Amida, nom japonais de Budha
et parce que ses prêtres ne sont point voués au célibat. Elle se distingue en outre par le soin qu'elle apporte au recrutement de «es bonzes, par les efforts qu'elle fait pour leur donner une haute culture intellectuelle, et enfin par l'activité de sa propagande et le luxe qu'elle déploie dans ses temples et ses cérémonies. Ses temples sont appelés ordinairement « honganji ».
Pour fixer les idées, nous avons nettement séparé le shinto du butsudô ; mais il s'en fallait de beaucoup, surtout avant la restauration, que dans la pratique les cultes fussent ainsi séparés; il s'en faut surtout, encore aujourd'hui, que les fidèles appartiennent nettement à une religion ou à l'autre : le plus souvent ils sont du shinto pour certaines cérémonies, du boudhisme pour d'autres. En cas de besoin, de maladies, par exemple, ils n'hésitent pas à adresser leurs prières à Amida, au dieu d'une montagne, au soleil ou au renard. Il n'était pas rare, avant la restauration de 1868, de trouver réunis sous le môme toit les emblèmes des deux religions l . L'exception était de trouver des temples ayant nettement le caractère de l'une ou l'autre doctrine. Dans ces temples mixtes, les cérémonies avaient lieu successivement pour chacun des cultes.
Depuis que l'empereur a repris l'autorité , beaucoup de temples boudhistes ont été « purifiés », c'est-à-dire livrés au culte national, et trop souvent dépouillés alors de leur magnifique ornementation. D'ailleurs, l'atteinte officielle portée ainsi au boudhisme n'a été que passagère. Il a repris son ancienne influence sur la population, et, malgré le discrédit, le mépris sous lequel — quelquefois justement — sont tombés ses bonzes , ses séminaires , ses couvents d'hommes et de femmes sont plus que jamais largement peuplés.
Citons, pour en finir avec le boudhisme, un fait assez curieux : c'est que tandis que, sous les Tokugawa, cette religion dominait partout, elle était radicalement interdite dans la province de Satzuma, parce qu'à l'époque des luttes contre Hideyoshi plusieurs de ses prêtres trahirent le daimio de cette province. La défense avait strictement été observée jusqu'en 1868.
2° Catholicisme. — Christianisme. — L'histoire de l'introduction du catholicisme au Japon, de son rapide développement, de sa disparition, et des efforts, à peu près impuissants, faits actuellement
1. Pour des détails complets sur le shinto et le butsudô, consulter les travaux de MM. Satow, Chamberlain, etc.
pour regagner le terrain perdu, forme une des parties les plus curieuses des annales japonaises.
Peu après la découverte du Japon par le Portugais Mendez Pinto (1542), des jésuites firent leur apparition dans le sud, à Kiushiu, et parmi eux le plus célèbre fut saint François-Xavier.
Les nouveaux venus purent librement prêcher, développer la nouvelle doctrine, celle de Yaso, Jésus. Les indigènes n'y virent au début qu'une nouvelle secte du boudhisme. Mais la bonté, le dévouement, le savoir des prêtres, firent sur eux une grande impression, et le nombre des convertis se multiplia avec une étonnante rapidité, malgré les embûches et les tentatives violentes du butsudô, alors triomphant.
L'anarchie dans laquelle se trouvait le pays, loin d'être un obstacle au développement du catholicisme, paraît plutôt lui avoir été favorable. Le peuple, souffrant depuis longtemps toutes sortes de maux, accueillit avec joie une doctrine qui promettait le bonheur aux pauvres et aux déshérités.
Nagasaki devint le centre de l'Église naissante du Japon. Faite surtout pour consoler les faibles, la nouvelle religion fit cependant de nombreux adeptes parmi les grands, et, malgré des alternatives diverses, des persécutions locales, tout semblait présager une situation prépondérante au catholicisme. Mais après les religieux venus du Portugal, l'Espagne avait envoyé les siens, nombreux et remuants. Le succès même les rendit imprudents, et Taiko Sama, alors tout-puissant, épouvanté, comme nous l'avons dit dans le Jtésumé historique, de l'influence prise en si peu de temps par les étrangers, redoutant que ces prêtres ne fussent les avant-coureurs de conquérants, rendit, en J587, un arrêt d'expulsion contre les jésuites. Cet arrêt ne fut pas exécuté, il est vrai, mais la situation des missionnaires devint dès lors de plus en plus précaire.
Taiko Sama était mort, et le pouvoir passa de fait, sinon de droit, aux mains de Ieyas, homme de génie, humain, mais avide, qui, laissant subsister les arrêts de son prédécesseur, les laissa également inexécutés : non par sympathie, mais par intérêt, cherchant ainsi à se rendre favorables l'Espagne et le Portugal. Il signa avec ces puissances, dans les premières années du xvii siècle, des traités de commerce qui devaient achever d'établir sa puissance et augmenter ses richesses.
