‹ Dahomé, Niger, TouaregChapitre 49 sur 66 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Descente du Nîg'er. — Les rapides de Boussa.

Défaite d'Ali-Bouri. — Gongoubélo brûlé. — Accueil empressé et respectueux. — Sévices de l'hivernage. — Les rapides de Boussa sont transformés en chutes. — Causes ordinaires des naufrages. — Exemple de naufrage par chavirement. — Un préfet pas rancunier. — Exemple de naufrage par plongeon.

— Chutes de Garafiri. — Agents du roi de Boussa. — Première chute. — Deuxième chute. — Fautes de manœuvre, naufrage.

— Situation difficile. — Empressement des habitants à nous secourir. — Aucune influence anglaise dans le pays.

Arenberg, le 13 juillet 1895.

« Monsieur le Ministre,

« Près d'un mois s'est écoulé depuis que le 17 juin, à Kirotachi, j'ai eu l'honneur de vous rendre compte des opérations de la mission. J'ai cru, en effet, que j'arriverais plus vite qu'un courrier; ce n'est que depuis dix jours que les rapides de Boussa, en me causant maint accident, ont ralenti ma marche et me font regretter de ne pas avoir envoyé d'exprès en avant de moi.

« De Kirotachi à Boussa, mon retour n'a présenté aucune difficulté et ne mériterait pas que je vous en rendisse compte, si je n'avais à vous annoncer la mort d'Ali-Bouri et la défaite des siens devant Kompa.

« Ali-Rouri, dont j'ai eu déjà l'occasion de vous entretenir, était un fléau pour la région et un ennemi irréconciliable pour les Français. Il serait certainement parvenu, à l'égal de Samory, à se rendre redoutable pour nous s'il avait eu le temps de grouper, grAce h son fanatisme et à sa valeur personnelle, un nombre important de sofas. A ce titre, sa disparition nous est un grand soulagement. 11 me coùU- un peu d'ajouter que je n'ai aucune gloire à tirer de sa défaite. « J'ai en effet scrupuleusement suivi la ligne de conduite que je vous ai retracée dans ma lettre de Saye : ne livrer combat que si Ali-Bouri attaquait une ville où je me trouverais campé.

€ Gongoubélo brûlé. — Fn passant à- Gongoubélo, nous trouvâmes la ville coFuplètenient brûlée et abandonnée par ses habitants. Le malheureux chef du pays, qui nous avait si bien traités en montant, me fit constater ce désastre qui ne lui laissait plus que ses yeux pour pleurer. C'était mon tour de me montrer généreux, et je le fis d'autant plus facilement que nous étions et sommes restés depuis, surchargés de provisions. « Ali- € Bouri a filé vers Kompa, nous dit le roi de Gongou- « bélo, peut-être arriveras-tu à tem|)S. Je préviens nos t amis de Kompa. > Nous repartons. Mais nous ne pûmes apporter aux défenseurs que l'appui moral de notre intervention. Est-ce notre arrivée qui leur a donné, une fois entre mille, le courage de se défendre? Fst ce la même action de présence qui a intimidé les Foutanis? Peut-être ces deux causes réunies ont-elles contribué à renverser les rôles; en tous les cas, les flèches des Komparis eurent raison des fusils à deux coups des Toucouleurs.

€ Ceux-ci perdirent environ deux cents honmies et cent cinijunnte chevaux , dont soixante-dix restèrent entre les mains de leurs ennemis. Ali-Bouri était parmi les morts et Tidjani en fuite. La connaissance qu'avaient

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de ces aventuriers la plupart de mes laptots, plus ou moins parents ou alliés d'Ali-Bouri, ne laisse aucun doute sur l'identité des victimes.

« Bien entendu, cet événement n'a fait que grossir la prestigieuse réputation qui nous précédait, et notre retour jusqu'ici s'est fait au milieu des manifestations les plus chaudes.

