‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 4 sur 202 · XI. Mais enfin il faut vous expliquer · texte numérisé non relu

XI. Mais enfin il faut vous expliquer

Pourquoi tant tergiverser? Vous en savez quelque chose; qu'est-ce que ce bonheur? Pire qu'un Protée, vous prenez mille formes différentes ; il faut comme lui vous mettre à la torture la plus violente sans nous effrayer de vos affreuses grimaces , pour vous forcer à lâcher enfin voire oracle. Vous ne le direz d'abord qu'à demi ; il faudra vous contraindre à le dire nettement. Ce bonheur, le voici. L'homme après sa mort, réduit en poussière, engraissera la terre, servira à nourrir les herbes et à passer dans la substance d'un bœuf ou d'un cheval dont elles seront la pâture. Il servira ainsi sous une autre forme à l'ornement de l'univers , à la beauté et au bon état du tout , ce qui est précisément le bonheur d'un lion , par exemple , qui l'aura dévoré , et par là il contribue au bonheur de l'univers, dont le lion fait partie. Quoi de plus heureux pour lui?

Tu vois les végétaux devenir l'aliment

Dos êtres que le ciel doua de sentiment.

Mais ceux-ci par leur mort chamient-ils de nature!

Ils vont aux végétaux servir de nourriture.

11 n'est i ien de durable et tout être à son tonr

Sort du néant, y rentre, et reparaît au jour...

C'est ainsi que

pour le bien général chacun s'intéresse.

[Pope, p.m 104.)

Qu'il soit simplement réduit en une poudre stérile ; en cet élat il fera encore une portion de l'univers , il tiendra une place dans ce grand tout , empêchera qu'il ne s'y trouve du vide et qu'il ne soit défiguré. Quel honneur pour lui , et quel bonheur par conséf

quent ae contribuer à la beauté de ce monde si parfait 1 De toutes ces formes différentes , Dieu seul sait celle qu'il aura. L'homme l'ignore, mais cette ignorance fait une partie de son bonheur.

Connais ton être, ton point, dit Pope [tr.enprose, p. 23) en s'adressant à l'homme: le ciel Va donné un juste, un heureux degré d'aveuglement et de faiblesse. Soumets-toi, siir d'être aussi heureux que tu peux rêtredàns celte sphère ou dans quelque autre sphère que ce so'û, semblable aune bulle formée sur la mer de la nature ; elle s'élève , elle crève, elle retourne à la mer (p. k%). En mourant, dit un autre,«otts contribuons ÀY orArQ de V univers; et Dieu, qui est infini, sait ce que nous devenons. Le bonheur del'hommcc'estqu'il sera réduit en poudre et que tout meurt avec lui ; c'est le bonheur d'une taupe, puisque selon Voltaire, il y a bien de V apparence qu' Ar('lV\mèdii et une taupesonïdela même espèce (26" Lett- phil.]. Voilà donc ce qu'on lui donne à espérer! C'est le désespoir de ce misérable. Voilà encore un endroit honteux du système. Pope en rougirait, mais il se rclicnl ; il le cache de toutes ses forces, et pour empêcher qu'on y fasse attention, il prend un ton d'oracle. O homme, connais ton être, ton point ; soumets-toi. Qui ne baisserait les yeux et ne se soumettrait avec un saint tremblement! Il sent qu'il heurte de front le penchant de la nature. Car ce n'est pas ce bonheur-là que l'homme demande par son penchant naturel. 11 veut un bonheur qu'il connaisse, qu'il senle , et dont il jouisse en demeurant dans sa forme ' d'homme. Pope lui-même rendra témoignage que c'est là véritablement le penchant de la nature. Ecoutez :

Regarde l'Indien dont l'esprit sans culture N'a point l'art d'altérer les dons de la iialure.

Cependant secouru par la simple nature, Pour tromper ses ennuis il cïoil, il se figure Un séjour plus iietireux eoiilbrmc à ses désirs Où sans aucun mélange il attend /es plaisirs.

VARIATIONS DE LA RELIGION NATURELLE. 2Ç

comparaison de ce que vous me faites craindre malgré vous. Mes défiances augmentent boaucoup , ou plutôt vous me désespérez, quand j'entends avec quelle frayeur vous parlez de la mort de l'homme.

Mais content d'exister il attend l'heureux jour Où porté tout à coup dans un aulre séjour Il ira, jouissant d'une plus douce vie, Habiter des liumains la commune patrie... (p.

Que cet Indien se figure un bonheur tout charnel, ou un bonheur spirituel, il n'ia^.porte pour le présent. Il est certain qu'il se représente une vie douce, un bonheur qu'il sentira , qu'il connaîtra , dont il jouira dans sa forme d'homme dans la commune patrie des humains. Et c'est ce que lui ensigne la nature non altérée, la simple nature. La religion naturelle en offrant un autre bonheur, contredit la nature qu'elle prétend suivre , elle n'est plus la religion naturelle. La nature nous fiiit espérer un bonheur tel que nous l'attendons dans la religion chrétienne ; voilà la vraie religion naturelle.

X. Les difflcuUés que vous faites de vous expliquer parfaitement , me donnent beaucoup de défiance pour les promesses que vous me fyies d'un sort heureux tel que celui que nous venons de considérer. Tout misérable Qu'il est, il serait une sorte de bonheur en

Un 'nuaqe élernel lui dérobant le jour

Où la in'orl doit venir l'enlever sans retour, >,

Cet objet menaçant est d'autant moins terrible i

Qu'éloigné de ses yeux il est presque invisible

De concert avec nous habile a se caclier

Il ai)|iroche toujours sans paraître approcher. -

Miraclel qui du ciel signale la puissance 1

Sans cette illusion le seul être (pii pense

Saclianl cpie tous ses pas le mènent à la mort.

Fourrait-il sans iiorreur envisager son sort ?... [p. 106.)

Et vous avez dit : Ne crains point pour ton sort! Accordez cela. Pourquoi n'envisagerait-il pas son sort sans horreur, s'il est sûr d'un bonheur à venir?

S'il sait que tousses pas le mènent à la mort. Vous lui avez appris qu'il est sûr aussi

Que chaque pas qu'il fait, le conduit au bonheur.

