Ce vent s'appelle * Tharmattan
DE TCHAOUROU A TCRAKI IIÔ
pdlctées dé cendres chaudes qui- tombaient sur nos casques, torréfiés par un soleil vertical. Sous l'influence de cette dessiccation subite, tout notre système pileux se:oomportait comme une série d'hygromètres de Saussure : mes cheveux, qui n'avaient jamais subi de coup de fer aussi énergique, tireboucbonnaieni tout comme la- toison laineuge d'Abul et de Mahmadou^ et sur tout le reste du corps, ot j'étais loin de me croire aussi' bien vêtu, se tortillaient des milliers de petites vrilles douloureuses, tiraat sur la peau et se cramponnant lesunes- aux autres comme pour s'arracher mutuellement dé monépiderme.
Cette bouffée terrible nous conduisit jusqu'à Coubouré, où nous arrivâmes exténués à onze heures et demie.
Là encore, nous étions loin d'être attendus, surtout d'un temps pareil. Le chef était parti à Gobo où il était allé s'entendre avec le roi de ce dernier pays^ au sujet d'un blanc qui e avait dem-andé les routes ». Mais il ne pouvait être question que ce blanc fût moi, car on venait seulement d'apprendre qu'il arrivait à Tchaourou. Quoi qu'il en soit, et en attendant l'arrivée du chef, son frère nous autorisait à lui faire quelques cadeaux et à entrer en affaires avec les femmes du village.
Bien réconfortés par un déjeuner à l'ombre des grands arbres, nous nous félicitions de l'accueil en somme suffisant qui nous était fait, lorsque nous vîmes revenir , de G^feo le chef de Coubouré. Il arrivait au galop sur un cheval énergique et bien fait, surchargé . de grelots etide chabraques. Un pistolet d'arçon à la selle, la lance à la main, il maniait sa monture avec une convenance et un à-propos dans l'usage des aides qui me surprit chez un noir. C'était lui-même un homme jeun^ et de belle mine, ayant presque grand air. Il nous salua tout de suite, nous dit que ce qu'avait fait son frère avec nous était bien fait, nous montra son cheval, ses armes :
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je m*arrangeai de façon à lui montrer aussi les nôtres, et Doux ayant placé à quinze pas une feuille de papier à cigarettes contre un tronc d'arbre, envoya dedans trois balles de mousqueton. La rapidité du tir avait surpris les Baribas, ils avaient admiré la justesse, mais ils éprouvèrent une véritable stupeur en constatant que les trois balles avaient, derrière la feuille de papier, traversé de part en part le tronc d'arbre qui mesurait plus de 30 centimètres de diamètre, t Un si petit fusil! une si petite balle! Et à peine s'il fait du bruit. »
Nous en devisions encore quand le bruit d'une querelle nous ramena à notre camp. Des femmes avaient vendu des vivres pour certains articles de pacotille. Une fois rentrées chez elles, elles étaient revenues, avaient demandé à échanger ce qu'elles avaient reçu pour autre chose, puis avaient gardé le tout. On criait beaucoup. Les femmes avaient manifestement tort : je fis taire mon monde, et dis au chef de faire taire ses femmes. Il y parvint lentement. Au cours de la bagarre, un homme se mit à crier dans un langage qu'Abul m'apprit être du t piggin », anglais nègre de la côte, et à se plaindre d'avoir été capturé. Comme je disais à Abul de le faire venir, il avait disparu. Décidément les choses se gâtaient. Je repris ma conversation avec le chef, parlant comme toujours de l'itinéraire que j'avais à poursuivre, des hommes et des choses de Gobo. J'appris ainsi que Gobo était très rapproché, un peu plus d'une heure seulement, et aussitôt, je fis sonner le départ.
A quatre heures et demie, nous entrions dans le village aux portes duquel paissait un troupeau de grands bœufs blancs, les premiers que nous eussions vus depuis notre d^art.
Ainsi, ïious n'étions plus qu'à une journée de marche de Tchaki,et notre traversée du pays bariba s'était, en somme, heureusement effectuée. J'avais renvoyé de
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Bohin un de nos guides supplémentaires pour porter à M. Targe une lettre contenant les renseignements que je venais d'acquérir. J'avais encore trois guides, car un homme d'Ouoggi avait tenu à se joindre aux deux premiers. Je résolus dé renvoyer le lendemain celui que m'avait fourni le chef de Tchaourou. Il porterait une lettre à M. Targe, qui, à mon estime, ne devait pas, retardé qu'il était par son convoi, arriver à Bohin avant le 26.
La population de Gobo, qui n'avait pas paru à notre arrivée — et pour cause, elle n'en était pas prévenue — vint se grossir peu à peu autour de notre campement et les relations s'établirent. Le roi étant absent, son fils vint à moi, me remercia en son nom des cadeaux que j'avais envoyés à l'avance, nous en présenta d'à peu près équivalents, s'excusant, vu l'absence de son père, de ne pas pouvoir prendre sur lui d'en faire davantage. Il avait entendu parler de nos armes par des gens de Coubouré qui arrivaient avec nous et demandait à les voir.
On lui répéta la démonstration de tout à l'heure. Je lui montrai de même et tirai devant lui mon revolver auquel j'avais fait ajuster chez M. Galland une crosse d'épaulement et qui tirait fort juste.
Il se retira ensuite avec les hommes qui l'avaient accompagné, tous paraissant intéressés et impressionnés.
Bien d'extraordinaire ne se passa dans la soirée, sauf l'arrivée subite par diverses ruelles donnant sur notre camp de cavaliers isolés, toujours la lance au poing et toujours au galop. Nous nous installâmes pour dîner dans la cour du chef et tous vinrent, pendant notre repas, satisfaire leur curiosité, relativement soit à nos personnes, soit à nos mets, soit à notre vaisselle.
Comme on parlait de la chaleur intense qu'il avait ' fait dans la matinée, et de l'absence de lune qui nous
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interdirait de pa^ir de trop bonne heure, quelquHlD^ avança qu'un blanc avait' autrefois prédit une éclipse de lune a«« gens d-Abeokouta. Je leur dis alors qu'il y. en aurait une le 10 mars, et que si vers cette époque il»i voyaient repasser par leur pay& quelques uiïs de mes enfants, ils devaient les traiter comme les fils d'un homme qui ne trompe pas.
Je leur demandai alors s'ils savaient que des blancs fussent allés à Niki pour y traiter avec le roi de cepays : ils me dirent qu'ils n'en avaient pas connaissance. Je leur dis ensuite que c'étaient les fils de nwwï roi qui avaient battu et pris celui d'Abomé. Ils ear avaient entendu parler et en étaient bien aises, car les* gens d'Abomé leur avaient pris dès femmes et un des assistants avait même eu son père tué devant lui, il y a une vingtaine d'années, lorsque les Dahoméens prirent son village.
Après leur avoir fait allumer une bougie, goûter du sucre et du café, nous nous, retirâmes sous notre arbte, enchantés de notre journée.
Sans doute, ces Baribas n'étaient pas les sujets dociles qu'étaient les Nagos, mais c'est une telle satisfaction, de rencontrer, quand on en est privé depuis longtemps, des physionomies inteliigentes et fières, que nous passions volontiers par-dessus les mauvais sentiments qui s'étaient manifestés, pour ne goûter que cette douceur de fréquenter des hommes qui étaient un peu plus no» semblables que les précédents.
Les mêmes précautions que j'avais prises la veill'& furent pK>urtant renouvelées et nous campâmes à demi< éveillés et à demi retranchés. Une crainte d'une nature particulière me fit redoubler de vigilance. Tous les cavaliers baribas que j'avais rencontrés dans la journée avaient mis leur cheval au galop en m'apercevant et nous étaient arrivés dessus la lance en arrêt. Je savais que c'était leur manière de saluer. Mais on m'annon-^
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ç^il qpe le roi, en revenant de la chasse avec tout son* monde, allait passer par mon campement, et je pensais que> si une troupe de cavaliers un peu nombreuse, comme devait l'être la suite du roi, se livrait à. cette fantasia en chargeant en pleine nuit sur mes factionnaires^ ceux-ci. ne manqueraient pas de faire feu. II. s'ouvrirait . ainsi une de ces échauffourées de nuit qpi . gâtent les meilleures situations. Or la nôtre était délicate.
Je réfléchissais que ces Baribas, à l'air si éveillé et de. si. boane mine, devaient mériter leur réputation de détrousseurs de grands chemins; le nègre au patois piggin de Coubouré me revenait en mémoire, et aussi une jolie fille qui avait entraîné Abul à part dans le marché de Gobo : « Elle m'a dit qu'Ole était de Tchaou-* rou, et que les Baribas l'avaient prise il y a deux ans^. un jour qu'elle allait aux champs porter àdînerà sest parents. — Où est-elle?... — Tiens! elle a disparul >
Décidément, la société la plus distinguée n'est p,as' toujours la plus sûre et il me tardait d'arriver à Tchaki pour y retrouver ces braves Nagos, chez lesquels on peut si bien dormir tranqviUle. Et j'étais d'autant moins tranquille, que derrière ma petite colonne, venait le détachement de M. Targe, qui était exposé aux mêmes aléas et qu^ si des incidents, toujours possibles, faisaient éclater une rupture entre les Baribas et moi, la route se trouvait coupée pour mon lieutenant.
Aussi avais-je hâte de qçiitter. un pays où le succès de ma missiony où le sort des miens peut-être, pouvait se trouver compromis par un de ces. riens que provoque le séjour d'une troupe étrangère dans un village, où un lancier qu'on arrête trop, brusquement, une femme qui crie,^ une poule qu'on dérange, suffisent pour tout révolutionner.
Longtemps avant l'aube, qui fut aussi fraîche que les précédentes, je surveillais nos préparatifs de départ.
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Lorsque le jour commença à poindre et que chacun n'eut plus qu'à prendre son arme ou son fardeau, je me dirigeai vers le fils du roi qui assistait à nos préparatifs et lui fis mes adieux. Obligé, à cette occasion, de lui parler de son père, je ne pouvais m'empècher, à part moi, de trouver étrange cette absence du seul chef que j'eusse prévenu de mon arrivée; l'idée qu'il avait eue d'aller à la chasëe eh mon honneur, au lieu de m'attendre chez lui, avait aussi de quoi surprendre.
Après avoir échangé avec son fils force poignées de main, je me mis à crayonner sur une feuille de mon carnet d'itinéraire le court message que j'adressais à M. Targe. Je demandai en même temps le guide venu de Tchaourou, qui devait pprter ma lettre et avec qui je venais de causer quelques instants auparavant. — J'en étais à la troisième ligne de ma lettre quand on vfjit me dire qu'on ne le trouvait plus. « Eh bien, alors, l'un des deux autres guides. > Une ou deux minutes se passent. — On ne les trouve pas non plus ! Avec le nègre au piggin et la femme de Tchaourou, c'étaient, en vingt-quatre heures, cinq personnes qui disparaissaient au moment où je voulais leur parler. Je compris qu'on me jouait. J'appelai Doux et lui dis de prendre les quatre tirailleurs de la queue du convoi et dcles placer derrière le fils du roi de façon que la retraite lui fût coupée.
Pendant que cette opération s'exécutait en silence, au milieu du brouhaha des porteurs encombrant le terrain, je continuais, sans changer d'attitude, à écrire et à parler à Abul, comme un officier ordonnant des détails, maintenant toujours fixée sur moi l'attention du jeune chef bariba; puis, quand je vis mes hommes placés, j'allai à lui sans précipitation et lui dis : « Aucun de mes enfants ne connaît le chemin de Tchaki, tu m'as dit hier que tu étais l'ami du roi de ce pays,
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donne-moi donc un homme de ton village, pour me conduire auprès de lui. >
Sans une ombre d'hésitation, il répond : < J'aime mieux que tu restes ici! — Et pourquoi? — Mon père ne serait pas content, si je te laissais partir. — Alors tu veux me garder ici? — Attends mon père, il fera ce qu'il voudra. — Eh bien, alors, c'est toi qui vas me conduire à Tchaki ! > Au même moment mes quatre tirailleurs faisant quelques pas en avant, les deux premiers se plaçaient à sa hauteur et d'un geste sec mettaient baïonnette au canon. Tous les Baribas présents disparaissaient en un clin d'œil.
Leur chef se retourne, se voit pris, et changeant de ton : « Que veux-tu faire de moi? — Aller avec toi à Tchaki. — Quand me lâcheras-tu? — Quand tu m'auras rendu mes guides. — Je ne les ai plus, ils sont partis. — Allons, en route! — Comment! tout de suite? attends seulement qu'on m'amène mon cheval, je suis fils de roi, je n'ai jamais été qu'à cheval. — Ah bien, mon ami, c'est tout à fait comme moi, — qui ne suis pas fils de roi. Celui dé mon pays me donnait cent cinquante chevaux quand je n'avais pas de route à faire; depuis qu'il me fait faire des étapes dans ton fichu pays, il ne me donne plus seulement un bourricot *. » Mais nous marchions déjà.
Au bout d'un quart d'heure je vis que nous marcherions plus vite, si mon guide improvisé était à cheval; nous croisions un passant rentrant à Gobo. € Dis-lui que je veux bien qu'on amène ton cheval, pourvu qu'il nous rattrape, et que cela ne nous
1. Nous revenions en effet souvent dans nos conversations sur cette ironie de la destinée, qui après nous avoir, comme officiers de troupe à cheval, exercés à Péquitation pendant vingt ans de vie de garnison, nous mettait tous à pied pour fournir une route auprès de laquelle les plus formidables randonnées des escadrons de France ne sont que de simples promenades.
