Un chargeur contient trois cartouches
frait un abri chez lui, mais qu'il ne pouvait répondre de rien hors la ville.
€ J'avais plus pressé à faire que de me rendre à son invitation : les rives étaient bordées de guerriers; dans la campagne, les retardataires accouraient, toute une population se groupait au loin sur chaque éminence pour jouir du spectacle qui allait se dérouler sur le fleuve. En aval, des pirogues allaient, en va-et-vient, à des groupes d'îles couvertes d'hommes armés. Je fis prendre immédiatement les dispositions indiquées plus haut. Le Niger est, en cet endroit, divisé en un certain nombre de canaux, qui serpentent entre des îles et entre les rives, et dont les plus profonds n'ont, par places, que 50 à 60 mètres de large. C'est sur ces points que Boubakar avait entassé le plus gros de ses contingents. Leurs javelots pouvaient nous atteindre dans le défilé qui avait environ 1 kilomètre et demi de longueur.
« Prenant ma route par l'axe du fleuve, j'allais avoir à chasser de ces îlots les hommes qui les couvraient.
• Heureusement pour nous, à 60 mètres en amont du l)remier îlot occupé, se trouvait un groupe de rochers : j'y accostai vivement et y installai de mon mieux tous les tireurs disponibles, face à l'îlot d'aval. Les difficultés de l'accostage furent cause qu'il me fallut presque un quart d'heure pour avoir mes hommes à peu près alignés sur les pointes de rocher dont je disposais. Mais, dès que le tir fut commencé, les efl'cts en furent tels que l'îlot d'aval se nettoya en quelques minutes. Ceux qui n'étaient pas tués sautèrent à l'eau.
c Je fis aussitôt et en grande hâte embarquer tout mon monde, et atterris au point où je venais de faire ainsi place nette. De cet îlot, je renouvelai contre l'îlot suivant la même opération. Mon personnel , mieux instruit par l'expérience précédente que par mes discours traduits en trois langues, apporta cette fois plus
de rapidité dans l'exécution de cette manœuvre, où il finit par acquérir une véritable habileté.
« En procédant ainsi de proche en proche, nous arrivâmes, trois heures après avoir pris contact avec l'ennemi, et après deux heures de feu ininterrompu, au grand bief du fleuve en aval de Zinder, où nous reprîmes la navigation en eau libre. Il était nuit close. Nous avions alors 500 mètres d'eau à droite et à gauche et nous nous moquions dorénavant des Touareg.
« C'est de cet engagement que j'ai eu l'honneur de vous rendre compte par télégramme en vous disant que j'avais dû « forcer le passage en combattant pied à pied ».
« L'attitude de mes Sénégalais, au cours de cette rencontre, fut infiniment plus calme que lors du combat du 5. L'absence de toute surprise, les exercices préalables et aussi, peut-être, un commencement d'habitude, les rendaient plus froids et plus maniables. A part leur défaut d'intelligence, ils se sont comportés comme aurait pu le faire une troupe de blancs bien disciplinés.
« L'ennemi avait un peu plus d'archers que le 5, mais il eut la mauvaise idée, au lieu de les employer sur des îlots rocheux, légèrement en surplomb, de les aligner sur les berges en pente douce, pour les faire entrer dans l'eau, et gagner ainsi du terrain. Leur marche dans l'eau était rendue très incertaine parla nature du fond, ils s'avançaient très péniblement : pour peu qu'ils rencontrassent de profondeur, leurs arcs se mouillaient ou leur tir était gêné.
« Le tir des mousquetons modèle 1892 étant destiné à nous ouvrir la route et dirigé tout entier sur les points où nous voulions aborder, j'avais réservé aux fusils de chasse et à piston le soin de faire face à des attaques accessoires. Les esclaves chargés des arcs, bien en vue sur le miroir des eaux, nous offraient des buts très
taciles et ces malheureux furent promptemnnt rolmfrs (lu métier qu'on leur demandait.
€ Sédira restait toujours chargé, comme k* premier jour, d'ahatlre ceux que je lui signalais comme des chef ou des braves; il s'en est très bien acquitté.
< L'adjudant Doux, qui dirigeait le tir des mousquetons, l'a fait avec son sang-froid et son à-propos habituels.