Vous sentez , et votre conscience ici vous trahit ; vous sentez combien est misérable le bonheur que vous promettez , et cependant , tel qu'il est, plusieurs n'y trouveraient pas grand sujet de craindre , et ce serait en ettet une espèce de bonheur en comparaison des souffrances élernelles. Combien de jeunes gens qui s'exposent aux plus grands périls dans les armées , déterminés à s'avancer ou à mourir, par cette raison que s'ils meurent du moins ils n'auront plus besoin de rien , disent-ils après les docteurs de la religion naturelle 1 Quel sujet donc de tant craindre ? Et comment une aussi grande âme que celle de Pope se laisse-t-elle abattre à la seule vue de la mort que tant de jeunes gens vont affronter! j .. ., -A

XL Mais combien moins doit-il craindre si le bonheur qu'il nous fait espérer estji-eel et digne de ce nom? Au contraire , la est un gain , ' ""

désole , quand

srner,

a ga nir que que me

mort mon lucrum. On craint , on se on a tout à perdre et rien N'est-ce pas là l'affreux avela mort vous découvre? C'est ce font entendre vos frayeurs; vos craintes vous trahissent ; elles ne sont point étudiées, elles se montrent malgré tous les efforts que vous faites pour les etoulfer : ce sont les cris de la nature. C'est ce que me font entendre les précaulions que le ciel même prend pour nie cacher un objet si etfroyable : il y a donc au delà de la mort quelque chose de bien terrible. Plus vous me parlez , plus vous redoublez mes alarmes. Si vous êtes si sûr , faites du moins bonne contenance. Si je ne dois point craindre. ■ vous vois-je déconcerte .'

pourquoi quoi dire :

prendre ce ton lamentable

Pouret me

Quel être ici pourrait sans cette obscurité Couler ses tristes jours avec Iranquilltie !

Au contraire , qu'il se montre , qu'il se hâte ce jour, s'il y a à gagner pour moi; il ne saurait venir trop tôt , c'est le plus cher obiet de mes vœux. Vit-on jamais quelqu un

ennemi de soi-même fuir son bonheur? Vous qui n'en pouvez pas soutenir la vue , je vois bien que vous craignez horriblement : il faut que vous aperceviez à la suite de la mort des choses bien épouvantables. Vous me dites de ne pas craindre , et je vous vois pâlir. Vos frayeurs m'en disent trop ; elles m'apprennent que vous sentez dans votre conscience que vous n'êtes pas sûr vous-même de voire sort , et qu'il peut arriver qu'il soit si mauvais que d elre simplement réduit en poudre serait pour vous un avantage.

Votre espoir flatteur ne suffit donc pas pour vous consoler , il n'adoucit plus vos chagrins comme Voltaire le prétendait. Il n'est donc pas vrai ce que vous disiez dans ces vers :

Cet olijct consolant nous occupe (oujours

Et répand des douceuis sur nus plus tristes jours.

Notre ânie

Dans un doux avimir se repose, s'élencl,

Eljouit en effet du bonheur qu'elle allcnd. {L. 2S. n. 22.)

Tout cela n'est point vrai. Vous ne vous reposez pas , votre âme ne jouit pas du bonheur qu'elle attend. Cet objet consolant ne vous occupe pas toujours. Si cela était, pourquoi donc de plus encore tant d'appareil, tant de mystères , tant de miracles de la part du ciel pour vous assurer en vous dérobant la vue de votre mort?

Heureux aveuglement, heureuse iiicerlilude, Qui caclie l'avenir à notre inquiélmle ! Mijstère que le ciel renfcrine dans sdu scia Pour conduire tout ôire à rem[)lir son destin Miracle, qui du ciel signale la puissance\...

(l'ope, p. G9 et lOG.)

Et même ni Vespérancc , ni les mtjstères , ni les miracles du ciel joints ensemble ne suffisent pas encore pour vous donner quelque repos. Il faut de plus vous étourdir vousmême sur ce sujet , éviter de penser à un objet si triste , où cependant malgré tous vos cfîorts mille accidents , par ordre du ciel , vous rappellent tous les jours. Il faut :

Craindre les écarts où jette la science.

Vous ne parlez pas de la fausse science qui vous fait forger tous vos sysièmes de religion , et vous jette dans des écarts aussi funestes que déshonorants pour les philosophes. Vous parlez de la science, ou plutôt de la pensée de la mort. Quelles contorsions vous donnez à votre esprit pour éviter la rencontre de cet objet alîreux , que vos efforts mêmes ne font que rendre encore plus présenti Où sont donc ces douceurs, ces consolations, ce repos, ces plaisirs, ce bonheur présent que procurait Vespérancc? Tout est évanoui. Et si votre état est si misérable, quel sera donc celui de ce pauvre homme, qui n'a ici aucun plaisir, qui voit sans cesse la mort devant ses yeux , ou un état présent qu'il croit pire que la mort : en faveur de qui le ciel n'emploie ni mystère, ni miracle pour lui dérober la vue de cet objet effrayant , et qui n'a d'autre espérance que celle que vous lui donnez ; espérance si faible qu'elle ne fait pas même sur vous , heureux du siècle, l'effet que vous dites 1 Vous avez eu re-

cours à l'espérance pour raccommooer votre système , et l'espérance n'a rien raccommodé.

Ceci passe les bornes d'une lettre. Le sujet l'a voulu. Je souhaite autant que vous d'être plus court. Je finis , etc.

A Mens, ce 20 janvier 1752.

LETTRE VIL

Monde le plus parfait. Vie future.

La conversation que j'ai eue, monsieur , avec nos amis de Mons, a compris tout ce qui appartient à cette proposition : Le monde présent est le plus parfait de tous les mondes possibles, avec ses conséquences. J'ai ajouté ce qui suit à ce que je vous en ai écrit.