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retarde pasv-^ fit le blanc veut^il q)ii?on. lui en amène un? — Non. >
De sombres pensées paraissent assiéger Fesprit du jeune prince : « Crois* tu^ dit-il à Abul, que le blanc veuille me oouper la tète? > Abul a la cruauté de ne pas^ répondre et de me. traduire simplement la question, c Si je Pavais voulu, ce serait déjà fait, je ne veux qu'une chose : aller à Tchaki, — Tu sais que si tu me laisses aux mains du roi de Tchaki, il. me gardera comme captif. -* Ça» c'est son^ affaire et la tienne. Ne m'as- tu pas dit que vous étiez, bons amis^ — Sans doute, tant que je reste à Gobo et lui à Tcbaki, nous restons bons amis. Mais les rois et les fils de rois ne vont pas chez leurs voisins, nous avons des cavaliers, qui ont un* grigri du roi de Tchaki. C'est ceux^à que nous envoyonschez, lui, et qu'il ne peut p^s retenir. — Eh bien, c'est un de oeux4à qM'il fallait rire donner. — J'en ai envoyé chercher, mais iL leur faut longtemps pour préparer leurs chevauxi. — Eh bien^ quand ils seront arrivés, si j'ai confiance eneux,Je te lâcheraL »
Nous avions quitté Gobo depuis une demi^heure;. lorsque j'entends sonner t Qalte > en queue de colonne- Aussitôt nous nous arrêtons. J'avais en effet gardé un clairon avec moi et deané l'^tutre à l'adjudant, qui marchait en queue, de manière qu'il pût me prévenir ainsid'un embarras grave. Je savais qu'il ne le ferait pas Sans nécessité.
La tête une fois arrêtée, les porteurs viennent peu à peu se serrer sur les premiers et an bout de quelques minutes, je distinguais, à une centaine de mètres dans le taillis, Tadjudant entouré d'un groupe compact de noirs armés qui criaient et gesticulaient.
€ J'ai fait sonner halte, mon capitaine, parce que ces gens-là me retardaient et que j'avais peur d'être coupé devons. >
Maintenant nous sommes tous réunis, mais le nombre^
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dcs^ BsaibaEs s^auginentfe sans cesfee axitour db nous. Nous ne pofuvons ainsi demenrer immobiles sans être acculés à une capitulation ou à un. oonflitî On se remettra donc en marche: Nous resterons aussi serré» que possible. Pour tous ceux qui seront hors de portée^ de mta v«e o\t de mai voix-; la consigne est la même : « Ne tirer que si les Baribasf font^usage de leur» armes. »î
Le cortège se déroule de nouveau. En tête, à deinc* pas devant moi, marcJïe le* cheval du guide, que son maître vient d'enfourcher : on a» passé les rênes pafrdessus l'encolure et un tirailleur les a engagées dans^ sombras-: le Bariba se priasse ainsi sans bride. Telle une jeune miss qui parcourt sur sa mule les sentiers dès Alpesi, et^a remise les rènes^ à un montagnard, pour' lire plus^ attentivement dans son Bedœker les impressions qu'elle doit ressentir.
Les impressions du Bariba te rendent dé plus en plus^ soneteux; il commençait à n'avoir plus trop peur de moi, me trouvant^ en somme, assez bon diable, il avait soa cheval et voilà tjue se» trop dévoués sujets venaientgâiler les choses : si' seulement il était derrière eux à les> pousser, passe encore : mai&là, à cette place, il est* SÛT que les premiers horions seront pour lui.
La foule des gens de Gobo, tou» armés de lances, d^arcs aux flèches empoisonnées et de fusils, se monte maintenant à deux cents hommes. Une soixantaine marchent à ma hauteur se tenant sous bois de chaque^ côté du sentier, tantôt m'adressanf leurs invectives, tantôt tenant conversation avec notre prisonnier.
D'autres sont e» file au travers du taillis. Mais le groupe le plus compact est en queue dé colonne autour de l'adjudant. Gênés pour combattre par la présence de leur chef form«mt otage dans rfos rangs ^ veulent-ils s'amparer de Doux pour avoir un otage à leur tour?
Je les- entends et les devine, plutôt que je ne les vois, hfuroelant taon pauvre compagnon , cherchant à l'entourer,
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à le couper de moi : et j'ai beau ralentir, de manière que tous les hommes qui nous séparent marchent serrés, se touchant presque. Ils forment malgré tout un cordon de plus de 150 mètres qui m'empêche d'être à portée de sa voix.
Pendant les trois longues heures qu'a duré cette étrange procession, la répartition est toujours la même: autour de moi les hommes influents, passablement bruyants et excités, mais tenus en respect par la situation de leur chef au milieu de nous, et peut-être aussi par ses discours, manifestement pacifiques.
Puis une haie de comparses escortant notre file indienne de porteurs : ceux-ci, vrai gibier de négrier assez peu soucieux en somme de porter un autre bât que le mien, et surtout craignant les coups, dont il y a plein l'air, marchent l'oreilje basse et religieusement silencieux. Échelonnés à raison d'un tous les trente pas, cinq tirailleurs les tiennent sous leur maigre protection. A l'arrière un grouillement d'arcs et de lances, des cris de colère, des voix de harpies, le ramassis des plus lâches, c'est-à-dire des plus dangereux pour les braves gens qui sont obligés de les subir sans les punir.
Les écartant de la main, les repoussant sans les frapper, l'adjudant s'avance de façon à se tenir serré sur la queue du convoi à la place et à la distance qui lui ont été assignées, attendant pour riposter, suivant Tordre reçu : qu'un des siens soit blessé, sachant d'ailleurs fort bien que ce premier blessé ce sera lui-même.
Parmi tant de gens, d'ailleurs braves, qui recevraient avec joie l'ordre d'engager le combat contre l'ennemi, en est-il un qui n'ait point le cœur serré quand, un jour d'émeute, il reçoit l'ordre d'avancer sans tirer jusqu'à ce qu'on ait tiré sur lui? Quand le 'salut assuré est dans un feu de salve qui affolera et balayera tout, quand le tumulte et le désordre garantissent l'impunité, quand
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par-dessus le marché, la badaud erie générale promet au plus violent honneur et succès, combien doivent être sincères et profonds les sentiments de discipline et de dévouement qui, au milieu de Ténervement produit par un danger pressant et prolongé, dominent toutes les révoltes de l'instinct, font mépriser toutes les échappatoires, tous les faux-fuyants, toutes les occasions si tentantes de se mettre en sûreté par une lâcheté qui vous sera comptée pour un coup d'éclat et pour une preuve de tempérament !
Pendant que cette épreuve était subie et victorieusement supportée par mon compagnon d'arrière-garde, la situation autour de moi se détendait progressivement. Un grand nombre d'hommes armés et de cavaliers passaient sous bois, nous gagnant de vitesse et paraissant se rendre à un rendez-vous propice à un combat, mais d'autre part nous recevions aussi des éléments plus calmants. Tout d'abord la femme de mon prisonnier, qui a fourni à travers bois, dans les herbes de deux mètres, une course folle de 8 kilomètres, accourt la lance à la main et saute sur le sentier, frémissante et épuisée. Elle voit son maître qu'elle croyait pour le moins écartelé, chevau chant béatement et causant avec moi. Sa surprise et son émoi nous font rire, et le rire gagne les Baribas. Je la reçois dans mes bras et la porte à son mari en disant à ce dernier de la tranquilliser. Il le fait, et ses paroles calment certains des plus exaltés. La voici accrochée à l'étrier du guerrier, elle ne le quittera plus.
Puis arrivent l'un après l'autre les deux cavaliers à grigri accrédités auprès du roi de Tchaki. Le chef bariba me demande combien j'en veux en échange de sa personne. J'ai beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il ne s'agit pas d'un marché dans lequel je le vends., lui mon captif, contre un nombre plus grand de personnages de moindre valeur. Il se résume : t Si tu veux bien me laisser libre, je n3 peux pas te donner moins de deux
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guerriers et de leups e&èlaves. » Enfin, puisque cela l'humilierait, ee prinoe, je cède. Je vais prendre les deux guerriers bien que ce soit trop d-un. A ce moment arriveenface de nous un homme chargé d'un train de derrière d'antilope qu*il jette à mes piecte. I^î roi edt plus loin sur la route, il Ta envoyé en avant, porter du gibier au blanc.
Ah! çà, mais C'était donc vrai? Il était donc vraimeilt allé chasser pour moi, ce brave roi! Et cette fantaisie de me faire attendre son retour, c'était donc une simple brimade de ^bon tyran.
Du reste on l'a prévenu de la contrariété qui s'estiprofduite*et de l'apaisement qui se fait.
Il accouf t lui-même et sans façon «e jette «face t^ontre «terre ^ ; ceux qui marchaient avec moi en font autant.
^a Majesté a revêtu son costume de chasse, mn ^simple caleçon de cuir; une quarantaine d'hommes, l'arc à la main et vêtus comme lui, raccompagnent. 'Quelques-uns portent les animaux abattus. Tous ont le torse déchiré par les épines, les cheveux roussis par la (flamme que les chasseirrs ^llumedt sous ^bois pour pousser les fauves devant eux.
La réconciliation est générale, les tîoups de fusilipai?îtent, mais c'est d'allégresse! pour un peu, on s'enibiras- 4Jeraît : heureusement pour nous, ils ne savent pas.
J'explique au vieux Bariba que mon roi m'a ordonné de venir à Tchaki sans perdre un jour. Aussi, plutôt que de lui désobéir en restant ce matin à Gobo, j'aurais tué tout ce qui vivait dans le village et fait tuer les miens /jusqu'au dernier.
Mais il est désolé, il a fait très mauvaise chasse. 'IlxMSie
il. Il ne faut pas voir dans ragenouillement des nègres de ces pays une marque d'humilité aussi profonde qu'elle le serait de notre part. C'est la forme du salut de l'inférieur au supérieur. Elle n'^st pas plus avilissante pour ceux dont c'est la coutume, que ne l'est chez nous le geste de porter la main à son ^casque.
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iè peine nous donner les quelques < marmottes qu^il rapporte et se voit déshonoré, ayant tant reçuide moi, de -medaisser partir sans m'avoir rendu ce que ma générosité méritait.
Je lui indique un moyen de ^reconnaître mes cadeaux. J^i^une quantité 'd'autres enfants, autant qu'il en voit tici.iqui doivent arriver à Gobo aptès^demain et viennent ^me rejoindre à Tchaki. Son honneur sera sauf s41s ^m'apportent la nouvelle qu'il les a traités commeon doit ftraiterjes enfants d'un bon ami.
Protestations, génuflexions : je lui donne encore une Jlivre de poudre et luidis <que j'ai vraiment trop de ses deux guerriers pour guides. iUn seul me«uffîra. — C'est chose convenue : iMui donneuses instructions.
^ous repartons, quittant le roi et se&Baribas, qui nous ont retardé d'une belle heure.
^Mais ce n'est pas une heure perdue, car de tous les pays baribas que nous ayons traversés, ibn'en est ipas qui nous «oit resté plus cordialement ^fidèle que celui de Gobo. A Bohin, à Coubouré, plus tard à Kanikoko et autres pays où aucun incident désagréable 'ne s'est produit, ceux qui nous ont succédé ont été non pas violentés, mais exploités ou trompés, tandis que Gobo devint plus tard un ^véritable centre de ravitaillement, de relais pournos «onvois et pour toutes nos commuliications avec la'CÔte. C'est qu'ici la connaissance complète avait été faite. Tous savaient que bien traités par eux nous nous comportions comme de fort braves gens, mais ceux de Gobo savaient en outre que mal traités, noue devenions dangereux. N'est-il pas humain de ^e gêner un peu plus avec ceux 'de ses amis que l'on sait susceptibles?
Nous nous arrêtâmes pour déjeuner dans un bas-fond pasisemé de palmiers, mais notre rôti de marmottes, d^ailleurs' excellent, (fut compromis par un incident bien fiéquent dans les forêts du Borgou. Un iinoendie de
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chasseurs, sur les cendres duquel nous avions marché pendant près d'une heure, et qui paraissait éteint, se ralluma tout à coup. Nous étions assis dans les hautes herbes, les uns mangeant, les autres dormant, quelques-uns étaient au ruisseau, cherchant de Teau, tout le monde en un mot loin des faisceaux et des bagages. En un clin d'œil, nous paraissions enveloppés. Chacun se précipita pour ramasser sa charge et s'enfuir. Mais dans quelle direction? En pareil cas, le salut est de regagner un terrain déjà brûlé sur lequel il ue reste plus, par conséquent, d'herbe sèche susceptible de s'enflammer. Le guide bariba, qui était seul à cheval et moi qui avais seul de fortes chaussures, nous nous mîmes à courir sur les cendres chaudes, pour chercher un passage conduisant des grandes herbes menacées sur un terrain déjà brûlé. Le Bariba le trouva avant moi, m'appela. J'accourus et ayant reconnu la passe, je rentrai dans les herbes en levant mon casque au bout de ma canne et en criant de toutes mes forces : Ouâ fi — Ouâ fi — (Viens ici). Le tourbillon de mes porteurs affolés accourait aussitôt, et l'épouvante disparue, une fois tout le monde rassemblé sur le terrain protégé, chacun se mit à rire. — Décidément c'était le jour aux émotions. -— Le dernier sauvé fut notre cuisinier, Amadi Camara (car j'avais laissé Samba à Tchaourou). Mon aspirant marmiton, fier de sa fonction, de sa qualité de Sénégalais, d'homme civilisé, porteur de brodequins, avait cherché sa voie tout seul. Il n'avait fait que s'égarer et on le vit tout à coup émerger à travers la flamme avec une serviette mouillée sur la tète, un seau d'eau d'une main, et sa marmotte grillée de l'autre.
Rien ne fut perdu au milieu de ce désordre, mais il est si difficile de rassembler des hommes disséminés sous bois, qu'on doit considérer comme très dangereux de faire halte dans un endroit exposé aux incendies.
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Avec la troupe de Babel qui me suivait, il eût été tout à fait inutile d'essayer de donner une indication verbale, — d'autant plus qu'Abul était parti chercher de l'eau, et il n'y a pas d'autre conduite à tenir pour le chef que de crier : Suivez-moi !
Le guerrier bariba que le roi m'avait donné pour guide nous conduisit fort bien, et tranquille sur ma route, je m'amusai à observer ce type curieux. Il montait une petite bête énergique et très bien soignée qu'il avait achetée, m'a-t-il dit, à Ilori, moyennant deux esclaves. Encastré sur sa selle comme un Arabe, il avait en outre les deux jambes prises dans des jambières cousues en tissu très épais qui ont pour but de former cuirasse, soit contre les flèches, soit contre les saillies du harnachement. Cet attirail, sans lequel les Baribas ne montent pas à cheval, demande cinq à six minutes pour être ajusté, et les rend très inhabiles à sauter à cheval ou à en descendre.
