LETTRE H
La nature de Dieu.
Je tiens ma parole, monsieur, et, pour ne point perdre de temps, je viens au fait. Selon la rcligionnaturelle il y a un Dieu, c'est-à-dire un Esprit qui acréé toutes choses, qui a même été obligé par sa sagesse infinie de faire le plus parfait de tous les momies possibles, en suivant los combinaisons des lois générales du mouvement. Dieu ne veut qu'une seule chose, savoir, l'exécution de ces lois générales. De là résulte tout le détail. Il ne veut aucun événcineut particulier : une seule volonté générale produit tout. Rien n'arrive de telle et telle manière en particulier, qu'en conséquence de ces lois générales que Dieu aime uniquement, parce qu'il n 'est rien de plus sage, et que Dieu, infiniment parfait, aime nécessairement tout ce qu'il y a de plus sage. Aisisi point de Providence ; il est indigne de Dieu d'entrer dans aucun détail : il se tient tranquille au plus haut des cieux, jouissant de son éterncUe félicité. Tout est bien comme il est, puisque tout est une suite de ces lois à quoi il n'y a rien à réformer. Point de vertu, point de vice; il n'y a de mal qu'en apparence : vice et vertu ne sont que des mots; ou s'il y a des vices, ce sont des ingrédients inévitables dans l'exécuiion des lois générales, et par conséquent des choses innocentes : Dieu ne punit donc rien, il ne récompense rien. Heureux homme, vous n'avez plus rien à craindre I Nous vous avons délivréde ces frayeurs qu'on vous avait inspirées avec le lait dans une éducation superstitieuse. Remerciez-nous ; félicitez-vous vous-même, et jouissez du monde en paix. Arrêtez. Où allez-vous? Si par malheur il se trouvait un enfer, comme un ingrédient inévitable à la combinaison la plus parfaite des lois générales? la religion naturelle n'en sait rien. Elle dit bien que tout ce qui se fait n'est qu'une suite de cette combinaison; mais elle ne le conçoit pas. Elle ne peut pas dans le détail nous montrer la combinaison particulière qui produit tel et tel effet. Elle ne connaît pas tout ce qui peut résulter de ces combinaisons ; elle ne sait donc pas si l'enfer n'est pas un de ces effets. Car vous ne dites que tout est bien, que parce que vous voyez qu'il existe, et que tout ce qui existe est bien, parce quil est l'ouvrage de Dieu et une suite des lois .générales. Mais voyez-vous tout ce qui existe? Non, il peut exister un lieu de supplice sans que vous le voyiez : en ce cas il serait im bien, il serait une perfection ou un ingrédient de la combinaison la plus parfaite des lois générales. Vous répliquez : Puisqu'il ne peut y avoir de vice, il ne peut y avoir de supplice pour le vice. Mais puisque Vhomme est libre dans l'usage de sa raison, le mauvais usage qu'il en fait n'est-il pas ua vice punissable; éroutezPope sur celte liberté:
De ce liul la raibon libre de s'éearier. Sort lie l'ordre prescrit, ose lui rési 1er, (Poé.ne de Pope, Essui sur Ciwnune. édil. iii-i2. 1757, p. 87.)
Vous voilà replongé dans vos craintes et vos alarmes.
Non ce système ne vaut rien. Il est mieux de dire qu'il n'y a pas de Dieu, ou plutôt que Dieu n'est autre chose que ce vaste univers, qui est immense, infini, sans bornes : voilà des attributs divins. C'est une erreur de croire qu'il y a des esprits. C'est la matière prise dans son entier, qui est Dieu, c'est ce tout ensemble. Ce monde n'a point été fait, il est sans commencement, il sera sans fin. Voilà encore des attributs divins, des perfections infinies. Rien ne s'anéantit : ce qu'oa croit mourir et périr, ne fait que prendre une autre forme. Toutes les âmes et des hommes et des bêles sont des particules de l'âme du. monde, qui se réunissent à leur tout par /a mort du corps. Les animaux ressemblent à des bouteilles remplies d'eau, qui flotteraient dans la mer. Si fan cassait ces bouteilles, leur eau se réunirait à son tout. C'est ce qui arrive aux âmes particulières, quand la mort détruit les organes où elles étaient renfermées (Bayle, p. 2G31). Le corps se réunit à la terre, à la partie grossière du monde. L'àme se réunit à la partie la plus subtile de la matière, qui est l'âme du monde, et cette âme du monde est Dieu. Une difficulté m'arrête. Dieu n'est donc qu'une partie du monde, et non le monde entier. Il n'est plus immense, infini ; tous ses attributs divins s'évanouissent. Nullement : étant l'âme du monde, il est l'âme de son propre corps, et l'un et l'autre ensemble sont Dieu. Sur ce pied il faut donc dire aussi que Dieu est le corps du monde. Pourquoi la religion naturelle ne le dit-elle pas? Pourquoi se contcnte-t-elle de l'appeler Tâme du. monde? Nous disons qu'il n'y a point de distinction à faire entre matière délice et matière grossière : tout est uniforme , et le tout est Dieu. C'est-à-dire que la re/î^/on na~ turelle ne connaît pas encore son Dieu, elle ne se connaît pas encore elle-même, elle ne sait pas ce qu'elle doit croire. 11 n'y a point de Dieu : il y en a un. C'est un pur esprit ; non il n'y a point d'esprit, tout est matière. Dieu est tout cet univers matériel; non, il en est l'âme : il a un corps et une âme, un corps qui est la matière la plus grossière , une âme qui est la partie la plus subtile de la matière- La re/ig'îon naturelle, qui ne croit rien sans le voir, comprend tout cela sans peine. Je n'attendrai pas que vous ayez ajusté ensemble toutes ces pièces, pour vous faire part de quelques réfiexions sur ce sujet.