Il n'y a point dévie après celle-ci , dit-on, ni par conséquent un état heureux tel que nous le croyons nous autres chrétiens. Mais de quel droit vient-on décider qu'il n'y en aura pas ? En quel endroit la raison le ditelle ? Je veux bien croire que Voltaire et ses pareils ont intérêt qu'il n'y ait après notre mort ni récompense de la vertu , ni punition du vice; mais ce misérable qui n'a eu aucune consolation dans la vie , a un grand intérêt qu'il y ait dans une autre vie un état heureux. De ces deux intérêts, ditesmoi lequel mérite plus de considération ? Si celui de ces messieurs mérite qu'on détruise toute religion et toute existence d'une félicité future , de peur qu'elle ne soit pas pour eux : l'intérêt de ce malheureux mérite tout au moins autant qu'on maintienne une religion si bien établie , si raisonnable , si consolante , si conforme au penchant de la nature, et qu'on soit persuadé qu'il y a un avenir heureux qu'il peut attendre après ses misères.

Au reste , j'y consens , que les intérêts ni des uns ni des autres n'entrent pour rien dans la décision de ce procès , quoiqu'il paraisse que les auteurs des nouveaux systèmes ont décidé comme parties intéressées. Je les prie de nous dire dans quel principe de la raison naturelle ils ont trouvé l'absurdité de cette félicité future. Est-ce dans ce principe que le monde présent est le plus parfait de tous les mondes possibles, et que par conséquent nous ne devons pas attendre un état plus parfait et plus heureux que celui de ce monde? Qu'ils fassent donc réflexion que quand nous parlons d'un état de bonheur après cette vie-ci, nous ne parlons pas d'un monde qui soit autre que le monde présent. C'est à présent que sont heureux ceux qui le sont après leur mort. Ils font partie du monde qui existe actuellement. Oui , mais on ne le voit pas ce bonheur; il s'agit de le croire , et croire ce qu'on ne voit pas , c'est s'exposer à se tromper ; au lieu que nous voyons le bonheur que nous donnons à l'homme après sa mort ; nous voyons qu'il est réduit en poudre, qu'il sert de nourriture aux herbes, aux poissons, aux animaux tcrrcstires, etc., et que dans ces formes différentes il fait encore partie de ce grand tout ioûaimcnt parfait. Vous ne voulez croire que

sa

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ce que vous voyez , mais voyez-vous lout? Comment , sur ce qui se passe à l'endroit où vous êtes , pouvez-vous décider de ce qui se fait ailleurs , ou de ce qui ne s'y fait pas ? Vous voyez ce qui est à présent , vous voyez, je le veux, au moyen de l'histoire, ce qui est depuis quelques milliers d'années : voyezvous ce qui a été auparavant , pour décider par exemple contre l'existence de l'état d'innocence? 'V^oyez-vous ce qui sera dans la suite ou dans les lieux où vous ne pouvez pas atteindre, pour décider contre l'existence d'une autre vie plus heureuse que celle-ci? Vous conjecturez , et c'est tout ce que vous pouvez faire ; mais cela ne suffit pas pour le système. Il faut décider, et on décide. Il n'y a jamais eu, et il n'y aura jamais rien qui soit différent de ce que nous voyons. Voila la décision : c'est-à-dire , en bon français , que vous désirez que cela soit ainsi , et que vous y avez intérêt. Voilà tout votre principe ; car pour ce qui est de celui qui consiste à dire que ce monde est le plus parfait de tous les mondes possibles , il ne peut servir de rien ; puisque ces temps si reculés et que vous ne voulez pas connaître , et tout ce qui sera dans la suite , fait partie de ce monde si parfait. Tout ce qui s'ensuivrait de ce principe, c'est que celte variété qui se trouve dans les différents siècles est un ingrédient nécessaire au monde le plus parfait. Et qui vous a dit lout ce qui doit entrer dans celte composition , soit à titre do perfection , soit à titre d'ingrédient ? Avez-vous présidé , vous, Voltaire , vous, Pope , au conseil de celui qui a fait le monde? Ou bien votre esprit comprend-il, épuise-t-il toutes les pe.fections et toutes les combinaisons possibles des lois générales, pour décider que telles et telles doivent être exclues comme incotnpalibles avec la combinaison la plus parfaite ?

Vous n'avez pas besoin de comprendre tout cela , il suffit que vous yoyiez que ces combinaisons ne sont pas dans le monde présent , pour être assuré qu'elles sont incompatibles avec le monde le plus parfait; si elles y pouvaient entrer, elles y seraient , et vous les verriez. Vous ne les verriez pas. Encore une fois, voyez -vous tout ce qui est dans le monde présent ? ce monde si accompli ne comprend pas seulement la terre que nous habitons , mais encore tout le reste de l'univers dans lequel nos yeux et noire esprit ne peuvent voir que très-peu, et sur q uoi par conséquent ils ne sont point en état de prononcer. Ce monde ne comprend pas seulement l'instant présent, mais encore toute la durée future et le temps qui s'est écoulé, comme il comprend tous les deux : c'est ce tout qui fait cet assemblage si parfait. Quand on veut juger du monde , il le faut prendre dans son tout , et ne pas ju-

ter du lout par l'une de ses parties. Qui a dit Voltaire tout ce qui arrivera dans la suiîe, pour pouvoir en porter son jugement? Qui lui a dit tous les changements qui se doivent faire pour que tout soit le composé le plus parfait ? Qui lui a dit s'il ne faudra pas que

ce monae passe par différentes révolutions? Qui lui a dit si ce temps où il vit, ou celui dont il peut avoir quelque connaissance par l'histoire, et qui est un petit objet par rappart à la durée de tous les siècles , et qui lui sert néanmoins d'échantillon pour juger de tout le reste ; qui lui a dit si ce tomps n'est pas la partie la plus faible et la plus disgra-^ ciée de ce tout si merveilleux ? Qui lui a dit si ce n'est pas un ingrédient nécessaire à la perfection de ce tout admirable , une suite inévitable de la combinaison dee lois générales ? Il ne trouvera jamais dans aucnn principe de la raison naturelle la réponse à une seule de ces questions ; et cependant on décide. Pour conclure , il est démontré qu'on ne conteste la i-éalité d'une vie future que parce qu'on désire qu'il n'y en ait pas, puisqu'on ne peut pas prouver qu'il n'y en a point.