Il avait le corps recouvert d'une sorte de manteaucuirasse assez original. Le tissu dudit manteau, qui était assez juste au corps, était une trame de coton à gros fil; et sur cette trame était fixée une marqueterie de petits carrés de peau très dure. Ces petits carrés n'étaient pas placés jointivement et laissaient entre eux de petites rainures au travers desquelles la trame apparaissait. De cette façon, malgré la rigidité des carrés de cuir employés, le vêtement restait assez flexible et laissait toute facilité aux mouvements du corps. Evidemment, la cuirasse du caïman, faite d'écaillés reliées par des articulations de peau fine, avait servi de modèle au fabricant de cette armure. Mais là où son imagination s'était donné carrière, c'est dans le choix des substances dures qu'il avait piquées sur sa trame. J'y ai retrouvé des carrés en peau de panthère, d'autres en peau de crocodile, de serpent et d'hippopotame : il y avait encore des échantillons de peau d'animaux non
^34 DitfiO&IE,. 4>iIGBR, TOU^mK
pas hmommàbi^s, mais mnommés pour moi, csar Abnl ne connaissait pas la 'traduction française des nnc^s employés par le Bariba éi par Mahmadou pour 'les désigner.
La disposition de la marqueterie lïe ^^raspiraît pas seKlem^it de nidtils décoratifs, l'artiste ^Tait pensé en outre à la Tâleur iitaledes * parties protégpées : ^ic^eét ainsi qu'à hauteur du cœur un carré ■d^hippopoiaœe formait la pièce* de résistance autour de laquelle ^rayonnaient 'les morceaux de caïman. La peau de pamthère, unpeu plus souple, garnissait les entournures.
'La coiffure du guerrier avait une lointaine ^analogie afvec le shapska de nos lanciers et ressemblait plutôt au bonnet des' facteums de la gare de Lyon. *Çu'on imagine un bonnet de coton bleu coupé aux deux tiers de sa hauteur et ayant un < fond rigide qui retombe sur la tête ou sur'ie côté. Sous \se'fondTigide?formé de peau de panthère sont insérés les grigris du combattant. Teld^^ti» eux écarte les balles, tel autre garantit des ilècbes empoisonnées, un deniier pare^les coups de lance ou les coups d'épée.
Tout autour de ia tête étaient cous«s en4>ourdaloue su T/ ré toffe des ^ morceaux de > peau anélogues ^ eeux < qui recouvraient le dos et la poitrine.
En Éait d'armes offensives, notre guide portait en sautoir une épée large et plate, la garde en croix, 'dans un étui en cuir suspendu par un baudrier en tresse ronde terminé' par des glands et tout à fait semblable ^là une embrasse de rideau. Dans la «main gautîife, qui tenait les rênes, étaient- deux javelots garnis de cuir mi point où l'on devait les saisir pour les lancer.
L'esclave qui marchait devant le cheval et trottait avec lui portait un arc et un carquois garni de flèdses empoisonnées.
Le Bariba maniait sa montuEe avec aisance et ^en paraissait parfaitement maître. Onîne pouvait lui repro*
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clier* que d'accorder trop dé déféi^nce au préjugé o&mimin à tous les noirs-, quelle comMe de Tart en équitation est de tracasser son cheval pour le faim galopailler sans nécessité. J*ai déjà dît que je ne lès avais jamais vus qu'au' galop. Il paraît que c'est une former du saint, A» peinre notre guide apercevait-il un passant venant sur 'l6«entier qu'il enlevait de pied ferme son cbeval an galop et l'arrêtîait court sur les jarrets à quelques pas de là. «Sans cela, dit-il, on croirait que je suis» malade oix prisonnier. — Eh bien, chez nous, àte voir faire ce que tu fais^ on dirait que tu es fou- Ne vois- tiï pas- qtie tti fatigues inutilement ton cheval? — C'est vrai, mais il se reposera. » Si j'avais transporté' DOOB cerner barrba dans un^ de nos milieux cavaliers, ir y aurait été traité irrévérencieusement de marin ou de commis de nouveautés; car chacun sait; sans vrai ^ meniîque je puisse dire pourquoi la même injure ne s^tapfiliqufe pas au notariat, par exemple, que ce& deux coarps de métier renferment les^ pires bonrreaux de cfamrauK.
Eh bien^ mon Bariba n'étaitt point du tout un^ bourreau: de chevaux* Nous-mêmes qni nous targuons si volontiePs<le sensiblerie hippique, n-e^ mettons-nous pas à ceux de ces* animaux que nous aimons le mieux, une bridfe à^evier qui est un véritable instrument de torture. Il abnsait, parce que c'était la» coutume de son pays, du gaiop surplace, des courbettes ert même des allures vives, mais^cette concession fkite aux usages-, il comblait sa monture- des soins>les plus intelligents. Parmi toutes- les herbes^qui croissaient à droite et à gauche du sentier; il . avisait : à: chaque instant celles qui lui paraissaient les-meilleurespour son cheval V et envoyait son esclave les oneillir; à chaque halte ce'd^ni^ armé d'un coutelasthaohait œite herbe en^ courts ^ tronçons et la donnait ao cheval dans un pan de sa couvertures
At retape, il demandait da mil, nxais' se* gardait bien
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de le donner tel quel à l'animal. Le grain est, paraît-il, trop dur. Il jetait de l'eau bouillante dessus, et quand récorce était à moitié ramollie, il la présentait à manger dans une calebasse. Même recherche pour Feau qui n'était jamais assez claire à son gré.
Au lieu de me moquer de ce brave homme et des sauts de carpe ridicules qu'il demandait à son cheval, j'aurais mieux fait de chercher comment il s'y prenait pour l'entretenir en si bon état, car lorsque j'eus moimême des chevaux, auxquels je tenais pourtant beaucoup, ces pauvres animaux se mirent à dépérir progressivement jusqu'à leur mort, qui arriva dans les trois mois.
Enfin vers deux heures nous étions en vue des montagnettes de Tchaki que nous nous étions accoutumés à désirer comme la terre promise. Je me sers à dessein de ce mot de montagnettes, car ces petites excroissances de granit n'ont la hauteur, ni de nos mon- ' lagnes, ni môme de nos collines de Bourgogne, mais sauf la taille, elles ont le galbe de vraies montagnes, avec des pics, des croupes abruptes, et forment une miniature en relief comme on en voit dans les paysages japonais. Deux heures avant d'arriver aux maisons, on quitte la forêt pour entrer dans des cultures parmi lesquelles le coton tient la place principale. Des sentiers nombreux se croisent, menant dans toutes les directions. Enfin on franchit entre deux pics, qui paraissent façonnés sur commande pour jouer dans le décor truqué le rôle de pics principaux, une muraille de forteresse courant tout le long du col, d'un pic à l'autre.
Une brèche au centre de cette muraille donne passage à un seul homme à la fois. Il ne manque qu'un tourniquet devant ce poste de douane, car c'est là que se tiennent ou devraient se tenir les douaniers du roi de Tchaki. Pour le moment, ils sont absents, ces douaniers. Le Bariba me donne l'explication de leur absence.
DE TCHAOUROU A TCHAK) !37
€ Quand il ne passe que deux, ou trois personnes à la lois, les douaniers sont là pour leur faire payer les droits et même davantage. Mais quand ils voient arriver toute une population comme celle qui te suit, ils préfèrent se tenir à l'écart pour éviter qu'on ne les fasse payer à leur tour. > Voilà des gens avisés et prudents. Que je reconnais bien là mes bons Nagos !
Mon guide bariba m'expose tout cela sans admirer, ni s'indigner. Il considère tous ces Nagos comme gibier bon à prendre et à vendre, et voilà tout. Ils sont moins ses semblables que nous-mêmes. Tous ces détails me sont donnés par lui d'une voix plate et détachée de ce monde. Lui-même n'est pas impoli, il répond, mcHS il a v»ne mine à porter le diable en terre. Je demande pourquoi il a l'air si profondément malheureux et préoccupé. Je laisse parler Abul : < Il se dit comme cela : < C'est-il plus nous qu'est le patron à pré- « sent? > C'est ça qui lui fait triste. >
Enfin, après une petite grimpette qui représente l'ascension d'un col minuscule, nous arrivons, à quatre heures et demie, sur la place d'Iloua; c'est un des cinq villages de la banlieue de Tchaki.
Accueil agréable, ignames à profusion, mais, ce qui vaut mieux que les ignames, ce que nous ne connaissions plus depuis un mois, c'est de l'eau claire, une belle eau comme celle de nos Vosges, que nous goûtons deux fois, d'abord avec le palais, et ensuite et plus longtemps avec les yeux, car elle dégringole de la colline sur les parois luisantes et humides du granit et nous rafraîchit le regard en permanence. 11 faut n'avoir eu pour se désaltérer pendant longtemps, que l'eau croupie au fond de trous fangeux remplis de fiente de poule et de vibrions, pour apprécier à sa valeur la belle eau rocheuse que nous trouvons à Iloua.
Mahmadou, que j'avais détaché en avant aussitôt après le règlement de notre différend avec les gens de
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Gôbo, était revenu au-devant de nous jusqu'à là douane. t'Le roi est très malade, ce qui Tempêche de venir au*devant de toi, mais> il est trè& content de te voirarriver; il a trouvé tes cadeaux tirés beaux, et comme il désire que tout le monde assiste à ton entrée à* Tchaki, il. te prie de coucha à Iloua^ où il t'enverra demain deux récadèrcs spéciaux à cheval; trois chevaux, pour toi, pour Tadjùdant et pour Abul, et des musiciens. II te prévient qu^^n tirera beaucoup de coups de fusil sur ton passage^, mais te prie de ne pas faire tirer tes hommes, car on* sait' que leurs fusils > smî4 méchants. »
Soirée délicieuse après lès- fatigues- d*une étape fort* longue et la lassitude inévitable qui résulte de tous les incidents de la matinée.
Iloua a bien le caractèi^ de toutes les villes nagotes : population nombreuse et- grouillante, laborieuse et affairée. Mais on voit que nous sommes loin du Dahomé. La propreté laisse à désirer.
Pour entrer vershuit heures' à» Tchaki, qui est à ime heure d'Iloua, j%ivais fixé' le départ à sept heures, mais j'avais compté sans les exigences du cérémonial.
Dès avant le jour, nï)us étk>n8' réveillés dans- nos tentes par des tams-^tams assourdissants, ^i même temps que notre camp était envahi par une foule de plus en plus nombreuse. Il faut se lever en hâtej plier tente, bagage et faire peu à peu^ évacuer notre camp, car nous ne pouvons plus ni remuer, ni nous retrouver.
Vers six heures et demie, une procession de musiciens serpente au flanc des collines et accompagne do son tintamarre des cavaliers vétas de somptueux burnous rouges, coiffés de turbans monumentaux. Ce sont les récadères de Sa Majesté. Mahmadou va à leurs devants et me les présente. A part leurs riches vêtements et le luxe de leur harnachement, ce sont les plus vulgaires binettes- de nègres-que j'ai rencontrées* J'ai su depuis
DE TCHAOUROU A TÎBHAKl 139^
que-c'élatent deux esclaves qui j grâce à la faveur et à la maladie du roi Ajani, étaient devwiusdfes personnages dans- l'État. Ile paraissaient très embarrassés de* leurs rôles ^ cherchant à, se^ donner des airs graves et importante , comme il convient à des ambassadeurs;
Ils 'nous présentaient les compliments du roi, étaient charge de nous précéder en ville^^t de- nous- introduire au palais j et nous amenaient des 'Chevaux'. Bien entendu, nous- dûmes lès selîer* et les brider nous-mêmes; car nos harnachements étaient embailé» depuis Paris, et aucun de nos noii^' n*était' capable, ni de les monter; ni» de lés ajuster*
Non seulement nous étions^ nous^mêfires en grande tenue, mais j'avais fait emporterde Tchaourou les effets de grande tenue de nos* hommes, et ceux-ci s'empressaient de mettre sur* leur dos tout ce qu^ils possédaient. Cinq minutes après, ils ruisselaient comme des gargoulettes au* milieu de leurs cols marins^ de leurs vareuses^ de laine, de leurs -gilets sans' boutons, dont leur peau: noire avaitf perdu Phabitude;
Devant nous; dans le plus grand désordre; marchaient' les defux récadères' dû roi accompagnés d'uni goum de cavaliers de toutes couleurs — quant" au vêtement, s'entend; — une foule grossissante grouillôit autour des mi3siciens et jusque dans lê« jambes des chevaux:
Puis venaient nos deux^ maigres clairons qui, sans â^rrêler un instant, mêlèrent leurs notes aigués à la cacophonie générale
Je m^oniais une- jument baie assez' fine et presque dressée; à deux pas derrière moi, Abul, qui avait un cheval^ lie parvenait pas à le faire marcher autrement que sur les pattes de derrière, ce qui lui valait l'admiration de la foule.
Je ftts obligé de me fâcher pour empôèher les laptots de dtonep leurs mousquetons à porter- aux indigènes qm leuF> disaient fête : il paraît que cette manière de
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témoigner de Tintérèt aux militaires est indépendante des latitudes, car je me souviens que, dans mon enfance, alors que nos soldats, gâtés par la victoire, se permettaient encore cet agréable déshabillé, nous étions admis à l'honneur de porter les fusils des troupiers qui traversaient notre village.
Nous parcourûmes dans cet ordre de marche, d'innombrables faubourgs composés de petits paquets de maisons isolées, devant lesquelles serpentait le sentier au travers des collinettes et des ruisselets. Toutes ces maisons éparses dans un joli fouillis de rochers et de palmiers isolés regorgeaient de monde dont une partie s'acheminait avec notre convoi.
Enfin vers neuf heures et demie, nous atteignîmes une grande place en pente ombragée de beaux arbres, et que je sus plus tard être la place du marché. Le palais du roi s'étendait au sommet de la pente. Nous entrâmes directement dans la cour principale qui avait, en plus grand, la disposition déjà indiquée pour celle du roi de Savé. De grands bâtiments à toiture bien dressée l'entouraient, donnant, en outre des habitations closes, un promenoir couvert tout autour de la cour. J'y plaçai mes hommes à l'ombre, et attendis le moment d'entrer pendant qu'un cérémonial d'introduction auquel je ne compris rien, mettait tout le personnel domestique dans une extraordinaire animation.
