CHAPITRE III
§ 1 er . — Langue.
Langue parlée. — La langue japonaise fait partie de la catégorie que les philologues désignent sous le nom de langues d'agglutination, c'est-à-dire de langues dans lesquelles les modes, les cas, sont donnés par des particules qui viennent s'ajouter à un radical invariable en en modifiant le sens. Cette langue est donc aussi éloignée du chinois, monosyllabique, que des langues à flexions dans lesquelles on range nos dialectes européens; on pourrait lui assigner, dit-on, une parenté avec le mongol et le coréen.
Comme nous l'avons déjà dit, dans le Résumé historique qui précède, le boudhisme, la doctrine de Confucius, les arts et les sciences, sont venus de Chine, et avec elles une série d'idées nouvelles, que les Japonais désignèrent naturellement par les expressions chinoises correspondantes. Peu à peu l'usage de ces dernières dénominations s'étendit aux choses usuelles, et il en résulte que la langue japonaise actuelle comprend un grand nombre de mots d'origine purement chinoise, qui le plus souvent sont inconnus des classes populaires, mais très recherchés par la société raffinée.
Si l'on jette un coup d'œil sur les règles les plus importantes de la langue japonaise, on remarque que le substantif n'a pas d'inflexions pour désigner le genre et le. nombre : il est précédé ou suivi de particules qui remplissent cette fonction, en même temps qu'elles servent à d'autres spécifications, car elles ont un sen6 propre.
Il n'est fait usuellement aucune distinction entre le masculin et le féminin, entre le singulier et le pluriel.
Dans le verbe japonais, il n'existe pas de moyens pour distinguer le nombre et la personne. Par exemple, « kasu » peut signifier in-
différemment : je prête, tu prêtes, il prête, nous prêtons, vous prêtez, ils prêtent, suivant le sens général de la phrase dans laquelle se trouve ce mot.
A chacun des radicaux on ajoute un certain nombre de particules ou de terminaisons ; on obtient ainsi des formes qui peuvent être assimilées aux modes et aux temps de nos verbes \.
Dans une phrase japonaise les mots sont placés d'après les règles suivantes :
1° La première place est donnée au sujet, la seconde aux attributs et autres cas, et la dernière au verbe.
2° L'adjectif précède le substantif, et l'adverbe le verbe.
3° Les prépositions sont placées après le substantif auquel elles se rapportent.
4° Le substantif suivi d'une préposition précède le régime direct gouverné par un verbe.
5° Les expressions générales précèdent les particulières, et celles. indiquant le temps précèdent celles qui indiquent le lieu.
6° Les conjonctions et les particules interrogatives sont placées. à la fin des propositions auxquelles elles appartiennent.
7° Les clauses incidentes et les participes précèdent le verbeprincipal de la phrase.
Ainsi construites, et surtout la langue manquant pour ainsi dire de pronoms relatifs, les phrases ne sont aisément compréhensiblesque si elles sont très courtes. Le sens reste longtemps indécis et ne se dégage nettement qu'à la fin de la phrase.
De l'ensemble de ces particularités il résulte, en définitive, que les. Japonais ont une manière de présenter les faits, de comprendre r différente de la nôtre, et par conséquent une organisation cérébrale spéciale.
A la complication qui provient des difficultés que nous venons d'indiquer s'ajoute celle qui résulte de la grande quantité de mots chinois introduits peu à peu dans l'empire du Soleil Levant depuis plus de quinze siècles. La langue japonaise présente donc ceci de particulier, c'est que chaque idée, chaque objet a un nom purement japonais (yamato), puis un ou deux autres, le plus souvent monosyllabiques, d'origine chinoise, différant, il est vrai, du chinois actuel , mais qui donnent une idée relativement assez exacte de la langue parlée dans le nord de la Chine il y a dix ou douze siècles. En outre, les formules de politesse encombrent le
1. Voir, à la troisième partie, des exemples de conjugaisons de verbes.
discours ; elles différent d'ailleurs suivant la situation sociale des interlocuteurs, leur sexe, etc.