Je suis, monsieur, votre, etc.

A Mous, ce 24 Janvier 1752.

LETTRE VIII

Monde le plus parfait. Immortalité de l'âme.

Je suis arrivé à Charleroi : ce qui n'empêchera pas de vous écrire, monsieur, la suite de notre entretien.

La réalité d'une vie future heureuse ou malheureuse , dépend de l'immortalité de l'âme. Voltaire dit qu'elle n'est pas immortelle; il le dit et ne le prouve pas. Ceux qui l'écoutent, le répètent d'après lui avec une aveugle crédulité, en même temps qu'ils se moquent de la vraie foi, comme d'une crédulité puérile. Voltaire est porté à croire que l'âme est matérielle; mais il ne le prouve pas, car il en doute. On appelle cela suivre la raison, la religion naturelle. Voltaire dit comme quelques autres que l'âme est semblable à ces bulles d'eau, qui en crevant se réunissent à la mer comme à leur tout; il le (lit et il ne le prouve pas. Mais supposons-le pour un moment : cela prouvera-t-il que l'âme et mortelle; et qu'il n'y a point de vie future et élernelle? voyons. C'est un principe commun entre eux et nous, que rien ne périt. En second lieu les essences ou natures ne changent point. Notre âme , cette partie de nous-mêmes , qui pense , qui raisonne, qui sent, en se réunissant à son tout par la mort, ne périt donc pas, puisque rien ne périt ; elle ne cesse pas même de penser et de sentir : c'est sa nature, et les natures ne changent pas. Comme donc la partie grossière en se réunissant à son tout, à la partie grossière du monde , ne cesse pas d'être un corps grossier; de même l'âme ne cessera pas d'être un corps subtil et pensant. Ainsi l'âme vit encore après notre mort : elle pense, elle sent, dans le tout où elle est réunie. Donc elle est immortelle. Elle sent du bien ou du mal, donc heureuse ou malheureuse, et cela éternellement; parce que rien ne périt, et que les natures ne changent point. Voilà où la raison aurait conduit Voltaire, même en supposant son principe, que l'âme est matérielle. Mais ces nouveaux phi-

losophes suivent moins la raison que leurs désirs. Quand ils disent de même que Dieu est la matière ou l'âme du monde; où en est la preuve? C'est qu'il est plus aisé de dire que de prouver. Il est plus aisé de crier sans cesse qu'on ne veut suivre que la raison, que de la suivre en effet. Ces messieurs se persuadent que sitôt qu'ils refusent de croire nos mystères, c'en est fait, les voilà plantés au milieu de la sphère de la raison , et que tout ce qu'ils disent ne peut plus manquer d'être la raison toute pure. On voit maintenant ce qui en est, et s'il n'est pas vrai qu'il n'y a pcul-êlre pas d'hommes qui se repaissent plus de chimères, et qui se bercent d'avantage dans les fantômes de leur imagina-

lion : il y a longtemps qu'on l'a remarqué. Les nouveaux esprits forts ne sont pas plus heureux en ce point que ne l'étaient leurs pères. Au milieu de tous les agréments que vous rencontrez dans les écrits de Voltaire et de Pope, vous ne trouverez pas autant de raisons que vous l'aviez cru d'abord. Les Anglais se donnent poliment et sans façon pour les seuls hommes qui pensent. Je ne sai si en cela ils pensent beaucoup; mais il est vrai que certaines gens parmi nous s'imaginent être des hommes qui pensent, sitôt qu'ils ont soupiré après la liberté de penser qui règne en Angleterre; et dès qu'ils ont prononcé le mot d'Anglais, ils croient avoir tout l'esprit qu'ils supposent dans les Anglais.

Revenons à notre sujet. Pensez-vous vous tirer mieux d'affaire en disant qu'il n'y a point de distinction à faire entre matière déliée et matière grossière, que tout est uniforme? Le tout est Dieu. Et nos âmes ne sont autre chose qu'un corps tel que le nôtre, organisé et monté d'une manière propre à penser : comme une horloge est un corps aussi grossier que les autres; mais taillé et monté d'une manière propre à marquer et à sonner les heures. Voilà en effet ce que disent vos philosophes : ils le disent et ils ne le conçoivent pas. S'ils ne conçoivent pas une substance purement spirituelle qui est le seul êlre pensant , ils conçoivent encore moins une machine montée po\ir penser. Ils le disent : c'est un oracle. Ils ne comprennent pas comment la matière peut penser, dans une religion où l'on comprend tous les comment : ce serait des mystères , si on ne les comprenait pas ; et mystère n'est autre chose que folie , extravagance. Il leur plaît donc de dire que c'est une machine; et ils rencontrent des gens qui trouvent autant de plaisir à le croire, qu'eux à le débiter. Des preuves, ils n'en apportent aucune. La comparaison d'une horloge montée pour indiquer le5 heures tient lieu de tout. Les gens qui a« raisonnent point , trouvent cela extrêmement lumineux et convaincant. Mais depuis quand les comparaisons sont-elles devenues des preuves? Les comparaisons servent à rendre sensible une vérité abstraite : elles supposent la vérité et ne la prouvent pas. Ces messieurs supposent donc ici comirae une vérité certaine, que l'âme est

une matière pensante, et ils n'en donnent point de preuve. Voici cependant un raisonnement dont ils font usage.

Le corps de l'homme est une machine admirable, tout le monde en tombe d'accord. Nos pensées dépendent de cette machine.