Ali Ibaodoun, l'un des récadères, vint alors me prendre par la main, ce qui était nécessaire pour me guider dans le dédale des appartements royaux. J'ai su plus tard, quand je suis devenu presque un familier, qu'on entrait directement chez le roi par une porte située au fond et au milieu de la cour d'entrée. Mais ce jour-là il ne pouvait s'agir d'une manière de procéder aussi simple. Chacun des bâtiments qui entourait la grande cour et toutes les petites cours adjacentes, était divisé en appartements, et pour entrer dans chaque chambre.
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il fallait franchir une porte dont le seuil était haut d*un pied et dont le linteau supérieur n'était guère à plus d'un mètre de haut. On me fît faire, pour entrer chez Ajani, le tour de ces appartements. Pour passer dans ces petites ouvertures, mon casque, mes bottes, mon sabre me gênaient horriblement. En somme il s'agissait de faire, dans une obscurité presque complète, 300 mètres environ de promenade en exécutant tous les trois pas uh plongeon dans un de ces petits trous qui conduisaient de chambre en chambre.
Au bout de cinq toinutes je m'arrêtai haletant, demandant à Ali s'il n'y avait pas un chemin plus court pour aller chez le roi et comment faisait ce pauvre homme, qui était malade, quand il voulait prendre l'air; assurément il ne se livrait pas à la gymnastique qui m'était imposée. Le grotesque et rusé personnage me répondit de l'air le plus sérieux du monde qu'on était obligé de prendre pour entrer dans la chambre du roi un chemin si difficile, afin que si quelqu'un venait à lui faire du mal, on eût le temps de l'arrêter avant qu'il fût sorti du palais. Je crus sans peine qu'une telle précaution devait avoir ce résultat, car je passai encore cinq autres minutes en plongeons et en entrechats avant d'arriver en présence d'Ajani.
Il se tenait entouré de personnages divers, dont on ne pouvait distinguer si c'étaient des hommes d'État ou des domestiques, dans une chambre assez spacieuse, faiblement éclairée par un rideau qui donnait sur une cour. — Il me souhaita la bienvenue en exprimant le regret que sa maladie l'empêchât de nous recevoir plus gaiement. Il espérait qu'à défaut de lui les principaux de ses sujets veilleraient à ce que je fusse bien traité. Je lui souhaitai meilleure santé et lui dis que pour le moment, comme ce n'était pas l'heure des affaires sérieuses, je le priais simplement de m'indiquer où je devais établir mes hommes. Regrettant encore une fois
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de ne p^nivoir m'avoîr chez lui, il me^dit que toutes- lés ^ maisons de la ville étaient à ma disposition, mais quelà^ où il pensait que je* serais le mieux c^étàit chez seo frère, ou qhez un badè ^ cpii avtait une maison très spa' cteuse. Il les avait fait venir tous- les: deux pour que je pusse visiter avec eux leur demeure et choisir celle qtii me conviendrait:-
Je pris aussitôt; congé^ en annonçant une deuxième» visite pour rapnès-midi e^ après ^ine course d'une demi^ heure chez le frèrefxln:roi et chez lelualè, je choisis Itt maison de celui-ci* Ja m?y installai en: une heure* avec tout mon personnel.
Cette maison, ou pltit6t cette série de maisons, qui avait um développement: assez considérable, était du type général de toutes les constructions du pays* Elle séoom*posait d!un& suite de oorps-de logis disposés en boyau; autour, de petite» couxtsj Les toits surmontant cesoorp»de logis étaient coupés àrlîextérieurj de maniérée doniier.' un» auvent, peu important en avant du. mur de façade^ qui necomportait d'autre ouverture qoB la porte dlontrée^ ouvrant sur la rue. Mais sur- chaque cour intérieure,, les égouts- des toits tombaient presque jusqu'à 50 centimètres du sol, interceptant pour tout ce qui était au-» • dessous la radiation solaire. On pouvait encore diminuer la<lumière en éteaidmnt des- stores. On ne se tient pas, dans la journée du moinS) dans les chambres du boyaufi principal^ mais dans la galerie, abritée^ par le prolongement da toit, et limitée par des piliers, qui s'^éttod'i entre, les murs etla^cour. C'est sous cette véranda inté*rieupe- que nous- vivions^ nous autres Européens,. noB; seulement le jour, mais la nuit, tandis que les noirscoudiaiônt dans les ^ cabines entre les murs. Ces sortes^ de cachots dans lesquels on entre par un trou, carré de^ 60 centimètres de; côté,, n'ont gtière plus de 2 mètre»;
a Balè vent dire : notable.
JÎE TCHAOUROU A T€HAKI 143
ti(elarge,.ae rejçoiveiit ni air, ni jour, et sont considérés parleSinoirs comme. le nec plus ultra du confortable. Jo n'ai jamais. pu, p^our ma part, y rester plus de cinq minutes sans y être couvert desueur et. menacé d'étourdissemcnts. Au contraire, le balè s'y tenait volontiers, même dans la journée, ne laissant paraître que le. haut de?«on.coi^s dans la lucarne carrée, et de cette situation «nviée fie laissait aller ^ ^écouter le vulgaire qui restait dans la galerie, privé des délices supposées renfermées dans ce sanctuaire obscur. Cette manière de s'isoler est générale chez tous les personnages in^portants, où grouillent toujours une foule d'indiscrets et de quémandeurs, car on nensait pas -ce que c'est que faire anti- ' chambre en payfi noir.
Installé derrière -son 'GBÎl-derbceuf, le balè jouit ainsi jde >la supériorité résultant chez nous de l'usage du guichet derrière lequel s'abrite le prestige de l'employé à 1200 francs, ^et qui lui procure un moyen si perfectionné .et si apprécié de. faire droguer le. public.
A l'inverse de nos en^ployés, le balè, qui n'a pas la Teesource de faire des parties de cartes dans son^cachot, ^arde presque toujours. la tête au guichet. Il ne s'en détourne que pour remettre à une de ses femmes telle «offrande qu'il vient de recevoir et qui va s'enfouir dans un des nombreux petits réceptacles noirs, dissimulés entre deux murs sans. fenêtres : de temps en temps il daigne allonger la .main pour donner une poignée de '.cauris à un defiihôtes delà galerie.
L'existence me devint promptement insupportable dans cette maison, oii, sous prétexte de venir voir le i>alè, plus de deux cents personnes s'asseyaient sur mes bagages, sous ma table, sur mes papiers, parlant sans discontinuer, et^me^privant de l'air respirable auquel je jcrpyais avoir droit. D'ailleurs mon propriétaire me déplaisait pour une autre raison.. A part d'honorables exceptions, tous les gens importants de l'État abusaient
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de la maladie du roi pour emplir leurs poches aux dépens du public. Ceux qui pouvaient approcher Ajani obtenaient de lui ou disaient obtenir de lui tout ce qu'ils voulaient. Ils recevaient de lui des ordres qu'ils n'exécutaient pas, mentaient pour rendre compte de la pseudoexécution. Tout l'État donnait par leur faute le misérable spectacle de l'autorité tombée en quenouille. Aucun Ruy Blas n'apparaissait à l'horizon pour mettre fin aux pleurs de Tchaki agonisant.
Le balè chez qui j'habitais me paraissait un des plus méprisables personnages attablés à cette curée autour du moribond. Je lui fis comprendre que c'était trop de deux grands hommes comme lui et moi sous le même toit, et que s'il ne voulait pas interdire sa porte à la foule, je chercherais ailleurs. Il ne me fit pas répéter et dorénavant je ne le vis plus qu'au moment où, chaque matin, il venait me présenter ses devoirs.
Dès que la plupart des importuns furent partis pour faire la sieste, je me mis à préparer les cadeaux considérables que je devais faire au roi et qui représentaient en même temps les présents de mon gouvernement à l'occasion du traité de protectorat à conclure, le prix de l'hospitalité que mes cinq cents hommes allaient rece voir pendant quelques jours, et la fourniture de quatre mille journées de porteurs.
Vers trois heures, quand l'argent et les paquets furent chargés sur des porteurs, je me rendis au palais, où cette fois on me fit passer par le chemin le plus direct pour entrer chez le roi.
11 - le témoigna la plus vive satisfaction, me promit pour le lendemain deux cents porteurs destinés à aller soulager ceux de M. Targe, m'assura qu'il était disposé à signer un traité de protectorat avec nous, se montrant très reconnaissant d'avoir été débarrassé des Dahoméens et exprimant l'espoir de l'être des Baribas. Mais avant de signer quoi que ce fût, il voulait connaître très bien
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ce que je lui demandais, et rassembler ensuite le peuple pour lui demander son approbation.
Je n^étais pas assez au courant des mœurs de cette monarchie pour savoir si le référendum y était 'appliqué aux relations extérieures, mais tout ce que me dit Ajani me parut fort raisonnable.
Il entama ensuite le sujet qu'il avait le plus à cœur, celui de sa santé. L'infortuné était atteint d'une affection auprès de laquelle la variole n'est qu'une petite maladie, et il me supplia de lui donner un remède, car il sentait qu'il allait mourir. Il ne pouvait rien dire de plus vrai, car son pauvre corps s'en allait littéralement en morceaux. Pour me tirer d'embarras et augmenter son zèle à envoyer des porteurs à M. Targe, je lui dis que mes médicaments étaient dans le convoi de mon lieutenant. Mais ce n'était qu'un affreux et pieux mensonge, — comme ceux dont disposent parfois les princes de la science à l'usage de toute l'humanité souffrante. — J'avais eu en effet la candeur de croire que la pureté des mœurs avait préservé l'Afrique centrale du fléau dont le roi était atteint, et je n'avais rien pris dans ma pharmacie pour le combattre. J'avais déjà eu l'occasion de le regretter, car je traînais dans ma suite ce produit de la civilisation que je contribuais ainsi à répandre.
D'autre part, après avoir constaté d'une manière plus précise l'état de décomposition d'Ajani, je pensai comme lui qu'il n'avait plus que quelques jours devant lui et que même un courrier envoyé en toute hâte à Porto- Novo ne pourrait pas lui rapporter de quoi le soulager.
Enfin je me promis, par pitié, de lui envoyer quelque poudre inoffensive, comme du quinquina ou du bicarbonate de soude, qui soutiendrait son moral en ranimant son espoir.
Le lendemain matin, ne voyant pas arriver les porteurs promis, je demandai à aller chez le roi pour m'en plaindre. Ali me répondit qu'il était trop malade pour
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me recevoir, et comme, vu l'état ow j'avais *roavé Aja«i la veille, cela pouvait irès bien être vrai, je me vis forcé d'attendre et é/e «ubir toutes les lenteurs que les familiers du roi m'imposaient, soit par malice, soit par inertie naturedle. Enfin, après cinq ou six démarches, les contingents des cinq villages différents qui forment Tcbaki commencèrent à arriver à trois lieupes du soir. Comme je connaissais les gens h qui j^avais affaire, et que j'avais besoin décent cinquante "hommes, j'en avais demandé deux cents. Ajani, qui les connaissait mieux que moi, en avait commandé trois cents. A quatre heures il y avait déjà deux cent dix porteurs présents, «ans compter un nombre considérable d'hommes libres, armés de pied en cap, les uns à pied, les autres à cheval qai trouvant «ne occasion inespérée d'entrer chez les Baribas sans danger, considéraient leur promenade derrière l'adjudant comme une petite expédition pleine de promesses.
Je gardai Amadi So comme planton et Amadi Camara comme cuisinier et donnai le reste des soldats à Doux qui en avait besoin pour encadrer tout le monde qu^il emmenait. îl partît à quatre heures et demie, à cheval sur sa monture de la veille, emmenant les deux autres chevaux pour MM. Targe et de Pas.
Resté seul, je cherchai à prendre langue chez les gens du pays. En faisant des tournées de visite chez les personnages qui étaient venus m'apporter, <îui une chèvre, qui des ignames, je fis la connaissance de personnages intéressants. L'un, Bagui, était le second roi et habitait un village à 3 kilomètres du palais. C'était un h<Miune de beaucoup de bon sens et de réserve. Sa maison était bien tenue, ses femmes au nombre d'une dizaine, ce qui est peu pour l'endroit et le rang de Bagui, étaient jolies, décemment habillées, sans ornements ridicules : toujours sérieuses, elles gardaient le silence quand le sujet de la conversation leur était étranger.
BE TCaiAOUftOU A XCHAKI Ul
Baguî, qui me parut estimable, était en tout cas très tjstimé et très coasidéré de ses compatriotes. Sa fonc- *ion daus l'État était en effet singulièrement délicate et honorable. Il était élu par le suffrage des hommes libres et n'ayant par lui-même aucujoe autorité, était exclusi- Tement chargé de choisir le nouyeau roi quand le trôna devenait vacant. U ne pouvait natui^llement se désigner kû'jnéme, mais sa décision était toujours respectée.
Je Jûe sais si c'était par suite de l'approche de la mort d*Ajani, que tout le monde attendait chaque jour, mais msAgvé son absence d'autorité nominale sur la gestion des affaires publiques, Bagui n'en était pas moins ^pelé en conseil et consulté comme ujn véritable oracle sur toutes les matièj^es importantes.
La première femme du roi, éloignée en principe, CDOune le second roi lui-même, de toute participation au gouvernement, n'en était pas moins fort écoutée eJ; méritait de l'être. Elle me fit dès le premier jour une opposition formelle sur la question du traité; cette opposition 4tait d'autant j^lus dajQ^reuse qu'elle était enveloppée des formes de la politesse la j^Ujis raffinée. Aja^i, «enthousiasmé de mes cadeaux, séduit par le récit qu'on iyd avait fait de notre conduite au Dahomé et de ia aaienne chez les Baribas, voulait signer ou plutôt faine signer le soir même, mais avertie par son instinct de femme que ce blanc allait apporter une perturbation quelconque dans les moeurs du pays , la reine dit en bariba à son mari : « Fais attention, rien ne presse, m signe pas ce soir. » Je remarquai aussitôt le ton d'autorité avec leqnel elle avait parlé et ne fus point surpris lorsqu'après la eédJOkce Maheaadou mefit ^savoiir oe qu'elle arait dit. Toujours est-il que c'est à c^ moment seulement qu'AjaBi me parla de son intentHwa de consulter son peuple.