Adieu, mon cher ami.
A Lille, ce Sjanvier 1752.
LETTRE III
La nature de Dieu.
Voici, monsieur, les réflexions que je vous ai promises : je supprime tout compliment , comme vous le souhaitez, pour faire place ài quelque chose déplus important. Je dis donc: Si la Divinité est l'âme du monde, ou bien elle est d'une aulre nature que la matière, ou bien elle est matière elle-même. Si elle est d'une autre nature, il n'est donc pas vrai
iS
que tout soit matière. Premier point qui décide tout. Assurément un tel être mérite nos
: respects et noire vénération, et même les témoignages extérieurs de ce respect. La raison veut que nous honorions un être supérieur et bienfaisant, de qui nous tenons tout, et que nous donnions des marques de cette vénération, Je vous en fournirai bientôt des preuves sensibles. Voilà ce qu'on appelle un culte extérieur de religion.
Que si la Divinité n'est autre chose que la matière de ce vaste univers ; c'est se tromper et vouloir tromper les autres, que de nous parler de la Divinité comme de l'âme du monde matériel : tout est matière, et cette distinction d'un corps et d'une âme est fausse; il n'y a point d'âme du monde, point de Di-
. yinité, point de Providence ; à moins que cette âme ne soit le mouvement et l'arrangement des parties du monde, une situation qui les rende propres à se mouvoir , comme dit l'un de vos docteurs en ces termes : Dieu,
, c'est-à-dire la nature en tant qu'elle est principe de tout mouvement. Quelle âmel La nature elle-même. Voilà l'imposture de ce grand mot, Vâme du monde : ce n'est que la matière, ou l'ordre, l'accord , l'arrangement de la matière, une âme de violon. Est-ce là votre Dieu?
i Oui, selon Pope lui-même, quoique plus modéré que quelques autres. Dieu n'est que la matière. Ecoutez-le : « La moindre confusion dans un seul monde entraînerait la ruine non-seulement de ce monde particulier, mais encore celle du grand tout. »
î Dans le trouble ei l'horreur la nalure expirante
i: Jusqu'au trône de Dieu porterait l'épouvante, (p. 79.)
Oui, si Dieu est matière: non, si Dieu est ' esprit. L'intelligence souveraine s'épouvanterait 1 faible mortel, quelle idée vous avez ■ de cet Etrel Tout l'univers, aussi vaste que [ vous le pouvez concevoir, et sur lequel vous ' vous écriez hors de vous-même : «Oétendue que l'œil ne peut atteindre, depuis l'inflni jusqu'à toi, depuis toi jusqu'au néant; » tout cela est devant Dieu comme un atome i il est comme s'il n'était pas. Telle est l'idée qu'il nous donne de lui-même, et l'on voit bien à ce trait de grandeur, qu'elle vient de lui. Jamais les timides pensées des hommes ne se sont élevées jusques-là. Rapprochez la bassesse des leurs à la hauteur de celle-ci ; à ce seul contraste on voit, on distingue aisément ce qui vient d'une chélive créature, et ce qui vient de l'Etre infini. La seule noblesse de ces idées est une preuve éclatante de leur vérité et de leur divinité. Tanquam momenj tum stalerœ, sic est ante te orbis terrarum, et ■y tanquam gutta roris anlelucani {Sap. 11, 23). ] « Nous aurions beau multiplier nos discours, '« nous n'atteindrions jamais jusqu'à lui (1). Portez la gloire du Seigneur le plus haut que vous pourrez , et elle se trouvera encore au-dessus (2]. Relevez sa grandeur de toutes vos forces ; il est au-dessus de toutes louan-
(1) Multa dicemus, et deficiemus in vérins, Ecdi. 43.29.