Dans ces conditions, on comprend combien deviennent laborieuses les traductions verbales ou écrites, et comment elles sont rarement satisfaisantes. C'est en grande partie à ces imperfections que sont dues les incertitudes de beaucoup de tentatives faites jusqu'à ce jour. Il est difficile, en effet, de se rendre compte, quand on n'en a pas eu des exemples sous les yeux, de l'étrange transformation que subissent nos idées les plus simples, interprétées par des Japonais, surtout par ceux qui étaient chargés du service important de la traduction au début de la restauration.
En résumé donc, la langue japonaise se compose actuellement non pas de la combinaison , mais du mélange intime de la vraie langue japonaise, dite yamato, et d'une quantité d'autant plus considérable d'expressions monosyllabiques chinoises que la classe des personnes qui parlent est plus élevée dans l'ordre social ou intellectuel. Les gens du peuple, les femmes en général, parlent le yamoto, ou, plus exactement, un dialecte qui en dérive immédiatement, comme l'espagnol actuel dérive du latin. C'est un idiome plein, harmonieux, à voyelles nombreuses, se rapprochant un peu, par sa sonorité, de la langue italienne.
Ce mélange intime, cet enchevêtrement de deux langues aussi différentes est un fait unique en linguistique.
Pour donner une idée de l'abîme qui sépare la langue yamato de celle qui est employée par les hommes instruits et qui est connue sous le nom de « kango », nous nous bornerons à l'exemple suivant. C'est une phrase très banale :
« Je vous remercie beaucoup du dîner que vous m'avez offert il y a quelques jours. »
1° Langue yamato :
Kono aida o yoru meshi no tameni okini arigato
Il y a quelques jours dîner du pour grand merci
de gozarimas.
je suis.
2° Langue kango (sinico-japonaise) :
Sentjitsu gokiô ô komuri tashia gozasora.
11 y a quelques jours repas recevoir merci je suis.
Entre ces deux manières extrêmes d'exprimer la même pensée il
y en a une série d'intermédiaires, se rapprochant plus ou moins de Tune ou de l'autre, par exemple :
Kono aida no gokiô à komuri okini arigato gozarimas; Ou bien :
Sendatte no o ban meshi no tameni okini arigato de gozarimas, et plusieurs autres.
Écriture 1 . — Avant l'introduction de la civilisation chinoise, les Japonais se servaient donc d'une langue propre à leur race, le yamaio. Il est probable qu'ils devaient avoir aussi une écriture particulière; mais son usage était sans doute bien peu développé, puisqu'on n'en trouve de trace certaine nulle part. Il est cependant difficile d'admettre, avec quelques auteurs, que les Japonais du commencement de notre ère n'avaient aucun moyen graphique de transmettre leur pensée. Quoi qu'il en soit, cette dernière hypothèse, bien que peu naturelle, semble confirmée par les faits, et ce manque de documents trouve peut-être son explication dans la fragilité ou le peu de durée des objets (le bois sans doute) qui portaient alors des inscriptions. Mais si, comme nous le pensons, cette écriture existait, elle devait n'être que rudimentaire, car les Japonais s'empressèrent de prendre les caractères idéographiques quand, à partir du 111 e siècle, ils furent introduits avec les méthodes philosophiques et les livres chinois 2 .
En dehors de toute signification, ces caractères avaient une valeur phonétique; les Japonais en adoptèrent un certain nombre, qu'ils employèrent avec cette valeur, en guise de syllabaire, pour rendre les sons constitutifs de leur langue indigène. Mais le nombre des caractères chinois se prononçant de la même manière est considérable ; on employa les uns ou les autres indifféremment, et il en résulta dès le début des difficultés et une confusion considérables.