« Nous avions besoin de cette sympathie, car vraiment l'hivernage qui sévit sur nous depuis le commencement de juin, nous a durement éprouvés. Il ne s'est pas passé de jour que nous n'ayons été trempés plusieurs fois, et obligés d'atterrir au plus vite dans les roseaux pour éviter d'être submergés par une tempête. Surpris par une tornade en plein fleuve, nous étions en effet tous perdus sans retour. Le coup de vent initial se déchaîne si brusquement qu'il faut une attention de tous les instants pour en guetter l'arrivée, un ordre de marche très strictement observé, pour qu'au premier signal, chaque embarcation gagne au plus vite la rive d'où vient le vent.

« Gomme nos noirs sont incapables d'une pareille surveillance, je ne puis me reposer que sur l'adjudant Doux, et, comme tous deux nous sommes malades à tour de rôle, sinon simultanément, le court intervalle de temps que laisse la fièvre à chacun de nous ne peut guère être consacré au repos. Aussi sommes-nous assez fatigués. A présent que nous avons devant nous les eaux profondes et que nous ne sommes plus talonnés par la baisse du fleuve, descendu au plus bas, je vais pouvoir ralentir un peu et donner à mon personnel des nuits plus longues.

« Mais j'ai dû jusqu'ici exiger les plus grands efforts de la part de tous, afin de n'être pas complètement arrêté au-dessus de Boussa par la baisse qui s'accentuait.

« Ces efforts ne m'ont pas empêché toutefois d'arriver au sommet des rapides, au moment oh ils étaient déjà

transformés en chutes. Il est clair, en effet, que si des marches de 3 à 5 mètres de haut sont recouvertes par lin matelas crlissant de 8 à 9 mètres d'eau, on peut les tianchir sans constater nettement le ressaut qu'elles pn'sentent. Mais quand l'eau a baissé de 6 mètres, comme c'est le cas présent, il ne reste plus qu'une nappe de 2 à 3 mètres d'épaisseur.

« Alors la chute se présente sur une hauteur de 4 à 4 mètres, et pour être pleinement apparente, ne laisse pas d'être assez dani,'ereuse pour nos embarcations.

« Aussi, ne faut-ii pas s'étonner si, n'ayant eu dans tout le cours de notre voyage que six naufrages donnant unt' perte de cinq embarcations, nous avons eu en neut jours, entre Boussa et Badjibo, huit autres naufrages et perdu sept embarcations. Ces accidents causent de grands retards : il faut procéder au sauvetage des hommes, puis des marchandises, enfin, il faut se procurer une embarcation pour remplacer celle qui a péri. .Tni pu souvent le faire en cédant les morceaux de l'embarcation naufragée au chef du pays qui, moyennant une forte soulte, me fournissait une pirogue en bon état. D'autres fois, nous avons pu réparer l'accident, en faisant une section franche à hauteur de la fracture de chaque bout et en les recousant ensemble suivant l'usage du pays. Enfin, j'ai pu aussi en acheter directement. Il suffit de lire la relation des frères Lander pour se rendre compte de la difficulté que présentent de pareilles acquisitions en pays noir. Sans l'intérêt et la sympathie particulièrement respectueuse qu'éveillaient les circonstances de mon retour, je n'aurais jamais abouti.

c Ces accidents ne présentaient pas en général de grands dangers pour le personnel.

c La cause la plus fréquente des naufrages était celleci : l'embarcation lancée au cours du rapide à toute vitesse allait donner contre un récif placé en aval qu'on ne pouvait découvrir ou éviter à temps. Culbutés dans

une eau animée de la même vitesse que l'embarcation elle-même, les hommes n'éprouvaient de ce chef aucun choc. A peine dans l'eau, ils trouvaient à l'abri du récif, cause de l'accident, des remous ou des contre-courants, dans une eau relativement calme, ce qui permettait d'aborder le rocher par l'aval, sans trop de chocs ni d'efforts. Puis on entreprenait d'amener dans le même abri les épaves flottantes, tonnelets de vivres, ballots de toile, fragments de pirogues, avirons, agrès, etc. Dans ces conditions nous ne perdions guère à chaque accident qu'un dixième du matériel naufragé.

« Mais d'autres fois, nous étions naufragés par plongeon dans l'eau profonde, et cette circonstance, qui nous privait de tout point d'appui pour recueillir les hommes et le matériel, était beaucoup plus pénible.