Tant qu'elle est montée, on voit que l'homme pense. Plus ses organes sont subtils et bien disposés, mieux il pense; quand ils sont dérangés on encore informes, ses pensées sont dérangées ou imparfaites , comme on le voit dans les enfants et dans les insensés : quand quelque roue vient à se briser , que la machine ne va plus , c'est la mort, et il n'y a plus de pensée. Nous le voyons tous les jours. Cette expérience est une preuve qu'il n'y a rien autre chose que la machine. Je réponds : Si le corps pense, les choses doivent se passer comme on vient de dire : et si le corps est l'organe et l'instrument d'un esprit, les choses doivent encore se passer de la même manière. Ainsi tout ce détail d'expérience ne prouve pas qn'i! n'y a point dans l'homme un esprit invisible, qui pense et qui exprime sa pensée par l'organe du corps. Ce philosophe de village, qui vous a fait rire plus d'une fois, étant venu à la ville il y a quelque temps , on se fit un plaisir de lui montrer ce qu'il y a de curieux. Entre autres choses, il admira beaucoup les orgues de notre collégiale, et ce qu'il y trouvait de plus beau, c'est que cet instrument, selon lui, jouait tout seul les airs les plus ravissants, parce qu'il ne voyait personne qui les touchât. Il philosopha à son ordinaire, et il conclut que c'était une machine montée pour produire ces effets toute seule et sans le secours d'une main étrangère. Il entra tout de suite dans une autre église dont on ajustait les orgues, et il fut étonné d'entendre tant de sons aigres, traînants, sans inflexions, fort désagréables, entrecoupés de quelques commencements d'airs. On voulut savoir ce qu'il pensait. Il répondit : Je vois bien qu'il y a quelque chose qui manque dans cet instrument, quelque partie dérangée ou gâtée ; et cela me persuade de plus en plus que c'est un instrument qui joue tout seul. Car quand il est bien monté, il va d'une manière admirable; sitôt qu'une ipièce est dérangée, il va tout de travers. En un mot, c'est une machine montée pour jouer ces airs, comme l'horloge de mon village est montée pour marquer et sonner les heures ; et quand on me vient dire qu'il y a quelqu'un là derrière qui produit un si bel effet, on veut se moquer de moi. Pour le désabuser, on le fit monter aux orgues; il vit le le mystère : et on lui dit que toutes les choses de ce monde ne se ressemblent pas , ou ne se ressemblent pas en tout point; qu'il y a des machines montées pour aller seules, comme les horloges; qu'il y en a d'autres qui ne vont qu'au moyen de quelqu'un qui leur tient lieu d'âme en quelque sorte, telles sont les orgues ; et que quelque habile que soit cette personne, elle fera des fautes, elle ne jouera pas juste, s'il y a quelque chose dans rinslrument qui soit dérangé. Quelque

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belle que soit une âme jointe au corps de rhomme, elle ne paraîtra pas ce qu elle est si le corps qui lui sert d'organe pour exprimer ses pensées, ou même les former dans l'imasinalion et la mémoire se trouve mat disposé. Et voilà la preuve de nos messieurs tombée par terre. Je pourrais ajouter ici los preuves de la spiritualité ot de I immortalité de l'âme; mais je me borne pour le présent à renverser ce qu'ils ont bâti; je vous les donnerai quand le temps sera venu de batir moi-même. En attendant, remarquez, s il vous plaît, que l'immortalité et la spiritualité de l'âme est un dogme dont nous sommes en possession avant la naissance des matérialistes ; et les attaques .qu'ils ont données étant vaines et sans effet, ce point nous demeure comme une vérité certaine et inébranlable. , .. , Je suis, monsieur, avec les sentiments immortels d'une amitié qui n'est pas le mouvement d'une horloge, votre, etc.

A Charleroi, ce 20 janvier 1732.

LETTRE IX

Monde le plus varfait. Etat d'innocence.

I.Achevons enfin, monsieur, nos remarques sur le monde le plus parfait. Ce que Voltaire fait pour l'avenir, il le fait pour le passé. Par les mêmes raisons qu'il nous dispute une félicité éternelle après cette vie-ci , il nous conteste aussi la réalité d'un état d'innocence au commencement du monde. Ces deux choses marchent ensemble, et il part du même principe pour attaquer l'un et l'autre. Mais il ne peut être instruit de ce qui a été ou non dans des temps si reculés, que par l'histoire Et si l'histoire nous montre des choses qui n'ont pas été depuis; ce qu'il doit faire au lieu de rejeter ces faits comme supposés sous prétexte qu'il ne les voit pas de son lemps,!c'est d'ajouter ces traits antiques à l'idée qu'il se forme du monde le plus parfait, et de comprendre que pour la perfection du inonde, il a fallu qu'il fût d'abord en celte manière, et que ce premier état devait faire place à un autre ; qu'en un mot, c'est tout ce qui forme le composé, la combinaison, l'assemblage le plus parfait. Car tout ce qui a été entre dans ce tout, aussi bien que ce qui est à présent et ce qui doit être dans la suite.

II. S'il ne veut pas recevoir ce qu'en dit l'histoire, je lui demanderai pourquoi il veut bien croire ce que la même histoire nous raconte des temps postérieurs, quoique beaucoup plus anciens que lui , et qu'il n'a pas pu voir par lui-même. Si elle est digne de foi sur un point, pourquoi ne le sera-t-elle pas sur l'autre ; à moins qu'il n'y ait des preuves particulières et précises de fausseté? Il la croit sur le second article, parce qu'elle n'avance rien qui ne soit croyable, puisqu'il est semblable à ce que nous voyons tous les jours ; il ne la croit pas sur le premier point, parce qu'on ne voit plus rien de pareil. Est-ce donc à dire que rien n'est vrai qu'autant que

l'œil de Voltaire le peut voir? Voit-il tout le vrai? Ce n'est pas cela. C'est que ce qu'il voit étant l'ouvrage de Dieu, il a été dès le commencement tel qu'il est et qu'il le voit, parce que les essences et les règles déterminées au commencement de la création ne peuvent pas changer; par conséquent les choses n'ont jamais été autrement que nous les voyons aujourd'hui ; et ce qu'on nous raconte d'un état d'innocence est fabuleux : s'il avait existé, ;1 existerait encore ; ainsi l'homme a toujours été tel qu'il est, et il est aujourd'hui tel qu'il est sorti des mains de Dieu au temps de la création, tel que Dieu l'a fait. Ce qu'on appelle, en lui vice, corruption, concupiscence n'est point vice; mais l'ouvrage de Dieu.