Je sus depuis que Bagui et la femme du roi s'étaient mis d'accord pour qu'on envoyât un oouiiier au roi de
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Savé afin de savoir comment lui et Toffa étaient traités par les Français ; Tavis de la femme était même que le courrier devait s'arranger de façon à revenir seulement après mon départ. Mais Bagui ayant su que j'avais tracé des lignes sur le terrain pour bâtir une maison, dit qu'assurément cette ruse ne servirait à rien et qu'il valait mieux dire au courrier de revenir au plus vite. € Le grand blanc doit partir vers Kitchi et la Kouara, dit-il, mais il laissera ici le petit blanc qui est bien plus méchant et il vaut bien mieux pour nous que nous arrangions nos affaires avec le grand*. » Le fait est que l'adjudant, exposé par ses fonctions de chef d'arrière-garde à relancer tous les traînards, était obligé d'avoir la main un peu ferme, dure parfois : les porteurs le savaient bien, Bagui aussi.
Ce fut l'avis de Bagui qui fut suivi et le courrier fît en cinq jours le chemin de Savé, aller et retour. C'est une moyenne de 80 kilomètres par jour qui suppose quatorze heures de marche sur vingt-quatre.
Un autre personnage était un nommé Kouffo, récadèr© du roi de Oyo auprès du roi de Tchaki. Oyo est une grosse ville située à quelques jours de marche au nord d'Ibadan, où les Anglais ont un résident. Kouffo était venu demander l'assistance des gens de Tchaki pour une guerre que son maître voulait faire aux Anglais et j'eus toutes les peines du monde à déjouer ses projets. Il ne pouvait entrer dans mes plans de laisser les gens de Tchaki s'embarquer derrière ceux d'Oyo dans une guerre contre les Anglais. Je cherchai donc à les dissuader en leur disant qu'en fin de compte les gens d'Oyo seraient sûrement battus et que ceux de Tchaki subiraient leur sort, s'ils s'étaient liés à eux. Kouffo n'en restait pas moins énergique dans ses arguments, disant
1. L'adjudant Doux est de petite taille. Tous les noirs le connaissaient sous le nom de Rikéré B6, petit blanc.
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qu'on avait reçu à Oyo un blanc venu comme moi pour y présenter un traité et que depuis ce jour il n'était pas de vexations qu'on n'eût fait subir à son roi. « Tout récemment on lui avait même envoyé par un messager l'ordre d'aller à Ibadan. Il voulait bien aller à Ibadan, mais avec cent mille lanciers, etc., etc. >
J'avais beau représenter que les blancs dont parlait Kouffo n'étaient pas les fils de mon roi, qu'il y avait une grande différence, Kouffo en revenait toujours à ce principe : € Quand on fait un papier avec des blancs, ils en profitent toujours pour vous causer des désagréments. >
Ce Kouffo commençait à m'agacer. Cétait un fort bel homme, très bien élevé et plein de prévenances pour moi en dehors des réceptions publiques, où il venait comme tout le monde, et prenait la parole mieux que tout le monde. Pour en terminer avec lui, je dois dire que je finis par lui parler sévèrement et, le dernier jour, comme il venait d'insister encore sur les ennuis qui suivent toujours les traités passés avec les blancs, je lui coupai la parole et m'adressant à Bagui, je lui dis : « Il y a deux manières d'être avec les blancs, celle de Toffa et celle de Behanzin. Laquelle choisis-tu?— Celle de Toffa, car nous savons que vous l'avez défendu et qu'il est heureux. — Eh bien, alors, pourquoi laisses-tu parler Kouffo? Les Anglais vous ont-ils fait la guerre? — Non. — Eh bien, celui qui veut entraîner les autres dans une guerre qui ne les regarde pas est un criminel. >
Aussitôt Kouffo de se jeter à mes pieds : et le brave Bagui d*en faire autant pour me denjander la grâce du premier, car il était au fond persuadé qu'Anglais et Français s'entendaient comme larrons en foire et croyait fermement que j'allais emmener Kouffo. Celui-ci reconnaissait qu'il avait eu tort et je lui fis promettre alors qu'il signerait lui-même le traité en qualité de témoin, afin de pouvoir dire à son maître que les gens de
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Tchaki n'étaient plus libres de Faider dans ses projets. J'organisais ainsi l'emploi de mon temps de manière que la situation politique fût débrouillée avant Farri\ éc? de nos compagnons et que M. de Pas n'eût qu'à prendre ses fonctions de résident. Il ne me paraissait pas possible en effet de partir de ce gros centre sans y laisser un des nôtres pour surveiller les événements à prévoir au moment de la mort si proche d'Ajani.
Lorsque j'avais fait le matin mes deux visites au roi, une secrète et une publique, et causé avec lui du traité à conclure, j'employais le reste de mes journées à circuler dans la ville et aux alentours où je cherchais un emplacement propice à la construction d'une maison pour M. de Pas.
Je choisis cet emplacement au flanc d'un coteau regardant la ville, près d'une ferme pourvue d'eau courante et d'un beau troupeau de vaches blanches. Pour qui sait Fimportance du lait pour les Européens exposés aux dysenteries et aux accès bilieux des pays chauds, l'existence d'un troupeau de bœufs dans une localité est une garantie de confortable et de résistance de premier ordre.
Ces troupeaux, quand on en trouve dans les pays nagos ou baribas, sont presque tous gardés et soignés par des Peuhls (Foulah, Fillanis ou Foulbés). — Les femmes de ces Fillanis sont remarquables par la finesse de leurs traits. Elles ne sont pas noires, ont le caractère enjoué et moqueur. D'une maigreur rare dans le pays, elles ressemblent en bloc à des Parisiennes poitrinaires qui auraient la jaunisse. Mais une supériorité qu'elles ont sur les Parisiennes, même phtisiques et ictériques, c'est de connaître admirablement l'industrie du laitage.
Tandis que la paysanne bretonne tient son étable et sa laiterie presque aussi malproprement que Fauge où elle mange elle-même, et voit cailler son lait presque aussitôt qu'il est trait, la femme peuhl, depuis avant
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qne Pasteur fût né, trakle son produit suivant les règles de la plus rigoureuse aatisepsie. Parfaitement propre de sa personne, elle lave encore ses mains et le pis de la vache à Teau chaude avant de la traire. Les calebasses dont elle se sert^ pourtant s4 altérables par la matière dont elles soni faites S, sont tenues indemnes de tout germe malsain. Elle les passe à Teau bouillante avant et après chaquiC usage. Le rebord de ce vase est garni chaque jour d'un lait de chaux qui forme une bordure blanche jusqu'au niveau que doit arraser le liquide. Ce badigeon, immaculé protège le bord de la tasse contre le contact des doigts et des lèvres; les noacbes évitent de s'y poser pour descendre au lait et sont ainsi réduites à faire un plongeon ou à s'abstenir. Enfin, dès que le lait est traita il est mis dans l'endroit le plus frai^ de la case, recouvert d'une tresse légère,. quà laisse passer l'air sans permettre l'accès des poussières ni des insectes*
La conséquence de ces soins est celle-ci : que dans un pays où la température paraît rendre la conservation do lait impossible, on peut en boire le matin, à midi et le soir. Inversement, en Bretagne, où la température de L'été est une des pli» fraîches de la France, le lait s'aigrit beaucoup plus vite. Si on en demande dans une ferme, on se voit servir un plat de caillé, et la Bretonne s'étonne de votre désir, remettant au moment de la traite l'heure fugitive où l'on boit du lait dotix, comme si le propre du véritable lait était d'être aigri.
On trouvera peut-être surprenante cette digression sur le produit des vaches, mais comme je dois la vie à la propreté et à l'intelligence des femmes peuhls, que beaucoup de blancs la leur doivent ou la leur devront comme moi, je pense que ceux-là au moins trouveront k sujet intéressant pour eux.
i. Ce sont des demi-courges h écorce dure.
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Quelle que soit leur habilité de pasteurs, les Fillanis n'en sont pas moins, dans les pays baribas et nagos, de simples bergers, propriété des gens riches au même titre que leur troupeau auquel ils demeurent attachés, comme l'ancien serf à sa glèbe. C'est donc une pure fantaisie, due à l'orgueil de race, qui a pu faire dire à certains d'entre eux que leur peuple avait t conquis le Borgou, le Yoruba, le Bouais et autres pays >. Il y a ainsi des prisonniers qui prétendent emmener deux gendarmes, et la seule raison que puissent invoquer les Peuhls pour dire qu'ils ont conquis ces différents pays, c'est qu'ils y sont encore — comme esclaves !
Il était bon de préciser ce point, car il existe une école de Jingoïstes anglais qui ne peuvent rencontrer un Peuhl dans un coin de l'Afrique, sans s'écrier que ce pays est une dépendance de l'empire de Sokoto. Or, comme un Anglais a traité, cru traiter ou prétendu traiter, à Sokoto, avec quelqu'un qui est censé se prétendre chef d'un prétendu empire peuhl, dès l'instant qu'on aperçoit un Peuhl dans un pays, c'est comme quand on trouve un grain de sel dans une nappe d'eau, ce pays, cette nappe d'eau, doivent être Anglais.
Il serait curieux de savoir si M. Lugard, au retour de sa tournée dans le Borgou, a raconté qu'il y a trouvé les Peuhls maîtres et les Baribas valets, mais en tout cas, son rapport n'a pas empêché ses compatriotes de traiter couramment dans leurs pièces officielles, le roi Dagba, d'Émir de Boussa. On se demanderait longtemps et vainement pourquoi ce brave païen se voit ainsi affublé d'une dignité musulmane, si on ne savait que les Peuhls sont les colporteurs de la foi islamique, et que rien qu'en faisant du roi de Boussa un musuliîtan, on en fait la moitié d'un Peuhl, presque un Anglais. € Lapin du vendredi, disait le bon moine, je te baptise carpe. »
Après deux jours d'attente, je vis arriver un tirailleur
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haoussa venant dlloua, et m'apportant une lettre de M. Targe. Ce dernier m^annonçait l'heureuse arrivée de tout son monde à lloua.
Le lendemain, nous étions tous réunis, je prévenais ces messieurs de mon intention d'expédier un courrier qui partirait avec le texte du traité, et en prévision de ce départ, chacun se mettait à sa correspondance.
J'avais prévenu M. de Pas, dès son arrivée à Tchaki, que je le laisserais comme résident auprès du roi pour surveiller nos intérêts pendant la crise qui s'ouvrait. Ce jeune officier était bien l'homme qui convenait à une pareille situation ; doué d'un grand sang-froid, capable de supporter l'isolement, qui est pour les caractères la plus pénible épreuve des pays chauds, il se tira admirablement de sa mission ^
Ce n'est point dire qu'il s'y résigna sans regret. On ne voit pas partir, sans un serrement de cœur, tous ses camarades vers une destination éloignée et même inconnue. Sans doute, il est honorable pour un souslieutenant de demeurer avec quatre hommes dans un poste — qui va être construit — à trente jours de marche de tout centre civilisé, pour imposer un choix à une population qui va changer de roi; mais tout flatteur qu'il fût, cet isolement était d'autant plus pénible pour M. de Pas qu'il avait été et était encore fort malade et qu'il n'avait pas à compter sur le plus petit secours. Non seulement il n'aurait pas de médecin, mais il n'aurait ni hôpital, ni infirmier, ni lit, ni nourriture appro-
1. Pour expliquer qu'un officier et quatre noirs aient pu devenir et rester maîtres d'une grosse principauté, il faut remarquer que le prestige des Français, vainqueurs deBehanzin, était alors intact et tout-puissant. Le seul de nos compatriotes qui fût encore venu sous les murs de Tchaki, M. Hess, blessé et entouré seulement de ses domestiques, y avait tenu tête pendant toute une journée à une foule armée et furieuse. L'impression qu'il avait produite durait encore quatre ans après son passage.
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priée à son état. Toutes ces considérations passaient au second plan dans son esprit en regard de l'ennui qu'il éprouvait de ne pas nous suivre plus loin.
Enfin l'amertume de ce sacrifice nécessaire au bien public fut adoucie par l'espoir d'avoir à fournir ultérieurement, pour nous rejoindre, une route importante, probablement différente de celle que nous allions suivre nous-mêmes, dans laquelle il serait le chef de sa petite colonne et aurait sans doute à reconnaître le premier des pays nouveaux.
Dès le soir de son arrivée, je visitai avec lui remplacement où il aurait à élever sa résidence. Sa maison et la caserne des Haoussas furent élevées dès le surleûdemain et le départ annoncé pour l'après-midi.
