‹ Dahomé, Niger: Tonareg; récit de voyageChapitre 21 sur 53 · CHAPITRE III TrsM^PSére dn ÎMhamé · texte numérisé non relu

CHAPITRE III TrsM^PSére dn ÎMhamé

Premier campie ment en pleine forêt. — Manque d'eau. — Tûpiricadâ. — Les premiers malades. — Allada. -— Ousao. — Le jour de l'an dans les marais de PAlama. — Le premier musulinan. — Gana, la ville sainte. — Abomé. — L'interprète Abul. — Le roi Abogliagbo. — Les fêtes de Gléglé. — Propreté daiiotméeBne. — Odyssée des tNago^. — Amadi So, chef de détachejnent. — La végétation éguatoriale. — Zaganato, diminution de mes moyens de batellerie. — ÉchaufTourée de Banamé. — Paoui- "gnan, entrée dans le pays de Cocagne. — Les Mahis, les monts UoglotoOy traversée de l'Ouémé. — fiavé, te roi Achémou. — Mon inVendanoe. — Audiences et conférenees. — Le roi boit. -^ Mahmadou trouve les cochons trop laids pour en manger. — Suite d'ovations.

Viere dix heures et demie dous arrivions à Abomé- Galavi et je faûsais entrer tout le monde dans la Gore, «orie d'enclos J>ordé d'auvents qui servait autrefois au Toi de Dahomé pom* y parquer ses convois d'esclaves.

Les paniers pleins d'a^assa f étaient rangés pour la ■distribuJiofi et, de plus, la ration des ouvriers noirs employés à Abomé-Calavi comportant un verre de tafia, j'en avais fait venir un touiiieau.

Cette prodigalité faUlit ma coûter cher. Un grand Aombre de uûb ^poitteurs venaient de quelque distance

56 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG

dans rintérieur et n'étaient pas habitués à Teau-de-vie. D'autres ne l'aimaient pas et donnèrent leur part à leurs camarades. Si bien qu'avec une ration moyenne pour l'ensemble, il y eut ripaille pour plusieurs.

A une heure nous repartions, retardés par la difficulté qu'il y avait à répartir tant de boules d'akassa et de petits poissons entre tant d'hommes qui, depuis la veille, n'avaient pu encore être réunis en groupes de distribution et qui ne parvenaient pas à comprendre le mécanisme de cette opération.

Mais vers trois heures, la chaleur aidant, le tafia de M. Aubenas avait fait son effet : un grand nombre de mes porteurs titubaient ou s'arrêtaient inertes, assis sur leurs caisses. D'autres, qui n'avaient rien bu du tout, profitaient de leur passage près de leur village pour se rapatrier à toutes jambes à travers la forêt. Il était tout à fait inutile de courir après, car à un mètre du sentier, on ne voyait plus rien.

L'adjudant Doux, qui marchait en queue du convoi avec les laptots et les hamacaires, ramassait les ballots ainsi laissés en souffrance sur le bord du chemin, et quand il n'avait plus personne disponible, il faisait d'une vingtaine de colis un petit tas qu'il confiait à la garde d'un tirailleur.

Tout ce travail de mise en ordre ne se faisait pas sans une grande fatigue pour ceux d'entre nous qui marchaient les derniers et je dus à plusieurs reprises faire ralentir la marche pour ne pas les perdre en route.

Aussi étions-nous loin d'arriver, non seulement à Allada, mais à Torricada, situé à deux lieues en deçà, lorsque la nuit tomba tout à coup.

Prévoyant cette circonstance, j'avais gagné la tête de la colonne, qui avait bien 1500 mètres de long, afin de rechercher avant la nuit un emplacement convenable pour camper, un emplacement surtout où l'on pût trouver de l'eau, car pendant tout le temps que j'avais

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 57

mis à doubler la colonne les porteurs en m'apercevant m'avaient accueilli au passage avec des gestes suppliants et des cris : «DeTeauldereau! >Cesont les deux premiers mots de français qu'un noir confié à un blanc cherche à apprendre. Nous nous faisons en effet difficilement idée de la quantité d'eau qui est nécessaire à un nègre. S'il supporte la chaleur mieux que nous, c'est qu'il fonctionne comme un véritable alcarazas, la peau toujours recouverte d'une abondante transpiration, dont l'évaporation à l'air libre lui procure une fraîcheur relative. Mais pour qu'il puisse transpirer, il faut qu'il boive et beaucoup et souvent. J'avais été prévenu des désastres que cette particularité physiologique avait causés dans des colonnes précédentes privées d'eau pendant seulement quelques heures.

J'avais placé en tête des miens un homme natif de Torricada et je me lançai dans une course folle pour le rattraper, l'interroger et savoir de lui si dans le .voisinage ne se trouverait pas un village ou un point d'eau. Enfin j'atteins le guide et je vais me renseigner. — Je me retourne : Odonou ne m'a pas suivi ! Impossible de me faire comprendre. Dans cette occurrence, je relève M. de Pas de son poste en tête de colonne et le charge de me ramener Odonou. Il court, mais la marche continue et nous fait dépasser une bifurcation du sentier que je soupçonne conduire vers la droite à un village. Gomment le savoir? Nous passons outre et chaque minute augmente, je le sens, le nombre de mes traînards, de mes malades et de mes déserteurs.

Odonou arrive pourtant poussé par M. de Pas. Du plus loin qu'il me voit, il crie qu'il a chaud, soif et fatigue. Mais je ne l'ai pas envoyé chercher pour le plaindre. De la voix, du pied, de la canne, je lui fais comprendre qu'il a eu tort, lui explique que la situation mérite sa très sérieuse attention et je l'engage encore plus sérieusement à traduire ce que je vais demander au guide.

^8 DMEOMé, NIGER, mtJASXG

La fraîcl^ewrde l'accueil le ranime et le pauvre garçon paraît oublier ses fetigues. Il me rapporte que nous avons dépassé il y a dix minute» le seul village qu'on? rencontre avant Torricada !

Retourner pour prendre l'embranchement dont je viens de parler, il n'y fkut paS' so'Hger, ce n'est pas une? troupe que j'ai' derrière moi, c'est un^ troupeau d^enragés" qui cherche de l'èaru et la cherche en avant. Essayer de faire faire denri-four, en pfëine nuit, dans- ce sentier, c'est vouloir faire rebrousser chemin à un torrent. Marchons donc.

< Eh bien, s'il n?y a pas de village srrant Torricada, n'y a-t-il pas d'eaw sur la route?* — Non, il' n'y a pas d'eau sur la route: — Mais s'il n'y en a pas sur teh route, il y en a peut-être à quelque distance k droite ou4 à gauche ? — Non. — Demande au guide s'il a soiH — Oui, il a beaucoup soif. — Eh bien, qu'il aille hoir© a» plus près ! — Lui bien content. — Alors Peau est près? d'ici? — Tout près, mais c'est pas eau pour blancj c'est marigot bon pour noir: > Et justement les arbres s'écartent, une clairière de grandes herbes paraît dans- Vsl nuit à notre gauche, on va pouvoir rassembler t^ui Ife convoi sur ce point. J'arrête la fête et dis à M, de' Pas de grouper tout ce qui arrive. Je par& avec le guicte ë* la recherche de ce < maTigY)t bon. pour noÎT' >. Après- 200 mètres dans- de hautfes herbes coupantes, je me* sens enfbncer dans Ik vase; quelques pas encore et au-dessus de la vase, je* sens un peu d'eau. — Un quart d'heure après, tout ce qui avait un bidion ou une calebasse^ barbotait dans le ma?récage.

Les hygiénistes prétendent — non sans raison — que le soin de boire de bonne eau dbit ôte'e le premier souci du voyageur en Afrique : mais rester sans boire fait peut-être en certaines circonstances courir plus dfe danger que de boire de l'eau malsaine. Gelle^à était de la pire espèce, maÎB* nous avion» ce qu'il fallait pouK hf

HIAVERSÉS DU DAfiOMÉ 5^>

feire bouillir et nous en bûmes tous sans^ éprouver par Ih suite aucun malaise.;

Derrière nouSy le gouverneur arrivait, aussi gêné que nous par Fobscurité et le manque d'eau. Empêché de poursuivre plus loin pai*rama6 d'hommes qui se trouvait devant lui, il organisait son bivouac à cpielques mètres derrière le nôtre.

Manquait encore M. Targe, que les fatigues de la veille* et celles de la journée avaient accablé et obligé dé s^arrêter. D^s l'arrivée;, j'avais envoyé à sa recherche mon ordonnance BoubakarM<ody e(? quata-e hommes : ils Favaient" trouvé ranimé^ par lia* fraîcheur de la nuit et le rapportaient vers neuf heures, déjà ragaillardi, à notre Êivouac.

Une nuit passée dans un bon hamac le remettait tout à fait et le lendemain matin il se Ifevait gaiement danfr 1» posée defr grandes herbes, sa fatigue passée et déjà oubliée.

Nous laissions filer le gouverneur qpi me donnait de nouveau rendez- vous à Abomé-, pour régler toutes le» questions en suspens, et nous nou& mettions en route pour gagner Torricada.

Vers huit heures, nous- entt'ions dans^ le petit village où nous ne trouvions pas âme qui vive. Mais quelques tbit& nous fournissaient un abri« à nous et à nos hommes et nous pouvions y reposer une partie de notre monde, pendant que le reste retournerait eu arrière pour rapporter les bagages^ laissés en route; et ramener les gardiens de tous ces petits dépôts.

La journée se passa à remettre ainsi tout en ordre en ce qui concerne le matériel. Quant au personnel, j'inaur gurai mon rôle de médecin de la colonne en passant deux heures dans no» cantines de pharmacie, occupé à panser tous meè ivrognes qui avaient trouvé moyen de se blesser en cho£|uanl tous les arbres du chemin, eu butp tant contre tout ce qu'il& portaient^ eux. et LeuDS voisins*

60 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG

Vers une heure, Sedira, qui s'était reposé tranquille^ ment après le déjeuner, fut pris subitement d'un violent accès de fièvre qui lui fit perdre connaissance jusqu'au soir. Le brave garçon n'était pas au bout de ses misères. Condamné dès ce jour à la quinine à haute dose, il devait continuer à traîner son martyre, grelottant ou en délire, pendant deux cent vingt-deux jours au travers du continent africain, au hasard des marches sans eau et des stations dans les marécages.

Le lendemain dès l'aube, je partais en fourrier vers Allada, situé à 8 kilomètres, pour faire préparer des vivres aux arrivants et recruter des porteurs destinés à remplacer nos déserteurs.

J'arrivai vers huit heures chez M. Lamy, qui se mil très obligeamment à ma disposition et me mena chez le roi d'AUada, auprès duquel il représente le gouvernement de la République. Un chemin superbe conduit de la citadelle dahoméenne, où se tient notre résident, au groupe de cases habité par le roi *. Sa Majesté nous envoya immédiatement une cinquantaine d'hommes que je fis parvenir à l'adjudant Doux, laissé à Torricada. Ce faible renfort diminua d'autant le va-et-vient que nous étions obligés d'établir pour amener tout notre matériel à Allada.

Un nouveau supplément nous fut promis et Doux ayant amené le lendemain 31 au matin tout ce qui était resté à Torricada, je pus espérer que nous repartirions d'AUada avec tout le personnel nécessaire pour emporter sans rien laisser en arrière notre matériel complet.

Sur cette bonne assurance, je pris mes dispositions pour gagner de ma personne en un jour et deux nuits

1. On descend dans une vallée ombragée d'arbres magnifiques au pied desquels coule la source d'AUada. C'est dans cette vallée qu'un de nos compatriotes, M. Saudemont, a reçu une concession à l'effet d'installer comme colons agriculteurs un certain nombre d'Alsaciens-Lorrains.

TRAVERSÉE DV DAHOMÉ 61

Abomé-capîtale, où je tenais à avoir un dernier entretien avec le gouverneur.

Je partis donc le 31 décembre à sept heures du soir, avec quatre hamacaires et un boy, le nommé Ousso, qui devait me servir d'interprète.

Cet Ousso était un gamin d*une douzaine d'années qui avait la physionomie la plus vicieuse qu'on puisse imaginer et était encore plus vicieux que sa physionomie. Comme ces mauvais chiens qui suivent le premier passant venu, il avait suivi une compagnie du corps expéditionnaire, vivant des restes de nos soldats, rançonnant et pillant en leur nom les habitants des villages ; il était de ce gibier de potence qui parcourt les champs de bataille en coupant les doigts des blessés pour leur enlever leurs bagues ou en les égorgeant pour prendre leur montre. 11 avait assez fréquenté nos soldats pour savoir jurer en demi-français ou en alsacien, il savait demander de Peau, du feu, un porteur, une case, de Takassa, un poulet — encore était-il plus disposé à prendre ce dernier article qu'à le demander.

Il s'était présenté à M. Targe à Togodo, affublé d'un morceau de pantalon rouge, et malgré nos répugnances, nous lui avions permis de nous accompagner, tant nous étions malheureux de n'avoir que le seul Odonou pour demander les choses les plus nécessaires à la vie.