(2) Suj)ervalebil enim adhuc.
ges (1). Redoublez vos efforts, ne vous lassez point, prenez des forces toutes nouvelles ; vous n'y atteindrez pas encore (2). Qui l'a vu pour le représenter, et qui le dépeindra aussi grand qu'il est? Beaucoup de ses ouvrages nous sont cachés, qui sont plus grands que ceux que nous connaissons, car nous n'en voyons qu'une petite partie. Mais le Seigneur a fait toutes ces choses , et il les a faites en se jouant : Ludensin orbe terrarum » [Prov. Vlil, 31). Les étoiles, cette prodigieuse multitude de globes immenses, ne sont pour lui qu'une vile poussière. Voilà ce qui s'appelle parler de Dieu d'une manière digne de Dieu. Où puise-t-on de telles idées ! Ce n'est point dans l'esprit de l'homme, vous en trouvez ici une triste expérience : voyez combien celles de Pope sont petites et misérables ; Dieu tremblerait, etc. Oui , à moins qu'un esprit entraîné par un cœur corrompu ne cherche à s'aveugler lui-même, il ne pourra s'empêcher de convenir que c'est Dieu qui parle dans les livres qui nous apprennent à penser de Dieu d'une manière si grande et si noble.
Revenons sur les paroles de Pope. Ce qu'il dit, Voltaire l'adopte en exprimant le regret qu'il a de ne pouvoir ou de n'oser pas s'expliquer avec autant de liberté que lui.
Mon esprit resserré sous le com|)as Irançais, N'a point la liberté des Grecs et des Anglais. Pope a droit de tout dire, et moi je dois me lair,'.
{sixième dise, de la Nalwe de l'homme, p. 86.j
Mais Pope lui-même ne pouvait-il pas s'expliquer plus clairement? ne le devait-il pas? Il se contente de faire entendre ce qu'il pense. Il dit que la ruine du monde matérieljusq'M'au trône de Dieu porterait Vépouvante. Cela est indubitable si Dieu est la même chose que la nature, la même chose que le monde matériel ; mais cela ne peutêtre, si Dieu est esprit, l'intelligence éternelle, essentiellement subsistante. Il est donc évident par une conséquence nécessaire, que selon Pope Dieu est matière. Pourquoi n'ose-t-il pas le dire à pleine bouche, lui qui a le droit de tout dire ? J'en tire deux conséquences. La première, c'est qu'il sentait au-dedans de lui-même que cette partie de son système est si honteuse et si déshonorante, qu'il n'a pu s'empêcher luimême d'en avoir de la confusion. Il lâche d'en couvrir l'opprobre, et en même temps il n'est pas fâché qu'on le comprenne. D'autres l'ont compris, et la corruption du cœur augmentant toujours, ils ont dépouillé loute honte, et ils l'on dit hardiment et sans façon. Mais par où peut-elle être honteuse? Elle ne le peut être, si c'est une vérité. Donc, et c'est la seconde conséquence, il sentait en sa conscience qu'il avançait une erreur, mais une erreur qui l'intéresse et qui lui est chère, < l cependant il ne craint pas de l'enseigner, il sait qu'il va tromper ses lecteurs, il ne balance pas, il les trompe.Voilà les séducteurs, les suborneurs de notre jeunesse.
Si Dieu n'est autre chose que le monde
fl) Major est enim omni lande.
(2)Repleniini virtute, ne laboretis, noD eûim compre* hendetis.
VARIATIONS DE LA KELIGION NATURELLE
iS
matériel, Pope seconlrcdit.Voltaire de même, quand ils avancent que Dieu a été obligé de créer le monde le plus parfait. Il n'a point fait le monde, il est impossible qu'il l'ait fait: il est lui-même le monde : on ne se fait pas soi-même : il n'y a ni créateur, ni créature. Ces réflexions me mèneraient trop loin : je suis obligé de les partager. La suite pour une autre fois. Le petit voyage que j'entreprends n'interrompra pas notre commerce littéraire. Je suis de tout mon cœur,
monsieur, etc.
A Lille, ce 12 janvier 1752.
LETTRE IV
La nature de Dieu.