Entre temps, nos négociations pour le traité avaient continué. Pendant que j'étais tenu en suspens, sous prétexte d'une consultation du peuple , le messager envoyé auprès du roi de Savé effectuait son voyage. D'autre part, les journées et même les nuits des conseillers du roi se passaient en conciliabules à la suite desquels on venait me poser des questions. La plus embarrassante pour moi fut celle qui concernait fesclavage et les femmes. Ne pouvant ni ne voulant leur garantir ce genre de propriété, je tournais toujours la question, disant qu'on leur interdirait certainement de capturer des esclaves chez les autres peuples et qu'on ferait aussi ce qui serait humainement possible pour empêcher les Baribas d'en capturer chez eux. Naturellement, j'étais beaucoup plus prudent en ce qui concernait le respect de leurs habitudes domestiques : je connais mes compatriotes, ils supportent, en se plaignant parfois, les innombrables servitudes dont ils sont affligés, mais ils sont ombrageux et intolérants pour la plus légère marque de dépendance dont on leur parle chez d'autres peuples. Encore font-ils des distinctions. Ainsi, nous ne trouvons rien à dire à ce qu'un Arabe
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d'Algérie achète et paie à beaux deniers comptants tant de ièmmes blanches qu*il voudra, et qu'il les réduise à la plus misérable condi^ioa qu'un être humain puisse supporter ; mais qii'un> moit vire tranquillement avec la négresse qu'il aura achetée exactement de la mréme laçoB, voilà ce qui nous indigne et ce que nous ne poiovons supporter. On dira que l'une est une esclave et que l'autre est une épouse. U suffit de franchir la Méditerranée pour savoir que c'est là une pure distinction d'étiquette. C'est l'origine plutôt do contrat qui est choquante, dans un cas l'Arabe achèterait pour épouser, le noir^ pour posséder. Voilà bien la puissance des mots ! Ne sait-on pas, sans être grand moraliste, que sur touÉe la surface du globe, posséder ou épouser, c'est tout un, au point de vue du résultat ? Il est le même partout : épousée ou possédée, la femme donne à l'homme âcs enfants, tient sa maison et fait de lui tout ce qu'elle veat, le plus souvent sans qu'il regimbe ;. eeta ne dépend ni des latitudes ni de la couleur de la peau des gensv II a^y a guère que les pays arabes où rbonome paye en brutalités les services que Im r^sd sa moitié. Les ménages noirs que j'ai vus. se conduisent à peu de chose près comme nos ménages français ou anglais, sauf que le mari se grise moins, parce qu'il n'en a pas le moyen, et bat beaucoup moins sa femme parce qu'A est moins passionné, moins jaloux, moins tyrannique, — et que cela le fatiguerait de se mettre en colère.
Quant au prétendu esclavage des hommes, un certain nombre de lectrices de la €«5» de Uonck Tom croient encore que le chef d'une famille noire traite ses gens comme un planteur du Brésil traitait ses esclaves, e'est-à-dire à coups de revolver ou de fouet; c^est confondre FAmériquc avec l'Afrkfue, et proprement le blanc avec le noir. Nos mœurs — et j*ai bien le droit de les crTti(|uer puisque je les ai — sont effroyablement despotiques^
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Il n'est député si libéral qui ne serait choqué de voir au restaurant le garçon s*accouder sur la table et causer avec lui ; si c'était son propre domestique qui se permît chez lui pareille inconvenance, il le renverrait sur l'heure; il n'est si bonne et charitable maîtresse de maison qui tolérerait à sa femme de chambre d'intervenir dans la conversation au cours du repas. On a vu d'excellents serviteurs renvoyés pour s'être permis de rire avec tout le monde aux traits d'esprit d'un convive. Quand on passe aux milieux sociaux où la hiérarchie est une nécessité, comme l'armée, l'administration, les grandes industries, on voit les instincts dominateurs de la race blanche s'y donner carrière avec une véritable frénésie. C'est qu'il faut une autre tension nerveuse pour conduire la lutte pour la vie, dans le milieu social où nous vivons, que pour se laisser vivre dans un village africain. Il faut autrement de discipline et d'esprit de sacrifice pour faire la guerre à l'armée prussienne que pour s'amuser à des razzias entre tribus voisines ; la loi de la concurrence, farouche en sa simplicité, exige dans nos usines d'autres efforts que ceux de la fileuse de coton sous le chaume des Mahis.
Tant de difficultés, tant de nécessités ont créé chez nous des habitudes d'esprit également favorables au despotisme et à la servilité, si bien que nous passons presque tous notre vie à être esclaves des uns et tyrans des autres. Toutes nos lois sont faites pour protéger l'individu contre les conséquences extrêmes d'un tel ordre social et pour lui garantir l'ombre de liberté qui lui reste. Aussi ne pouvons-nous songer sans frémir qu'il existe des hommes pour lesquels ce minimum de garantie est supprimé, qui sont entièrement soumis au bon plaisir d'un autre. Chez nous l'exercice de ce bon plaisir consisterait — comme cela avait lieu en Amérique — à mettre notre semblable en coupe réglée et à tirer de lui
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sueur et sang jusqu'au point où nos mauvais traitements menaceraient de nous le faire perdre.
Mais chez les noirs, oh ne pousse pas si loin la logique et la férocité de la propriété, et Thorreur avec laquelle ils prononcent le mot de captif de blanc^ montre assez que ce n'est pas Finstitution qu'ils redoutent, mais une espèce précise de bénéficiaires, et quelle différence ils font entre les bons et les mauvais maîtres.
Le mauvais maître, c'est nous.
En réalité je n'en ai pas rencontré de mauvais chez les noirs ; bien plus, je n'ai pas pu faire prononcer devant moi le mot d'esclave; c'est toujours le mot (Tenfant qui y est substitué, et cette équivalence n'est pas seulement une affaire de mots : le chef de famille ne fait aucune différence dans le traitement qu'il accorde à ses serviteurs et à ses enfants proprement dits *.
Si l'on voulait chercher dans notre pays ce qui correspond le mieux, comme genre de vie, à celui de l'esclave noir chez un maître noir, ce n'est pas dans notre domesticité bourgeoise qu'il faudrait le chercher ; un noir se sauverait dans les bois plutôt que de se soumettre à nos exigences. Mais on trouve une situation analogue à la sienne chez les petits métayers qui emploient un garçon de ferme à l'année. Ce dernier se lève avec le patron, trace son sillon sur un bord du champ, tandis que le patron le trace sur l'autre, mange avec lui la même chose que lui, ce que leur sert en commun la maîtresse du logis. Il est un auxiliaire et non un valet, et la loi lui accorde avec raison le droit de suffrage qu'elle refuse au domestique attaché à la personne d'autrui.
L'exercice de l'autorité de ce patron consiste princi-
1. Je ne parle que de ce que j'ai vu. Il paraît qu'à Madagascar, notamment, les esclaves sont moins heureux. Mais là aussi il y a différence de race entre le maître et le valet.
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paiement à décider qu'c aujourd'hui on travaillera dans tel champ » ; cette décision p«sev le travail est mené de frorrtpar les deux hommes. ApeÎEke le garçon s'aperçoitil qu'on le commande, <ra plutôl, s'il est commandé, ce n'est que par les nécessités de la terre et du ciel : c'est le soleil qoi prescrit de faner, le temps nuageux qui veut qu'on rentre le foin au p^s vite, la rosée qui permet à la faux de trancher les blés mûrs. Il est l'esclave de la nature : c'est l'homme le plus libre qu'il y ait en France; il vivrait aussi libre et aussi heureux que l'esckve au pays noir, s'il n'était obligé de travailler davantage.
On a dit souvent que la suppression de l'esclavage en Afrique amènerait nne révolte contre nous. Ce mot de révolte est charmant et digne de faire pendant à eehii de rebelle que les Italiens appliqueni à Menelik. Pow qull y ait révolte, la première condition est encore qu'il y ait quelqu'un contre qui on poisse se révolter. Or la plupart des noirs que j'ai rencontrés seraient obligés de faire 5(H) kiloifiiètres à pied peior trouver quelqu'un qui leur conseillât l'abolitioa de l'eselâvâge, et contre qui ils pussent « entrer en révolte ». Car ce n'est pas tous les jours qu'ils auront sous la main un aboli tionniste commfe votre serviteur, venant leur oSrir une occasion unique dese c révolter sur place ». Ce n'est pas une révolte que sovlèverait une pareille {H:'étention affichée par quelque blane isoèé dans l'océan noir, c'est un énorme éclat de rire analogue à celui qui accueillerait un lunatique débarcpjé aux Halles centrales pour interdire aux euisio^ièrcs de Paris d'exercer un métier salissant pour les doigts et dégradant pour l'espèce sublunaire. A ses premières oçvertoreiB, ses protèges lui demanderaient certainement : « Mais alors, vous avez des rentes à nous offrir? »
A la deuxième on le conduirait au poste..
Les esclaves; noirs ne conduiraient pas cet apôtre au
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poste parce qa'ils ne sont pas si sérères- cfwe no as, et ensuite parce qu'ils n'ont pas de poste, mais ils le traiteraient aviec la commisération qu'on accorde aux fous et aussi avec la prudence qui convient, car beaucoup de fous sont dangrereux.
Si la condition du serviteur es* cher les noirs une des plus tolérables qui soient offertes à l'homme, il n'en est pas moins vrai que l'esclavage a deux conséquences désastreuses, déshonorantes pour )a civilisation qui les supporte et dont la suppression, d'ailleurs possible, mérite de passionner pour toute leur vie ceux qui ont gardé encore un peu de générosité, de pitié pour leurs semblables, et le noble désir de mourir en tentant ceuvre de bien. II en existe encore assez, Dieu merci, dans notre beau pays pour que cette croisade, toujours ouverte à toutes les louables ambitions, recrute encore chez nous de nombreux partisans.
Je veux parier de la capture des noirs destinés à Fesclavage et des atrocités qui accompagnent cette opération.
Les captures d'esclaves sont faites en Afrique soit par des expéditions à portée restreinte entre peuplades voisines, c'est le genre dahoméen, soit par des entrepreneurs de capture qui ne font que cela toute leur vie et organisent au travers de l'Afrique entière la capture d'abord, la caravane d'exportation ensuite : c'est le mode arabe. Dans l'un et l'autre cas., la capture cause la destruction radicale du village qui est attaqué. On sait que les hommes libres seraient difficiles à emmener au loin en caravane : ils seraient tentés de se sauver ou de se révolter, donc on les tue. Dans beaucoup de guerres de peuplade k peuplade, on leur coupe une jambe, ce qui revient au même. Les Dahoméens s'ofraient le luxe de les transporter k dos d'homme jusque dans leur capitale et attendaient nn jour de fête pour les exécuter. Ainsi faisaient les Romains; d'ailleurs dans
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toute Fantiquité Textermination du peuple vaincu était la règle.
On tue également ceux des enfants et des vieillards qui seraient incapables de supporter la marche. Puis on organise une caravane pour emmener le reste, dont les femmes forment la majorité. On charge ces malheureux du maigre butin qu'on a pu faire en plus d'eux, et leur calvaire commence.
Nous avons longuement expliqué les peines et les soucis que causait la conduite d'une lourde colonne et la diffîculté d'assurer la subsistance du personnel. Qu'on juge ce qu'il doit en être pour une troupe dans laquelle les femmes et les enfants sont en majorité et moins capables que des hommes de pourvoir à leurs propres besoins, quand cette troupe, au lieu d'être accueillie à son passage par des populations sympathiques, jette devant elle l'épouvante et le vide, et que son chef n'est pas un officier portant l'honorable souci du bien-être et de la vie de ses hommes, mais un brigand résolu à les tuer tous plutôt que d'en perdre un seul.
Un chiffre a été donné et admis, c'est qu'il meurt en route les deux tiers de ces malheureux, soit de faim, de soif ou de fatigue, soit égorgés parce qu'ils ne peuvent plus suivre.
Comme on a déjà tué les deux tiers de la population au moment de la capture, on voit qu'une opération qui concerne 100 têtes, en tue 89 pour en livrer 11 au marché. Encore ceux qui survivent, comme ceux qui succombent, ont-ils tous subi un martyre épouvantable.
Ce ne sont pas là propos de femme sensible et il n'y a pas que les âmes tendres que le récit de souffrances pareilles, infligées à une notable partie de l'humanité, doive émouvoir et exaspérer.
L'Angleterre s'est honorée en dépensant un milliard pour la répression de la traite sur mer, mais le marin négrier, type aujourd'hui disparu, était un ange au prix
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du négrier de caravane et ce n'est pa^ parce que le débouché le plus avantageux a été fermé que l'exploitation a cessé. Le prix de l'esclave a baissé; Je l'ai vu vendre 60 francs, on dit qu'il y en a à 5 francs, tandis que le Brésil les payait autrefois 2000. Mais cette diminution de la valeur de la marchandise n'a pas entravé le commerce, car la récolte initiale ne coûte presque rien, et tout vient en bénéfice en fin de marché.
C'est pourquoi le partage de l'Afrique qui s'exécute en ce moment ne doit pas être purement nominal. Si faiblement qu'on l'exerce, mais à condition toutefois qu'on l'exerce, la domination d'une puissance européenne sur un pays noir y fait cesser les guerres de capture. Là où nous serions impuissants — et il ne faut point trop s'en désoler ~ à supprimer l'esclavage domestique, notre seule action de présence suffit pour écarter le fléau autrement meurtrier et immoral des capteurs d'esclaves. Si l'on a accusé l'Europe d'avoir des appétits d'expansion coloniale disproportionnés à ses forces d'absorption^ il faut louer sans réserve cette expansion toutes les fois que son action bienfaisante lave un coin de la tache noire qui salit l'humanité.
Il ne s'agit pas de dépenser pour cela un milliard, ni d'entreprendre de réformer toutes les institutions d'une partie du monde, ni de mettre en valeur des terres qui nourriraient cinq fois la population du globe* si leur exploitation ne commençait par faire mourir ceux qui s'y livrent, ni de peupler l'Afrique d'administrateurs et de résidents, mais de limiter notre action au maintien de la paix entre les peuples, ce qui assurera à nos protégés la prospérité matérielle d'abord et la vie ensuite.
Acquérir sans nécessité des territoires immenses, c'est imposer de lourdes charges au pays sans compensation pour la génération présente. Sans doute une grande nation doit songer à l'avenir et au moment où s'ouVre un partage aussi considérable que celui de
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l'Afrique, êriter le reppocfce qu'elle encounrait devant la postérité en manquant cette occasion «nique, mais il faut savoir proportionner ses entreprises à ses res»sources. Marquer une prise de possessiooi des pays encore disponibles est {>arfkitefflent suffisant pour notre capacité d'e?ip9fisi6ii présente. — A quoi donc limiter ce minimum d'effort qui marque ta prise de possession^ sans imposer l'exploitation immédiate? Précisément à ce qui est nécessaire- pour que les captures d'esclaves cessent dans les pays protégés*
Que nous empêchions les peuplades soumises à notre dévolu de se faire la guerre entre ^es pour se prendre des hommes, cela va de soi ; que nous les garantissiABs des guerres que les autres^ pourraient leur faire dans la même intention, cela n'est pas beaucoup plus difficile. Moyennant quoi, des pays à moitié déserts se repeupleront, ceux qui sont simplement habités grouilleront de HMmde et nous aurons laissé à nos successeurs la plus grande richesse qu'on puisse souhaiter sur une terre fertile, c'esl-èKlire, n'en déplaise à Malthus, des hommes.
