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CHAPITRE XII

Sur la Pensée quarante-troisième.

Qu'il me soit permis de rapporter ici quelques fragments d'un édit de l'empereur Julien, dit l'auteur de cette Pensée , ils caractériseront à merveille le génie de ce prince philosophe, et l'humeur des zélés de son temps.

« J'avais imaginé , dit Julien, que les chefs des Galiléens sentiraient, combien mes procédés sont différents de ceux de mon prédécesseur, et qu'ils m'en sauraient gré : ils ont souffert sous son règne l'exil et les prisons, et l'on a passé au fil de l'épée une multitude de

ceux qu'ils appellent entre eux hérétiques

Sous le mien , on a rappelé les exilés , élargi les prisonniers et rétabli les proscrits dans la possession de leurs biens, etc. Toutefois nous n'entendons pas qu'on les traîne aux pieds de nos autels et qu'on leur fasse violence... Qu'ils se rendent paisiblement chez leurs chefs, qu'ils s'y instruisent, et qu'ils y satisfassent au culte qu'ils en ont reçu ; nous le leur permettons : mais qu'ils renoncent à tout dessein factieux Si ces assemblées sont pour eux une

occasion de révolte, ce sera à leurs risques et fortune ; je les en avertis Peuples incrédules, vivez en paix Et vous qui êtes demeurés fidèles à la religion de votre pays et aux dieux de vos pères, ne persécutez point des voisins, des citoyens, dont l'ignorance est encore plus à plaindre que la méchanceté n'est \

à blâmer C'est par la raison et non par la

violence , qu'il faut ramener les hommes à la vérité. Nous enjoignons donc à tous nos fidèles sujets, de laisser enrepos les Galiléens. n

Si je fais voir que ces mêmes fragments choisis et rapportés à dessein de faire passer ^ Julien pour philosophe , sont au contraire une preuve évidente de la perversité de son cœur, il en résultera que l'auteur qui les rapporte n'examine pas avant de prononcer, et qu'on ne doit pas admettre ses décisions sans les avoir examinées.

;. {Vingt-iix\

I Le premier des moyens que j'emploierai I pour celle preuve sera pris d'un paragraphe ' enlier de l'édil même d'où ces fragments sont tirés. Le second , d'un passage d'Ammien { Marcellin sur la conduile de cet empereur I envers les chréliens, qui donne clairement à • connaître le but inique qu'il se proposait jj dans cet édit. Le troisième sera tiré d'un autre édit de Julien, destructif du plus essentiel des fragments cités à sa louange. Dans le quatrième enfin j'exposerai la manière dont ce môme édit fut exécuté.

Premier moyen. — L'édil en question est adressé à la ville de Boslre, capitale en ce temps là de l'Arabie. Bostre avait alors pour évcquc un vertueux et savant personnage nommé Titus. C'est de ce digne évêque dont parle Julien dans le quatrième paragraphe, que l'auteur de la Pensée que j'examine a omis, mais que je vais rapporter en entier, d'après la traduction de M. de la Bletterie.

J'adresse cet édit spécialement à la ville de Bostre ( Lettres choisies, XXVI ), parce que révoque Titus et son clergé, dans une requête qu'ils m'ont présentée, accusent le peuple d'être prêt à se soulever, s'il n'était retenu par leurs discours. J'insère ici les propres paroles employées dans lu requête : Quoique les chrétiens soient en aussi grand nombre que les hellènes, et que nous les contenions par nos discours de

peur qu'il n'arrive quelque désordre C'est

ainsi que votre évêque parle de vous. Voyez comment il vous dérobe tout le mérite de votre sagesse, pour s'en faire honneur à lui seul. Il vous représente comme des séditieux, capables des derniers excès, s'il ne vous tenait en bride. C'est un délateur que vous ferez bien de chasser de votre ville.

Voici le raisonnement de M. de la Blellerie dans sa note sur ce paragraphe (Note (h) pag. 295 et 296) : Julien veut, à quelque prix que ce soit, mettre mal dans l'esprit du peuple un évêque irrépréhensible. Cet empereur, dans un édit où il débile les principes du support mutuel, souffle le feu qu'il fait semblant de vouloir éteindre. S'il bannissait l'évêque , ses ordres s'exécuteraient paisiblement ; mais conseiller au peuple de le chasser lui-même, n'est-ce pas avoir dessein d'exciter une sédition ?