Heureusement, monsieur, j'ai trouvé ici un moment favorable pour reprendre la suite de mes réflexions. Si la Divinité est spirituelle, conçoit-on qu'elle puisse être dépecée en mille millions de particules séparées, qui font ce qu'on appelle les âmes des hommes, lesquelles par la mort vont se réunir à leur tout? C'est un mystère que sûrement la raison ne nous enseigne pas.
Si la Divinité est matérielle, on peut se représenter les êtres particuliers comme des bulles formées sur la mer de la nature : elles s'élèvent, elles crèvent, elles retournent à la mer {Pope, page k%).Ç)\xaiX\A unhomme meurt, la partie grossière se rejoint à la terre; et la partie subtile, c'est-à-dire celle qui raisonne cl qu'on appelle l'âme, va se réunir et se confondre avec les parties supérieures et subtiles du monde; elle se rejoint à son tout et s'y perd comme une bulle d'eau dans l'Océan oii elle s'était formée. Voilà donc deux parties distinguées dans l'homme : 1° La partie grossière, incapable de sentiment. 2° La partie subtile, cette partie qui pense, qui juge, qui raisonne, qui aime, qui espère, etc., une matière pensante , comme dit Voltaire (26. Lett. Philosoph.). Le Tout, auquel celte seconde partie va se réunir , est donc un être qui pense, qui juge, qui veut, qui aime, etc., en même temps éternel, immense, tout-puissant, qui voit tout, qui fait tout, etc.. Car si la portion peut quelque chose, si elle connaît quelque chose , il s'ensuit que son tout peut tout, qu'il connaît tout, etc. Il est digne de nos hommages et d'un culte religieux, et il y a droit. Si un roi mérite nos respects, notre obéissance, et les marques extérieures de vénération; combien plus le Tout, dont un roi n'est qu'une petite parcelle 1 Cet Etre souverain est bienfaisant, il gouverne tout l'univers. Car si un roi est bienfaisant, combien plus son toutISi un roi gouverne une portion du monde , il faut nécessairement que le Tout gouverne tout et le roi lui-même. Voilà la Providence établie avec la soumission qu'on lui doit, et la reconnaissance que les bienfaits de l'Etre sou- Tcrain méritent infiniment plus que n'en méritent les bienfaits des rois de la terre. En un mot le culte de la religion est rétabli par les moyens qu'on avait imaginés pour le renverser.
Mais indépendamment de tout ce que je viens de dire, supposons ces bulles telles qu'on le voudra, subtiles ou grossières ; toutes ces âmes sont donc des portions de l'âme du monde, qui est Dieu selon ces nouveaux systèmes. Par conséquent Dieu a tous les vices aussi bien que toutes les vertus. Il est cruel dans les uns, voleur dans les autres, menteur dans ceux-ci, avare dans ceux-là ; il est ignorant, il est savant {Baijle, 2631). Il est plein de raison dans Voltaire ; il est un /"om, un misanthrope sublime dans Pascal {Voltaire, /cïLXXV, par/. 274) .Lui-même, dans Voltaire, il pose des principes qu'il ne peut accorder les uns avec les autres ; il forme des systèmes dont les pièces ne peuvent s'ajuster ensemble ; il est mauvais philosophe, toujours en discorde avec lui-même dans toutes les parties du monde, et.«ouvent dans une seule et même partie. Les dieux d'Homère ne s'accordent pas mieux. Pascal est un rêveur fanatique {Yollaire, cinquième dise, sur la Nature du plaisir, pag. 79 et 83), et tout ce qu'il vous plaira, il faut réformer ses erreurs. Voltaire entreprend de réformer les erreurs d'un Dieu 1 Car Pascal est une bulle qui renferme aussi bien que Voltaire une particule de la Divinité qui a dû aller rejoindre son tout. Ne parlons plus de contradictions si prodigieuses. Je vous donnerai quelque jour sur la spiritualité de l'âme, sur l'existence de Dieu, cest-à-dire d'une intelligence souveraine, sur la vérité de la révélation , sur l'in- ! spiration des livres de Moïse, des preuves sensibles et palpables qu'on n'a pas encore employées, que je sache, du moins pour la plupart : j'en suis à présent à détruire vos systèmes par eux-mêmes. Je bâtirai ensuite, ou plutôt je montrerai que cet édifice, que vous croyez avoir abattu, subsiste en son entier. Je suis, etc.
A Tournay, ce 13 jaDviei- 17S2
LETTRE V
Monde le plus parfait. Pascal.
