RAILLERIES, ETC
folles railleries ont encouragé l'aveugle multitude à se livrer aux fureurs de la rébellion ; elles ont enhardi les parjures et les faux témoins à prendre en vain le nom de Dieu ; elles ont armé la main du brigand, et c'est d'après l'audace de ses propos que le voleur, pour commettre ses larcins , ne croit avoir besoin que de les couvrir des ombres de la nuit.
Considérons à présent les devoirs que nous avons à remplir envers nos semblables.
Tous les esprits ont si bien senti combien il importe au bonheur général , que la raillerie n'ose les attaquer qu'avec une sorte de modération. Celui qui tournerait en ridicule la bonne foi , la justice et la vérité , se ferait fuir généralement; il deviendrait odieux à ceux qui reconnaissent la nécessité des bons principes ; et celui qui ne s'occupe que de ses propres intérêts, le regarderait comme le plus dangereux des hommes; mais quoique les vertus sociales soient généralement respectées, elles se montrent quelquefois sous des formes si grandes , et parviennent jusqu'à des degrés d'élévation, tels qu'ils dépassent la conception des hommes inconsidérés. La générosité sublime, et le courage qui ne balance pas un instant à sacrifier l'intérêt personnel au bien général, la probité rigoureuse et pleine de délicatesse, qui, dans aucune occasion ne consent à s'écarter de la vérité, sont des vertus qui deviennent souvent l'objet des railleries de ceux que l'on appelle les hommes du monde. Ceux qui ne s'abaissent point à flatter la grandeur, qui dédaignent de se conformer aux mœurs dominantes, dès qu'elles paraissent entraîner vers le mal, qui repoussent avec horreur tous les avantages qu'ils ne pourraient obtenir qu'aux dépens de leurs semblables sont représentés comme des esprits romanesques , sans connaissance du monde et qui doivent s'en éloigner.
Cependant ces hommes trop rares , loin d'être un objet de ridicule, méritent d'obtenir un respect presque semblable à delà vénération ; eux seuls sont vraiment les soutiens et les conservateurs de l'ordre public. L'autorité de leur caractère contient la multitude égarée ; le poids de leur exemple retarde les progrès de la corruption ; ils resserrent les nœuds de la morale , qui ten-<dent toujours à se relâcher dans les différents ordres de la société. C'est par leur inflexible vertu, par la générosité de leur âme et par leur amour inaltérable des bons principes ; c'est par leur résistance au torrent de l'opinion que se sont toujours fait distinguer les grands caractères. Voilà téu*: que Ion a vu défendre lacause de la justice contre les oppressions du pouvoir, ceux dont la vertu courageuse a sauvé les droits et la liberté des peuples pendant les temps de crise ; voilà ceux enfin qui, par leur conduite vertueuse , ont honoré leur siècle et leur patrie. La raillerie ne les a peut-être point épargnés pendant qu'ils vivaient; mais la postérité leur a rendu justice , et leurs noms, conservés par la reconnaissance, se-
ront transmis aux générations futures, pour exciter leur admiration, et pour leur servir d'exemple.
Les hommes d'une vertu chancelante , qui tardent longtemps à prendre leurs résolutions , et qui font plier leurs principes aux circonstances , peuvent, pendant quelque temps, se faire applaudir par leurs amis et par les hommes de leur parti , mais ils tombent dans le mépris aussitôt que la faiblesse de leur caractère est connue. Ceux qui se montrent prompts à tourner en ridicule l'inflexible intégrité, ne prouvent que la médiocrité de leur esprit ; ils démontrent qu ils ne comprennent point combien la vertu peut devenir sublime , et qu'ils ignorent qu'elle est la véritable excellence. En affectant de décourager la rigueur et la pureté de la morale , non-seulement ils s'exposent à se faire mépriser, mais ils propagent les sentiments les plus dangereux pour la société. Car dès que notre vertu se relâche sur quelques points , nous l'avons bientôt perdue tout entière. On a dit avec justice que nul homme ne devient scélérat tout à coup, il s'écarte pas à pas des lois que lui prescrit la conscience. Si les raisonnements pernicieux des impics pouvaient prévaloir, la mauvaise foi , la perfidie , tous les désordres naîtraient bientôt des principes accommodants et des relâchements de vertu qu'ils représentent comme indispensables pour l'homme qui vit au milieu du monde, et désire obtenir ses suffrages.