Des efforts furent commencés de bonne heure pour limiter, réduire à un pour chaque syllabe le nombre des caractères à employer phonétiquement, et c'est ainsi que prit naissance le syllabaire « manyokana », encore fort peu pratique, à cause de la complication même des signes qui le composent.
i. Voir la 3° partie.
2. On adopta d'ailleurs pour écrire exactement les matériaux et les procédés employés en Chine, c'est-à-dire le pinceau, le bâton d'encre de Chine délayé dans l'eau. Généralement les Chinois écrivent du haut en bas, en commençant, à l'inverse des Européens, par la droite de la feuille qu'ils veulent couvrir de caractères; d'autres fois ils écrivent encore de droite à gauche, mais les caractères se succèdent sur des lignes horizontales parallèles.
Cependant, par l'usage même, le syllabaire, les idéogrammes, se simplifiaient peu à peu. Vers le milieu du ix* siècle, un bonze du nom de Kobodaishi prit parmi les caractères idéographiques quarante-sept signes dont la prononciation chinoise correspondait aux syllabes de la langue yamato; il allégea certains de ces signes, les abrégea, et forma ainsi les éléments d'une écriture connue sous le nom de « katakana » (écriture de fragments), qui n'est pas autre chose, en somme, que le manyokana simplifié. Kobodaishi groupa les syllabes de manière que leur réunion formât une suite de mots dont l'ensemble est une poésie. Gomme après ce groupement les trois premières syllabes furent i, ro, ha, on désigne communément le syllabaire par le nom d'iroha. Cette heureuse disposition mnémonique favorisa beaucoup l'expansion de ce système d'écriture.
Voici la traduction de' la poésie ou, plus justement, de la pensée formée par les mots provenant du groupement de syllabes adopté par Kobodaishi :
« La couleur et l'odeur s'évanouissent. Dans notre monde, qu'estil de durable?
« Le jour présent a disparu dans les montagnes profondes du néant; c'était la fragile image d'un songe qui passe sans laisser de traces. »
Mais les caractères qui composent le katakana ne peuvent être reliés les uns aux autres pour constituer une écriture courante; c'est pour remédier à cet inconvénient que fut créée plus tard l'écriture « hirakana », dont chacun des signes est en général la forme cursive complète d'un idéogramme ayant la valeur phonétique voulue. Le hirakana a sept formes différentes 1 .
Les Japonais disposent donc d'une écriture à caractères phonétiques, mais dont la décomposition ne va pas au-dessous de la syllabe.
D'ailleurs, comme nous l'expliquerons plus loin, le grand nombre d'expressions chinoises introduites dans la langue, une prononciation kango souvent identique pour exprimer les idées les plus diverses ou les objets les plus différents, rendent l'usage des syllabaires assez restreint.
Très souvent un mot isolé écrit phonétiquement n'a de valeur déterminée qu'accompagné du signe idéographique correspondant. Dans le corps d'une phrase, cependant, l'hésitation est moins
i. La forme la plus commune est seule donnée, dans la troisième partie.
grande, et la valeur, le sens d'un mot est assez facile à déterminer d'après l'idée générale.
Pendant que se transformait et se simplifiait le« syllabaire phonétique, qui suffisait à rendre tous les sons de la langue, la connaissance des idéogrammes chinois et de leur véritable signification se répandait, et insensiblement ces signes entrèrent dans la langue écrite avec leur valeur idéographique, de telle sorte que les anciens manuscrits présentent un incompréhensible mélange de caractères, dont certains n'ont de valeur que par le son qu'ils représentent, et d'autres que par la pensée qu'ils rappellent.
Le nombre des caractères employés avec leur signification alla croissant de jour en jour, si bien qu'aujourd'hui tous les caractères, à part ceux qui sont consacrés à reproduire des mots d'origine étrangère avec leur prononciation dans cette langue, ont une valeur idéographique, sauf les exceptions que nous allons indiquer.