« C'est un accident de cette dernière nature qui nous est arrivé aux rapides de Garafîri, les premiers qu'on rencontre au-dessous de Boussa ^ Je me permets de vous

1. Pour donner aussi un exemple d'un naufrage par culbute sur un récif, voici le récit de notre passage du petit rapide de Zamaré. Ce passage n'a rien de redoutable, mais une maladresse commise à la montée nous a fait trouver très longues les heures que nous y avons passées en détresse.

Zamaré est un gros bourg, situé dans une île à une dizaine de kilomètres en aval de Yaouri.

Nous nous y étions arrêtés en montant le 24 avril et j'étais bien loin de me douter alors que trois mois plus tard la navigation y serait devenue si difficile.

Après nous être installés près de la cabane du douanier, je dis à Tarou d'envoyer un de ses hommes au village qui était situé à 1500 mètres du fleuve. Il devait, suivant l'usage, entrer en relations avec les autorités, présenter quelques cadeaux et provoquer de petites transactions pour l'achat des vivres.

A sept heures du soir le messager n'était pas revenu. Aucun indigène n'était sorti du village pour venir à nous, ce qui était anormal.

Tarou partit à son tour pour aller à Zamaré chercher son homme.

A neuf heures du soir, ni l'homme ni Tarou n'étaient revenus.

La femme de Tarou passa une nuit effroyable, empêchant par

en donner tous les détails, parce qu'ils sont de nature à vous faire apprécier le genre des difficultés surmontées, ainsi que le zèle et le dévouement remarquables dont les riverains ont fait preuve à Tégard de la mission. « Il y a de Malali à Garafiri deux chutes principales;

ses cris tout le monde de dormir. De mon côté je n'en eus guère envie.

Le jour venu, j'envoyai iMahmadou faire une sommation. Si Tarou et son compagnon n'étaient pas revenus à six heures et demie, je marcherais pour les <lclivrer.

A six heures et demie, ni Ombasini ni Tarou n'avaient reparu, non plus que Mahmadou, qui faisait entre les mains des gens de Zaniaré un troisième prisonnier.

Je fis aussitôt sortir des bateaux tout ce qui pouvait porter une arme, et laptots, Dahoméens, Baribas, tous placés sur un seul rang, baïonnette au canon, à grand renfort de clairon, nous nous portâmes en avant.

Dans cet ordre majestueusement déployé, nous avions fourni une marche de oOO mètres environ, quand nous vîmes sortir de la ville une foule qui venait au-devant de nous.

Au premier rang je distinguai avec ma lorgnette Tarou et Mahmadou.

Halte : nous attendons ce cortège, et quand il est près de nous, je fais en avant de mes hommes dix pas pour le recevoir.

Le chef des Zamaréens était un grand diable qui portait en sautoir une superbe épée et tenait de la main droite une lance sur laquelle il s'appuyait en marchant avec noblesse, comme un évéque sur sa crosse.

J'interrogeai : « C'est le chef deZamaré? — Oui, c'est lui qui commande au nom du roi de Yaouri, il n'est pas chef pour son compte, c'est un préfet. — Va pour préfet; et qu'est-ce qu'il dit pour s'excuser, ce préfet? pourquoi a-t-il gardé Tarou ? - — Après avoir traduit ma question et reçu la réponse, l'interprète me dit : « Tu vas te mettre en colère. — Dis toujours, j'y suis déjà. — Eh bien, il dit qu'il voulait absolument te renvoyer Ombasini et Tarou hier soir, mais que ce sont eux qui ont tenu à rester au village pour jouer aux cartes ! »

Pour le coup je n'y tins plus. Le préfet était à 50 centimètres de moi, attendant l'elTel de sa réponse. Il me répugnait de le souffleter; le saisissant par le bras, je le fis pirouetter et dès qu'il eut le dos tourné je lui envoyai le plus formidable coup de pied que jaie lancé de ma vie.

il ne se retourna pasj et continua gravement de rentrer dans

celle d'aval, plus forte que l'autre, paraît due à une marche de 5 mètres de haut. Depuis environ trois semaines, et il en sera de même jusqu'à la fin du mois, la faible hauteur d'eau qui les recouvre y produit des cascades qui interrompent le mouvement ordinaire de la navigation. Aussi ne peut-on trouver, même chez les

sa ville, pesant fièrement sur la garde de son épée, s'appuyant de plus en plus noblement sur sa lance.