Mais aussi j'estime que cette influence pacificatrice est le minimum d'exercice d'autorité qui caractérise cette période d'attente dans la possession, que si une puissance etpro{>éenne n'est pas assez forte dans une région africaine pour y interdire les guerres d'esclaves, si du moins elle ne les combat pas sans répit, elle manque à sa mission, elle ne peut se dire ni propriétaire, ni souveraine, ni protectrice des territoires où s'exerce une pareille industrie, et quels que soient les traités ou prétendus traités qui lui confèrent influence et suzeraineté, cette influence et cette suzeraineté, nulles en fait, sont nulles en droit, comme complices par laisser-faire des errements les plus criminels dont l'humanité puisse souffrir.
Voilà conmient notre action au Dahomé, jetant bas
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le plus redouté des capteurs d'esclaves de rAfriqiie occidentale, a fait œuvre civilisatrice et d'humanité; voilé pourquoi la France est vraiment la protectrice de tous les peuples sur lesquels s'exerçaient les courses malfaisantes des rois d'Abomé et pourquoi rien ne prévaut contre cette situation de fait^
Voilà pourquoi nous ne pouvons prétendre, ni nous Bi d'autres, exercer aucun droit politique dans des pays où les rois partent en guerre régulièrement chaque année comme un» propriétaire va faire ses vendanges ou sa moisson, et offrent à leur retour leur singulière récolte sur des foires qui se tiennent presque à époque fixe.
Une deuxième et très fâcheuse conséqueoce des mœurs relatives à Teselavage sera plus longue et plus difficile à faire disparaître que les guerres de capture, c'est l'orgueil que mettent les grands ch^fs à avoir le plus grand nombre de femmes possible. Comme la plupart des peuples noirs sont encore dans la barbarie collectiviste des premiers âges, le roi, organe de la collectivité, possède tout. Seul détenteur de la richesse, il cherche, par pure fatuité, à faire parade de cette richesse en achetant et en entretenant dix fois, vingt IdiB, eent fois plus de femmes qu'il ne lui en faut. Sans doute le chef a souvent cent, deux cents, trois cents enfants, mfliis combien il vaudrait mieux, pour la prospérité générale, substituer à ces sérails de cent femmes cent ménages ayant à leur tète un père et une mère de femille! Comme la mode actuelle se pratique chez les moindres chefs de village, on voit que c'est une cause de dépopulation importante à ajouter à celle qui provient des captures d'esclaves.
On peut prévoir qu'elle disparaîtra quand, les captures cessant, les femmes seront devenues plus chères, et surtout lorsque la civilisation ayant importé des besoins nouveaux, il deviendra de plus en plus onéreux
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de. satisfaire ceux d'un personnel féminin considérable.
Si quelqu'un des successeurs d'Ajani se voit forcé par la loi du progrès de pourvoir ses quinze cents épouses de trois mille bottines, de quinze cents chapeaux et d'autant de corsets, il s'apercevra sans doute que tant de femmes ne sont pas indispensables à son bonheur ejt l'industrie de nos jolies modistes aura remporté un succès de moralisation auquel elles ne sont guère habituées.
Mais revenons aux négociations de Tchaki. Elles avaient lieu toute la journée entre les ministres et moi dans ma maison. Chaque matin j'allais en outre trouver le roi entre quatre et cinq heures, seul moment où li foule n'encombrait pas ses appartements.
En dehors de Tesclavage, il ne me coûtait pas d'assurer roi et ministres que les mœurs du pays seraient respectées, et nous nous entendîmes facilement sur ce qui concernait l'espèce d'autonomie communale des villages ; mais ce fut surtout relativement aux Baribas qu'ils venaient au-devant de mes désirs. A les en croire, j'aurais dû laisser, faire donner ou faire recruter sur place à M. de Pas un bataillon et deux escadrons : ils voulaient fournir les hommes, les chevaux, l'habillement, la nourriture, le fourrage, tout, sauf les armes qu'ils n'avaient pas.
A l'heure actuelle, je n'ose croire encore que ce beau zèle fût purement défensif. Peut-être avaient-ils l'arrièrepensée que si je mettais à leur portée une force si considérable, les rôles seraient renversés et que ce serait leur tour d'aller capturer des Baribas. Un détail me prouvait que leurs intentions n'étaient pas des plus pures. Quand j'envoyai des porteurs de Tchaki au-devant de M. Targe à Gobo, j'ai déjà dit qu'il en était venu beaucoup plus qu'il n'en fallait et qu'un grand nombre de guerriers les accompagnaient. Or, il se trouva que certains de leurs détachements ramenaient un grand
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nombre de chèvres : pour dire vrai, chaque homme en traînait une.
J'en fis la remarque à M. Targe, qui me dit qu'il n'avait cependant entendu aucune rixe, ni reçu aucune réclamation des gens de Gobo ; de plus, comme je l'ai dit plus haut, les Baribas de ce pays se montrèrent toujours — même longtemps après ces événements — très serviables et très sympathiques à nos gens, ce qui tendrait à faire croire qu'on ne les avait ni molestés, ni pillés. Mais, malgré tout, cela ne prouve rien. Il se peut que les gens de Gobo aient passé l'éponge sur cette peccadille en souvenir des circonstances autrement graves à la suite desquelles notre estime réciproque s'était affirmée, et j'ai toujours pensé que nos auxiliaires de Tchaki avaient dû payer leurs chèvres bien moins cher qu'au marché.
Ils sont d'autant plus friands de ce butin que c'est chez eux du gibier rare, les troupeaux ne trouvant pas leur place dan^ la culture intensive qui entoure Tchaki. Aussi peut-on croire que leur entrain à donner à M. de Pas des forces considérables provenait — en outre de leur désir de sécurité — de l'espoir moins bourgeois de voir se renouveler à leur profit de petites expéditions intéressantes et fructueuses comme celle-là.
Toujours est-il que le peuple ayant été consulté dans une grande fête — et le messager de Savé étant revenu, — nous pûmes arrêter les termes du traité.
Il fut convenu qu'on rappellerait que Tchaki devait son existence et accordait toute soumission aux blancs qui l'avaient délivré des Dahoméens et paraissaient en état de la protéger contre les Baribas.
Puis une concession de terrain fut accordée où nptre résident pourrait entretenir telle force armée qu'il pourrait rassembler et pourvoir d'armes, le roi se chargeant d'entretenir cette troupe de tous les vivres et vêtements qui se trouvaient dans le pays, de la
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remonter en chevaux, de lui fournir des porteurxf tant pour ses déplacements que pour le transport des approvisionnements spéciaux qu'on voudrait faire venir de Savé ou de Kétou.
Il s'engageait à n'entreprendre aucune guerre, à ne conclure aucune alliance sans l'autorisation de notre résident.
Quand tous les termes de ce contrat eurent été long* temps discutés et rédigés en trois expéditions, je me rendis chez le roi où étaient assemblés fiagui et un certain nombre de personnages avec les témoins que j'avais désignés, et quand j'eus lu et fait traduire les uns après les autres tous les articles qui avaient été acceptés, le roi donna Tordre k Ali d'apposer sa signature. Après que ce dernier eut dessiné à la plume un petit grimoire qui pouvait passer pour une forme de cachet, je passai la plume et les exemplaires successifs à Bagui, CoufTo et autres. Mais ceux-ci déclarèrent qu'ils ne pouvaient signer un traité sous lequel figurait déjà la signature du roi. Alors je les décidai à faire leur parafe en qualité de témoins, de même que je le faisais faire, au-dessous de mon nom, par mes ofQciers, par l'adjudant et même par Suleyman. Ce fut la signature de ce dernier qui les décida parce que, comme il était jaoir, il était visible que j'étais bien son chef, et qu'alors il ne si,gnait pas comme partie intéressée, mais comme simple témoin.
Après cette cérémonie, eut lieu chez moi un déjeuner où j'invitai les trois principaux personnages. Mais il en vint davantage et comme je leur expliquais que si je ne priais pas à ma table tous les assistants, c'était faute de place autour des plats et aussi faute de vaisselle, Abul me fît observer que ce n'était pas la peine de s'inquiéter de cela, qu'ils sauraient Jbien s'arranger. Dès lors avec Bagui, CoufTo, Ali, le balè et une demidouzaine d'autres personnages principaux, s'engouf-
J)E TCHAOUROU Â TCHAKI i^7
îrèrent sous mon toit plus de cinquante familiers du jpâlais, qui Fenaient assister à nos agapes.
Au cours du repas,, lorsqu'un de ceux qui avaient des assiettes, Bagui, par eacemple^ avait touché aux mets, par politesse^ il en prenait successivement de petits morceaux qui se passaient de main en main chez les suivants, accroupis sur plusieurs mètres de profondeur, de façon que presque tous les assistants purent goûter de quelque cbose.
Nous renoarquâmes que Couffo, qui se rappelait l'opposition qu'il m'avait faite, ne mangeait presque pas, ayant sans doute peur d'être empoisonné. 11 étranglait littéralemeiit et avait la physionomie singulière d'un aoir vqui pâliL
Bagui, au contraire* mangea de tout, sauf du poulet fracassé. Il s'en excusa en disant que ses principes lui ÎAterdisaient de manger du poulet autrement que quand il était servi tout entier, depuis Je i>ec jusqu'aux ongles des pattes. Ces {^incipes, qui peuvent paraître bizarres, se comprennent pourtant, car sous cette latitude, tout ce qui est coupé menu, le hachis» par exemple, se corrompt très vite, les gros morceaux se conservent plus facilement, et en outre, quand on a goûté d'un poulet et qu'il est &*ais, on est à peu près sûr que tout l'animal est dans le même état, tandis que dans un salmis où on a mis des morceaux de plusieurs volailles, un miorceau peut être gâté à côté d'un autre qui est encore sain.
Plus tard, j'ai vu des chefs noirs qui trouvaient au «oiiilnûre répugnant de manger d'un animal sans qu'il îàt coupé en tout petits morceaux, ne voulant reconnaître dans aucun d'eux une forme connue chez l'animal vivant II leur semblait que faire autrement fût une .espèce d'anthropophagie, consistant à manger des bêtes presque vivantes. Leur répugnance cessait quand la viande avait perdu le caractère de sa provenance. Ainsi
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voit-on, par le même sentiment, certaines personnes cesser de manger d'une gibelotte parce qu'elles y ont trouvé la tête et les dents d'un lapin.
Ainsi, le voyageur trouve à peu de distance des gens également raisonnables qui agissent tout différemment dans les circonstances ordinaires de la vie, et il apprend par là à n'être ni surpris, ni trop facilement indigné : la sottise humaine est à peu près la même partout : elle se manifeste seulement sous des formes différentes.
Quant à Ali, il se gavait consciencieusement, redemandant du Champagne après le cognac, et reprenant du cognac sur ce rechampagne. Il serait rapidement devenu gris, si nous l'avions laissé faire.
On avait prévenu tout le monde de la conclusion du traité et la ville, qui était en liesse depuis trois jours, était encore plus animée ce soir-là. Je prévins les conseillers du roi que je voulais les aller voir chez eux pour leur porter des cadeaux en souvenir de la cérémonie du matin, et une espèce de cavalcade fut organisée pour cette tournée de visites.
11 se consomma, à cette occasion, une quantité de poiidre extraordinaire. Tous ceux de nos porteurs qui avaient reçu des fusils modèle 1842 furent adjoints au cortège, qui comprenait tous les soldats.
Nos hôtes nous firent les honneurs de leurs maisons que nous visitâmes en détail, me présentèrent les principales de leurs femmes et nous comblèrent à leur tour de cadeaux de toute nature. Nos clairons reçurent pour leur part de nombreux cauris.
De retour à la maison du balè, après cette promenade de trois heures, j'achevai mon courrier pour rendre compte de tout ce qui s'était passé depuis mon départ de Tchaourou. En même temps se poursuivaient concurremment les travaux de la maison de M. de Pas et nos préparatifs de départ.
Exode de population à la suite de la mission. -- Papa. — Discrétion et empressement de bon aloi'de nos hôtes. — Bombance continuelle. — Les Sénégalais réclament. -^ Ça va trop bien, on ne nous croira jamais. — Targe et Doux tombent malades. — Les espions baribas. — Kitchi. — Le roi Folaouigo. — Le traité, les fêtes. — Fureur des Dahoméens parce que je me déguise en noir. — Rentrée dans le pays bariba. — Singulier accueil. — L'allée du supplicié. — Le roi Kémoura, son trône et le mien. — Les trompettes d'Aida, concours de fanfares. — Un Peuhl, habile imposteur. — Le bac à vapeur de Badjibo. — Un transatlantique à Boussa. — Tout le monde malade. — En reconnaissance jusqu'au Niger. — Le Niger. — Badjibo. — Pris au collet par un gouverneur et un évêque.
J'avais arrêté déjà depuis deux jours ritinéraire que nous devions suivre. Mahmadou, qui, au départ, était censé devoir nous servir de guide dans la région comprise entre Tchaki et le Niger, se trouvait tout désorienté à présent qu'il y était arrivé. Il voulait passer par Ilori, pour se diriger sur Cadouna qui était, à son estime, à 200 kilomètres au-dessous de Rabba.
Ce n'était pas là que je voulais arriver; mais, au-dessus de Rabba, Mahmadou ne connaissait que des points dont il ignorait les voies d'accès venant du sud.
Après des interrogatoires de voyageurs, de pèlerins musulmans, de traitants de toute nature, qui durèrent plusieurs soirées, il fut établi que pour atteindre la Kouara dans la région que je désirais, je devais d'abord aller à Kitchi. Une fois là, étant plus près du Niger, on serait sans doute mieux renseigné.
Kitchi est à quatre jours de marche de Tchaki, dont le séparent les territoires de Papa, Etchepeté et Bogho.
Pour faire la courte étape qui conduisait à Papa, les porteurs de Tchaki arrivèrent à midi, accompagnés d'archers à cheval. Quand ils m'eurent assuré que cette protection était suffisante contre les coureurs baribas, je les fis partir tout seuls, ce qui était leur plus vil désir.