Cependant le génie de la langue yamato n'avait pas changé, la formation des modes et des temps restait la même, indépendamment des signes usités, si bien que toujours les caractères idéographiques employés par les Japonais dans leurs livres ou leurs écrits sont suivis, mélangés de signes n'ayant qu'une valeur phonétique, qui sont destinés à indiquer la signification réelle du radical. Ces signes employés phonétiquement sont le plus souvent des caractères de hirakana ou de katakana et, exceptionnellement, aujourd'hui des caractères chinois.
Il résulte de ce que nous venons de dire que, bien que les Japonais et les Chinois fassent usage des mômes caractères idéographiques, comme leur combinaison est tout à fait différente dans les deux langues, un livre chinois sera incompréhensible pour un Japonais, bien qu'il comprenne la valeur, le sens de chaque signe ; et à plus forte raison, à cause des caractères phonétiques qui entrent dans toute composition japonaise, le Chinois qui ne connaît que sa langue ne comprendra à peu près rien au livre japonais. Aussi la langue chinoise est-elle enseignée dans les écoles au même titre que le français, l'anglais, etc.
En résumé donc, les Japonais peuvent écrire de deux manières distinctes :
i° En utilisant leurs syllabaires, katakana, hirakana, ou les caractères chinois pris avec leur valeur phonétique.
2° En utilisant les caractères idéographiques chinois avec leur véritable sens et en faisant suivre ces caractères des signes phonétiques indiquant la vraie valeur des premiers dans la phrase.
iOO LE JAPON
On voit, par le court aperçu qui précède, la complication du système d'écriture japonais : complication encore plus grande dans la langue parlée, puisque chacun des signes peut être articulé en yamato ou au moyen de sons dérivés du chinois.
Du reste, les difficultés inhérentes au système actuel, le temps employé, mais perdu, à apprendre pendant des années des caractères aux formes compliquées, a conduit certains esprits novateurs à tenter la substitution de l'alphabet romain aux systèmes actuellement en usage. La société fondée dans ce but sous le nom de Romagi-Kai, c'est-à-dire Association de l'alphabet romain, se compose actuellement d'un assez grand nombre de membres, la plupart Japonais.
Influence de Vécriture sur l'esprit et le caractère japonais. — Pour bien se rendre compte de l'importance de la tentative, voyons l'effort qu'avec les méthodes actuelles on demande aux jeunes. Japonais qui aspirent à occuper un rang, même modeste, dans la nation, en dehors, bien entendu, des connaissances professionnelles et générales qu'ils doivent acquérir.
Prenons, par exemple, un étudiant en médecine. Il doit d'abord apprendre à parler yamato , à écrire le katakana , puis les sept formes différentes du hirakana. Il doit apprendre ensuite à lire et écrire les caractères chinois carrés, leurs nombreuses formes cursives et les prononciations yamato et kango, puis les méthodes de calcul japonaises. Enfin on exige de lui maintenant qu'il connaisse l'alphabet romain, les méthodes de calcul et les chiffres européens, et, de plus, les rudiments d'une langue occidentale.
Cet ensemble de connaissances préliminaires demande un effort immense de mémoire, soutenu pendant des années, durant lesquelles l'initiative, l'indépendance du caractère et des idées, subissent une mortelle atteinte. C'est, à notre avis, à cet énorme effort, qui ne demande que de l'application, qu'il faut attribuer en grande partie cet amour delà forme et de l'idée toute faite, cette docilité, cette application, ce manque de méthode et de vues d'ensemble, cette impuissance pour la création d'une œuvre véritablement originale, qui caractérisent en général l'esprit des enfants du Dai Xippon.
Les Japonais sont en général, et dans une proportion inconnue en Europe, fort intelligents, excellents élèves; mais ils passent leur temps à apprendre et à imiter. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque pendant plus de dix ans leur esprit n'a été exercé qu'à la
reproduction des formes de caractères d'écriture plus ou moins difficiles, et innombrables.