« Je n'ai pas pu aussi facilement que le 5, compter l'ennemi qui était réparti sur un nombre de points considérable. Mes hommes croient avoir lutté contre trois mille guerriers, mais je suis certain que beaucoup de ceux (jui avaient lAché pied en amont se représentaient on aval, et je ne crois pas avoir eu devant moi plus de quinze cents hommes.
« Obligés de nous arrêter à l'abri d'un îlot, à cause d'un orage et de l'obscurité profonde qui ne nous permettait pas de circuler sans guide dans un fleuve encombré de récifs et de rapides, nous avons passé la nuit au milieu des hurlements des Touareg. Certains sont venus à la nage jusqu'à nos embarcations pour s'elTorcer de les couler à coups de couteau. Ils sont, d'ailleurs, coutumiers de coups d'audace de ce genre. Lorsque nous campons sur la berge, nos factionnaires se gardent plus particulièrement — comme il est naturel — du côté de la terre. Il est arrivé doux fois qu'un nageur, traversant le fleuve, a pu atterrir de nuit dans notre camp lui-même et surprendre nos sentinelles. Nous avons ainsi perdu un fusil et un de nos prisonniers.
« Avec des ennemis pareils, on ne dort guère mieux quand on s'arrête que si l'on continuait à marcher. C'est ce dernier parti que j'ai pris.
€ Nous avons donc poursuivi notre descente avec la vitesse moyenne que j'ai indiquée plus haut. Cela n'a pas empêché des Touareg montés de nous suivre et
d'exercer à notre égard une surveillance des plus gênantes qui n'a cessé que la nuit dernière.
« Des petits groupes de cavaliers blancs se montraient de temps en temps, surtout aux endroits où une difficulté de navigation aurait pu nous causer un accident, mais je n'ai plus revu à bonne portée de ces masses compactes contre lesquelles le tir est si efficace. D'ailleurs, nous n'avons pas tiré un coup de fusil depuis Zinder. Nous nous abstenons de faire feu.
« A part mon désir de ménager nos munitions, je tenais en outre à ne pas tuer les Sonnerayes, dont les Touareg avaient soin de s'entourer. Partout, ceux-ci nous précédaient dans les villages sonnerayes, semant l'alarme, disant que nous venions pour tout prendre et tout tuer.
« Ils imposaient des mesures de guerre. Voici comment se traduit, en général, cette espèce de mobilisation, qui se pratique avec trop d'ordre et de régularité pour n'être pas habituelle chez les pauvres gens soumis aux Touareg.
« Je prends pour exemple le gros village de Malé, à un jour en aval de Zinder. Sept à huit cents cases, très propres et bien groupées, s'étagent sur une colline qui baigne ses pieds dans le fleuve. A notre arrivée, il n'y a pas âme qui vive dans la ville : ni habitants, ni moutons, ni poules ; tout ce qui est sujet à capture a disparu.
« A 500 mètres en dehors de l'enceinte, se tient un bataillon de guerriers : je dis à dessein un bataillon, car ils ont exactement la formation de nos revues « par bataillons en masse », quatre compagnies déployées et serrées, à quelques pas l'une derrière l'autre : un chef à cheval en avant : le tout dans une immobilité très militaire.
« Un colloque s'engage en peuhl :
« Pourquoi n'étes-voiis pas dans vos champs? c'est le < bon moment pour travailler la terre. Pourquoi vos « femmes ne sont-elles pas dans vos maisons pour piler
« le mil et le maïs? Pourquoi êtes-vous rassemblés en
* armes? Êtes-vous des ennemis pour moi? — Non, « nous ne sommes pas tes ennemis, mais Boubakar
< nous a dit que tu es mécliant, que tu as pris ou tué
* ses gens à Zinder. Il veut que nous soyons en défense. « — Je n'ai tue les enfants de Boubakar que quand ils « m'ont attaqué. Quand je suis passé vous étiez sans t défense, vous ai-je fait du mal? Aujourd'hui, après c avoir vu mes frères du Nord, je m'en retourne d'où je « viens : je ne marche pas sur votre village pour le « piller, ni pour vous tuer. — Nous le savons bien,
* mais il a fallu sortir du village parce que Boubakar
< y aurait mis le feu. Passe donc ton chemin, librement : c il ne nous dira rien, car il sait que nous, pauvres
< noirs, nous gommes impuissants à t'arréter. Que Dieu
< te conserve, toi et tes enfants! »
c A peu près partout, à Malou, à Sansanné-Haoussa, même mesure, même altitude, mômes pourparlers.
c Droit au-dessous de ce village de Malé, nous avons passé par une série de rapides rendue extrêmement difficile à cause de la baisse des eaux.
