suis même tout à fait convaincu, fit Dacolard avec un sourire ironique .
— Convaincu ou non, voilà! dit Laurent... Maintenant j'ai rempli ma mission.
— Et tu t'en es acquitté à merveille. Cependant tu ne comptes pas que nous allons nous quitter comme cela ?
— » Mais si, je ne vois pas la nécessité. . .
— Allons donc ! après un service comme celui que iU viens de me rendre, j'entends bien te garder quelque temps près de moi. . . Pas de façons.
— Cependant, permets...
— Je ne te permets pas. C'est entendu, tu nous restes ; rien ne t'appelle ailleurs, j'en suis sûr; il faut que j'aie le temps de te témoigner ma reconnaissance*.. Et puis tu peux me rendre de nouveaux services .
— Lesquels?
— Eh ! celui d'abord de jouer le rôle dont tu as le costume. . . pour ce soir, c'est bien le moins.
— Comme tu voudras, dit Laurent en affectant un air détaché.
Les paroles ironiques de Dacolard et cette reconnaissance qu'il tenait à lui témoigner lui causaient une certaine inquiétude ; cependant il fallait faire bonne contenance.
— Ainsi, c'est entendu! dit Dacolard
En ce moment, la porte de la voiture s'ouvrit, et Clairbassin demanda si on pouvait parler au Aàb.
Deux autres figures non moins sinistres, apparurent à côté de la sienne : le Radureux (le rémouleur) mari de Zinette, grâce à ces belles fiançailles dont avait parlé Vanternau ; et d' Amélie qui était en train d'illustrer le nom argotique de Rouen, sa patrie. Tous trois étaient harassés, couverts de poussière. Dacolard leur fit aigrie de monter.
Le Radureux et d'Arnelle tirèrent de leurs blouses chacun un paquet qu'ils déposèrent dans un coin.
— Voilà le magot! fit le Radureux.
— Oui, c'est joli ! fit Dacolard avec un geste de
dépit et de colère. C'était bien la peine que Clairbassin me fit venir de Paris pour cette équipée-là! Clairbassin balbutia quelques mots d'excuse. N
— Vous êtes bien certains, continua Dacolard, de ne pas avoir été remarqués, suivis?
Tous trois hésitèrent : ils avaient aperçu Laurent et ils ne jugeaient pas à propos de s'expliquer devant lui ; Clairbassin s'étonnait môme que Dacolard parlât ainsi devant ce nouveau venu, et il exprima sa surprise par un regard.
— Ne fais pas attention, dit Dacolard d'un ton bourru, je connais ce lapin-là. . . et je m'en charge ! Parlez comme s'il n'y avait que moi ici.
Chacun de ces bandits raconta les circonstances dans lesquelles il avait opéré sa retraite : il n'y avait absolument rien d'alarmant dans tout cela. Dacolard leur ordonna de manger à la hâte, et de se préparer vivement pour la représentation. Clairbassin sortit.
— Toi, reste et écoute un instant, dit Dacolard au Radureux.
Et, montrant Laurent :
— Voilà un gaillard qui a pris ton costume et qui jouera ton rôle d'Arlequin mieux que toi, à ce qu'on m'a dit : n'en sois pas jaloux, patronne et encourage ses débats ; fais-lui les honneurs de la baraque; ne le quitte pas un instant. . . de peur qu'il ne s'ennuie et ne prenne mauvaise opinion de nos procédés. Tu n'as que cela à faire de toute la soirée : je te dispense des exercices de force.
Le Radureux s'inclina. Dacolard s'approcha de lui et lui dit à l'oreille quelques mots qui le firen* tressaillir. Puis le Radureux sortit à son tour, et Dacolard, prenant Laurent par le bras :
— Eh bien! fit-il, jeune débutant, venez... que je vous présente à la foule. Un véritable triomphe vous attend, j'en suis sûr.
Laurent écarta le bras de Dacolard, et, le regardant en face :
— Où veux-tu en venir avec ces manières-là ?
— Qu'est-ce que cela te fait ? Tu veux t'enrôler dans la troupe ?
— Je t'ai déjà dit que non.
— Biais tu as accepté pour ce soir un rôle... jouele, on ne te demande que cela.
— Tu ne te défies donc plus de moi?
— Que t'importe ?
— Pourtant si j'étais ce que tu soupçonnais tout à l'heure... tu ne trembles pas?
— Fi donc !
— Même après l'affaire de cette nuit, dont je ne sais pas le détail, mais que j'ai entrevue assez clairement?
— Ne parlons donc pas de cela ! fit Dacolard en achevant d'épousseter son paletot et ses souliers.
Il fit descendre Laurent et l'entraîna vers la baraque.
IHl.JUW*—' ■ ., ... ... ~
C'était un grand rectangle formé de châssis de toile : à l'un des bouts, une estrade de planches pour les artistes; à l'autre bout, les bancs destinés au public, au milieu, une corde tendue pour les exercices de
Yanternau et du Pouillaud.
Le Ra iureux ne tarda pas à rejoindre Dacolard qu'il
relaya auprès de Laurent.
La parade sur l'estrade du dehors était finie. Le public fut admis et le spectacle commença.
Ce fut d'abord Clairbassin avec ses chiens savants. Puis vinrent Yanternau et le Pouillaud, qui se mirent à exécuter des voltiges sur la corde raide : le malheureux bambin, stimulé tout haut et menacé sourdement par son maître, fit des prodiges d'adresse et de dislocation. Les exercices de force succédèrent ; puis ceux d'équilibre : Dacolard jouait le rôle de démonstrateur en accompagnant ses explications d'agréables facéties, et le public applaudissait, tandis que Laurent se demandait comment un homme qui avait la conscience chargée de tant de crimes pouvait plaisanter de la sorte.
— Nous allons maintenant, dit Dacolard, passer à d'autres exercices, tout aussi extraordinaires, et qui prouveront à l'honorable public que l'intelligence de ces messieurs n'est pas moins développée que leurs muscles.
260 DACOLhftU ET LL'BIN
Il présenta Laurent comme un sujet de grande distinction ; puis la pantomine commença, et Laurent s'acquitta à merveille de son rôle d'Arlequin : le Radureux, qui avait pour mission de le surveiller étroitement et qui ne le quittait pas du regard, convint que lui-même n'aurait pas mieux joué.
Le spectacle était terminé. La foule s'écoula satisfaite.
— Hein ! c'est gentil ? fit Dacolard en s'approchant de Laurent, et je constate avec plaisir que tu as beaucoup contribué au succès de cette soirée. Maintenant, si nous soupions ensemble, qu'en distu ?
Laurent n' avait rien de mieux à faire que d'accepter cette proposition; il sortit de la baraque et entra avec Dacolard dans la voiture. Il y retrouva ses vêtements à l'endroit où il les avait laissés. Il n'eut pas de peine à s'apercevoir qu'on les avait fouillés : il s'applaudit intérieurement de la précaution qu'il avait prise, et sans laquelle il était certainement perdu. Maintenant, cette précaution devenait superflue, et il pouvait sans inconvénient reprendre sa carte d'agent de police et le mandat d'arrêt dont il espérait bien faire prochainement usage. Il y parvint, malgré le regard soupçonneux et inquiet dont Dacolard suivait ishacun de ses mouvements.
— Allons, viens ! dit Dacolard d'une voix brève. Et il fit passer Laurent dans l'autre voiture où il
s'enferma avee lui.
DACOLARD ET LUB1N 2GI
Ce n'était plus l'homme aux lazzi, le joyeux bouffon de tout à l'heure : il avait le sourcil froncé, les lèvres pincées.,. Laurent remarqua ce changement et se tint sur ses gardes.
On se mit à souper, et les premiers propos furent assez insignifiants ; mais bientôt, comme Laurent racontait sa vie, cette existence et ces crimes imaginaires convenus entre lui et Moule, Dacolard l'interrompit :
— C'est fort bien, dit-il d'une voix lente et grave ; mais, avec tout cela, tu n'es toujours qu'un mouchard. . .
— Allons! bon, encore? fit Laurent en haussant les épaules.
— Oui ! s'écria Dacolard; tu es un mouchard, je le sais, je le sens, et il faut que cela finisse !
Il s'était levé, et, dans ce brusque mouvement de fureur, il allait se précipiter sur Laurent comme un tigre sur sa proie. Mais Laurent fut aussi prompt que lui. D'une main, il lui saisit le bras, et de l'autre, brandissant son poignard :
— Prends garde, Dacolard ! cria-t-il, la patience va nvéchapper à la fin !
Dacolard se calma tout à coup, non qu'il eût peur ni qu'il se sentît hors d'état de lutter ; malgré ses cinquante-deux ans, il pouvait tenir tête à ce jeune homme. Mais leurs regards s'étaient croisés, terribles, implacables: il avait senti là, devant lui, un homme,
lo.
DACOLARD ET LOIN
et, comme il l'avouait, il aimait ça ! Une hésitation anxieuse venait de s'emparer de lui.
— Tu as du cœur, pourtant ! fit-il en se dégageant de l'étreinte de Laurent.
Il se rassit et grommela d'une voix sourde :
— C'est une sottise ! J'aurais dû en finir tout de suite en te voyant; maintenant, je ne pourrais plus. ..
— Àh ! ça, dit Laurent, je ne vois pas la nécessité d'en finir... Rien ne t'y force. Et même, à ce propos, rappelle-toi ce que je viens de te dire : Je ne suis pas d'humeur à supporter tes caprices et tes brutalités.
Dacolard était absorbé dans de sombres réflexions.
— Allons ! murmura-t-il en jetant sur Laurent un regard singulier, c'est plus fort que moi. . . je ne sais ce qui me tient. . . mais je ne peux pas !
— Que tu le puisses ou non, dit Laurent, je t'engage à ne pas essayer de nouveau.
— Et pourtant, continua Dacolard avec un sourire amer, c'est toi qui me perdras ; je le sais, tu vas bientôt me livrer à la police. Cette tête, qui a éternise à prix en Italie, que tant d'argousins ont essayé de faire tomber, c'est toi qui la cueilleras. Eh bien ! soit! Il me serait pourtant facile d'échapper, mais je ne sais quel engourdissement s'empare de moi.
Laurent eut un sourire dédaigneux.
— Ah ça! dit-il, mon cher Dacolard, tu deviens bête avec ta mélancolie. . . Garde ta tête, je t'en prie, je n'en veux pas.., pour ce qu'elle vaut en ce
moment-ci ! ... Tu ne rêves que mouchards, tu es un poltron qui a peur de son ombre* , .
Dacolard haussa les épaules à ce reproche.
— J'ai peur? fit-il. Eh bien ! veux-tu que je te le prouve à toi-même que je ne me trompe pas sur ton compte, et cela de telle façon que tu n'auras rien à répliquer ?
Il fit reprendre à Laurent le récit que celui-ci lui avait fait ; il l'interrogea, il insista sur les détails, il discuta cette fable, en signala toutes les invraisemblances, et démontra si nettement que Laurent était un émissaire, non de Lubin, mais de la police, que Laurent ne sut bientôt plus que répliquer
— Voyons! tu m'ennuies, fit -il impatienté et pour sortir d'embarras. Crois-moi si tu veux, cela m'est égal, pourvu que tu ne recommences pas tes manières. Je n'ai qu'une chose à te répéter : si j'étais ce que tu supposes, je ne serais pas venu seul ici pour m'exposer à ta colère et à ta brutalité. . . Je t'aurais tout simplement fait arrêter.
— Laissons cela, fit Dacolard, qui n'était rien moins que convaincu. Tu as du cœur, je te l'ai dit, tu peux changer de métier... Veux-tu rester avec moi? . . . travailler sous ma direction ?
— Non!
— Non ! Pourquoi?. . . Tu n'auras pas à te plaindre, je t'en réponds... Tu seras libre, je me soumettrai même à toi le plus souvent. . . je t'aimerai. . . oui, je t'aimerai, je le sens!
— Non ! . . . ça ne me va pas, dit Laurent.
— Tu veux donc continuer ton métier? fitDacolard avec un soupir douloureux ; tu vaux mieux que cela, pourtant !
Laurent haussa les épaules.
— Voyons, dit-il, voilà qu'il est tard ; j'ai rempli ma mission, et demain matin je retourne à Paris. . . Tu ne m'en empêcheras pas! En attendant, je suis exténué, et je reposerais volontiers... Y a-t-il dans rétablissement un coin où l'on puisse dormir ?
Dacolard s'était levé, sombre et agité ; il indiqua d'un signe un manteau et des hardes étendus sur le plancher : c'était son lit, à lui.
— Ça va te priver? fit Laurent.
— Non, dit Dacolard ; je suis exténué, moi aussi, mais je n'ai pas sommeil... tu vas dormir comme cela? ajouta-t-il.
— Pourquoi pas? Tu m'as promis de réprimer tes instincts de bête fauve.
— Tu crois donc à ma parole?. . . Et si je ne suis pas maître de moi?
— Tu en seras maître. Tu es une canaille, un brigand, tout ce qu'on voudra ; mais tu n'es pas un lâche, je l'ai bien vu, et tu ne tueras pas un homme endormi.
— Hum! fit Dacolard, tu as tort de t'y fier... Mais non! reprit-il immédiatement, tu as raison, je ne pourrais pas.
Laurent s'assoupit peu k peu, mais sa confiance
n'était pas telle qu'il ne rouvrît par moments les yeux et ne jetât un regard sur Dacolard. Celui-ci restait debout, les bras croisés, absorbé dans une profonde réflexion ; il faisait de temps à autre quelques pas dans l'étroite cabine ; le plus souvent il s'arrêtait dans une muette contemplation devant Laurent, dont une lampe fumeuse éclairait faiblement le visage : son regard prenait alors une expression de mansuétude et de tendresse dont on ne l'aurait pas cru susceptible et dont Laurent se sentait remué malgré lui.
Tout à coup il eut un mouvement d'impatience et sembla prendre un parti décisif. Il se pencba vers Laurent et, lui touchant l'épaule ;
— Lève-toi, lui dit-il, et viens!
— Hein? que je vienne. . . où ça? fit Laurent.
— Sortons d'ici, j'étouffe, l'air me fera du bien, et à toi aussi. Nous causerons à travers champs, j'ai la cête en feu ; c'est comme une fièvre.
Laurent se leva, malgré sa répugnance.
— Drôle d'idée que tu as là ! dit-il. Enfin, soit ! Puis, un instant après :
— Ah ! je comprends, ajouta-t-il, tu as fait ton petit plan ; tu t'es dit que mon cadavre ici t'embarrasserait, tandis qu'en rase campagne. « .
Dacolard haussa les épaules avec impatience.
— Tu sais bien que non ! dit-il. . . tu sais bien que si j'avais voulu te tuer ce serait fait. • . et même, si quelqu'un t'attaquait en ce moment, je me ferais tuer
pour toi . . . Pourquoi ? je n'en sais rien . . . Mais, enfin, c'est comme cela !
Ils sortirent. Les chiens, qui s'étaient mis à gronder, se turent en reconnaissant Dacolard ; l'un deux, Rustaud, le suivit. Les saltimbanques dormaient.
C'était une magnifique nuit d'été, douce, sereine, étoilée. Ils traversèrent la place et les rues désertes ; bientôt ils furent hors du bourg et se mirent à errer à travers champs, au hasard.
— Cet air est pur ! On respire ici ! fit Dacolard avec un soupir de satisfaction.
— En somme, où allons-nous? demanda Laurent qui commençait à éprouver une certaine inquiétude.
— Qu'importe? dit Dacolard... C'est une promenade matinale.
Deux heures sonnaient à un clocher lointain. Bientôt Dacolard renouvela sa proposition : il supplia Laurent de rester, dé travailler avec lui.
— Non! répliqua Laurent, c'est dit, qu'il n'en soit plus question.
Dacolard crut comprendre ce refus.
* — Oh! fit-il, je vois ce qui te répugne : ce sont ces méchants drôles, en compagnie desquels tu m'as trouvé ; c'est cette misère, ces loques, ce ridicule équipage. . . Crois-tu donc que ce soit là ce que je te propose? Oh! non, Dieu merci! je rêve autre chose. Écoute : En France, il n'y a rien de possible, même dans le Midi. On a essayé tout dernièrement d'y intropuire le banditisme, et ça n'a pas pris. . . L'Italie, à
lahonne heure !... Ah ! je n'aurais jamais dû la quitter. Il développa s^s projets, sou plan dès longtemps conçu : s'acheminer par étapes avec sa troupe jusqu'à la frontière d'Italie, pénétrer en Piémont, puis, avec les plus grandes précautions, gagner l'Apennin ; une fois là, on agirait, et ferme ! Les circonstances étaient on ne peut plus favorables : toute la Péninsule était agitée par des dissidences politiques. Quelles campagnes il y avait à faire dans l'Etat romain, dans le royaume de Naples, dans la Calabre !
— Je me ferai commissionner, ajouta Dacolard, par quelque parti aux abois. Fra-Diavolo a bien obtenu un brevet de colonel, pourquoi n'en obtiendrais-je pas un de capitaine? Tu seras mon lieutenant, fit-il en prenant le bras de Laurent.
Et, comme celui-ci secouait la tête en signe de refus.
— Ne dis pas non! s'écria Dacolard, ou bien je croirais que tu n'a pas sous la mamelle gauche ce que je supposais. . . C'est entendu, continua-t-il ; moi, je quitte cette absurde nom de Dacolard que j'ai ramassé je ne sais plus où ni à quel propos; je reprends mon vieux nom de guerre, Antonio Cruzzini. , .
— Antonio Cruzzini! s'écria Laurent en tressaillant.
— Qu'est-ce que c'est? fit Dacolard, tu connais ce nom-là? c'est possible, je lui ai donné une certaine célébrité. . mais il y a de cela près de quinze ans, et tu étais bien jeune.
268 DACOLARD ET LUBIH
— Ainsi tu t'es appelé autrefois Antonio Cruzzini! répéta Laurent.
— A quel propos me demandes-tu cela ? fit DacQlard.
— Alors. . . tu as connu Georges Dalissier?
Ce fut au tour de Dacolard de tressaillir. Il arrêta brusquement Laurent, et, se plaçant devant lui, l'œil étincelant, la poitrine haletante :
— Quel nom viens- tu de prononcer là? dit-il... Georges Dalissier?... C'est impossible... tu as entendu parler de lui?. . . Comment?. . . par qui?. . . à quel propos?
Laurent comprit qu'il venait de commettre une imprudence et il essaya de la réparer.
— Mon Dieu ! dit-il d'un ton indifférent, quelle précipitation, quelle fougue! attends un peu, que diable !
Il expliqua qu'il connaissait la plupart des circonstances de l'affaire de la rue Cardinet par la lecture des journaux, par les confidences de Lubin, et même pour avoir assisté aux débats du procès?. . . or une letlre d'un nommé Antonio Cruzzini se trouvait parmi les papiers de Mme Dalissier. , .
— Mme Dalissier! qui ça? interrompit brusquement Dacolard.
— Eh bien, quoi? la malheureuse que tu as assassinée rue Cardinet...
— Tonnerre!... ce n'est pas vrai... ce n'est pas possible! s'écria Dacolard
— Mais si, pardieu ! c'est vrai. . . Et, si c'est te qui as écrit cette lettre par laquelle on annonçait à cette malheureuse femme la mort de son mari, Georges Dalissier. . •
— Oui, c'est moi, fit Dacolard d'une voix sourde.
— Eh bien, tu as assassiné la femme de ton ami. de ton ancien associé. . . de celui dont tu pleurais la mort. . . car je me la rappelle cette lettre. . . rien que pour l'avoir entendu lire. . . Quelle affliction ! quelle douleur!... Tu avais donc, dans ce temps-là, le cœur plus tendre qu'aujourd'hui... car j'en ai été ému, moi que cela ne touchait en rien !
— Tais-toi ! tais-toi ! s'écria Dacolard d'une voix terrible.
Puis, comme se parlant à lui-même :
— Comment cela a-t-il pu se faire? Cet infâme Lubin qui ne m'a pas dit. . . Mais quoi! il ne savait pas, lui non plus. A quoi bon, d'ailleurs? Je vois encore son billet et son plan de la maison : « Une vieille femme et sa servante. » En effet, qu'importe le nom ! Oh ! la fatalité. . , Oh ! pauvre femme !
Il allait, la tête basse, absorbé et comme fléchissant sous ce terrible souvenir. Mais, sur Laurent aussi, ce souvenir, brusquemment réveillé, avait produit une impression non moins forte ; seulement ce n'était pas de la prostration, mais une âpre soif de vengeance. Il avait là devant lui l'assassin de sa mère, dans cette plaine déserte et à peine éclairée par les premières lueurs de l'aube. . . Pourquoi attendre ? pourquoi af-
fronter encore les hasards d'une poursuite incertaine, pourquoi ne pas se précipiter sur lui, le terrasser? il y parviendrait, il se sentait de force à renverser un géant... et, d'ailleurs, n'entendait-on pas, au loin, des pas de moissonneurs se rendant à leur travail?
Ces pensées s'agitaient tumultueusement dans sa tête.
Tout à coup Dacolard se redressa par un mouvement brusque qui fit reculer Laurent.
— Mais, s'éeria-t-il, cette dame Dalissier avait un fils?
— Oui,
— Un fils, continua Dacolard d'une voix déchirante, sur qui cet immonde Lubin a attiré les soupçons. Oh ! je me souviens, c'est infâme !
— Oui, si infâme, fit ironiquement Laurent, que tu n'as pas dédaigné d'accepter cette combinaison.
— Eh ! que m'importe ! Est-ce que je savais, alors? Mais qu'est-il arrivé de tout cela? Car, l'affaire terminée, je ne me suis plus occupé de rien. Il a été condamné?. . . Oh ! le malheureux !
— Non, il n'a pas été condamné. ..
— Vraiment ! mais c'est un miracle !
— Un miracle, tu l'as dit.
— Pauvre enfant !.. . Et qu'est-il devenu?.*» Le sais-tu? Où est-il?
— Il est devant toi! s'écria Laurent d'une voix terrible et en s'élançant sur lui.
— Toi ?. .. toi. . . toi... balbutia Dacolard avec un accent indicible.
Le choc fat si terrible que Dacolard roula a terre arec son agresseur; celui-ci brandissait son couteau au-dessus de lui et appelait au secours.