J'étais encore bien heureux de disposer de ce personnage pour filer sur Abomé en laissant Odonou à M. Targe.

La route d'Allada à Abomé est d'abord superbe, carrossable quoique. gazonnée, ombragée d'arbres magnifiques, et c'était un véritable plaisir, dans la demifraîcheur de la nuit, de cheminer sur cette allée de parc, si régulière et si douce aux pieds.

Vers onze heures et demie nous nous arrêtâmes près

62 DAHOME, NIGER, TOUAilEG

de Ouagbo, où je vis au clair de la lune un petit apatam^ fort propret, très convenable pour nous reposer *.

Le lendemain au jour, n'étant point harcelé par les multiples préoccupations qjui m'assaillaient habituellement au lever du camp, je fus amené, par le silence de la. nature et des quatre honunea qui glissaient pieds nus derrière moi, à des réflexions amollissantes. Ce matiu de l*'*' janvier et à cette heure précise je voyais très distinctement le réveil de mas enfants, toujours joyeux comme chaque premier jour de Tan, et aussi j'étais, certain qu'en ce moment même leur mère leur parlait du père absent. La peine de tous ces êtres aimés que je ressentais en concordance si parfaite avec eux me trou^ blait le cœuc au point que j^ ne pus prendre aucune, nourriture.

Je cheminai donc assez tristement dans ce beau, paysage ombragé où rien; ne venait me distraire, et vers huit heures, après avoir dépassé Ekpé, j'entrais dans les marais de l'Alama.

A 300 mètres d'Ekpé on descend une sorte de berge de 7 à 8 mètres de haut et on a tout de suite la sensation qu'on est dans le Ut d'un lac ou d'un grand fleuve desséché. La terre change d'aspect Ce n'est plus la belle argile rouge et ferrugineuse que nous foulons depuis trois jours, c'est une vase très compacte desséchée et extrêmement dure sur laquelle sont imprimées depuis des semaines les traces des premiers êtres qui l'ont foulée après le retrait des eaux. La piste est hérissée, par ces arêtes de vase pétrifiée, d'une foule d'aspérités qui rendent la marche extrêmement pénible..

1. On donne le nom d'apatam à un hangar sur poteaux recouvert d'herbes sèches, où se tiennent les réunions pour affaires publiques, et où les voyageurs peuvent s'abriter. On y est mîeus que dans les cases dahoméennes, où, malgré la plus minutieuse propreté, nouA nous trouvons mal à Taise,, faute d'air.

TRAVERSÉE MJ DAHOMÉ 68

Le soleil était déjà baut, et la végétation, rabougrie par Feffet du marécage, ne nous abritait plus de ses rayons. L'obligation de regarder «ans cesse le sol fissuré, luisant et âpre, pour éviter -de toéimcher, nous causait des étourdissements. Vers neuf beures, je fis une halte.

Ousso commençait à devenir insupportable. Déjà la veille, il nous avait, sans me consulter, engagés sur nn «emlâer oondaisant au viUage d'Ato, sous prétexte qu'après huit heures du soir, il était malsain de voyager.

ilnviié à b& plus recommencer dç pareilles plaisanteries, il maugréait, manifestant sans vergogne ses fOfék&uïMms à être écouté en tout, comme il convient à mm. personnage qui se sait indispensable.

Il nous rejoignit lentement, étant resté d'une centaine de mètres «aa arrière. Je lui ^is alors que dorénavant il «larcherait devant nous. — Obéissant d'abord, il s'arrangea de manière à nous ralentir en nous barrant la «mute. Furieux d'être à la merci d'un pareil drôle, je me «nis à marcher moi-même le premier derrière lui, d'fefTrayantde mes gros souliers qui menaçaient ses pieds 01116, le poussant à chaque pas.

Mais ce maJEiège était horriblement fatigant et quand, À dix heures et demie, je fis une nouveUe halte, j'étais «acttoué.

C'est le moment que choisit Ousso pour me dire que Aoes ne pouvions achever de traverser le marais avant ia «uit, que c'était encore bien plus dur plus loin, et (qu'il valait mieux retourner à Ekpé pour déjeuner. Impatienté, je me levai pour continuer la marche. Aussitôt Ousso bondit hors du sentier pour se sauver.

liais mes hamacaires avaient compris que le gamin se jouait d'eux et de moi «t allait nous laisser tous dans l'embarras. L'im d'eux, Assogba, qui avait des jambes de cerf, l'attrapa en deux minutes et le ramena tout idéconfit. Instituant alors Assogba gardien d'Ousso, je tremifi au premier une houssine d'une main et mon fusil

64 DAHOMË, NIGER, TOUAREG

de Tautre. — La marche reprit aussitôt. Ousso comprenant qu'il n'avait rien à attendre d'Assogba se résigna enfin et éclata en sanglots. Ses hurlements retentissaient dans la solitude, entrecoupés à chaque minute par une phrase toujours la même, c Ah ! glon gue guieu ! c'est moi qu'a été bête quand j'ai venu avec toi! ah! glon gue guieu.. heu... heu... » Et nous marchions ainsi péniblement sur le sol durci, à travers l'air embrasé, précédés de ce sinistre gnome toujours hurlant et jurant, n'ayant pour lui répondre que l'aboiement d*un singe égaré, un seul singe qui, lui aussi, paraissait désolé.

Quant à moi, débarrassé de. mon arme et du souci de conduire Ousso, je cheminais plus librement, mais mon estomac, vide depuis la veille, battait la chamade.

Étourdi par la chaleur, ébloui par le soleil, titubant sur les aspérités du sol, attristé par la funèbre procession que nous formions derrière ce chantre en haillons, j'étais envahi par des réflexions, non plus tristes comme celles du matin, mais amères, très amères. c Quelle € tarentule t'a donc piqué? Tu ne connais rien de € l'Afrique. Voilà quatre jours que nous sommes partis € et tout va de mal en pis. Nous sommes encore en c pleine colohie. française et tout ton monde est débandé. € Quel fiasco! Quel besoin avais-tu de quitter ton pays? € Carrière assurée et tranquille, bon chef, situation € enviée, joies de la famille, rien ne te manquait, et te € voilà perdu, bu taillant et trébuchant entre quatre € nègres dans le pays le plus malsain du monde. » — Et scandant toutes ces réflexions, le petit monstre hurlait toujours : c Glon gue guieu! c'est moi qu'a été... > A quoi je pensais en matière de répons : « Et moi donc, € que diable suis-je venu faire en cette galère? »

Enfin vers midi nous dépassons Evedji ; à une heure nous sommes à Agrimé : deux œufs, une tourterelle, pour me restaurer, une noix de coco pour me rafraîchir et aussitôt voilà le cours de mes idées complètement

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 65

changé : le Dahomé est un pays charmant, très propre, plein de gens obligeants, la route est belle, le capitaine Toutée est un heureux mortel chargé tout de même d'une tâche point banale, et en avant! gai comme pinson, sur la belle terre rouge, au travers des champs de haricots jusqu'à sept heures du soir, où nous arrivons à Cana.

Cana est la ville sainte des rois de Dahomé. — Il paraît que les rois de Dahomé ont besoin d'une ville sainte. Ou bien serait-ce nous qui éprouvons le besoin de voir des villes saintes partout? Uile colonie n'a rien d'intéressant, si elle n'a sa petite ville sainte. Kairouan que nous avons pris en 1881 était une ville sainte dont la chute devait avoir un grand retentissement dans l'Islam. Nous sommes entrés dedans, seuls à nous prendre nous-mêmes pour des sacrilèges. — L'Islam a-t-il retenti?

Tombouctou aussi était une ville sainte! Cela c'était un dogme : et quand nous y arrivons, que trouvonsnous? rien que des mercantis. Dans une autre ville sainte, il y a 1900 ans, les marchands encombraient le temple : dans celle-ci il n!y a plus de temples, il ne reste plus que les marchands.

Quant à Cana, il n'y a ni temple, ni marchands, ni ville sainte, ni ville du tout. Trois ou quatre groupes dé cases, un carrefour de routes dont la plus grande, droite et gazonnée, conduit à Abomé. Voilà Cana, où j'ai passé, sous le délicieux petit apatam du carrefour, la nuit sans moustiques et sans rêve du voyageur fatigué.

Le 2 janvier nous nous levons en même t<îmns qu'un pèlerin musulman venu en notre compagnie d'Agrimé. Quand il a terminé son salam au soleil levant, nous causons de ses affaires. Il vend des grigris : c'est dire qu'il appartient à la très nombreuse et très répandue corporation des gens qui exploitent la crédulité de leurs

66 DAHOUK, NIGER, TOUAREG

semblables. Celui-ci écrit quelques mots arabes sur un carré de papier, roule ce papier dans une .petite gaine de cuir et le remet à son client qui su^end ce talisman à son cou. Il y a des grigris pour garantir de la morsure des serpents ou des balles de Tennemi ; d'autres sont à plusieurs uns; c'est une affaire . d'argent. Celui qui coûte le plus cher est le plus efficace, c'est logique.

Ainsi les populations fétichistes ont beau accueillir la loi du Prophète, elles n'en restent pas moins croyantes à leurs fétiches, et le plus piquant, c'est que ce sont les apôtres eux-mêmes de la foi nouvelle qui procèdent à la fabârication des fétichies et qui en tirent profit.

La route de Cana à Abamé est la plus belle du Dahomé. C'est vraiment une avenue qui a grand air : de vieux et beaux arbres en jalonnent les deux côtés : de temps en temps des groupes de cases et un petit marché où les femmes vendent des boules d'akassa, des épis de maïs, des crevettes fumées, du sel, du tabac, de l'huile de palme, des allumettes, du savon et des beignets de haricots piles.

Tous ces marchés se ressemblent par un caractère commun que nous retrouverons depuis la côte jusqu'au Sahara inclusivement. Le marchand n'expose en vente que juste la quantité de marchandise qu'il croit pouvoir vendre dans sa journée. Il craindrait en en montrant davantage d'exciter la cupidité des voleurs, peut-être même celle, plus dangereuse encore, des hommes en fdaî^e.

Le prix des denrées portées au marché d'Abomé m'a paru établi au plus juste et de manière à laisser au débitant un très petit bénéfice. Inutile de dire que le tabac, les allumettes et le grain y sont moins chers qu'en France. Quant aux étoffes, elles étaient débitées à un prix inférieur à celui auquel j'avais acheté à Paris des étoffes similaires. Évidemment la concurrence s'est

établie sur les marchés de la côte, régulateurs de ceux-ci, de telle façon que les grosses et habiles maisons peuvent seules continuer leurs affaires.

J'arrivai à la citadelle d'Abomé vers huit heures, et, peu après, j'y rencontrais le capitaine Lemaire, résident d'Abomé, M. Alby, administrateur principal, qui revenait de Niki et s'apprêtait à repartir pour Ouagadougou, et le capitaine Mounier, qui me menait chez M. Balloft.

En quelques minutes tout fut réglé. Le gouverneur me laissa libre de prendre, à partir de Tchaourou, l'itinéraire le plus oriental possible pour me diriger vers le coude de Babba. Mahmadou, mon interprète haoussa, m'était signalé comme susceptible de me conduire dans cette région qu'il avait habdtée autrefois. M. Ballot m'indiquait les villages qui jalonnaient ma route d'Abomé à Tchaourou. Je devais, de là, me diriger soit par Tchaki, soit par le nord de cette ville, suivant ce que j'apprendrais en route de sa position et de ses relations avec d'autres fiuissances européennes*

En raison de l'insuffisance d'Odonou, le gouverneur «e ppivaH d'tin des quatre interprètes qui l'accompagnaient et me donnait Abul, grand et solide gaillard ^ui devait me î^endre de vrais services.

Abul, ancien agent de la maison Régis, devenu plus 4aj?d douanier, avait été estrait de prison pour partir en oâlonne.

4Ilomme cette circonstance éveillait quelques soupçons qu'ofi trouvera peut-être légitimes à l'égard d'un homme qui, étant mon seul interprète, allait devenir mon homme de confiance, j'entrepris de me faire raconter par lui pour quel motif il avait été incarcéré. Ce n'était pas difficile, car Abul était intarissable sur ce chapitre; mais il y avait une histoire de mandat mir la posté, touché par Abul au nom d'un de ses amis qui lui en avait donné commission pour sa femme, histoire si effroyablement embrouillée que je n'ai jamais pu savoir si l'excel-

68 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG

lent douanier avait été condamné pour avoir touché le mandat ou touché à la femme, ou touché les deux. Il est possible après tout qu'il n'y ait eu dans cette affaire dite d'abus de confiance qu'un de ces cas intéressants où les subtilités de la loi et de ses représentants semblent s'attacher surtout à distinguer le maladroit qui mérite le bagne de l'habile fripon qui obtient profit et considération.