Je suis, monsieur, arrivé à Mons où j'ai eu le plaisir de voir nos amis communs. Il n'est pas nécessaire de vous dire combien ils vous chérissent, vous n'en avez jamais douté. 11 a fallu leur rendre compte de ce que nous faisicms ensemble ; je l'ai fait jusqu'à l'endroit où nous en sommes demeurés dans ma dernière, et j'y ai ajouté ce qui suit:
Pourquoi s'emporter contre Pascal, après tout? 11 était une portion de ce monde aussi bien que Voltaire et que tous les autres êtres. 11 était tel qu'il avait été fait, tel qu'il devait être dans la combinaison la plus parfaite des lois générales ; il était bien, puisque selon les nouveaux systèmes tout est bien. S'il a été un rêveur fanatique, il a suivi son inclination naturelle; s'il a été un fou sombre et sévère^ c'était sa passion dominante, et cette passion, selon Pope et Voltaire, vient des esprits animaux :
Selon que les esprits répandus dans le corps, Sont plus ou moins noniijreux, [Aus laiblesou |)lusfoi'ls. (Pope p. 91.)
De là se forme en nous la passion régnante, et c'est Dieu qui, selon eux, est l'auteur de celte passion donainante.
Ce penchant qu'avec nous la nature fit naître.
Pascal ne pouvait pas être autrement qu'il était. Son être contribuait à la perfection de l'univers. II fallait des dévots satiriques dans le plan du monde le plus parfait. Que veut donc ici Voltaire? Voudrait il réformer ce monde si parffiit ? Concevrait-il donc un monde plus parfait que celui-ci? Et dès lors que devient son principe ? Sans doute le monde aurait été plus parfait si Pascal avait pensé et parlé comme Voltaire, et s'il n'y avait jamais eu de tch fanatiques. Le monde serait plus parfait s'il n'y avait point et s'il n'y avait jamais eu de chrétiens dans le monde. C'est pour travailler à le perfectionner que V^oUaire commence par effacer la consécration de son baptême : Je ne suis point chrétien, s'écrie-t-il [Ep. à Uranie). C'est pour le pcrfeclionnor qu'il écrit, afln de porter ceux qui l'écoutent à effacer aussi cette consécration. Si le monde était de tous les mondes possibles le plus parfait, que Voltaire ne le laissail-il tel qu'il était? Il était do tous les mondes possibles le plus parfait avant la naissance de Voltaire et avec la religion chrétienne. Voltaire ne vient-il pas détruire une partie de cette perfection? ou bien serait-il lui-même un m(/r^c/«enf nécessaire pour empêcher que le monde ne fût aujourd'hui trop parfait, et plus parfait que le monde du temps de Pascal? Qu'il choisisse tout ce qu'il voudra répondre, il nous montrera toujours un monde plus parfait que l'autre, plus parfait aujourd'hui qu'hier , ou plus parfait hier qu'aujourd'hui.
Hier et aujourd'hui sont-ils un seul et même monde, et ces deux étals sont-ils nécessaires pour composer un tout le plus parfait? Pourquoi donc Voltaire se fâche-t-il contre l'ouvrage d'hier, contre Pascal, contre le christianisme? Est-ce afin que cette œuvre fasse place à une autre perfection, à l'œuvre d'aujourd'hui, à l'œuvre d'impiété, de peur qu'un si rare morceau ne manque à l'architecture générale du monde? Soil. Pourquoi blâmer l'autre morceau? Est-ce que ce blâme, celte censure était nécessaire à. la perfection du tout? et l'univers ne peut-il être parfait si ses parties ne sont en contradiction et ne se combattent les unes les autres? Ou bien la contradiction elle-même est-elle un morceau si riche, que sans elle le monde ne serait point parfait? Que de perfection l'on trouverait dans Pope, dans Voltaire, dans la nouvelle religion 1 Enfin est-ce ([ue l'ouvrage d'aujourd'hui n'avait pas d'autre place à prendre dans l'édifice général, et qu'il fallait nécessairement chasser celui d'hier pour lui en trouver une? Soit encore : mais il faudra que Voltaire, qui, si vous voulez, aura eu raison aujourd'hui de chasser Pascal, ait tort demain, qui sera le jour où une autre pièce de l'ouvrage demandera une place à son tour, et chassera justement Voltaire de la sienne, en l'accablant d'injures qu'il aura bien mé-
ritées, parce que cette pièce ne trouvera pas d'autre place à prendre, ni d'autres moyens pour s'en saisir selon tes lois générales.
Je ne vous écris pas le jugement que nos amis ont porté sur ces réflexions, c'est à vous à voir ce que vous en devez penser. Ils vous embrassent tous du plus grand cœur du monde le plus parfait. Je suis, etc.
A Mous, ce 17 janvier 1753.