— Laisse donc ! c'est insensé ce que tu fais là, criait Dacolard en luttant, je suis l'ami de ton père...
— Et de ma mère aussi, sans doute ! . . . et le mien ! s'écria Laurent.
Malgré les efforts de Dacolard pour se dégager, il l'eût tenu en respect; mais un autre ennemi, plus redoutable, survint: c'était Rustaud. En voyant son maître attaqué, terrassé, le dogue s'élança sur Laurent et lui enfonça ses crocs dans la cuisse. Laurent hurla de douleur; il se replia sur lui-même et planta son couteau dans l'épaule du dogue, qui ne lâcha pas prise pour cela.
Dacolard profita de cette diversion pour se soustraire à l'étreinte de Laurent. Déjà il avait repris le dessus; il pouvait poignarder son adversaire, et Laurent s'étonnait de n'avoir pas encore senti îa pointe de son couteau.
— Arrière ! fit Dacolard en lançant un coup de pied au dogue expirant.
• — Tu ne viendras pas à bout de moi comme de ma mère ! s'écria Laurent ! en rassemblant ses forces.. . Et, sentant qu'elles ne suffiraient pas, il continua d'appeler au secours.
— Tais-toi ! tais-toi ! dit Dacolard, on vient.
On accourait, en effet, au bruit de cette lutte: c'étaient les moissonneurs dont Laurent avait distingué les pas lointains. Bientôt ils apparurent ; ils étaient cinq ou six.
Dacolard se débarrassa de Laurent qui cherchait à le retenir par une dernière étreinte et essaya de fuir ; mais trois gaillards lui barrèrent le passage. Laurent s'était évanoui.
Dacolard ne tenta pas une lutte impossible ; il se soumit. Il était, d'ailleurs, brisé par ces émotions. Toute la vérité venait de lui apparaître : — ce jeune homme qui était là, étendu à quelques pas de lui, c'était Laurent Dalissier ! . . . il s'était fait agent de police pour venger sa mère ! . . .
Il eut un brusque mouvement ; il voulut se jeter sur lui , le secouer , le tirer de son assoupissement, et lui faire à l'oreille une révélation terrible... Mais Laurent ne le croirait pas... ou, s'il le croyait ! . . . Non ! il était préférable qu'il ignorât cette honte !
Dacolard se contint, et, grâce à l'énergie extraordinaire dont il était doué, il eut en un instant recouvré toute sa présence d'esprit.
Il profita de l'évanouissement de Laurent pour
DACOLARD ET LOIN 273
remercier comme des libérateurs les paysans qui venaient de l'arrêter. Il prétendit avoir été victime et ne s'être débarrassé qu'avec peine d'une inqualifiable agression, et il fut le premier à requérir l'intervention de la police et de l'autorité. On l'écouta, on le plaignit, et déjà des regards courroucés se portaient sur Laurent.
— Ne le maltraitez pas ! ranimez-le avec précaution, dit Dacolard ; ses blessures ne doivent pas être graves : une morsure de mon pauvre Rustaud, que voilà expirant, et un coup de couteau qu'il s'est donné ou que je lui aurai donné dans l'épaule en me défendant. C'est à l'autorité, ajouta-t-il, à décider de son sort.
Un homme qui parlait ainsi de l'autorité avait droit à quelques égards ; les manouvriers, d'ailleurs, reconnaissaient en lui le démonstrateur qui les avait charmés la veille.
Dacolard comptait profiter de ces favorables dispositions pour s'échapper, et sans doute il y serait parvenu sans l'arrivée de trois autres individus, parmi lesquels un garde champêtre, qui enjoignit de le surveiller et de le maintenir étroitement.
Alors, il se résigna. Mais la surveillance dont il était l'objet ne l'empêcha pas de glisser tout bas quelques mots dans l'oreille d'un jeune paysan, auquel il remettait en même temps un porte-monnaie convenablement garni : une minute après, ce paysan
274 DACOLARD ET LUB1N
partait dans la direction de V... sous prétexte de prévenir le juge de paix et la gendarmerie.
Cependant on avait étendu Laurent sur un brancard improvisé. Quatre hommes le soulevèrent et on se mit en route pour V... A l'entrée du bourg, Laurent reprit connaissance ; il jeta autour de lui un regard inquiet, puis, en voyant Dacolard retenu sous bonne garde, il laissa échapper un sourire de satisfaction.
— Ne le lâchez pas ! murmura-t-il ; c'est un scélérat. . . un assassin, ♦.
Le cortège se dirigea, suivi d'une foule de curieux, vers la mairie, où il s'arrêta.
Laurent fut déposé dans la chambre et sur le lit du concierge ; Dacolard fut enfermé dans la chambre d'arrestation.
Un médecin examina et sonda les blessures de Laurent ; celle qu'il portait à l'épaule offrait seule quelque gravité ; le sang qui s'en était échappé en abondance avait causé ce long évanouissement.
Cependant le juge de paix était accouru : il recueillit des indications, fit une enquête sommaire, puis se rendit près de Dacolard pour l'interroger.
Celui-ci avait imaginé une fable qu'il se mit à raconter longuement, lentement, de façon à gagner du temps ; il y parvint en effet, et, le juge de paix ayant ordonné qu'on amenât et qu'on gardât à vue les saltimbanques qui étaient sur la place, le brigadier de gendarmerie revint bientôt annoncer que toute la
troupe avait déguerpi en abandonnant son bagage ; on n'avait même pas trouvé la Zinette et son enfant.
Dacolard sourit en apprenant ce résultat : le paysan avait rempli sa commission.
— Qu'on se mette à leur poursuite ! ordonna le juge de paix.
Puis, se tournant vers Dacolard :
— Cette brusque disparition de vos associés, dit-il, prouve surabondamment que le récit que vous venez de me faire est inexact.
— Mon Dieu ! oui, monsieur le juge de paix, fit tranquillement Dacolard ; quant à la vérité, si vous tenez absolument à la connaître, je ne refuse pas de vous la dire ; je vous prierai même de vouloir bien m'écouter et de prendre note de mes aveux.
En ce moment, le concierge entra et remit au juge de paix des papiers que Tindividu blessé venait de tirer de ses vêtements.
— Et comment va-t-il ? demanda Dacolard avec intérêt.
— ■ Mais il a repris connaissance ; seulement il est très-faible et peut à peine parler.
— Allons ! ce ne sera rien, espérons-le, fit Dacolard avec un soupir.
Puis, au juge de paix :
— Ces papiers que vous tenez là sont une carte d'agent de police et un mandat d'arrêt contre moi, dit-il.
— Comment le savez-vous?
— Je m'en doute. Voulez -vous, monsieur, avoir la bonté de me faire conduire auprès de Laurent Dalissier — car c'est ainsi qu'il se nomme, et il vous l'avouera lui-même, quel que soit le nom porté sur cette carte — et là, en sa présence, dans le but d'obtenir de lui un pardon que mes remords méritent peut-être, je vous dirai toute la vérité.
Le juge de paix accéda à cette demande.
Dacolard déclara se nommer Antonio Cruzzini ; il était Italien, il avait autrefois connu Georges Dalissier, qui vivait honnêtement à Naples d'un petit commerce ; il avait recueilli son dernier soupir d^ns des circonstances déplorables, et c'est lui qui avait informé sa veuve de sa mort. Il était venu en France, où il avait pris le nom de Dacolard ; c'est sous ce nom qu'il avait été condamné pour un assassinat commis à Villejuif ; il était en rupture de ban... Mais peu importait sa situation personnelle ; ce qu'il fallait avant tout qu'il expliquât, c'était cette malheureuse affaire de la rue Cardinet, où, par une fatalité terrible, il avait assassiné la veuve de son ancien ami.
Il confessa, en effet, ce crime dans ses moindres détails, et, quand ce fut fini :
— Cet aveu, dit-il, n'est qu'une réparation bien insuffisante ; cependant il soulage mes remords, et surtout il a cet avantage de rendre l'honneur à un malheureux jeune homme injustement soupçonné.
En prononçant ces mots, il jetait sur Laurent un regard empreint de mansuétude et de tendresse, et ce*
lui-ci sentait diminuer malgré lui l'horreur que cet assassin lui inspirait.
Dacolard fut reconduit dans la chambre d'arrestation, où un gendarme fut chargé de le gardera vue. Du reste, il paraissait calme et résigné au châtiment qui l'attendait.
Quant à Laurent, on le transporta dans le principal hôtel de V... Il surmonta peu à peu sa faiblesse, et songea à informer Moule de l'importante capture qu'il venait de faire. La dépêche fut expédiée vers deux heures après midi ; et l'inspecteur de police répondit immédiatement qu'il allait prendre le chemin de fer et qu'il serait à V... dans la soirée ou dans la nuit. En même temps il recommandait l'arrestation des autres saltimbanques ; cette mesure était maintenant d'une exécution difficile.
Des battues cependant étaient faites dans les environs; mais on n'avait pu encore saisir que Zinette et le Pouillaud ; le reste de la bande était disséminé et en fuite.
Dacolard, attaché et gardé à vue par un gendarme, ne cessait de parler de Laurent. Il demandait instamment à le voir ; il avait, disait-il, des révélations, des confidences à lui faire.
Ces propos furent rapportés au juge de paix, puis à Laurent qui fit un geste de dégoût et de refus. Cependant, vers le soir, comme il s'était levé et pouvait se tenir debout, de nouvelles sollicitations finirent
par exciter sa curiosité : il se fit conduire dans la chambre d'arrestation.
— Eh bien, me voilà... que me veux-tu? dit-il à Dacolard.
— Àh ! enfin ! fit celui-ci. Ce ne sont pas des révélations aussi affreuses que celles de ce matin que j'ai à faire; mais je voulais causer avec vous, vous voir d'abord.
Laurent fit un geste d'ennui.
— Restez, je vous en prie ! s'écria Dacolard. Ne me saurez-vous aucun gré de mes aveux, de mes remords ? Et, quelle que soit l'horreur que je vous inspire, n'éprouvez -vous aucun désir d'entendre parler de votre père... que j'ai connu?
Laurent consentit à écouter.
Dacolard prétendit avoir reçu les confidences de Georges Dalissier.
— Quel regret, dit-il, de ses fautes, de l'abandon de sa femme et de son enfant ! Il songeait à revenir en France, à les rejoindre. La mort seule a pu l'en empêcher. Il m'a supplié, à son lit de mort, de le suppléer dans cette tâche, de rechercher ces deux êtres chéris qu'il avait abandonnés lâchement, de les secourir. C'est le seul motif, je vous jure, qui m'ait fait quitter l'Italie. J'ai cherché vainement à Grenoble, à Paris. Ils se cachaient, et je le comprends après ce qui s'était passé ! Alors j'ai mené l'existence que vous savez, Oh ! si je les avais retrouvés, si j'avais eu en eux
une... sorte de famille, non ! je le jure, je n'aurais pas commis tous ces crimes. Enfin c'est ainsi!
Il déplora encore une fois, et avec un accent si navré que Laurent en fut profondément remué, la fatalité qui avait voulu que Mme Daiissier pérît de sa main.
— Mais vous du moins, vous avez échappé à cette rage qui me poussait, s'éeria-t-il ; Dieu merci ! votre honneur est sauf maintenant ; mes aveux ont effacé jusqu'à l'ombre du soupçon qu'il l'avait souillé un instant... Quelle carrière s'ouvrira devant vous si vous voulez ! Vous êtes jeune, intelligent, vous avez du cœur.
Et comme Laurent fronçait le sourcil et se détournait :
— C'est vrai, pardon! ajouta Dacolard tristement, j'oublie que votre éloge dans ma bouche est une insulte... Et pourtant, m'est-il donc interdit de former des souhaits pour vous ?.. . Oh ! si jamais je puis vous être utile, vous servir!... Mais voilà encore que j'oublie ce que je suis et ce qui m'attend !
Laurent sortit de là ému, et en quelque sorte souffrant de cette épouvantable sympathie. Il rentra à l'hôtel, s'enferma dans sa chambre et attendit, plongé dans de sombres et amères réflexions, l'arrivée de Moule.
Celui-ci vint enfin entre minuit et une heure du matin ; il félicita Laurent et le pressa dans ses bras. En même temps arrivaient le substitut du procureur impérial et le juge d'instruction.
Ces deux magistrats et l'inspecteur de police se rendirent immédiatement à la mairie et se firent conduire à la chambre d'arrestation.
A peine avaient-ils fait un pas dans cette pièce qu'ils s'arrêtaient consternés : Dacolard avait disparu, et le gendarme chargé de veiller sur lui était étendu au milieu de la chambre, une corde passée autour du cou.
Comment Dacolard, entravé et couché sur ce lit, avait-il pu surprendre et terrasser son gardien?
Tout s'expliqua bientôt : — La chaise occupée par le gendarme était près de l'unique fenêtre qui aérait cette pièce; le châssis de cette fenêtre avait été entr'ouvert à cause de la chaleur ; deux des barreaux de fer qui la garnissaient extérieurement étaient sciés d'un bout et descellés de l'autre ; du dehors on avait pu jeter un nœud coulant sur le gardien sans doute assoupi et le suffoquer avant qu'il pût se défendre et appeler au secours.
Maintenant, qui avait pu prêter ce secours à Dacolard, sinon ses anciens associés? Dans le petit jardin, sous la fenêtre, existaient de nombreuses traces de pas; une échelle était appliquée contre le mur... Le gendarme, du reste, ne tarda pas à se ranimer, et il confirma l'exactitude de ces suppositions.
Moule était exaspéré. Ce fut pour lui une nouvelle occasion de maudire la province, avec sa police et ses gendarmes (t)..., et ces naïves chambres d'arrestation
d) Voir le Secret terrible, en ce moment sous presse.
qui laissaient si facilement échapper ce qu'elles étaient destinées à retenir !
Il revint à l'hôtel, près de Laurent, dont le désappointement ne fut pas moins vif que le sien.
Sans doute on allait faire immédiatement d'activés recherches, on allait expédier des avis et des signalements dans toutes les directions ; mais quel espoir fonder là-dessus ? Pensait-on qu'un bandit de la force de Dacolard se laissât rattraper aussi facilement?
Moule comptait, du reste, si peu sur le succès de ces mesures, qu'il ne jugea pas à propos d'en attendre le résultat. Le lendemain, après avoir fait à la police locale quelques recommandations, il revint trouver Laurent, lui demanda s'il se sentait en état de retourner à Paris, et, sur la réponse affirmative de celui-ci, il quitta V... avec lui.
Durant le trajet, il ne fut guère question entre eux que de la déception qu'ils venaient d'éprouver. Une chose, cependant, consolait Laurent, c'était cet aveu si explicite et si formel qu'avait fait Dacolard de sa participation dans le crime de la rue Cardinet.
— C'est une réhabilitation bien complète, cette fois, dit-il.
— Oui, certes ! répondit Moule.
Toutefois, cet aveu spontané laissait l'inspecteur de police tout rêveur : il se demandait sous quelle influence Dacolard avait pu le faire... Dacolard ! mais ce nom, sous lequel il avait été déjà condamné n'était pas le sien... il assurait s'appeler An- '^— ^ . 16.
28â DACOLARD ET LUBIN
tonio Cruzzini... être Italien... il avait connu, disait-il, le père de Laurent...; c'était pour cette raison qu'il regrettait son crime..., qu'il s'intéressait au fils de son ancien ami, et voulait écarter de lui jusqu'au moindre soupçon... Tout cela était bien étrange !...
Sans faire part de ces réflexions à Laurent, jloule convint avec lui que ce nouveau document avait une véritable importance, et qu'il était bon qu'il reçût la plus grande publicité possible.
En effet, quelques jours après, les feuilles judiciaires, puis les autres journaux rapportaient, en les rattachant à l'affaire de la rue fardinet, les scènes qui avaient eu lieu à Y...; et, dans ce récit, étaient longuement analysés les aveux que Dacolard avait faits et signés devant le juge de paix.
Laurent remercia Moule de cette publicité réparatrice; cependant il regrettait que le nom de son père fût mêlé dans cette relation, et il éprouvait une sorte de honte à voir divulguer ainsi l'étrange intérêt qu'il avait inspiré à un scélérat tel que Dacolard.
Pendant sa convalescence, plusieurs cartes lui furent remises de la part de ses anciens amis, notamment celle de M. de Mhérac.
— À la bonne heure ! pensa-t-il, voilà un engagement d'honneur qui ne courait aucun risque de tomber en oubli.
En même temps, il songeait a sa position, à son avenir; il sentait renaître, plus vives et plus impatientes que jamais, ses espérances de bonheur; ettou-
DACOLÀRD ET LOIN 283
tefois de tristes et vulgaires préoccupations se mêlaient à ses rêves: il était sans fortune et il ne devait désormais compter que sur son travail pour vivre.
Dès qu'il put sortir, son premier mouvement fut de se diriger vers l'hôtel Suchapt; mais il se rappela le froid accueil qu'il y avait reçu à sa dernière visite; et, désireux avant tout de se présenter avec un titre à la sympathie de l'homme d'affaires, après un moment de réflextion, il se fit conduire à la Préfecture de police.
Moule le reçut avec une bienveillance affectueuse; il le félicita de son rétablissement, et le mit au courant de ce qui s'était passé pendant son excursion en province :
« La Chanoisse et son commis, dûment convaincus « de recel et même de complicité dans plusieurs a graves affaires, notamment dans une affaire Pyault, « avaient été arrêtés; le commis avait déjà fait quelle ques aveux.
« Samuel Richard avait été également arrêté, le « 30 juin au soir, au moment où, conformément au « programme tracé par Lubin (dont il ignorait l'ar- « restation), il venait déposer au parquet les billets « d'Emery portant le faux endos de Charles Lefort; « une saisie générale opérée chez lui avait fait tomber « entre les mains de la justice des documents de la « plus grande importance .
« Lubin, dans sa prison, était abîmé de douleur : t il savait maintenant que l'affaire de l'hôtel Suehapl
2S4 DACOLARD ET LUBÎN
« n'était qu'ira piège; on l'avait confronté avec c< Mme Roassigné et avec Mariette ; on lui avait comte mimique les aveux de Dacolard; il n'avait aucune « imprécation contre Laurent; au contraire, il le « plaignait, il regrettait de ne plus le voir. » — Je ne lui en veux pas, répétait-il, je lui pardonne î
— Et Dacolard ? demanda Laurent, vous n'êtes pas encore parvenu à le ressaisir?
— Non, dit Moule, on n'a même pas retrouvé sa trace. . . Pourtant je n'ai rien négligé, et je ne négligerai rien à l'avenir, non plus. . . C'est mon devoir, ajouta-t-il tristement.
— Comment ! . . . on dirait qu'il vous coûte à remplir.
— Peut-être î cela arrive quelquefois. . .
— Ah ça, fit Laurent, est-ce que vous subiriez, vous aussi, l'étrange ascendant que cet homme exerce sur tout ce qui rapproche? Lubin m'en avait prévenu, et moi je l'ai senti, j'y ai presque cédé un instant, . . Oui ! je l'avoue, il a eu pour moi des regards singuliers, pénétrants... qui m'ont fait tressaillir. . . Je me sentais remué, fasciné, et certains mots me touchaient le cœur.
— Ah! cher monsieur, fit Moule en serrant la main de Laurent avec une sorte de commisération attendrie.
Laurent se méprit sur le sens de cette démonstration .
— N'est-ce pas? s'écria-t-il, c'est honteux! Ah!
j'en rougis. Non! ce n'était pas, cène pouvait pas être de la sympathie... car enfin, ce serait monstrueux. Ah ! qu'il soit puni comme il le mérite, qu'il expie son forfait !
— Ne le souhaitez pas, dit Moule.
Et comme Laurent faisait un geste de surprise :
— Vous savez comment je vous dis cela, se hâta d'ajouter l'inspecteur de police. . . Que vous importe le châtiment de ce misérable?... Après les aveux qu'il a faits, oubliez-le, si c'est possible, et parlons de vous. . . Que comptez-vous faire?
Ces paroles, cet intérêt que lui portait Moule, eussent autrefois révolté Laurent ; aujourd'hui, après ce qui s'était passé, ce vieil inspecteur de police était pour lui comme un ami. Peut-être cependant eut-il un mouvement involontaire de surprise à cette question; car, lorsqu'il eut dit son intention de demander un emploi à M. Suchapt, et de lui présenter pour sa bien-venue les billets Lefort:
— Ah ! bien, fit Moule ; je les ferai détacher du dossier de Samuel, et dans deux jours vous les aurez. , . Ils sont bien faux pourtant, ces billets, hein?-— mais M. Lefort avoue des signatures qui ne sont pas de lui, . . que dire?. que faire?... Oh ! s'il fallait remuer toutes les saletés qu'on rencontre sous son pied ! 9 . . Dites à ce petit crevé d'Emery, qui n'a peut-être pas bien conscience de ce qu'il a fait, et à son respectable papa qu'ils peuvent dormir tranquilles. Voilà pourtant le monde où vous allez rentrer, monsieur Dalis-
2S6 DACOLARD ET LUBIN
sier: je le connais, et il est encore moins propre que celui où je reste. Mais c'est la vie, et vous avez vingt* cinq ans,
— Et vous, près de soixante, fit Laurent en souriant.
— Eh oui! dit Moule du même ton. .., dont j'enrage ! car un grain d'illusion vaut mieux que dix d'ex* périence. . . . Allons ! adieu, ajouta-t-il gravement. . . peut-être au revoir!. . . qui sait ?. . . Mais, si vieux et si désenchanté que je sois, je n'oublie pas les hommes de cœur que j'ai rencontrés.
Deux jours après, Laurent se présentait à l'hôtel Suchapt, les billets d'Emery à la main.
Suchapt, en l'apercevant, eut un moment de contrariété et d'ennui.
— Je vous dérange ? dit Laurent.
— Mon Dieu ! non .
— Si, je le vois. . . Mais je n'ai que deux mots à vous dire. Àvez-vous trente mille francs?
— Trente mille francs ! . . ,
— Oui, à échanger contre les billets que voici. .♦ Laurent, en même temps, jetait sur le bureau de
Suchapt les fameux billets que celui-ci avait inutilement tenté de retirer.
