Nos vivres avaient été goûtés plutôt qu*entamés
478 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG
pour augmenter sa relraife, qui est proche, et se plaignait en plaisantant d'être obligé de rentrer si tôt. « On ne nous croira pas quand nous reviendrons. Il faudrait rester ici six mois et y fonder un poste; c'est un bon pays : ou bien encore retourner à Tchaki, y organiser un casino. — Tranquillisez-vous : nous tâcherons d'établir un poste en arrivant au Niger et je vous y laisserai. — Très sérieusement, mon capitaine, si vous faites une reconnaissance du Niger vers l'aval, du train dont ça marche, vous serez à la côte dans trois semaines ; alors j'aimerais bien mieux rester au bord du fleuve là où nous arriverons. — C'est cela, et puis vous y construirez un château pour M™® Doux : je vous l'enverrai tout de suite. — Oui, oui, je lui ferai monter un magasin de modes à Boussa ! — Le fait est que, pour une femme qui aurait un peu le diable au corps, ce serait presque un voyage d'agrément. »
Le lendemain matin, ne voyant pas l'adjudant sortir de sa tente, je lui demandai en riant s'il inaugurait son nouveau système de faire durer le plaisir longtemps. Il me répondit tristement : t J'ai mal de tète » et se leva en titubant. Une demi-heure après il était porté en hamac. A dix heures il délirait et continua ainsi pendant plus de trente jours à n'être qu'un colis douloureux pendant la marche, un malade alarmant à l'arrivée. Il ne fut plus question du casino de Tchaki, ni du magasin de modes de Boussa.
M. Targe avait aussi contracté le germe du mal dans ce bain funeste, et deux jours après je n'avais plus un compagnon blanc.
Bogho, le très gros bourg où nous arrivâmes à trois heures du soir après une étape que rendirent plus rude encore les souffrances de celui que nous transportions derrière nous, me parut au moins aussi important que Papa et Etchepeté, le roi et les notables encore plus préoccupés des incursions des Baribas, plus désireux
DE XCHAKI AU NIGJER 179
de nous voir coopérer avec eux à la sécurité des routes.
Leurs doléances etieurs espérances firent l'objet d'une longue conférence que j'eus avec eux après dîner : mais j'y fis une remarque nouvelle.
Voulant éviter le Jt>ruit et l'encombrement autour do nos tentes, à cause des malades, j'avais dit au roi que j'irais pour causer avec lui dans sa maison. J'y arrivai vers neuf heures et demie et trouvai la cour bondée de monde. Dans la très grande salle où je fus reçu k la lueur des lampes, il ne fut question que de banalités, mais lorsque j'en vins à parler de l'insécurité des chemins, un homme se détacha d'auprès du roi, et vint dire à Abul, pendant que je continuais à m'expliquer, de ne pas traduire si je parlais des Baribas, parce qu'il s'en était mêlé à l'assistance. Sur un mot d'Abul, je changeai de conversation et le roi me dit alors que, puisque je ne voulais pas le recevoir dans mon camp, et que j'étais venu chez lui, il voulait au moins me reconduire jusqu'où il pourrait le faire sans troubler mes naalades. Il y avait à peu près un kilomètre à parcourir et, comme le chemin était d'une largeur inaccoutumée» nous marchâmes de front en causant, Abul entre nous deux. I^es hommes qui m'avaient accompagné m'emboîtaient le pas, ferawmt tout accès derrière nous. Le vieillard m'expliqua alors q*e, pour éviter tout sujet de guerre, il permettait aux Baribas de venir 4 Bogho, mais que ceux-ci en ai)u^aient souvent pour surprendre les projets des voyageurs et les trahir auprès des pillards. Les gens de Bogho avaient par réciprocité la liberté de séjourner chez les Baribas- Mais où la réciprocité n'existait plus et où les Baribas se montraient mauvais voisins, c'est quand des sujets de Bos'ho étaient capturés par des bandes. Ces malheureux étaient vendus sur les marchés du Borgou, dont l'autorité semblait encourager cette coupable industrie, «t même la pratiquer pour son propre compte.
i80 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG
Évidemment, ce sont là procédés de mauvais voisins, et les gens de Bogho sont vraiment bien bons de tolérer tant d'espions chez eux.