A notre avis donc, et pour si hardie ou pessimiste que puisse paraître cette opinion, nous pensons que le Japon est fatalement destiné, au point de vue du développement intellectuel réel de la science vraie, — tant qu'on persistera en matière d'éducation et d'instruction dans les errements actuels, tant qu'on conservera le caractère idéographique, — à suivre le sillage des nations européennes sans jamais les atteindre. Superficiellement il pourra paraître aussi avancé; mais tout ce qu'on y verra ne sera qu'imitation servile, que copie à peine déguisée.
Nous croyons donc que l'adoption de l'alphabet romain, le retour à la langue yamato populaire et l'exclusion aussi complète que possible de la langue savante parlée ou écrite, permettraient, en simplifiant les études, de laisser à l'esprit le temps de se développer, de prendre de l'ampleur. Ceci n'est pas évidemment l'affaire de quelques années; il faudra peut-être un siècle, peut-être deux; mais le peuple japonais, avec son esprit d'obéissance, se prête à merveille à cette évolution.
Le gouvernement est tout-puissant. Qu'il donne un ordre, il sera strictement exécuté, sans protestations.
Cependant, comme l'effet d'une mesure de cette importance ne peut être que très lointain, il faudrait actuellement que tous les enfants de la classe aisée apprissent une langue européenne. Ceci est indispensable, afin que, jusqu'au moment où l'esprit créateur de la nation se sera éveillé, elle puisse du moins marcher de l'avant en suivant pas à pas la route tracée par les nations occidentales.
Mais nous insistons sur ce point, qu'il est nécessaire, pour que la transformation que nous estimons indispensable réussisse, d'abandonner aussi complètement que possible l'usage des expressions chinoises, à cause surtout des inconvénients qui proviennent de l'identité de prononciation pour désigner les pensées ou les objets les plus divers.
§ 2. — Religion.
Pour donner plus de clarté aux quelques notes qui suivent, nous diviserons les religions qu'on trouve au Japon en deux catégories : Ta première comprenant la religion nationale indigène, Shinto; Tautre les religions d'origine étrangère, c'est-à-dire le boudhisme ou butsudô, arrivé des Indes par la Chine et la Corée, puis le christianisme, avec ses subdivisions, venu d'Europe,
Il s'en faut de beaucoup que toutes les doctrines venues de l'étranger aient la même importance, et pratiquement on peut dire que les Japonais ont deux religions, le shinto et le butsudô. On peut même ajouter que ces deux religions se mêlent si bien, si profondément, qu'il n'y a pas à, proprement parler de shintoïstes purs, ni de boudhistes purs.
Nous avons vu, en étudiant la langue écrite et parlée, comment le chinois et le yamato se pénétraient pour former la langue usuelle : il en est de même des religions. Les deux phénomêues se sont du reste produits simultanément.
Religion nationale « shinto ». — Le nom de shinto n a été donné à la religion nationale que tardivement, après l'apparition du budhisme. Shinto est la prononciation chinoise, kango, de deux caractères qui signifient « la doctrine des dieux », « la doctrine des kami »; cette dénomination avait pour but de distinguer l'ancienne religion de la nouvelle, qui était désignée sous le nom de butsudô, « la doctrine de Budha ».
Dans le principe, le shinto paraît avoir été purement et simplement le culte des ancêtres, et ce n'est que peu à peu que se développa l'usage d'adorer les forces de la nature, les éléments et les grands accidents du sol, le feu, le vent, les montagnes, le soleil, la lune, etc. C'est sans doute après cette première transformation qu'on s'efforça de faire descendre directement du soleil l'ancêtre le plus anciennement connu du mikado. De cette conception il résulte que l'empereur est, non pas le représentant d'un dieu sur la terre, mais dieu lui-même. On comprend l'autorité, au moins morale, qu'une pareille idée pouvait avoir sur un peuple crédule. Cette transformation se fit du reste naturellement, le peuple honorant, outre les ancêtres, les hommes qui s'étaient illustrés, ceux sous la direction desquels s'était développée peu à peu l'influence de conquérants, etc.