— Ah ! ces billets... fit le banquier avec un tressaillement de joie; vraiment vous êtes parvenu à vous l'es faire remettre* . . Vous avez eu la bonté. . .
— A cause d'Emery et à cau-e de vous, c'était bien le moins que je fisse cette démarche. . .
— Ah ! c'est très-bien, je vous remercie. . .
DACOLARD ET LUBL\ 987
Et Suchapt, courant à sa caisse, rouvrit et en tira trente billets de banque qu'il remit à Laurent ; puis, serrant dans un tiroir les billets à ordre :
— Ne dites pas à Emery que je les ai entre le? mains, fit-il; il est bon qu'il lui reste à cet égard un certaine inquiétude.
— Ah ! vous croyez que cela l'inquiète ?
— Heu!. . . pas autant que je le désirerais. . . mai*, enfin . . .
— Vous, dit Laurent, vous voilà tranquille maintenant, c'est l'essentiel . Et comme vous étiez fort occupé au moment où je suis entré, je vous laisse.
— Mais non! pas si vite que cela, fit Suchapt embarrassé; c'est vrai, j'étais occupé..., et je vous demande pardon. Mais nous avons le temps...; asseyez-vous donc. . .
C'était bien le moins que Suchapt fit quelque accueil à l'homme qui venait de le délivrer d'un pareil souci; mais celte affabilité n'était qu'à la surface, et Laurent n'en augurait rien de bien favorable pour lui.
Il s'informa de Mme Suchapt et d'Emilienne; il lui fut répondu qu'elles n'étaient pas encore bien remises de toutes ces émotions, qu'elles s'enfermaient à Puteaux et ne recevaient personne.
— Ah ça, et vous? fit Sucbapt... Roquin m'a montré avant-hier, dans un journal, un article, une sorte de fait-divers où il était question de votre excursion en province* . , Il paraît que vous avez fait tout ce qui dépendait de vous ; mais vous n'avez pa
complètement réussi, puisque vous avez laissé échapper cet affreux Dacolard.
— C'est vrai, dR Laurent; mais, du moins, j'ai obtenu de lui un aveu qui n'est pas sans importance.
— Oh ! pour ceux qui vous connaissent, mon cher monsieur Dalissier, cet aveu-là est superflu, fit obligeamment Suchapt. Dites-moi, est-ce vrai, ce que ce gredin a déclaré : qu'il a connu autrefois votre père en Italie?
— Je ne sais pas, dit Laurent, c'est possible après tout .
— Une bien vilaine connaissance que votre père avait là ! fit Suchapt avec un gros rire . Mais laissons ces tristes souvenirs . Vous avez été blessé dans cette campagne, je vois que vous êtes guéri. Et maintenant, vous n'allez pas continuer à travailler dans la police?
Laurent expliqua qu'il n'avait aucune raison pour continuer le rôle que de sinistres circonstances l'avaient forcé à jouer, ni pour reprendre son existence d'autrefois.
— Quand je le désirerais, ajouta-t-il, cela me serait assez difficile: je n'ai plus la moindre ressource,
Suchapt s'empressa de mettre sa caisse à sa disposition .
— Je vous remercie, dit Laurent; je voudrais de l'occupation, un emploi.
Suchapt expliqua qu'il n'avait aucun besoin d'un
DACOLÀRD ET LUBIX 383
employé nouveau, et qu'il lui serait impossible d'admettre Laurent dans ses bureaux.
Laurent n'insista pas. On tenait évidemment à ce qu'il ne remit, sous aucun prétexte, le pied dans l'hôtel.
L'accueil de Lefort, chez qui Dalissier se rendit en sortant de l'hôtel du faubourg Poissonnière, fut tout différent. L'agent de change lui serra amicalement la main, le félicita, et, quand il fut question d'un emploi dans sa maison :
— Eh ! sans doute, lui dit-il, je t'appointe comme le premier de mes commis. Ce n'est pas absolument le Pactole ; mais enfin ton ambition pour le moment n'est pas démesurée. Maintenant, viens ici, travaille, forme-toi aux affaires, tu peux me rendre de trèsréels services, et toi-même, tu peux te créer à la Bourse une sérieuse position.
Laurent raconta ensuite la visite qu'il venait de faire à Suchapt, et le refus assez mal dissimulé de celui-ci.
— Tu vas peut-être te plaindre? fit Lefort en riant. Mon cher ami, tu ne mérites pas ton bonheur, puisque tu as la simplicité de ne pas le comprendre.
— Comment!. . . mon bonheur.
— Eh! sans doute. Pourquoi Suchapt, qui t'ouvre si généreusement sa bourse, te refuse-t-il la moindre place dans ses bureaux, quand il lui serait si facile de t'en accorder une ? C'est uniquement parce que ta
présence le gêne, l'inquiète, et qu'il voudrait te savoir à cent lieues de son hôtel.
— Eh bien, je ne vois pas que cela soit si heureux. . .
— Fais donc l'ignorant, le modeste ! Si Suchapt a peur de toi , c'est que tu as fait sur la belle Eûiilienne une impression un peu plus vive qu'il n'eût voulu!... Oui, mon cher, dans ces quinze derniers jours, l'hôtel Suchapt a eu sa petite révolution. . . à propos de toi. Je tiens le fait de cet élourneau d'Emery.
— Voyons la révolution}
— Voici : tes derniers exploits ont jeté Mlle Suchapt dans un véritable enthousiasme ; elle ne s'en est pas cachée, elle trouve ta conduite courageuse, admirable, sublime!... Tu es son héros..., et Suchapt qui n'est pas aussi épais qu'il en a l'air, ne s'y est pas trompé ; cela veut dire : « Ne me parlez plus de M, de Mhérac! ... » Or, M. de Mhérac est le rêve des parents : — de Suchapt, parce qu'il est rangé, déjà mûr (je crois bien! il frise la quarantaine) ; — deMme Sucbapt, parce qu'il a un titre et la particule.., Aussi a-t-on pris des mesures énergiques : les couvents n étant plus à la mode, on a ordonné une retraite absolue à Puteaux, où ces dames ne reçoivent personne, et il est probable que d'ici à quelques jours, elles iront passer le reste de la saison aux eaux... Ton retour à Paris ne peut que hâter leur départ.
Laurent, eu sortant de chez l'agent de change, était
DÀCOLARD ET LUB1N 291
le plus heureux des hommes : il faisait de beaux rêves d'avenir, il songeait aux moyens de revoir Emilienne.
En rentrant chez lui, il trouva, sous enveloppe, une carte large et épaisse comme celle d'un commis voyageur, sur laquelle était écrit ce seul nom : 3/. Strong; et au-dessous, au crayon : Faubourg Saint -Honoré; puis au verso : M. Strong prie M. Dalissier d'excuser son indiscrétion; il serait heureux de lui témoigner son admiration pour le courage et l'énergie avec lesquels il a repoussé une accusation infâme et déjoué les manœuvres les plus épouvantables,
— ,Qui est-ce qui a apporté cela? demanda Laurent au concierge.
— Un vieux monsieur, à l'air respectable, avec un accent anglais très-prononcé. lia insisté pour voir Monsieur, et il a dit qu'il repasserait.
Bientôt, en effet, Laurent entendit le roulement d'une voiture qui s'arrêtait devant la maison, et, en se penchant à la fenêtre, il vit un valet de pied en livrée ouvrant la portière à un monsieur d'une tenue et d'un extérieur irréprochables.
— Bon! voilà mon original, pensa Laurent.
M. Strong, après s'être confondu en excuses* se
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présenta comme un négociant anglais enrichi dans lef commerce des cotons; sa fortune, dont le revenu dé-; passait cent mille livres, provenait particulièrement de ses opérations en Australie; il avait habité quelques années cette magnifique possession anglaise, — chemin faisant, il avait visité quelques établissements français, la Nouvelle-Calédonie, entre autres: — mais la fortune, qui lui avait si constamment souri, ne l'avait pas préservé de cruels malheurs; il avait, en peu de temps, perdu sa femme et ses deux enfants; maintenant il était seul, et pour se distraire, après avoir fermé son comptoir, il se livrait à sa passion dominante, les voyages; il comptait parcourir l'Europe et il avait commencé par la France ; arrivé à Paris depuis quelques jours, il avait appris par les journaux Tétonnante aventure de M. Laurent Dalissier ; il s'était pris d'enthousiasme pour ce jeunehomme si courageux dans le malheur, et il n'avait pas voulu quitter cette capitale sans apporter un tribut de félicitations, etc.
Les félicitations, assaisonnées d'un accent anglais qui en rendaient parfois la compréhension assez difficile, tombèrent, en effet, drues et serrées à ce point que Laurent interrompit avec une sorte de confusion :
\ — Mais, en définitive, monsieur, je n'ai fait que mon devoir.
— Comment! votre devoir! s'écria M. Strong; vous défendre contre cette injuste accusation, sans doute, ce n'était pas extraordinaire... mais prendre ainsi votre
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revanche, démasquer les véritables assassins... ah! c'est beau ! Very beautiful incleed.
Un Anglais seul lui eût paru capable de cet effort, et il ne l'eût pas attendu d'un Français.
De là aux offres de service les plus complètes, il n'y avait qu'un pas, et M. Strong mit sa fortune et sa personne à l'entière disposition de Laurent. Il était évident, bien qu'il n'osât pas le dire nettement, qu'une adoption eût comblé ses vœux.
Laurent, tout en remerciant, se défendit contre ces exagérations britanniques. Il dit qu'il venait de trouver un emploi modeste, mais suffisant et conforme à ses goûts, chez un agent de change de ses amis.
— Ah ! le digne et vertueux homme ! s'écria M. Strong. Il vous a compris, lui aussi! je veux le voir, le remercier, et même, puisque je n'ai rien de mieux pour me distraire dans ce vilain Paris, que sans vous j'aurais déjà quitté, faire quelques affaires avec cet agent de change.
Le lendemain, en effei, comme Laurent était dans le cabinet de Lefort et lui racontait cette singulière visite, M. Strong entra.
— Tiens! justement, fit Laurent, voici le nouveau client dont je te parlais. Tâche de le diriger un peu, car il me paraît avoir un plus grand fonds de naïveté et d'enthousiasme que d'expérience.
La recommandation parut à l'agent de change assez inutile, car M. Strong, après avoir renouvelé ses compliments emphatiques aux deux jeunes gens, 3e livra
à un examen des diverses valeurs cotées à la Bon et donna des ordres qui témoignaient d'une entente parfaite des opérations auxquelles il voulait se livrer.
— Il a, dit Lefort à Laurent, une façon de se distraire qui pourrait bien augmenter encore sa fortune,
Dans la soirée, M. Strong revint trouver Laurent : il avait un sourire mystérieux.
— Hé! fit-il, j'ai pris quelques renseignements (je n'ai que cela à faire) et j'ai appris une chose.», je sais ce qui vous tient là! fit-il en posant son floîgl sur le gilet de Laurent à l'endroit du cœur.
— Quoi donc? fit Laurent surpris.
— Bon! ne rougissez pas, nous connaissons cela. Ah! fit M. Strong avec un soupir, cela me rappelle le temps où je convoitais la main AeW** Strong. Mais le beau-père à moi n'était pas une fichue bête comme ce Suchapt.
— Comment ! Suchapt. . .
— Hé ! calmons-nous, je sais votre passion. . . et la jeune personne la partage, on me l'a dit. Ah ! je Faillie, cette enfant !«. • Bien, bien. . . laissez faire, je travaillerai pour vous, et je les réduirai à la raison, le papa et la maman. Ah! absurdes gens! fit-il avec un air de commisération.
Laurent, malgré ses questions, ne put tirer aucun éclaircissement sur les projets de cet étrange auxiliaire. M. Strong continuait à sourire bénignement en répétant :
— Bien. . . laissez, monsieur Dalissier, fiez-vous à moi. . . ayez bon espoir.
L'immixtion de ce singulier personnage dans ses affaires troublait Laurent au plus haut point; il se demandait s'il devait se débarrasser brusquement de ses importunités ou le remercier.
Deux jours après, une hausse de fonds publics vint confirmer les prévisions de M. Strong, qui liquida immédiatement et toucha 8,000 fr. de différences.
— C'est drôle ! dit-il avec une nuance de mélancolie; autrefois, j'ai spéculé avec le vif désir de gagner, et je n'aboutissais qu'à des pertes;... aujourd'hui que tout cela m'est indifférent, je gagne.
Il ordonna, séance tenante, une nouvelle opération.
Comme un bon Anglais qu'il était, il s'ennuyait déjà à Paris; mais il avait juré, disait-il, de ne pas le quitter avant d'avoir assuré le bonheur de Laurent. Ses moyens n'étaient pas toujours du goût de celui-ci. Ainsi, il s'était avisé, un matin, d'aller trouver Suchapt et de lui reprocher sa conduite envers son protégé : Suchapt l'avait mis à la porte.
— Mais à quoi songez -vous donc? fit Laurent, vivement contrarié de cette démarche faite sans son aveu.
— Bon! laissez. . . dit en souriant M. Strong, vous en verrez bien d'autres ! Je me charge de lever tous les obstacles. Du reste, tout va bien.
Cette satisfaction lui venait des renseignements qu'il avait obtenus sur ce qui se passait à Puteaux : il y
avait lutte déclarée entre Emilienne et sa mère ; ces dames vivaient en quelque sorte séquestrées; un seul visiteur, M. de Mhérac, avait été admis ces jours derniers; mais l'accueil glacial d'Emilienne n'avait pas dû l'encourager à revenir.
— Et comment savez-vous ces détails ? demanda Laurent.
— C'est bien simple, par le fils de la maison, M. Emery Suchapt.
— Vous le connaissez .
— Depuis deux jours. Je l'ai rencontré dans le salon d'une demoiselle Coralie, qui donne à jouer. Je lui ai même prêté quelque argent, car il est beaucoup moins puritain que vous. Je l'attends ce soir à dîner chez moi. Et vous, est-ce que vous ne consentiriez pas à venir aussi?
Laurent accepta: il désirait se rapprocher d'Emery et se faire répéter par lui les nouvelles que venait de lui donner M. Strong.
M. Strong reçut les deux jeunes gens dans un appartement meublé avec plus de luxe que de goût; des valets en livrée faisaient le service.
Emery fît à Laurent les démonstrations les plus amicales; il répéta, sans se faire prier, les confidences de M. Strong.
— Seulement, mon cher Laurent, ajouta-t-il, ce qui te nuira dans l'esprit du papa Suchapt (je te îe dis entre nous et il ne faut pas que cela te fâche) c'est ce que ton procès a révélé l'an dernier, au sujet de
ton père... et les journaux qui ont encore rappelé ceJa ces jours-ci!
Laurent fronça le sourcil et ne répondit pas.
— Bah ! c'est ridicule, fit M. Strong. Mais, soyez tranquille, nous arrangerons cela.
Pour écarter cette idée, il se mit à plaisanter de la déconvenue de M. de Mhérac.
— A propos de M. de Mhérac, dit Emery, est-ce vrai ce qu'on m'a conté ce matin?
— Quoi donc?
— Il paraît qu'il aurait été attaqué par deux individus, cette nuit, en sortant de son cercle, en plein boulevard.
— Allons donc ! c'est impossible! fit Strong.
— Nous pouvons nous en informer, dit Emery.
Avant de se rendre chez Coralie, où ils avaient projeté de passer la soirée, ils se firent conduire chez M. de Mhérac.
La nouvelle était exacte : M. de Mhérac avait été attaqué, la nuit précédeute, par deux rôdeurs; il avait reçu des blessures tellement graves qu'on s'attendait à le voir expirer d'un moment à l'autre.
Laurent déposa sa carte en même temps que celle d'Emery. Il paraissait très-affecté de cet événement; et comme M. Strong lui demandait la cause de sa tristesse, il lui dit dans quelle situation délicate il se trouvait vis-à-vis de M. de Mhérac.
— N'est-ce que cela? fit M. Strong ; vous êtes
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vraiment bien bon !..•, c'est une affaire arrangée, voilà tout.
La réunion chez Coralie était nombreuse et brillante. M. Strong était une précieuse recrue, et la maîtresse de la maison lui fit les mêmes sourires qu'elle avait autrefois prodigués à M. de Formigny.
M. Strotig joua avec l'insouciance d'un millionnaire; son gain et sa perte semblaient se balancer. Puis, il voulut absolument tenter la chance avec Laurent; cette fois la veine tourna et fut toute contre lui. L'or et les billets affluaient devant Laurent, qui commençait à se demander s'il n'y avait pas là quelque complaisance de la part d'un homme qui avait si obligeamment mis sa fortune à sa disposition ; mais la mine contractée et soucieuse de M. Strong écartait cette idée.
Enfin, celui-ci se trouva complètement décavé, et Laurent s'étonna de la contrariété que semblait lui causer cette perte relativement insignifiante.
- — Il s'agit bien de la perte ! fit M. Strong. Ce qui m'ennuie, c'est cette chance persistante que vous venez d'avoir au jeu, et qui, vous le savez, est un présage. .. fâcheux.
— Bah! vous êtes superstitieux, vous, monsieur Strong?
— Un peu. Que voulez-vous? c'est une faiblesse. Le lendemain, Laurent apprit la mort de M. de
Mhérac. lien éprouva malgré lui une secrète satisfaction. Quelques jours après, il demanda quelle im-
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pression cette mort avait produite à l'hôtel Suchapt.
— Excellente! dit Strong; je m'en suis informé. Monsieur et madame sont désolés, c'est tout naturel; mais Mlle Emilienne se voit délivrée d'hommages qui dégénéraient en une véritable persécution... Le temps n'est pas loin, mon jeune ami, où vous rentrerez triomphant à l'hôtel du faubourg Poissonnière.
Il ne semblait pas que cette promesse dût s'accomplir de sitôt : l'aversion de Suchapt pour Laurent avait encore augmenté depuis la mort de M. de Mhérac; mais M. Strong répétait toujours :
— Patience ! . . . nous arrangerons cela.
Et, en même temps, il continuait à prodiguer à Laurent ses démonstrations amicales et ses offres de service.
Laurent finit par accepter les unes et les autres. Il se reprit même, sous l'influence et en quelque sorte sous le patronage de son^ nouvel ami, à mener son existence d'autrefois. M. Strong souriait à le voir se distraire ainôi ; Paris ne l'ennuyait plus, et il parlait même de s'y fixer.
Quinze jours s'étaient écoulés depuis la mort de M. de Mhérac. Un matin, Emery vint raconter, d'un air plus satisfait que consterné, un autre crime commis, la nuit précédente dans un petit hôtel de l'allée Marbeuf, aux Champs-Elysées.
Cet hôtel était occupé par un jeune attaché à l'ambassade russe qui lui avait enlevé Puleliérie : deux individus étaient parvenus à s'y introduire ; ils avaient
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assassiné le maître et deux valets, et fait main basse sur tout ce qu'ils avaient trouvé à leur convenance ; Pulcliérie, qui était cette nuit-là dans l'hôtel, n'avait échappé que par une sorte de miracle.
— Je lui ai porté ce .matin mes condoléances bien senties, ajouta Emery, et elle les a acceptées sans trop de façon: c'est une bonne fille, après tout... Seulement, je ne sais pas ce que tu lui as fait, dit-il à Laurent, mais elle t'a voué une haine à mort ! Comme je lui parlais de toi, elle a écouté un instant, puis elle m'a imposé silence, et t'a traité d'infâme et de misérable.
Laurent haussa les épaules : que lui importait, en effet?
Du reste, les crimes semblables à celui-là, assassinats compliqués de vols, se multipliaient depuis quelque temps d'une façon effrayante à Paris.
— Ce n'est pas étonnant, faisait M. Strong, ce pays est si mal policé !
Laurent éprouvait de vagues appréhensions, des accès de découragement. M. Strong s'efforçait de le ranimer.
— Attendez ! disait-il ; on travaille pour vous. Nous aboutirons avant peu.
Enfin, on jour, vers la fin de septembre, il entra chez Laurent, Pair radieux et triomphant.
— Mon cher ami, dit-il, c'est aujourd'hui que votre sort se décide. Il est probable môme qu'au moment où je vous parle, Suchapt est déjà revenu de son obstination et de ses répugnances à votre égard,
— Comment cela ? fît Laurent.
— Peu vous importe, pourvu que cela soit. Quelq*mi qui s'intéresse à vous s'est chargé ce matin de rappeler à Suchapt qu'il lui sied mal d'éplucher et d'incriminer comme il Ta fait jusqu'ici le passé de votre père... Cette simple observation, corroborée par ses souvenirs personnels, aura suffit pour le ramener à la raison, et je ne doute pas, quand vous vous présenterez chez lui, qu'il ne vous accueille à bras ouverts.
— Est-ce possible ? s'écria Laurent en se levant vivement. Je veux tout de suite...
— Ah ! un instant, fit M. Strong, calmons-nous. Il faut savoir d'abord comment Suchapt a accepté les observations qui lui ont été faites.
— Vous paraissiez convaincu tout à l'heure de leur efficacité . . .
— Sans doute. . . mais encore est-il bon. . .
— D'attendre ? Non. Je suis fatigué de cette incertitude. Il faut en finir. J'ai peut-être eu tort de suivre jusqu'à présent vos conseils. Je veux aller trouver Suchapt, et nous verrons bien !
— Permettez... c'est aujourd'hui dimanche, et Suchapt n'est pas chez lui.
— Il est à Puteaux, je le sais. Eh bien, qui m'empêche d'y alier. Il faut, comme vous le disiez, que mon sort se décide.
M. Strong essaya de retenir Laurent, mais après un instant de réflexion \
— Au fait, dit-il, ce n'est peut-être pas hors de propos, ce que vous voulez faire là. 11 est bon, comme vvous dites en France, de battre le fer quand il est chaud; Suchapt est encore sous le coup de l'émotion que lui a causée certaine visite... Voilà qu'il est quatre heures.
— Eh bien, donc, je pars, s'écria Laurent. Seulement, un mot au sujet de cette visite et de la personne qui Ta faite.
— Mais non, pas du tout, fit M. Strong. Vous devez paraître ignorer cela et n'y faire aucune allusion. Présentez-vous comme de votre propre mouvement.
— Soit ! dit Laurent, et nous verrons bien ce qui résultera de cette démarche ; il sera toujours temps de nous expliquer après.