Nos dernières réflexions vont s'arrêter sur les vertus, qui servent à régler nos plaisirs et nos passions. C'est surtout contre elles que s'élèvent les railleries du moqueur. Sans cesse il peint la tempérance et la chasteté comme des devoirs monastiques, comme des habitudes rigoureuses, que dédaigne l'homme du monde, et qui ne prouvent qu'une éducation servile, de la faiblesse et de la froideur ; non-seulement il s'affranchit de ses vertus, mais il marche, selon l'expression de l'Apôtre, au milieu de ses convoitises, et croit prouver par là que son âme est libre et courageuse; il lui semble que cette conduite le distingue de la foule , et lui donne le droit de mépriser ceux qui se renferment dans les bornes communes d'une vie sage et réglée.
Hommes déraisonnables et remplis de préventions , ne reconnaîtrez-vous donc jamais que ces vertus, dont vous vous faites un jeu , dérivent de l'autorité divine , et qu'elles sont également indispensables pour le bonheur général et pour le vôtre? Les plaisirs auxquels vous cédez sans résistance, rempliront d'ivresse quelques-uns de vos jours de jeunesse et de santé ; mais quelles en seront les suites ? Le terme de votre course est moins éloigné que vous ne pensez ; dès son milieu vous rencontrerez, sans pouvoir les éviter, l'avilissement, la misère , l'affaiblissement et les douleurs d'une vieillesse prématurée. Supposez une société composée de ceux qu'applaudit le moqueur, voyez ces enfants du plaisir, les seuls qu'elle admets s'abandonnant à l'in-
tempérance, à la débauche, à la dissolution, et dédaignant celles des vertus que vous regardez comme inutiles et ridicules ; quel odieux spectacle offrira cette société! quel ordre, quelle civilisation pourront subsister au milieu d'elle? La turbulence, les querelles la troubleront sans cesse. Quel homme raisonnable ne préférera point la solitude d'un désert à de tels compagnons? Que veut donc le méchant lorsqu'il dirige ses railleries insultantes contre les vertus sans lesquelles le bon ordre , la paix et le bonheur ne peuvent subsister parmi les hommes ?
A-t-il des rapports, des nœuds qui l'attachent à sa famille ? Est-il père, époux ou frère? A-t-il des amis dont le bonheur l'intéresse ? S'il en a , qu'il se demande s'il voudrait les voir Vivre dans l'intempérance , dans la débauche et dans la plus folle dissipation : leur conseillerait-il de se livrer à ces excès ? insulterait-il en leur présence, et sans aucun déguisement, les vertus qu'il proclame inutiles? Si cette pensée l'épouvante lui-même au milieu de sa vie licencieuse, si dans le sein de la débauche, il désire encore que sa famille reste sans tache , ce vœu secret qu'il ne peut s'empêcher de former n'est-il pas un hommage qu'il est forcé de rendre à ces mêmes vertus privées, dont il ne parle qu'avec mépris pendant sa dissipation et dans l'égarement de son esprit? Bannissez la décence, la pureté, la tempérance , et vous aurez détruit jusque dans leurs fondements tout ordre public et tout repos domestique. Les demeures de la terre deviendront le séjour de la discorde et du malheur , où retentiront continuellement des paroles de honte et des reproches mu tuels d'infamie. Vous ne laisserez plus rien de respectable au caractère humain, et vous le rendrez semblable à celui de l'animal stupide et féroce.
La conclusion des réflexions que nous venons de faire est que la religion et la vertu, la piété la plus respectueuse envers Dieu, la probité la plus exacte envers les hommes, et la régularité dans la conduite privée, loin d'être des oiijets d'insulte pour l'homme inconsidéré, ont tous les droits au plus haut degré de sa vénération ; il ne doit prononcer leur nom qu'avec un saint respect. Les insensés , dit l'Ecriture , font du péché un sujet de moquerie.
Les entend-on se railler de la peste, de la guerre et de la famine? S'ils faisaient de ces fléaux les objets de leurs risées, qui voudrait s'associer avec eux? On les croirait atteints de folie; ils feraient craindre de voir cette aliénation de leur esprit dégénérer en la fureur qui déchire et porte des coups mortels; cependant il est certain que pour les sociétés humaines, le crime est une calamité plus grande que la peste, la famine et la guerre Leurs ravages finissent, mais les vices des hommes ne laissent aucun repos au monde. L'impiété, l'injustice, la fraude , la fcuisseté, l'intempérance et la débauche produisent tous les jours de nouveaux désordres et de nouveaux malheurs ; elles ruinent les indi-