Cependant le nombre des missionnaires s'accroissait sans cesse, et la discorde éclata bientôt entre les franciscains, venus malgré la volonté du pape, et les jésuites. Les excès commis de part et
d'autre, l'ostentation des premiers, l'orgueil de l'évéque, décidèrent Ieyas à ordonner l'application des ordres de Taiko Sama, qu'il étendit à tous les catholiques (1614). Le Japon en comptait alors plus de cinq millions.
Beaucoup de Japonais renoncèrent à leur foi ; les autres furent persécutés, bannis, et enfin en 1638, un siècle après l'arrivée des premiers missionnaires, plus de trente mille malheureux furent égorgés dans la presqu'île de Shimabara. En outre, un décret d'expulsion fut rendu contre les étrangers.
Les Hollandais seuls, alors en guerre avec l'Espagne et le Portugal, et du reste protestants, en foulant la croix aux pieds, en mettant, avec trop de complaisance peut-être, leurs canons au service des Japonais pour le massacre de Shimabara, obtinrent, au prix de ces humiliations, le droit d'occuper, près de Nagasaki, la petite île artificielle de Desima, autrefois élevée pour les Portugais. L'amour de l'or leur fit accepter une situation humiliante et ambiguë, et, tout en rendant justice à la valeur des travaux que quelques savants à leur service produisirent sur le Japon, alors peu connu, on ne peut oublier à quel prix ce résultat fut atteint.
La destruction de trente mille êtres humains est un fait assez important pour que nous nous y arrêtions un peu plus longuement.
L'île de Kiushiu, surtout aux environs de Nagasaki, avait été la contrée la plus favorable aux idées catholiques ; dans cette région, toute la population, les princes eux-mêmes, étaient chrétiens.
Mais ceux-ci furent les premiers à obéir aux ordres donnés par les successeurs de Ieyas : plusieurs renièrent par intérêt la foi qu'ils avaient embrassée librement et pratiquée avec zèle. Voulant effacer complètement, aux yeux du shogun, leur faiblesse passée, ils persécutèrent avec ardeur. Parmi ceux qui se firent ainsi une triste célébrité, il faut surtout citer le prince d'Arima, qui multiplia les cruautés et pressura son peuple au delà de toute mesure.
C'est à la suite de ces exactions, en 1638, qu'exaspérée, la population, presque toute catholique, de cette province, leva l'étendard de la révolte, et trente-cinq mille insurgés, au cri de guerre de « Sancta Maria! » menacèrent Nagasaki. Grande fut l'épouvante. Les princes rassemblèrent des troupes à la hâte et cherchèrent à persuader à tous que l'insurrection était purement religieuse. Les insurgés s'enfermèrent dans Shimabara et y résistèrent victorieusement aux attaques répétées des quarante mille hommes groupés sous les ordres des daimio ; mais les assaillants n'avaient pas les canons nécessaires pour faire brèche, et nul ne pouvait prévoir l'issue de
LANGUE. — RELIGIOxN. — COUTUMES 100
la lutte, quand les princes ordonnèrent aux Hollandais d'appuyer* avec un navire alors à Hirado, les opérations du siège. Le gouverneur obéit, prenant ainsi parti dans un conflit purement intérieur.
« Le vaisseau hollandais De Ryp, dit Siebold, fut requis par les autorités japonaises pour servir au siège du fort d'Arima, dans la baie de Shimabara. Il y fut employé du 21 février au 12 mars 1638, sous les ordres de Nikolaes Kœkebacker, directeur de la factorerie. En fidèle serviteur de la Compagnie hollandaise des Indes, Kœkebacker pouvait spontanément aider un prince japonais qui protégeait le commerce et les représentants de ses seigneurs et maîtres, à réduire des sujets révoltés; mais il ne céda qu'à la contrainte, et ce directeur avait certainement usé de modération en renvoyant aux Indes tous les autres navires qui mouillaient devant Hirado, pour ne rendre qu'avec une seule voile un service qu'il n'aurait pu refuser sans compromettre l'existence de la factorerie. »
On tira quatre cent vingt-cinq coups de canon en quinze jours. Malgré l'appui prêté par les Hollandais, les assiégés résistèrent encore longtemps à tous les efforts; mais comme ils manquaient de vivres et qu'ils étaient à bout de munitions, la place fut emportée le 15 avril, et tous ses défenseurs exterminés.
A la suite de cette insurrection, la haine du nom chrétien dépassa toute mesure, et tout commerce cessa avec les Portugais. (Voir le Résumé historique.)
Les Hollandais étaient donc arrivés au but qu'ils poursuivaient depuis l'origine de leurs relations avec le Japon : être les seuls à commercer avec ce pays ; mais on voit à quel prix.
Ils durent, dans un document officiel, renier leur qualité de chrétiens; la célébration du dimanche leur fut interdite, ainsi que l'emploi des dates partout en usage en Europe et ayant leur origine à la naissance du Christ.
Après le massacre de Shimabara, le Japon fut définitivement fermé à toute influence religieuse étrangère. Le catholicisme était passé comme une bourrasque, laissant seulement près de Nagasaki, dans des villages écartés, quelques familles fidèles à leur foi, protégées par leur obscurité, conservant intactes les doctrines de saint François, avec un culte qui peu à peu s'était mélangé de pratiques boudhistes et shintoistes.
