I. D'après Adams
leurs officiers du soin de gérer les affaires, et l'autorité réelle passa ainsi de leurs mains à celles des favoris.
Famille des Fujiwara. — Cette famille parvint ainsi peu à peu à remplir tous les offices civils importants (890). Mais les membres de ce clan se désintéressèrent des choses de la guerre, et lorsqu'il s'agit de châtier des rebelles ou de combattre les Aino, ils durent faire appel aux talents militaires d'hommes connus par leur valeur et qui appartenaient surtout aux familles des Taira et des Minamoto, Tune et l'autre de descendance impériale. Dans le peuple, une division de fonctions de même ordre se produisait, basée sur une différence d'aptitudes.
Les plus vigoureux des paysans, ceux que leur tempérament hardi poussait aux entreprises hasardeuses, monopolisèrent le service des armes; les autres restèrent cultivateurs ou marchands, et ces classes issues, en somme, d'une même souche, allèrent se séparant de plus en plus avec le temps.
Le pouvoir, n'étant plus contesté, devint faible. Beaucoup de soldats, accoutumés à la vie militaire, ayant oublié ou méprisant l'existence du cultivateur, conservèrent leurs mœurs soldatesques et l'habitude de porter des armes. Désœuvrés, à charge à tous, ils ne cherchaient qu'aventures; et quand une insurrection éclatait ou qu'il fallait encore repousser les barbares plus au nord, ils étaient engagés pour la durée de la campagne dans les armées commandées par les Taira ou les Minamoto. Dans ces luttes incessantes, les liens de chef à soldat s'affermirent, et bientôt il advint que chaque chef eut en tout temps à ses ordres et suivant sa fortune une troupe plus ou moins grande de guerriers dévoués. Ces chefs devinrent donc de plus en plus agressifs et turbulents; par contre, la cour du mikado s'efféminait chaque jour davantage : les lettres et les arts y étaient seuls en honneur, et l'influence de l'empereur allait ainsi décroissant. L'autorité, la puissance réelle, lui échappèrent complètement , et il est certain que vers le milieu du xn c siècle la classe militaire était devenue effectivement maîtresse du Japon.
Mais il est important de ne pas perdre de vue que si la puissance effective échappait au mikado, son prestige comme Dieu, fils de- Dieu, restait intact. C'était toujours en son nom qu'étaient investis les plus puissants dignitaires, et dans les luttes sanglantes qui éclatèrent à diverses reprises entre des factions rivales, chacune d'elles s'efforçait de s'emparer, même par la violence, de la personne du
souverain, afin de mettre, du moins matériellement, le droit de son côté , et pour que la faction rivale fût considérée , aux yeux du peuple, comme rebelle.
C'est au milieu de cette confusion, de ces luttes sanglantes, que se développait la nation japonaise, que les éléments qui la composaient s'amalgamaient intimement pour former un type spécial bien défini, le Japonais , différant de ses voisins par les mœurs, la tournure d'esprit, le caractère, plus encore que par les traits du visage. A limitation de la Chine, il est vrai , des classes sociales avaient été formées; mais tandis que dans le Céleste Empire la classe militaire était et est encore la plus méprisée, ne jouit d'aucune influence, les événements même avaient, au Japon, produit un effet tout différent et porté les soldats au premier rang. Actuellement encore, les princes du sang ont des grades effectifs dans l'armée, et l'empereur lui-même porte aussi l'uniforme militaire. C'est un fait caractéristique.
Taira et Minamoto. — Nous avons nommé déjà les deux familles qui avaient la prépondérance militaire et qui peu à peu rejetèrent celle de Fujiwara au second plan.
A la suite d'intrigues et d'événements dans le détail desquels il est inutile d'entrer, la famille des Taira avait pris le pas sur celle des Minamoto, et vers le milieu du xu° siècle elle était toute-puissante; son chef Kiyomori avait été nommé en 1167 premier grand ministre, dajo daijin. Depuis 1160, il était effectivement maître de l'empire, car en 1168 plus de soixante des membres de sa famille occupaient les principaux emplois à la cour, et l'ensemble des domaines leur appartenant dépassait trente provinces; en 1171 Kiyomori donna même sa fille comme deuxième femme à l'empereur.
Il mourut en 1181, à l'âge de soixante-quatre ans, laissant des héritiers incapables et qui ne devaient pas vivre.
Ses derniers moments furent empoisonnés par le pressentiment qu'il avait de la prochaine élévation de la famille rivale des Minamoto, dont le chef était alors un jeune homme, Yoritomo, qu'il avait eu enfant en son pouvoir et qu'il avait épargné sur la prière d'une femme. Cet enfant avait grandi, protégé par les Hojo, rallié autour de lui de nombreux partisans , battu les Taira en plusieurs rencontres et établi le centre de sa puissance naissante à Kamakura.
Aussi Kiyomori disait-il, peu de temps avant sa mort : « Depuis
l'ère de Bioji (1159), j'ai gouverné cet empire en maître. Mon rang est le plus élevé de ceux auxquels un sujet peut atteindre... Je suis le grand-père maternel de l'empereur... De quoi donc ai-je à me plaindre?
« Ce qui me navre, c'est de mourir sans voir la tête de Minamoto-no-Yoritomo. Ne me faites pas de splendides funérailles , mais simplement coupez la tête de Yoritomo et suspendez-la devant ma tombe. »
DEUXIÈME PÉRIODE De Yoritoino aux Tokugawa.
Kiyomori mourut au printemps de 1181, au moment où son jeune rival consolidait son premier établissement à Kamakura. La fortune favorisait maintenant la famille des Minamoto, et tout réussissait à leurs armes. En 1182, les troupes de Yoritomo, conduites par son jeune frère, le fameux Yoshitsune, entrèrent à Kyoto. Les Taira, battant en retraite, toujours défaits par le jeune héros, furent acculés à la mer et complètement anéantis à Dannoura, dans une grande bataille navale (1185). Yoritomo, plus logique que son ancien adversaire, fit rechercher partout les parents ou alliés de ses ennemis , et tuer sans pitié tout ce qu'on trouva. On prétend que les descendants des rares fugitifs de Dannoura se trouvent dans une des régions les moins connues de Kiushiu, qu'ils y vivent isolés depuis des siècles, redoutés de tous par la brutalité de leurs mœurs.
Yorimoto était tout-puissant; mais les succès de son frère le rendirent jaloux et injuste; il refusa de recevoir Yoshitsune à Kamakura. Celui-ci lui écrivit une lettre restée célèbre, mais qui le laissa insensible. 11 ne put même pas se retirer librement : traqué par les troupes de Yoritomo, il en fut réduite égorger sa femme et ses enfants, puis à s'ouvrir le ventre. 11 était accompagné dans sa fuite, poétisée et légendaire, par un illustre compagnon d'armes, un des héros favoris de la fiction japonaise, Benkéi, dont les prouesses rappellent celles de Roland. Yoshitsune n'avait alors que trente et un ans (1189).
Cependant beaucoup de savants japonais n'acceptent pas pour leur héros favori une fin aussi naturelle. D une part on prétend avoir retrouvé sa trace à Ezo, où sa mémoire est honorée comme celle d'un dieu, Gikio daimio jin. On cite même au nord du Hondo le petit port dans lequel il s'embarqua pour franchir le détroit de
Tsugaru- Far ailleurs et se basant sur une similitude de noms et de dates, d'autres voient en lui le fameux Gengis Khan.
En 1184, pour consolider son pouvoir Yoritomo fonda d abord une soite de conseil qui s'occupait de toutes les affaires territoriales, pois II s'attacha à démontrer à l'empereur la nécessité d avoir des gouverneurs de province vigoureux, et finit par obtenir des commandements pour cinq des membres de sa famille.
La plupart des gouverneurs de provinces et de villes étaient des civils tenant leur autorité de l'empereur. Sous prétexte de décharger la cour du souci de penser aux moyens de maintenir Tordre dans l'empire, Yoritomo fit adopter la proposition d'adjoindre à chaque commandant de territoire un chef militaire nommé par lui.
Peu à peu cet élément guerrier prit dans chaque province une importance prépondérante, et en fait Yoritomo se trouvait, en 1189, maître du gouvernement
En 1190, après une expédition contre deux seigneurs (daimio) du Nord qui avaient accueilli et protégé Yoshitsune dans sa fuite, il revint vers le sud et se présenta à la cour de Kyoto, où il fut traité par l'empereur avec les plus grands égards, puis il rentra à Kamakura, sll est possible, plus puissant qu'auparavant. Quelques mois plus tard, il reçut du nouvel empereur le titre de sei-i-tai-shogun , c'est-à-dire généralissime qui a pour mission de combattre les bar bares.
Il ne jouit pas longtemps de cette distinction : à la suite d'une chute de cheval, il mourut en 1199, à l'âge de cinquante-trois ans, après avoir été le chef absolu du Japon pendant quinze ans. La rapidité avec laquelle il avait acquis cette puissance s'explique surtout par ce fait, que depuis longtemps déjà sa famille jouait uu rôle important, et que lorsque la fortune commença de nouveau à lui sourire, un grand nombre de partisans lui offrirent leur appui.
Du reste, tout en agissant fort librement dans le gouvernement du pays, il eut soin de demander l'assentiment de la cour de Kyoto pour toutes les mesures importantes. Cette marque de déférence l'aida beaucoup à vaincre les résistances de ses rivaux.
L'autorité de Yoritomo était due aussi en grande partie aux qualités personnelles dont il était doué; de la valeur de ses descendants allait dépendre la transmission effective de son pouvoir à ses héritiers naturels (fîg. n° 3).
Famille de Hojo. — Depuis longtemps la famille de Hojo était alliée à celle des Minamoto, et Yoriiye, l'héritier de Yoritomo, était le fils d'une femme de cette maison. Encouragé peut-être par son grand-père maternel Tokimassa, le jeune successeur du shogun, âgé seulement de dix-huit ans, se désintéressa des affaires, se livra au plaisir et fut tenu à l'écart du gouvernement par le chef de la famille de Hojo, dont l'influence se substitua à celle de l'adolescent. Cependant en 1201, et sans rien changer à sa manière de faire, Yoriiye recevait le titre qu'avait porté son père , Tokimassa commandait à sa place, mettant ses créatures dans tous les emplois. Le] jeune shogun étant tombé malade, sa mère et son grand-père maternel voulurent lui imposer une abdication : il refusa avec indignation, fit appel à ses partisans pour renverser la faction des Hojo et, battu, dut s'enfermer dans un monastère, où il fut assassiné peu de temps après par ordre de Tokimassa. Il n'avait que vingttrois ans et laissait un fils, Kugio, dont on Qt un bonze.
Le frère de Yoriiye, âgé de douze ans, et connu dans l'histoire sous le nom de Sanetomo, fut nommé sei-i-tai-shogun et fixa sa résidence dans le palais de la famille Hojo. En 1205, Tokimassa abandonna tout à coup les affaires, se fit raser la tête et se retira dans un monastère, où il mourut onze ans plus tard.
11 transmit son autorité, toutes ses fonctions civiles et militaires, à son second fils, Yoshitoki. Le shogun Sanetomo s'occupait moins encore que son prédécesseur des questions de gouvernement; il mourut assassiné à Kamakura, en 1219, de la main de son neveu et fils adoptif Kugio, qui- voulut venger ainsi la mort de son père (on montre encore à Kamakura l'arbre derrière lequel se cacha l'assassin). Kugio, recherché, fut ensuite mis à mort. Ainsi finit la branche mâle des Minamoto.
En résumé, le pouvoir de Yoritomo n'était passé que nominalement aux mains efféminées de ses descendants. L'administration tout entière était au pouvoir de la famille de Hojo, qui conserva la direction des affaires pendant plusieurs générations.
Une tentative faite vers cette époque par l'ancien empereur Gotoba pour détruire l'influence des Hojo échoua misérablement; aussi devinrent-ils plus arrogants que jamais, nommant et déposant à volonté les empereurs, confisquant même leurs biens pour les distribuer à ceux de leurs propres partisans qui s'étaient plus particulièrement distingués.
La famille de Hojo était à l'apogée. Yoshitoki mourut en 1224, laissant, sous le titre modeste de régent du shogun, le pouvoir
absolu à son fils Yasutoki. Celui-ci partagea les biens de son père entre ses huit jeunes frères, ne gardant pour lui que l'autorité, dont il usa sagement et avec intelligence.
Les fonctions de régent du shogun restèrent pendant sept générations entre les mains des Hojo. Ils disposaient sans façon de ces princes, toujours fort jeunes et incapables de rien faire par euxmêmes. Mais il arriva du pouvoir de cette famille ce qu'il était advenu de celui des mikado et des shogun : il s'affaiblit en des mains incapables.
L'empereur Godaigo, qui monta sur le trône en 1319, à l'âge de trente ans, ne pouvait supporter l'idée que cette famille vassale de vassaux ait eu pendant des générations le pouvoir de disposer du trône à sa fantaisie. Il complota sa ruine, et en 1333, après une série de combats, Kamakura fut réduite en cendres par un certain Nitta Yoshisada, et la maison de Hojo tomba dans l'obscurité.
Ce qui avait distingué l'élévation et la période de puissance de cette famille, c'est l'habileté avec laquelle elle sut conserver, au point de vue des fonctions, des apparences relativement modestes. Jamais aucun de ses membres n'aspira au titre de shogun, et elle gouverna ainsi, pour ainsi dire de seconde main, mais avec plus de sûreté peut-être. A plusieurs reprises, d'ailleurs, elle rendit de grands services au pays, et c'est à elle que revient l'honneur d'avoir repoussé une invasion chinoise (1280). Voici dans quelles circonstances.