Il se lit conduire à la gare de la rue Saint-Lazare. Au moment où il descendait de voiture, un des trains remontants venait d'arriver ; les voyageurs sortaient en foule.
Tout à coup Laurent tressaillit. Il venait de remarquer une ligure connue, celle de Dacolard ! . . . Mais peut-être s'était-il trompé ? Ii courut vers cet individu, qui semblait se dissimuler et fuir; il l'atteignit et, se plaçant brusquement devant lui, de façon à lui barrer le passage :
— Dacolard ! cria-t-il.
L'individu lit un soubresaut, et sa figure apparut en plein. C'était bien lui. Déjà Laurent s'était éianeé sur lui et l'avait saisi à la gorge.
— Malheureux! Qu'est-ce que tu lais? s'écria Dacolard.
Et, d'un mouvement brusque et énergique, il se débarrassa de l'étreinte de Laurent, qui alla rouler à quelques pas sur le trottoir ; en même temps3 il essayait de fuir.
Mais déjà cinquante personnes étaient accourues à cette scène.
— A l'assassin ! au secours ! criait Laurent. bacoîarJ fut arrêté, et, malgré ses efforts désespérés, vigoureusement contenu. Laurent s'était relevé.
— Qu'est-ce qu'il y a? demandaient les curieux et deux ou trois sergents de ville arrivés en toute hâte.
— Il y a, dit Laurent, que cet homme est un assassin, un voleur... Dacolard, vous connaissez ce nom-là?
— Mais non ! ce n'est pas vrai ! protestait énergiquement Dacolard, je suis victime d'une fausse ressemblance.
— Vas-tu te taire, misérable ! s'écria Laurent. Ce n'est pas toi qui es l'assassin de ma mère. . ., toi que j'ai poursuivi et arrêté une fois?... mais tu ne
^n'échapperas pas aujourd'hui !
Dacolard balbutiait des explications et des prières ; il jetait a Laurent des regards suppliants, il cherchait à se rapprocher de lui. . .
— Arrière ! s'écria Laurent.
Mais, malgré cette répugnanee si énergiquement manifestée, Dacolard parvint à s'élancer jusqu'à lui,
et il lui jeta dans l'oreille ces mots que Laurent seul entendit :
— Je suis Georges Dalissier, ton père U, . Dis que tu t'es trompé !
En entendant ces mots, Laurent chancela comme un homme ivre. Il regarda fixement Dacolard, il balbutia quelques mots dans l'hébétement de la surprise ; et cependant, tous ses souvenirs, ses impressions si récentes affluaient à son cerveau. Cette voix, cette attitude, ce regard qui venait de pénétrer le sien, cette commotion qu'il venait de ressentir, tout lui fit comprendre que c'était la vérité ; ce fut comme un éclair.
— Ah oui ! fit-il, frémissant encore sous cette terrible révélation. . . Oui. . . en effet, je crois que je me trompe. . . Non ! ce n'est pas. . * Vous n'êtes pas Dacolard.
— Ah ! enfin. . . ce n'est pas dommage, fit Dacolard en souriant. . . mais Terreur n'en est pas moins désagréable pour moi... Voilà pourtant à quoi un honnête homme est exposé tous les jours ! . . .
— En effet, je vois maintenant que c'est une erreur, dit Laurent troublé et confus.
— Erreur ou non, dit un des sergents de ville, on
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ne fait pas de ces algarades. Il faut venir au poste, où on s'expliquera.
— Allons au poste, dit froidement Dacolard; je fournirai toutes les attestations qu'on voudra, et monsieur, ajouta-t-il en désignant Laurent, sera le premier à s'excuser de la désagréable surprise qu'il vient de me causer.
Les sergents de ville se mirent en devoir d'emmener les deux auteurs de cette scène ; la foule s'ouvrait devant eux, quand des cris de femme se firent entendre.
— Arrêtez-le ! c'est lui. . . l'assassin de l'allée Marbeuf !
En même temps, une femme s'élançait dans le cercle formé autour des sergents et des deux hommes qu'ils entraînaient.
Laurent avait tressailli en entendant cette voix ; il se retourna vivement et reconnut Pul chérie. Elle semblait en proie à une exaltation terrible
— Ah ! enfin ! s'écria-t-elle.
Et, se plaçant devant Laurent:
— Merci, dit-elle, sans toi il échappait. C'est toi qui l'as arrête. . . ton père !
— ■ Tais-toi ! s'écria Laurent.
— Que je me taise?. . • oh ! non ! . . . C'est ma vengeance, ma joie, et je ne la lâche pas?... qui sait?... mon bonheur, puisqu'il n'y en a pas d'autre pour moi!... Oui, messieurs, voila le père, Georges Dalissier. . ., et voici son fils, qui lui a posé la main sur
le collet au lieu de l'embrasser. . . ah! ils se connaissent bien. . . et ils se valent ! . . .
— Tais-toi, misérable! répéta Laurent... Elle est folle. . .
— Ah! je suis folle ! Qu'on me mène devant lajustice, et je m'expliquerai.
Deux fiacres venaient d'être requis ; les sergents firent monter dans le premier Dacolard et Laurent sous bonne garde, dans l'autre Pulchérie.
Les deux voitures furent expédiées non vers le poste voisin, mais directement à la Préfecture de police. En route, une tentative de rébellion de Dacolard n'aboutit qu'à une répression et à un resserrement plus implacable.
Moule était en ce moment retenu à la préfecture ou plutôt aux cabinets d'instruction (car ces vastes réservoirs qui se déversent continuellement l'un dans l'autre sont forcément établis dans la môme enceinte), parla suite des affaires de la Chanoisse et surtout de Samuel Richard : l'affaire Lubin était déjà au point et portée aux mises en accusation.
Le vieil inspecteur de police comprit en un instant de quoi il s'agissait : un coup-d'œiï lui avait fait reconnaître Dacolard; quelques mots échappés à l'exaltation passionnée de Pulchérie lui avaient révélé l'implacable vengeance qui poursuivait Laurent.
Il alla droit vers celui-ci, et lui pressant énergiquement la main :
— Mon pauvre ami, je le savais bien, dit-il. C'est
fini maintenant! Il y a des fatalités, voyez-vous! C'est votre père. . . je le savais ! Que faire à cela? Laurent essaya une sorte de protestation.
— Ne luttez pas, c'est impossible, dit Moule; courbez la tête... et peut-être y a-t-il encore pour vous un avenir. . . mais, hélas ! «, . . pas celui que vous aviez rêvé, que je souhaitais pour vous.
Il resta, par une sorte de parti pris, étranger aux mesures que commandait l'arrivée de ces trois individus ; — mais ces mesures s'accomplissaient sans lui : Dacolard fut mis au secret, — Laurent tenu en disponibilité, — Pulchérie, que ses emportements mêmes désignaient pour un interrogatoire immédiat, conduite devant un commissaire de police.
Il ne fut pas nécessaire de la questionner, tant elle était pressée de dire ce qu'elle savait.
— Cet homme, ce Dacolard qui venait d'être arrêté, c'était l'un des assassins de l'allée Marbeuf. Elle le reconnaissait bien ! Mais il ne s'appelait pas Dacolard. Son véritable nom était Georges Ûalissier ! . . . Yoici comment elle avait appris cela : Elle avait à Puleaux une villa contiguë à celle de M. Suchapt ; elle y était allée le matin ; de la terrasse qui bordait sa maison, elle avait vue sur le parc du banquier; elle était sur cette terrasse, vers deux heures, elle voyait Suchapt errer, tout pensif, sous les arbres du parc, quand on avait introduit un visiteur. Les traits, l'attitude de ce nouveau venu l'avaient fait tressaillir : elle avait cru reconnaître l'assassin du prince X. . .. Mais non! ce
devait être une illusion ! Suchapt et cet homme s'étaient mis à causer ; ils s'étaient rapprochés de la haie qui séparait les deux villas ; elle était accourue et elle avait surpris une partie de leur entretien : — « Qui « es-tu donc ? disait Dacolard. Il te sied bien de re- « procher à Laurent la conduite de son père, toi qui t n'es qu'un misérable colporteur! — Moi? — Oui, € toi... et souviens-toi donc de l'auberge de la Ro* « che-aux-Corbins yOÙtu as volé quarante mille francs, « qui t'ont permis, depuis, de faire figure dans le « monde !» — Suchapt, à cette révélation soudaine, était resté comme anéanti ; Dacolard avait continué : — « Tu t'appelais alors Michel, tout simplement. L'indi- « \idu qui s'était réfugié ce jour-là dans un hangar « dépendant de l'auberge ne valait pas le diable, soit! c Mais il te valait bien toujours, puisque tu l'as ex- « ploité. — Assez! avait répondu Suchapt; s'il ne « s'agit que de ces quarante mille francs, je vais vous « les rendre. ... — Je m'en moque bien ! avait replier que Dacolard. . . garde-les; ce que je veux c'est que « tu cesses de mépriser l'homme que tu as volé. . .; « et son fils!... — Quoi! vous êtes?... — Oui, « Georges Dalissier. . ., entends-tu?. . . Laurent vaut « ta fille, donne-la lui, et qu'il ne soit plus question « de rien! tu ne me reverras plus. . . sinon. . . l'au- « bergiste de la Roche-aux-Corbins n'est pas si décré* t pit qu'il ne puisse te reconnaître et te signaler c comme un drôle, et, à son défaut, je serais ià pour « venger cette vieille injure qui n'est pas aussi presse crite que tu parais le croire ! »
Telle était, en résumé, cette conversation, surprise par Pulchérie ; mais celle-ci était sûre maintenant d'avoir reconnu dans l'homme qui menaçait Suchapt à tort ou à raison, l'assassin de l'allée Marbeuf. Elle était sortie précipitamment ; elle avait envoyé sa femme de chambre pour requérir l'intervention de la police : pendant ce temps, le prétendu Dacolard avait disparu! Pulchérie alors avait pris le premier train qui remontait vers Paris, décidée à porter plainte à la Préfecture : Dacolard, retardé sans doute par quelque alerte imprévue, était monté dans le même train, probablement à Courbevoie ou à Asnières, et ils étaient rentrés ensemble à Paris. On savait le reste.
— C'est le fils, s'écria Pulchérie en achevant sa déposition, qui a arrêté et livré le père. ... Ah! ah! c'est charmant ! C'est bien un parricide, cette fois ! Bravo !
Une joie horrible éclatait sur son visage et dans son attitude.
— Je suis bien vengée ! ajouta-t-elle, il est digne de moi !
Dacolard, interrogé ensuite, se tint dans une réserve prudente, n'avoua rien, imagina une fable qui lui permit de gagner du temps, et se récria avec une sorte de dédain quand on lui communiqua la déposition de Pulchérie.
Moule, qui comprenait les angoisses de Laurent, lui évita la honte et les tortures d'un interrogatoire. Il n'eut, pour cela, qu'un mot à dire au commissaire :
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— C'est son fils ! — Et il ajouta : — Vous aurez toutes les preuves que vous voudrez en temps et lieu. Je m'en charge. Vingt témoins, mandés de Grenoble, affirmeront l'identité de Dacolard. . . S'il était possible qu'il fût condamné et exécuté sous ce nom.
— Que dites-vous là ?
— Non, c'est impossible. . . c'est vrai, je vous demande pardon, ajouta Moule; cette fille qui a crié ce nom de Georges Dalissier dans la rue et qui sera implacable dans sa vengeance... Et pourtant, ce malheureux qui se débat sous cette fatalité. . . Enfin ! qu'elle s'accomplisse donc !
Il revint vers Laurent, qu'il trouva plongé dans une prostration effrayante .
— Relevez-vous, lui dit-il. . . vous êtes innocent.
— Innocent ! fit Laurent avec un sourire amer. . . vous trouvez que le crime n'a pas assez suinté sur moi !
— Ce sont les crimes de votre père...
— Les miens, quoi que vous disiez et quoi que je fasse. Ah! je sens une épouvantable responsabilité qui pèse sur moi.
— Ce n'est pas vrai, taisez-vous! s'écria Moule. Et d'abord, sortez d'ici, réfléchissez, calmez-vous : si horrible que soit votre situation, ne l'envenimez pas par un désespoir insensé.
Il le prit par le bras et sortit avec lui de la Préfecture ; il avait fait signe à Torin, qu'il chargea secrètement de l'accompagner et de veiller sur lui.
Quand il les eutffait monter dans un fiacre :
—■ Attendez-moi ce soir, dit-il à Laurent, j'irai vous voir. . . nous causerons. . . et peut-être comprendrezvous qu'il y a encore pour vous quelque avenir.
Laurent rentra chez lui, suivi de Torin. Alors seulement il sentit toute retendue de son malheur : il était envahi et comme submergé par le crime et la honte; c'était fini!... Il se laissa tomber sur un siège et resta quelque temps plongé dans une sorte d'anéantissement : Torin veillait à quelque distance et jetait sur lui un regard de commisération/
Tout à coup, il se releva comme s'il avait pris une soudaine détermination :
— Oui, murmura-t-il, il faut que je la revoie! Elle ignore cette infamie. Il faut que je lui dise un éternel adieu! Allons!
Torin fut effrayé de l'expression de désespoir empreinte sur ses traits :
— Où courez-vous ainsi? dit-il.
— Que t'importe? Laisse-moi. . . Ah çà, est-ce que je ne suis pas libre ?
— Non ! je réponds de .vous, j'ai promis d'empêcher que vous ne vous portiez à quelque résolution extrême.
— Non ! s'écria Laurent, il ne s'agit pas de cela. Laisse-moi, encore une fois!
Torin parut obéir à cette injonction ; mais, en réalité, il ne le perdit pas de vue, et il le fila sans qu'il s'en aperçût.
312 DACOLARD ET LUB1N
Laurent se fit conduire à l'embarcadère de la rue Saint-Lazare. Il revit la place, tranquille maintenant et à peine sillonnée par quelques passants, où, quelques heures avant, il avait arrêté Dacoiard... son père ! Il poussa un soupir douloureux, et une larme brûlante gonfla sa paupière. Il était huit heures et demie. Il prit un billet pour Puteaux, et Torin, qui le suivait sans qu'il s'en doutât, monta dans le wagon voisin.
Arrivé à Puteaux, Laurent parcourut rapidement le chemin qui menait à la villa de Suchapt. Il eut peine à se faire admettre ; enfin, grâce à son insistance, la porte s'ouvrit.
Suchapt vint à sa rencontre, tâchant de dissimuler sous un sourire agréable le trouble et la perplexité qui l'agitaient depuis le matin : du reste, il avait déjà fait entendre à Mme Suchapt, sans lui indiquer pour quel motif, qu'il serait bon désormais de faire quelque accueil à Laurent Dalissier.
— Ah ! c'est vous, dit-il à Laurent. . . je ne vous attendais pas. . . du moins à cette heure. . .
— Rassurez-vous, dit Laurent, je ne vous importunerai pas longtemps.
Il demanda à être présenté, si c'était possible, à Mme Suchapt et à Emilienne.
— Mais oui, elles sont rentrées au salon, il fait frais ce soir. . . passez donc, fit Suchapt, qui était assez embarrassé de sa contenance ; elles vous sauront gré comme moi de cette bonne visite.
DACOLARÛ ET LUBiN 313
Mme Suchapt et Emilienne parurent également surprises en apercevant Laurent; mais la rougeur et l'émotion d'Emilienne trahissaient une joie profonde, une sorte de triomphe, qu'elle ne prit bientôt plus la peine de dissimuler»
Elle accueillit Laurent avec une familiarité affectueuse et enjouée; on eût dit, à lavoir, qu'aucun trouble n'était survenu, depuis un an, dans Fexistence de l'un et de l'autre.
Il refoula au plus profond de son cœur ses angoisses et son désespoir, et il prit, lui aussi, un air souriant, heureux ; il voulait pour la dernière fois s'enivrer d'amour et ravir une heure de joie à cette implacable fatalité qui l'écrasait.
Il ne fut question entre eux que de ces banalités qui sont la menue monnaie de la conversation, comme s'ils eussent tranquillement repris l'entretien où ils en étaient restés la veille; mais l'inflexion de leurs voix trahissait leurs tendresses réciproques. Aucune allusion ne fut faite au passé, si ce n'est un moment à la mort de M. de Mhérac ; ils se hâtèrent d'écarter ce souvenir. Emiîienne avouait qu'elle s'ennuyait beaucoup à Puteaux; heureusement l'hiver approchait, on rentrerait définitivement à Paris, et les soirées et les réceptions d'autrefois reprendraient de plus belle. On comptait sur Laurent.
— Je vous ferai de la musique, dit-elle ; je vous chanterai cette romance qui paraissait vous plaire si fort. . . il y a trois ans. . . Trois ans déjà ! comment
est-elle, cette romance ?. . . Attendez ! je me la rap pelle.
Et, légère comme un oiseau, elle courut au piano et se mit à préluder.
— Oui, c'est cela ! ficelle joyeusement. . . Mettezvous là, monsieur, et écoutez.
C'était une assez plate romance; mais Émilienne l'avait chantée le soir où Laurent avait été admis pour la première fois dans le salon du Faubourg-Poissonnière ; alors elle avait remarqué cet inconnu fasciné par sa voix et par sa beauté. • « et elle s'en souvenait.
Il reprit la même place près du piano et elle chanta.
Laurent frissonna et pâlit en l'entendant ; bientôt il ne fut plus maître de son émotion ; des larmes s'échappaient de ses yeux et il faillit éclater en sanglots.
— Comme vous aimez la musique, dit Émilienne en s'interrompant.
— Celle que vous faites, dit Laurent d'une voix altérée.
Elle éclata de rire, car elle avait autant de peine que lui à cachai* son émotion.
— Ah! ah ! je suis une belle musicienne, en vérité, fit-elle... Monsieur Daîisier, vous^êjes un flatteur. . . mais soit ! puisque cette romance"* vous plaît, nous la reprendrons plus tard. . . Moi aussi, j'y trouve je ne sais quel charme.
Il était tard, et Suchapt et sa femme, qui n'avaient pris qu'une part assez indirecte à cette entrevue, lais-
saîent entendre par leur attitude contrainte et gênée qu'il était l'heure de se retirer.
Onze heures sonnèrent à la pendule, et Laurent se leva pour prendre congé.
— Nous vous reverrons, monsieur Dalissier ? dit Émilienne.
— Sans doute, ajouta Suchapt par politesse.
— Mon Dieu, je le désire. . . répondit Laurent embarrassé. . . mais je vais être obligé de faire un voyage de quelques jours.
Il insista sur ce prétendu voyage qu'il ne pouvait remettre, disait-il ; et, comme s'il eût dû courir les plus grands dangers, il fit des adieux émus, attendris.
— Mais qu'y a-t-il donc ? demanda Émilienne alarmée.
— Rien!... ohî rien du tout, se hâta-t-il de répondre en souriant; c'est une sorte d'appréhension folle et ridicule. *. Quand on est heureux, il faut toujours craindre. . . Pardonnez-moi. . . Adieu ! fit-il en s'éloignant.
Dès qu'il fut dehors, bien seul, il laissa éclater ses sanglots, et .tombant sur un tertre au bord du chemin, îl songea amèrement à l'abjection où il était plongé et au bonheur qui lui échappait.
— Allons! je dois en finir, murmura-t-il ; il ne faut pas que je sois vivant demain, quand elle apprendra l'épouvantable vérité.
11 se leva, et, se rappelant la résolution de suicide
316 DACOLARÛ ET LUBIfl
qu'il avait prise six mois auparavant, et dont Moule avait empêché l'exécution, il se dirigea rapidement du côté de la Seine.
— Oh! pourquoi n'en ai-je pas fini alors? murmura-t-il ; j'ai vengé ma mère et moi. . . ; oui. . ., mais à quel prix ? Il fallait, d'une façon ou d'une autre, que je fusse un parricide !
Il allait dans une demi-obscurité, presque au hasard, quant tout à coup un homme se dressa devant lui, et une voix forte lui cria :
— Halte-là ! monsieur Dalissier.
C'était Torin. Laurent le reconnut.
— Laisse-moi, cria-t-il en s' efforçant de passer. Mais l'agent de police était plus vigoureux que lui,
et il n'eut pas de peine à le contenir.
— Non pas ! dit-il ; je sais où vous courez comme cela ; mais je vous en empêcherai bien, pour ce soir du moins. Après, ça vous regarde. Je vous demande pardon, mais c'est ma consigne. Voyons ! après tout, monsieur Dalissier, on ne doit pas faire faux bond à l'existence, sans avoir dit adieu aux amis. M. Moule a promis de venir vous voir ce soir chez vous; je suis sûr qu'il vous attend et qu'il est inquiet. C'est bien le moins que vous lui serriez une dernière fois la main. Allons! rentrons à Paris.
Bon gré, mal gré, il fallut que Laurent se laissât entraîner vers la gare de Puteaux.
Moule, qui l'attendait rue de Penthièvre, n'eut pas besoin d'interroger son agent ni Laurent pour savoir
BACOLARD El LUittlN 3J7
ce qui venait de se passer ; il le devina sur la physionomie de l'un et de l'autre.
Il s'avança vers Laurent, et, le regardant en face :
— Monsieur Dalissier, dit-il, je ne savais pas que vous fussiez un lâche!
Laurent tressaillit ; il ne se fût pas cru la force de ressentir une injure.
— Ou, du moins, vous venez de vous conduire comme si vous en étiez un, ajouta Moule,
L'inspecteur de police renvoya Torin ; puis, prenant Laurent par le bras :
— Montons chez vous, dit-il ; vous me permettrez bien une courte explication.
Laurent était déjà retombé dans son affaissement, il se laissa entraîner par Moule.
— Que me reprochez- vous? demanda-t-il d'une voix sourde.
— Ce que je vous reproche!... Vous venez de Puteaux, n'est-ce pas?... qu'êtes-vous allé faire là? Revoir Émilienne. . . une dernière fois, avant qu'elle sache l'affreuse vérité. . . lui voler un sourire d'amour qu'elle regrettera demain ! . . .
— Oh! murmura Laurent.