Mais nous allons en retrouver bien d'autres à Kitchi.
Cette grosse ville, où nous arrivons vers une heure et demie du soir, encore tout échaudés des incendies de forêt allumés sur notre route, est la plus curieusement située que nous ayons rencontrée.
On franchit d'abord une première enceinte, en pleine forêt. C'est, à vrai dire, une limite de territoire plutôt qu'un ouvrage défensif, puis une nouvelle enceinte clôt les cultures, autour de la ville, enfin les maisons sont elles-mêmes entourées d'un mur circulaire. Au centre de cette dernière enceinte, s'élève un monticule de granité tellement abi*upt et rocailleux qu'aucune case n'a pu être construite, ni sur les flancs, ni sur le sommet. Un grand nombre de milans paraissent avoir éla domicile dans des arbres qui poussent dessus ou dans les anfractuosités du rocher.
Autant pour les chasser — car nos Dahoméens en étaient très friands — - que pour faire l'ascension de la roche, nous grimpâmes sur le faîte» et de cette éminence d'une cinquantaine de mètres nous pûmes voir toute la ville qui s'étalait à nos pieds. Ainsi que nos maisons se groupent en cercle autour de la place centrale, de l'hôtel de ville, de la cathédrale, de même les cases de Kitchi paraissent avoir pris pour centre la masse rocheuse au pied de laquelle nous étions campés. Ce groupement est assez singulier, car une place, la maison commune, l'église peuvent être des centres de réunion, des éléments d'attraction; tandis que pour trouver l'intérêt qu'une population peut avoir à se serrer autour d'un rocher, il n'y a guère que le caractère défensif de la hauteur qui puisse l'expliquer : ainsi Belfort, ainsi la plupart des villes algériennes au pied de leur casba, de leur citadelle. Encore la casba est-elle
bien rarement au centre de la ville. A Kitchi, il ne me parut pas que le rocher central ait jamais été employé comme citadelle, ni comme réduit défensif. On dit qu'il y a à ce sujet une légende d'après laquelle les habitants, serrés de près par leurs ennemis, montèrent un jour sur ce rocher. La montagne, une fois chargée des citoyens de Kitchi, monta au ciel et ne redescendit que quand les Baribas furent partis. Ne tenant pas ce récit des gens de Kitchi eux-mêmes, je ne le donne que pour mémoire. Je n'entends pas dire par là, cependant, que si je l'avais recueilli de première main, je le tiendrais pour exact.
Les nuits étaient encore très fraîches à cette époque, et pendant la nuit que j'avais passée à Bogho, quittant ma tente trop chaude pour circuler à peine couvert et secouer mes factionnaires, j'avais pris froid et la colique. Ce petit inconvénient faillit m'en amener un plus grave. Comme je m'étais mis à la diète, je me trouvais à jeun pour faire la route, et c'est une condition qui dispose beaucoup à contracter la fièvre. Je n'y manquai pas, et ayant assisté pendant une demi-heure au passage de ma colonne dans un marigot, où nous pataugions dans la vase jusqu'aux aisselles, je fus pris de frisson et dus me reposer peu après l'arrivée. Ce n'était pas une fièvre grave, mais un simple accès de paludisme, justiciable de la quinine, aussi loin de la fièvre d'Afrique, encore mal connue, que la migraine peut l'être d'une fièvre typhoïde. Je fus guéri le lendemain. Mais c'était déjà trop d'avoir été souffrant une après-midi et c'était la dernière où il pût encore m'étre permis de n'être pas parfaitement valide.