Un homme aventuré dans un village, retenu par un chef, nécessité de l'aller délivrer, une bourrade à son geôlier, c'était monnaie courante tout le long du voyage; aussi, trois jours après, j'avais oublié la façon cavalière dont j'avais traité M. le préfet de Zamaré.

Vint une époque où je devais m'en souvenir amèrement.

C'était lors de la descente, à la fin de juin. — Je remarquais avec stupeur qu'il n'y avait plus d'eau dans le chenal qui nous avait amenés de Zamaré à Yaouri; il fallait chercher un autre passage. Un guide s'offrit.

Vers huit heures du soir il nous dit : « Nous voici en face de Zamaré, il fait noir, un peu au-dessous sont des roches et du courant, on ne peut pas y passer de nuit ; nous allons coucher ici. »

Coucher à Zamaré! 11 n'y pensait pas. Et mon préfet! avec son coup de pied. Ce guide est un farceur ou un traître : nous savons bien qu'il n'y a pas de rapides, puisque nous y sommes déjà passés.

Marchons toujours. — Mais le guide s'était jeté à l'eau et avait disparu.

Vers huit heures et demie, j'entendis comme un bourdonnement de cascades. Comme je prêtais l'oreille, l'embarcation accéléra sa marche, Suleyman qui était à l'avant cria tout à coup : « Tiens bon! nager (^cessez de ramer), y a des cailloux», et au même moment, nous étions chavirés, tous à l'eau.

Chacun était occupé à se raccrocher de son mieux, qui à la pirogue, qui au rocher sur lequel nous avions butté, lorsque la deuxième pirogue, celle de Bilali So, arriva comme une flèche, grimpa sur la nôtre et se cassa en deux morceaux. A 10 mètres derrière arrivait la pirogue d'Abdoulaye Sar, même allure, même succès.

Enfin nos cris parvenaient à arrêter les dernières pirogues avant qu'elles fussent emportées par le courant.

Pour un homme qui avait voulu éviter de passer la nuit près de Zamaré, c'était un triste résultat. Nous y étions en plein à

riverains, d'homme qui connaisse jour par jour Tétai des chenaux et leur degré de navigahilitr. Les phiies qui tombent sur place, sans faire v;irier le niveau moyen du mois, produisent en effet des variations diurnes de 50 centimètres à 1 mètre dans la hauteur des eaux, et ces variations donnent lieu à une c:rando diversité dans le réprime des divers chenaux pratiqués. Tel orage sera favorable pour un canal où une crue légère suffit

Zamare : on voy.iil k-b Il-u\ h 300 mètres : et nous étions naufragés, disséminés tous à vau-l'eau.

Accroupi sur une pointe de rocher, au milieu de l'eau bouillonnante, j'avais à quelques pas de moi Sédira juché sur un perchoir analogue. Au milieu du fracas des eaux je no distinguais qu'une chose, c'est qu'il avait perdu son casque et qu'il s'en lamentait.— Doux, plus heureux que nous, était.dans de la vase. Çàet là quelques tètes de noirs nageant pour rattraper un baril. Je passai la nuit ainsi, assis sur mes talons, le menton sur les genoux, les bras croisés sur les tibias, furieux de mon impuissance. Je jetais les yeux sur le rivage du côté de Zamaré : nombre de gens y circulaient, amenés par révénement et venant avec des torches se rendre compte de notre situation. Elle était belle! — A une heure du mutin, un orage épouvantable nous creva sur la tête. Je pensai que les eaux allaient grossir et nous emporter, je le désirais presque, plutôt que de tomber entre les mains de cet implacable préfet.

Enfin vers quatre heures et demie, n'y tenant plus de fatigue, je fermai les yeux et m'endormis dans des crampes et des cauchemars abominables.

Je fus réveillé par le disque rouge du soleil qui sortait de l'horizon et me frappait dans les yeux.