III. Il est aisé de répondre que si les natures sont incorruptibles en elles-mêmes, comme il est certain, et que les essences ne changent point; les accidents peuvent changer; et qui a révélé à Voltaire que dans la corruption où l'homme est tombé, il y aautrelchose quejes accidents de changés ? 11 Taurait vu s'il avait voulu : la chose n'est pas difficile. L'homme était juste, il est injuste : ce sont des accidents. Son cœur essentiellement amour s'attachait au bien; aujourd'hui ce cœur toujours essentiellement amour se porte au mal : ce sont des accidents. Il n'avait point de concupiscence ou de penchant indélibéré vers la créature, aujourd'hui il trouve en lui ce malheureux penc/<an^: ce sont des accidents. Vous avez plus de peine à comprendre que la concupiscence soit un accident survenu après coup. Attendez un moment, vos propres auteurs vous l'apprendront.

IV. Mais ce que nous apportons tous uniformément en naissant sans exception d'un seul, peut-il être un pur accident? Pourquoi non? Combien n'avons-nous point de plantes qui transportées des pays chauds dans les pays froids dégénèrent et s'affaiblissent beaucoup? Que penserait-on d'une personne qui dirait : Nous voyons que ces arbrisseaux ne portent qu'un fruit méprisable, c'est leur nature, puisqu'ils naissent tous aussi imparfaits les uns que les autres : donc tout ce qu'on nous dit d'un pays où ils portent un fruit exquis est fabuleux ; puisque les natures ou essences ne changent point, et qu'ils doivent être les inêmcsici quedanslaChineetailleurs. Ce que nous voyons nous instruit de ce que nous ne voyons pas : nous n'avons pas besoin du témoignage des relations ou des histoires : elles sont fausses quand elles ne cadrent pas avec ce que nous voyons. Nos yeux décident. Qui voit la nature en un temps, la voit en tout temps, passé, présent, futur, parce que la nature ne peut changer. Qui voit la nature en un lieu, la voit en tout lieu , parce qu'elle est immuable. Ainsi ces plantes qu'on dit viciées, étant telles par leur naissance ou nature, il s'ensuit qu'il n'y en a pas et qu'il ne peut y en avoir qui soient mieux conditionnées. Un tel raisonneur se tromperait grossièrement. C'est qu'un vice accidentel peut se perpétuer et se transmettre par la naissance. Ces messieurs n'ont pas

DÉMONSTRATION ÉVANGÉLIQUI^. DUHAMEL.

fait assez d'attention a ce qu'ils ont tous les jours sous les yeux. Ces aii)res qui sontwmortels dans les pays chauds ; je veux dire qu'ils passent d'une année à l'autre sans périr, sont mortels dans les pays froids, et sans le secours des serres, ils ne verraient pas deux années de suite : image sensible que la nature offrait à des esprits qui réfléchissent, pour leur faire comprendre qu'un corps fait .pour ne pas mourir, peut devenir dans une autre situation ou un autre état sujet à la mort. Des esprits philosophes auraient trouvé cent exemples semblables. Tous les jours, certaines infirmités passent des parents qui en sont affectés, à l'enfant qu'ils mettent au monde. S'ensuit-il que ce soit une constitution naturelle à 1 homme, essentielle, invariable?

V. Au lieu de ces comparaisons Pope m'en donne une autre prise du sujet même, cl qui est plus qu'une comparaison. Lhomme dans le premier âge du monde était, dit-il, exempt des maladies qui nous dévorent aujourd'hui. Ces maladies selon lui, tirent leur origine de l'usage de la chair des animaux dont le sang mêic avec celui de l'homme dans ses veines a corrompu toute sa conslitulion. L'application se fait d'elle-même. Les hommes naissent tous aujourd'hui a nsi altérés ; ils sont tels par leur naissance, par leur nature. Donc, pour raisonner comme Voltaire, les hommes ont toujours é!é constitués comme ils le sont aujourd'hui, et il est faux qu'ils l'aient été autrement dans les premiers temps, faux que ce soit d'avoir mangé delà chair des animaux qui en soit cause, en quoi il contredirait Pope son grand maître. Contredire un Anglais, et un tel Anglais, IHorace de l'Angleterre, c'est contredire la seule nation qui pense;. Voici une autre contradiction. Les hommes étaient autrement dans les premiers temps; il n'est donc pas vrai que leur naissance uniforme soit une preuve que l'état où ils naissent soit réiat essentiel et immuable des hommes ; et l'on ne peut pas toujours juger par ce que l'on voit aujourd'hui, de ce qui a été auparavant. Voilà un changement total ians la constitution de l'homme ; il a été altéré dans son corps et dans son âme : vous le verrez bientôt dans les vers mêmes de Pope que je transcrirai ; il était autrefois tout autre, c'est-à-dire dans l'état d'innocence de Pope. Rien donc n'empêche de croire qu'il a été autrement dans 1 état d'innocence que nous croyons dans la religion chrétienne, et qu'il a ensuite été corrompu, vicié, blessé, altéré mortellement comme par un poison lent.

VL J'ajoute un autre raisonnement fort court avant que de rapporter les vers de Pope. Les essericcs, à\i,-on, et les règles déterminées au commencement de la création, n'ont pas pu changer. Si donc il y avait eu alors un état d'innocence tel que nous le croyons, il existerait encore, llépondons à ceci. La matière de nos âmes qui pensait par une règle déterminée ou commencement de la création, cesse de penser à notre mort. Voilà un changement plus grand et moins accidentel que celui de

la concupiscence survenue à l'homme, qui n'en avait point avant le péché. Les essences changent ou ne changent pas au gré de ces messieurs, cl selon les besoins de leurs systèmes. Que si les âmes ne cessent point de penser après la mort, donc elles sont heureuses ou malheureuses éternellement, s'il y a une autre vie après celle-ci. Tirez-vous de cette alternative.

VIL Revenons à l'état d'innocence de Pope.

L'aino/ir-propre ré.:^nait, mais soumis et tranquille Du biiilieur naturel il clailh- uiobile... Avec lesauiiÈisux riioiniiio dinlelligcnce A l'oml'.ro des for6;s vivait en ijssuraiice. Ou uc il' voyait point ensanglante r sa main Pour défnidVe son corps du l'roid ou de la faim. La terre sans travaux, sans soins, et sans culture Leur donnait môme lit et même nourriture... {p. 110.)