D'après son origine même, il est aisé de comprendre que le shinto se prête peu à des services extérieurs réguliers : c'est, par essence, un culte domestique, et, malgré tous les efforts faits depuis 1868 pour donner à la vieille religion un corps de doctrine, un rite, il est difficile de constater dans ce sens un résultat sensible.
Les prêtres, qu'on désigne sous le nom de shinshoku ou kannushi, ne se distinguent dans la vie privée par aucun insigne particulier; ils ne font de vœux d'aucune sorte ; toutefois, pour offrir matin pt soir à la divinité les dons et les produits de la na-
ture, ils revêtent un costume spécial, qui se compose (Tune large robe et d'une coiffure de forme antique et bizarre.
Le shinto ne résout aucun des problèmes, ne cherche pas même à éclairer les mystères qui préoccupent les hommes : point de morale, point de doctrine sur le lendemain de la mort ; seulement une cosmogonie confuse, se rattachant aux origines mêmes du Japon, sans s'étendre au delà.
On peut dire, en généralisant, en élargissant encore l'opinion de Mr. Satow, que la morale du shinto paraît se résumer à ceci : « Suivez les lois de la nature en respectant celles de l'État. » L'exemple des dieux, des kami, suffit pour guider l'homme dans les cas les plus difficiles. Ces kami sont le plus souvent de terribles esprits, qu'il faut adoucir et se rendre favorables par des prières et des offrandes. Gomme ils ont toutes les passions humaines, leur appui peut paraître bien incertain; pour la plupart, ce sont des empereurs et des guerriers.
Les prières, qui sont à peu près exclusivement mentales, se font de la manière suivante. Les fidèles, des femmes surtout, s'arrêtent à l'entrée du temple, appellent l'attention de la divinité en frappant dans leurs mains ou en faisant résonner un gong, puis font la demande mentale, ou marmottent quelques formules incompréhensibles, jettent des pièces de menue monnaie et s'en vont. C'est l'affaire de quelques secondes.
Extérieurement, les temples shinto purs se distinguent par la simplicité de l'architecture, le manque absolu de tout ornement, couleur ou sculpture, et la présence sur les avenues qui conduisent au sanctuaire de portiques d'une élégante originalité, en bois ou en pierre, appelés « torii ». Leur origine est inconnue, mais très probablement indigène. On remarque en outre près de ces saints lieux des lanternes en pierre ou en métal, « toro », qui ornent les côtés des mêmes avenues et les abords du temple.
Intérieurement, le visiteur ne distingue en avant du sanctuaire qu'un miroir, des bandes de papier, « gohei », découpées d'une façon particulière, et devant le miroir une branche de l'arbre sacré, le sagaki cleyera , à laquelle est fixé un morceau d'étoffe rouge et blanche.
En arrière, mais invisible, se trouve le véritable sanctuaire, dans lequel l'emblème de la divinité, qui est un miroir, un sabre, ou une pierre précieuse, est soigneusement enfermé dans une boîte soigneusement enveloppée. Le miroir est, dit-on, la caractéristique des kami du sexe féminin; le sabre, celle des kami du sexe masculin.
Parmi les pratiques extérieures qui caractérisent le culte shintoiste, il faut signaler des réjouissances religieuses connues sous le nom de « matsuri ». Ge sont de véritables fêtes populaires, organisées avec plus ou moins d'éclat suivant la puissance de la divinité que Ton honore. Les environs du temple consacré au dieu sont le centre de la fête. Des marchands, des saltimbanques, s'établissent dans les rues. Des chars portant des orchestres bruyants, des images du dieu et des prêtres, circulent, traînés par des -taureaux, au milieu d'une foule assez excitée, mais seulement par le plaisir, et certainement fort peu par les passions religieuses.