Les relations avec la Chine, après s'être ralenties, avaient cessé, et elles ne reprirent que lorsque Kublai Khan, ayant renversé la dynastie des Sung, fit à plusieurs reprises demander la soumission du Japon. Hojo Tokimune, alors régent, refusa avec indignation, et un corps de 10,000 hommes débarqué à Kiushiu fut jeté à la mer. Une seconde députation, chargée d'insolentes demandes, se présenta encore : ses membres furent simplement mis à mort. Alors une formidable armée de 100,000 combattants quitta les côtes de Corée. L'existence même du Japon était en péril. Par bonheur, un typhon dispersa la flotte et anéantit l'armée tout entière. La Chine n'a plus renouvelé cette tentative.
Famille des Ashikaga. — L'empereur Godaigo, qui avait été la cause déterminante de*la chute des Hojo, ne sut pas conserver l'indépendance qu'il avait conquise. Peu de temps après la destruction de Kamakura, en 1336, il donna le titre de sei-i-lai-shogun à l'astucieux et habile Ashikaga Takauji, qui fut le fondateur d'une
dynastie de shogun héréditaires. Il éleva au trône une branche cadette de la famille impériale, dont les successeurs sont désignés dans les annales japonaises sous le nom d'empereurs du Nord, les véritables souverains Tétant sous celui d'empereurs du Sud.
Takauji mourut en 1356, et son fils Yoshinori en 1367. Celui-ci fut remplacé par son fils Yoshimitsu, un enfant, qui reçut aussitôt le titre qu'avait porté son grand-père et qui, grâce à son ministre Yoriyuki, de la famille de Hosokawa, conquit de vastes territoires. En 1392, sur la proposition des Ashikaga, alors partout victorieux, les deux dynasties conclurent un arrangement en vertu duquel des représentants de la branche nord et de la branche sud devaient régner alternativement à Kyoto. Après une période de cinquantesix ans, les deux dynasties finirent par se confondre, à la suite de mariages et d'adoptions.
Mais au milieu de ces luttes, de ces compétitions entre souverains plus ou moins légitimes, le désordre s'était introduit partout; les seigneurs, ne sentant plus la main d'un maître, étaient parvenus peu à peu à se rendre indépendants. Cependant il y avait toujours à Kyoto un empereur dieu, sorte de souverain théorique, dont l'autorité ne s'usait pas, du moins, dans l'exercice du pouvoir.
En quelques pages nous venons d'indiquer à grands traits les faits principaux qui ont marqué l'une des périodes les plus tourmentées de l'histoire japonaise, celle qui s'étend de la fin du ix e siècle à la deuxième moitié du xvi e . Cette longue période fut signalée par des guerres civiles acharnées et sans cesse renaissantes, durant lesquelles semblèrent disparaître à peu près complètement tous les éléments de civilisation qui faisaient déjà la gloire du Japon au ix e siècle. Les arts qui vivent de la paix ou qui pour grandir ont besoin de calme, de bien-être, n'existaient plus que de nom au xvi e siècle. Ceux-là seuls qui touchaient aux armes offensives et défensives s'étaient développés d'une façon remarquable, non pas tant au point de vue de l'ornementation proprement dite, dont on ne s'occupa que plus tard, qu'à celui, plus apprécié alors, de la qualité. C'est du xu e au xvi e siècle que vécurent les fabricants de sabres les plus célèbres, ceux dont les lames n'ont de rivales en aucun pays.
Cette marche, en quelque sorte rétrograde, du Japon dans la voie de la civilisation, du moins à certains égards, est très remarquablement mise en lumière par un fait extrêmement rare : la disparition complète de toute fabrication de monnaie courante japonaise. Ce sont des sapèques fondues en Chine et importées qui
servent aux transactions pendant une période qui ne dure pas moins de six siècles, du milieu du x e siècle à la fin du xvi e .
Nobunaga. — Hideyoshi. — Ieyas. — Enfin, au commencement du xvu e siècle, après ces longues années de tourments, le Japon allait, sous l'influence de trois hommes d'un génie différent, goûter, après une dernière crise, les douceurs d'une longue période de paix, doublée d'une véritable renaissance. Ces trois hommes, qui vivaient dans la seconde moitié du xvi° siècle, sont : Nobunaga, Hideyoshi et Ieyas.
Le nom de famille de Nobunaga était Ota. 11 descendait des Taira et commença à se rendre célèbre en combattant pour les Ashikaga. C'est dans cette période de sa vie qu'il put apprécier la valeur de Hideyoshi, et qu'il commença à pressentir le génie de Ieyas. En 1574, se sentant assez fort, il tourna ses armes contre ses anciens bienfaiteurs, battit le dernier shogun Yoshiaki, le déposa, et c'est ainsi que finit la célèbre dynastie des Ashikaga, fondée par Takauji.
A partir de ce moment, Nobunaga disposa du pouvoir suprême; mais il ne reçut jamais le titre de shogun, et, malgré tous ses talents militaires, ne put jamais arriver à maîtriser complètement les grands daimio ; mais il parvint à briser le pouvoir du clergé boudhiste et favorisa la religion chrétienne, afin de contre -balancer les prétentions extravagantes des monastères indigènes.
En ce qui concerne le christianisme au Japon, nous nous borenrons ici à quelques indications, renvoyant pour plus de détails au paragraphe du chapitre suivant qui traite spécialement cette question.
Le Japon avait été découvert en 1542 par les Portugais. Saint François-Xavier aborda à Kagoshima en 1549, et, repoussé par le chef de la province, il se rendit d'abord à Yamaguchi, puis à Kyoto.
Les prédications de ses successeurs eurent le plus grand succès, et un grand nombre de Japonais, surtout de Kiushiu, embrassèrent la nouvelle religion; en 1564 il existait même des églises catholiques dans la capitale de l'empire. Beaucoup de princes et de nobles, pour attirer dans leurs ports le commerce étranger, accueillirent favorablement les missionnaires, les appelèrent même. La protection de Nobunaga, s'ajoutant aux conditions générales dans lesquelles se trouvait le pays, fit qu'en 1581 il y avait environ cent cinquante mille catholiques au Japon.
Différents princes de Kiushiu avaient ostensiblement adopté la nouvelle religion, et, cette année-là même, une ambassade envoyée
par eux et par le prince de Sendai, Date Massamune, fut reçue par Philippe II, roi d'Espagne , et par les papes Grégoire XIII et Sixte-Quint.
Les monastères boudhistes étaient devenus extraordinairement riches et puissants, et leurs vassaux directs, organisés militairement, étaient assez nombreux et assez entraînés pour faire, en cas de guerre, pencher par leur appui la balance d'un côté ou de l'autre. Nobunaga était décidé à mettre un frein à leur arrogance, et en 1571 il attaqua la plus puissante de leurs possessions, Hiyeizan, près du lac Biwa, contenant, dit-on, plus de 500 temples. Il réduisit tout en cendres et mit à mort tous les prêtres.
Dans une tentative du même genre contre les possessions jàe la secte de Shinshiu, dont les principaux temples étaient construits sur la hauteur que couronne aujourd'hui le château d'Ozaka, il échoua misérablement à plusieurs reprises et dut, pour occuper la position, traiter avec les bonzes et leur donner ailleurs de vastes territoires. Ses propositions ne furent d'ailleurs acceptées que par ordre de l'empereur. En 1580 il occupa et détruisit les temples abandonnés. Deux ans plus tard (1582), attaqué et blessé dans un guet-apens, obligé de se cacher, il se donna la mort. Il était âgé seulement de quarante-neuf ans.
Hideyoshi était alors en campagne; il fit la paix et accourut aussitôt, à la tête de nombreux partisans, pour venger son bienfaiteur. Beaucoup des anciens serviteurs de Nobunaga se rangèrent aussitôt sous ses ordres.
Kinoshita Hideyoshi était né en 1536 à Nakamura, dans la province d'Owari ; son père était *un paysan ; il le quitta de bonne heure et devint serviteur, certains disent palefrenier, betto, de Nobunaga, qui le distingua bien vite, à cause de son intelligence et de ses aptitudes militaires.
En 1586 il fut nommé kambaku, titre autrefois réservé aux membres de la famille de Fujiwara. Suivant l'usage, et pour assurer sa succession, il se désista, en 1591, en faveur de son fils; mais avec le titre de taiko, Taiko-sama, sous lequel il est connu dans l'histoire, il continua à exercer effectivement le pouvoir.
Nobunaga avait persécuté les boudhistes et laissé le champ libre aux catholiques ; mais peu de temps après, les jésuites eux-mêmes, d'habitude si sages, avaient commis quelques imprudences, et Ton ne peut pas trop s'étonner que, voyant leurs excès, Taiko-sama se soit décidé à expulser ces prêtres, dans la crainte qu'ils ne devinssent une cause de désordres pour le pays. La raison donnée fut
qu'ils enseignaient une doctrine contraire à la loi japonaise et qu'ils s'étaient efforcés de détruire des monuments élevés aux dieux nationaux.
Cependant l'édit ne fut pas immédiatement exécuté; et bien que le taiko eût défendu aux princes de devenir chrétiens, il ne s'opposa pas à la propagande des missionnaires, et le nombre des convertis s'accrut rapidement. Les jésuites constatent eux-mêmes qu'entre 1587 en 1590 ils baptisèrent plus de trente mille indigènes.
En 1593, des franciscains arrivèrent des Philippines. Ils firent de grandes démonstrations publiques, portant leurs vêtements sacerdotaux dans les villes et baptisant en public. Ces provocations eurent pour effet de pousser Taiko-sama à édicter, en 1596, une nouvelle loi de proscription contre les chrétiens. Elle fut exécutée en partie, caria même année six franciscains et dix-sept chrétiens japonais moururent crucifiés à Nagasaki.
Maître du pouvoir, Hideyoshi avait su en user avec une modération relative ; il était cependant violent, absolu, et toujours on sentit en lui le parvenu, h la rudesse de ses manières, à son mépris des convenances.
Après avoir soumis tous les daimio, il vit le Japon inondé de soldats et de chefs désœuvrés, qui pouvaient profiter de la plus légère occasion pour détruire le fruit de tous ses efforts et compromettre de nouveau la paix intérieure. Il résolut d'occuper tous ces bras valeureux, mais devenus inutiles, réclama violemment, mais en vain, aux Coréens le tribut imposé par Jingu et lança sur la presqu'île voisine une armée de 80,000 soldats.
Entreprise en 1594, cette expédition fut d'abord très heureuse : la Corée presque tout entière fut conquise, son roi mis en fuite. On dit même que les Japonais, exaltés par le succès, songeaient à envahir la Chine, quand la mort de Hideyoshi vint tout arrêter (1598). Une sorte de conseil de régence qu'il avait institué donna aussitôt à l'armée l'ordre de battre en retraite, de revenir au Japon hâtivement, sans traiter avec la Chine, abandonnant ainsi, après cinq années de guerre, la Corée à moitié subjuguée.
TROISIÈME PÉRIODE Des Tokugawa à la réapparition des étrangers. Perry, 1853.
Taiko-sama avait fait tout ce qui était humainement possible pour assurer la transmission de ses pouvoirs à son fils Hideyori, âgé de six ans.
Le conseil de régence qu'il avait organisé comprenait des princes rivaux dont l'influence devait se contre-balancer et se neutraliser. Il avait cependant fait la faute d'y donner une situation prépondérante à l'un de ses anciens lieutenants, Ieyas, homme de génie, ambitieux et sans scrupule, qui sut, dès 1599, s'emparer du jeune prince, substituer son autorité à celle des autres régents et rester en somme maître de l'empire.
Tokugawa Ieyas était né à Okasaki, dans la province de Mikawa, en 1542, et servait sous les ordres de Hideyoshi quand celui-ci luttait contre les Hojo. Ce fut à cette occasion qu'il se distingua et que le taiko lui promit le Kuanto, qu'il reçut de ses mains après la chute d'Odawara. Ieyas, qui, quelques années auparavant, avait épousé une demi-sœur de Hideyoshi, s'établit à Edo (aujourd'hui Tokyo).
En 1600 il gagna sur tous ses adversaires coalisés la bataille décisive de Sekigahara, entra à Ozaka et fut dès lors de fait, sinon de droit, le chef incontesté du Japon.
C'est dans le courant de la même année, le il avril, que pour la première fois un navire hollandais, poussé par la tempête, aborda au Japon. Il avait à bord un pilote anglais, Adams, qui devait se fixer dans le pays et en ouvrir l'accès aux Hollandais ainsi qu'à ses compatriotes, malgré les efforts des Portugais et des Espagnols, alors à peu près seuls à commercer avec le Japon. Ieyas désira voir Adams, le questionna, le garda, et lui donna Tordre de construire un petit vaisseau. L'année suivante il envoya aux Philippines une ambassade proposant aux Espagnols de leur ouvrir les ports de son domaine particulier, le Kuanto, mais demandant, en échange de ce privilège, des constructeurs de navires habiles pour développer sa marine. Il rêvait la conquête de la Corée et de la Chine. Pour des raisons purement commerciales, il laissa de plus en plus tomber en désuétude les décrets de Taiko-sama contre les chrétiens.
En 1603 il fut créé sei-i-tai-shogun , et la dynastie qu'il fonda , ceUe des Tokugawa, ne s'éteignit qu'en 1868, après avoir existé deux cent soixante-cinq années et fourni quinze shogun '.
1. La poésie populaire suivante peint très bien le caractère des trois fameux généraux de la fin du xvi e siècle :
Nakazumba koroshiteshi mae hototo kisu : « Si le coucou ne chante pas, je le tuerai, » disait Nobunaga.
Nakazumba nakasete miseyo hototo kisu : « Si le coucou ne chante pas, je le ferai chanter, » disait Hideyoshi.
Nakazumba naku toki kiko hototo kisu : « Si le coucou ne chante pas, j'attendrai qu'il chante, » disait Ieyas.
Deux ans plus tard, Ieyas se démit en faveur de son troisième fils Hidetada; mais il conserva le pouvoir réel, fit, en 1607, commencer le château d'Edo , le Shiro , écrivit ses fameuses lois et établit tous les plans qui devaient finir par subordonner complètement les différents daimio au shogun d'Edo.