LETTRE VI
Monde le plus parfait, béatitude, espérance.
11 faut vous dire, monsieur, la suite de la conversation avec nos amis de Mons.
I. Tout est bien comme il est, disent Pope et Voltaire, et l'homme est aussi heureux qu'il le peut et qu'il le doit être dans le plan présent du monde, qui est le plus parfait de tous les plans possibles. S'il se trouve des hommes accablés de misères, cet assemblage d'imperfections n'est autre chose que les ingrédients nécessaires ou inévitables dans le plan du monde le plus parfjiit, selon le résultat de la combinaison des lois générales du mouvement.
Rien n'est srand ni pelit. Tout est ce qu'il doit être. D'un parfait (is&:mb(a<fe iiislruincuts imparfaits, Dans votre rang places, demeurez satisfaits.
{Voltaire, sixième dis., p. SG.J
Il sied bien à Voltaire, qui jouit de tous les plaisirs dont la capitale d'un royaume peut i'enivn^r, de prononcer sur lo sort d'un malheureux à qui toutmanquel Quand je verrai Voltaire sans argent pour payer la taille et empêcher qu'un collecteur ne lui enlève l'unique couverture qui le défond contre la rigueur du froid, ou pour acheter un morceau de pain noir, le seul sontien d'un corps épuisé par le plus rude travail ; quand je le verrai cultiver, avec les peines d'un forçat, une vigne dont il ne goûtera pas le vin; quand je le verrai dans cet état tourmenté par la fièvre ou quelqu'autre maladie dans son corps, et rongé dans son esprit par les plus cruelles inquiétudes sur les moyens de faire subsister une femme et une multitude de tendres enfants, et plongé dans la plus profonde tristesse en se voyant sans ressource pour y pourvoir, alors je permettrai h Voltaire de décider que Voltaire est heureux et qu'il l'est autant qu'il ie peut et qu'il le doit être; qu'il n'a p;is sujet de se plaindre, qu'il ne doit pas s'attendre que Dieu dérange pour lui le système de ce vaste univers et s'écarte des lois générales, qu'enfin s'il est malheureux, c'est un ingrédient inévitable dans le plus parfait de tous les plans du monde. Je suis persuadé que sa philosophie l'abandonnerait bien vite, et je ne crois pas que, comme Zenon, il eût l'entêtement de se roidir contre son mal. Celui qui accuse Pascal d'être des stoïques nouveaux le ridicule maître, voudrait-il devenir lui-même un stoïque plus ridicule? N'est-il pas plus doux et plus con-< forme aux lois générales, au plan du mond« le plus parfait, de vivre en épicurien : Cum
VARIATIONS DE LA RELIGION NATURELLE
ridere voles Epicuri de grege porcum {Hor.,
l. Ep.k)1 ...
II. H donne pour toute consolation a ce misérable , qui est autant heureux qu'il je peut être, Vespérance d'un meilleur état après la mort. C'estaussi ce que fait Pope (pa(^. 99).
Parlûutoù du bonheur ou regrette l'absence, Ne voit on pas voler la facile espérance ?
Tant il est vrai que la nature se révolte contre ce principe que lout est bien comme il est, et qu'un homme aussi malheureux que nous l'avons dépeint est aussi heureux qu'il le peut, qu'il le doit être. El qui dit la nature, dit une chose décisive et sans appel dans une religion naturelle, il dit la religion naturelle elle-même ; qui dit la nature, dit Dieu même, qui selon ce système est la nature ou l'âme de la nature, et qui dans la vérité en est l'auteur. Ainsi ce principe de la religion naturelle est contraire à la religion naturelle , contraire à la vérité de cette religion, contraire à la nature, contraire à la Divinité.
III. Ces nouveaux philosophes, qui se perdent dans leurs idées, se sont donc trouvés contraints de remédier à un principe si dénaturé, en proposant à cet homme Vespérance d'une félicité future; mais quelle espérance? Ils nous enseignent qu'il n'y a ni félicité future à attendre, ni châtiment à craindre dans l'autre vie : tout meurt avec le corps. C'est donc une fausse espérance, c'est-à-dire qu'ils se jouent de ce pauvre homme, qu'ils se jouent de la raison, et qu'ils font de la religion naturelle une religion fausse, inventée pour tromper et séduire, et dont les apôtres sont des imposteurs.
