SERMON SUR LA FOLIE DE LA SAGESSE DU MONDE
parties de leur caractère se sentent offensés et blessés cruellement, lorsqu'ils sont accusés de manquer de prudence et de jugement.
Nous avons raison de regarder la sagesse comme le seul bon guide de notre conduite ; mais si nous savons mal la déOnir, et si nous prenons pour elle les calculs, les plans et les efforts de la folie, cette méprise pervertira les premiers principes de la conduite, et cette erreur nous conduira de fautes en fautes et d'égarements en égarements pendant le cours entier de notre vie.
Le texte annonçant clairement que cette méprise se renouvelle souvent dans le monde, et notre intérêt le plus grand étant d'éviter ses funestes suites, je vais m'etîorcor de développer d'abord pour quels uiolifs l'Apôire condamne l'esprit et la nature de la sagesse du monde ; nous examinerons ensuite dans quels sens et sous quefcs rapports il la qualifie de folie devant Dieu.
I. Considérons la nature de la sagesse réprouvée dans le texte comme folie devant Dieu.L'Apôtre la nomme /a so^essecfe ce JMonrfe, c'est-à-dire, celle que les hommes possèdent le plus communément et qu'ils estiment le plus ; celle enfin qui fait accorder une distinction particulière à ceux qui la possèdent. Sa première et sa plus notable différence avec la sagesse du ciel et la borne étroite et méprisable où s'arrêtent ses desseins, et qui ne lui laisse attacher de l'intérêt qu'aux avantages temporels de ce monde.
L'homme de ce caractère n'attache aucun prix aux bienfaits spirituels ni aux perfections morales; il les regarde en quelque sorte comme des jouissances imaginaires et sans réalité, qui ne peuvent plaire qu'aux esprits simples et spéculatifs. Entraîné par le désir de posséder des richesses, de l'influence, de la réputation et du pouvoir, les commodités, les agréments que procurent l'opulence et les avantages brillants dont fait jouir ordinairement l'élévation du rang, sont pour lui les seuls biens réels et solides. Ardent à poursuivre ses projets, les moyens qui peuvent les faire réussir lui paraissent être les meilleurs; quelquefois cependant il préfère les plus délicats et les plus honnêtes ; mais il ne cède alors qu'à l'espérance qu'ils assureront mieux ses succès. Il a le désir de sauver les apparences et de se maintenir dans l'opinion publique ; et pour y parvenir, il croit devoir conserver de la décence dans sa conduite extérieure. C'estce même motif qui force la débauche la plus ouverte et la perversité la plus impudente à secacher encore sous quelques voiles. Le caractère du sage du monde diffère sous ce rapport de celui des hommes de plaisirs ; ces derniers lui paraissent être des victimes de leur irréflexion , de leur passions et de l'impulsion du moment. Le sage du monde éclairé par l'expérience se montre plus ferme et plus régulier dans ses vues ; il compose plus habilement ses manières et conserve de la décence jusqu'au milieu de ses vices. 11 lui est utile d'être regardé comme vertueux et bon ; mais satisfait lorsqu'il a donné de lui cette opinion , il refuse de s'as-
sujettir à la mériter réellement, et les défauts que son adresse parvient à cacher, il croit ne les plus avoir.
Nemanquons pas d'observer que ce dernier caractère est moins susceptible de correclion et de réforme que celui de l'homme de plaisir. Les vices de la légèreté éclatent quelquefois avec un bruit qui l'environne de terreur ; les crimes plus réfléchis trouvent un appui dans la fausseté des principes. Les excessives irrégularités du plaisir excitent souvent dans l'âme du pécheur des remords et des moments de componction qui peuvent amener la conviction et la réforme, mais les plans froids et combinés par l'iniquité du sage du monde rendent la voix de la conscience plus longtemps silencieuse, les alarmes qu'elle donne ne sont point assez violentes pour le réveiller, et son esprit , que rien ne prépare à devenir meilleur, s'enfonce de plus en plus dans ses mauvais projets.