En 1615, il eut encore à réprimer un dernier soulèvement des partisans de Hideyori, dont on n'entendit plus parler ensuite.
Ieyas, d'après la chronique, eut neuf fils : le premier fut tué en 1579; le second, adopté par Taiko-sama, fonda la famille d'Echizen; les septième, huitième et neuvième [furent investis successivement des principautés d'Owari, Kishiu et Mito. Ces branches de la famille de Tokugawa furent appelées les Sankei ou les trois familles. C'était un de leurs membres pris parmi les cadets qui devait, à défaut de descendant direct, être élu shogun par les grands daimio convoqués par le régent. Les chefs des Sankei ne faisaient point partie de cette réunion. Nous retrouverons à l'époque moderne, et dans de très importantes circonstances, l'application de cette règle d'hérédité.
Après la mort de Hideyoshi, comme nous l'avons dit, les persécutions contre les chrétiens cessèrent pendant un certain temps; mais ceux-ci firent de l'opposition à Ieyas, qui renouvela contre eux les édits de Taiko, et on rapporte qu'en 1614 cent sept jésuites, vingt-deux prêtres européens de différents ordres et plus de deux cents prêtres indigènes furent expulsés du Japon.
Ieyas mourut en 1616, et à partir de ce moment les mesures prises pour fermer le Japon s'accentuèrent et se multiplièrent avec rapidité. En 1617, tous les ports furent fermés au commerce étranger, à l'exception de Hirado et de Nagasaki. En 1621, il fut interdit aux Japonais de quitter leur patrie. En 1624, tous les étrangers, à l'exception des Hollandais, des Anglais et des Portugais, sont expulsés. En 1636, les Portugais sont parqués à Desima, près Nagasaki, dans une île artificielle construite spécialement dans ce but.
La persécution des chrétiens avait d'ailleurs continué, et il est difficile d'estimer le nombre des victimes. En 1637, trente mille d'entre eux furent massacrés à Shimabara, et depuis cette époque jusqu'en 1853 on n'entendit, pour ainsi dire, plus parler de la religion du Christ. En 1639 les Portugais sont chassés comme chrétiens. En 1640, tous les membres d'une de leurs ambassades venue de Macao sont mis à mort, à la suite d'événements qui montrent sous un jour saisissant l'esprit de décision des premiers shogun Tokugawa.
Les Portugais expulsés voulurent, en effet, tenter d'expliquer qu'ils n'avaient été pour rien dans la dernière révolte des chrétiens. Quatre citoyens de Macao furent envoyés au shogun porteurs d'un message expliquant les faits, et celui-ci, après les avoir écoutés, ordonna de mettre à mort les députés portugais. La note qui prescrit cette mesure radicale est ainsi conçue :
« Bien qu'ils affirment en paroles que désormais ils n'enverront plus aucun docteur de la religion chrétienne, il est certain que les lettres de Macao n'en expriment pas la promesse ; et attendu que le shogun a défendu rigoureusement cette navigation en raison exclusivement de la religion chrétienne, et que, etc., etc.
« Il est décrété que le bâtiment sera consumé par les flammes et que les cfyefs de l'ambassade avec toute leur suite seront livrés à la mort, afin que le bruit de cet exemple parvienne à Macao et dans leur patrie d'Europe, et que tout l'univers apprenne à vénérer la majesté du shogun. Nous entendons néanmoins que les plus vils de l'équipage soient épargnés et renvoyés à. Macao. Que si, par hasard ou par un accident de mer, il aborde au Japon un de leurs navires, les Portugais sauront que, n'importe en quel port ils seront descendus, tous jusqu'au dernier seront mis à mort. » (25 juillet 1640.)
En 1641, les Hollandais durent aller à Désima remplacer les Portugais expulsés.
Le Japon resta fermé à toutes les autres nations.
Iyemitsu. — A part Iyemitsu, le troisième shogun, deuxième successeur de Ieyas, ses descendants furent sans valeur; ils étaient sous la dépendance de ministres, eux-mêmes gouvernés par des secrétaires.
Iyemitsu, qui paraît avoir été un chef habile, à la fois énergique et prudent, exigea des daimio qu'ils habitassent à Edo chaque année pendant une certaine période. Son fils Iyetsuna alla même plus loin : il exigea en effet que, même lorsque les daimio étaient dans leurs domaines, ils laissassent leurs familles comme otages dans la capitale des shogun.
Organisation du pays sous Ieyas et ses successeurs. — Le pays avait été, comme il a été indiqué précédemment, partagé entre un certain nombre de chefs puissants, et un système féodal s'était établi, conséquence d'une longue hérédité dans les mêmes familles. En théorie, cependant, un daimio n'avait d'autorité que s'il avait
été investi par le souverain. Le shogun était simplement le plus puissant des daimio, et ses troupes étaient plus particulièrement chargées de la protection de l'empereur.
Les dix-huit principaux daimio se composaient de deux catégories de princes, Tune comprenant les anciens adversaires de Ieyas, domptés à la longue, tozama; l'autre formée de ses créatures, fudai.
Le but du shogun était naturellement d'affaiblir le pouvoir des premiers ; il y arriva en créant, au moyen des confiscations, des fiefs à ses fidèles, et il les dispersa de telle sorte qu'à côté de chaque daimio tozama il se trouva bientôt un daimio fudai de force à peu près égale, qui le surveillait et lui servait de contrepoids.
Gomme les empereurs et les shogun, bientôt aussi les daimio devinrent efféminés, et en leur nom gouvernaient le plus souvent des hommes habiles, hardis, mais irresponsables.
Au-dessous des daimio se trouvaient les hatamato (sous le drapeau), qui dans le principe se ralliaient en temps de guerre avec leurs suivants sous la bannière de leurs princes. Ce nom fut ensuite appliqué spécialement à une catégorie de vassaux directs de Tokugawa auxquels ceux-ci donnaient la gérance de leurs biens personnels, avec des revenus variant de cent à cent mille koku 1 de riz.
Chaque hatamoto devait, par contre, entretenir cinq soldats par mille koku. Ceux qui en avaient moins de mille payaient une part proportionnelle en argent. Les hatamoto étaient souvent de naissance illustre; ils jouissaient d'une grande considération, et la plupart des offices du pouvoir exécutif étaient tenus par eux ou par des fudai. On estime qu'au moment de la chute des Tokugawa il en existait plus de quatre-vingt mille.
Au-dessous des hatamoto se trouvaient les gokenin, supérieurs par le nombre, mais ayant une influence beaucoup moindre; leurs revenus dépassaient rarement cent koku ; mais ce qui les distinguait surtout de la précédente catégorie, c'est que les hatamoto pouvaient être admis en présence des shogun, tandis que ce privilège était refusé aux gokenin. Ces deux puissantes classes militaires comptaient, dit-on, plus de cinq cent mille individus; c'étaient les vassaux héréditaires des shogun, pourvus de biens ou entretenus directement par la famille des Tokugawa.
Enfin, dans les domaines du shogun, comme auprès des daimio de tout ordre , se trouvaient les Samurai , véritables hommes d'ar-
1. Le koku est une mesure de capacité équivalant à 180 litres 39. Sa valeur actuelle est de cinq yen environ, soit vingt à vingt-cinq francs.
mes, entretenus par leurs seigneurs grands ou petits. Beaucoup recevaient à peine la nourriture.
Au point de vue économique, il est aisé de comprendre combien était grand le préjudice que ces désœuvrés portaient au pays; mais on doit reconnaître qu'ils donnèrent à maintes reprises d'admirables exemples de courage, d'abnégation, d'héroïsme même, en se dévouant pour leurs maîtres ou pour venger et soutenir leur honneur. Il ne faut pas perdre de vue non plus que cette classe des samurai constituait, à vrai dire, la classe moyenne studieuse, et que c'est de son sein que sortirent les hommes qui ont lancé le Japon dans la voie nouvelle, où il se meut avec une rapidité qui étonne le monde.
Le reste de la population était divisé, dans Tordre suivant, en trois grandes catégories : cultivateurs, ouvriers, marchands, et au-dessous d'elles deux autres , les eta et les hinin.
Les eta étaient de véritables réprouvés, vivant h l'écart du reste de la population, à laquelle ils ne pouvaient s'unir par le mariage. Ils étaient d'habitude tanneurs, et dans l'origine tuaient les animaux destinés aux faucons de chasse. Ils obéissaient à un chef élu par eux.
Les hinin (non humains) étaient une réunion de pauvres hères qui se forma seulement sous la dynastie des Tokugawa; ils établissaient leurs huttes dans les terrains vagues ou inhabités et vivaient d'aumônes.
Ces deux dernières classes et la réprobation dont elles étaient l'objet n'existent plus, officiellement du moins.
Le Japon entrait enfin, grâce à la fermeté, à l'intelligence des mesures prises par les premiers shogun de la famille des Tokugawa, dans une période de paix, qui dura presque sans interruption jusqu'en 1868. C'est de cette époque que date la prospérité relative des paysans et des marchands. Pendant la longue phase de tranquillité qui suivit l'établissement de cette dynastie, les intrigues dirigées contre les princes d'Edo, soit par des daimio ambitieux, soit par la cour de Kyoto, échouèrent complètement, et en réalité le shogun et ses fonctionnaires gouvernèrent l'empire... Mais nous allons, après deux siècles et demi, voir les étrangers arriver pour la deuxième fois, et cette réapparition changer complètement la situation. Les tentatives des daimio pour renverser ceux que déjà tout bas on appelait les usurpateurs, vont prendre un nouvel essor, et l'on peut dire que lorsque des étrangers apparu-
rent, tout était déjà prêt pour une révolution, pour la substitution d'une puissance nouvelle à la dynastie tout à fait épuisée des Tokugawa.
QUATRIÈME PÉRIODE Réapparition des étrangers, 1853.
A part quelques tentatives sans importance, le décret de Iyemitsu qui avait fermé le Japon aux étrangers, avait été strictement observé. Cependant, à plusieurs reprises, des vaisseaux américains étaient venus rôder autour des îles du Soleil Levant, et le gouvernement des États-Unis se décida en 1852 à expédier au Japon, sous les ordres du commodore Perry, une force navale suffisante pour inspirer le respect et l'attention.
Il était porteur d'une lettre destinée au souverain, offrant l'amitié de la république, sollicitant aide et protection pour les hommes et les navires poussés sur la côte du Japon, et demandant aussi le droit de s'y ravitailler et d'y commercer (1853). La lettre adressée au souverain fut portée au shogun, qui, comme on Va vu, n'était que le plus puissant des sujets. Il convoqua immédiatement les daimio. Les avis les plus divers, mais surtout hostiles aux étrangers, furent mis en avant; on se décida cependant, provisoirement du moins, à répondre amicalement que la question était de telle importance qu'il était impossible d'y accéder immédiatement sans consulter le pays. Perry promit de venir chercher la réponse au printemps de l'année suivante (1854).
Le Japon se prépara aussitôt à résister par la force aux avances hautaines des États-Unis.
Le shogun, déjà malade, ébranlé peut-être par ces événements, mourut au mois de juillet 1853; son fils Yesada lui succéda.
Après le départ de Perry, le vieux prince de Mito, célèbre par son énergie, et ses qualités militaires, fut appelé, malgré l'inimitié de longue date qu'il nourrissait contre les shogun, à diriger l'organisation défensive de l'empire contre les barbares.
C'est alors que furent commencés les forts de la baie de Shinagawa.
Une grande fermentation, soigneusement entretenue par les daimio ennemis des Tokugawa, dominait le pays, et cependant, malgré les préparatifs militaires, l'humeur belliqueuse , du moins celle des officiers du shogun, se calmait peu à peu, et lorsque, au mois de février 1854, Perry se présenta, le Bakufu (gouvernement du jshogun) se décida, sans l'approbation du mikado, à signer un traité,
le 31 mars 1854. Les ports de Shimoda, dans la province d'Idzu, et d'Hakodate, à Ezo, étaient ouverts aux Américains.
La même année, l'amiral Sterling obtint pour les Anglais des avantages analogues, et en outre l'entrée du port de Nagasaki. Les localités ainsi ouvertes se trouvaient toutes dans les domaines particuliers du shogun.
Grande fut l'irritation dans l'entourage de l'empereur, à Kyoto, quand on y apprit ce qui venait de se passer et la faiblesse du Bakufu vis-à-vis des étrangers. La cour, qui voyait dans ces événements un moyen détourné de détruire le prestige des Tokugawa, refusa de sanctionner les actes du gouvernement d'Edo et crut arriver à la solution des difficultés pendantes en donnant au jeune shogun un régent capable et dévoué. Le choix porta sur Ii Kamon no Kami, habile et énergique, qui commanda dès lors effectivement au nom du shogun et qui , grisé peut-être par le pouvoir, oublia bientôt qu'il devait son élévation à la cour et n'hésita pas à lutter parfois contre elle.
C'est sous son influence que, le 29 juillet 1858, Mr. Harris parvint à conclure pour les États-Unis un nouveau traité, et que d'autres identiques furent ensuite signés : le 26 août avec l'Angleterre, et le 9 octobre avec la France, représentée alors par le baron Gros.
La rupture entre le Bakufu et la cour devenait chaque jour plus complète, et le parti de l'empereur se renforçait de tous les puissants daimio autrefois écrasés par les Tokugawa. Ils demandaient tous l'expulsion des barbares. Sur ces entrefaites, le jeune shogun Yesada mourut subitement, le 15 août 1858, peut-être empoisonné.
Comme il ne laissait pas d'enfant, l'héritier devait être pris dans l'une des trois familles d'Owari, de Kishiu ou de Mito.
Le prince de Mito, qui représentait le parti hostile aux étrangers, puissamment appuyé par la cour et les daimio, chercha, mais en vain, à faire nommer son septième fils Hitotsubashi. Le régent, s'appuyant sur la volonté du dernier shogun, parvint à donner le pouvoir à un enfant de douze ans de la famille de Kishiu, Iyemochi ; il punit et emprisonna ensuite ceux qui avaient lutté contre lui. La cour, exaspérée, fit parvenir au prince de Mito des instructions secrètes, le chargeant, d'une part, de chercher à faire entendre raison au shogun, et de l'autre d'expulser les étrangers.