Voilà l'état d'innocence : ce n'est pas celui que nous croyons dans la religion de Jésus-Christ; mais il n'importe pour le présent. Voici le changement.

0 combien différent cl de goûts et de mœurs,

L'homme dégénéra de ses premiers auteurs!

Aux cris de la nature il devint insensible; Le sing n'effraya pliisson courage inflexible ; (^riiel aux n\miràn\, injuste pour les siens, Avec son innocence il mrUil Ions nés biens. De ce luxi! ellVéné l'affreuse tyrannie Par un juste retour fut aussitôt punie. La fièvre, la doi.Lu-, une foule dentaux, Sortirent à l'envi du sang des afiimaux. Do ce sang étranger la fougue impélueuse Mil dans les passions une ardeur furieuse.

Voilà la concupiscence survenue de leur aveu, comme j'avais promis de le montrer; dans les passions une ardeur furieuse.

Et malgré ses remords dans le crimeaffermi L'homme trouva dans l'homme un farouche ennemi... La nature indignée se fit entendre.

Voilà la chute de l'homme dans le péché. La religion chrétienne a tort de nous enseigner cette vérité; l'esprit humain a raison de l'enseigner. On ne veut plus croire que les misères viennent de la désobéissance criminelle de nos premiers pères; on nous apprend qu'elles viennent de ce que l'homme a répandu le sang des animaux et mangé leur chair ; nouvelle espèce de crime : cela est bien plus raisonnable. Ce n'est pas un fait que Pope ait trouvé dans aucun monument de ce temps-là, il n'y en a aucun qui en fasse mention; Pope a quelque chose de meilleur: c'est une pure conjecture qu'il a formée en raisonnant à sa manière ; cela ne vaut-il pas mieux que des preuves historiques ou que le témoignage de noire religion? C'est une fable anglaise ; quoi de plus respectable ? Parlez à ces messieurs de faits rapportés par les histoires les plus authentiques ; ils les révoquent en doute, s'ils ne leur conviennent pas ; ils préfèrent les fables grecques dont on s'est toujours moqué, ils y en ajoutent de nouv< lies. Vous me demandez ce que c'est (\{i(i penser, ce que c'est que d'être judicieux. Le voilà.

VIll. Remarquez ces paroles importantes : La nature indignée se fit entendre. Ce n'est plus Dieu, c'est la nature qui punit le crime,. Mais surtout admirez l'accord de tout ce q\«o dit Pope. L'homme dans l'état d'innocence, tel

que le dépeint le poëto anglais, était le même qu auiouril'hui ; la preuve, c'est qu aiijourqu 'il est sorti des mams de

VARIATIONS DE LA RELIGION NATURELLE. t»

temps ; ce sont deux aveux. Il ne peut se sau

auj ijui il est

Pieu ; et cepomlant l'homme aujourd'hui a dégénéré de son premier élat. 1° Il est aujourd'hui ici que le ciel l'a forme, et tel qu il doit êlre.

Pourauoi de ses penclimits et V esclave et [emaîlre

Avec'umtdc Mbkssc il j^ inl lauioe grandeur l

Pourquoi loujows en guerre avec son propre cœur,

Tanlôl il se rabaisse au-dessous de lui-uieuie

El s'élève taiHôL jusqu'à l'Ku-e suineine l

Daus l'houinie Ui qu'il est, ce ciui parait un mal,

Est la source d'un bien dans l'onhc général.

Ne soutenez doue i)Uis (lue riiomnic esijmpar[aU.

Le ciel l'a loruié tel qu'il doH éire en elli-t...

Un élut plus purfuil ne lui conviendrail pas... (p. M.)

2° Il a dégénéré : vous l'avez vu dans les vers qui dépeignent sa chute : l'homme dégénéra de ses premiers auteurs. Cruel aux animaux, injuste pour les siens, avec son innocence il perdit tous ses biens; il Mpuni par la fièvre, la douleur, une foule de maux ; enhn il sentit dans fias passions une ardeur furieuse. C'est voire affaire, monsieur, d'accorder tout cela, il ne faut pas croire un élat d'innocence avec les chrétiens. Non. L'homme est loi qu'il a été fait : le ciel Fa formé tel qu'il doit être en effet. Un état plus parfait ne lui conviendrait pas. Et cependant lui-mcme nous montre un élal d'innocence, tt/i état plus parfait. La chute de l'homme est une Qction : non, il n'est point imparfait; cependant il a dégénéré de ses premiers auteurs, il est tombé dans le crime. Sans doute il n'est pas si parfait que ses premiers auteurs : un état plus parfait convenait à l'Iiomm.e en ce tempslà. Le monde élait alors plus parfait qu'il n'est aujourd'hui. Pope gémilde ce désordre survenu.

0 combien différent ctdegoiitelde mœurs, L'homme dégénéra de ses premiers auteurs 1

Il y a des gémissements dans la religion naturelle. On a beau faire. Toute sorte de religion nous fait remarquer des désordres dans le monde, et qui plus est, des désordres qu'on doit désapprouver , condamner, dont on doit gémir, et dont la nature elle-même est indignée.

La nature indignée alors se fil entendre.

Des désordres condamnés par la nature même sont infailliblement des désordres selon la religion naturelle : ce qui conlredil et condamne cet autre principe, que tout est bien, que Pope trace en ces vers :

Ce qui dans l'univers te révolte et te blesse Forme un parfait accord qui passe la sagesse. Tout désordre ajipareni est un ordre réel. Tout mai parliculier un bien universel : El bravant de tesst'/is Corgieilkuse imposture. Conclus que lout esl bien dans loule la nulure.