— Il ne s'agit pas de gémir, continua sévèrement Moule, ni de louvoyer avec une situation, il faut l'affronter, et si terrible qu'elle soit, se montrer plus fort qu'elle. Voilà où je reconnais un homme! Au lieu de cela, je vous vois, dans les conjonctures les plus graves, tout affriolé d'un amour ridicule, puis-
318 DACOIARD ET LUBIN
qu'il est impossible. Il faut que vous alliez joder pendant une heure, — trompant vous-mêmes et les autres, — avec des espérances que vous savez dé-ormais flétries. >
— Ah! vous osez blâmer cette consolation suprême.
— Oui, jolie consolation! Comment êtes-vous sorti de là? Brisé, pantelant, inerte, sans autre force que celle qu'il faut pour se laisser glisser dans un suicide stupide ; et où trouverez-vous maintenant l'énergie nécessaire pour remplir un dernier devoir?
— Un devoir? Il n'y en a plus pour moi.
— Ah! vous croyez?
— Oui, je le crois. Et tenez ! laissez-moi avec vos réprimandes... De quel droit venez-vous me les faire? s'écria Laurent en se levant d'un air exaspéré; que vous importe tout cela? Mon malheur n'est pas assez grand peut-être. . . et il va falloir que je porte indéfiniment ce fardeau !
— Oui, il le faut, répliqua Moule. Vous parlez de votre malheur et vous ne le connaissez pas encore tout entier.
— Comment? ah!. .. ah!... par exemple, s'écria Laurent avec un rire sinistre, je ne le connais pas !.. . et que peut-il y avoir de plus?
— Savez-vous d'où je sortais avant de venir ici? dit Moule. . . d'une maison bien connue de vous., rue du Faubourg-Saint-Honore , où j'ai arrêté un drôle qui se cachait sous le nom de M. Strong.
DACOLARD ET LIB1N 319
— M. Strong ! fit Laurent stupéfait.
— Oui. . . Et cette arrestation n'est pas le résultat d'une erreur, pas plus que celle de Dacolard. Je le connais depuis longtemps, ce M. Strong, c'est une de mes vieilles pratiques.
— Ainsi ce n'est pas un négociant anglais ?
— Allons donc!... c'est un ancien tripotier d'affaires, escroc d'abord, puis faussaire, puis voleur et assassin... l'associé de Dacolard et Lubin dans l'affaire de Villejuif . . . condamné à vingt ans pour ce beau fait d'armes, et tout récemment évadé de la Nouvelle-Calédonie ! Enfin, il s'appelle Patine- Laurent retomba brisé sur sa chaise.
— Oh ! oh ! murmura-t-il en cachant sa tête dans 6es mains, c'est trop! Non, non, c'est trop !
— Que voulez-vous? c'est comme cela, continua Moule ; Patine, à peine rentré en France, a rejoint son ancien chef de file et a repris du service sous ses ordres. Dacolard lui a trouvé immédiatement son emploi, en le plaçant auprès de vous. De là cette liaison, puis cette intimité entre M. Strong et vous : il n'était que l'intermédiaire de Dacolard : c'est par lui que Dacolard vous procurait, — à vous, son fils, — aide, conseils, protection, subsides.
Laurent se redressa brusquement et avec une exal* tation fiévreuse :
— Eh bien !. . . à la bonne heure!. . . s'écria-t-il, c'est complet, cette fois, je pense, je vous défie de trouver mieux! . . • Ainsi, pendant ces trois mois, j'ai
vécu du produit de vols et d'assassinats que me transmettait ce bon M. Strong ! . . . Le sang de ces victimes, c'est moi qui l'ai bu :... et tout cela me venait de mon excellent père!., . ah! ah! ah ! c'est admirable et touchant ! . . . 11 y a des pères qui se saignent pour nourrir leurs enfants. . . mon père, à moi, pas si bête ! saignait les autres !
Cette ironie et ces sanglots sifflaient dans sa poitrine comme un râle. Moule, effrayé se rapprocha de lui.
— Taisez- vous, calmez-vous, dit-il.
— Que je me calme! fit Laurent avec un sang-froid effrayant, mais je suis câline, mon cher monsieur Moule, voyez donc ! et pourquoi serais-je hors de moi? C'est si simple et si naturel, tout cela. Si j'éprouve un peu d'agitation, c'est l'effet de la reconnaissance pour tant de bontés. Ces subsides, ces conseils, comme il m'est doux de les avoir reçus et d'apprendre maintenant d'où ils me venaient i .. . et ces prévenances, cette protection ! . * . Oh ! cette protection 1
Ici il s'arrêta tout à coup : un soupçon ou plutôt une certitude terrible venait de lui frapper l'esprit.
— Quoi donc? demanda Moule.
— Rien fit Laurent, ou du moins bien peu de chose. Quoi donc? il fallait bien, cette protection, qu'elle s'exerçât sous toutes les formes. . . Et elle aurait été incomplète si elle n'avait pas empêché que M. de Mhérac pût me tuer ou me blesser en duel!. . . Aussi, on y a pourvu !. . ,
DACOLÀRD ET LUBLN 3âl
— Oh î en effet, . . cet assassinai. . . ce duel qui devait avoir lieu !.. . fit Moule, frappé, lui aussi, de cette idée.
— Eh bien, quoi? Ça vous étonne... ça vous rend tout songeur?... Ah ! vous êtes bon là, par exemple ! est-ce qu'on s'étonne de quelque chose maintenant?... Moi, je ne m'étonne plus de rien, ça me fait rire, tout ça! c'est même une très-bonne plaisanterie.
Il avait, en parlant ainsi, le sourire et le calme effrayant de la folie.
— En voilà assez, s'écria Moule, je suis allé trop loin, j'ai trop présumé de vos forces. Tâchez de vous remettre un peu, nous reparlerons de cela, de ce qui vous reste à faire, une autre fois.
— Ah ! sans doute, fit Laurent, tant que vous voudrez, ce sujet est agréable, et vous me ferez plaisir!
Une fièvre violente s'était emparéCde lui.
— Il est tard, dit Moule qui s'efforçait inutilement de le calmer; couchez-vous. Je reviendrai vous voir demain matin.
Quand il fut au lit, l'exaltation de Laurent, au lieu de se calmer, devient plus forte. Moule passa encore près d'une heure à son chevet ; puis, rappelé pas ses fonctions, il fit monter le concierge et le chargea de veiller à sa place.
Le lendemain matin, vers huit heures, il revint rue de Penthièvre. L'état de Laurent s'était de plus en plus aggravé. Un médecin avait été appelé et cons-
322 DACOLARD ET LOIN
tatait une fièvre intense accompagnée de délire et un transport alarmant au cerveay.
Pendant un mois, Laurent fut entre la vie et la mort. Moule, dès que ses fonctions lui laissaient un moment de liberté, accourait près de lui, s'asseyait à son chevet, veillant avec une sollicitude infinie à ce qu'aucun soin ne manquât au malade. Pendant ces pénibles stations, que de paroles il recueillit, incohérentes, folles, échappées à la douleur et au délire !
— Oui, se répétait-il tristement, j'ai été trop loin, la force humaine a ses bornes.
Pendant ce temps, l'instruction marchait rapidement contre Dacolard et contre Patine ; celle qui concernait Lubin, Samuel et Moïse Richard, et la femme Chanoisse, était à peu près terminée.
Il fut d'abord question de constater régulièrement l'identité de Dacolard.
Dacolard persistait, malgré les affirmations énergiques et réitérées de Pulchérie, à soutenir qu'il était Italien, qu'il s'appelait Antonio Cruzzini. Il s'irritait, de reste, lui-même de ce mensonge dont il sentait l'inutilité. Il suffisait, en effet, de le confronter avec Suchapt et de faire attester par celui-ci la scène qui avait eu lieu dans le parc de Puteaux, et dont Pulchérie, qui l'avait surprise, rapportait jusqu'aux moindres détails. Mais cette honte fut épargnée aii Banquier. On se contenta, — et cela suffisait amplement,— de mettre Dacolard en présence d'une dizaine de ses compa-
triotes qui l'avaient vu ou fréquenté autrefois à Grenoble.
Dans le nombre, se trouvait son ancien patron, M. T..., dont il avait volé la caisse. Tous le reconnurent sans la moindre hésitation f pour Georges Dalissier.
Dacolard haussa les épaules, grommela une dernière dénégation et déclara que du moment qu'on n'ajoutait aucune foi à ses explications, il était inutile qu'il en fournît d'autres. En effet, il cessa de répondre aux questions du juge instructeur, et même, plus tard, devant la cour d'assises, il déclina toute espèce d'interrogatoire.
Mais qu'importait son attitude dans la procédure et dans les débats? Les divers chefs d'accusation qui pesaient sur lui étaient si nombreux, qu'il ne pouvait se soustraire à une condamnation terrible.
— Quel luxe ! s'écriait un jeune stagiaire en soupesant ce volumineux dossier.
Patine, le faux Anglais, était inculpé de rupture de ban et de complicité dans l'affaire de l'allée Marbeuf et dans l'assassinat de M. de Mhérac. Lui aussi, il niait obstinément ou refusait de répondre.
L'instruction fut plus rapidement terminée qu'où ne s'y fût attendu, en présence de la multiplicité des faits et du nombre des accusés; l'affaire fut portée aux assises de novembre. Dacolard refusa énergiquerrient de conférer avec l'avocat qui lui avait été donné ou plutôt imposé d'office. Moule fut le seul qui par-
324 DACOLARD ET Ll
vîiït à tirer de lui quelques paroles : il venait l'entretenir de Laurent.
— Et comment va-t-il enfin? demanda Dacolard quelques jours avant l'ouverture des assise?.
— Mieux, dit Moule, la jeunesse a repris le dessus.
— Il est toujours dans la maison de santé du docteur Poumey?
— Oui, j'ai peut-être eu tort de l'installer là; cela va maintenant lui rappeler de cruels souvenirs. Mais qu'importe, au surplus? Il a bien eu d'autres épreuves depuis ! Il commence à entrer en convalescence.
— Ah ! tant mieux, fit Dacolard.
— Tant mieux? répéta Moule avec un sourire pénible. Autant vaudrait peut-être qu'il fût mort; car enfin, le voilà rétabli, je suppose... et après?
— Après?
— Oui... qu'est-ce qu'il deviendra?
— Oh! que ça ne t'inquiète pas, dit Dacolard. .. il .vivra, il saura bien se frayer un chemin quelque part...
il a un peu de mon énergie.. . de mon sang dans les veines!...
Il s'arrêta brusquement comme un homme qui vient de trahir son secret, et il jeta sur Moule un regard perçant.
Moule haussa imperceptiblement les épaules,
— Ah! ça, reprit brusquement Dacolard, est-ce qu'ils tiennent absolument à qîj condamner et à m' exécuter sous ce nom de Dalissier? C'est ridicule. En Voilà du formalisme ! Dalissier plutôt que Daco-
lard ou Cruzzini, qu'est-ce que ça leur fait, pourvu qu'ils aient ma tête ? E^t-ce que vraiment il n'y a pas moyen de les faire revenir là-dessus ?
— Si c'était possible, ce serait déjà fait, dit Moule.
— A cause de lui, tu comprends? fit Dacolard; car quant à moi, ça m'est parfaitemeni égal ! Alors, il n'y faut pas songer ?
— Non, dit Moule avec tristesse.
— C'est fâcheux, fit Dacolard, et ça t'attriste, toi aussi, n'est-ce pas? Tu as du bon, je le vois, quoique policier, et je te pardonne bien des choses en considération de ce que tu as fait pour lui. Ainsi, il va mieux; il est sauvé, tu me Tas dit?
— Hum ! . . . sauvé, fit Moule en hochant tristement la tête... sans doute le corps reprend chaque jour des forces; mais le moral, qui le relèvera ?
— Moi! dit Dacolard. Amène-le moi un de ces jours. D'abord, tu comprends, il faut absolument que je le voie, c'est la moindre des choses et j'y compte bien. Mille tonnerres ! si vous me priviez de lui jusqu'au bout, je me révolterais et je vous secouerais tous. . . je mordrais le bourreau !
— Tais-toi, dit Moule, et sois tranquille, tu le ver* ras, je te le promets.
— A la bonne heure !
— - J'ai même compté sur toi, continua Moule, pour opérer en lui une heureuse révolution, peur guérir le mal que tu as fait.
— Très-Lien ! ïu as raison.
3?G DACOLÀRD ET LUBIN
— Ta es son père, en définitive. . . Ne m'interromps pas, je me soucie bien de tes inutiles protestations! Tes paroles feront sur lui une impression profonde, après ce qui s'est passé, et dans un moment aussi solennel. Ordonne-lui de vivre.
— Parbleu ! Je crois bien.
— Parle-lui de tes remords... de la nécessité d'une expiation,., et, puisque tu ne peux rien par toimême, supplie-le d'agir à ta place... Au besoin, commande. . • et dicte-lui son devoir.
— Bon ! bon! Sois tranquille, fit Dacolard, amènele-moi, et ici, seul à seul, je saurai bien ce qu'il faut lui dire.
— Je me fie à toi ; l'amour paternel qui s'est réveillé en toi, et auquel tu t'es sacrifié, t'inspirera.
— Sans doute. . . Mais oui, pardieu! c'est pour cela que je me suis fait pincer et que je meurs, dit Dacolard, et, c'est singulier! je ne le regrette pas... ou si peu! . . , Autant finir comme ça, après tout. . . Et puis... à cause de lui... et par lui, c'est comme une consolation. Ah ça, amène-le-moi le plus tôt possible.
— Après ton procès, que j'aurai soin de lui tenir caché, et, dès que je le verrai en état de supporter ces terribles émotions.
— C'est bien , . . Je compte sur ta parole, merci !
Cette scène se passait à la Conciergerie, où Dacolard avait été ramené deux jours avant l'ouverture des assises. ? — ' ~^* —
DACOLARD ET LUBlN 327
Le procès était indiqué pour le 14 novembre : il devait durer vraisemblablement trois jours. La veille, Lubin, qui semblait résigné à son sort et que sa lâcheté bien connue exemptait d'une surveillance spéciale, fut trouvé, vers onze heures du soir, mort dans sa cellule. Avec la pointe d'un vieux clou qu'il était parvenu à se procurer, il avait écrit sur le mur: « Je meurs parce que je suis séparé de Laurent Dalissier ! » Puis il avait essayé de s'enfoncer ce clou dans le cœur ; mais l'énergie lui avait manqué. Alors il avait déchiré en lanières un de ses vêtements et en avait fabriqué une corde informe avec laquelle il s'était pendu à l'un des barreaux de la fenêtre. Quand on le décrocha, son corps était froid.
xxxn.
La curiosité publique, vivement excitée par ce procès, fut quelque peu déçue ; les débats se trouvèrent simplifiés ou tout au moins raccourcis par la persistance du principal accusé à se renfermer dans une froide et dédaigneuse réserve : Dacolard refusa de répondre aux questions du président; il essaya même, à la fin des débats, et pour en finir plus vite, d'imposer silence à son avocat.
Patine, sans trop savoir pourquoi — sans doute par un reste de discipline et d'habitude — singea tant bien que mal cette attitude de son chef.
328 DACOLARD ET LUB1N
Un des principaux témoins, Mariette, fit défaut; quelques jours avant, en acquérant la certitude de l'horrible duperie dont elle avait été victime, elle avait été prise d'un accès de folie furieuse, et on l'avait conduite dans une maison d'aliénés, sans espoir de guérison.
La fin de la première audience et la matinée du 15 furent principalement occupées par les gémissements et les protestations d'innoeeneede Moïse, et parles ergoteries de Samuel... à ce point que Dacolard, impatienté, rompit brusquement le silence qu'il s'était imposé.
— Voyons donc ! , . . assez de verbiage comme cela pour rien, s'écria-t-il ;... ton affaire est claire, Samuel, pourquoi cette mauvaise grâce ?. . . Il était mon dépositaire habituel, nous étions en compte courant... cherchez sur ses registres le n° o2, c'est le mien. . . vous trouverez à mon actif cinq mille et quelques cenls francs. . . dont je lui donne quittance. . . Laissetoi condamner, que diable! sans nous étourdir davantage. . . je ne produirai pas à ta faillite. . . le temps me manquerait d'ailleurs !
Cette boutade contribua encore à écourter les débats, et l'arrêt put être rendu dans la nuit du lo.
Furent condamnés :
Georges Dalissier, dit Dacolard, — à mort ;
Clairbassin, contumace, — à mort;
Patine, Moïse et Samuel Richard, aux travaux for» ces à perpétuité (cette peine se transformant pour Moïse, sexagénaire, en une détention perpétuelle';
DACOLARD ET LUB1N 329
François Houssdal, dit Gousse-d'Ail et Fauvette (ce dernier contumace) — à vingt ans de travaux forcés ;
Anne Goreau, veuve Chanoise, — à sept ans de travaux forcés; son commis, à cinq ans de réclusion.
— A la bonne heure ! fit Dacolard en entendant cet arrêt. . . ce n'est pas dommage, enfin ! . . . sortons de celte pétaudière.
Il fut reconduit à la Conciergerie, et, tandis qu'on prenait à son égard les mesures prescrites par les règlements et que le suicide de Lubin semblait recommander plus spécialement, il aperçut Moule parmi les agents qui l'entouraient; son œil, morne et indifférent jusque-là, s'éclaira tout à coup.
— Dis-donc, toi? fit-il, tu sais ce qui me tracasse en ce moment. . . J'ai ta parole.
— Sois tranquille, dit Moule, je n'y manquerai pas.
— Bien ! Je n'ai plus que cette pensée-là, vois-tu ; je veux le voir, lui parler.
— C'est convenu, dit Moule, quand il pourra se tenir, supporter les émotions.
— Comment! s'écria Dacolard, quand il pourra se tenir?. . . Mais je n'ai pas le temps d'attendre, moi !... Combien ai-je devant moi?... quinze jours, trois semaines, plus ou moins ?. . .
— Cela suffira.
— Ah ! mais, non ! Je veux être sûr. J'ai refusé de me pourvoir tout à l'heure, parce que c'est une lâcheté, ou que ça en a, du moins, joliment l'air ; mais, du
moment qu'il s'agit de gagner du temps, halte-là. . . je suis dans mes trois jours, et je me pourvois. . . Qu'on m'amène un juge, un greffier, n'importe quoi... et vite !
Un pourvoi en cassation fut dressé, et il s'empressa de le signer : Antonio Cruzzini, dit Dacolard, dit faussement Georges Dalissier.
— Maintenant, ajouta-t-il en s'adressant à Moule, voilà mes affaires en règle ; je compte sur toi.
— C'est bien, dit Moule.
Pendant que ceci se passait à la Conciergerie, une scène d'un autre genre avait lieu, rue du Faubourgdu-Temple, dans la maison de santé du docteur PoLimey.
Laurent, même depuis qu'il était entré en convalescence, avait continué à habiter cette maison. Il n'avait pas demandé qu'on le ramenât chez lui : ici ou là, peu lui importait; il restait sombre, absorbé, calme en apparence.
Moule lui faisait de fréquentes visites. Il évitait avec soin de lui rappeler les douloureuses péripéties par lesquelles il avait passé; Laurent, du reste, n'évoquait aucun souvenir de ce genre, ne faisait aucune question : on eût dit que la curiosité même était émoussée en lui; on causait de choses indifférentes.
Cette prostration et ce détachement étaient plus alarmants peut-être que l'exaltation passionnée qui avait précédé et amené cette crise; mais les forces revenaient chaque jour au malade, et Moule espérait
que leur complet retour l'aiderait à triompher de nouvelles défaillances morales. C'est pourquoi il lui avait laissé ignorer la fin de l'instruction et l'ouverture du procès criminel. Maintenant il comptait le préparer peu à peu à apprendre la terrible condamnation ; mais une révélation aussi brusque qu'inattendue vint faire échouer ses calculs et ses ménagements.
Pulchérie, dès le lendemain de l'arrestation de Dacolard, avait essayé de se rapprocher de Laurent. Elle était allée rue de Penthièvre ; mais déjà Laurent, en proie à une fièvre ardente, avait été transporté dans la maison de santé du docteur Poumey, et elle avait inutilement insisté pour savoir sa nouvelle adresse; ses recherches, depuis, avaient échoué.
Enfin, après avoir déposé dans l'instruction relativement à l'affaire de l'allée Marbeuf et à la scène du parc de Puteaux, elle venait d'être interrogée devant la cour sur les mêmes faits, et elle attendait, confondue dans la foule, l'issue du procès, quand tout à coup elle avait tressailli. L'avocat de Dacoiard achevait sa plaidoirie, fréquemment interrompue par les murmures d'impatience de son client; il s'efforçait, en terminant, d'attirer la compassion du jury, sinon sur Dacoiard, du moins sur un malheureux jeune homme, qui languissait dans une maison de santé du faubourg du Temple, et qu'une condamnation suprême tuerait du même coup ! C'avait été pour Pulchérie une révélation : « II est dans la maison de santé du docteur Poumey, où était Mariette ! » pensa- t-elle. Si la foule
332 DACOLARD ET LOIN
eût été moins pressée autour d'elle, elle se fut élancée aussitôt. Elle attendit avec impatience la fin du procès; enfin, elle put sortir, et elle se fit conduire en toute hâte rue du Faubourg-du-Temple.
A mesure qu'elle approchait, elle sentait redoubler son trouble et son anxiété : cette entrevue allait être décisive pour elle.
IL fallut qu'elle insistât pour être admise auprès de Laurent; enfin, sur l'assurance qu'elle apportait une heureuse nouvelle et des paroles de consolation, elle fut introduite.
Elle frisonna en l'apercevant. Il était là, pâle, amaigri, enfoncé dans un fauteuil, au coin d'un grand feu sur lequel il fixait un regard morne : à peine détourna-t-il la tête pour voir qui entrait. Mais dès qu'il l'eut reconnue, il tressaillit et se redressa brusquement; ses joues se colorèrent, et un éclair de fureur brilla dans ses yeux.
— Pulchérie! s'écria-t-il. Que viens-tu faire ici? Mais déjà elle s'était élancée vers lui, et tombant à
genoux, éplorée:
— Pardon! dit-elle, oh! je vois le mal que fai fait. . . que j'ai aggravé, du moins... et j'ai bien regretté, j'ai bien versé des larmes. • ♦
— Laisse-moi, va-t'en ! s'écria Laurent en la repoussant brutalement du pied... Vas-tu m'insulter encore?