Le sage du monde, persuadé qu'il doit fixer son attention sur lui seul , est toujours entraîné vers régoïsir.e. Pays, devoir, honneur, amis, tout disparaît à ses yeux, aussitôt que son intérêt l'exige. La dureté du cœur lui paraît dire sagesse, parce qu'elle le garantit deseffusions involontaires et des bonnes affections qui pourraient l'entraîner au delà des limites qu'il se prescrit. Plus la sagesse du monde fait de progrès dans son cœur, plus le cercle de ses amitiés se rétrécit. H exceptera peut-être sa famille parce qu'elle peut ajouter à son importance personnelle ou parce qu'elle se lie naturellement avec ses plans de pouvoir et de fortune, mais tout ce qui est audelà de cette ligne ne lui paraît pas mériter son attention. Son grand principe est de ne jamais former sérieusement une entreprise sans avoirentrevu quels avantages elle pourra lui procurer. Pour lui l'esprit public est une chimère capable de se faire respecter par les simples ou le prétexte employé par les artificieux pour parvenir à leur but. Jugeant d'après lui-même tous ceux qui l'environnent, il suppose que tous les hommes agissent d'après des vues intéressées et qu'il ne peut trop se tenir en garde contre eux. Cet état d'isolement le rend étranger à tous les mouvements tendres et généreux de l'amitié, mais il sera puni à son tour ; il verra que l'impossibilité d'arriver jusqu'à son cœur, écartera loin de lui tous ceux qui auraient pu l'aimer. La prudence l'empêchera quelquefois de s'abandonner aux transports les plus violents de la haine, mais il n'en restera pas moins impitoyable toutes les fois qu'il le pourra sans danger pour sa fortune ou pour sa personne. La présomptueuse confiance qu'il prend dans sa connaissance des hommes lui fait regarder la franchise, la candeur et la simplicité comme des qualités inutiles ou ridicules qui ne peuvent être prisées que par celui qui ne connaît pas le monde ; c'est surtout à cause de son adresse pleine d'art qu'il s'estime luimême. Dans ses efforts pour supplanter un rival, il préférera toujours l'intrigue à une opposition franche et loya'e. Si tous les hommes lui ressemblaient, la politique et la con-
^^^ DEMONSTRATION LVANGELIQUE. BLAIR.
naissance du monde ne seraient que dissimulation et fourberie. Le monde est une grande ecolo ou la fraude, sous toutes les formes dont elle est susceptible, est la première des leçons et la plus prompfemenl retenue par ceux qui travaillent à faire des progrès dans la sagesse mondaine ; le sage du monde enfln est celui qui pour son intérêt vous flatte, vous trompe et vous sourit en face, tandis qu'il dresse des plans secrets pour votre ruine. La droiture et l'honneur ne sont pour lui que des mois de convention qu'il ne rappelle et dont u ne vante la valeur que lorsqu'ils peuvent lui devenir utiles.
Je n'ai voulu laisser échapper aucun des traits qui peignent ce caractère, afin que chacun de nous pût reconnaître s'ils lui sont tous étrangers; car cette sagesse du monde n est que trop commune à rencontrer, et souvent le nombre immense des coupables empêche de la blâmer avec toute la sévérité quelle mérite. Examinons maintenant de bonne foi si ce caractère mérite notre amour, list-cc à l'homme du monde poli , superficiel et complaisant, que nous demanderons d'être le compagnon et l'ami de notre cœur ? Qui do nous le désirera pour fils, pour frère, pour époux? Oserons-nous lui confier nos'intérèts les plus chers et l'initier dans nos secrets ? Notre cœur peut-il véritablement l'honorer et le respecter?
Il est possible que nous admirions sa finesse et son habileté; la crainle qu'il n'en abuse contre nous, nous empêchera de lui
montrer de l'éloignement; nous chercherons même a le rapprocher de nous ; mais qui de nous le chérira comme un père, l'honorera comme un magistrat ou désirera l'avoir pour souverain ? Quelle est donc la valeur de cette sagesse vantée par le monde, qui ne peut ni concilier l'amour, ni faire naître la confiance ni commander un respect intérieur?