Subitement rappelé à la dure réalité, je me raidis et parvins à me mettre debout sur mon rocher. Une foule considérable était sur le bord. Au moment où je me dressai debout!... elle tomba à genoux.

Us étaient tous là, ces braves Zamaréens, et le préfet et les sous-préfets et les douaniers, et chacun apportait du secours, qui des cordes pour nous déhalcr, qui de l'êtoupe pour réparer nos avaries, des herminetles, des pagayes, dos vivres.

A neuf hi'urcs du malin, leurs charpentiers avaient tout radoubé, reficelé, calfaté, chacune de nos embarcations recevait un guide pour sortir de la passe difficile où nous étions, et a dix heures nous voguions en pleine eau.

à recouvrir toutes les aspérités du fond, et fâcheux pour un autre où la même crue détermine un courant plus violent contre des rochers encore offensifs. Il créera donc des passes praticables en certains endroits et en rendra dangereuses d'autres, qui la veille étaient les meilleures. On ne pourrait s'y hasarder avec connaissance de cause, que guidé par un pilote qui ferait chaque jour le trajet : or, je viens de dire que la navigation courante est suspendue.

« Le roi de Boussa nous avait donné deux hommes : l'un, récadère du roi, devait tenir la main à ce que les instructions données à l'avance aux communes riveraines pour nous assister de toutes les manières fussent strictement observées. L'autre était un pilote devant guider notre embarcation.

« Je dis tout de suite que je n'ai jamais vu de noir doué d'un esprit de commandement et de ressources pareil à celui du récadère, ni de batelier comparable au pilote. Ce dernier nous fît nous débarrasser, au départ de Malali, de tout ce qui ne nous était pas indispensable pour naviguer. Le récadère, de son côté, se chargea de faire transporter le tout par terre à Garafîri.

« Puis le pilote nous prévint que nous avions devant nous deux chutes dangereuses, mais qu'il ne pouvait savoir laquelle était la pire. « Car, du matin au soir, c en cette saison, disait-il, c'était à chacune son tour « d'avaler des pirogues. »

« Nous partons à trois heures.

« A quatre heures, nous abordons la première chute. Le ressaut qui la produit peut être de 4 mètres, la dénivellation de l'eau à la surface est de 3 mètres environ, mais, heureusement pour nous, elle ne formait pas ce jour-là de volute à sa rencontre avec les eaux d'aval. Cela tient à ce que les eaux d'aval, elles-mêmes, entraînées par des courants provenant de canaux latéraux étaient animées de vitesses considérables. Le choc était

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amoiiiili'i d'autant, et la volute ne se produisait pas. Nous eûmes seulement à franchir des vam'ues de 1 mètre à 1 m. 50, dont nous ne reçûmes que des embruns.

« Ce premier succès nous donnait bon espoir pour la seconde chute, qui paraissait être du même ordre. Nous y arrivions vers cinq heures et demie.

c Averti à 1 kilomètre en amont par le bruit des eaux, je montai sur un échafaudai?e de caisses, au milieu de mon embai'cation, pour mieux me rendre compte de l'aspect du rapide. A travers le nuage de poussière d'eau pulvérisée qui s'élevait du fleuve, on distinguait des éclairs blancs formés par des rejaillissements d'écume, et au-dessous, produisant comme un fond d'horizon teinté de blanc, les crêtes mousseuses des vagues produites en aval de la chute.

€ Cette ligne de crêtes me parut former une surface continue et n'apercevant aucun ressaut menaçant, je donnai l'ordre < paré à sauter à l'eau et avant partout ». Mes hommes, débarrassés de toute surchage gênante pour nager, prenaient des pagayes et nous nous engagions dans l'axe du courant.

«Toutefois, pressentant un danger devenu déjà familier, j'ordonnais à l'adjudant Doux, marchant deuxième en tête des sept pirogues du convoi, de s'arrêter et de ne s'engager dans le courant qu'après avoir vu ce que nous devenions. Il accostait donc à un groupe de rochers.

« Cette précaution, d'ailleurs habituelle, allait se justifier. Nous marchions, sans le savoir, non pas vers une chute, mais vers deux chutes successives : la première sérieuse, la deuxième effrayante. La surface des vagues était loin d'être continue comme je l'avais cru, car j'avais été trompé par l'aspect des vagues de la seconde cascade qui avaient leurs sommets dans le prolongement du rayon visuel dirigé sur celles (h' la j)remière.