Toujours est-il qu'Abul, pendant tout le temps que je l'ai eu avec moi, ne m'a pas volé, ou que du moins je ne m'en suis pas aperçu.

Il inaugura ses fonctions d'interprète en venant avec moi rendre visite à S. M. Abogliagbo. J'avais un intérêt majeur à connaître ce potentat, car pour voyager dans les pays noirs, il est d'usage qu'on soit accompagné d'un € récadère » du roi, sorte d'introducteur qui vous < présente » aux autorités locales des pays traversés. Tout inconnu qui entre dans un village sans y être annoncé par le roi ou sans être accompagné par un récadère du roi, est par cela même suspect. Il est tout d'abord et justement suspect de n'avoir pas fait de cadeaux au roi : or ces cadeaux représentent tout simplement nos droits de douanes. A de rares exceptions près, les rois n'entretiennent pas de douaniers aux frontières de leurs États; la perception de leurs maigres droits serait trop onéreuse. Ils prescrivent simplement que quiconque se présente pour entrer vienne les voir ou en demande tout d'abord la permission. Le cadeau reçu directement, sans aucun grapillage d'intermédiaire, entrera tout entier dans le trésor royal, ce qui n'est pas le cas de tous les impôts dans des pays plus civilisés *.

Le voyageur qui s'est vu, suivant la formule consacrée, ouvrir les routes de la frontière à la capitale, se les voit fermer s'il veut continuer sa route sans que le roi

i. Je veux parler de la Chine et de la Turquie.

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 69

ait reçu un cadeau suffisant, et dès lors, sans qu'on se livre sur lui à de coupables violences, il est simplement boycotté partout où il va, et ne trouve nulle part personne qui veuille entrer en relations avec lui, même à prix d'or, même pour lui donner un épi de maïs ou un verre d'eau. C'est la condamnation à mort par oubliette en plein air ou par prétention.

Quand le roi ne se contente pas d' c ouvrir les chemins » au voyageur, mais qu'il veut l'honorer particulièrement, il remet au récadère chargé de l'introduire auprès de ses sujets, un bâton royal. C'est une baguette de 50 centimètres de long avec bec de cane arjfenté.

Ce bâton est un symbole représentant le roi lui-même, et sa personne est censée être présente là où est présent son bâton. C'est là un usage général dans les pays dahoméens, mahis ou nagos et, à Allada notamment, le roi envoyait chaque matin son bâton se présenter au résident à l'heure du rapport.

Sans avoir à craindre d'être boycotté en vivres et en autres prestations, j'estimais que la présence d'un récadère, surtout d'un récadère avec bâton, me serait fort avantageuse pour poursuivre ma route et je priai M. Ballot de me faire voir le roi pour le lui demander.

Vers deux heures , je me rendis donc au palais d'Abogliagbo, précédé de mes cadeaux qui consistaient en balles d'étoffes de coton, de soie et de velours et d'une caisse en fer contenant des pièces de cent sous, sorte de pacotille qui me parut avoir grand succès dans beaucoup de pays.

Le tout fut admirablement bien reçu et moi aussi. Une foule énorme s'agitait sur la place devant la maison du roi, facilement reconnaissable à ce qu'elle était surélevée d'un étage. La cause de cette affluence était la fête des funérailles de Gléglé, prédécesseur de Behanzin. Cette fête, qui se donne longtemps après la mort du défunt, n'avait pu être célébrée par Behanzin, vu le

IfO DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG

«laWieur d6S temps, et Gléglé étant mort le i^ jan- Tier i 892, nous «ous trouvions au premier anniversaire qui permît de s'en donner à cœur joie.

On ne paraissait pas s'en priver et vraiment Gléglé devait être content. Son deuxième successeur était assis sur un trône derrière lequel s'ailignaient une série d'étagères garnies de bouteilles multicolores, et devant cet étalage de bar, -étaient disposées de petites tables garnies de verres qui, suivant la vieîïle chanson bourguignonne, ne restaient jamais ni vides ni pleins. J'aurais dû copier quelques-uns des titres sous lesquels ces liquides étaient vendus, car la plupart étaient trop extraordinaires et trop peu connus de moi pour que j'aie pu les retenir. La Vermillonne et la Bigarrée sont les seules liqueurs dont j'aie gardé le nom sans pouvoir les identifier à un type connu. Mais ^s marques classiques s'y trouvaient toutes et le sacré s'y mélangeait au profane. La cléricale Chartreuse avec ses satellites, la Bénédictine et la Cîhanoinesse, y coudoyaient le radical Haspail.

Invité à choisir, j'avisai une étiquette de la veuve Cliquet, qui me parut plus digne que toute autre de s'associer à la douleur assez bourgeoise causée chez moi par le souvenir funèbre de Gléglé.

L'empereur d'Annam m'ayant autrefois empoisonné par un horriMe mélange où, sous l'égide de cette étiquette respectable, dominait l'acide sulfurique, ce n'est pas sans défiance que j'approdhais la coupe de mes lèvres, cependant que le reste de la bouteille disparaissait sous la vaste poitrine du roi. Mais cette fois j'en fus pour ma peur, c'était du vrai Champagne, excellent, parfait de tous points.

Après cette entrée en matière, les affaires sérieuses furent vite traitées. Abogliagbo fît venir un des assistants et lui donna l'ordre de me servir de récadère jusqu'à Zaganato. Puis il me promit que je trouverais

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 71.

dans cette ville des porteurs de rechange ou de supplément et me dit même que je pouvais en envoyer chercher tout de suite cent quatre-vingts. Séance tenante, ub^ courrier partit pour les quérir.

Voyant la hâte que Sa Majesté apportait à me satis^ faire, je compris qu'EUe désirait continuer de s'amuser en paix, et m'empressai de prendre congé.

Comme il se levait pour me reconduire, j'admwaisacorpulence et son royal embonpoint par lesquels ses sujets pouvaient apprécier que leur autocrate était un^homma puissant et riche, mangeafit et huvsMat plus qu'aucun d'eux.

11 me prit par la main, et, comme au quadrille, nous fîmes ainsi un long en avant deuœ au travers de la cour.

Cette manifestation de la faveur royale provoqua dans l'assistance des hurlements dont je demeurai assourdi. En même temps tous ces personnages, semblant comme affolés, saisissaient tout ce qui leur tombait sous la main, qui un bonnet, qui un foulard, qjii un pagne, et se mettaient à en balayer le sol comme avec, des plumeaux. Pour le coup^ je m'arrêtai stupéfait et demandai des explications. L'interprète de Lemaire, qui, flairant une aubaine ou un coup à boire, m'avait accompagné, m'expliqua alors que le rm n'ayant pas prévenu, de son intention de marcher, tout le monde était en désarroi et qu'on balayait ainsi le sol pour éviter qu'il vînt à mettre le pied sur un fétu de paille ou sur un. brin d'herbe, auquel cas les plus grands malheurs étaient k redouter.

Voilà bien une crainte chimérique et superflue! Les villages dahoméens sont si propres et si bien tenus, que le roi peut les parcourir tous sans avoir à redouter pareille occurrence.

Déjà en entrant à Abomé, le jour de la prise de cette capitale, nos camarades avaient admiré l'extrême propreté de la voirie. S'E en était ainsi dans les jours*

72 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG

désastreux où la monarchie croulait et où chacun fuyait la capitale envahie, qu'on juge ce qu'il devait en être de la cour du roi en ce jour de fête !

Combien il serait à souhaiter que les maires de certains de nos villages — voire de nos villes importantes — pussent s'inspiiler des principes de propreté édilitaire en vigueur dans l'ancien royaume de Behanzin ! Dans ce malheureux pays, ruiné par la guerre et par les mesures de dévastation systématique que le vaincu, avec une admirable ténacité, opposait pied à pied à rinvasion, on aperçoit partout des ruines, mais pas un immondice.

L'histoire ne dit pas que Rostopchinc ait passé une revue des maisons de Moscou, et ait fait cirer tous les parquets avant d'ordonner l'incendie, tandis qu'il semble qu'avant de mettre le feu à sa case chaque femme dahoméenne ait eu soin de c faire le ménage à fond >. Maintes fois je suis entré en France dans des maisons villageoises et, arrivant le matin, j'y ai trouvé les enfants ébouriffés et chassieux, le lit défait, les bardes en tas dans la chambre, le balai en mouvement ou en suspens. La meilleure ménagère a de ces moments dont elle s'excuse et dont on l'excuse : je n'ai jamais surpris un intérieur dahoméen dans ce désarroi passager.

Nou3 nous sommes longtemps laissé représenter les sujets de Gléglé et de Behanzin comme d'affreux cannibales indignes de toute estime. Il eût mieux valu reconnaître que pour fournir contre des troupes européennes à peine inférieures en nombre la défense que l'on sait, et faire tête pendant cinquante jours de combat presque ininterrompu, en obligeant l'ennemi à autant de jours d'efforts pour atteindre une capitale située à quatre pauvres jours de marche de la côte — il fallait à ce petit peuple des qualités militaires peu ordinaires. Ce n'est pas le seul courage individuel du guerrier qui permet

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 73

d'obtenir de tels résultats, il faut en outre une instruction et une organisation qui soient susceptibles d'en tirer parti, il faut que Tesprit de solidarité, de discipline et de dévouement au roi ou au pays soit développé à un point que les institutions sociales et militaires réputées les plus solides et les plus perfectionnées ne sont pas sûres de procurer aux États les plus civilisés.

Des gens qui défendent leur pays d'une pareille façon, quel que soit le principe au nom duquel ils le défendent, quel que soit le succès final, ont droit à la considération de tous ceux qui, un jour, peuvent être appelés à en faire autant.

Après avoir quitté Abogliagbo, je rentrai à la citadelle pour rendre compte à M. Ballot de l'accueil du roi. * Vers quatre heures, nous serrions la main à M. Alby qui partait pour Ouagadougou et, après le dîner, je repartais moi-même pour Gana au-devant des miens.

Ousso, qui avait trouvé sans doute à grappiller quelque chose auprès des soldats de la garnison, était resté à Abomé. Mais j'avais Abul qui me permettait aisément de me passer de son assistance.

Le 3 janvier je repassais les marais de l'Alama en sens inverse du premier jour et dans des dispositions d'esprit bien meilleures qu'à mon premier passage.

Entre Agrimé et Ekpé, je relevais des bananiers, des toits de cases effondrés, derniers vestiges des villages d'Aoundonou et d'Evedgi. Après explications, j'apprenais que ces restes ne sont pas les ruines de villages dahoméens, mais de villages de Nagos que l'autorité française avait voulu établir en ces points pour remplacer les Dahoméens dispersés. Depuis leur installation nous avons fait la paix avec Abomé, redonné à Abogliagbo le royaume de Behanzin, et les Nagos ont dû évacuer leurs cases à peine bâties pour rendre la place à des Dahoméens.

Abul, qui connaît ses compatriotes, m'explique en

PABOMi, MiaCR, TOUARtO. 5

74 DAHOJHÉ, NIGER, TOUAREG

effet que des Dahoméens n'auraieiSit jamais constiuit leurs maisons si près de l$i grande route d'Abomé h Guida.

Le fait est, qu'à part les jmurs d'AIlada, qui sont mie construction roy^e, on ^Kxurraiit faire ces 100 kilomètres Bans apercevoir une habitation, n La route est trop fréquentée par les graod* chefs >, dit Abul.

Ainsi, tandis que chez nous, plus njae route est fréquentée, plus elle est garnie d'auberges ou d'hôtels Ji l'usage des Toyag^eiurs^ et tajudijB ^ue cewx-ci font la richesse an pay^, Ja Dahoméen pnudent n'établit jamais son toit sur une artère importante. Il craint que des gens trop pui&&ants s'ijivitent à sa «table en passant et oublient trop 6om\^eiit de ^ayer leur aoite. Sans doute, il est toujours pirèt k fournir ce que le roi ordonne, mais s'il s'y résigne^ il ja'y tient pas expressément. Il juge sagemeyat qu'ià ne faut pas tentea- son seigneur, et au lieu de tenir porte ouverte sur le grand chemin, il forme son village à quelque iOO mètres de là, enfoui Cious la verdjir© et dans l'omhre discrète des grands arbres.

Mais le Yoyageur altéré sait trouver ces retraites paisibles, et à mon retonir, je renouvelle connaissance avec les chefs de Cana, de Zobadomé, d'Agrimé ; je les préviens qu'un grand nombre d'hommies dont je suis le |>ère, passeront à hautevur de leur village demain, aprèsdemain. Qu'ils disent donc à leurs femmes de préparer de l'akassa, qu'ils reclierchent, soit chez eux, feoit dans les villages voisins, des ^îhèvres et des poulets, on paiera tout un peu plus cher qu'ils n'ont l'habitude de vendre ioutes ces denrées. On me fait des promesses, on me reconduit avec des souhaits : je suis déjà une pkersonne de connaissance.