Admettons encore que le sage du monde possède les talents les plus éminents, qu'il joint l'instruction et le génie à beaucoup d'art et de sagacité, qu'il s'est toujours fait distinguer par son éloquence lorsqu'il a défendu sa propre cause, et que ses ennemis n'ont jamais eu le droit de lui contester son courage. Mais quelle sera la conséquence nécessaire de cet assemblage de tant de brillantes qualités ?Il nous sera prouvé que cette réunion des talents les plus distingués perd tout son lustre et sa dignité, qu'elle reste même sans aucune efficacité lorsqu'elle n'est point accompagnée par le mérite moral et par la vertu. 11 est difficile d'accorder un respect constant à des talents qui n'ont aucun pouvoir pour enchaîner le cœur et pour se faire sincèrement honorer par le genre humain. Observons doiTic soigneusement et n'oublions jamais que l'inlégrité, le mérite moral et la probité possèdent seuls la puissance de donner l'empreinte de l'excellence aux talents et aux facultés que nous pouvons posséder.
II. Après avoir considéré la nature et l'effet de la sagesse mondaine par rapport aux hommes, recherchons ce qu'elle est par rapport à Dieu. Le texte la nomme folie devant
Dieu. Elle l'est sous trois points de vue différents. Elle est méprisable à ses yeux; il se rit d'elle et de ses tentatives, et lorsqu'elle paraît promettre quelques succès , Dieu les change en disgrâces et ne laisse que sa vanité. Quelque satisfaisante et quelqu'exagérée que que puisse être l'opinion que le sage du monde a de lui-même, quels que soient les égards qu'il obtient, de l'aveugle multitude , combien son orgueil n'est-il pas humilié lorsqu'il est forcé de penser que son caractère est bas et méprisable aux yeux du juge infaillible et suprême de tout mérite. Lisons dans les livres saints les déclarations de Dieu même : // aime, il honore la vérité au fond du cœur , l'âme pure et sincère ; celui qui marche droit et fait des œuvres de droiture demeurera dans son tabernacle, il habitera sur sa montagne sacrée.
Jésus-Christ voulant honorer et distinguer particulièrement l'un de ses disciples , lui donna ce témoignage : Voyez cet enfant d'Israël, certainement il n'existe en lui aucun détour (Saint Jean, I, 47.) Ce caractère, si différent de celui de la sagesse mondaine, prouve avec évidence combien notre divin Sauveur la trouvait méprisable. Non-seulement les déclarations de l'Ecriture, mais tous les actes de la Providence nous instruisent du mépris de Dieu pour la sagesse du monde. A qui daigna-t-il conférer les plus hautes marques de distinction, qui jamais honorèrent la race humaine? Quels furent ceux qu'il choisit pour être les compagnons de son Fils, pour être les coopéraleurs de ses miracles et pour annoncer le bonheur éternel au genre humain? Dieu ne confia point ces fonctions sublimes aux sages du monde, aux hommes les plus renommés par leur politique ; mais pour mieux prouver la folie de la sagesse du monde, il choisit des hommes simples , unis et sans art ; ce fut par leur moyen qu'il renversa les établissements les plus étonnants de l'induslrie, de la clairvoyance et de la puissancehumaines.Dieu pour mieux témoigner son dédain de la sagesse du monde, accorde quelquefois dans les secrets de sa providence des avantages extérieurs à ceux qui les poursuivent si vivement, mais jamais il ne permet que la politique, l'adresse et l'artifice soient des moyens suffisants pour rendr(^ inaltérable la possession des richesses, de la réputation et des honneurs ; il ne permet jamais qu'ils obtiennent cette preuve de leur supériorité. Le prix de la course n appartient pas toujours au plus léger , ni la victoire au plus fort, ni la richesse à l'intelligence; mais, au contraire, il distribue les avantages de la fortune d'une main qui semble être indifférente , et souvent il permet qu'ils soient gagnés par les plus bas et les plus méprisables des hommes, afin de mieux prouver que tous les efforts de la sagesse humaine ne sont point suffisants pour les obtenir.
Reconnaissez, sages du monde, combien Dieu méprise vos prétentions et vos plans ; ce n'est point à vous qu'il accorde ses bienfaits spirituels, il les réserve pour les hommes bons et religieux. Ne vous livrez donc point à l'or-