Ne se souvenant plus d'un si bel oracle , il gémit ici de ce que les choses ne sont plus comme autrefois. Malgré tous ses efforts, il nous montre un monde plus parfait que l'autre. Il y a eu un lemps où il élait plus parfait: c'est le lemps des premiers hommes. Il y a un lemps où il est moins parfait : c'est notre

ver qu'en disant que le plus et le moins parfait, joints ensemble, doivent faire le monde le plus parfait, le plus accompli de tous les assemblages possibles, de sorte qu'on ne peut pas juger de l'un par l'autre , du temps des premiers hommes par notre temps , ni do l'élalde l'hommeinnocent par l'étal ou lliomme est aujourd'hui, comme font tous les jours ces Messieurs. Mais dès ce moment ils voient tomber de leurs mains ce Irait qu'ils croyaient si puissant pour ruiner l'heureux état d'innocence et qui consiste à dire que cet état est absurde, imj)Ossible , imaginaire , parce que le monde étant de tous les mondes possibles le plus parfait, il n'y a jamais eu rien de plus parlait qu'aujourd'hui, que tout est comme il a toujours été. 'N'^ous voyez qu'ils jugent de toutes les parties du monde par la partie présente et qu'ils supposent que le monde le plus parfait , c'est le monde d'aujourd'hui.

IX. C'est-à-dire que ces nouveaux philosophes ne s'entendent pas bien eux-mêmes et que c> principe, le plus parfait de tous les mondes possibles , n'est pas bien développé dans leur esprit. Ils lui donnent deux sens sans s'en apercevoir. Quand ils pensent à nos misères, au peu de durée de la vie et de ses plaisirs; ils exaltent les temps anciens, ils voient un temps digne d'èlre regretté, où les hommes avaient le bonheur de vivre des siècles entiers , un lemps par conséquent où le monde était plus parfait. Aujourd'hui , à peine est-on né, qu'il faut mourir et se voir cruellement arraché du sein des plaisirs qui ne foulque conuncnccr sans pouvoir les goûter à loisir. Malheureuse mort dont la seule pensée vient tout gâter 1 Alors si l'on ne veut pas se contredire , ce principe , le monde le plus parfait comprend le temps des premiers hommes et ces temps-ci; le monde alors se prend dans sa totalité , qui renferme comme des ingrédients certains temps où il est moins parfait. Premier sens. Voici le second.

X. Quand il s'agit de contester la perfection de l'état d'innocence, le monde le plus parfait est celui d'aujourd'hui. Jamais il n'a été plus parfait ni n a pu l'être, parce que le monde tel que nous le voyons est de tous les mondes possibles le plus parfait. Il est essentiellement et par sa nature tel que vous le voyez, parce que les essences et les règles déieiminéesau commencement delà création n'ont pus pu changer. Le monde a donc toujours été lel qu'il est cl le même par conséquent dans l'état de l'innocence; l'honmie était alors comme aujourd'hui sujet à la concupiscence. Celte concupiscence par conséquent lui est naturelle , c'est une perfection , c'est l'ouvrage de Dieu; elle n'est pas un vice, et il faut bien se donner de garde de la combattre.

XI. Qu'en pensez-vous , monsieur , cela s'appelle-l-il s'entendre soi-même? J'ajoute qu'en prenant leur principe dans le second sens pour détruire l'étal d'innocence , ils de vraienl conclure aussi que du temps des prt miers hommes de Pope le monde élait le m^ r me qu'aujourd'hui, cesser de regretter je

rouse

temps, mettre fin à des gémissements déshonorants pour une religion naturelle et pour un homme qui est dans l'état le plus parfait. II fallait conclure aussi que le monde est encore aujourd'hui tel qu'il était dans ces premiers temps ; mais nos yeux démentiraient cette conclusion et par conséquent !e principe d'où elle part : Le monde cV aujourd'hui est de tous les mondes possibles le plus parfait. Pope la démentirait aussi : ii nous a montré combien l'homme a dégénéré de ses premiers auteurs.

XII. Que si l'on réplique que la perfection du temps des premiers hommes était contrebalancée par quelijue ingrédient qui ne se trouve pas aujourd'hui : 1° Cela s'avance sans preuve, et il s'agit de le croire dans une religion où l'on veut tout voir et ne rien croire ; et qui pis est, il le faut croire non sur la parole d'un Dieu qui sait tout, mais surla parole d'un homme qui parie de ce qu'il ignore. En second lieu, on pourrait leur répondre avec autant de fondement, s'il était nécessaire, qu'il y avait peut-être aussi dans l'étal d'innocence quelque ingrédient,le\ qu'il pût être, propre à contre-balancer la trop grande perfection de cet état. (Car ce qui est Ircs-curieux , nos gens qui veulent de tous les mondes possibles le plus parfait, craignent extrêmement l'excès de perfection.) Ainsi avec leur principe, de quolcjue manière qu'ils le prennent, ils ne peuvent parvenir à détruire l'état d'innocence que nouscroyons dans la religion de Jésus-Christ.

XIII. Répétons : 11 pourrait donc y avoir de quoi contre-balancer lajtrop grande perfection de l'état des premiers hommes de Pope, de peur que le monde ne fût alors trop parfait, plus parfait que celui d'aujourd'hui. Et si Dieu et le monde sont une même chose, il faut dire de peur que Dieu ne fût trop parfait, qu'il ne fût infiniment parfait. Vous trouverez cela fort raisonnable.

XIV. Au surplus c'est encore une chose merveilleuse de prétendre que ce qui est sans aucun défaut, sans aucun ingrédient, ne soit pas plus parfait que ce qui renferme des ingrédients défectueux. Où a-t-on pris ce principe qu'il est impossiblequil y ait unechose, un monde entièrement parfait et sans défaut? Où en est la preuve? Nous le voyons, disent-ils. Dieu ne peut agir que de la manière la plus sage et par conséquent la plus parfaite. Or Dieu a fait ce monde que nous voyons. Donc ce monde est le plus parfait de tous les mondes possibles. Or il n'est pas sans défaut, sans ingrédients ; donc un monde sans défaut est une chose impossible. J'ai déjà montré plus d'une fois le faux de ce raisonnement. Ce monde est le plus parfait de tous les mondes possibles , oui , ce monde pris dans toute son étendue, dans le passé, le présent, l'avenir, comprenant l'état d'innocence où il n'y avait aucun défaut et l'étal de la béatitude éternelle après celte vie-ci , où le monde sera sans défaut : je vous le passe, et c'est le seul sens raisonnable que cette proiposition puisse avoir. Si vous entendez le 'monde dans le temps prosent seulement, ou

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