Enfin dans la soirée, j'arrivais à Ekpé, et je trouvais cantonné dans la gore dahoméenne, tout mon person- (ftel. l\ n'y a guère que â5 Jdlomètres entre ce village et

IRÀVBRSéE DU DAHOllrà 7S»

AlHada, omis le laombre de porteurs contûiuant à être inférieur à oelui des charges, il faut contiimer ainsi le système de < navettes « qui eensiste, une 16k arriré à Itétape, à petewimer en arrière po«sr rapporter le matériel ftaisBé en dépôt. Aixissi avait-on dû employer deux jours povnr venir d'Mktda à Ëkpé. Le 4, je repassais pour la troisième fois Les «marais, «t pour la première fois je m'expliquais poisrqooi ^^ertaines «cartes ies désignent Bows le nom de marais «de Co. Ce aoot de Co signifie desséché, durci. Or les indigènes n^ont pas plutôt mis leur péed nu sur cette argile pétrifiée, qu'ils se plaignent SHoatèrement de la dioreté dia sol<((Co).lrOrsqiJi'ils en parlent oe mot de Go leur revient sans cesse à la bouche, et c'est ainsi que le premier voyageur qui a signalé «ce znarais a pa croire qu'il s'appelait marais de Co. Cette snéprise est d'autant plus anmsante que ledit marais est tout oe qu'il y a de moins desséché, eH que «eule la «chaussée argileuse qui le traverse est pra^cable ^.

Cette station <i^Agrimé fut la première ^nchemeni agréable de notre voyage. Tous mes compagnons se portaient bien et commençaient à s'entraîacr. Les gens 4m village nous apportaient force provisions à des prix raisonnables, j'avais un bon interprète, liberté de manœuvre dans une direction déterminée et si j'éprouvais encore l'eiwiui de renvoyer dn monde d'Agrimé à E^pé pour les charges en souffrance, je prévoyais que oe pénible mode de transport allait s'améliorer. Dès mon arrivée à Ekpé, j'avais en effet envoyé Amadi So en avant avec ordre d'aller à Cana y attendre les cent quatre- Fingts porteurs venant de Zaganato. J'avais écrit la veille an sous-lieutenant Domontqui commandait <en ce poste, de diriger- ce icoavoi également sur Cana. Cette rencontre se ^ à point nommé au carreHour indiqué.

1. A rapprocher des djeA>el Manarf d'Algérie, des villages de Kongbirk de FlndcKShine (Manarf et Kongbirk signiûent : Je ne sais pas).

76 DAHOMÉ, NIGERi TOUAREG

Amadi So, qui avait fait 40 kilomètres le matin, prit livraison des porteurs qui venaient d'en faire 60, et tous réunis, sans un éclopé, sans un traînard, ils arrivaient à Agrimé le 5 au matin, pour nous prêter main-forte. On voit qu'Atnadi So n'avait pas trompé ma confiance. D'une instruction très inférieure à celle du plus borné de nos soldats de deuxième classe, il n'en avait pas moins reçu et conduit en bon ordre et en bonne condition ce détachement important, tout aussi bien qu'aurait pu le faire un < cadre de conduite > savamment composé.

Le 5, arrivée à Cana sans encombre : le capitaine Lemaire est venu d'Abomé avec le docteur pour partager notre déjeuner. Il nous met au courant des ressources du pays entre Cana et Zaganato, et nous conseille les étapes de Fauri et de Cowé. Puis il nous raconte les ripailles dahoméennes qui ont" continué depuis mon passage et le peu de dispositions que montre le roi pour le recrutement du bataillon destiné à Madagascar. Il va repartir pour la France, il est tout joyeux, nous aussi, car décidément il nous semble que nous sommes en bon chemin.

De Cana à Fauri (6 janvier), nous ne sommes plus sur une grande route, mais nous suivons, comme nous le ferons toujours désormais, les sentiers qui vont de village à village. Aussi le paysage est-il absolument différent de celui que nous avons trouvé en venant de la côte à Cana-Abomé. Cette route royale, conduisant de la capitale à son port de mer, semble tracée dans une forêt vierge et seule la nature de la futaie varie, comportant de moins en moins de palmiers à mesure qu'on monte vers le nord. On ne fait que soupçonner la présence de villages et de cultures à quelque distance de cette route. Au contraire, notre itinéraire nouveau nous fait passer par une série presque ininterrompue de villages ou de plantations. Cette diCTérence, qui ne réjouirait pas un paysagiste, nous charma au contraire vive-

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 77

ment. On comprendra en effet combien je devais être plus sensible à la certitude de pouvoir faire vivre les cinq cents personnes qui me suivaient, qu'à la majesté des ombrages tropicaux — et déserts — des environs d'Allada.

Ainsi que je Tai dit tout à Theure, il est possibe que si, pour venir de la côte à Abomé, au lieu de suivre la route royale, nous avions cheminé le long des sentiers, nous eussions vu plus de champs de maïs et de maisons, mais je crois qu'en outre le pays lui-même est moins habité que celui qui s'étend d'Abomé à Zaganato. La guerre s'est passée tout entière au sud de cette dernière ligne, et ne serait-ce que pour cette raison, le nord doit être plus prospère. Nous froissons dans le brouillard du matin, le long de l'étroit sentier, les hautes tiges rameuses des haricots arborescents qui couvrent ici de grandes surfaces. Plantés en alignements réguliers sur le sommet de petits remblais parfaitement débarrassés de mauvaises herbes, ces végétaux donnent l'idée d'un état agricole, peut-être pas très avancé, mais en tout cas fructueux, d'une main-d'œuvre abondante et expérimentée. L'igname aussi est cultivé dans la région avec le maïs, la patate, le coton et le mil. Au milieu des champs, les villages se distinguent, comme cela a lieu souvent en France et au Tonkin, par les frondaisons des vergers ou des arbres d'agrément conservés ou plantés pour l'ombrage. Les citronniers, les papayers, les manguiers, les cocotiers, les bananiers, les baobabs forment la majeure partie de ces arbres de village. Les orangers y atteignent des dimensions plus considérables qu'au Tonkin, et je n'ai guère souvenance d'en avoir vu d'aussi gros, si ce n'est au pied du Col des Nuages, entre Hué et Tourane. Ils donnent souvent des fruits qui sont mûrs dans une enveloppe encore verte, mais parfois aussi les plus grands sont couverts d'oranges d'un rouge éclatant qui, au milieu du vert foncé de leur

78 DiKBOnÉ^ NIGER, TDUAASG

feuillage, produisent un effet d'une richesse ineompav^ rable. Les pauvres plantes de grande serre <fai représentent Tespèce entre Cannes et Monaco, ne* donnent (fu'mne piètre idée de cette végétation luxuraante. Il fant dire pour l'expliquer que nous sommes dans la saison sèche et que, cependandl, à cette faîblie distance de la mer, il pleut tous les deux ou trois jours : les plaxifte& se développent donc dans un bain de vapeur permai»ent. Comme \e soè, fécondé par Faccumulation de tant d»' détritus végétaux, est recouvert d'une épaisse couche' d'humus, on ofcoît comprendre qu^un semblable pays^ soit le paradis des plantes. Pourtaiit le coton — mads je ne parle ici qu^au point de vue du tisserand — craint Fhnmidité pour ses beurres soyeuses que la pluie tache Ott fiait pourrir : les métiers à tisser étant trèS: nombreux dans le pays, il faut croire que la maturatiioiL des gousses se fait pendant les quelques semaiine& où 1» temps est au beau fixe.

A Pauri s'arrêtent nos communicatiions directes avec; Aibomé qui se traduisent ce jour-là par la réception» ^un beau morceau de bœuf prélevé par M. Lemaire sur sa part des festins fbnéraires, et d'un non moÛM* agréable pain blanc. Huit jours sans bœuf m paim ne: sont pas encore une privation sérieuse, mais ils font trouver le cadeau plus savoureux, surtout quand on. pense que c'est sans doute la dernière fois qu'on voit du: pain. Le messager d« mon camarade remporte notre: courrier pour 1» France. Cest aossi la diernière rela^tioni que nous ayons avec l'administration des postes. Benté^ Bavant, il faudra que nous détachions un exprès, prélevé^ sur notre escorte pour Fenvoyer à la côte, ou que nous^ confiions nos lettres à un chef des pays traversés, aw hsQsard de ses bonnes intentions^

C'est à Fauri que je fus le mieux fixé sur les appétiLbs sanguinaires de notre infirmier Diadeba- 11 avait remarqué qu'un de nos hamacaires, La petit Qugno,. saoA être)

TRAVERséB DU DAHOMÉ 70

tout à fait aussi bègue que lui, balbutiait quelque peu quand il était en colère. Il me Famena : < Voilà un petit hamacaire qui fait comm« moi : ba, ba, ba, c'est parce qtrlï a un petit os dans la langue. Tu vas le lui couper, et Si ça le guérit, tu me traiteras de même. » Je renonce à noircir tpois pages pour reproduire les circonlocutions et les bred'ouillements au moyen desquels il me formula Cfette stupéfiante proposition, inspirée pourtant du plus pur esprit d'investigation expérimentale.

Entre Faiiri et Cowé coule le Zou, grosse rivière momentanément guéable : Teau ne monte pas plus hfaut que lia ceinture. Ce cours d'eau forme en ce point mae sorte de frontière entre ïes gens de race djège, ou Diaftoméens purs, et ceux de Zaganato-Agoni, qui sont de race nagote. Les Dahoméens régnaient en maîtres à Agoni, mais leur autorité, extrêmement redoutée, était très péniblement su:pportée par les habitants. Aussi ces derniers nous fournirent-ils avec ardeur, lorsque nous fûmes en guerre avec Abomé, tous les secours en vivres et en porteurs dont leur pays pouvait disposer. La paix faite, nous avons réinstallé à Abomé un Dahoméen à qui nous avons remis une forte partie du royaume de ses pères et en particulier le territoire d'Agoni. Naturellement Abogliagbo traita les Nagos de ce pay» avec une certaine (fureté, et ils se révoltèrent à l'automne dernier (1894). Où vient de ïes mettre à la raison, mais s'ils sont battus, ils ne sont guère contents, et cela se conçoit, s'étant unis à nous contre nos ennemis, d^être par nous livrés à ces derniers. Peut-être leur fera-t-on justice tôt ou tard *, mais moi qui ne suis ni Dahoméen, ni responsable de leur déconvenue, je n'en, suis pas moins très mal traité, ou mieux, pas traité du tout, par les gens de Cowè. Campés au milieu du village

1. C'est fait, aujoîird^hui Agoni est détaché du royaume' d'Abomé et mis sous Tautorité de Tadministcateur de Ketou (jfaillet 1896).

80 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG

et d'un village considérable, nous étions aussi isolés qu'en pleine forêt, et nos interprètes ne trouvaient personne à qui parler. Le récadère d'Abogliagbo, jugeant que son ministère ne me serait d'aucune utilité dans un pays tout fraîchement révolté contre son propre souverain, avait trouvé plus prudent de s'esquiver. Il avait préféré, me dit un homme envoyé par lui, gagner Zaganato pour y préparer notre réception du lendemain. Il n'est pas téméraire de penser que la présence dans ce poste de Zaganato, d'un sous-lieutenant français avec cinquante tirailleurs haoussas, contribuait à donner à cet excellent récadère la confiance qu'il avait dans le succès de sa mission auprès des autorités locales, et justifiait son empressement à se rendre à une destination si pleine de sécurité.

Malgré son absence, ou peut-être à cause de son absence, notre quarantaine ne dura que quelques heures, au bout desquelles nous obtînmes ce qui nous était nécessaire pour vivre jusqu'au lendemain.

Enfin le 8, nous arrivions vers dix heures du matin à Zaganato. 11 nous avait fallu douze jours de marche ininterrompue et d'efforts pénibles pour atteindre ce poste qui, situé sur l'Ouémé, peut être relié en vingtquatre heures à Porto-Novo par une chaloupe à vapeur. Telle était la conséquence pour nous de la baisse prématurée des eaux du fleuve que M. Ballot m'avait signalée et qui nous avait obligés à passer par terre. Dix jours de retard, quelque fatigue et nombre d'ennuis, étaient le résultat de ce contre- temps. Mais en revanche nous avions la très rare bonne fortune d'être tous bien portants, d'avoir fait dans une région bien soumise l'apprentissage du mode de marche que nous allions poursuivre pendant quarante jours, et d'avoir fait cet apprentissage dans des conditions telles que nous ne devions plus jamais en rencontrer d'aussi difficiles.