Grâce à la vigueur du régent, des relations diplomatiques assez régulières commençaient cependant à s'établir entre les puissances occidentales et le Japon ; mais l'exaspération du parti hostile aux barbares eut pour effet de pousser des samurai exaltés à Tassas-
sinat des Européens. Plusieurs crimes furent ainsi commis, et les représentants des diverses puissances adressaient naturellement leurs doléances au gouvernement du shogun, qui, sapé ainsi de tous côtés, vit son inûuence décroître rapidement.
Sur ces entrefaites (mars 1860) , le régent fut assassiné par des hommes surexcités du clan de Mito, et la disparition de cet homme énergique diminua encore l'autorité du Bakufu. 11 fut remplacé dans ces fonctions, alors peu enviées, par Hitotsubashi , l'ancien candidat du prince de Mito pour les fonctions de shogun, évincé jadis par Ii Kamon no Kami.
L'année 1861 fut signalée par un redoublement de mesures vexatoires vis-à-vis des étrangers et de leurs représentants ; ne pouvant les chasser de force, il semble qu'on ait cherché à les pousser à abandonner d'eux-mêmes la partie.
Le 5 juillet, la légation d'Angleterre fut attaquée, et le gouvernement du shogun répondit ensuite aux observations présentées à ce sujet par le ministre anglais Mr. Alcock, qu'il lui était impossible d'empêcher le renouvellement d'actes semblables, si les représentants étrangers ne consentaient point à être gardés de plus près, c'est-à-dire à être surveillés comme des prisonniers. Bientôt après une nouvelle attaque dirigée contre la même légation accentua encore et l'impuissance et la mauvaise volonté du Bakufu.
Celui-ci était d'ailleurs placé dans une curieuse situation : d'une part les daimio et la cour, dont le mécontentement grandissait; de l'autre, les représentants étrangers, vis-à-vis desquels le shogun, qui se laissait donner le titre de taikoun (empereur), voulait persister à se dire le souverain du Japon.
Dans le pays, le désordre grandissait chaque jour; les campagnes étaient parcourues par des bandes de samurai racontant partout la faiblesse du Bakufu vis-à-vis des barbares. Kyoto était le contre du cette agitation ; et, dans le courant de 1872, deux puisntinln daimio, Shimazu Saburo, agissant au nom de son neveu prinoo dn Satzuma, et Mori, prince de Chôshiu, vinrent prendre les tirdrnH de la cour et s'entendre pour combiner leur action contre 1<< *hotfun.
Au mol* do juin, la cour de Kyoto envoya à Edo un kuge porteur du remontrances de l'empereur. Il était accompagné de Shimazu Ntihiuo <H do cinq cents samurai.
I«»< mikado convoquait le shogun à Kyoto et lui donnait Tordre du tàtt uiitttro à la tête d'une armée pour expulser les étrangers. Yard lu Un do juillet, le puissant vassal, déjà bien affaibli, déclara
qu'il obéirait à l'empereur, et les deux envoyés s'éloignèrent. Mais Shimazu, traité avec hauteur par le shogun, songeait à se venger; il regagnait sa province par la grande voie connue sous le nom de Tokaido , quand, à peu de distance de Yokohama , son escorte rencontra quelques Anglais, qui sans doute ne se garèrent pas assez vite , car ils furent assaillis, deux d'entre eux blessés, et Mr. Richardson tué (14 septembre 1862). Peut-être était-ce le commencement de la vengeance.
Le colonel Neale, chargé d'affaires, réclama énergiquement la punition de Shimazu; mais le Bakufu était réellement impuissant à agir contre un damio aussi redoutable. Il ne voulut pas l'avouer cependant, acceptant pour ainsi dire toutes les responsabilités afin de justifier aux yeux des Européens le titre de souverain usurpé par le shogun depuis les pourparlers avec les étrangers. Il résulta, naturellement, dé cette situation douteuse une grande complication dans la conduite des négociations et l'établissement des responsabilités.
A la fin de Tannée, le prince de Tosa, Matsudaira, offrit son appui à l'empereur, soutenu maintenant par trois puissants daimio, ceux de Satzuma, de Ghôshiu et de Tosa , auxquels vinrent bientôt se joindre d'autres princes de moindre importance.
Il est permis d'ailleurs de supposer qu'en soutenant l'empereur contre le shogun, les seigneurs dont nous venons de parler , les plus puissants du moins, avaient surtout en vue le renversement de la dynastie des Tokugawa, peut-être avec la secrète pensée de prendre ensuite le pouvoir pour eux.
De \h l'union de ces princes dans la lutte contre le shogun et leurs dissensions dans toutes les autres questions.
L'année suivante (1863) commença par d'importants événements intérieurs, dont la portée future devait être considérable.
1° Les daimio ne furent plus obligés de résider, eux ou leurs familles, à Edo, et en un clin d'oeil la ville se dépeupla, pour ainsi dire. Ces princes et leur suite ayant regagné leurs provinces , les vassaux directs de Tokugawa restèrent seuls dans la capitale.
2° Le shogun, violemment combattu en sous -main à Kyoto, accusé de tous les méfaits, fut obligé d'aller à la cour présenter lui-même sa défense.
Son titre indiquant en outre qu'il était chargé de commander les années destinées à expulser les barbares, il dut venir prendre les ordres de l'empereur. C'était la chute des Tokugawa.
Le shogun se préparait à partir pour Kyoto, quand il reçut une
nouvelle sommation du colonel Neale au sujet de l'affaire Richardson; le représentant anglais le menaçait d'une action directe contre le prince de Satzuma. Il répondit évasivement, d'autant plus que, poussé par les circonstances, il allait à la cour pour y recevoir les dernières instructions avant de se mettre à la tête du mouvement contre les étrangers. Il entra à Kyoto le 21 avril 1863 : c'était la première fois qu'un Tokugawa se présentait en vassal depuis les visites faites à l'empereur en 1624 et 1634 par Hidetada et Iyemitsu.
A la suite de nombreuses discussions, l'empereur décida que l'expulsion des barbares commencerait le 25 juin et que les ports ouverts jusque-là seraient fermés. Le shogun était à Kyoto; mais les chefs de son gouvernement, restés à Edo, se rendirent vite compte de l'inanité d'une pareille tentative, et le régent Hitotsubashi présenta même quelques observations à ce sujet.
A Kyoto, l'irritation contre le Bakufu ne connut plus de bornes : il fut bientôt abandonné de tous, excepté du prince d'Aidzu, qui lui resta fidèle jusqu'à la fin.
Affaire de Simonoseki. — Le 25 juin, au jour fixé pour l'expulsion des étrangers et le commencement des hostilités, le prince de Chôshiu, Mori, fît, près de Simonoseki, tirer par ses vaisseaux et ses batteries de côte, sur un navire américain ; quelques jours après, sur la corvette hollandaise Médusa et l'aviso français le Kien-chqng (8 juillet). Cette nouvelle arriva à Yokohama le 15 juillet; le lendemain l'amiral Jaurès, alors en rade, partit avec la Sémiramh et le Tancrède. Le 20 juillet, après un combat assez vif, il enlevait un des forts du détroit et détruisait quelques batteries et le matériel qui s'y trouvait. Il revint ensuite à Yokohama, et les ministres étrangers adressèrent au gouvernement japonais une sommation relative au désarmement du détroit de Simonoseki, le menaçant, en cas de refus, d'une action combinée des puissances. Celles-ci, depuis le début, persistaient à considérer le shogun comme le véritable souverain.
L'Angleterre, mieux renseignée, allait bientôt, en découvrant, pour ainsi dire, le mikado, se créer au Japon une situation prépondérante pour de longues années.
Quoi qu'il en soit, pas plus que pour l'affaire du prince de Satzuma, le Bakufu ne put rien promettre pour celle de Simonoseki, et il laissa môme entendre que le prince de Chôshiu avait agi sur l'ordre de la cour.
Les Anglais à Kogoshima. — Cependant le représentant de l'Angleterre avait reçu du gouvernement du shogun l'indemnité pécuniaire réclamée pour le meurtre de Richardson ; restait à tirer vengeance du prince de Satzuma lui-même. Bien que reconnaissant son impuissance, le Bakufu encouragea les Anglais à agir — il y avait tout intérêt — et proposa même d'envoyer un de ses vaisseaux avec l'escadre britannique. Celle-ci, sous les ordres du vice-amiral Kuper, quitta Yokohama le 6 août. Elle comprenait sept vaisseaux.
Le 11 elle arriva à l'entrée de la baie de Kagoshima, et le colonel Neale, chargé d'affaires, qui était à bord du vaisseau amiral, adressa ses injonctions au prince de Satzuma, qui répondit avec hauteur. Il ne restait que l'action militaire : elle promettait d'être chaude, & en juger par les préparatifs de défense faits ostensiblement par les troupes de Satzuma dans les batteries de côte ; mais on attendait encore, avant de commencer les hostilités, espérant toujours une solution pacifique, lorsque le 15, au milieu d'une tempête qui rendait la position des vaisseaux anglais extrêmement délicate, les Japonais commencèrent un feu violent. La lutte s'engagea donc dans de mauvaises conditions pour les Anglais : ils perdirent relativement beaucoup de monde, incendièrent la ville, mais en somme n'infligèrent que des pertes insignifiantes aux Japonais; ils reprirent, le 17, la route de Yohohama sans avoir remporté aucun avantage positif.
La même année, au commencement de septembre, les batteries de Simonoseki firent feu sur un vapeur du shogun. C'était le début d'hostilités plus sérieuses entre les deux princes.
A l'intérieur, le désordre était à son comble, tout le monde se préparait à la lutte qu'on sentait imminente, et les événements vont se précipiter avec une rapidité vertigineuse.
Le 14 octobre, le lieutenant Camus, du 3 e bataillon d'Afrique, qui faisait partie de la garde de la légation de France, fut assassiné près de Yokohama : il était seul, et les meurtriers sont restés inconnus.
Le prince de Chôshiu, appuyé à la cour par un puissant parti h la tête duquel se trouvait le kuge Sanjo, de la famille de Fujiwara, était le leader du mouvement dirigé contre les Tokugawa et contre les étrangers. Sachant qu'une faction favorable au shogun se formait à Kyoto , sentant qu'un revirement d'opinion était possible et qu'après avoir été poussé à agir il allait être sacrifié, il résolut, poussé par Sanjo, d'enlever l'empereur ; mais le complot fut découvert, et le kuge privé de ses titres, renvoyé de la cour
avec quelques autres conspirateurs de haut rang. Les samurai de Ghôshiu préposés à la garde du palais furent remplacés par ceux des clans de Satzuma et d'Aidzu. Ceci se passait à la fin de septembre et correspond à un changement de politique vis-à-vis des étrangers.
L'année 1864 s ouvrit par l'envoi dune députation en France, dans le but avoué de porter au souverain les excuses du Bakufu pour le meurtre du lieutenant Camus, mais dans l'intention réelle de gagner du temps et d'acheter un matériel de guerre important.
Le shogun avait été appelé une deuxième fois à Kyoto. Précédé de Hitotsubashi, il arriva le 22 février dans la capitale du mikado, et les discours qui furent échangés à cette occasion montrèrent clairement les modifications qui s'étaient produites dans la politique impériale vis-à-vis des Européens. Leur expulsion, toujours décidée en principe, était remise à une époque plus éloignée. Le 8 juin, le shogun prit congé de l'empereur, reçut ses ordres et l'expression nouvelle de sa confiance.
L'étoile des Tokugawa paraissait reprendre quelque éclat, au grand mécontentement des Chôshiu, maintenus éloignés de Kyoto et dont le prince n'avait précédemment agi que sur des ordres précis de la cour donnés autrefois pour l'expulsion des barbares.
Le nombre des mécontents se grossit des rônin et gens sans aveu, et au commencement de juillet un corps de troupe considérable se porta, d'ailleurs sans ordres du prince Mori, sur Kyoto, et jeta l'épouvante dans la cour et la ville. Le chef de cette troupe était porteur d'une pétition démontrant l'injustice du traitement infligé au prince de Ghôshiu , à Sanjo et aux six autres kuge expulsés avec lui. Cette pétition fut discutée ; mais l'empereur ne daigna pas y répondre, et le corps de partisans, groupé à quelque distance de la ville, se disposa à attaquer le palais. Les troupes des clans d'Aidzu et de Satzuma chargées de sa défense se préparèrent à la lutte, ainsi que celles du Bakufu, qui se trouvaient également détachées à Kyoto.
Le commandement en chef fut donné à Hitotsubashi, qui était le chef des troupes du shogun. Il donna aussitôt l'ordre aux Chôshiu de se retirer, et sur leur refus, poussé surtout par le clan d'Aidzu, il se disposa au combat.
Le 20 août, les troupes de Chôshiu se portèrent en avant, divisées en trois groupes qui devaient agir simultanément, mais dont l'action fut décousue. Après des prodiges de valeur de part et d'autre,
V attaque fut repoussée, mais la ville n'en fut pas moins réduite en cendres.
Immédiatement après, Tordre fut donné par l'empereur de rassembler de nouvelles troupes afin de marcher contre le prince de Chôshiu, qui avait, dit-on, commencé les hostilités et donné son appui, au moins moral, pour l'attaque sacrilège du palais impérial.
Pendant que se déroulaient les événements importants que nous venons d'exposer brièvement, le Bakufu était aux prises avec les représentants de différentes puissances au sujet du détroit de Simonoseki.
Un instant on espéra une solution pacifique, grâce à l'intermédiaire de deux jeunes gens du clan de Chôshiu récemment rentrés d'Angleterre, et qui offrirent de tenter une démarche auprès de Mon 1 .