IV. Cet homme aura donc pour consolation l'espérance d'un bonheur à venir. Non, il n'y en a point; c'est le point capital de la religion naturelle. Elle n'a été inventée que pour nous faire croire qu'il n'y a rien à attendre dans une autre vie , parce que s'il y a une félicité éternelle, on craint avec raison qu'il n'y ait aussi une misère éternelle pour les méchants, c'est-à-dire pourcesmessieurs, qui se rangent eux-mêmes dans une classe si honorable, et qui plutôt que d'en sortir prennent le parti de tout contester aux bons; car s'ils se croient gens de bien, qu'ont-ils à craindre ? Ils ne donnent donc à cet homme qu'une fausse espérance d'une félicité qu'il ne possédera jamais. Cette espérance le console en attendant, disent-ils. Le trésor le plus précieux de V homme, dit Y olUite [Lett. XXV, n. 22), c'est cette espérance qui adoucit nos chagrins, qui nous peint des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Qu'importe à cet homme de ne pas trouver après sa mort ce qu'il avait espéré pendant sa vie; il n'en aura ni douleur ni chagrin, puisque après sa mort il ne sera plus, ou du moins il ne connaîtra plus, il ne sentira plus.
Nos philosophes n'y pensent pas. Par un tel enseignement ils se contredisent eux-mêmes. En nous apprenant que cette espérance ne sera pas suivie de ce qui en fait l'objet, ils ôtent à l'espérance la consolation passagère qu'ils veulent lui faire produire. Ces esprits
Si
si forts et si puissants en raisonnements ont remarqué ce que tout le monde avait observé avant eux, que l'espérance est extrêmement consolante, et ils ont cru y trouver une bonne pièce pour boucher un trou qui déflgure tout leur système et qui le ruine par les fondements. En ôtant toute sorte de bonheur à certains hommes, du moins, disent-ils, nous en donnons la douce, la consolante espérance, qui fait déjà une partie du bonheur.
L'espérance est constante à marcher sur nos pas, Sans môine nous quitter à l'heure du trépas. N'offre-l-elle à nos yeux qu'une confuse image Du bon!:enr que le ciel nous destine eu partage : Ceto/'je( consolant nous occupe toujours, Et répaud des douceurs sur nos plus Iristesiours,
Notre âme
Dans un doux avenir se repose, s'étend, El jouit en effet da bonheur qu'elle attend.
(Pope, p. 70.)
Mais ces hommes de génie n'ont pas pris garde qu'en ôtant à l'esp^ronce la réalité de son objet, ils détruisent Vespérance et la consolation qui en est l'effet. Car on ne saurait espérer une chose quand on sait qu'elle ne doit point arriver. Et il n'est pas possible de se faire une douce illusion en se flattant que la chose arrivera, quand on apprend et qu'on est persuadé par l'enseignement des apôtres de la religion natii,relle, que ceux qui espèrent une vie heureuse après celle- ci se trompent, parce qu'il n'y en aura pas ; qu'il n'y a point d'autre vie, que c'est folie de croire que l'âme soit immortelle et autre chose qu'un peu de matière, autre chose que notre corps organisé et monté pour penser, lequel étant démonté ne pense plus : que c'est folie de croire un Dieu, ou qu'il soit autre chose que la matière de ce vaste univers. C'est ainsi que ces grands esprits sont conséquents et qu'ils suivent la raison toute pure en contredisant la raison, en se contredisant euxmêmes sans cesse 1 ils se coupent, ils se prennent dans leurs propres fllets. Ils croient être plus habiles que ceux qui les ont précédés. Voyez et jugez.
V. Il est vrai, ils n'ont point inventé l'espérance pour leur système, tout le monde l'a; c'est la nature qui fait espérer, et en cela ils croient ne suivre que la nature :
Cependant secouru par la simple nature Pour tromper ses ennuis il croit, il se figure Un séjour plus heureux conforme à ses désirs.
(Pope, p. 70.) Tout le monde a l'espérance. Et selon votre système personne ne peut avoir d'espérance. Donc tout le monde confond votre système. La nature détruit votre Religion de la nature. Non , selon vos principes , personne ne peut avoir d'espérance ni pour l'autre vie , ni pour celle-ci. On n'en peut pas avoir pour l'autre vie, puisque vous prétendez qu'il n'y a point d'autre vie. On n'en peut pas avoir pour celle-ci, puisque vous soutenez que nous sommes aclueileraent , malgré la plus grande misère, aussi heureux que nous le pouvons êtredans le plan du monde le plus parfait.
VI. Vous promettez cependant, nous en convenons sans peine , vous promettez un avenir heureux.
SOIS siirquedans ce monde ou dans r;r«e/7ue autresphère Dans les hras de ion Dieu tu trouveras ton pôre. Et qu'en lui soumettant ton esprit et Ion cœur, Cliaque pas que tu fais, te conduit au bonheur.