— J'ai eu tort, je le sais.
— Je suis le fils d'un assassin ! continua Laurent
DACOLAUD ET LUB1N 333
avec une exaltation croissante. . . Eh bien, oui !.. . on le sait bien ... tu Tas crié assez haut. . .
— Ah ! j'aurais dû me résigner ; ne pas céder à mon emportement, sanglota Pulchérie; mais le pouvais-je? Je n'ai pas réfléchi, la jalousie me rendait folle...
— La jalousie ! . . .
— Oui, je t'aimais, et j'étais avilie. . . et tu étais à jamais perdu pour moi. . . Tiens! j'ai parlé d'emportement, ce n'est pas vrai! il y avait longtemps que je rêvais cela : te voir aussi bas, plus que moi, si c'est possible, afin que tu pusses revenir à moi sans honte... Tu vois? je suis franche, jeté dis tout. Aussi avec quelle ardeur ai-je saisi cette occasion !
— Ah! c'est ainsi que se traduit ton amour ! s'écria Laurent; merci! que serait ta haine?
— Oui, murmura-t-elle, je vois que je t'ai perdu sans retour, . • et pourtant. . .
— Et pourtant , tu viens chercher le prix de tes persécutions, n'est-ce pas?
— Non. . . mais ton pardon. . • ta pitié du moins... Si tu savais tout ce qu'il m'a fallu souffrir pour en venir là. . . Écoute-moi.
— Tais-toi, et va-t'en ! s'ëcria Laurent. Misérable créature !
— Oh ! Laurent,
— Laisse-moi ! ... Ah ! tu dis que tu as souffert. * . par amour pour moi ! , . . C'est superbe ! . . . Tu me-
nais pourtant, ce me semble, assez joyeuse vie... Tu t'es jetée au cou du premier venu, non 1 du premier payant. . . par amour pour moi, toujours !
Elle se releva lentement, et fixant sur lui un regard sombre et terrible :
— Tu sais pourtant bien, dit-elle lentement, que c'est vrai, ce que je te dis là. . . ou bien tu n'as donc pas de cœur?
— Si ! fit-il avec un sourire ironique, j'ai du cœur... Il faudrait n'en pas avoir pour ne pas sentir ces choses-là. . . Allons ! ça suffit. . . Laisse-moi. . .
— Oh! mon Dieu ! dit-elle accablée.
— Oui, c'est bon! fit-il en se rasseyant. Tu as mon pardon, ma pitié, tout ce que tu voudras ; mais finissons-en. En voilà assez !
Ce dernier sarcasme, ces dédains achevèrent de l'exaspérer. Elle releva la tête fièrement, et l'œil étincelant :
— Eh bien, oui, s'écria-t-elle, tu as raison. . . finissons-en. Je te parlais de mes regrets tout à l'heure ? c'est vrai. J'étais assez sotte pour en éprouver ; mais maintenant... Ah! je te connais, et je m'applaudis de ce que j'ai fait.
— Assez ! s'écria Laurent.
— Oh ! sois tranquille, je ne t'importunerai pas longtemps. 11 est bien éteint, je le sens, ce lâche et stupide amour. . . Mais, Dieu merci ! je n'ai pas pour cela laissé échapper ma vengeance... est- elle assez complète, qu'en dis- tu? Je n'ai pas eu le bonheur de
faire arrêter ton père, l'assassin , mais tu t'es chargé pieusement de ce soin, toi, son fils, c'est charmant ! seulement tu faisais tes petites réserves, tu voulais que le nom fût intact. • . Sybarite, va! Mais ça ne m'allait pas, à moi. . . j'aime la franchise, vois-tu ! et j'ai mis le nom au bas du masque.
— C'est l'infamie que tu as commise.
— Ah ! ah ! fit-elle en ricanant, monsieur parle d'infamie, bravo ! et il se donne des airs de dédain. Je conçois ça, du reste ; quand on est fils de guillotiné. . . c'est l'aristocratie du crime !
— Fils de guillotiné ! balbutia Laurent avec stupeur.
— Oui, mon bel ami, ou du moins c'est tout comme. . . car je ne pense pas qu'on laisse traîner plus de quinze jours ou trois semaines l'arrêt qui vient d'être rendu. Le temps de monter la machine, quoi!
Laurent ouvrit des yeux effarés.
— Quel arrêt? demanda-t-il. Est-ce que l'instruction. . . le procès seraient déjà. . .
— Terminés? mais oui. . . Il n'y a pas deux heures que l'arrêt est prononcé et Georges Dalissier, ton père, condamné à mort. J'étais là, comme témoin, et puis, par curiosité !
Laurent s'affaissa sur son fauteuil.
— Ah ! tu ne savais pas cela? tant mieux ! J'ai le plaisir de te l'apprendre. Est-ce que par hasard ce résultat t'étonnerait? Naïf jeune homme !... tu pensais qu'on allait faire à ton père des excuses, des compli-
336 DACOLAUD ET LUBIN
men!s même. . . Ah ! ah ! il faut en rabattre, mon petit... Allons! à mort l'assassin, le brigand, le voleur. . . le Dalissier! Et je serai là, entends-tu? pour le voir monter sur l'échafaud... Ce sera fête pour moi. Oh ! non, je n'y manquerai pas! Toi, ce dénoûment te contrariera bien un peu, mais bah ! tu trouveras des distractions, des consolations. ..Et d'abord, la douce et sensible Emilienne, qui accueillera de son plus charmant sourire le fils du guillotiné... Cela jettera peut-être dans le commencement une nuance de mélancolie entre vous, mais vous aurez bientôt repris votre gaieté habituelle. Vous babillerez, vous ferez de la musique. . . car j'ai appris par son idiot de frère que vous faites de la musique de temps à autre. Eh mais! dis donc, ça se trouve à merveille : ça n'ira certainement pas sans complainte, l'exécution de ton père ? Eh bien, vous la chanterez ensemble, cette complainte ; c'est un nouveau morceau qui s'ajoute naturellement à votre répertoire!
Laurent, abîmé de douleur, n'écoutait pas ces sarcasmes de Pulchérie; mais ces dernières paroles le frappèrent et il se redressa sous cette sanglante injure :
— Va-t'en, s'écria-t-il en s'élançant vers elle ; mais tu crois donc, misérable, que je n'ai plus même la force de t'écraser!
Eile voulut résister, le narguer encore, il la poussa rudement vers la porte.
Au bruit de cette querelle, un domesticité accourut,
les sépara, et, après avoir ramené Laurent tout frémissant dans son fauteuil, se mit en devoir de chasser Pulçhérie, mais il ne put le faire si vite qu'elle ne lui lançât un dernier trait :
— Je ne te dis pas adieu, fit-elle, nous nous reverrons là-bas, place delà Roquette, car tu y seras : un fils n'abandonne pas son père au lit de mort. . . singulier lit tout de même ! . . . Au revoir donc !
La nouvelle de la condamnation de Dacolard et cette scène violente n'affectèrent pas Laurent aussi gravement qu'on eût pu le craindre.
Moule, qui vint le voir quelques heures après, le retrouva avec sa physionomie habituelle; cependant, dès qu'il eût appris la visite et les insolentes sorties de Pulçhérie, il s'emporta contre la négligence du surveillant qui lui avait donné accès auprès du convalescent.
— Bah! laissez donc, fit Laurent, j'ai bien supporté autre chose, sans parler de ce qui m'attend ! Un peu plus, un peu moins, qu'importe?. . . Ne songez donc plus à des ménagements, qui sont tout à fait inutiles !
— Eh bien, oui, dit Moule... c'est la vérité ; il faut vous y résigner, quelque affreuse qu'elle soit.
— Je le prévoyais, et j'y étais résigné depuis longtemps, dit Laurent; seulement vous évitiez de me rien dire, et je ne croyais pas que cette instruction et ce procès seraient sitôt terminés : cela m'a surpris. .Maintenant, que voulez-vous faire à cela?
33S DACOLARD ET LUBIN
— Rien, dit Moule, il n'y a aucun remède. En supposant que le pourvoi qui vient d'être formé soit admis, la situation ne ferait que traîner, sans cesser d'être aussi désespérée. Et pourtant, je souhaite de tout mon cœur que cela arrive, à cause de vous.
— A cause de moi ?
— Oui. Vous vous reprendriez à vivre pendant ce temps; vous envisageriez avec plus de sang-froid l'avenir.
— Ah ! oui, l'avenir. Parlons-en ! fit Laurent avec un sourire ironique.
— Voyons ! ne parlez pas ainsi, dit Moule d'un ton de reproche, montrez que vous avez quelque courage et ne cédez pas à de lâches défaillances. D'abord, vous avez, ainsi que je vous le disais il y a deux mois, un devoir à remplir.
— Ah! oui. . . lequel?
— Celui de visiter votre père, de le ranimer par votre présence et de vous fortifier vous-même.
— Précisément, j'y songeais, dit Laurent.
— N'est-ce pas? fit Moule. Il est votre père, et, malgré ses crimes, il vous aime. . . C'est même cet amour qui l'a perdu.
— Je le sais, dit Laurent d'une voix sombre... Ajoutez aussi que c'est moi qui l'ai livré à la police. . . Il faut au moins que je lui demande pardon.
— Qu'importe ce que vous avez fait? dit Moule ; ce qui est essentiel, c'est que vous provoquiez en lui un
repentir qui le purifiera et qui sera pour vous un allégement, une consolation.
— Soit... Et quand pourrai-je le voir? demanda Laurent.
— Dès que vos forces le permettront.
— Eh bien, demain, si c'est possible,
Moule, le lendemain, vint prendre Laurent et le conduisit place de la Roquette, au dépôt des condamnés, où Dacolard avait été transféré dans la matinée.
Dacolard, immédiatement après l'arrêt, avait été revêtu de la camisole de force, et maintenant il était enfermé, sous la surveillance d'un gardien, dans Tune des cellules réservées aux condamnés à mort; l'inspecteur de police l'avait prévenu, le matin, de la visite de son fils, et il attendait avec impatience.
Laurent, encore affaibli par la maladie, tressaillit en franchissant le sombre guichet de la prison, et une sueur froide mouilla ses tempes ; mais il se raffermit et suivit Moule,
La porte de la cellule s'ouvrit, et Laurent, que l'inspecteur de police venait de laisser seul, fit quelques pas dans la demi- obscurité du cachot, puis s'arrêta, incertain, tremblant, oppressé.
Mais Dacolard l'avait reconnu. Une voix, dont le timbre vigoureux le fit frissonner, l'appela d'un des coins du cachot.
— Hé ! c'est toi, Laurent?. . . À la bonne heure. . . approche donc. . . je puis à peine remuer; ifs m'ont lié et fagolté comme une momie.
Laurent le vit s'agiter avec effort sur un mauvais grabat. 11 s'approcha et l'aida à s'asseoir.
— Mon père ! . . . murmura-t-il d'une voix étranglée.
— Bien ! voilà le mot que j'attendais, fit Dacolard. Merci ! ça me va au cœur. Maintenant, assieds-toi là, à côlé de moi, et causons. D'abord, je vois avec plaisir que tu ne me renies pas. Ça te serait difficile, du reste: toute dénégation ne serait plus aujourd'hui qu'une ridicule plaisanterie ; pour tout le monde comme pour toi, je suis Georges Dalissier, ton père. Ça t'a fait un rude effet, sur le coup, hein? Pauvre garçon ! Il paraît" que tu en as fais une maladie. Mais c'est fini maintenant, n'est-ce pas? Comment vas-tu?
— Mieux. Oui, j'ai été malade, dit Laurent, sans quoi je serais venu plus tôt vous voir. . .
— Vous voir?. . . Voilà que tu me dit vous, maintenant ?
— Mais . • .
— Vas-tu bien finir ! avec ça, que tu te gênais, quand tu m'as abordé dans la Nièvre, et ensuite rue. Saint-Lazare, pour me dire tu ? Qu'y a-t-il donc de changé, entre nous ? . . . Parce que je suis ton père, le respect ne t'étouffe pas, j'imagine? A moins que la maladie ne t'ait ramolli... et en effet, je te trouve un air tout singulier.
— C'est possible, dit Laurent. Laissons cela. Ce que je voulais d'abord, en te revoyant, c'est te demander pardon.
— Pardon... de quoi?
— Mais... de t'avoir arrêté, rue Saint-Lazare,
— Eh bien, après?
— Tu ne m'en as pas voulu ?
— Ah ! ah ! fit Dacolard en riant, est-il simple ! Et pourquoi diantre t'en aurais-je voulu? Tu reconnais l'assassin de ta mère qui passe dans la rue, tu cours à lui et tu lui poses la main sur le collet... C'est tout naturel, et il n'y a pas de fils qui n'en eût fait autant, — moi tout le premier !... — A qui la faute? continua Dacolard; à moi seul, à moi qui, làbas..., tu sais? dans cette plaine, quand tu t'es élancé sur moi, armé de ton couteau... ne t'ai pas serré et enlevé dans mes bras, en te criant : « Mon fils ! tu es mon fils !» Ah ! ce cri, je l'ai senti dans ma gorge, et je ne sais comment je l'ai contenu. Car tu venais de m'apprendre, sans t'en douter, que tu étais mon fils. Et comprends-tu ma joie? toi, que je venais de voir si beau, si courageux, osant m'affronter et soutenant mon regard... Ah ! j'en ai frissonné jusqu'aux moelles, et je ne me doutais pas que ce fût cela, d'être père. C'est une chose bien forte et bien douce !... Bon! voilà que j'en suis comme attendri. Viens ici, voyons ! Tu as les bras libres, toi... et ce baiser, que j'ai retenu alors... donne-le-moi. . .
Laurent tressaillit.
— Non ! s'écria-t-il avec force , je n'embrasserai jamais l'assassin de ma mère!
Dacolard fronça le sourcil.
342 DAGOLARD ET LUBIN
— Ah! oui, je comprends, dit-il. Et pourtant, qu'importe?
— Gomment, qu'importe!
— Sans doule. Ne sais-tu pas que c'est une erreur! Et crois-tu donc que j'eusse frappé si j'avais seulement soupçonné que ce fût elle? Non, certes ! C'était une brave femme. . . je lui avais fait assez de peine dans le temps! Et puis, elle m'avait aimé... ah! dame! follement; ça m'était bien égal, mais on se souvient toujours un peu de ces choses-là.
— 0 mon Dieu! s'écria Laurent en sanglotant, comme il parle de cela !
— Eh! comment diable, veux-tu que j'en parle? fit Dacolard avec impatience ; je te répète que c'est une erreur et que je la déplore* Qu'est-ce que tu veux que je fasse de plus ?
— Rien ! oh ! rien du tout, s'écria Laurent avec une ironie poignante. Il assassinait et volait au hasard, sans s'informer des noms et des personnes. Sa femme s'est rencontrée là, comme qui dirait dans le tas, tant pis? A qui la faute? il n'en savait rien. . , il n'avait pas le temps de s'informer, vous comprenez! C'est un malheur, voilà tout !
Il retomba accablé sur le grabat.
Dacolard garda pendant un instant un silence farouche.
— Je crois, dit-il gravement, que nous aurons de la peine à nous entendre. Quand on s'arrête à de pareilles misères.
— Des misères ! s'écria Laurent exaspéré.
— Oui, des misères... des détails, quoi? Est-ce une raison, parce qu'un fait nous touche au cœur, pour le grossir et lui donner une importance qu'il n'a pas? Je le répète, c'est une erreur. . . un malheur, comme tu voudras, et rien de plus. . . Maintenant, cet emportement auquel tu viens de te laisser aller me prouve une chose, c'est que tu n'es pas aussi fort que je l'avais cru de prime abord. . . je te mesurais à ma taille et j'en étais tout fier ! . , . Mais il faut en rabattre. . Au reste, j'ai eu presque tout de suite comme un pressentiment de cela. C'est ce qui m'a empêché de te sauter au cou. Je sentais vaguement que tu ne me comprendrais pas. Je me suis dit : — Sans doute, il a une partie de mon énergie et de mon audace ; mais n'a-t-on pas maté ces qualités par une sotte éducation, assoupli cette virilité au joug des préjugés et des convenances? Ce père, qui surgit tout à coup devant lui, et qui n'est pas comme il faut, il va le renier, le repousser. £t, en effet, cela n'aurait pas manqué n'est' ce pas? Tu te serais enfui avec horreur?
Laurent garda le silence.
— Ah ! continua Dacolard avec un sourire amer, il y a vingt-quatre ans, ce n'étaient pas les quarante mille francs de M. T. . . que je devais emporter de Grenoble, — c'était toi, tout vagissant, dans un pli démon manteau. Je t'aurais nourri, traîné comme j'aurais pu; mais tu aurais vécu de ma vie plus tard,
tu te serais fortifié près de moi dans l'air libre et les aventures de la montagne. Cette idée, ce regret m'ont tracassé souvent ; et pourtant, que me manquait-il? Rien : j'avais la vie pour laquelle j'étais né; mais, dès cette époque, cet étrange sentiment commençait à sourdre en moi. Tu n'étais pourtant qu'un méchant marmot ! . . . Oui, quand je me reporte aux causes qui m'ont fait revenir en France, je ne vois en définitive que toi : je voulais te revoir, te reprendre et t'accaparer, surtout si tu en valais la peine. De là, cette lettre que j'ai fait écrire par Cruzzini, un de mes hommes, — fusillé depuis à Pordapar des gendarmes pontificaux, — et par laquelle j'informais de mon prétendu décès. Je prenais mes précautions. Vous aviez depuis longtemps déguerpi de Grenoble... maintenant cherchez donc dans Paris ! La police, tu comprends, était plutôt à mes trousses qu'à mes ordres. Alors, j'en ai fait mon deuil, et j'ai vécu... à ma guise, jusqu'au jour que tu te rappelles.
Ici, Dacolard parla de la secousse extraordinaire que lui avait causée cette première rencontre avec Laurent.
— Ah! ça, et toi? dit-il, est-ce que ça ne t'a pas fait quelque chose, de ton côté ?
— Si! j'ai éprouvé un trouble, une émotion inexplicables.
— Vois-tu! fit Dacolard, ce nyest peut-être pas absolument une chimère, ce qu'on appelle la voix, les liens du sang... Moi, d'abord, cela m'a révolutionné...
Te souviens-tu de cette lutte eu plein champ? Pauvre garçon! avec tes vingt-cinq ans, j'en aurais effondré quatre comme toi ; mais il n'y avait pas de danger, et si tu as eu une égratignure, rappelle-toi, c'est toi qui te Tes faite. , . Je me suis trouvé bientôt aux mains de cette police en sabots, que faire? m'évader? Oui, raais il y avait quelque chose de plus pressé : c'était de te laver complètement de cette stupide accusation de parricide; aussi tu as entendu mes aveux, et tu me rendras cette justice : Ont-ils été assez spontanés, assez précis, assez complets? et ce brave juge de paix qui prenait cela pour du remords !
— Oui, fit Laurent, je le sais, c'était une généreuse abnégation, tu te sacrifiais pour moi, et cela, à mes yeux du moins, doit racheter bien des crimes.
— As-tu fini, avec ton sacrifice et tes crimes! fit Dacolard ; d'abord j'étais sûr de m'évader, voilà qui fait pâlir joliment mon auréole, hein? Mais il s'agit bien de tout cela! J'avais mes idées sur toi, car en un instant tu étais devenu ma joie, mon amour, mon ambition ; je m'étais fondu en toi !.. . Ah! c'était un grand et beau rêve ! Te le confier alors, t'associer à mes projets, c'était impossible... Tu te serais indigné, révolté. Non! il fallait te laisser dans ton ignorance. Georges Dalissier était mort pour toi comme pour tout le monde; ses vieilles peccadilles de Grenoble étaient prescrites et oubliées, et la honte n'en pouvait réjaillir sur toi ; tu rentrais dans le monde, le front haut et pur de Técla-
boussure qui l'avait un moment souillé, il ne restait plus qu'une sorte de rayonnement de victime. . . On t'acceuillait, tu reprenais ta place, tu essayais de progresser et de grandir... Mais seul, à quoi pouvais -tu aboutir?... Seul, fit Dacolard en manière de réflexion, on n'édifie rien de grand, c'est ma conviction ; il faut être deux, l'un en haut, l'autre en bas. Redevenez donc sublime après vous être ravalé aux détails de la vie ! 11 n'y a si grand homme, vois-tu, qui ne piétine dans la boue !. . . Oui ! continua- 1- il avec exaltation, j'eusse été là, près de toi, invisible et infatigable, déblayant, écartant les obstacles sur ton passage... Un rude ouvrier, va !... et déjà j'avais commencé. ..
— Oui, pour mon malheur, je le sais, s'écria Laurent, des crimes, toujours des crimes !
— Vas-tu bien te taire avec tes crimes ! Tu n'as que ce stupide mot à la bouche. Ah ! tu en aurais bien vu d'autres !
— 0 mon Dieu! murmura Laurent accablé.
— Justement, continua Dacolard, je te trouve en relations avec cette vieille sacoche de Suchapt. . . Sa fille et toi, vous vous aimez. C'est comme une providence!... Comprends donc cela, tu l'épouses... et dès lors, à quoi n'arrives-tu pas avec les millions de Suchapt ! car ils sont à toi ces millions, à toi seul. . . Tu penses bien que je n'aurais pas tardé à écheniller ce mauvais crevé d'Emery.
Laurent, révolté, se redressa brusquement.
— Ah l tais-toi à ton tour, s'écria-t-il. Misérable I
il faut que je le dise. . . Quoi? ce n'était pas assez d'infamies comme cela!... Tu rêvais encore... et toujours de nouveaux crimes ! Et tu crois que j'aurais consenti à en hériter. .. Àh ! si j'avais su... C'est trop de sang versé... versé pour moi! Il m'étouffe, entends-tu? Et il voulait continuer!... Ah! Dieu merci, tu ne le pourras pas. . . C'est fini maintenant... Oui, cette arrestation, cette condamnation que je déplorais, j'en suis heureux à cette heure ! . . . Ah ! tant mieux, tant mieux!
Il cacha son visage dans ses mains en sanglotant.
Dacolard resta impassible, seulement un pâle sourire effleura ses lèvres.