La soirée se passa à incorporer de nouveaux porteurs, à

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 81

payer et à licencier celles des femmes d'Abomé-Galavi qui désiraient retourner chez elles et en même temps un certain nombre de porteurs éclopés et fatigués. Je recrutai pour les remplacer un certain nombre de gens d*Agoni, et enfin j'achevai de me mettre à Taise pour mes transports en laissant au poste, à la garde de M. Domont, soixante-dix-huit charges de toute nature que l'expérience m'avait démontré être inutiles. Le paiement des vivres s'étant jusqu'ici effectué en argent avait laissé intactes mes provisions de matières d'échange, et je pouvais y renoncer sans inconvénient. En revanche je déplorais d'être obligé d'abandonner une partie du matériel de batellerie que j'avais fait fabriquer en France alors que . ma mission était encore purement nautique et qu'il n'était pas question de marche à pied pour l'accomplir. J'en rendais compte au ministre, qui lors de mon départ ne pouvait pas connaître les progrès des missions Decœur et Ballot. Ces progrès allaient avoir pour résultat de toucher le Niger au nord et à l'ouest du point où je l'atteindrais moi-môme. Comme j'étais à la droite de ce front de marche des trois missions françaises, c'était naturellement vers l'est que se précisait mon champ d'action, c J'estime et vous avez jugé, Monsieur le Ministre, disais-je dans ma lettre du 15 janvier, que l'intérêt de ma mission est d'atteindre le Niger en un point de son cours qui soit relié avec la mer par un bief parfaitement et régulièrement navigable. Ce point doit donc être franchement au-dessous de Boussa, où sont signalés des rapides, et est marqué jusqu'à plus ample informé à l'embouchure de la Moursa, au coude que fait le Niger entre Boussa et Rabba.

€ Les difficultés d'ordre diplomatique qui m'ont empêché d'arriver rapidement et bien outillé par le cours inférieur du Niger jusqu'à Boussa vous ont d'ailleurs fait considérer comme impossible, du moins pour cette année, mon voyage de Boussa à Tombouctou et

82 DAHOAIÉ^ NIGER^ TOUÂBEG

limiter en prÊoeipe à Haussa mes efforts pour reoioatec le Niger.

< 11 convenait dooc d)& réduise mes pnejetsen raison de cette réductdan de matk programme naïUique, ei aussi de diminuer mon miatériel de batellerie en proporbioA de cette réduction*-

• EKailleurs^ quoique je sois qneUfiie peu désemparé en^ moyens de navigation, jet compta encore abondier lo Niger avec \xm personnel et xm. matériel suffisants pour faire du fleuisre une reconnaisfiance qid» sera, noa> plus, prestigieuse,, mais^ hyononable et vous renseigner à mon retour suir la partie de ami cours» en. amont et en aval du point où j'aboutioai.

€ Jusqu'où j'irai du côté amoat,. il me paraît imprur dent de le prévoir dès^ maimtenanlr, non; pas que je cour sidère le passage de Boussai comme infranchissable. J'ai eu au contraire F honneeur ée: vous signaler dès le mois de juillet dernier les raisons, d'brdre topograpMque qui rendent impossible Texistence de difficultés insurmontables pour lat navigation. Mais Fépoque tandivc ow ji'arriverai mf expose; àt avoir contre moi des crues * subite» qui vous ont fait limiter assez près de la Mbursa la partie* réalisaibli» de mes> ambitionsi.. Cette; réserve s'impose emcone plus à l'heure actuelle, où je viens de laisser presque tout num matériel, de navigation à Zaganatoi

€: Du côté aval, vous, av^ toujours admis que je pou^ vais revenir à' lîa mer par les. bouches du^ Niger. En naviguant dans ce sens> j'aurai: le courant pour moi; je ne craindrai donc pas les cruesy et un accident, d'ailleurs toujours possible, sur un fleuve débordé et dawis

1. Telle était alors ridée fausse qju*on se faisait du régime hydrologique du Niger. Ce n'est pas lia crue qui m*a gêné dans ma reconnaissance du Niger, mais au contraire la baisse deseaux. La crue n'arrive guèitaà Rabba q^e le !•' aoiU.

ÏRAVERSÉÉÎ Î>V DAftOMÉ 8Î

une embarcation fragile, pourrait settï m^ômpêcher de remplir cette partie de mon progratûme. »

Ainsi allégé et revenir à un peu moin-s de quatre cents charges pour quatre cents porteurs, j'alTais pouvoir mar^ cher fi'anchement et sans jamais aroir à* retourner en arrière.

Le lendemain 9 janvier à deux heures dfa soir, nous partions pour Banamé. Au sortir des cultures d'Agoni, noo^ faisions nos adieux à M. Domont qui nous avait fait la conduite. CTétait te dernier blanc que nous dussions voir avant notre retour.

Nous avions, je viens de le dire, quelques porteurs haut Te pied : cela ne devait pas durer longtemps. Les porteurs originaires d'Agoni avaient été recrutés — comme de bonne règle — par les autorités locales. Or celles-ci étaient dahoméennes. Ce qu on sait de la révolte' qui venait d'être réprimée fait comprendre que ce recrutement était considéré par les enrôlés comme une vexation de plus. Aussi à peine étions-nous en vue de Banamé après quatre heures d'une marche nullement fatigante, qu'une trentaine des Agdnais jetèrent là leur fardeau et se sauvèrent dans la brousse. Au même moment les tirailleurs haoussas qui, quelques semaines auparavant, étaient venus faire le coup de fèu contre ces mêmes Agonais et qui à certains signes, perceptibl'es seulement pour des noirs, avaient pressenti cette désertion, se jetaient sous bois à leur poursuite, tirant des coups de feu dans toutes les' directions. Parvenu avec la tête de colonne au village, jjé'tais en conversation avec les notables pour la fourniture des vivres lorsque tout ce tapage éclata derrière moi dans la forêt. Instantanément mes interlocuteurs épouvantés tournèrent lea talons et disparurent. M. Targe, qui marchait un peu en arrière pour faire le levé topographique de notre itinéraire, entendant ces détonations, crut qu'on m'attaquait à l'entrée du village et accourut avec les laptots et les

84 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG

Sénégalais qui étaient en queue de colonne. Ces derniers, entendant courir sous bois, au milieu de l'obscurité naissante mais rendue complète par l'ombre de la forêt, se mirent à tirer à leur tour.

Enfin M. Targe arriva dans la clairière où je me trouvais, rassemblant au passage tous ceux que je pouvais sauver de cette échauffourée. Le peu de clarté qui y régnait encore permettait de s'y reconnaître et de tranquilliser tout ce monde. Le plus gros rassemblement formant boule de neige, petit à petit tous les dispersés vinrent s'y rallier. La forêt s'apaisa en quelques minuteç. On a vu ainsi parfois toutes les troupes d'un camp se fusiller de pied ferme par suite de l'hallucination d'un factionnaire et ces méprises coûtent souvent la vie à bon nombre des assistants. Ici on put croire qu'il n'y avait pas de balles dans les cartouches, car personne ne fut atteint. Les Sénégalais durent reconnaître que les Haoussas n'étaient pas seuls à fermer les yeux en pressant la détente. D'ailleurs, œil fermé, œil ouvert se valaient pour la circonstance, car il faisait noir comme poix et je n'ai jamais compris sur quoi ils avaient bien pu tirer.

Il fallut employer la première partie de la nuit à parcourir les environs du village pour tranquilliser les gens de Banamé et leur faire comprendre que ces Sénégalais et Haoussas, les mêmes qui étaient venus un mois auparavant pour les combattre, arrivaient cette fois en bons amis. — La bonne harmonie finit par s'établir entre eux et nous, et même ils remplacèrent volontiers ceux de nos porteurs d'Agoni qui venaient de s'esquiver.

Les deux journées qui suivirent furent peut-être les plus rudes étapes de la campagne. Il faisait un vent d'harmattan chaud et sec, et nous traversions un pays désert, sorte de marche frontière entre les Dahoméens et les Mahis de Paouignan. Il paraît d'ailleurs, d'après ce que j'ai vu moi-même et entendu dans toute la

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 85

boucle du Niger, que lés pays habités par des peuples de race différente sont séparés par des espaces relativement inhabités. Je Tavais constaté entre Fauri (Dahoméen) et Cowé (Nago). Je le constatais avant d'entrer dans le royaume de Paouignan ; il en sera de même plus tard pour sortir du pays nago par Tchaourou, du pays baribapar Gobo, etc., etc.

Notre première étape nous amena vers trois heures du soir près d'une flaque d'eau boueuse, que notre guide nomma Apomé et que nous desséchâmes jusqu'à la dernière goutte. Ce jour-là deux noirs du convoi furent frappés d'insolation en installant le camp et nous eûmes toutes les peines du monde, faute d'eau, à les faire revenir à eux.

Journée encore plus dure le lendemain où de six heures du matin à six heures du soir nous marchions dans un maquis brûlant sans autre moyen de nous désaltérer vers midi qu'une flaque d'eau dormante oubliée dans une anfractuositéde granité. Deux hommes arrivaient épuisés à Paouignan et étaient encore trop faibles le surlendemain matin pour pouvoir nous suivre.

D'ailleurs ils étaient là en bon pays, car Paouignan était le premier gros centre où nous fussions reçus en amis puissants et honorés. 11 y a très peu de villages de France où la population montre autour de nos troupiers autant de joyeux et secourable empressement. La curiosité empêchait d'abord les femmes de nous apporter de l'eau. Elles ne voulaient pas, pour aller à la fontaine, quitter la grande place où était le spectacle et l'intérêt de notre arrivée. Mais quand j'eus fait comprendre aux autorités que vraiment tous mes hommes étaient mourants de soif, chacun se rendit compte de nos besoins, et le branle une fois donné, la population tout entière se mit à notre service. L'usage de la monnaie étant inconnu ou très peu connu, je dus rechercher dans la pacotille avec quoi nous pour-

86 DAHOMÉ^ NIGER^ 'EOCAaXG

riona bieit payer les mille ration« quî^ alliai«nt êfcire nécessaires. A{>Tè» (fueigueB essais, 1er tabae, les perlea» et les miroirs tarent reconnus conuMcer les mdiHleuta moyens d'édiSHigev taxfifésF ei mis en^ vente pour ebienir dies vivres. Ce moyen es* un peu laborieux, ca;r lea femmes apportent to«jaiurs Féquivalent dé une,, deux,^ trois rations au plus à la foiSy et il fout faire trois o» quatre: cents* marcbésr pcanr obteniv mille rations. Mais eni se pajrtageant la besognie on arri:^ à pouirvoir trèft largement et très écooomi«pi«ment aax besoins d'une^ troupe même reiafeiRrement nombreuse com^me dtait kir nôtre.

Il fauit dire' (fue iioAre aexiueir à Paotatignany s'il ùak sympathique, avait été très heureusement préparé; N^âyant rien^ ài {aisfe de Mahmadou, q^ai. en sa quailité d^inlerprèite pouvait diffieiileïû«iîit servir de porteur, ek qui, ne trouvant pas de Basibas sur la route, ne fonctionnait pas davantage comme iiwfteirprète, je l'avais détaclué en avant de la* cofewne el. T'avais^ fait partir de- Zagahata directement pour Faouignan. U portait une petite caisse de ptrésents pour le roi, et un; petit assortiment des marchandises' d'écha?nge que nous taransportions. Il devait au son* arrirrée ài Paouignan remettre an^ roi le* cadeawx qui lui étaient destinés, annoncer notre arrivée, faire- conoifltftre mas» besoins en vivres et surtout en eau, prévenir les. habitants qu« tout, ce qu'ils apporteraient leur serait paijé et les informer de la manière> dont ce; paiement aurait Ubu, soit quîhls acceptassent la monnaie, soit qi^i'il fallût recourir auix échanges. Dan» ce dernier cai» Mahmadôu leur montait ce que nouâ< tenions àJeur dispositiom. Ce qui était peut-être le plu*^ important dans la missioui dudit Mahmadou, c'est qvLB les M ahis alliaient avoir vingt-quatre heures de réflexixîn et d'initiation' entre son arrivée et la» nôtre.. J'avais déjà constaté plus- d'une fois à nos dépens la lentew? que les noirs apportent dans tous- leurs rapports avec nous. Un^

fonéa de eraiaite et de défiance^, juslifléô ou non, lenr. s^[)atlitia naiuveHe^ font quie la ^bee n'eai rom^e enh^ le voyageur et eux q,ue six our huit beures> a^rès soof arrivée. Be sorte qpB e^'élaît juste: au moment de notne: repos our de notne départ que les kabi4^nts> comment çaîent à. nous être utides.

Pendant toute la journée que Maluiiâ^u^ passa* à Paoui^an aérant nous, il avaii été assailli de- quesctlon» — et j'y avaiabien.compté — sur notrenombre, notreâge;. nos habilSude* notre caractère,, le; but de notire voy^gei. Tous savaient ainsi qpe nou3> n'arrivione pas> dans U» f ays pouff y fàineées razzias d'esclaves^, que. nous paye^ mons bien, tout ce ^e nousc pcendrions^, que nous étiom» des foères de ceux qui avaient détruit le jroyaMme daho»méeiit, objet de leur terreur. — Aussi notre- entrée eni communion d'idées^ et dfintérôtiS' fufcrelle rema©q«atolfl^ment prompte à Paouigpaai et nous» y Ihiues um séjjour très agréable.