Pendant que les miens allaient chercher leurs charges et*se rassemblaient, j'allai ujoie dernière fois cheiZ Ajani fioar lui faire mes adieux et lui confier M. de Pas. No« adieux furent extrêmenaent amicaux, surtout 4e la part de la femme du roi qui paraissait ayoir à cœur de dissiper le souvenir de son hostilité des premiers jours. Elle me fit dire par un assistant qu'elle m'avait envoyé -comme cadeau personnel deux chèvres que je trouverais toutes tuées à Papa à mon arrivée, et qu'ainsi, malgré . la nuit qu'il ferait à notre entrée à Papa, nous y trouva rions à manger. Ajani me re&ouveia l'assurance qu'un de ses récadêres avait été envoyé à l'avance à Papa, Etchepeté, Bogho et Kitchi pour prévenir de mon passage les chefs de ces gros boui^s et leur apprendre 'f ue J'étais € le père de leur père ».
Enfin il ma promit, devant M. de Pas, que j'avais amené avec moi, qu'il aurait soin de Imi comme de soa propre fils^ lui accorderait, sans qu'on eût l)esoin de le demander, tout ce qui était prévu par le traité, et même tout ce qui pourrait lui être agréable en dehors de ce qui était prévu.
Nous nous retirâmes sur ces l)onnes paroles et je partis aussitôt en tête de mon petit peuple, esoorté <te
M. de Pas, qui nous fît un boni de conduite jusqu'à la fotêt, de Bagui et d'Ali, ce dernier se multipliant comme un homme qui eût été chargé de veiller à tous les détails, s'épongeant le front lorsque tout allait bien, décidé à me faire emporter une haute idée de son importance et de sa capacité.
C'était depuis bien longtemps la première étape que je faisais à cheval et j'en profitai pour habituer mes gens à marcher avec plus d'ordre qu'ils n'en avaient apporté jusque-là. Je galopais donc souvent de la tète à la queue, ou inversement, m'arrétant partout aux endroits où des retards étaient à prévoir, comme au passage des ruisseaux.
Vers quatre heures et demie, nous ft*anchîmes un de ces ruisseaux qui était très profond, à bords très escarpés et qui, ralentissant chaque homme individuellement, causa un allongement d'à peu près 2 kilomètres dans ma colonne. Cet incident n'était pas rare, quand je ne marchais pas en tête, et que celui qui m'y remplaçait n'avait pas l'attention de faire arrêter la tête de colonne après le passage de l'obstacle, mais cette fors il donna naissance à un quiproquo singulier qui vaut que j'en parle.
Indépendamment de mes soldats et de nos porteurs réguliers, nous avons toujours été accompagnés en route par une population flottante qui devint de plus en plus nombreuse à mesure que nous nous éloignions de la côte. C'étaient des marchands qui voulaient profiter de la sécurité offerte par notre escorte, des femmes mécontentes de leur mari, des hommes mécontents de leur gouvernement, enfin le ramassis des gens qui, dans tous les pays du monde, sont toujours prêts à changer de situation.
Une vingtaine de femmes de Tchaki nous avaient ainsi attendus, sans me prévenir, pour aller avec nous jusqu'à Papa — • ou plus loin.
Lorsque le dernier homme de ma coloane eut franchi le ruisseau dangereux, je le franchis à mon tour et me mis à faire courir tous mes traînards pour les obliger à rejoindre la tête de la colonne. Celle-ci fuyait dare dare, talonnée par l'approche de la nuit, et moi je houspillais toute la queue aidé de trois ou quatre Haoussas et laptots, multipliant toutes les exhortations de la voix et de la canne. — Mon petit troupeau, poussé lestement, faisait la boule de neige, entraînant dans son pas gymnastique tous ceux qu'il rejoignait. Lorsqu'il arriva à hauteur du groupe des femmes deTchaki, celles-ci voyant venir cette foule d'agités, se rangèrent sur le c<)té du sentier pour les laisser passer. Du plus loin que je les vis, les prenant pour les femmes de mon convoi, je leur criai de ne pas s'arrêter, de se hâter au contraire, que les Baribas les cueilleraient sûrement si elles restaient en route. Elles n'y comprirent rien du tout, et comme je menaçais les dernières pour leur faire reprendre la marche, elles s'enfuirent sous bois. Je me mis à leur poursuite avec les laptots, profondément surpris de voir nos femmes, d'ordinaire si raisonnables, tenir une conduite pareille. Enfin nous parvînmes à les chasser devant nous jusqu'au milieu de la colonne.
Là je rencontrai Abul auquel je dis de les gronder, et qui m'expliqua ma méprise. Mais déjà les femmes de Tchaki s'étaient résignées à mes étranges exigences, elles avaient rejoint les femmes d'Abomé-Calavi et marchaient en file, comme des anciennes. Je les aurais ainsi emmenées jusqu'au Nil sans provoquer d'autres réclamations.
Le lendemain, quelques-unes restèrent à Papa, mais d'autres plus nombreuses se joignirent à nous chaque jour et je finis par ne plus les distinguer des nôtres : car elles se comportaient en tout point comme si elles avaient été à notre service. L'une d'elles devint ainsi plus tard la femme de Mahmadou, qui en fin de compte
me proposa de me l'acheter. — Au prix qu'elle me coûtait, Mahmadou, qui n'avait pas un sou, pouvait me la payer. — Ils vécurent heureux et quand Mahmadou dut m'accompagner en bateau dans le haut Niger, il gémit sur la cruauté que j'avais de ne pas embarquer sa femme avec lui, puis se décida à la laisser en usufruit à un camarade qui la lui rendit à notre retour.
Papa est un très gros bourg dont une enceinte entoure non seulement les maisons, mais les champs cultivés. Comme c'est le cas de Tchaki, d'Etchepeté, de Bogho et de Kitchi, j'en donne ici la description une fois pour toutes. C'est un simple mur en terre battue de 50 centimètres d'épaisseur et de 3 mètres de haut, le tracé ne comporte ni crémaillère, ni organe de flanquement et à peine de place en place une banquette pour les défenseurs, de sorte que si le mur abrite ces derniers, il procure souvent le même avantage aux assaillants.
C'est donc une médiocre fortification, que son étendue rend encore plus vulnérable. Mais si une troupe d'un faible effectif voulait enlever un des points de cette enceinte, il faudrait employer du canon pour renverser l'obstacle sur ce point, car il faut avoir du monde si on veut faire de fausses attaques et amener le défenseur à dégarnir le point qu'on veut forcer.
Les maisons sont situées en amphithéâtre sur un coteau dont un joli ruisseau baigne le pied. L'aspect de tous ces toits groupés sous des arbres imposants et qui nous paraissaient encore grandis par le soleil couchant, nous fit la première impression de ce genre que nous eussions ressentie depuis notre arrivée en Afrique. Presque toujours en effet les villages sont enfouis dans le feuillage, de telle façon que nous entrions dedans sans nous en douter.
Les gens de Papa avaient été prévenus de notre arrivée et nous attendaient, mais par une discrétion bien rare en pays noir, tous restaient à l'écart pendant
que nous disposions notre camp sur l'emplacement concerté entre Mahmadoo et le chef du Tillage.
Puis, quand tous nos porteurs eurent été décbai^s, les caisses alignées, nos tentes dressées et que je me fus moi-même assis sur un pliant, Mahmadou, fonctionnant comme introducteur, vint me demander si je voulais recevoir le roi et les notables.
Sur ma réponse affirmative, ceux-ci s'avancèrent vers moi, le roi à 2 mètres en avant d'une ligne de vieiK nègres, tous très bien habillés — comme ceux de Tchaki d'ailleurs — et vint me saluer.
Pendant qu'il me demandait des nouvelles de moû voyage, des esclaves qui étaient massés derrière la ligne des notables, apportaient près de ma tente des paniers d'œufs, des monceaux d'ignames, de bananes et de papayes, attachaient des chèvres et des poulets.
Cinq minutes après, le roi prenait congé me disant que si je voulais le recevoir quasd j'aurais dîné, il viendrait volontiers, que pour le moment, il aurait peur de m'importnner en parlant d'affeires sérieuses, et que le plus pressé était fait, du moment qu'il m'avait souhaité la bienvenue et pourvu aux besoins les plus urgents de mes enfants.
Pendant qu'il parlait, je vis mes porteurs qui buvaient dans de grandes jarres disposées à l'avance sous les grands arbres et remplies d'eau par les femmes du village.
Je ne croî» paë que dans aucune ville de France, avec la population la plus sympathique, les autorités les plus zélées, le service d'intendance le plus habile, une troupe de l'importance de la mienne puisse être en moins de temps, k moins àt frais, avec plus de discrétion féconde, mieux satisfaite dans tous ses besoins d'installation et d'alimentation, reçue en un mot avec plus de correctioa et de dignité que nous ne le fûmes dans cette grosse bourgade de Papd*
Le roi vint après dîner prendre le café. C'était un grand jeune homme à l'air sérieux. Il me dit sans phrase qu'il savait qui j'étais, d'où je venais et où j'allais et qu'il était à ma disposition, comme si j'étais son père. Nous parlâmes ensuite longtemps des Baribas et dçs moyens de mettre fin à leurs pillages, qui interceptaient pratiquement tout commerce entre Papa, Tchaki et Etchepeté.
Je lui dis que le meilleur moyen me paraissait être de placer dans ces différents points des postes de cinq à six cavaliers bien armés, qui donneraient la chasse aux détrousseurs.
Il me répondit que cela serait d'un bon effet, mais que les captures ne cesseraient que le jour où l'on interdirait de vendre, dans les villes baribas, les Nagos ainsi capturés. Pour cette raison il pensait qu'étant désormais maîtres des Baribas, nous obtiendrions ce résultat sans avoir trop besoin de mes gendarmes. ~ S'il n'eut pas l'ironie d'ajouter que ceux-ci arriveraient souvent trop tard, c*ést qu'il vit que je le pensais aussi.
Quand le roi se fut retiré, nous nous promenâmes jusqu'à l'heure du coucher dans un joli marché illuminé comme à Tchaki.
Le lendemain matin, il nous restait tellement de vivres que nous ne pouvions les emporter. Les Sénégalais avaient commencé à en charger des femmes du village, mais comme il n'y avait pas à prévoir que nous fassions plus mal reçus à Etchepeté qu'à Papa, je fis laisser toutes ces surcharges. Cette solution ne fut pas du goût de mes gaillards. 11$ estimaient que ce superflu était une part légitime de butin de campagne, comp* taient le vendre ailleurs et auraient voulu que pour favoriser ce petit commerce, je leur donnasse des porteurs. Ils se seraient résignés sans doute un peu plus loin à se débarrasser du porteur en le vendant lui-même avec son chargement, ce qui eût été double bénéfice.
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A Etchepeté, nous fûmes, comme à Papa, comblés de tout.
Mais les Sénégalais avaient arrêté dans leur esprit depuis le matin qu'ils devaient manquer de vivres en arrivant à l'étape, ce qui eût légitimé leur prévoyance et condamné ma sévérité. Immédiatement après la distribution, qui se composait d'au moins trois fois la ration ordinaire, ils vinrent réclamer, t Na pas moyen manger? — Et pourquoi? — Parce que ration, il est trop petit. » — L'affaire se résolut en l'organisation d'un peloton de punition, qui fonctionna toute la soirée, et le lendemain on n'y pensait plus. — Mais je fis cette réflexion que j'avais été imprudent en ne laissant à M. de Pas que des Haoussas. Il ne me restait presque plus que des Sénégalais; ceux-ci sentaient qu'ils étaient à eux seuls presque toute ma force, et si les événements m'avaient desservi, la discipline aurait souffert et j'aurais été acculé à la rigueur violente.
Le village d'Etchepeté avait été entièrement brûlé une dizaine de jours auparavant. Le chçf du village nous expliqua que le sinistre avait eu lieu par un temps de vent du nord extrêmement brûlant et nous reconnûmes que c'était le même vent qui nous avait tant fait souffrir le matin de notre arrivée à Koubouré.
Un certain nombre d'habitants de Bogho étaient venus à Etchepeté afin de vendre aux incendiés les pagnes et divers objets de ménage dont ils avaient besoin.
Ces braves gens étaient fort en peine pour s'en retourner chez eux, car les routes étaient infestées de Baribas. Aussi nous virent-ils arriver avec le plus grand plaisir; toutes les marchandes se mirent à ma disposition pour acheter des vivres tant à Etchepeté qu'à Bogho, où elles allaient pouvoir se rendre sans danger avec nous.
Elles nous rendirent ainsi de grands services, car les deux étapes qui nous restaient à faire avant d'arriver à Kitchi étaient fort longues, et Mahmadou n'osait pas prendre les devants à cause des Baribas, de sorte qu'il fallait, à l'arrivée, déployer une grande activité pour s'approvisionner. Grâce aux marchandes de Bogho, nous continuâmes de vivre dans la profusion.
Le chef d'Etchepeté nous reçut avec le même céi^émonial digne et discret que nous avions remarqué à Papa, tint avec moi sur les Baribas le même langage et nous combla de cadeaux. — M. Targe et l'adjudant Doux allèrent à la chasse dans l'après-midi et revinrent disant qu'ils avaient pris un bain délicieux. Notre dîner du soir fut probablement le plus gai de toute la campagne.
Depuis que nous avions quitté Zaganato, nous marchions dans des conditions si agréables que la fatigue de la route était presque notre seul souci. Parvenus à trente-cinq jours de la côte, nous nous trouvions plus dispos qu'au départ, nous n'avions perdu ni un homme ni une charge * et nous commencions à entendre parler du Niger comme d'une rivière relativement proche. Nous espérions arriver à ce but officiel de notre mission aussi riches de santé, de personnel et de matériel que nous l'étions à Gotonou, avec l'expérience et le succès en plus.
Nous repassions avec satisfaction toutes nos misères du bas Dahomé et nous constations avec étonnement que si nous avions rencontré quelques difficultés, c'était juste de quoi aiguillonner l'intérêt, et qu'en somme nous n'avions pas été arrêtés un seul jour par un obstacle quelconque.
Doux manifestait un désespoir comique de voir tout si bien marcher. Il aurait voulu faire deux campagne»