Leur démarche ayant échoué, on se décida à une action navale combinée, au moment même où arrivait à Yokohama (août) la nouvelle de l'échec des Chôshiu à Kyoto.
Action combinée dans le détroit de Simonoseki. — L'escadre combinée comprenait :
Anglais : 9 bâtiments de guerre et 1 bataillon de Royal-Marine ;
Français : 3 bâtiments de guerre [Sémiramis, Dupleix, Tancrède) ;
Hollandais : 4 bâtiments.
Les Américains étaient représentés par un seul navire.
L'attaque commença le 5 septembre, et les batteries ennemies furent successivement réduites au silence. Le lendemain on débarqua; huit batteries furent détruites, leurs canons encloués. Les Japonais n'offrirent d'ailleurs que peu de résistance, et, du 6 au 8, les compagnies de débarquement purent sans être inquiétées enlever le matériel conquis.
A la suite de cette opération, le prince de Chôshiu dut accepter les conditions suivantes :
1° Navigation libre dans le détroit de Simonoseki ;
2° Les batteries démantelées ne seront pas reconstruites ;
3° Une indemnité sera payée.
La situation du prince de Chôshiu était alors extrêmement bizarre : d'une part il était en guerre avec les étrangers parce
1. Us occupent aujourd'hui une situation importante dans l'empire : l'un, M. Ito, est président du conseil privé; l'autre, M. Inouye, ministre de l'agriculture et du commerce.
qu'il avait obéi aux ordres de l'empereur, et d'autre part ses troupes venaient d'attaquer la résidence impériale.
Ces événements avaient fini par dessiller les yeux des représentants des puissances étrangères (M. Léon Roche , ministre de France) : ils étaient maintenant convaincus qu'ils n'avaient jusqu'à ce jour jamais traité avec le véritable empereur du Japon, et par conséquent il devenait indispensable de faire ratifier les traités par la cour de Kyoto.
Expédition contre les Chôshiu (1865). — Nous avons laissé les troupes victorieuses de Kyoto se disposant à envahir les territoires du prince de Chôshiu. Dirigées peu après par l'ancien daimio d'Owari , elles s'avancèrent sans difficulté vers les provinces rebelles et n'y trouvèrent plus trace des bandes qui avaient assailli Kyoto.
Leurs chefs avaient été emprisonnés , exécutés , et leurs téîes envoyées au commandant des troupes impériales. Celui-ci revint h Ozaka après avoir prononcé, au nom de l'empereur, des sentences de bannissement contre les kuge , origine du mouvement et qui étaient réfugiés dans la province de Chôshiu ; le prince lui-même et son fils étaient étroitement gardés. L'effervescence était grande dans cette région, et bientôt, sous la conduite de Takasugi, des irréguliers, comprenant des gens de toutes les classes dressés à l'européenne, délivraient le prince et son fils, battaient les traîtres qui avaient livré les héros de Kyoto, et se préparaient à lutter à outrance contre les troupes que la cour ou le Bakufu, provisoirement unis, pourraient envoyer contre eux .
Au combat de Kyoto, c'étaient les Satzuma qui avaient plus particulièrement contribué à la défaite des Chôshiu ; mais il y avait dans le premier de ces clans des patriotes qui pensaient qu'il était insensé de s'user en des guerres civiles au lieu de s'unir pour défendre le pays. Aussi les Satzuma traitèrent les prisonniers Chôshiu avec bonté et les renvoyèrent chargés de présents ; Saïgo Takamori, l'un des chefs du clan de Satzuma, envoya même proposer secrètement une alliance au daimio Mori; après quelques difficutés, un pacte fut conclu, naturellement à l'insu du Bakufu, contre lequel, en somme, il était dirigé.
Le shogun venait de quitter Edo pour se rendre à Kyoto et y prendre le commandement des troupes destinées à marcher contre les Chôshiu, quand, obligé de séjourner quelque temps à son château d'Ozaka, il y fut rejoint par les flottes des puissances étran-
gères. Les représentants de ces nations, venus avec des forces navales imposantes, demandèrent avec insistance que les traités fussent ratifiés par l'empereur. Après bien des pourparlers, le Bakufu, sentant la menace vibrer sous la demande, se décida à faire la démarche qu'il éludait depuis longtemps, et le 24 novembre 1865 les représentants des puissances furent avisés que les traités étaient enfin approuvés.
Le shogun, écœuré, tiraillé en tous sens, n'ayant plus qu'une ombre d'autorité, offrit sa démission à l'empereur, qui la refusa. Il fallait en effet qu'il se mît à la tête des troupes réunies à Kyoto pour marcher contre les Chôshiu.
Le clan de Satzuma refusa d'envoyer des soldats dans ce but.
Au commencement de 1866, Mori apprit que, par ordre de l'empereur, il était dépossédé. Cette décision provoqua une explosion d'indignation parmi ses vassaux, qui se préparèrent à la guerre avec enthousiasme. Les premiers combats eurent lieu en juillet; les Chôshiu avaient à faire face dans le Hondo aux troupes du Bakufu, et dans Kiushiu à celles de Kokura et de Higo. Partout ils furent victorieux.
« Dans cette campagne, les troupes de l'empereur portaient l'armure ; elles étaient munies de sabres et de lances , tandis que les hommes de Chôshiu, vêtus à la légère, d'habits courts à manches étroites, étaient principalement armés de fusils. Leur instruction était excellente, car, ayant complètement modifié leur système d'instruction militaire, ils avaient fait énormément de progrès depuis 1863. »
Les troupes du Bakufu, partout battues, durent se replier sur Hiroshima, poursuivies par leurs adversaires.
Sur ces entrefaites, le shogun Iyemochi, depuis longtemps malade, mourut à Ozaka, le 19 septembre. Sur l'ordre de la cour, le régent Hitotsubashi prit les fonctions de shogun, devint par conséquent le chef de la famille des Tokugawa et prit le nom de Tokugawa Yoshinobu ou Keiki.
Les hostilités avec les Chôshiu cessèrent dans le courant du même mois. Leur influence s'accrut de tout ce que perdit le shogun, ruiné par les guerres et les indemnités qu'il avait dû payer aux étrangers. Il n'avait plus aucune autorité sur les daimio.
C'est la même année, le 25 juin 1866, qu'une convention en douze articles fut signée entre le gouvernement japonais, la France, l'Angleterre, les États-Unis d'Amérique et la Hollande. Cette convention était révisable à dater du 1 er juillet 1872. Dans les ports
ouverts, elle établissait pour les étrangers le principe de l'exterritorialité.
Le nouveau shogun fut officiellement investi le 6 janvier 1867. On sait avec quelle répugnance il avait accepté ces fonctions autrefois si enviées ; il sentait en effet qu'une crise était proche, que les clans ne luttaient plus pour supplanter les Tokugawa, mais pour redonner le pouvoir au souverain réel, à l'empereur, dont l'autorité morale était peut-être intacte depuis des siècles, parce qu'elle n'avait pas été effective.
Comme nous l'avons dit précédemment, les daimio étaient souvent des enfants ou dédaignaient de s'occuper des affaires. Ils avaient comme conseillers : d'abord des fonctionnaires héréditaires,le plus souvent de source illustre, mais aussi incapables que leurs maîtres ; on les appelait karo ; puis des yônin, de naissance modeste, choisis dans la classe des samurai, parmi ceux qui se faisaient remarquer par leur intelligence ou leur savoir. Plusieurs de ces derniers sentirent le rôle qu'ils pourraient jouer et usèrent de leur influence pour pousser leurs princes dans la voie qu'ils désiraient. Dans le clan de Satzuma, il faut citer parmi ces hommes Saigo Takamori, Okubo Ichizo et un karo, Komatsu Tatowaki. Dans le clan de Tosa, Gotoshojiro. Ils s'entendirent avec les meneurs du clan de Chôshiu, Kido Jiunichiro et Hirosawa Hiôsuke r ainsi qu'avec les kuge bannis, comme Sanjo, ou qui, étant encore à la cour, étaient du même parti.
Ce sont ces personnnages qui furent les promoteurs de la restauration : poussés plutôt, disent les sceptiques, par le désir de jouer un rôle conforme à leurs aptitudes, que par amour pour la monarchie légitime.
L'empereur Kômei, qui s'était toujours distingué par une haine aveugle des étrangers et qui ne voulait à aucun prix consentir à l'ouverture des ports, bien que l'échéance fût proche, mourut le 3 février 1867.
Le pouvoir passa aux mains de son fils, âgé de quinze ans, Mutsuhito. C'est le souverain actuel.
Le régent qu'on lui donna pendant sa minorité était favorable à Keiki; il s'entoura de kuge animés du même esprit; aussi le shogun respira, car il n'allait plus avoir à lutter qu'avec les clans du sud et de l'ouest.
C'est vers 'cette époque (janvier) qu'arriva la première mission militaire française, commandée par le capitaine d'état-major Chanoine, aujourd'hui général, et comprenant, entre autres mem-
bres, le capitaine d'artillerie Brunet, aujourd'hui colonel, dont il sera question plus loin.
La cour et le Bakufu paraissaient donc vivre dans les meilleurs termes, et cependant la coalition des clans du sud et de l'ouest, dirigée contre le Bakufu, devenait de plus en plus sérieuse. Le prince de Tosa adressa à Keiki un mémoire l'engageant à accepter sans restrictions la souveraineté de l'empereur; on l'accusait, en effet, de grouper des troupes à Tokyo, non pour protéger le mikado, mais pour le garder prisonnier. Le shogun se décida à brusquer les événements et, le 9 novembre 1867, adressa un manifeste à l'empereur, pour lui remettre les pouvoirs qu'il avait reçus de lui. Il demandait en même temps la convocation des daimio pour régler le nouvel ordre de choses nécessité par l'obligation d'entretenir des relations avec les étrangers.
Le 15 décembre était le jour fixé pour cette réunion. Tout le monde paraissait d'ailleurs se préparer à une lutte qui ne semblait pas devoir être seulement parlementaire. Le Bakufu d'une part, les daimio de l'autre, surtout le prince de Satzuma, accumulaient leurs troupes à Kyoto. De graves événements étaient imminents.
Révolution à Kyoto. — On se rappelle que le clan d'Aidzu, ardent partisan des Tokugawa, avait la garde du palais de Kyoto; le 3 janvier 1868, les samurai de cette province furent brusquement relevés de ce poste d'honneur et remplacés par des hommes de Satzuma, Tosa, Geishu, Owari, Echizen et Ghôshiu, rentrés depuis peu en grâce, et qui ne laissèrent pénétrer auprès de l'empereur que les kuge partisans de la restauration. Le 4 paraissait un décret impérial abolissant le Bakufu, créant de nouveaux emplois, et indiquant que l'empereur reprenait pour toutes les affaires les rênes du gouvernement. Les titres et honneurs enlevés quelques années auparavant à Mori lui furent rendus, et Keiki reçut avec dépit l'ordre de retirer ses troupes de Kyoto.
On comprend son irritation et celle des Aidzu ; le 6, il se retire brusquement avec eux à Ozaka et informe les représentants des puissances étrangères des événements survenus.
A Kyoto, la révolution de palais se complétait par l'organisation d'un gouvernement, parmi les membres importants duquel nous remarquons : les princes Arisugawa et Yamashina, les kuge Sanjo et Iwakura; Komatsu et Tonkudaiji, du clan de Satzuma; Goto, de Tosa; Kido, deChôshiu; et, dans des emplois subalternes, Okubo, Ito, Inouye, Terashima, etc.
Le shogun dépossédé était toujours à Ozaka, avec les excellentes troupes des clans d'Aidzu et de Kuwana. La cour lui fit offrir un poste et l'autorisation d'entrer seul à Kyoto. Mais, quoique sans illusions, poussé par les princes des deux clans qui lui étaient restés fidèles, il se décida à contre-cœur à marcher avec ses partisans sur la capitale, dans le but de regagner en combattant tout le terrain perdu.
La guerre civile allait commencer.
La cour, en effet, avait envoyé sur la route d'Ozaka des troupes de Ghôshiu et de Satzuma pour s'opposer à la marche de celles du shogun.
Le 27 janvier, le premier combat eut lieu à Fushimi. Ce fut une victoire pour les impériaux, qui se renouvela le lendemain et les jours suivants. Le 30, l'armée des Tokugawa était en pleine déroute sur Ozaka, dont le château fut pris et brûlé.
Le shogun s'était enfui à Edo.
Quelques renseignements qui paraissent dignes de foi permettent de supposer que dans ces premières rencontres les Satzuma et les Chôshiu comptaient ensemble environ deux mille combattants, tandis que les troupes de Keiki dépassaient dix mille hommes.
Le conflit allait prendre de plus grandes proportions.
Le 8 février, la cour promit, à l'occasion de la majorité de l'empereur, une amnistie complète à tous les coupables, mais déclara la guerre à Tokugawa Keiki, qui, après avoir donné ostensiblement sa démission, avait marché contre son souverain.
Le nouveau gouvernement entretenait d'ailleurs des relations amicales avec les étrangers et montrait la meilleure volonté pour régler les questions délicates ou pénibles qui surgissaient à chaque instant au milieu du désordre qui régnait partout.
La situation de la cour était, en effet, fort délicate. On se rappelle qu'au début, le Bakufu seul était partisan des relations extérieures, et que la cour et les différents clans demandaient l'expulsion immédiate des étrangers. Ces idées premières furent modifiées par les opérations de Kagoshima et de Simonoseki, qui avaient démontré la supériorité des armes européennes, et dès lors les clans coalisés poursuivirent les buts suivants :
1° Restauration de l'empereur, qui depuis cent ans déjà comptait de nombreux partisans ;
2° Expulsion des étrangers. L'exécution de cette dernière partie du programme fut renvoyée à plus tard, et provisoirement le nouveau gouvernement, qui avait épousé la politique des clans,
entretint franchement des relations amicales avec les puissances occidentales et l'Amérique.