< Comme, en montant, dix jours auparavant, nous n'avions pas rencontré de difficultés, cette transformation me fait pressentir quelques traverses lorsque nous arriverons à Boussa. Vingt fois en dix minutes, il nous a fallu changer de direction à angle droit, lancés à la vitesse d'un cheval au galop, sous peine d'être culbutés et brisés dans les rocs. Arrivés dans l'eau tranquille, nous nous comptions tout joyeux et croyant à peine ce qui venait de se passer. Tant d'aventures en quarante-huit heures avaient échauffé le moral de mes noirs, et c'est ce moment que choisit mon second maître Suleyman pour me confier : < Tu sais, cominan-
< dant, je ne te l'ai jamais dit, mais, le jour de mon « départ, j'ai acheté un grigri très cher, qui vaut mieux
< que tout ce que j'ai. Celui qui me l'a vendu m'a pré-
« venu : ce que tu vas faire est plus dur que tout ce que « tu as vu et verras, mais tu en reviendras. »
« Je ne puis que dire amen aux paroles d'un prophète si bien payé et si bien cru; toutefois, si, malgré le grigri de Suleyman, vous ne me voyez pas revenir, la présente lettre qui vous parviendra par Arenberg servirait à établir que nous avons été victimes du fleuve et non des indigènes. Dès maintenant, en effet, nous n'avons plus devant nous que des amis, ;la nouvelle de notre retour inespéré , de notre passage au travers des « méchants blancs du Nord », le récit qu'on fait des prisonniers ^ que nous ramenons, tous ces bruits nous précèdent et s'amplifient. Les populations qui consen-
1. Ces prisonniers qui étaient un cruel embarras pour nous ne menaient pas non plus une existence tissée d'or et de soie. Etroitement garrottés et jetés tout nus au fond de nos pirogues, ils y étaient piétines à chaque instant par les hommes de manœuvre, et se consumaient en efforts impuissants pour s'échapper.
L'un d'eux ne manquait jamais quand nous passions près d'un village de crier en peuhl : « Nous laisserez-vous emmener? Ils ne sont que vingt, vous n'avez qu'à vous baisser pour les prendre, etc. » Naturellement mes laptots, qui comprenaient tous lepeulh, ne laissaient pas passer ces exhortations sans faire pleuvoir des horions sur l'imprudent.
Un jour qu'ils le corrigeaient plus rudement que d'habitude, il trouva moyen, d'un geste d'autorité surprenant, de les arrêter : il ajouta qu'il voulait parler au Blanc.
« Que me veut-il? » — Voici la traduction de la réponse : « Lui dire : Si toi pas donner lui bon tabac, bon pipe, lui f... le camp de ta boîte. »
Aussitôt les coups de recommencer à tomber dru comme grêle sur les épaules du Targui : mais il s'était moqué de nous un moment : il était content.
C'est celui-là qu'un nageur parvint à délivrer au milieu de la nuit. — Lorsqu'au bout de quatre jours, nous eûmes quitté tout le terrain accessible aux Touareg, leur sort s'adoucit et même ce fut l'un d'eux, un nommé Bila, qui me sauva à la nage au-dessous de Boussa, un jour que le courant m'ayant roulé dans les roches, j'avais perdu le souffle.
taienl à nous accorder leur bienveillance à la montée, se confondent en génuflexions et en offrandes à notre retour. Si ce beau feu continue, nous entrerons à Boussa sous des arcs de triomphe.
« Ces émotions d'origines diverses ont surexcité le moral, fouetté les estomacs paresseux, et l'état sanitaire est meilleur. Ma dysenterie s'est guérie dès la première attaque des Touareg. Les autres diarrhéiques se remettent aussi, et cela malgré les douches quotidiennes de la saison des pluies et les bains forcés que nous prenons dans le Niger.
€ Le seul souci qui me reste est de trouver les rapides de Boussa transformés en cascades gigantesques, et de ne pouvoir arriver à la mer vers l'époque que je vous ai indiquée dans mon télégramme.
« Veuillez agréer, etc. >