J'étais, en effet, à moitié engourdi sur un pliant, vers cinq heures du soir, lorsque M. Targe, qui avait supporté tout seul le tracas de l'installation depuis l'arrivée à rétape, me demanda d'aller à la chasse. Nous étions deux infirmes pour garder le camp, qui n'avait envie ni
DAHOMÉ, MIQKR, TOUAREO. il
de se révolter ni de s'en aller, je lui répondis donc de se distraire comme il l'entendrait.
Or ces parties de chasse au coucher du soleil sont les plus dangereuses qu'on puisse tenter en Afrique. On est presque à jeun puisqu'on attend le dîner, on est déjà fatigué de sa journée, et de plus c'est l'heure où tous les animaux vont boire. Ils gagnent pour cela les endroits humides ou marécageux, et natnrelleraent c*est là qu'on va les chercher. M. Targe revint donc avec la fièvre, la vraie fièvre d'Afrique, celle-là, qui le tint pendant trente jours entre la vie et la mort et lui donnait encore la jaunisse après son retour en France.
Au lieu d'un malade, j'en eus donc deux à transporter et à soigner, avec cette aggravation que Targe pesant deux fois plus lourd que Doux, c'était parmi les porteurs à qui éviterait de se trouver dans l'équipe chargée de son hamac. Pour prévaloir contre cette force des choses, cette force du poids, il eût fallu être plus nombreux qoe nous n'étions, car je ne pouvais à moi seul être tout le temps auprès des malades et veiller en outre à tout ce qui mincombait en route : le service dont ils étaient chargés auparavant était tout naturellement retombé sur moi, et je devais me multiplier partout à la fois. A la faveur de mes absences et à chaque arrêt, les porteurs de Targe le déposaient par terre pour se soulager de leur fardeau, sans s'inquiéter de savoir ni s'il dormait, ni s'il n'était pas blessé par les pierres, par les chicots d'arbre et par toutes les aspérités du sol où on le laissait choir. Ses souffrances furent considérablement accrues de toutes ces misères.
Quant à charger un noir de veillera de pareils détails, d'avoir de telles attentions; il n'y fallait pas songer. Croirait-on que je n'ai jamais pu savoir comment se disait le mot ombre par opposition au mot soleil? Il paraît que cela ne se dit pas. Dans un pays où il suffit de recevoir le soleil sur la tète, même pendant cinq
minutes, pour être frappé à mort, on pense si cette distinction entre l'ombre et le soleil était capitale pour de pauvres malades privés de sentiment, incapables de se rendre compte de leur situation, de parler, de se faire obéir l Leur vie dépendait de cinq minutes d'inattention de ma part.
Mon séjour à Kitchi fut donc fort assombri par la maladie des deux seuls Français qui fussent encore avec moi.
En revanche, c'est à Kitchi que j'ai reçu l'accueil le plus expansivement sympathique de tout mon voyage.
Les habitants étaient, comme ceux de Tchaki, Papa, Etchepeté et Bogho, en état de paix armée avec les Baribas. Comme ceux de Bogho, ils permettaient à ces ennemis intimes de venir chez eux et ils observèrent, en les exagérant encore, les précautions qu'avait prises le chef de Bogho pour m'en parler.
Comme à Tchaki, je trouvai le roi impotent assisté d'un second roi qui était fort estimable et d'excellent conseil. Mais j'avais l'avantage de ne pas être tenu, pour voir le roi, de faire autant de plongeons dans des cellules obscures que l'exigeait le cérémonial de Tchaki. Le roi de Kitchi se tenait tout bonnement au milieu de la véranda bordant le mur du bâtiment principal situé au fond de la cour, en face la porte d'entrée.
Quand il était en déshabillé et voulait prendre le frais en buvant de la bière avec quelques notables de ses amis^ ce brave homme se tenait sous la véranda du bâtiment formant le fond de sa cour d'honneur. Quand les circonstances devenaient solennelles, il rentrait derrière le mur de ce bâtiment et ne se montrait plus qu'à travers une lucarne ou guichet analogue à celui dont j'ai parlé pour notre balè de Tchaki.