Mais, aussitôt après la chute du shogun, une agitation considérable s'empara de la classe des samurai : le Bakufu n'existant plus, pourquoi ne pas expulser les barbares ?
Le prestige du nom sacré de l'empereur permit seul aux membres du gouvernement de mener à bonne fin leur entreprise. Ils le firent d'ailleurs avec une énergie remarquable.
Cependant, après ces premiers succès, les troupes impériales, commandées par le prince Arisugawa, s'avancèrent sans résistance sur Edo, où, malgré les ordres de l'ancien shogun, alors retiré dans un couvent, les partisans des Tokugawa organisaient la résistance.
Le 4 avril, les impériaux s'emparent des forts de la baie de Shinagawa et adressent un ultimatum à Keiki. Il devait se retirer à Mito, évacuer le château d'Edo et remettre au prince Arisugawa ses vaisseaux et ses armes.
Keiki se soumit; mais sa flotte, commandée par Enomoto, aujourd'hui ministre des communications, refusa d'obéir et partit.
Le gouvernement du mikado se trouvait donc en présence d'Edo hostile et d'une coalition dans le nord, dont le pivot était le clan d'Aidzu. Le prince de Sendai, qui avait reçu l'ordre de marcher contre les rebelles, était partisan de la conciliation.
A Edo, le parti des mécontents croissait tous les jours. Il s'empara d'un prince du sang, le jeune Rinnogi no mya (connu maintenant sous le nom de prince Kitashirakawa), chef des temples d'Ueno. Chassés d'Edo, les adversaires de la réforme l'entraînèrent dans le nord, l'opposant au véritable empereur. Là d'ailleurs était le centre de la résistance ; les contingents du prince d'Aidzu s'étaient renforcés de ceux des daimio de Sendai et de Yonesawa.
Les opérations sérieuses contre les rebelles commencèrent en août. Le gros des troupes, sous les ordres de Ninnaji no mya (prince Komatsu), devait marcher sur Wakamatsu, la capitale des Aidzu, et y frapper un grand coup, tandis que d'autres détachements se dirigeraient sur Sendai.
Le 6 octobre, après de nombreuses escarmouches, le château de Wakamatsu était cerné, et le 6 novembre le prince d'Aidzu, qui cependant avait repoussé tous les assauts, faisait sa soumission, non pas battu, mais découragé par la défection de ceux qui avaient d'abord suivi sa fortune.
C'était la fin de la guerre civile dans le Hondo.
Alors, pour bien affirmer aux yeux de tous que c'était vraiment
un nouvel ordre de choses qui commençait pour le Japon, le gouvernement finit par décider l'empereur à sortir de Kyoto et à venir s'établir à Edo, dont le nom fut changé en celui de Tokyo ou capitale de l'Est. Il y arriva le 26 novembre 1868. En même temps Kyoto fut baptisé Saikyo, c'est-à-dire capitale de l'Ouest.
Enomoto à Ezo. — Cependant, comme nous l'avons indiqué précédemment, la flotte du shogun, sous les ordres de l'amiral Enomoto, était partie d'Edo dès qu'elle avait connu les conditions imposées à Keiki.
Dans ces graves circonstances, quelle devait donc être l'attitude des officiers qui composaient la mission militaire française dont il a été question précédemment, et qui avait été engagée par le shogun et non par le gouvernement impérial? S'ils ne conservaient pas dans ce conflit intérieur une neutralité absolue, il était naturel qu'ils aidassent de leurs conseils les défenseurs du prince qui les avait appelés au Japon. Mais cette ligne de conduite eût été périlleuse au point de vue des relations futures de la France et du gouvernement du mikado. Aussi notre représentant diplomatique crut-il devoir recommander officiellement aux membres de la mission la plus grande prudence, en même temps qu'une complète abstention. M. Outrey provoqua même leur rappel, et Ton peut se demander s'il n'eût pas été plus habile d'imiter alors la conduite des Anglais, qui se bornèrent à neutraliser leur mission navale en la maintenant sur un de leurs stationnaires. Au lendemain des événements que nous rapportons, elle put ainsi reprendre sans retard pour le compte du mikado les travaux qu'elle avait commencés pour le shogun.
Quoi qu'il en soit, le capitaine d'artillerie Brunet, membre de la mission militaire française, poussé par le désir de voir ses élèves à l'œuvre et d'étudier de près les opérations qui se préparaient, se décida, à ses risques et périls, à suivre la fortune des derniers partisans du shogun. Il partit avec l'amiral Enomoto.
Cette action purement individuelle ne pouvait engager en rien le gouvernement français; les événements le démontrèrent d'ailleurs surabondamment.
Parmi ceux de nos compatriotes qui alors ou plus tard offrirent leurs services à l'amiral rebelle, nous citerons d'abord M. Caseneuve. C'était un ancien sous-officier d'artillerie alors au service du Bakufu. Il quitta Edo avec le capitaine Brunet. En outre, trois sous-officiers d'infanterie, libérés depuis peu et qui faisaient aupa-
ravant partie de la mission, rejoignirent à Sendai les troupes d'Enomoto. Enfin, un an environ après le début des hostilités, deux enseignes de vaisseau vinrent encore grossir le petit groupe des Européens. Pour des raisons personnelles tout à fait indépendantes des événements qui se déroulaient au Japon, ces officiers avaient quitté en 1868 le service de la marine française; c'est en mai 1869 seulement, pendant les dernières semaines de la lutte que l'amiral Enomoto confia à chacun d'eux le commandement d'une canonnière.
En quittant Edo, la flotte alla d'abord à Sendai, où elle recruta tous les mécontents et les déclassés, puis se dirigea sur Hakodate, dont elle s'empara.
Au commencement de 1869, Enomoto et ses compagnons, au nombre de cinquante mille environ, étaient seuls en armes contre le gouvernement impérial. Loin de rester inactif, l'amiral s'empara de Matsumae et d'Esashi, proclama ensuite une sorte de république avec le suffrage des samurai, l'élection aux différentes fonctions, etc., et, apprenant les préparatifs faits contre lui à Tokyo, il battit monnaie et se mit en devoir de fortifier les places qu'il occupait.
La flotte impériale quitta Tokyo le 21 avril et lentement se dirigea vers le nord : elle devait se concentrer à Aomori. Les opérations commencèrent aussitôt après; le 20 mai, les impériaux prirent Esashi, le 22 eut lieu un autre engagement favorable aux rebelles, ie 28 nouveau combat, où ils furent battus et à la suite duquel il se retirèrent sur Hakodate, où ils essuyèrent une série de revers; le 25 juin, les dernières redoutes des insurgés furent enlevées. Par suite de nombreuses défections, l'armée d'Enomoto ne comptait plus alors que dix mille hommes environ. Les rebelles furent d'ailleurs traités avec la plus grande clémence, et beaucoup d'entre eux, notamment leur chef, occupent actuellement d'importants emplois dans l'empire. Quant à nos compatriotes qui avaient suivi la fortune de l'amiral Enomoto, à l'exception du capitaine Brunet, que le hasard avait épargné, ils étaient tous blessés : lorsqu'ils virent que tout était fini, et pour éviter d'être faits prisonniers, ils se rendirent à bord d'un bâtiment de guerre français, le Primauguet, qui était en station dans les eaux d'Hakodate pour observer les événements; ils furent immédiatement rapatriés.
Mais l'estime qu'on leur conserva chez les Japonais des deux partis est suffisamment démontrée par ce fait, qu'on leur offrit de rester au Japon pour y servir comme instructeurs dans les nouvelles troupes impériales. Plusieurs acceptèrent et firent plus tard
partie des missions successivement commandées par les colonels Marquerie et Munier.
Les daimio font hommage de leurs biens à l'empereur. —
Au commencement de 1869, la plupart des daimio avaient fait hommage de leurs biens à l'empereur, qui, après avoir accepté, les avait maintenus avec d'autres titres dans le gouvernement de leurs provinces.
Cet acte fut bientôt suivi de la suppression des termes de « kuge » et de « daimio », qui furent remplacés par le terme général de « kazoku » (noble).
Après le renoncement des daimio, chaque province reçut une administration uniforme ; le dixième des revenus était donné aux anciens seigneurs, le reste servait à payer les fonctionnaires, tandis que le surplus revenait aux caisses de l'État.
Les anciens daimio étaient donc, à proprement parler, devenus des fonctionnaires, et le pouvoir central était créé. Un des faits qui paraissent les plus singuliers aux Européens c'est la facilité avec laquelle les princes acceptèrent cet amoindrissement; mais il faut se rappeler que pour la plupart ils étaient sans valeur personnelle et qu'ils se trouvaient, de plus, sous la dépendance morale de serviteurs qui savaient imposer leurs volontés. Au point de vue pécuniaire, d'ailleurs, leur situation nouvelle était préférable à l'ancienne ; ils n'avaient, il est vrai, que le dixième de leurs revenus antérieurs, mais ils étaient dispensés de nourrir leurs samurai.
Mécontentement du clan de Satzuma. — Nous avons vu comment les différents clans qui avaient fait la restauration étaient représentés dans le gouvernement. Les Satzuma, mécontents des places modestes qu'ils y occupaient, irrités de voir les emplois les plus élevés donnés aux kuge, quittèrent en masse Tokyo. Ce fut, pour ainsi dire, le début d'agitations qui allèrent croissant jusqu'en 1877, et se manifestèrent dès 1870 par de petits mouvements insurrectionnels, surtout dans le sud. Ces troubles donnaient fort à réfléchir au gouvernement encore mal assis, et il se décida à une démarche qui, pensait-on, devait calmer les mécontents. Au début de 1871, l'empereur demanda, en effet, aux clans de Satzuma, de Ghôshiu et de Tosa, qui étaient les plus importants et les plus redoutés, de fournir des contingents pour créer à Tokyo le noyau de l'armée nationale ; les autres clans devaient plus tard seulement être mis à contribution.
Le clan de Satzuma fournit 4 bataillons d'infanterie et 4 d'ar- Vitterie ;
Celui de Chôshiu, 3 d'infanterie et 3 d'artillerie ;
Celui de Tosa, 2 d'infanterie, 2 d'artillerie, 2 de cavalerie.
Plusieurs membres de ces clans devaient en outre être chargés d'emplois importants dans le gouvernement.
Cependant, malgré les avances de la cour, les mécontents se soulevèrent dans Kiushiu et dans Shinsghiu. Le malaise redevenait général, et des tentatives d'assassinat dirigées contre les étrangers, en rappelant les mauvais jours passés, montraient bien que les véritables sentiments du peuple n'avaient point été modifiés par le nouvel état de choses, qui d'ailleurs avait jeté la plus grande partie des samuraîdans la misère. Dans la situation présente, cependant, il eût été insensé pour les hommes du gouvernement de songer à remplir la deuxième partie du programme adopté par les coalisés en 1867, c'est-à-dire l'expulsion des Européens.
Deux courants se manifestaient du reste dans le sein même du conseil des ministres : l'un, radical, poussait à l'adoption immédiate et complète des mœurs européennes; l'autre, plus attaché au passé, voulait agir plus lentement.
Cédant au courant qui entraînait les jeunes esprits vers les idées nouvelles, le gouvernement envoya à l'étranger un grand nombre d'étudiants, dont beaucoup, mal préparés, partis sans but défini, ne virent rien et revinrent avec l'esprit faussé. Ils ne se rendaient peut-être pas assez compte que la civilisation européenne, qu'ils avaient admirée de confiance, résultait d'une longue évolution, et qu'il était insensé de vouloir l'établir d'emblée au Japon.
De toutes parts des difficultés surgissaient; beaucoup, les plus grosses peut-être, provenaient des situations que les daimio avaient conservées dans leurs anciens domaines, où ils étaient entourés de fonctionnaires depuis longtemps attachés à leurs familles. Il devenait donc indispensable de rompre ces vieux liens de vassalité, de rompre aussi l'homogénéité des anciennes provinces, et, comme après notre révolution de 1789, on résolut pour les mêmes raisons de créer des départements, « ken », formés de provinces diverses et qui seraient administrés par des fonctionnaires nommés par l'Etat et qui ne dépendraient que de lui.
L'armée était aussi l'objet de vives préoccupations; on se rendait compte que l'ensemble des samurai ne formait pas une armée nationale.
Le 29 août parut le décret qui abolissait les han (territoires gou-
vernés par les daimio) et établissait les ken, divisions purement administratives. Les daimio acceptèrent sans murmurer ; mais il fallait songer enfin à régler la situation des anciens samurai. Beaucoup d'entre eux étaient devenus agriculteurs, d'autres marchands ; on leur servit provisoirement une rente annuelle, et, après plusieurs essais, le gouvernement s'arrêta définitivement en 1873 au projet suivant : donner aux samurai qui y consentiraient une somme, moitié en argent, moitié en bons sur le trésor, et représentant six années de revenus. Beaucoup d'entre eux, pressés par le besoin, tentés par l'appât de la possession immédiate d'une somme relativement forte , acceptèrent. C'était tout ce qu'on demandait.
Affaires de Formose, de Corée et de Saghalien. — Malgré tous les efforts du gouvernement, la situation continuait à être extrêmement tendue, et une série d'événements allaient s'accumuler pour en faire une impasse.
D'abord en juillet 1872 les Coréens Répondirent par des insultes aux demandes formulés récemment parles Japonais en vue défaire valoir des droits jadis imposés par l'impératrice Jingo.
D'autre part, le système d'impôts établi pour l'année 1873 prescrivait que les taxes devaient à l'avenir être perçues en argent. Étant donné la situation économique du pays, cette mesure était pour ainsi dire inapplicable.
Des révoltes partielles eurent lieu, bientôt réprimées; elles étaient cependant l'expression du mécontentement et du malaise très réel des paysans, qui sont généralement des plus dociles.
Enfin à l'insulte des Coréens venait s'ajouter l'attentat des habitants à demi sauvages du sud de Formose, qui avaient massacré, le 6 septembre 1871, soixante indigènes de Riu-Kiu jetés par la tempête sur ces côtes inhospitalières.