Pendant qu« sur la. placer les femmes: appoiftaientde» j^«ues d'eau et qWoa abreuvait n»» gensî,, le roi m'en!traînait chez Uii p©*ir ma montrer les cadeaux qm'il» avait fart pné|)ar.er en réponse aux; miens. G'étaienA deu» cbèvresy quelques poulets et des» pani^s: d'ignames» Ui s'ex'cusa sur sa pauvreté,, diisant que Les Dahoméen» avaient depuis quelques^ années réduit son royaume» à» la, plus fâfltrême misère. «C'est à> peine,, dit-il, si tu verras parmiinousï autant de fbmmes* et d'enlants que d'hommes^ fiaits. Tout ce qui était assez fort pour tenir la caniv pagne: se battait courageusement, mais pendiant ce: tempsrlà, les hommes d'Abomé enlevaisnt tout ce quii restait au village. » Je vis ea effet quer ces braves M<akis*y gens débonnaires, lents àt comprendre, au obéir eh ài marcher,, n'étaient pas> de taille à tenir tête aux Daho^* méens soumis à une discipline si exacte et capables d'une obéissancepassive — et active — toute militaire. « Autrefois, me dit le roi, tous les champs que tu as parcourus?

88 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG

pour arriver ici étaient couverts de cultures. Tout a été détruit; c'est seulement depuis quelques mois que nous avons pu de nouveau cultiver en paix et c'est grâce à tes frères et à toi < qui avez bombardé Dahomé ». Dis-nous donc pourquoi tu es venu prendre Behanzin Est-il captif chez ton père et à quoi l'emploie- t-on? » Mis ainsi en demeure de faire un cours d'histoire francoafricaine, je m'en tirai dans les termes que je traduis ci-après, afin de montrer par un exemple quel genre d'adaptation j'étais obligé de faire subir aux faits pour être compris de ces petits chefs africains. < Un jour mon roi ayant appris que le roi de Dahomé était très méchant, il lui envoya dire qu'il ne fallait pas capturer des esclaves chez ses voisins et qu'il lui défendait de les faire souffrir. Mais Gléglé ne voulut rien entendre, et, devant l'envoyé de mon roi, il fit couper le cou à beaucoup de captifs. Quand mon roi apprit ce qui s'était passé, il entra dans une grande colère et punit sévèrement son envoyé. Puis il fit venir ses trois cents fils qui s'appellent des colonels. — Chacun d'eux commande autant de guerriers qu'il en faut pour abattre un royaume comme celui d'Abomé. Tous voulaient partir, mais il choisit le plus vieux et lui dit : < Prends tes c soldats et frappe dans le Dahomé tant que tu trouc veras un homme qui me désobéisse. »

« Aussitôt Gléglé mourut. Behanzin, son fils, essaya de résister au fils de mon roi, mais celui-ci tua tous ses guerriers et le captura lui-même. Mon père lui a fait grâce de la vie, mais il l'a fait transporter dans une île, et à présent Behanzin, qui aurait préféré autrefois mourir que de voir la mer *, voit de l'eau salée tout autour de lui. C'est sa punition. Puis mon roi m'a appelé et m'a dit : « Tu vas partir avec tes enfants et tu

1. On sait que les lois du royaume interdisaient au roi de se rendre à la côte.

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 89

c iras chez tous ceux du pays où Behanzin faisait ses « méchancetés, et tu leur diras que c'est fini, qu'ils peu- € vent travailler tranquillement, qu'on ne les prendra € plus, que tes frères leur porteront des pagnes en € échange d'huile de palme ou de coco. Va et ne crains € rien. S'il t'arrive malheur, je prendrai soin de ta femme € et de tes enfants et je punirai ceux qui t'auraient fait € du mal. > Alors je suis venu et j'ai fait tant de chemin qu'il faudrait faire marcher un de tes enfants pendant un an pour atteindre mon village. Et malgré cela j'ai un fil de fer qui me permet de causer avec mon roi et de lui dire tout ce qui m'arrive. >

Mahmadou avait en effet parlé aux Mahis du télégraphe électrique et il m'avait prévenu que cela piquait leur curiosité. Ce qui contribuait à les tranquilliser, c'est qu'ils savaient qu'étant déjà pourvu je ne venais pas chercher femme chez eux. Comme ils ne se mettent guère en campagne que pour conquérir des épouses, ils comprenaient difficilement que je fusse venu pour autre chose. Mahmadou leur avait déjà dit que non seulement j'en avais une, mais que je voyageais avec son portrait et qu'au moyen du fil je lui parlais tous les soirs. — Comme ils m'en parlaient à leur tour, je leur montrai les photographies que je portais sur moi et ils échangèrent longtemps leurs impressions, c Est-il vrai que tu n'aies qu'une femme? — Oui. . . — C'est sans doute que les femmes blanches coûtent très cher, plus cher que les nôtres ? — Oh, oui! — Ça se comprend, elles sont bien plus jolies. Et le tout petit, pourquoi n'est-il pas sur le môme papier que les autres *? ~ C'est sa mère qui a voulu. — Alors, c'est comme chez nous, vous aimez mieux le dernier venu. — Oui, tant qu'il est tout petit. ~ C'est comme chez nous. » J'eus ensuite avec eux une longue

1. Mes trois aînés étaient photographiés en groupe, mon der* nier-né était seul sur une carte.

90 DABOSfÉ) NI6ER^ TOUAACG

conversation swr les chose» agricoles; il» apprirent a^vec intérêt que j^svais deiax cents» moutons* et que lors de mon départ im grand nooribve d'entre eux étaient malades parce qu'il: aT^it piv defssus. — Tout cet échamge d'idées rosignlfiaiites avait pour but et eut en grande partie pour résaUbad ée m« Caire considérer par eux coimiEe un être bumaira semblaèie à eux^ et accessible à- toutes idées de sea» commun, et non^ comme an soreier vivant de m^fices et de son commerce avee les loups-gairous, ce qai — chacun le sait — est W propre des blancs^ En revanche la séopuestration de Behanzin ne fut pas bien compirise. Non seulemeat les Mahis n>'ont jamais vs la mer^ mais ils n'oni pas la notion de ce cpÊOè c'est qu'une île, et Abtil, p<»ur le leuff expliquer, ayant fait avec lie doigt on petit cercle a«ito«ur' duquel' il étendit le» bras powr figurer Fimmiensité de» Oots, ils crurent que BétiansAn setemaiit loujio«Brs debouè sor ua espace aussi étroit <^ie celui qu'Abul avait dessiné. L'in^ovtumé leur apparut com^me uine sorbe de saint Jean le St3rliite maulgré Loi,, éb le supp]:iee qui lut éiJait infligé leur sembla* empreint d^une malice yérita*blemeni diabolique.

C'est le lendemain^ dans les conversations sans fîiii . qui revenaient au sarjet êm déporté de la Martinique^ que j'appris la hausse notion, qu^ils s'étaient £aile de so situation et j'ai noté le fait pouir montrer par un» exemple. combien les notions qui nous paraissent les pluâ simples — un prisonnier dians une^ île — exigent ea réalité de connaissances acquises étra»)gères à des hommes relativement intelligents et civilisés.

Les souffrances que nous^ avions endiiurées^ dans n<»tra marche de Zaganato à Paouignaaa m'avaient démontré l'utilité d'alléger les charges de mes porteurs. Je demaar dai donc au roi s'il pouvait me donner du renfort et il fut CGMiveBu, après un petit marché,, q,u'il m'enverrait quarante hommes pour porter des bagages jusqu'à Saivé

TRAVERSÉE DU DAHOUBé* 94

(trois jotfps' de marcfte). II se porfiait gai»aHt (2lte Bcur fidélité. Je jugeai que je pouvais me fier à lui et laisser partir c« convoi ssas surveillance. Ces qiMirante hommes vinrent le soir prendre les quarante plus' lourdes charges qc^on pwH trouver, et partirent séawce tenante. Je ne les revis plu» qu*à Sefvé où E ne manquait pas une a^uille detooFtce' qui leur avait été cewi^é. Comme je »'èivais eu à' m'nwpiiéter pendfenat ces qwatre jours ni de IcHrn'Ourrittirre', ni de leur discipline daœts les villages, ni cfe- leurs stmffi'ances en route, je trouvai' ce? mode de trapnsporlî awxfliaire bien agréaMe et j'y fis* appel de pfcrs e» pl\is dans l'a suite de mon voyage. Les mœurs sont tentes en effel dans^ cet arrière-pays (ftï Bahomé cpie les hommes qui s'offrent pomr les tiransports exécutent ce contrart avec une probUlé et une fidélité parfavUe». On ne saurait' en d'ire aufewB de fous les pa«ys- da nmnde, car il me souvient que pendant la campagne de TiMïisie, mes canonniers ayant remfe leurs sacs awx maleftiers arabes d'à convoi, furent victime* â^nn vérvtable pillage : les coolies annamites ne se tout? pas fsiute nott pltiB de fouiîlèr dans les paquets et de se dissiper par bandes; quan* aux Dahoméens eux-mêwes, si leur probité envers moi fût rêelîe, on ne peut dire qu'il ea fat de même de leur Mélifé, surtowt pendant le» premiers jours, où nr» bon tiers dTentre eux se rapatrièrent par leurs propres soins, en passant près des villages où' une coïncidence fâcheuse les avait fait recruter quelques jours auparavant. En réalité ces mœwrs remarquables du portage cennsti^uent une heureuse eîroeption en favcfur des pays de FMintcrland dahoméen. Sonftaitons qu'élite soit duraftlfe.

Le i3, nous nous mettions en marche au clair de la Imie pour arrrver à Zoglobo. Le brave roi» de Pàouignan nows accompagna pendant une heure, et après nous avwr, durant la première halte horaire, eomblés des soutïaits et de remerciements, nous Missa* un récadère

92 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG '

chargé de nous conduire jusque chez son voisin le roi de Savé.

J'avais été trop content des services de Mahmadou pour ne pas continuer à en user.

Il nous précédait encore d'un jour, remplissant auprès des chefs de tous les gîtes d'étape le même office qu'à Paouignan. Comme c'était surtout un causeur, en sa qualité de pèlerin musulman, il était plus spécialement chargé de la préparation morale des autorités et des populations chez lesquelles nous devions arriver. Quant à ce qui concerne spécialement l'approvisionnement en vivres, je me servis surtout de courtiers, dont l'un, un nommé Reïss, natif de Porto-Novo, que j'avais rencontré à Paouignan et qui était de son métier colporteur de tabac, nous accompagna pendant plus de vingt jours. Je donnais à ces courtiers, à titre de commission, un. tant pour cent variable suivant leurs capacités et leurs exigences. Encore ce tant pour cent était-il calculé, non sur le montant de leurs acquisitions, qu'ils eussent été tentés d'enfler outre mesure, mais sur le nombre de rations amenées au marché. Ils avaient ainsi intérêt à mobiliser derrière eux de véritables légions de vendeuses. Achetée ou non, la marchandise leur donnait droit à commission. Aussi y eut-il surabondance sur le petit marché qui s'installait chaque jour autour de mon camp. Je courais le risque — et il m'arriva souvent -- de payer des commissions pour plus de vivres qu'il n'en était besoin, mais l'affluence qui en résultait faisait baisser les prix de telle façon que j'y gagnais encore. Non seulement nous vivions dans l'abondance, mais nous vivions à bon marché et tout le monde était content, car les gens qui étaient venus de loin m'apporter leur igname ou m'offrir leur chèvre se trouvaient assez payés si peu que ce fût, et de plus ils avaient pu satisfaire leur curiosité. Ils en avaient pour huit jours à causer de ce qu'ils avaient vu. J'ache-

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 93

tais d'ailleurs tout, même sans besoin immédiat, à charge pour le vendeur de me suivre un peu plus loin, et j'avais ainsi des porteurs improvisés et bénévoles qui grossissaient ma petite colonne. De la côte à Paouignan notre nombre était allé sans cesse en diminuant ; à partir de Paouignan jusqu'au Niger, il va croître tous les jours.

A Zoglobo, les bons effets de ce régime pantagruélique commencent à se manifester, et si ce n'était la chaleur qui est gênante et l'absence de chevaux qui rend le commandement d'une colonne si mince et si longue véritablement difficile, nous ne serions pas plus fatigués qu'on ne l'est en France par les étapes des grandes manœuvres.

Le pittoresque qui nous a manqué jusqu'ici paraît se réveiller à Zoglobo. Le village est entièrement perché dans les anfractuosités d'une roche granitique qui émerge seule au bord de la plaine. Dans les fissures du roc ont poussé de grands arbres à feuilles rares au milieu desquels vient jouer une troupe de singes. Ils ne paraissent nullement sauvages, circulant de branche en branche à portée de flèche des maisons du village. — M. Targe et Doux s'amusent à les tirer pendant que je monte auprès du chef pour régler une question délicate.