« Entre les deux chutes s'étendait une nappe lisse et

rapide précédant d'une cinquantaine de mètres seulement le sommet de la seconde. Grâce à la vitesse du courant dans le bief intermédiaire, la première chute ne formait pas de volute, mais au-dessous de la deuxième le torrent, frappant les eaux relativement moins rapides du bief inférieur, formait une volute de 2 m. 50 de haut, suivie elle-même d'un champ de vagues très étendu.

« Il n'eût pas été téméraire d'essayer de franchir cette chute, si on avait pu auparavant la deviner et en déterminer l'ampleur. Il est certain, par exemple, que si nous étions arrivés sur la crête, tous groupés à l'arrière et poussant vigoureusement de manière à imprimer à l'embarcation une vitesse propre considérable, le bec d'avant se serait soulevé au passage et aurait abordé la volute beaucoup plus haut. Nous aurions peut-être évité ainsi d'être totalement submergés.

ce Mais nous avons tous été victimes de l'erreur qui nous avait fait croire à l'existence d'une seule chute.

« Nous venions de franchir la première, et l'équipage éprouvait le mouvement de détente inévitable qui suit un grand effort, lorsque nous aperçûmes tout à coup la deuxième, et, au pied, se dressant comme une muraille blanche, la face postérieure de la volute. Au même instant, les rameurs stupéfaits s'arrêtèrent. En partie hypnotisés par l'obstacle élevé devant eux, ils n'écoutent pas l'ordre de reprendre la manœuvre; d'ailleurs le bruit de la chute est tel que je n'entends pas ma propre voix, et en cinq à six secondes, nous arrivons sur la pente, sans autre vitesse que celle du courant (10 à 12 nœuds). L'embarcation, se comportant comme un simple flotteur, épouse la surface de l'eau, et au pied de la chute, nous enfonçons dans la volute, submergés par 2 m. 50 d'eau.

« Vingt-cinq mètres plus loin, la pirogue revient à la surface, complètement débarrassée par les lames de tout ce qui la chargeait. Nous suivons l'épave à la nage. Au

bout de 300 mètres environ, frappé sous l'aisselle gauche par une pointe de rocher, je perds un instant la respiralion et coule ii fond. Ressaisi' par meslaptots et ramené à la surface, je reprends connaissance et me dirige, rive droite, vers les branches d'un arbre près duquel le courant nous pousse. Je m'y cramponne et renvoie les laptots à la suite de leur pirogue. A la faveur du courant, ils parviennent à l'échouer (rive gauche).

< A ce moment, la situation était la suivante : en amont, l'adjudant avec sept pirogues dans un îlot ; en aval, nïcf/rtMc/jc, l'embarcation principale avec dix laptots; moi, rive droite, accroché à un arbre. Aucune communication orale n'était possible entre ces trois groupes, séparés par le rugissement du rapide. La nuit tombait.

c C'est donc dans une obscurité profonde que je grimpai sur la berge. Faisant quelques pas dans les broussailles pour me réchauffer, j'éprouvai tout à coup la surprise et la joie de rencontrer un sentier. A sa direction, je compris qu'il longeait le fleuve et qu'il ne pouvait conduire qu'à Garafiri. Je me mis donc à marcher dans cette direction, et vers onze heures du soir j'arrivais au village.

c Le chef et les notables, aussitôt réveillés, accoururent, me frottant avec des étoffes sèches, me goi-geant de bière chaude et de nourriture et me prodiguant les marques de leur compassion et de leur admiration. Ces manifestations amicales, auxquelles chaque nouvel arrivant se croyait obligé de procéder, durèrent toute la nuit. Vers trois heures, nous partîmes avec 200 bateliers munis de leurs pagayes.

« Au jour naissant, nous arrivions au rapide, où le reste de la mission n'avait guère ni mangé ni dormi depuis la veille. L'adjudant avait été prévenu par deux Baribas que j'avais croisés en chemin, de mou départ

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