Toujours cher à ses yeux, ne crains point pour Ion sort.
[Pope p. 80.)
Ce n'est plus une simple espérance , c'esl une certitude infaillible: sois sûr. ..ne crains point pour ton sort. Mais où est le garant? Moi Pope , moi Voltaire, je vous le dis, n'en doutez plus. Pope et Voltaire ont droit d'exiger la foi, et une foi aveugle ; Dieu n'a pas le droit. 11 faut croire dans la religion naturelle ; on voulait tout voir. Ils me disent :
Dans le moment fatal qui finit la carrière Ainsi que dans Tnisiant où tu vis la lumière Toujours cher k ses yeux,ine crains point pour ton sort: S'il préside à ta vie, il préside a ta mort... {Ibid.)
Mais s'il faut juger du moment fatal qui finit ma carrière par l'instant où je vis la lumière, je n'ai rien de bon à attendre : j'ai souffert infiniment. S'il préside à ma mort comme à ma vie, et si c'est là tout le motif de mon espérance ou plutôt de ma certitude, je n'ai que le sort le plus malheureux à attendre : car il ne se peut rien ajouter aux misères de ma vie. Vous le savez, puisque pour me consoler vous me faites de si belles promesses.
VII. Surtout dites-moi une chose : ce père si tendre changera-t-il , en faveur d'un enfant qu'il adopte et qu'il aime , les combinaisons infiniment sages des lois générales? Car si le plan du monde le plus parfait s'opposait à mon bonheur après ma mort comme pendant ma vie , que deviendrais-je ? Et que deviendraient vos promesses : Sois 5ur, ne crains point? Avez-vous été appelés, vous Pope, vous Voltaire, au conseil qui le forma? Vous-mêmes vous me dites qu'il n'y a point d'eni'ant chéri ni de tendresse paternelle qui y tienne; il faut que tout fléchisse devant ces inflexibles lois :
No pensez pas que Dieu comme un timide roi, i Changeant a votre gré sa primitive loi.
Pour quelque favori qu'il adopte et qu'il aime,
Ve ce vaslè univers dérange le sijsl'eme.. {Pope p. 134.)
Il ne le dérangera pas pour moi, enfant si chéri, ce père si puissant et si tendre; il ne le peut pas : il ne serait plus sage , il ne serait plus Dieu. El si malheureusement le système est contre moi, me voilà perdu, éternellement misérable , c'esl un enfer tout formé. Vous saviez donc bien que vous me trompiez en me disant d'un ton hardi et décisif : Sois siir, ne crains point. Je le vois bien ; vous n'avez jamais plus de tort que quand vous prenez un ton haut et décisif.
VIII. Quand je vous passerais tout cela, ce qui est beaucoup et infiniment trop; ditesmoi du moins ce que c'est que ce bonheur que vous me promettez , et ce que deviendra l'homme au sortir de ce monde. C'est ce qu'il n'est pas donné à l'homme de pénétrer, me répondez-vous; il est même de son intérêt de ne vouloir pas sonder ce mystère. Vous m'accusez d'orgueil quand je veux connaître une <-hosequi m'intéresse autant qu'elle vous importune dans la construction de votre système:
Au milieu des transports que Ion orgueil l'nispire Dans le sombre avenir tu voudrais 'Pouvoir lire... (Pope, p. 69.)
Y lisez-vous, vous qui me dites que je n'ai rien à craindre?
De nuages épais pour loi toujours cojwert Le livre du destin pour Dieu seul est ouvert.
Et l'homme doit donc
Attendre que hmorl, ce maître universel, Découvre à son esprit les lois de C Eternel.
Il est un peu tard, monsieur, de l'écouter ce maître, et de découvrir ses lois. Quoi qu'il en soit, c'est donc ici un mystère ; et il faut que j'avance tête baissée dans le plus grand péril sans savoir ce qui en arrivera. Des mystères dans la religion naturelle où l'on conçoit tout, où l'on rend raison de tout, où l'on rejette la révélation à cause de ses mystères! Accordez, accordez tout cela : 0 altitudol faut-il s'écrier. On se moquait de l'O altitudo ! de la religion révélée: il y en a un dans la religion naturelle, donnez-vous bien garde d'en rire. Pope et Voltaire parlent en enthousiastes , ils prennent le ton de législateurs : Ne pensez pas que Dieu , comme un timide roi, etc. Au milieu des transports que ton orgueil, etc., etc., et en quantité d'autres endroits. Ce ton ne conviendrait ni à Moïse ni à quelque autre prophète : Pope et Voltaire se moqueraient d'eux.