Pour régler cette dernière question, un ambassadeur, Soyeshima, fut envoyé à Pékin, où la cour de Chine, tout en reconnaissant sa souveraineté nominale sur Formose, déclina toute responsabilité et autorisa les Japonais à prendre à l'égard des indigènes de cette île toutes les mesures qu'ils jugeraient utiles (1872).
A cette époque, la majorité du gouvernement était favorable à une double action militaire dirigée, d'une part contre les tribus de Formose, et de l'autre contre la Corée, surtout contre cette dernière, jadis deux fois conquise et réduite à merci, aujourd'hui insolente.
Mais en rentrant d'une mission en Europe, Iwakura fît pencher la balance dans un autre sens, et cinq ministres, indignés de ce qu'ils considéraient comme une lâcheté, donnèrent leur démission. Parmi ceux-ci se trouvait Saigo Takamori, l'idole des samurai, qui se retira dans ses terres de Satzuma et vers lequel se tournèrent dès lors les yeux de tous les mécontents, nombreux surtout dans Kiushiu.
En 1874, le désœuvrement des anciens membres de la classe militaire, les discussions soulevées par les derniers événements, la misère, poussèrent à une révolte ouverte une grande partie de la population du district de Saga (province de Hizen dans Kiushiu).
Soutenus moralement par les mécontents de Tokyo, les insurgés eurent d'abord quelques succès, menacèrent un instant Nagasaki, et si à cette époque les éléments qui se soulevèrent plus tard s'étaient joints à eux, il est probable que les troupes impériales, formées alors d'éléments hétérogènes et indisciplinés, eussent été incapables d'en venir à bout. Le Japon serait revenu peut-être au système féodal.
Quoi qu'il en soit, les rebelles, laissés à leurs propres forces, furent assez rapidement soumis par les troupes impériales, vigoureusement dirigées par le général Nodzu.
Les troupes, composées alors en grande partie de samurai, avaient marché à contre-cœur contre leurs compatriotes du sud; tous les yeux, toutes les haines, étaient en effet dirigées contre la Corée. Le sentiment national était très surexcité.
Pour le calmer, on annonça qu'une expéditon allait être entreprise contre Pormose; les préparatifs en furent d'abord menés très vigoureusement. Il était question de conquérir non seulement Formose, mais le Céleste Empire. Ainsi pensaient du moins quelques samurai, plus ardents que froids appréciateurs des faits.
Dès que la Chine entendit parler de projets sérieux du Japon contre Formose, elle protesta, mais inutilement.
Le général Saigo, aujourd'hui ministre de la marine, frère de Saigo Takamori, fut désigné pour commander l'expédition ; c'était une flatterie à l'adresse du grand mécontent. Après d'assez nombreuses difficultés de détail, l'expédition finit par être organisée et arriva sans encombre, le 8 mai 1874, sur la côte occidentale de Formose, où elle établit sa base d'opérations pour marcher ensuite dans l'intérieur. La campagne fut extrêmement pénible et laborieuse, les maladies nombreuses, les combats sérieux, rares; cependant le but fut atteint en ce sens que les tribus, qui avaient massacré les
habitants de Riu-Kiu, et surtout celle de Botan, furent châtiées. Pendant cette expédition, les soldats japonais firent preuve de grandes qualités d'entrain et de résistance; mais, dressés depuis peu à l'européenne, ils manquaient de calme et de discipline.
Quand tout était ^ peu près terminé, réglé, parurent les Chinois. Après de longs pourparlers, ils finirent par proposer aux Japonais de leur rembourser les frais de l'expédition et de veiller à l'avenir à ce que les cruautés qui avaient nécessité cette action militaire ne se renouvelassent plus ; mais ils exigeaient que l'île fût complètement évacuée par les Japonais. C'est sur ces bases qu'un arrangement fut conclu entre les deux pays dans le courant d'octobre 1874.
Ces conditions, quoique sortables, ne répondaient guère aux espérances des samurai, partis pleins d'enthousiasme ; cependant le gouvernement en retira une sorte de popularité, dont il profita pour faire quelques réformes intérieures.
L'irritation renaquit bien vite cependant, quand on apprit la faiblesse du gouvernement dans l'affaire de Saghalien. Cette question était pendante déjà depuis plusieurs années.
En 1862, le Bakufu avait envoyé en Russie des chargés d'affaires pour régler la délimitation de la frontière entre les deux pays dans l'intérieur de Saghalien. Les délégués japonais réclamaient comme limite septentionale le 51 e parallèle ; mais ils ne purent s'entendre sur ces bases avec tes fonctionnaires russes. Il fut convenu que jusqu'à nouvel ordre les choses resteraient en l'état et que les deux gouvernements auraient ensemble des droits sur toute l'Ile. Cette solution bizarre ne pouvait durer; en 1867, de nouveaux envoyés ne furent pas plus heureux, et la convention de 18 mars ne modifiait rien à la situation existante ; les délégués russes avaient cependant laissé comprendre qu'ils consentiraient à occuper toute l'île et qu'ils donneraient comme compensation quelques îlots des Kuriiles.
En 1875, Enomoto fut envoyé en Russie pour tâcher enfin de régler définitivement cette question, et quelques mois après on apprit avec stupéfaction que, sur l'ordre du gouvernement, le Japon cédait l'île de Saghalien tout entière aux Russes, en échange de la rangée inhabitée, inhabitable et improductive des Kuriiles.
A l'endroit de la Corée, il fallait aussi se décider à faire quelque chose. Le gouvernement chercha à régler la question en faisant un traité avec ce pays ; mais le navire qui portait les négociateurs fut reçu à coups de fusil.
Une nouvelle ambassade , appuyée de bâtiments de guerre, par-
tit bientôt après sous les ordres du général Kuroda. Elle arriva à Fusan le 15 janvier et, le 27 février 1876, conclut avec la Corée, considérée comme État indépendant, un traité de paix et de commerce. Le parti de la guerre considéra encore cet acte, peut-être habile, comme une faiblesse, une lâcheté, un affront fait au pays.
Fermentation à Kiushiu. — Malgré la soumission des insur gés de Saga, l'île de Kiushiu n'avait pas cessé d'inspirer au gouvernement de vives inquiétudes. L'ancienne province de Satzuma contenait alors, en effet, deux hommes qui, mécontents de la direction donnée aux affaires, avaient renoncé à tout emploi. C'étaient l'ancien daimio Shimadzu et Saigo Takamori, le grand Saigo, comme on l'appelait déjà. Sa popularité avait' encore grandi s'il est possible, il était l'idole de l'ardente jeunesse de la province ; pour l'éducation militaire de laquelle il avait dépensé toute sa fortune, en fondant des écoles militaires, des œuvres de bienfaisance, etc.
Vers la fin d'octobre, une petite révolte éclata à Kumamoto et s'étendit aux environs; elle se calma à la fin de novembre. Le gouvernement, sentant le mécontentement général, s'efforçait de réduire les charges des paysans. Il avait aussi, comprenant le danger, fait tous ses efforts pour attirer Saigo à Tokyo : on lavait nomme maréchal commandant en chef des armées de l'empire.
Mais ces tentatives de conciliation, sincères probablement, furent brusquement interrompues par l'annonce d'événements graves survenus dans la province de Satzuma. Depuis Téchauffourée de Kumamoto, le gouvernement était très inquiet. Il donna l'ordre à un bâtiment de guerre d'aller enlever de Kagoshima la poudre, les armes et les munitions qui se trouvaient dans les magasins; mais la jeunesse de la ville s'y opposa de vive force. Cet avantage venait d'exalter encore les esprits déjà en effervescence, quand, par une étrange coïncidence, on découvrit, dit-on, des individus suspects rôdant autour de l'habitation de Saigo. Pris aussitôt et interrogés, ils avouèrent, paraît-il, qu'ils étaient des émissaires de l'un des membres du gouvernement, Okubo. Vraies ou fausses, ces révélations eurent des conséquences considérables, et, malgré lui peutêtre, Saigo, maréchal, commandant en chef de l'armée japonaise, allait être la tête du mouvement célèbre sous le nom d'insurrection de Satzuma.
Insurrection de Satzuma. — Le 20 février 1877, le gouvernement annonça officiellement qu'une révolte venait d'éclater dans le ken
de Kumamoto et qu'une expédition conduite par le prince Arisugawa allait être dirigée contre les insurgés.
Tous les vaisseaux de la compagnie de Mitsu Bishi, récemment créée, furent nolisés, de nombreux bâtiments étrangers achetés. Au mois de mars, les hostilités s'étaient développées dans tout le Sud. Bien que mal équipés, les rebelles étaient pleins d'entrain et de foi dans leurs chefs, célèbres d'ailleurs par leur valeur militaire. C'étaient Saigo Takamori, Kirino, Beppu Shinzuke, Shinowara, Yamanouchi, Kono, Murata, Shimpachi, etc.
Les 8, 14 et 19 mars eurent lieu de sérieux engagements aux environs de Tawarasaka. Shinowara y fut tué, et les rebelles victorieux, sans que ce succès ait eu de grands résultats.
Le 20, sur les mêmes positions, grande bataille, favorable cette fois aux impériaux.
Chaque jour amenait de nouveaux combats. Beppu Shinzuke, Kono, Yamanouchi, périrent ainsi brillamment, en combattant comme des héros.
Cependant on pouvait prévoir déjà le succès final des troupes impériales, lorsque Kumamoto, étroitement cernée, mais héroïquement défendue par la petite garnison sous les ordres du colonel Tani (aujourd'hui général et récemment ministre de l'agriculture, 1887) fut enfin débloquée, le 15 avril.
Sur ces entrefaites, dit-on, des propositions conciliantes furent faites par la cour à Saigo, mais à des conditions telles que celui-ci refusa avec hauteur.
Les hommes du Sud, d'ailleurs, ne perdaient pas courage : Saigo était à leur tète ! Il avait été l'un des plus fermes appuis de la restauration : quelles étaient donc les causes qui lui faisaient prendre les armes contre celui qu'il avait appuyé?
Sans chercher à expliquer cette anomalie, remarquons cependant que cette insurrection était dirigée non contre l'autorité impériale, mais contre ceux qui étaient alors les conseillers du souverain. Le peuple rendait les membres du gouvernement responsables de toutes les humiliations subies par le Japon depuis quelques années. L'affaire de Corée, celle de Formose , celle de Saghalien, le luxe des ministres, la misère du peuple, avaient peu à peu sans doute grandi l'irritation de Saigo, et quand il découvrit la tentative d'assassinat dirigée contre lui, il tira l'épée et ne la remit plus au fourreau. Il ne le pouvait, du reste, sans mentir à la droiture de son caractère et à ceux qui combattaient surtout par affection pour lui.
En mai, juin, juillet, les combats se succédèrent sans relâche, le
succès favorisant plutôt les troupes impériales, quoique leur connaissance du pays permit aux insurgés de faire surtout une guerre redoutable de partisans.
Dans le courant du mois de juillet seulement, les troupes impériales eurent plus de deux mille tués et plus de quatre mille blessés ou malades. Du côté des insurgés, les pertes étaient moindres ; mais, manquant de médecins, les maladies faisaient dans leurs rangs de cruels ravages.
Pendant le mois d'août, la résistance des insurgés faiblit peu à peu ; beaucoup de rebelles firent leur soumission, et le 14, Nabeoka fut enlevée par les impériaux. Saigo, Kirino et quelques fidèles s'échappèrent dans les montagnes.
Ils reformèrent tant bien que mal les troupes qui leur restaient et, les 1 er et 2 septembre, attaquèrent à l'improviste, à Yokogawa (province d'Osumi), les impériaux commandés par le général Miyoshi. Ce fut l'un des engagements les plus hardiment menés de toute la campagne; les impériaux y furent complètement défaits.
Les rebelles marchèrent ensuite sur Kagoshima, qu'ils occupèrent presque en entier sans résistance. Grande fut la terreur à Tokyo, et cependant ce n'était là qu'un acte de désespoir de Saigo. Entouré de forces dix fois plus nombreuses, cerné par terre et par mer, il sentait que la fin était proche et était résolu à ne pas survivre à la défaite. Les versions sont nombreuses sur les derniers jours de l'insurrection; voici la plus probable, que nous empruntons à. M. Mounsey : apprenant qu une attaque combinée des forces de l'amiral Kawamura et du général Miyoshi devait être dirigée contre lui, Saigo abandonna la ville, rassembla ce qui lui restait d'hommes, de vivres et de munitions et prit position sur le Shiroyama, à peu de distance de Kagoshima.
L'armée impériale entoura le pied de l'émmence. Toute fuite était impossible.
L'amiral Kawamura prit le commandement des impériaux.
Un peu avant le jour, le 24 septembre 1877, l'ordre de l'attaque fut donné. Les insurgés, surpris, purent à peine faire usage de leurs armes : on combattait corps à corps. Saigo tomba l'un des premiers, frappé d'une balle à la cuisse. Un de ses lieutenants, Hemmi Jiuroda, lui coupa la tête sur sa demande, car il ne voulait pas rester vivant aux mains des impériaux. Ce devoir sacré accompli, Hemmi remit la sanglante dépouille à un samurai pour qu'il l'ensevelit, et s'ouvrit le ventre.
Autour de Saigo tombèrent héroïquement, comme leur chef
adoré, les autres meneurs de l'insurrection, et une centaine des principaux samurai du clan, qui ne voulurent pas survivre à leur chef. Le reste des rebelles, deux cent cinquante environ, se rendit; ils étaient couverts de blessures.
Le 25, les cadavres furent transportés à Kagoshima et examinés. C'est ainsi qu'on trouva et qu'on reconnut les corps de Kirino, Beppu, Hemmi, Murata et des autres chefs. Près de Kirino se trouvait le cadavre décapité d'un homme grand et vigoureux, avec un coup de feu à la cuisse et un coup de poignard dans la poitrine. Pendant qu'on discutait sur l'idendité du cadavre, des soldats apportèrent une tète qui appartenait au corps : c'était celle du grand Saigo, souillée de sang et de terre. Pieusement, l'amiral Kawamura la lava de ses propres mains, en signe de respect pour celui qui avait été, aux premiers jours de la restauration, son ami et son compagnon d'armes.