Du reste, Folaouigo n'était pas aussi malade qu'Ajani, et avait simplement les jambes paralysées et atrophiées. L'esprit était encore, chez lui, sain et actif.
Il conclut avec moi un traité presque identique à celui
i84 DAHOMÉ, NIGER, TOUAREG
que j'avais signé à Tchaki. La seule différence était que je ne lui laissais pas de poste à entretenir, mais seulement la promesse d'en établir un éventuellement.
Le soir de la signature, le drapeau tricolore fut hissé sur Tarbre le plus élevé du rocher, situé devant la maison du roi S et une promenade d'allégresse fut convenue pour l'après-midi du lendemain, la matinée devant être consacrée aux préparatifs.
Quand on vint me dire que tout était prêt, je montai à cheval et pris la tête de mon escorte à laquelle s'étaient joints les moins malpropres de mes porteurs. Devant nous marchaient de nombreux tambours venus pour m'accompagner : mes deux clairons se trouvaient ainsi au milieu de l'orchestre kitchien, et par suite d'un accord que les lois de l'harmonie ne parvinrent plus à renouveler depuis, faisaient leur partie sans trop détonner dans ce charivari.
Quand j'arrivai chez le second roi, il ne me donna pas le temps de descendre de cheval, m'envoya quelqu'un pour faire ranger tous mes fanfaristes à droite et à gauche et s'avança au milieu de cette haie, suivi de ses serviteurs et de six femmes en grande toilette. Il esquissait un pas de danse et arrondissait les bras en cadence avec la musique; derrière lui, ses suivants et suivantes l'imitaient.
Toute cette petite cérémonie était si bien machinée qu'il n'y avait pas la moindre place pour le ridicule, et au bout de quelques instants, au milieu de l'enthousiasme général, mes clairons et les tirailleurs se mirent à danser pour leur compte, en accord avec les exécutants de Kitchi.
1. Les gens de Kitchi devaient veiller à ce qu'il rest&t arboré. Il flottait encore quand M. de Pas y passa un mois plus tard et neuf mois après quand Tadjudant Doux y revînt. Ce dernier leur donna même une autre étoffe pour le remettre à neuf quand le vent Taurait trop fatigué.
Au bout d'une dizaine de minutes consacrées à cette allégresse chorégraphique, le second roi se plaça devant moi et me conduisit, au milieu d'un cortège toujours grossissant, chez le troisième notable de l'endroit. Celuici nous fit la même réception, se joignit au second roi et nous allâmes ainsi successivement par toute la ville, chez le quatrième, le cinquième, le sixième citoyen de Kitchi.
Chacun de ces personnages faisait suivre notre cortège, à l'instar de ce qu'avait fait le second roi, d'une bande de porteurs chargés de cadeaux, jarres de bière ou d'hydromel, paniers de cauris, etc.
Cette abondance, ou plutôt cette profusion, dans laquelle nous vivions depuis trois semaines, et particulièrement depuis notre passage à Tchaki, enthousiasmait nos troupiers. Bien que musulmans, ils faisaient des orgies de dolo * et, sans arriver à l'ébriété complète, étaient toujours en gaieté.
Au milieu de ces réjouissances générales, je faisais mon possible pour garder bonne contenance, car tout n'était pas pour moi satisfaction dans ce jour de fête.
Pour atteindre le Niger, le roi de Kitchi jn'avait dit que nous devions passer par le pays de Cayoman, qui est purement bariba. Il est vrai que j'allais avoir dès le lendemain 250 habitants de Kitchi comme porteurs supplémentaires. Mais cette libéralité même alourdissait ma colonne, au moment où j'allais retrouver des gens difficiles à vivre, et c'étaitjusteàce moment que je n'avais plus un seul compagnon valide pour me seconder.
En rentrant de ma promenade à travers la ville, ^^ vis Targe et Doux à moitié étendus sous un arbre, dans un état véritablement alarmant : à peine guéri moi-môme de la fièvre, j'avais constaté le matin que j'avais la gale.
Ce n'était guère surprenant étant donné le nombre de