Le roi de Paouignan qui commande aussi à Zoglobo m'a prié en effet de prêter à son autorité l'appui de mon intervention pour obtenir que justice soit faite d'un chenapaa de ce dernier pays. Le récadère de Paouignan vient avec moi. La conversation s'engage avec le chef, qui est intelligent et cause très raisonnablement de la paix, de la sécurité des chemins, des cultures et du bétail. Puis je dis au récadère de faire sa commission. Les visages deviennent aussitôt sérieux, car le coupable est justement là, présent parmi les nombreux auditeurs qui assistent toujours à ces réceptions. Le chef lui

94 DâilOMÉ, mGEB., TOUAAËG

âoniie Tordre 4e rester, et 4itiS6itôt les femmes, iles efifants , tout ee (foi dml demeurer étrasuger aux càoses graTes 4e TÊtat, disparaît coo^me par enchantement. Puis quand j'ai «uBsxiPé ce chef que j'ag^irais en tout pomr faire neepecter Bon autorité et celle du roai ée PaoHigBian, il me dit BolenneâiefDeiit ". < Fais-le emmener. > — A peine le malheureux a-t-â disparu entpe deux des iiommes que j'avais amenés que le chef se remet à parler doucement et me raoon/be k>3atguement lUiastoIre du condamné. Il avait lo'urni de fsmx témoins dans ©ne a^ffaire d'héritage et puis il avait mai usé de la propre f Marne de son -chef, ce qui étaét doublement imal, car oe«bef ét^it son parent. Cntfin c'était «ane canaille, laiaiB on l'aimait bien tout de même, car il avait bon co&ur a» fond, et pais il avait la lèpre, et il eût été inhumain de le «maltraiter. < Grarde4e ôm^c toute la nuit auprès de ta tente, il aura une peor terrible, et demain matin je le lerai oonéuire au roi de Paouignàn pour qu'il bm demande pardon. >

Ainsi fut fait. — J'eus la cruauté de ne pas adresser «ne parole au prisonnier qm passa uae suit péniibie, s'attendant k être po^ar le moins écorché vif au poinrt évL jofur, et je le remis, au moment de mon départ, aux komroes qui devaieiaJt le condaiire à Paouignan.

Je cite à dessein cet exemple de justice noire parce «fu'll témoigine de la douoeur des mœurs un pays. En ji^descendant du village, le récadère de Paoïa^ignan ^me (dit que l'inculpé lavait positivement tenté d'empoisonner Je chef 4e Zojglobo, que celuitci était resté quinze jours très malade. Une Ms guéri, ce cfaef ne demandait pourtant qu'à pardonnâr à un hocame q^ui kd avait ravi sa femme, avait votuhi violer son bien ert atteinte à sa vie.

Ce n'est pas seulement chez les chefs, que ieur petite l^uifiBadSkce pourrait porter k la ^énérosilé^ mais d^z ies ^ens du peuple eux<miêmes que l'esprit de yiolenee isl 4e réj^ession crueUe est ittconnia.

TRAYJ9RSËE DU DAHO&fiÈ 0:5

Ainsi le plus souvent tes mdig^nes qjfui venaient se plaiBdre. soit d'uu larcin, soit d'un tronWfC apporté dams ieur ménage par nos hommes, étaient les premiers à implorer la grâce du coupable qu'ils avai^t dénoncé. Goniratrement au préjugé qui nous montre l'esclavie nègre «cofidamné à périr sous le bâton pour une peoca^ diUe, la moindre punition disciplinaire produit vun elfet moral énorme. On «ie nos bateliers ayant laissé couler iroioffi!tairemen>t une barqiie ^tui contenait le tiers de nos 'TOwes, je vis le moment où, si cet exemçde était sairi, «ous serions réduits k la fâmizie «ou s.u piliage. Pour ilie punir, je ne pouvais qme tuer Tliomme ou le frapper- Jhq lui fis donner trente coups de baguette. — Pour bénin 4|«i'ilfût, oe^âftiiment c»usa une telle terreur dans tou^ ic persormet que je le j«igeai disproportionné à la faute et q^e je me demiaade encore si je n'a'Utrais pas mieux fait "de pardonner.

Pour en revenir à Zogk>bo, nous trouvâmes la t-acB encore plus douce qu'à Paouignan. Déjà en ce dernier pays, le roî nous avait fait exécuter une série de danses d'un caractère original : les hommes et les femmes s'y trouvaient mélangés, couverts des costumes ot des coiffures les plus invraisemblables, mais point particulièrement laids, et formaient avec un art véritable des fyures dont notre quadrille des lanciers, le quadrille américain et nos cotillons pourraient s'enwchir. L'abus des contorsions, des airs dé tète et des clignements d'yeux mérite seul d'y être repris.

Les gens de Zoglobo nous donnèrent aussi leur petite représentation : ils étaient moins étrangement vêtus, a'habdtant pas la capitale, mais ils me parurent encore mieux faits. Un air de candeur et de bonfeomie les rendait intéressants et leurs chants étaient agréablement «cadencés. Je me rappelle encore la scène que me fit une de nos marchandes. Comme elle avait vendu plus que les autres elle était venue recevoir à ma tente un

96 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG

petit miroir que j'avais promis en guise de prime. Dès qu'elle eut reconnu ses traits dans la glace, elle recula surprise et charmée -- car elle était jolie, -- et poussant une exclamation joyeuse et prolongée, éclata pour la terminer en un chant d'allégresse et de remercîment. Sans doute M°»« Carvalho m'a fait entendre dans la scène des bijoux de Faust des sons autrement mélodieux, mais nulle part, même à l'Opéra, même à l'audition des plus brillants artistes, je n'ai constaté de passage plus naturellement et plus harmonieusement franchi entre le verbe parlé et la parole chantée, que par cette simple fille des palmiers venant me remercier d'un miroir de deux sous *.

Aguagon, où nous arrivions le lendemain vers une heure, est un pays de même race que Paouignan et que Zoglobo, et d'une plus grosse importance que ce dernier village. Les habitants paraissent avoir été encore plus éprouvés que partout par les incursions des Daho-

1. C'est en ce point de Zoglobo que les cartes portaient l'indication de Monts Zoglobo. Or, il n'y a aucune montagne depuis la mer jusqu'au Niger. A peine trouvons-nous quelques mamelons de granité entre Zaganato et Paouignan, mais nous n'avons franchi nulle part de montagne plus haute que la montagne Sainte-Geneviève et je n'en ai vu aucune qui soit aussi haute que les Buttes-Chaumont. Pour comprendre qu'un géographe ait pu mentionner la montagne de Zoglobo, il faut penser quMl s'est trouvé près de la côte un de ces rares voyageurs qui font leur itinéraire par renseignements et imaginer la conversation suivanj,e : « En allant vers le nord est-ce qu'on trouve des montagnes? — Qu'est-ce que c'est qu'une montagne? — Un endroit où la terre se relève. — Il y a un endroit comme cela à Zoglobo. — Où estKîe Zoglobo? — Deux fois plus loin qu'Abomé. »

Et gravement le voyageur écrit pour l'instruction de ses compatriotes : Monts Zoglobo. — Ces monts Zoglobo font pendant aux montagnes de Kong, qui depuis sept ans que Binger a constaté qu'elles n'existaient pas n'en continuent pas moins à faire l'ornement des cartes d'Afrique et fournissent même des « contreforts », car il est écrit que Lokodja, à l'embouchure de la Benoué, est bâtie au pied de l'un d'eux. '

TRAVERSÉE DU DÂHOMÉ 97

méens. Ils nous sont reconnaissants de les avoir délivrés de cette obsession qui leur enlevait le sommeil et Tappétit.

Peu après l'arrivée, j'envoie M. de Pas en reconnais» sance vers Savé afin d*ètre renseigné sur le passage de rOuérfié qui nous sépare de cette ville.

M. de Pas rentre vers huit heures. Il y a trois heures de marche d'Aguagon au fleuve, et autant du fleuve à Savé. Une vieille pirogue sert de bac permanent. Nous y ajouterons le Berlhon, qui partira une heure avant nous. On peut d'ailleurs passer à ^ué, mais le fond est rocheux et pénible pour les pieds nus.

Nous arrivons le 15 vers huit heures sur la rive droite de TOuémé. C'est encore une belle masse d'eau de 200 mètres de large : mais elle est immobile et on voit que rien ne l'alimente plus. Le gué est une succession de rochers pointus sur lesquels le pied n'est jamais d'aplomb, il faut sauter d'un sommet à l'autre, et cela en restant dans l'eau jusqu'à la ceinture. Bref il faut passer en bateau les femmes, les infirmes, les armes, les munitions, et tout ce qui peut se gâter en tombant dans l'eau. Le reste s'engage dans le fleuve clopin-clopant et ce n'est qu'au bout de deux heures que tout le monde est rassemblé et chargé sur la rive gauche. Partis avant cinq heures, nous n'étions pas arrivés à Savé à midi et la brousse étant très peu haute, le soleil vertical parut encore plus chaud ce jour-là qu'un autre, par suite de l'absence de vent.

Aussi tira-ton un peu la jambe avant d'arriver à l'étape, et je dus envoyer au-devant de quelques traînards, des tirailleurs chargés de gourdes et de bidons destinés aux plus altérés. Beaucoup de porteurs s'étaient blessé les pieds sur les rochers aigus du fond de l'Ouémé et Tun d'eux s'était même brisé le péroné dans une chute.

Le pauvre homme marcha sans se plaindre et à son

9B DUnniEÉ, NIGER, TDITAJffîG

rang pendast trois U»&^es beorcE, est ^oe n'est que ^ 9oir en paesamt kt vîsHe médicale cpse je «ris c#£Dbien H était grièvement blessé. Après l'avoir pansé, je le laissai, le 47, aux soinsdu rot de Sarvié, cdiez^ui il re&ta pendant ékux mois. 11 se joignit pdnns tard, ponr r^attrer à Agoni, au convoi que j'ayais renvoyé dfu i^â^er.

Aimsi que je Vài dit, le roi de Paotiignaa av^t £ait transporter ju8q[a'à Savé ime partie de mes baigages, et mon premier soie, en arrivant dans ce dernier pays, fut d'obtenir du roi AefaéBiou le même service. Mais les gens de Paoui^nam qui étaient venus apporter lears charges à Savé ayant browvé à se Itwier de moi, avaient ecrmmuniqué levirs impresséons à nos nouveaux hôtes, auBsi n'«st-ce pas quarairie Ikommes, ma^ soixante 4^ue je trouvai i^èts à se jedndre à nous. Ils de^aîeat aMer^ et allèrent *en «ffet, jusqu'à Tdiaottrou, à cinq j*©urs fde marche dans le nord. Au delà s'étcEEkd le pa|?s des ^aribas et ceux-ci leur induiraient une teiireur telle, qu'ils redoutaient d'aller )plu6 loin.

Achémou étant venu au-devant de ukm à mon eûtrée dans ses États, je lui fî^ dans l^près-midi, une visiitede oérémomie au cours de laq-neHe je lui jpemis mes cadeaux.

Son habitation se oom^pose de Mtiments en pisé, non surmontés d'un étage et entourant une jgrande cour carrée d'environ »80 mètres de côté-

A l'entrée, on traverse une cour plus petite séparée de la grande par mi nouveau bâtiment, et apr^ avoir traversé la grande cour, on f>énètre sous un autre toit potcr retrouver an delà deux petites cours pl«fcs intimes. C'est dans iselle de droite qw' Achémou nous reçut.

Il était accroupi sur une petite plate-forme recouverte d'une peau de fxantfaère. Sachant que nous ne pouvions pas nous asseoir de la mènae façon, il avait fait ^lipporter iles mortiers à piler le mais qui, une fois remversés sur la bouche et recouverts d'un tapis, formaient des siège* à l'usaige des EuropéenE.

TRAVERSÉE BU I>AHOMÉ 99

Autour àe lui se tenaient les notable» du pays et dans tous les coins, la foul^ de ses femmes, dkta escfares, des cnlanfcs qui, en pays noir, assistent à tontes les discussions. De tensp^ en tempss un liiomme important les chassait paternelliement, ils s'esquivaient au» plus vite et reparaissaient de même. Ce manège* s'est répété à toutes les audiences que j'^ai eues chez tous les chefs noirs, oit ït semkde qoie la discréilion et Tindiscrétion soient également inconnues ou que du moins Fmduîgence anrec lequeilie le* noir juge toute» choses, s'^étend aux manifestations lefs phis gênantes d'une curiosité j«gée légitime parce qu'elle est irrésistible.

Après nous avoir remerciés de l'avoir délivré du cauchemar dahoméen, Achémovi exprima l'espoir que nxMis lui rendrions le même service à l'égard! des Baribas. €. Autrefoisy dit-il , les geais d'Abomé arrivaient e» grandies bandes et, pendant la nuit, surprenaient tous les kabitants d'un village pour les emmener en captivité, mais les Bfarrbas sont encore plus insuf^portables, car en- ne peefe mettarc le pied hors d^un village, sans être exposé à être assailli par leurs brigands. Si on est nonrbreux, ils sont trop poltrons pour attaquer, mais un pauvre cultivateur qui travaille seul dans son champ, un> colporteur qui se rend avec sa femme au village voisin, sonfc enlevés en un clin d*œil par leurs cavaliers. »

Achémou est bien heureux que j'aille dans leur pays, car ili espère que je leur parlerai sévèrement et que dorénavant ils se conduiront mieux.