Le corps de Saigo fut placé au centre d'une large fosse; adroite et à gauche on déposa les cadavres de ses lieutenants, puis ceux de ses soldats. Cette sépulture des derniers représentants des idées du vieux Japon héroïque est visitée avec vénération par de nombreux pèlerins, et le peuple veut que Saigo, déifié, habite la planète Mars, où l'on peut parfois apercevoir sa gigantesque silhouette.
Ainsi finit cette ardente manifestation de l'esprit féodal luttant contre le pouvoir central. Ce sera sans doute la dernière.
Les rebelles furent traités avec une extrême indulgence, et les plus compromis même, quelques-uns du moins, occupent maintenant des positions importantes dans l'empire. Sur 43,000 individus accusés de complicité de rébellion, 2,800 à peine furent condamnés à des peines qui ne dépassèrent pas dix ans d'emprisonnement.
Le nombre total des troupes engagées fut, dit-on, de 70,000 impériaux, sans compter les forces navales, et de 40,000 insurgés. Le nombre des blessés et des tués fut à peu près le même de part et d'autre, la supériorité de l'armement des troupes impériales étant compensée par l'admirable bravoure des rebelles. Les chiffres officiels de ces pertes, d'ailleurs très inférieurs à la réalité, sont les suivants:
Impériaux 6,399 tués, 10,523 blessés ;
Rebelles 7,000 — 11,000 —
Quant aux frais de l'expédition, ils dépassèrent 42,000,000 de yen, soit plus de 200,000,000 de francs.
' Il est inutile d'insister sur ce fait naturel, mais cependant bon à signaler : c'est que chaque fois que les troupes impériales se trouvèrent, depuis la restauration, appelées à combattre soit contre les sauvages de Formose, soit contre les rebelles de Saga ou de Satzuma, elles oublièrent, dès qu'elles furent en présence de l'ennemi, les rudiments de science militaire contemporaine qu'elles apprenaient des instructeurs européens. Officiers et soldats combattirent d'après les vieilles méthodes nationales. Il n'est pas douteux que, plus habilement conduites, les forces impériales ne fussent arrivées beaucoup plus rapidement et avec moins de pertes à réprimer la révolte.
Suites de l'insurrection. — Depuis la restauration, les hommes du gouvernement, choisis naturellement dans les clans qui avaient appuyé plus particulièrement le mikado, y avaient apporté le plus souvent des idées politiques confuses et de violentes passions. Rien ne les avait préparés au rôle qu'ils jouaient. En outre, la restauration avait été faite autant par haine des Tokugawa que par amour et respect pour la monarchie légitime, et il n'est pas douteux que beaucoup de meneurs se trouvèrent ensuite entraînés par les événements dans une direction qu'ils ne soupçonnaient pas euxmêmes au début. Ceci contribue à expliquer les hésitations, iné-, vitables du reste après un pareil bouleversement.
L'empereur était, avons- nous dit, brusquement descendu du rang de dieu à celui de monarque absolu. Les événements, un courant d'opinion grossissant chaque jour, allaient peu à peu l'engager dans une voie qui devait le conduire au gouvernement parlementaire.
Pendant l'insurrection du Sud, les hommes du clan de Tosa, dans l'île de Shikoku, étaient en général restés étrangers au conflit. Ils étaient frémissants, car les causes qui avaient excité les esprits à Satzuma agissaient aussi sur eux; mais ils obéissaient aveuglément àltagaki Taisuke. Celui-ci détestait, il est vrai, les hommes alors au pouvoir, mais il espérait arriver par des moyens pacifiques à faire triompher ses idées; d'ailleurs, en marchant avec les Satzuma, il se mettait à la remorque de Saigo.
Itagaki préconisait depuis quelque temps déjà l'établissement d'un gouvernement représentatif. Peu à peu ses idées se répandirent, propagées surtout, élargies, par les étudiants revenus d'Amérique, et naturellement enthousiastes de ce qu'ils y avaient vu. Au mois de juillet 1877, c'est-à-dire en pleine insurrection, il fit parve-
nir à l'empereur une pétition demandant une réforme gouvernementale.
Il débutait, dans ce document, en critiquant violemment les hommes au pouvoir, et en rappelant la promesse solennelle que l'empereur avait faite en 1868 de convoquer une assemblée législative.
Arrivant dans ces circonstances, la pétition, quoique rédigée en termes, sobres et mesurés, avait un caractère de menace cachée qui engagea les membres du gouvernement à surveiller de près les agissements des chefs de ce clan ; cependant, malgré son importance, le document passa presque inaperçu. La grande affaire était de dompter le Sud.
Toutefois, un événement important survenu en mai 1878, et qui paraît à la fois avoir quelque relation avec l'insurrection de Satzuma et avec le mécontentement de Tosa, rendit de l'actualité et de l'importance aux idées et aux critiques émises.
Okubo Toshimitsu, un homme de Satzuma, hardi et intelligent, qui, on se le rappelle, avait été accusé d'avoir soudoyé les assassins de Saigo, et qui, dans tous les cas, avait été l'un des adversaires les plus déterminés des tendances de ses compatriotes, fut assassiné le 14 mai, en se rendant au palais impérial. Les meurtriers allèrent ensuite, avec une grandeur d'âme qu'il est impossible de ne point admirer, se constituer eux-mêmes prisonniers. Suivant l'habitude japonaise dans ces sortes d'exécutions sommaires, les assassins avaient écrit les causes de leur détermination et avaient adressé la pièce explicative à un journal. Elle portait le titre d'Histoire de V assassinat d'un traître, et récapitulait les accusations formulées déjà par Shimadzu, Saigo et Itagaki. Les meurtriers n'étaient pas des hommes de Satzuma, mais de Kaga. Il est probable que ce crime, sans influer directement sur les décisions du gouvernement, lui fît comprendre qu'un parti déjà puissant désirait un changement dans la constitution. Quoi qu'il en soit, le 22 juillet 1878 une note officielle annonçait que l'empereur avait décidé l'établissement d'assemblées électives dans toutes les provinces de l'empire.
Ces assemblées, qui devaient se réunir une fois par an pendant une session d'un mois, avaient des fonctions analogues à celles de nos conseils généraux. Les membres devaient en être nommés à l'élection parmi les habitants payant au moins deux yen (8 à 10 francs) d'impôt, ayant vingt-cinq ans et résidant dans le département depuis plus de trois ans. Les électeurs devaient avoir au moins vingt ans et payer un yen de contribution. Les bulletins de vote devaient être signés. Ces assemblées provinciales, départe-
mentales plutôt, se sont réunies pour la première fois en mars
Les événements d'ordre tout intérieur qui se sont déroulés au Japon depuis cette époque ne présentent pas, à l'exception de l'établissement du régime constitutionnel (11 fév. 1889), un intérêt bien puissant pour le lecteur européen. Ils seront d'ailleurs groupés dans le chapitre IY. Le pouvoir est toujours aux mains des mêmes coteries; mais les leaders de certains clans, usés plus vite, ont disparu pour ainsi dire de la scène politique.
Les premiers rentrés ainsi dans l'ombre sont ceux de Hizen, puis ceux de Tosa ; mais, plus vivaces que les précédents, ils ont su reprendre pied dans la combinaison ministérielle actuelle, où cependant des portefeuilles, la plupart importants, sont partagés entre les Ghôshiu et les Satzuma.
La lutte est encore ardente entre ces deux partis. Les Satzuma, peut-être moins souples, moins fins politiques, plus indépendants que leurs adversaires, paraissaient devoir disparaître dans un temps plus ou moins long, pour laisser la prépondérance aux hommes de Ghôshiu. Une réaction s'est produite cependant, qui leur a redonné la première place. L'hostilité, plus ou moins ouverte, plus ou moins violente, qui sépare ces deux clans est funeste à la grandeur du pays, mais il serait puéril de nier une situation qu'une observation même superficielle des faits permet de constater chaque jour.
Au milieu des difficultés issues de cet état de choses, le gouvernement cherche sa voie. Son ambition paraît être d'aboutir à une revision des traités qui enlève aux étrangers le bénéfice de l'exterritorialité. Les tentatives faites dans ce sens, dès 1872, n'ont pas abouti, pas plus que les conférences longues et laborieuses entreprises dans le même but en 1886 et 1887.
Le gros écueil a été, comme il fallait s'y attendre, la création d'un système de jurisprudence logique à appliquer aux étrangers résidant au Japon. Les lois japonaises et surtout les juges indigènes ne présentent peut-être pas encore tous les caractères d'équité et d'indépendance que les Européens sont en droit d'attendre.
Primitivement, les Japonais offraient, plus ou moins sincèrement, d'ouvrir complètement le pays, en échange de l'abandon du privilège dont jouissent aujourd'hui les étrangers d'être justiciables seulement des tribunaux consulaires ; mais ils paraissaient avoir compris qu'ils auraient tout à y perdre, et qu'au point de vue économique cette pénétration de leur patrie par les Occidentaux amê-
nerait son bouleversement. Humiliés cependant d'être encore traités comme des barbares, et sans trop se préoccuper de l'avenir, il paraîtrait qu'ayant dû renoncer a la prétention de conclure un traité unique avec les dix-sept puissances auxquelles ils sont liés, les Japonais se sont décidés à agir avec plus d'indépendance. Un traité particulier aurait été signé en février 1889 avec les États-Unis d'Amérique, qui abandonneraient la juridiction consulaire pour leurs nationaux résidant au Japon, tandis que le gouvernement japonais ouvrirait la totalité de son territoire aux sujets américains. Sans préjuger de l'avenir, il est probable que les autres puissances signataires des traités tenteront, en vertu de la clause qui leur assure le traitement de la nation la plus favorisée, d'obtenir les mêmes avantages sans faire de concessions. Cette prétention, étagée sur une interprétation contestable des traités existants, n'aboutira sans doute pas, et on peut prévoir le moment où, pour la plupart, les vieilles nations occidentales suivront encore une fois la voie tracée par la jeune Amérique.
Voilà donc le Japon lancé, de par la volonté de ses gouvernants, dans la voie de réformes, d'entreprises qui doivent en faire une nation européenne perdue à l'extrémité orientale de l'Asie. On a vu à l'œuvre les hommes au pouvoir. Ils sont entreprenants et hardis, comme grisés; mais que pense le vrai peuple?
Pour terminer, citons un fragment d'une étude parue dans une publication allemande, die Gegenwart, et dont les idées nous paraissent assez justes :
« Après des guerres civiles qui durèrent des siècles, la période de paix si impatiemment attendue arrivait enfin. Les armes tombèrent des bras épuisés, et, sous la main ferme des premiers shogun de la famille des Tokugawa, le commerce et l'agriculture commencèrent à revivre. Il est vrai que de lourdes taxes enlevaient jusqu'à 50 pour 100 de la production des champs, et que les paysans furent souvent obligés de verser des sommes supplémentaires; mais il leur en restait toujours assez; et si, dans quelques cas exceptionnels, la main des princes ou gouverneurs devenait trop lourde, ceux-ci étaient châtiés ou modérés par le gouyernenement du shogun, qui dans tous les cas se ménageait ainsi le beau rôle. Les plaisirs et les distractions du peuple étaient simples comme son cœur. Les nombreuses fêtes boudhistes et shintoïstes lui suffisaient : il s'amusait alors, mangeait et buvait, quelquefois
plus que de raison, mais personne n'avait à en souffrir. A ce point de vue, l'arrivée des étrangers n'eut pas grande influence.
« Le prix de toutes les choses nécessaires à la vie avait quadruplé, non pas parce que la production avait diminué, mais .parce que les étrangers achetaient à des prix exorbitants et que l'argent était devenu beaucoup plus commun. D'autre part, les personnes engagées dans le commerce de la soie, du thé et du riz gagnèrent beaucoup plus qu'autrefois, et tous les gages furent élevés. En somme donc, le peuple n'était pas hostile aux relations avec les étrangers. Il fut moins satisfait des changements survenus dans le système gouvernemental.
« Autrefois, en effet, le chef de famille dépendait d'un prince , auquel il payait assez volontiers des taxes, dont la plus grande partie était dépensée sur place; le paysan jouissait donc en partie de l'argent qu'il avait donné. Les fonctionnaires, dont les charges étaient le plus souvent héréditaires, étaient établis dans le pays depuis longtemps; très souvent ils étaient liés aux habitants par les liens de l'amitié et du sang.
« Naturellement les impôts étaient assez sévèrement recueillis, mais en nature ou en argent, et sans dépasser une certaine limite morale.
« Actuellement tout cela est changé.
« Les anciens princes et fonctionnaires ont été dépossédés; ces derniers, surtout, n'ont reçu que des pensions insuffisantes. Ils vivent au milieu de la population qui leur était dévouée et sont naturellement enclins à décrier le système actuel.
« Leurs anciennes places sont occupées par des fonctionnaires nommés par le gouvernement, venant d'autres provinces, et qui n'ont aucun lien avec la population sur laquelle ils vont exercer leur autorité.
« Malgré les promesses des premiers jours, les impôts, au lieu de diminuer, n'ont fait qu'augmenter. Le nouveau fonctionnaire, qui ne cherche qu'à se faire valoir, recueille les taxes avec une sévérité outrée ; et comme sa situation est instable, il cherche, par des moyens parfois peu orthodoxes, à se faire une situation indépendante.
« Les samurai, particulièrement ceux des rangs les plus modestes, sont tombés encore plus bas que les paysans. Pour la plupart ils étaient incapables de gagner leur vie, étant autrefois à la charge de leurs seigneurs. Le nouvel état de choses les a plongés dans une misère absolue. On en trouve maintenant qui font, pour vivre, toutes sortes de métiers. »
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