Comme les savants incrédules pourraient imputer à M. delaBlctteric qu'en qualité d'auteur chrétien il a voulu faire passer cet empereur pour un fourbe abominable, Ammiea Marcellin, qui ne doit pas leur être suspect, va leur faire connaître que la remarque de M. de la Bletterie est juste, par le but que Julien se proposait dans cet édit.

Secondmoycn. — Ammien Marcellin, après avoir dit que cet empereur ordonna le rétablissement du paganisme, ajoute [Liv. XXII, page 208) : Afin que les arrêts qu'il fit là-dessus eussent plus de succès, il fit venir devant lui tes évêques et plusieurs chrétiens, parmi lesquels régnaient de grandes divisions : il les exhorta d'assoupir leurs disputes, en leur déclarant qu'il permettait à chacun de faire sans aucune crainte une profession libre de ses sentiments particuliers. Le bulque Julien se proposait enccla était d'empêcher que les chrétiens réunis dans les

mêmes opinions ne s'opposassent à ses desseins, rien n'itant plus capable d'augmenter leurs divisiontiquelapleine liberté qu'il leur donnait.

Le bui de Julien fomentant ainsi, par des apparences de support et de douceur, la division entre ses propres sujets, qui ne lui étaient point rebelles se développera toujours mieux dans les observations suivantes.

Troisième moyen. — Ammien Marcellin, tout païen qu'il était, et d'autant plus favorable à cet empereur qu'il en paraît faire son héros , porte néanmoins ce jugement sur l'édil par lequel il défend aux chrétiens d'enseigner les belles-lettres [Liv. XXII, p. 222) : Entre ses édits il y en avait un bien rigoureux et qui mériterait d'être enseveli dans un éternel silence : c'est qu'il défendait aux maîtres de rhétorique et de grammaire qui étaient chréliens, d'enseigner, àmoins qu'ils n'embrassassent le culte des dieux.

Comment accorder ce que vient de dire Julien avec ce trait de l'édil rapporté par fragments choisis à sa louange : Que les Galiléens se rendent chez leurs chefs qu'ils s'y instruisent nous le leur permettons?

Après avoir fait remarquer la contradiction manifeste de ces deux édits, je passe aux motifs du premier, qui défend aux chréliens d'enseigner les belles-leltres. Que sur des bagatelles, d'il cet empereur dans ledit dont parle Ammien {Lettres choisies, Wl), la langue ne soit pas d'accord avec la pensée, c'est toujours manquer de droiture et de probité jusqu'à certain point ; mais penser d'une façon et parler de l'autre, sur les choses les plus importantes, n'est-ce pas faire un trafic pareil à celui de ces marchands qui, sans honneur et sans con science , vantent une mauvaise marchandise pour tromper des acheteurs ?

Il faut donc que tous les professeurs en général... n'aient point dans le cœur des sentiments opposés à la doctrine publiquement reçue : mais on le doit surtout exiger de ceux qui sont chargés de l'instruction de la jeunesse et de lui expliquer les anciens , c'est-à-dire des rhéteurs, des maîtres de grammaire, et plus encore des sophistes. En effet ces derniers s'attribuent le privilège de former leurs élèves non- seulement pour l'éloquence, mais encore pour les mœurs, et de leur apprendre à se conduire dans le monde. Je n'examine point maintenant s'ils tiennent ce qu'ils promettent, et je ne puis que louer leurs bonnes intentions. Mais je les louerais encore plus, si par une duplicité honteuse ils ne se mettaient en contradiction avec eux-mêmes, et n'enseignaient le contraire di ce qu'ils pensent. Quoi donc? Est-ccqu' Homère, Hésiode, Démoslhène, Hérodote, Thucydide, Isocrate, Lysias ne recowiaisaaienl pas lesdieuxpour auteurs de leur savoir? .... Il me semble donc qu'il est absurde d'expliquer lems livres et de rejeter en même temps les dieux qu'ils ont adorés.

Voilà les motifs de cet éditde Julien, et voici la conduile qu'il avait tenue depuis qu'il fut inilié dans les abominables mystères du paganisme par Maxime et Chrysanlhe, jusqu'à la mort de sa bienfaitrice liusébic, qu'il trompa comme les autres pcudaut neuf à dix ans.

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