Je réponds que certainement je ferai observer aux chefs; des Baribas que ce ne sont pas là pratiques à suivre entre bons voisins.

Puis, les affaires d'État étant censées réglées, A^hémour passe à un ordre d''idées plus frivole. On lui présente nses cadeaux, il les examine et remercie pour chacun d'eux. Mahmadou Itii a parlé aussi du télégraphe et obes portraits, ii' y vient tout de suite, et je recom«-

100 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG

mence, avec le même succès, la petite scène de Paouignan. Le roi résume ses impressions : < Vraiment les blancs sont bien habiles de pouvoir causer avec leur femme et la voir à trois cents jours de marche de distance ; mais, se contentent-ils de la voir et de lui parler? » Voyant que Sa Majesté va compromettre son prestige et le sérieux qui convient à la cérémonie, je lui réponds imperturbablement que oui, et sur ce propos, qui menaçait de devenir léger, je prends congé.

Vers quatre heures, il me rendit une visite officielle et insista encore sur l'inconcevable conduite des Bàribas. Puis, sachant que je voulais sortir de ses États par Tchaourou, il me promit récadère, porteurs et guides nécessaires. Je lui dis alors qu'au delà de Tchaourou je ne savais plus trop sur quel point me diriger pour gagner la Kouara (Niger) par le plus court chemin. Je le priai donc de m'envoyer, s'il en connaissait, des voyageurs ayant circulé dafis le pays que je voulais parcourir. Il me le promit et me dit que lui-même avait voyagé dans sa jeunesse et me donnerait volontiers tous les renseignements qu'il possédait.

Après le dîner, comme nous étions assis sous un arbre pour prendre le frais devant nos tentes, Achémou arriva en tenue convenable, mais non plus surchargé de couleurs et de soie comme pour la réception du jour, visiblement heureux d'agir et de parler au naturel et sans apprêt.

C'était un homme de belle taille, ni gras ni maigre, et d'un noir franc. La figure écrasée, comme tous les Nagos, il ne paraissait guère intelligent, bien qu'il le fût réellement, et avait le regard aussi peu assuré que possible. D'ailleurs, le roulement des yeux, blanc sur noir, frappe plus chez les nègres que chez nous. Il faut dire aussi que pendant la cérémonie, Achémou, n'ayant peut-être pas une confiance inébranlable dans le directeur de son protocole, jetait constamment ses regards de tous côtés pour surveiller tous le^ détails et maintenir

TRAVERSÉE DU^JDàtfÔMÉ ^ : : {ôi

chacun à sa place. Enfin, je n'ai pas pu savoir s'il ne partageait pas la croyance de la plupart des noirs, qu'il faut éviter de croiser son regard avec un blanc sous peine d'être ensorcelé. Cette croyance est si répandue et si profondément enracinée, que j'ai connu des gens incontestablement braves, auxquels elle donnait une physionomie timide et irrésolue tout à fait en désaccord avec leur valeur réelle.

Quoi qu'il en soit, le roi de Savé était bien plus à son aise avec moi la nuit que le jour. Il était musulman et, comme presque tous les noirs, mariait sa foi nouvelle avec les principes de la plus parfaite idolâtrie. Pourtant sa religion était assez robuste pour l'empêcher de boire des liquides fermentes. Il se défiait donc de ce que je pouvais lui offrir à boire, et apprit avec plaisir que je ne prenais pas devin. Nous nous rabattîmes sur le café qu'il aimait beaucoup, mais il ne put se décider à enfreindre les règles au point de le boire tout uniment devant nous.

Dans tous les pays nagos, les chefs importants ont coutume, en effet, de ne jamais boire ni manger devant personne, ou du moins l'assistance ne doit pas savoir s'il leur a plu de boire ou non. Lorsqu'une de Leurs Majestés veut se désaltérer^ un personnage de sa suite déploie un pagne et cache le visage du roi. On ma dit que cet usage bizarre provenait de la crainte qu'ont souvent les tètes couronnées d'être empoisonnées par leurs plus fidèles serviteurs. La belladone serait, paraît-il, souvent versée dans leur breuvage. Om sait quelle obsession poussée jusqu'à la folie fait naître la crainte du poison chez ceux qui ont le malheur d'en être envahis, aussi faut-il compatir au sort d'un monarque dont l'âme est rongée par ce soupçon et qui est obligé de boire sans sourciller dans la coupe que lui tend un échanson suspect. Derrière le pagne des rois nagos, cette obligation disparaît, et lorsque le voile tombe, Achémou peut rendre, sans même l'avoir effleuré

des lèvreS) le dangereux calice: à celui qui le hii » pressente. Ce dernier au contraire est tenu de le Yiderséanee tenante et en public.

Oa voit que sk le métier dte souirerain a parfois ses cdtés pénibles, celui d^échansoo peut avoir ses moment» tragiques^ Heureusement pour celui du roi de Sffvé», notre cuisinier, Samb», ne nouorissait aucun noiv des^ sein contre Achémou.

Celui-ci nous pcisa maintes questi/^ns sur le sort du vm Toffa^ son co-protégéj aciquel ^intervention de là Fbanee paraît avoir fait une situation enviée par sescollègues. I4i tenait à sa>^^oir si, après Ua\ioir sau^ des> griffés- de Behanzin, son terrifele £k*èrë, nous n'arions apporté aucune restriction à soïi traiwde nmison. Quand^ je? lui eus di& q]ae j^avais vu le* soiKaHite^^fUFWze^ fils dft Toffa, ce renseignement qui supposait l'existence d'environ soixante-quinze filLes et dfun nombre* correspondant d'épouses, parut lui faire compnendne que notiv monogamie n'avait pas un caractère d'intolérance trop dangereux. Puis^ noo» causâmes die ses voyages et de la viMe de Tchaki, diont le roi était soa^ ami.

On y allait autrefois^ directemient en partant de Gaboua, qui est à deuet jour* au? nord de Savé, et par cette voie on ne mettait guère que sin jours pour y arri- YJsr. Mais cet itinéraire étai4ï considéré comme dangereux à cause des Baribas qui détroussaient les voyageurs^ dan* cette région comme daa* le* awitres. Il me décon^ seillait de L'utiliser, non pas, disait^J, que j'eusse rien à. cpaindi»e des Baribas, qui n'oseraient pas m'attaquer, mais parce qu'il fallait, faire par ce chemin d^assez longues marches sans- rencontDW d'eau et qu'avec une grosse colonne comme la mienne, marchant beaucoup moins vite qu'un voyageur isolé', nous serions exposés à rester toute une journée sans eau.

Je savais l'effet de dissociation qu'une pareille privation produit dans un oonvoi de porteurs et, Tchaourou

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 109

ra''a3Fantété^ signalé commeunpomt favorabte'poiir ffoutip dù'Éa?ot-Dahromey, je lui paptsé de ce dîèrniep' vMlage.

c Rren- n'est pltis faeiie pour toL que dfalier jusqu'à Tchaourou, qui m'appartient. Monj récadère veillera à. ce que^ttt ne raasnqiies dtepieiLSHrlI» route éet einq jouus^ qui' y conduit IJJrie- foîsi à> Tchatonrouv qixî est droit bm nord', tuï te trefavepas à^ trois; ow quatre* jours, die Tdaa^îiy quT est à Test û& Tcbaourous.

€ Maàs Men que je' commande à ce (feraiier' pays^ je: ne puîs^ te* garantir que- le chef du villaige te dkHMuera dîes porteurs. Ce serait bi«iK imprudent de sa part, car d& Tchaourott à Tchaki, ili fauir tuarvBTser deux ^oa villages bariba^ I^ul doube quf 1^ ne fetssexutr bon aiccueil à mes sujets tant qu'ils seron* avec t©é : mais quand ils voudront revenir' dans laeuirpays, si tu* nfea plus avec eux, les Baribas les captureronJL imipitDyabtemenfc et aucun d'eux ne reverm swot village'.

« Ya donc: jusqu^â Tcbaeuro»», mads ne eompèe.pas que pouo' adler phis Imn tu pourrai' voyager comme tu. le fais ici au sein de la paix et de; l'amitié; m

Nous pai^mes^ de longues hasure* ce soic-là et le lemiemadsi ài pai^jer' de La Fnance', des femmes, des en&uxtB, des dômes tLqueSv des ehevaus^, d)a Tagricuiture et du sevvke^ miiitairei

La préparation de mes cinq, éta^s vers Tchaourou, en ce qui concerne 1» duirée de: chacune d'elles, et en. tenanlr compte de la^ viiesser de marche spéciale à mon, con^TQB et de la nécessiiSé de rajbreuver souvent, nous sermi à varier lîa conversaiioni. Je dois dire que non seulement Achémou parlait d'une fa^on ti^s raisonnable de toutes les cpiestions politiques,, économiques, agricoles et commerciales q^e nous abordions, mais qu'il apportait dans les détails relaifcifs à la marche une précision dont on croirait un noir incapable. J'en^ appelle à tous^ les camarades qui, dépourvus de cartes,, ont été obligés de prendre des renseignements auprès de paysans par^

104 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG

faitement blancs : ils savent tous qu'il existe de petits kilomètres et de grands quarts d'heure, sans compter certaines lieues de pays qui déroutent par leurs dimensions variables les calculateurs les plus consciencieux. Avec du temps et quelque patience, j'obtins au contraire des détails tellement nets, qu'aujourd'hui, avec mon carnet d'itinéraire à la main, ayant à recommencer la même route, avec le même effectif, je réglerais mes départs et mes haltes aux mêmes heures et aux mêmes points que je l'ai fait après ma causerie avec Achémou, alors que le pays m'était absolument inconnu.

Le 16, je reçus sous les mêmes grands arbres la visite des chefs d'un certain nombre de petits villages situés autour de Savé, qui venaient me présenter leurs hommages et m'apporter leurs petits cadeaux, — dans l'espoir d'en recevoir de gros.

Ils nous amenèrent un certain nombre de petits porcs, ce qui prouve que, s'ils suivaient la loi de Mahomet en ce qui concerne l'alcool, ils ne l'observaient pas en ce qui concerne les viandes interdites.

Mahmadou, qui se targuait d'une religion plus raffinée, acceptait au contraire l'eau-de-vie, dont il était censé se faire des frictions sur la tête, et, par grande exception, se rincer aussi la bouche; mais en matière porcine il demeurait d'un rigorisme intraitable. Comme il refusait de prendre sa part de cette distribution, je lui demandai pourquoi, tandis que le roi de Savé, musulman comme lui, mangeait du porc, il se croyait tenu de s'en abstenir. Loin de s'en remettre alors à un texte du Coran, Mahmadou montra simplement la tête de l'animal et expliqua qu'on ne pouvait vraiment pas manger d'une bête qui avait une tête si laide. Il se mit en même temps à essayer d'imiter avec ses lèvres et sa mâchoire, qu'il avait énormes et fort mobiles, le groin d'un cochon : il déploya dans cette imitation un tel talent que M. de Pas et moi ne pûmes nous retenir d'un accès de fou rire en

TRAVERSÉE DU DAHOMÉ 105

voyant remplacer une raison liturgique par une mimique si inattendue — et si réussie.

Mahmadou nous avait d'ailleurs habitués à ces surprises de sa physionomie, qui, il faut le reconnaître, n'avait qu'une lointaine ressemblance avec le masque d'Apollon. Tandis que pour désigner la direction d'un village, d'une route, nous étendons le bras, Mahmadou donnait cette indication en allongeant les lèvres dans la direction voulue, et son geste n'en était pas moins parfaitement clair : si j'ajoute que Mahmadou n'était pas beaucoup plus laid que la moyenne des gens que nous fréquentions, on aura une idée des grâces qui se déployaient autour de nous.

La visite d'Achémou, le 16, se prolongea fort avant dans la nuit. Voulant profiter de tout ce qu'il me disait, je dus remettre au surlendemain l'envoi du courrier que j'avais commencé à préparer pour la France, et nous nous mîmes en route au clair de lune, accompagnés du roi et d'un grand nombre de notables. Au lever du jour, ils nous laissèrent aux soins d'un récadère qui marchait noblement, portant d'une manière ostensible le bâton à bec de cane argenté, insigne de la haute délégation dont il était investi.

Cinq jours de marche délicieux, que ceux qui nous ont \ permis de franchir les 100 kilomètres séparant Savé de Tchaourou. Ce n'étaient pas seulement les notables, mais toute la population qui appréciait l'immense service rendu par l'expédition du Dahomé. Une chanson a été composée en langue nagote en l'honneur des vainqueurs de Behanzin :

Il a fui le requin ^ qui venait nous dévorer. Nous passions nos nuits dans la crainte, Aujourd'hui nous pouvons travailler et dormir en paix, Car le requin a fui devant les grands blancs.

Page 1