— Merci! fit-il. Voilà ma récompense. Il ne fallait pas t'excuser si fort tout à l'heure pour en arriver maintenant à t'applaudir de ce que tu as fait.
— Moi! fit Laurent consterné, je m'applaudis?
— Pardieu ! n'es-tu pas le bras de la Providence qui a mis un terme à mes crimes? Tu viens de t'en vanter ; et, en effet, c'est un rôle glorieux. Tu as livré ton père coupable à la société outragée. C'est beau cela! Prends ma tête tout à l'heure quand elle sera tombée, et va réclamer la prime... On serait bien ingrat de te la refuser !
Laurent frissonna sous cette épouvantable ironie.
— Je meurs de t' avoir aimé , continua Dacolard, Cela valait peut-être la peine de passer sur quelques divergences d'opinion... mais tu n'es pas de cette force-là. Je m'en étais bien un peu
348 DACOLARD ET LUB1N
douté tout d'abord : ta mère avait dû te transmettre quelque chose d'elle. . . j'en suis sûr maintenant : tu es son fils encore plus que le mien. . . Peu m'importe, après tout, je ne regrette rien de ce que j'ai fait. J'ai cinquante-deux ans, je commençais à m'ennuyer de cette interminable série de coups de main, d' aventures et de jouissances sans but... Tu es venu, et ça été pour moi comme une révélation, une vie nouvelle. Je t'ai dit ce que j'avais rêvé : ce n'était qu'un rêve, puisque tu devais, au premier jour, fuir sous ma main ; mais j'ai eu cette illusion pendant quelques mois, et j'en ai été heureux. . . Oui ! je t'ai bien aimé sans que tu t'en doutasses; j'étais là, près de toi. . . chez Patine, rue du Faubourg-Saint-Honoré, tu n'y allais pas une seule fois, que je ne fusse caché quelque part, derrière une porte, dans un coin; j'aspirais chacune de tes paroles, et, moi, qui ne pleure guère, je pleurais! Un jour, ou plutôt une nuit. . . tu devais le lendemain envoyer tes témoins chez M. de Mhérac. . . j'étais inquiet, tremblant, — oui, tremblant., pour toi. Il fallait que je te visse. . . Vers deux heures du matin, je pénètre chez toi, rue de Penthièvre, avec Patine. Nous avançons doucement, lui le premier, dans ta chambre à coucher. . . nous distinguons un souffle égal et régulier : tu dormais doucement, comme un enfant! J'ai senti alors un tressaillernentinconnu... tu étais bien mon fils ! Je me suis approché, et, sans que tu t'en aperçusses, j'ai déposé sur ton front un baiser. . . que lu ne me rendras jamais !
— Eh bien, non! tu te trompes, s'écria Laurent ému, hors de lui, — je te le rendrai, ton baiser.
Et se précipitaut sur Daeolard, il l'étreignit avec force et l'embrassa à plusieurs reprises sur le front.
— Tu m'as aimé, en définitive ! balbutiait-il tout égaré et sanglotant... tu as un cœur, et ce cœur a battu pour moi, tu m'as protégé. . . à ta façon ! mais enfin, tu t'es sacrifié, tu meurs pour moi... je ne puis pourtant pas l'oublier !
Des larmes brûlantes avaient coulé du visage de Laurent sur celui de Daeolard. Ce fut comme une rosée qui ranima l'aride tristesse du condamné.
Et je suis lié! s'écria-t-il, et je ne puis pas te serrer sur ma poitrine ! Encore ! . . . encore ! . . . fit-il tout haletant sous cette caresse, avant que l'horreur et le dégoût ne te reviennent.
Et tout à coup se redressant, comme transfiguré :
— Et pourquoi te reviendraient-ils? N'es-tu pas mon fils? Tu viens de l'avouer ; c'est comme des fiançailles entre nous, cette étreinte à laquelle je n'ai pu répondre. Je me trompais tout à l'heure; tu es mon sang, je le vois bien... il te subjugue et t'entraîne malgré toi. Ah ! rien n'est perdu alors. Écoute-moi.
Et avec quel enthousiasme terrible, il se mit à expliquer ce qu'il entrevoyait, ce qu'il fallait faire !
S'évader d'abord, ce n'était pas si difficile que cela en avait l'air ; il percerait plutôt les murs de ce cachot. . . Laurent l'aiderait. Qu'il gardât soigneusement son air résigné et contrit. : . les délais du pourvoi
suffiraient pour concerter et exécuter un plan d'évasion ; les débris de l'ancienne troupe de Dacolard n'étaient pas tellement disséminés qu'on ne pût les réunir à temps : il avait aussi ses amis de Paris... et, pendant ce temps, Laurent ménagerait la confiance, l'amitié de ce vieil inspecteur de police ; cela pouvait servir.
En quelques minutes ce fut tout un plan d'évasion conçu, combiné. Laurent écoutait, attentif et presque effrayé de cette intelligence et de cette énergie.
— Bien! fit-il, cela réussira, je l'espère, et je m'y emploierai de mon mieux ; mais après ?
— Après ! cela va tout seul, s'écria Dacolard... d'abord, les amis rassemblés pour mon évasion forment un joli noyau de troupe. . . En un clin d'œil j'organise cela, tu verras... Nous commençons par rançonner Sucliapt, quel coup de filet !. . . pour cela il faut enlever sa fille... rien de plus facile, elle t'aime. . .
— Mais . . .
— Quoi! voilà que tu hésites! Ça ne te va pas cet enlèvement? Tu l'aimes, toi aussi, cette petite, ce me semble? Et d'ailleurs, quand tu ne l'aimerais pas, en affaires, qu'importe?
Il continua à exposer ses projets : — La fille séduite, enlevée, on avait le père, c'est-à-dire des millions à sa discrétion. Maintenant il ne fallait plus, avec ce nom de Dalissier, après ce procès et cette condamnation à mort, compter faire figure dans le
monde officiel et régulier. Non ! mais le beau malheur ! n'y avait -il pas, à côté de celui-là, un mondé innommé, souterrain, occulte et terrible qu'on pouvait envahir et subjuguer?
Et Dacolard, poursuivant son rêve favori, se mit à organiser un banditisme effroyable, enserrant l'Europe entière : Suchapt était le bailleur de fonds et le caissier de l'association.
Mais, à mesure qu'il parlait, Laurent baissait tristement la tête. Enfin, n'y pouvant plus tenir :
— Assez! je t'en supplie! s'écria-t-il. Oh! mon Dieu ! toujours les mêmes ignominies.
Cette exclamation douloureuse fit l'effet d'une douche glacée sur Dacolard.
— Ah ! fit-il en s'interrompent brusquement, ça ne te va pas ?
— Réfléchis donc, dit Laurent, c'est infâme, c'est monstrueux, ce que tu projettes-là!
— Allons, c'est bien ! dit froidement Dacolard ; j'ai parlé en pure perte, mettons que je n'aie rien dit. J'ai eu tout à l'heure comme une lueur d'espoir, c'était une illusion. Tu es incurable.
— Hélas ! non. C'est toi.
— Convenons que nous le sommes tous deux, pour ne pas disputer. Ce qui est certain, c'est que nous ne nous entendrons jamais. Alors je ne vois pas pourquoi je persévérerais dans le pourvoi que j'ai formé.
— Tu veux t'en désister?
— Sans doute. J'ai signé ce pourvoi à causé de toi;
Os
maintenant je n'ai rien à attendre et à espérer : il faut en finir le plus tôt possible.
Vainement Laurent le supplia de revenir sur cette détermination, il fut inflexible.
— La vie ne me souriait qu'aux conditions que je t'ai dites, ajouta-il, mais ces conditions sont au-dessus de tes forces. N'en parlons plus. . . c'est rasé!
Quant à toi, fit-il avec un singulier mélange de dédain et d'attendrissement, avec les belles idées qae je te connais et dont tu ne te départiras pas, je ne vois que deux partis entre lesquels tu puisses choisir : te tuer, — ou te faire agent de police. Je n'ai pas besoin de te dire de quel côté sont mes préférences. . . c'est ton affaire, avant tout. Mais je sais d'avance ce que tu prendras. Tu as déjà tâté de la police, et le goût t'en est resté .
— Tu te trompes, dit Laurent,
— Je ne me trompe pas. D'ailleurs, quand même il te resterait quelques répugnances, ce sournois d'inspecteur, qui t'a amené ici, saurait bien les dissiper et t'enrôler de nouveau sous ses ordres : les prétextes spécieux ne lui manqueront pas, et je l'entends, d'ici, parler de réparation, de réhabilitation, de sanction. . . un tasde niaiseries qui produisent toujours leur effet sur des cerveaux comme le tien ! . . . Heureusement, je ne serai plus là.
— Je te répète, insista Laurent, que cela ne sera pas.
— v Alors, tu te tueras? C'est bien. Si tu as ce cou-
DACOLARD ET LOIN 353
rage, je t'en fais mon compliment d'avance. En tout cas, mon exemple ne te fera pas de mal. Viens ici de temps à autre voir comment un homme attend la mort ; et, au jour de l'exécution, sois là !.. . "tu verras comment il l'affronte et la subit.
— Soit, dit Laurent, il sera fait comme tu le désires.
Au sortir de cette pénible entrevue, Laurent était plus sombre et plus affaissé que Moule ne l'avait encore vu. L'inspecteur de police essaya de lui faire reprendre quelque courage ; puis il commença sur lu^ cette tentative qu'avait pressentie Dacolard :
— Toutes les carrières qui vous étaient naguère ouvertes, dit-il, sont maintenant fermées devant vous : vous savez cela aussi bien que moi. Une seule est encore possible. . . celle où une fatalité terrible vous a jeté un instant. Pourquoi ne la reprendriez-vous pas?
Et, comme Laurent faisait un geste de dénégation et d'ennui, Moule prononça, en effet, ces mots d'expiation et de réparation, qui offusquaient si fort Dacolard: il s'anima et parla avec une sorte de passion de la solidarité qui unissait les membres d'une famille, et de l'obligation pour les uns de réparer le mal que les autres avaient fait.
— Vous ne seriez peut-être pas le premier, dit-il enfin, qui ait senti sur ses épaules ce lourd fardeau. .. d'autres l'ont porté avant vous! Et, croyez-moi, quand on a eu le malheur d'hériter d'une de ces dettes de honte et d'iniquité, c'est une consolation, à la fin, de
pouvoir se rendre ce témoignage qu'on Ta acquittée au centuple !
Il venait évidemment d'évoquer de douloureux souvenirs personnels. Laurent, ému de cet accent, se rapprocha de Moule et lui serra la main.
— Qui... je comprends cela, dit-il. Plus tard, nous en reparlerons.
Le lendemain et les jours suivants, Laurent retourna au Dépôt des condamnés.
Dacolard s'était désisté de son pourvoi.
— Quand on a pris une résolution, dit-il à Laurent, il faut l'exécuter sans retard, je ne connais que ça !
— Je n'ai pas la force de te blâmer, dit Laurent ; car il est probable que tu as abrégé ma souffrance en même temps que la tienne.
— Ah ! fit Dacolard, c'est donc à cela que tu t'arrêtes, décidément ? Eh bien!... ça me fait comme un froid au cœur, mais n'importe ! comme je te connais parfaitement, je ne puis, par raison, que te féliciter... C'est triste pourtant ! mais mieux vaut la mort que l'existence plate et honteuse à laquelle tu te vouerais fatalement.
Nous n'avons pas à rapporter ces longs entretiens entrecoupés d'explosions de tendresses et d'aigres discussions.
Laurent s'était imposé la difficile tâche d'amener le condamné au repentir de ses crimes : il ne faisait, par ses observations, par ses allusions à ce sujet, que l'irriter,
Un jour même, Dacolard se laissa emporter à la plus violente colère.
—Fais-toi donc prédicateur, directeur de conscience! s'écria-t-il ; c'est donc ça que j'ai aimé ! Vous croyez avoir semé un homme et vous ne récoltez qu'un capucin, . . Bien ! va-t'en !
A part ces scènes violentes, les jours se traînaient dans une morne et implacable tristesse. Parfois l'impatience saisissait Laurent, et il se prenait à souhaiter que cette lente et cruelle agonie se terminât.
Enfin le jour marqué pour le terrible dénouement arriva. Un soir, vers cinq heures, Moule entra dans la chambre de Dalissier : il était plus sombre et plus grave que d'habitude.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Laurent,
— Hélas ! ne vous en doutez-vous pas?
— C'est pour demain?
— Oui, à six heures.
Quoique préparé à cette nouvelle, Laurent pâlit et frissonna. Mais il se remit bientôt, et, se levant brusquement.
— C'est bien, dit-il; je vous remercie.
— Mon pauvre enfant, dit Moule presque aussi ému que lui, aurez-vous le courage nécessaire pour cette terrible épreuve?
556 DÀGOLABD ET LUBIN
— Je l'aurai, soyez tranquille! dit Laurent. 11 y a longtemps que je suis prêt, et je ne faillirai pas au dernier moment.
Il descendit et se fit conduire avec Moule à la prison de la place de la Roquette. C'était une soirée d'hiver, froide et brumeuse. Laurent, en descendant de voiture, jeta un regard craintif et anxieux autour de lui; il s'attendait à voir dressé près de là l'instrument du supplice; mais non ! la place avait son aspect accoutumé; aucun sinistre poteau ne s'élevait au milieu des arbres rabougris dont elle est parsemée , on ne remarquait aucun attroupement.
— Allons ! pensa-Nil, il paraît que la nouvelle ne s'est pas encore répandue.
îl f ^ -mit le guichet de la prison ei passa au ïveîïï, où il fat fouillé avec un soin minutieux. Il subit cette formalité, à laquelle il paraissait, du reste, s'attendre, sans dire un mot; et, comme Moule s'excusait en quelque forte et parlait de la rigueur du règlement, il indiqua par un signe que cela lui était égal.
Dacoiard, en apercevant Laurent, se redressa et fronça le sourcil.
— Tiens! c'est toi? fit-il; qu'est-ce que tu viens faire à pareille heure?
Laurent avait prévu cette question, et il avait imaginé un prétexte pour expliquer sa visite.
— Mais Dacolard l'interrompit.
— Qu'est-ce que tu me chantes-là ! s'écria-t-il; me prends-tu pour un idiot? Il y a une heure que j'en-
tends des allées et venues dans les corridors, mon gardien a eu ce soir pour moi des égards extraordinaires; voilà que tu arrives, toi, balbutiant un mauvais prétexte . . . Allons ! en voilà assez ; on sait ce que ça veut dire . . , Laurent voulut insister; mais Dacolard se fâcha.
— Ah ça ! qu'est-ce que signifient ces ménagements? s'écria-t-il ; me prend-on pour une femmelette? C'est pour demain matin. . . ah ! bien, tant mieux ! je commence à m'ennuyer dans cette boîte de pierre. Ce n'est pas la peine de m'enguirlander le couperet de la guillotine, je vous en dispense.
Puis à Laurent :
— Voyons ! assieds-toi là, toi, et causons, je n'ai pas envie de dormir, d'ailleurs, je me rattraperai demain ! ... Ah ça, est-ce que tu vas me faire cette vilaine grimace, pour la dernière fois que nous nous voyons? De la gaieté, sacrebleu ! ou bien alors laissemoi tranquille !
Le gardien et Moule s' éloignèrent, et laissèrent Laurent seul avec Dacolard.
Cette dernière entrevue ne différa guère des précédentes, si ce n'est que Laurent était absorbé et taciturne, tandis que Dacolard parlait avec un entrain et une volubilité extraordinaires.
Dacolard en fit lui-même la remarque ,
— C'est toujours comme ça, dit-il. J'ai vu plusieurs condamnés, un notamment à Civita-Vecchia; la veille de l'exécution, ç&jabottait, ça jabottait, .. Du reste,
c'est bien naturel, ajouta-t-il en riant, il est inutile, dans ces cas- là, de garder sa salive pour le lendemain.
Toute la soirée se passa ainsi. Dacolard fit de fréquents retours sur sa vie ; il en raconta divers épisodes* Ce fut pour Laurent un prétexte de faire un suprême appel à la conscience du condamné ; mais cette conscience resta muette, comme toujours. Tout ce que Dacolard concéda, ce fut le regret d'avoir appliqué son intelligence et son énergie à des choses qui n'en étaient pas dignes.
— C'est vrai, dit-il, je portais plus loin que ça. En choisissant mieux mon théâtre et avec un peu de tenue, j'aurais fait une certaine trouée dans le monde. Mais bah! ajouta-t-il, une fois qu'on a tourné l'œil, un peu plus tôt ou un peu plus tard^ dans un cabanon ou dans un palais. . . quelle différence y a-t-il?
Il éprouvait une violente sécheresse à la gorge, et cherchait, comme on dit, sa salive : à deux reprises, il avait demandé de l'eau au gardien.
— C'est encore comme ça, fît— il en constatant sur lui-même les symptômes qu'il avait observés sur d'autres condamnés. Ce n'est pas que le cœur défaille, oh non ! mais la pauvre bête a son instinct, elle gémit et proteste a sa façon, elle sent bien que c'est là que la mort lui enfoncera son coup de dent !
Onze heures fsonnèrent à l'horloge de la prison. Dacolard compta les coups l'un après l'autre.
— Onze heures ! fit-il, eh ! eh ! j'ai encore un cer-
ËÀ-Gul.aKB ET LUBIN 359
tain avenir devant moi, . d'ici à demain matin!... A propos, nous parlions de coups de dent tout à l'heure, c'est moi qui en donnerais bien un, un coup de dent, j'ai une faim ! ... Si nous faisions une collation, qu'en dis-tu?
Sans attendre la réponse de Laurent, il appela le gardien.
La collation fui servie : une liberté relative fut rendue à Dacolard qui s'assit en face de Laurent.
— Là! dit-il, mangeons tranquillement... comme deux bons bourgeois, comme deux amis, en prolongeant une causerie agréable. . . Tiens! qu'est-ce que c'est que ça?
11 montrait une fourchette de bois : il n'y avait sur la table aucun couteau, aucun intrument de fer.
— Plus que ça de luxe dans les établissements nationaux! fit Dacolard en riant... Bon! je comprends... passe pour moi ! mais toi, tu as le droit de réclamer contre cette indigne lésinerie.
Laurent sourit tristement.
— Mais non, fit-il, la précaution est bonne pour tous deux.
— Bah ! comment l'entends- tu?
— Dame! tu le sais bien... est-ce que nous ne sommes pas ici deux condamnés à mort?
Dacolard fit un mouvement de stupéfaction et laissa retomber ses deux bras sur la table :
— Mais, c'est vrai ! s'écria-t-il. Cette résolution dont tu m'as parlé, de ne pas me survivre, est donc sérieuse? ^
— Mais sans doute...
— Et moi, qui ne suis occupé, depuis deux heures, qu'à caqueter comme un? vieille commère et à me tàtër le pouls, . . tandis que ici tu es calme, froid, impassible. Ah! ça, est-ce que je vais recevoir des leçons de courage, maintenant? Ah! mais non, je n'en ai pas besoin, Dieu merci ! Voyons, à table gaiement, et causons de toi.
Il se mit à combattre cette résolution de Laurent. Pourquoi, puisqu'il était doué de cette énergie, ne prenait-il pas le parti que lui avait indiqué Dacoiard?
— Chacun a ses idées, dit froidement Laurent; tu t'obstines dans les tiennes, il m'est bien permis à'en faire autant de mon côté.
— Sans doute, fit Dacolard. .. mais c'est que. . . c'est ridicule. .. Enfin ! si tu y tiens absolument...
Il mangeait avec une sorte d'avidité, affectant la bonne humeur, l'entrain. Tout à coup il s'arrêta
— Tiens! qu'est-ce que j'entends là ? fit-il. Une sourde et vague rumeur se faisait entendre.
— Ce n'est rien dit Laurent. . . le vent qui gronde dans les -corridors de la prison.
— Tu me la contes belle, avec ton vent. . . Eh ! pardieu ! j'y suis : c'est le public qui s'assemble et fait queue à la porte. . . comme au spectacle !
— Mais non, tu te trompes.
— Je te dis que si ! Croîs-tu cloue que ça me gène? Ah! "par exemple! au contraire, je suis enchanté de
savoir qu'il y aura foule, . .je vaux bien ça!, , .Accourez, messieurs les amateurs, fit-il avec un rire forcé et en imitant le ton dont il débitait autrefois son boniment, — il y aura place pour tout le monde ; la représentation va commencer; elle ne sera suivie d'aucune autre ! Prenez vos billets ! Seulement, je vous préviens que la salle n'est pas chauffée.*. Gare aux rhumes! J'en serais désolé pour vous, car, pour moi, ça m'est bien égal !
Il continua de manger, mais machinalement : les morceaux ne passaient qu'avec peine.
— Ah ! ça m'ennuie, dit-il en repoussant la table.. . Garçon, enlevez !
— Tu ne veux pas de dessert? dit Laurent.
— Du dessert ?
— Oui, j'en ai apporté.
En parlant ainsi, Laurent montrait un petit flacon de verre hermétiquement bouché qu'il était parvenu à soustraire aux perquisitions des gardiens.
— Qu'est-ce que c'est ça ? fit Dacolard.
— Une liqueur généreuse dont quelques gouttes suffiront pour t' éviter l'ennui démonter sur l'échafaud.., Nous allons partager.
— Du poison ?
— Oui, il y en a plus qu'il n'en faut pour deux.. En quelques secondes, tout est fini.
Dacolard fronça le sourcil, puis secoua la tête.
— Non ! dit-il, garde ça pour toi. Ce serait de ma Dart une lâcheté.
362 DACOIARD ET LUB1N
-— Es-tu bien sûr que ce ne soit pas ton refus qui soit une lâcheté ? dit Laurent.
— Tonnerre de Dieu ! qu'est-ce que tu viens de dire là ? s'écria Dacolard. Quelle idée te fais-tu donc de moi? crois-tu que je veuille disputer à la mort quelques misérables heures ?
Il s'était levé et parlait avec une violente animation.
— Allons ! ne te fâche pas, dit Laurent. Je te demande pardon. Au fait, c'est toi peut-être qui as raison.
