CHAPITRE XL
Observations générales sur les Pensées 43 , 44, 45 et 46.
Les onze chapitres suivants étant destinés à Vexamen du chapitre de M. de Voltaire sur Julien Jet des Pensées philosophiques 43 , 44 ,
Toute innovation , dit l'auteur de ces Pensées, est à craindre dans un gouvernement. La plus sainte et la plus douce des religions, le christianisme même ne s'est pas affermi sans troubles. Les premiers enfants de l'Eglise sont sortis plus d'une fois de la modération et de la patience qui leur étaient prescrites. Qu'il me soit permis de rapporter ici Quelques fragments d'unédit de l'empereur Julien, ils caractériseront à merveille le génie de ce prince philosophe et l'humeur des zélés de son temps.
Après avoir tronqué cet édit et s'être efforcé de justifier Julien sur son apostasie, l'auteur s'exprime dans les deux autres Pensées en ces termes :
Une chose qui m'étonne (Pensée 44), c'est que les ouvrages de ce savant empereur soient parvenus jusqu'à nous. Ils contiennent des traits qui ne nuisent point à la vérité du christianisme , mais qui sont assez désavantageux à quelques chrétiens de son temps, pour qu'ils se sentissent de l'attention singulière que les Pères de l'Eglise ont eue de supprimer les ouvrages de leurs ennemis. C'est apparemment de ses prédécesseurs que saint Grégoire le Grand avait hérité du zèle barbare qui l'anima contre les lettres et les arts. S'il n'eût tenu qu'à ce pontife, nous serions dans le cas des mahomélans , qui en sont réduits pour toute lecture à celle de leur Alcoran. Car quel eût été le sort des anciens écrivains, entre les mains d'un homme qui solécisait par principe de religion, qui s'imaginait qu'observer les règles de la grammaire , c'était soumeltre Jésus-Christ à Donat, et qui se crut obligé en conscience de combler tes ruines de l'antiquité?
Cependant la divinité des Ecritures n'est point un cantilèrc si ctaireincnt empreint en cllrs (45) , que l'autorité des historiens sacrés soit absolument indépendante du lémolunage
OBSERVATIONS SUR LES SAVANTS INCRKDULKS
des auteurs profanes. Où en serions-nous, s'il fallait reconnaître le doigt de Dieu dans la forme de la Bible ? Combien la version latine n'est-ellepas misérable? Les originaux mêmes ne sont pas des chefs-d'œuvres de composition. Les prophètes , les apôlres et les e'vangélistes ont écrit comme ils y entendaient. S'il nous était permis de regarder Vhistoire du peuple hébreu comme une simple production de l'esprit humain. Moïse et ses continuateurs ne l'emporteraient pas sur Tite-Live, César, Salltiste et Josèphe, tous gens qu'on ne soup çonne pas assurément d'avoir écrit par inspiration. Ne préfêre-t-nn pas même le jésuite Berruyer à Moïse? On conserve dans nos Eglises des tableaux qu'on nous assure avoir été peints par des anges et par la Divinité même : si ces morceaux étaient sortis de la main de le Sueur ou de le Brun , que pourrais-jc opposer à cette tradition immémoriale? Rien du tout, peut-être. Mais quand j'observe ces célestes ouvrages et que je vois à chaque pas les règles de la peinture violées dans le dessein et dans l'exécution, le vrai de l'art abandonné partout ; ne pouvant supposer que l'ouvrier était un ignorant, il faut bien que j'accuse la tradition d'être fabuleuse. Quelle application ne ferais-je point de ces tableaux aux saintes Ecritures, si je ne savais combien il importe peu que ce qu'elles contiennent soit bien ou mal dit ? Les prophètes se sont piqués de dire vrai et non pas de bien dire. Les apôtres sont-ils morts pour autre chose que pour la vérité de ce qu'ils ont dit ou écrit ? Or, pour en revenir au point que je traite, de quelle conséquence n'était-il pas de conserver des auteurs profanes qui ne pouvaient manquer de s'accorder avec les auteurs sacrés, au moins sur l'existence et les miracles de Jésus - Christ , sur les qualités et le caractère de Ponce-Pilate, et sur les actions et le martyre des premiers chrétiens?
Toute personne judicieuse qui lira ces Pensées avec atlenlion , reconnaîtra sans peine qu'elles forment un très-dangereux mélange de bonnes et de mauvaises choses. Pour les faire mieux sentir, je vais les séparer. Les bonnes sont : Le christianisme est la plus sainte et la plus douce des religions ; les ouvrages de Julien ne nuisent point à sa vérité ; il importe peu aux saintes Ecritures que ce qu'elles contiennent soit bien ou mal dit ; les prophètes se sont piqués de dire vrai et non pas de bien dire ; les apôtres ne sont morts pour autre chose que pour la vérité de ce qu'ils ont dit ou écrit. A quoi l'on peut ajouter ses judicieuses observations' sur quelques tableaux d'église , qu'on dit être peints par des anges et par la Divinité même.
' Voici les mauvaises : Pour donner plus de poids et de créance à l'édit perfide de Julien contre les chrétiens de son temps, l'auteur étale avec beaucoup d'art les bonnes qualités vraies ou apparentes de cet empereur, en palliant ses mauvaises ; il cite par fragments choisis à dessein de cet édit, supprimant très-mal à propos ce qui peut en dégaontrer la perfidie ; il impute injustement
DÉMONST. EVANG. Xllit
aux Pères des six premiers siècles de l'Eglise d'avoir supprimé les ouvrages de leurs ennemis; il atténue artificieusoment l'apostasie de Julien; il ose soutenir que la divinité des Ecritures n'est point un caractère si clairement empreint en elles, que l'autorité des historiens sacrés soit absolument indépendante du témoignage des historiens pro- ' fanes ; il fait une indirecte et maligne application de ses judicieuses remarques sur quelques tableaux d'église aux saintes Ecritures ; il met très-improprement les historiens sacrés en parallèle avec Tite-Live, Salluste, César et Josèphe, affectant même de préférer le jésuite Berruyer à Moïse ; il insinue que les chrétiens sont privés du témoignage dos auteurs profanes , quoiqu'il leur fût de conséquence, entre autres sur les actions et le martyre des premiers chrétiens.
La simple indication de plusieurs de ces chefs suffit pour en faire connaître la nature : je me bornerai donc à l'examen de ceux dont le vice est moins apparent.