11 faut citer encore les pèlerinages, fort nombreux pendant la belle saison, aux lieux où la légende place les kami les plus puissants, surtout aux montagnes célèbres. Les divinités des montagnes ont une aversion particulière pour les femmes. Les raisons en sont subtiles. Mais cette antipathie va chaque jour diminuant, car les Japonaises peuvent maintenant, quand elles remplissent certaines conditions de pureté ou après purification, gravir les sommets, dont l'accès leur était, il y a quelques années, absolument interdit. Pendant l'été, une partie de la population est ainsi en mouvement, poussée vers les montagnes et les hautes vallées par un sentiment religieux douteux, doublé d'un désir très réel de fuir les bords de la mer, où les chaleurs, accompagnées de moustiques, sont insupportables.
Tels sont les traits saillants de la « doctrine des kami ». On voit combien elle est incomplète. C'est plutôt un culte qu'une religion, et il est aisé de comprendre pourquoi le peuple accepta avec empressement le boudhisme, quand il se présenta avec l'appareil complet d'une religion, des vues profondes sur la destinée humaine, une morale parfaite, un culte extérieur plein de magnificence. Aussi, bien que depuis 1868 le shinto soit, à vrai dire, la religion d'État, on peut constater cependant que le nombre de ses adeptes n'a paru augmenter que dans les régions officielles. Le fond de la nation est resté boudhiste, plutôt peut-être par indifférence que par conviction.
Religions d'origine étrangère. — \° Boudhisme. — Cette religion, qui compte sur la terre le plus grand nombre de sectateurs, est bien connue. Transportée au Japon après avoir passé par la Chine et la Corée, elle a subi forcément de nombreuses transformations, et l'on constate en effet de grandes différences
entre les pratiques du boudhisme indien et celles du boudhisme japonais.
Quand, au vi° siècle, les premiers moines coréens vinrent dans l'empire des mikado pour y répandre la nouvelle doctrine, ils se heurtèrent à une opposition formidable du parti national , ennemi des innovations, et du clergé de la doctrine des kami. Mais les nouveaux venus eurent l'habileté de faire preuve d'une tolérance extrême, d'accepter comme divinités des dieux nationaux, de leur donner place dans leurs temples, d'accepter même certaines caractéristiques des temples shinto.
Le peuple prit ainsi peu à peu l'habitude d'aller prier les esprits honorés de ses ancêtres, ces ancêtres eux-mêmes, dans les temples merveilleux, séduisants, ornés avec un luxe inouï, qui abritaient l'image du dieu nouveau venu. Du vi e au ix e siècle, la nouvelle religion se développa assez péniblement, mais d'une façon continue; des sectes nouvelles faisaient successivement leur apparition, gagnant toujours du terrain, si bien qu'au x e siècle le boudhisme était solidement établi.
Nous donnons ci-dessous, d'après un travail de Mr. Satow, la liste des principales sectes existant actuellement au Japon, et le nombre des temples ou monastères leur appartenant :
Tendaishiu ( 3 sectes secondaires) . . . 5,088
Shingonshiu (2 — — ). . . 13,358
Jodoshiu (3 — — ). . . 8,478
( Rinzaishiu.. ( 9 — — )... 7,081
Zenshiu. 1 Sotoshiu 14,021
( Obaku.
Shinshiu ou Monto . . . . ( 10 — — ) . . . 1 8, 783
Nichirenshiu (7 — — )... 5,085
Jishiu 501
Yûdzu nembutsu shiu 347
Parmi ces sectes, une seule, celle de Nichiren, est purement japonaise ; elle se distingue par une grande tolérance. Les autres sont toutes d'origine indienne ou chinoise. La plus riche, la plus puissante est celle de Shinshiu ou Monto. Les étrangers l'appellent souvent « la secte protestante du Japon », parce qu'elle enseigne que le salut ne peut être obtenu que par le culte rendu à Amida seul *,