— Mais certainement j'ai raison, continua Dacolard ; veux-tu donc qu'on dise que je n'ai pas eu la force d'affronter l'échafaud? Ah! mais non ! Trouvetoi là, dans quelques heures, au moment décisif. Tu me l'as promis, du reste ?
— Je ne l'oublie pas, et je tiendrai parole.
— Il fallait louer une fenêtre, je te l'avais recom* mandé.
— J'ai suivi tes ordres.
— Ah ! bravo ! Et où est-elle, cette fenêtre ?... elle a dû te coûter cher ?
— Trop cher, malheureusement. Elle est au second à droite en sortant d'ici; il y a un marchand de vin au rez-de-chaussée.
— Bien! tiens-toi droit à cette fenêtre, je la reconnaîtrai. Je veux que mon dernier regard soit pour toi ; car je t'ai bien aimé, je t'aime toujours, quoique nous a'ayons pas pu nous entendre. . .
Il s'interrompit.
— Allons, bon! voilà que je m'attendris.», et toi aussi. Eh bien! viens m'embrasser... et que ça finisse.
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Assez ! . . . fit Dacolard au bout d'un instant, ces émotions-là vous amollissent le cœur, et il faut le garder intact ... toi aussi, tu as besoin du tien.
— Oh ! moi, sois tranquille.
— Eh bien, et moi, donc? penses-tu que je faiblisse? Non, certes... tu me verras sur la plate-forme.
Le gardien rentra et vint les interrompre. Il était trois heures du matin, et le reste de la nuit devait être employé aux préparatifs de l'exécution ; l'aumônier et le greffier attendaient ; l'exécuteur ne tarderait cas à arriver.
— C'est juste ! fit Dacolard, la lecture de l'arrêt, les exhortations du curé et la toilette. . . il faut que le colis soit expédié proprement et dans les formes . . ♦ le diable n'aurait qu'à le refuser ! Allons, fils ! u% dernier baiser . . . et adieu !
Laurent sortit frisonnant, et le cœur serré comme dans un étau. Dans le couloir, il retrouva Moule.
— Eh bien, mon pauvre enfant, dit l'inspecteur de police, qu'allez-vous devenir d'ici à demain ? Voulezvous que je vous fasse conduire et accompagner chez moi?
— Non, merci. J'ai promis d'assister à cette exécution, et j'y assisterai.
364 MCCLÂKD fcî tXUm
— Mais c'est affreux ! le courage vous manquera.
— Il ne me manquera pas. Faites-moi sortir promptement d'ici.
A mesure qu'ils approchaient du guichet de la prison, la rumeur que Dacolard avait entendue du fond de son cabanon devenait plus forte : on distinguait des cris, des exclamations... parfois, des éclats de rire.
— Il faut que je me hâte, dit Laurent, d'aller prendre ma place : on me la volerait.
— Votreplace?Oùça?
Laurent donna à Moule l'indication qu'il avait donnée à Dacolard.
— Vous serez là, dit Moule, au moment de l'exécution?
— J'y serai.
— Soit. J'irai vous y trouver. Vous m'attendrez ?
— Je vous attendrai, je vous le promets. Laurent sortit. Il hésita un instant, sur le seuil de
la prison. La place, silencieuse et morne quand il était arrivé, était maintenant pleine de curieux, d'agents de police, de soldats : tout cela remuait, clabaudait, criait dans le brouillard et la nuit, sous les rares becs de gaz qui laissaient entrevoir, çà et là, une lueur rougeâtre et funèbre; à quelques pas de la prison, uy grand cercle où s'agitaient et travaillaient quelques hommes, à la clarté de torches errantes, sorte de moyeu où convergeaient des empressements et des curiosités étranges, incessamment refoulés par les jurons
et les rebuffades des soldats. C'est là qu'on montait la machine.
Laurent franchit, à droite, la double haie qui empê chait l'accès de la prison, et se trouva mêlé dans là foule. Une sorte de satisfaction le prit à se sentir ainsi hors de tout regard, ignoré et perdu.
Il s'arrêta : il voulut être, lui aussi, pour un moment, un curieux, un amateur... sauf à reprendre tout à l'heure son rôle! Reprendre son rôle, c'està-dire mourir. Pourquoi? Qui l'y forçait? N'était-il pas jeune, plein de vie? Qui l'empêchait de fuir, de se cacher, de recommencer sous un autre nom une nouvelle existence? Mais, hélas! laisserait-il derrière lui ses souvenirs, le sentiment de sa honte? Son cœur ne le suivrait-il pas, plein de l'image d'Ernilienne, perdue à jamais pour lui?
Il ne s'absorba pas longtemps dans ces réflexions. Une douzaine de voyous, qui débouchaient sur la place par la rue Gerbier, le heurtèrent et l'entraînèrent; la hideuse bande riait, chantait, bousculant tout sur son passage.
Laurent fut refoulé contre la maison qui se trouve au coin de la rue Gerbier et de la rue de la Roquette. Il jeta machinalement les yeux sur la devanture du rez-de-chaussée, lut en grosses lettres jaunes : Fabrique de tombes en tout genre, et il songea à cette dernière ironie de la destinée qui plaçait une fabrique de tombes sous les yeux de celui qui n'en
aurait pas. Cependant, à côté de lui, un ouvrier fumait sa pipe et expliquait gravement à son voisin l'agencement de la machine qu'on était en train de monter : il y avait une rainure par-ci, un ressort par là. . . — Ah ! bien ! faisait le voisin attentif*
La foule augmentait et commençait à se tasser jusque dans les recoins de la place. Laurent vit le moment où il se trouverait enserré ; il se hâta de se frayer un passage et gagna la rue Merlin.
Le débit de vins et de liqueurs était éclairé et regorgeait de consommateurs : toutes les tables étaient garnies, le comptoir d'étain était inabordable : c'était jour de recette. Au moment d'entrer, il vit se détacher cette facétieuse inscription, peinte à l'envers sur une des vitres de la devanture : ECAF NE'UQ XUEDI TSE NO ICI. Ce qui signifiait, en détruisant l'inversion : ICI ON EST MIEUX QU'EN FACE.
— Que d'esprit ! pensa-t-il. Quel dommage de quitter un monde comme celui-là ! On est mieux qu'en face... En sont-ils bien sûrs? Voyons toujours!
Il entra. Il eut beaucoup de peine à parler à la maîtresse de l'établissement ; puis, ce furent des questions pour s'assurer que c'était bien lui qui avait loué une des fenêtres du second.
— Monsieur a bien fait de s'y prendre longtemps à J'avance, dit le garçon en le précédant dans l'escalier, car il est venu, depuis, des amateurs . .--, Nous avons un monde !. . . vous venez de voir. . . C'est une des plus belles exécutions que paus ayons eues.
La pièce où Laurent fut introduit était un cabinet particulier de bas étage dont l'ameublement spécial s'étalait à l'œil avec une naïve effronterie.
Laurent fit un haitt-le-corps de dégoût.
— Monsieur est seul? demanda le garçon; Monsieur n'a besoin de rien?
— Non ! va-t-en. . . ou plutôt attends. . . donnemoi une bouteille d'eau-de-vie, d'absinthe. . . tout ce que tu voudras. . . je me sens défaillir.
Il s'assit avec accablement.
— Ce que Monsieur éprouve, dit le garçon, est assez ordinaire chez les personnes nerveuses, qui n'ont pas l'habitude . . . Mais on s'habitue . . .
— Àh ! on s'habitue ! fit Laurent avec un rire terrible. Allons, tant mieux! Je suis bien aise de savoir ça. Va, moii garçon, et donne-moi ce qu'il faut pour écrire.
Dans rincertitude et les angoisses de ces dernières heures, son esprit passait avec une mobilité excessive d'un objet à l'autre; il venait de songer à Emilienne et il éprouvait le besoin de lui envoyer un suprême adieu.
Resté seul, le bruit de la place, qui montait à lui par la fenêtre entrebaillée, attira son attention. Il se leva, ouvrit la croisée toute grande et s'accouda, avec une brusquerie furieuse, sur l'appui. Pourquoi donc, quand tout était cynique autour de lui, ne le serait-il pas, lui aussi ? Il regarda.
Des huées s'élevèrent d'en bas et accueillirent son apparition
— Ohé ! le gandin ! à bas le petit-crevé ! ça sort de la Maison d'Or et ça vient fumer ici son cigare !
Laurent rentra vivement, soulagé par ces imprécations. 11 souffla sa bougie, puis revint lentement, discrètement reprendre sa place. La populace, calmée par cette déférence, ne fit plus attention à lui.
Quatre heures venaient de sonner à une horloge lointaine.
La place regorgeait de monde. Laurent vit des individus juchés jusque sur le mur d'enceinte de la prison des Jeunes Détenus. C'étaient sans doute quelques prisonniers échappés de leur cellule ; pourquoi pas? A ceux-là convenait spécialement cet exemple, cette leçon. — « Et, pensait Laurent, puisqu'il s'agit « de spectacle, n'y a-t-il pas là pour ces jeunes drô- « les comme une répétition de la scène où plus d'un « parmi eux doit jouer, un jour, le principal rôle ! « Il faut maintenir les traditions ; tel singera M. Lace cenaire, tel M. Lapommeraye, suivant son tempête ramment et ses aptitudes. . . Non! ce ne peut pas « être le hasard ni la distraction d'un architecte ou « d'un plumitif de ministère qui ait installé ces deux « prisons face à face. Il y a là une idée, une synthèse; « un lien mystérieux rattache l'une à l'autre ces deux « boîtes de granit. . . ce qui sort de Tune retombe fa- * talement dans l'autre... Ici la semence, là-bas la « moisson, »
Cependant, au milieu de ce bruissement, des paroles distinctes arrivaient à l'oreille de Laurent. Il
crut remarquer, au-dessous de lui, la voix grave et stupidement solennelle de ce précepteur qui avait pro* fité de son acquittement en cour d'assises pour donner à son élève une leçon de latin. En effet, c'était lui, M. Lambert, et il avait amené son élève pour lui rendre familières les émotions fortes.
— Monsieur, disait ce Prudhomme lettré à son voisin, est-il vrai, comme on me Ta assuré, que l'exécution doive avoir lieu à sept heures?
— Mais, je ne sais pas. . . Il paraît.
— Eh bien, c'est un abus. Le soleil ne se lève, à cette époque de Tannée, qu'à six heures trente-quatre minutes, et un acte de haute justice destiné à servir d'exemple aux populations ne doit pas rester enveloppé dans les ténèbres. Ce serait sans doute le cas pour les bons citoyens d'adresser une requête à M. le procureur général, ou, au besoin, une pétition. * .
Il n'acheva pas. Un coup de poing vigoureux, accompagné de ces mots : « — Vas -tu finir, imbécile ! » lui renfonça son chapeau sur le menton et sa phrase dans la gorge.
Au centre de la place, on distinguait la plate-forme et les deux poteaux de la sinistre machine, maintenant dressée.
Le garçon rentra et déposa sur une table les objets que Laurent lui avait demandés.
Laurent referma la fenêtre, fit plusieurs tours dans la chambre, cherchant dans sa tête troublée quelques mots d'adieu pour Emilienne,
Il s'assit devant la table, griffonna avec un tremblement fiévreux quelques phrases, puis tout à coup s'arrêta, froissa le papier, qu'il jeta dans la cheminée, et s'accouda tristement les yeux humides, en murmurant :
— Hélas! Que lui dire?
Enfin, il reprit une autre feuille et y traça lentement ces seuls mots :
Priez pour un malheureux.
Laurent Dalissier.
Il plia et écrivit l'adresse.
— C'est probablement Moule qui trouvera ce billet ici, pensa-t-il, et il se chargera lui-même de le remettre.
En ce moment, un nouveau bruit se fit entendre sur la place. Il alla regarder, Deux ou trois fiacres venaient de déboucher des rues voisines et tâchaient de se frayer un passage dans la foule.
— Ah ! oui ! fit Laurent, voilà le beau monde qui arrive... la représentation ne peut pas tarder... Ils ont eu la pudeur de ne pas amener leurs équipages, c'est bien étonnant.
L'un des fiacres s'arrêta sous sa fenêtre ; deux individus, une homme et une femme, en descendirent et entrèrent dans la boutique du liquoriste.
Laurent recommença à se promener dans la chambre et jeta les yeux sur la pendule, qui marquait quatre heures vingt-ôinq.
— Allons ! ça approche, pensa-t-il. . . Tant mieux ! Il tira de sa poche et posa sur la table le petit flacon
dont il attendait sa délivrance.
En ce moment, il entendit des pas avinés sur le palier, puis le froufrou d'une robe de soie.
— Garçon, servez-nous tout ce qu'il y a de mieux dans rétablissement, dit une voix d'homme.
— De l'eau-de-vie, quoi! ajouta une voix de femme avec un éclat de rire; moi, d'abord, je me grise aujourd'hui.
Laurent se laissa tomber sur une chaise : il venait de reconnaître la voix de Pulchérie et celle d'Emery.
La porte du cabinet contigu au sien se referma. Mais la cloison était mince, et on distinguait de l'un ce qui se passait dans l'autre. Laurent fit tous ses efforts pour s'absorber dans sa pensée, mais il entendait malgré lui.
— On est assez bien ici, dit Emery, mais la place n'est pas suffisamment éclairée . . . Des lampions, morbleu! des flambeaux, des torches... une curée chaude aux flambeaux!
Il buvait. Pulchérie riait.
— Dis donc, Pulchérie, c'est ce pauvre Laurent qui doit être dans ses petits souliers. . . J'en suis bien fâché, car il est mon ami... Je connais une jeune personne qui, depuis un mois, verse toutes les larmes de son corps, . .
— Ton idiote de StBtîf, s'écria Pulchérie... tant mieux!. . . et puisse-t-clle en mourir!
— Oh ! oh ! fit Emery avec un rire épais, tu es cruelle. . • de la modération, ma fille. . .
— Et lui, continua Pulchérie, où est-il, le misérable, le lâche? Il devrait être ici, quelque part.,, mais il n'a pas eu le courage, je parie, d'assister aux derniers moments de son estimable père... Ah! je voudrais le tenir là, et pouvoir, tout à Pheure, le barbouiller avec son sang !
— Ah! ah! ricana Emery, une gracieuse idée... Pulchérie, mon enfant, tu t'égares... L'âme de la femme est faible et cruelle, ajouta-t-il philosophiquement.
— Tais-toi donc, abruti!
— Mais sans doute, je suis abruti et je m'en vante! Et si je ne Tétais pas suffisamment, voici qui m'achèverait. Buvons! Ce trois-six est un vrai nectar. .-.■ Je suis capable, tout à l'heure, de voir une exécution double ; c'est un avantage, cela !
— Oui, buvons ! s'écria Pulchérie. . . A la santé de messieurs Dalissier et fils !
Laurent tenait sa tête entre ses mains et se bouchait les oreilles pour ne pas entendre.
Mais Pulchérie chantait :
On dénombrerait les cimes Des arbres d'une forêt Plus vite qu'on ne ferait Le compte de ses victimes.
Il frappe, dans sa fureur, Sa femme, — mais par erreur.
— Oh! la complainte maintenant, s'écria Lauréat. Bien ! Il faut que rien n'y manque.
— Bravo! faisait Emery; ce gueusard de Marcillot a de l'esprit tout de même.
Marcillot était un des anciens amis de Laurent. Il venait, sans doute , de rimailler ces misérables vers, entre deux bouteilles de Champagne.
Pulchérie continua :
Le fils qu'à tort on accuse, Se disculpe, et puis il dit :
« Le coupable est un bandit:
« Soit par force, soit par ruse, « Je le dévisagerai, a Et je vous le livrerai. »
— Hum ! ceci est plus faible, fit Emery en se versant un petit verre; mais, dis donc, si on allait commencer sans nous? Attention!
— Sois tranquille, j'ai l'œil sur la machine.
— Bien ! tu es une femme d'ordre. • . Continue, tu m'enchantes.
Dans la police il s'engage, Flaire et cherche tant qu'enfin Il empoigne l'assassin ; Mais, en voyant son visage, Il crie avec saisiss'ment :
— C'est papa qu'a tué maman!
— Ah ! ah ! bravo ! . . . ce dernier vers est superbe, mais pourtant il me semble qu'il y a là une amphibologie : avec ce qu'a tué, on ne sait pas si c'est le papa qui a tué la maman, ou si c'est la maman qui a tué le papa. . . Après ça, vous me direz : en poésie. . .
Il s'arrêta court : la porte du cabinet venait de voler en éclats, et Laurent se précipitait, furieux, terrible.
Un coup de poing abattit Emery, qui roula sous la table et resta étendu comme une niasse inerte.
Puis, Laurent courut à Pulehérie, la saisit à bras le corps, et, avec une vigueur surnaturelle, remporta comme il eût fait d'un enfant, rentra dans son cabinet et, jetant la malheureuse sur le carreau :
— Toi, vipère, s'écria-t-il, je vais t'écraser, d'abord!
— M'écraser ! s'écria-t-elle. . .
— Oui, tu vas mourir !
— De ta main, fit-elle avec une exclamation de joie. . . ah ! merci ! . . . je n'espérais plus ce bonheur. Viens ! . . . tue-moi . . . achève-moi ! . . . car tu ne feras que m'achève^ vois-tu ! , . . il y a trois ans que je meurs par toi !.. .
Laurent s'arrêta stupéfait, haletant, devant cette exaltation.
Elle se jeta à son cou, et dans une étreinte furieuse et désespérée :
— Un baiser! s'écria-t-elle, le dernier.... Oh! il s'en défend..., c'est mal! Puisque je vais mourir, qu'est-ce que ça te fait? Oh! tu as beau me repousser.., là! c'est fini.
Ses bras se détendirent et elle se laissa glisser à ses genoux.
— Maintenant, dit-elle d'une voix humble et douce, tu peux me tuer, je suis à ta disposition. Je meurs en t'aimant; je n'ai jamais aimé que toi. Allons, hâteloi;.. Eh bien? tu hésites?
Il s'éloigna et se laissa tomber, brisé et sanglotant comme elle, sur une chaise. Elle se traîna vers lui, suppliante :
— Mon Dieu! disait-elle, n'as-tu pas une arme, un couteau ? Je te demande la mort , par grâce ! Je suis trop malheureuse; il y a trop longtemps que je souffre... tu le sais pourtant bien. Je ne te demande que ce service -là. Pourquoi veux-tu que je vive, puisque tu ne m'aimes plus? Àh ! je sais, tu m'en veux... Oui! j'ai été bien cruelle envers toi..., mais tu sais pourquoi : je t'aimais follement... j'étais dévorée de jalousie... et j'avais fait un rêve impossible... te ramener, te ravaler aussi bas que moi, te forcer à m'aimer encore. Je méritais peut-être un regard d'amour pour tant de souffrances!... mais non, je ne l'obtiendrai pas, je le vois bien... Allons, finis-en vite avec moi, je t'en supplie !
Il écoutait, en proie à une émotion violente. Tout à coup son regard tomba sur la pendule : l'aiguille marquait sept heures moins cinq minutes;
Il se leva brusquement , alla vers la fenêtre et regarda : un mouvement inusité se faisait remarquer aux abords de la prison.
— Voici l'heure ! murmura-t-il.
Il revint vivement vers la table, prit le flacon, puis retourna vers la fenêtre.
Pulchérie s'était levée et avait suivi chacun de ses mouvements.
— Quest-ce que tu viens de prendre là? s'écria-t-
elle... du poison... oui... oh! j'en aurai ma part- Mais, en même temps, son regard tomba sur le billet destiné à Emilienne. ,
— Oh ! cette lettre ! s*écria-t-elle en se précipitant sur le papier.
Laurent s'était retourné ; il courut à elle , mais elle fut plus prompte que lui : elle porta le billet à sa bouche, et, en le mâchonnant :
— Viens me l'arracher ! s'écria-t-elle.
— Malheureuse ! que fais-tu ?
— C'était ton dernier adieu, n'est-ce pas? Ah! ah! fit- elle avec un rire strident, elle ne l'aura pas ! C'est moi qui en hérite !
Sept heures sonnaient à l'horloge de la prison.
Laurent revint précipitamment à la fenêtre, et, après avoir repoussé une dernière fois Pulchérie, se tint droit et immobile, les deux mains posées sur la barre.
A la lueur du gaz, mêlée aux vagues clartés du matin, on parvenait à entrevoir confusément ce qui se passait à la porte de la prison.
Cette porte s'ouvrit. Laurent, l'œil fixe et anxieux, vit un groupe d'hommes sortir : les aides du bourreau sans doute, puis le prêtre et Dacolard.
Le groupe disparut un instant au pied de l'escalier; mais bientôt Laurent le revit, plus distinct, sur la plate-forme.
Dacolard se tenait droit, la tête haute, le regard assuré; il fit un geste d'ennui à l'aumônier qui lui
présentait le crucifix, comme s'il eût eu autre chose à faire en ce moment. En effet, son regard se promenait circulairement sur la place, avec une expression d'inquiétude.... Enfin il tomba sur la fenêtre où se tenait Laurent... les deux regards se rencontrèrent, se fondirent en quelque sorte... Un double salut fut échangé.
En deux secondes, Dacolard fut étendu sur la bascule, bouclé, et le couperet s'abattit. En même temps, Laurent portait à ses lèvres le flacon.
— Laisse-m'en ! laisse-m'en ! s'écria Pulchérie.
Elle avait saisi le bras de Laurent, et, main et flacon, elle portait le tout à ses lèvres avidement.
Mais déjà il chancelait; il tomba tout à coup comme foudroyé.
Elle se précipita sur lui , et , dans une étreinte furieuse , colla sa bouche à la sienne pour aspirer la mort dans un dernier baiser.
Cinq minutes après, Moule, inquiet, entrait dans cette chambre et s'arrêtait, consterné, devant ces deux cadavres étroitement embrassés, — tandis qu'on entendait dans le cabinet voisin une voix d'ivrogne murmurant les derniers vers de cette hideuse complainte devenue populaire :
Dans la police il s'engage, Flaire et cherche tant qu'enfin Il empoigne l'assassin; Mais, en voyant son visage, Il crie avec saisiss'ment :
— C'est papa qu'a tué maman!
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Taris.-Lnp. PAUL DUP OXT, 4 1 vue Jean- Jacques -Rousseau.
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