A l'époque de la restauration en 1868, ces obscurs représentants de la religion du Christ refusèrent de rendre au mikado les honneurs qu'il réclamait comme chef de la religion nationale. Quelques centaines de familles furent alors exilées dans les îles Goto,
et ce n'est qu'en 1873, sur les instances des puissances étrangères, que le gouvernement consentit à les rapatrier.
On peut dire que de 1638 à 1868 pas un missionnaire n'avait franchi les limites de l'empire japonais; mais dès que le pays fut entr 'ouvert aux étrangers, ils arrivèrent aussitôt, retrouvèrent avec émotion les faibles vestiges de l'explosion de foi passée, et constatèrent avec amertume que l'Évangile n'avait plus au Japon le don de soulever l'enthousiasme et d'entraîner les cœurs.
Depuis cette époque, et malgré des efforts et un dévouement remarquables, on peut dire que le catholicisme n'a pas fait de progrés sérieux; que l'esprit japonais actuel est rebelle à toute idée religieuse, et qu'il se distingue surtout par une profonde indifférence dans les classes élevées, et dans le peuple par une grossière superstition. Cependant le gouvernement laisse aux prêtres de tous les cultes une grande liberté de propagande. Il y a quelques années, au contraire, il paraissait ne pas voir volontiers le peuple accepter les doctrines religieuses européennes; il exerçait une pression habilement dissimulée, mais certaine, pour empêcher les conversions. Aujourd'hui tout cela est changé; pour des raisons purement politiques, se rattachant sans doute à la revision des traités, le gouvernement laisse à tous une liberté complète.
Cette tolérance du gouvernement japonais a, parait-il, été suivie d'un résultat assez sensible : une sorte d'élan vers le christianisme s'est manifesté dans les contrées jusqu'ici les plus rebelles à toute prédication. Ce fait a été signalé surtout dans le nord du Hondoet dans le Hokkaido. C'est dans ces provinces pauvres et reculées que les missionnaires ont le plus de prise sur l'esprit des indigènes. Dans le centre, au contraire, où la population est extrêmement dense, où le boudhisme, riche et tout-puissant, est implanté depuis des siècles, construisant encore aujourd'hui des temples magnifiques, les missionnaires prêchent en vain.
Kyoto, l'ancienne capitale, est le centre de la région la plus nettement hostile aux chrétiens et d'une façon générale aux Européens.
Dans Kiushiu, au contraire, près de Nagasaki , la chrétienté est relativement considérable.
La population du Japon dépasse actuellement 36,000,000 d'habitants, et le nombre de ceux qui ont été baptisés n'est pas supérieur à 45,000, dont 30,000 près de Nagasaki. Sur cet ensemble, 20,000 ou 25,000 au plus pratiquent avec quelque ferveur.
Ce que nous venons de dire du catholicisme depuis 1868 s'ap-
plique aussi aux autres religions, aux différentes sectes du protestantisme, qui sont luxueusement représentées, du moins par le nombre de leurs pasteurs, tous de race anglo-saxonne. Us comptent 15,000 convertis environ.
L'Église russe, extrêmement tolérante, a fait aussi des efforts considérables, suivis d'un succès apparent incroyable. Cet engouement superficiel a été de courte durée, et ses missionnaires sont aujourd'hui abandonnés en masse par leurs anciens prosélytes : 15,000 chrétiens grecs.
§ 3. — Mœurs. — Coutumes.
Ce sont les usages des peuples, leurs coutumes, leur vie extérieure, en un mot, qui frappent le plus vivement les étrangers qui parcourent des pays lointains. Le voyageur, étonné surtout par des particularités extérieures très différentes de celles du monde qu'il vient de quitter, leur accorde dans ses appréciations une importance généralement exagérée, et juge en dernier ressort d'après les premières impressions, qui sont presque toujours excessives. Du reste, la curiosité du public est surtout éveillée par ces images, toujours un peu faussées, de pays qu'il ne connaîtra sans doute jamais.
D'autre part, celui qui vit longtemps au milieu même de ces usages dont il a été surpris tout d'abord, s'y accoutume peu à peu ; et s'il songe, plus tard, à décrire les régions qu'il connaît le mieux, il oubliera généralement de parler de ces mille détails insignifiants maintenant à ses yeux, et qui le frappaient jadis, comme ils frapperaient encore ses lecteurs. Ici, comme en toutes choses, il y a évidemment un juste milieu où sans doute est la vérité, mais, comme toujours, difficile à trouver.
Sans avoir cette prétention, nous nous bornerons à appeler l'attention sur quelques points saillants, qui sont assez souvent représentés sous un jour un peu faux, nous permettant de renvoyer ceux qui désirent de plus grands détails aux ouvrages nombreux et charmants qui ont fait connaître le Japon pittoresque dans notre vieille Europe.
Mais tout d'abord une observation.
Dans les pages qui suivent, nous serons amené à parler d'une ■série de coutumes dont les Japonais novateurs rougissent aujourd'hui. A propos du mariage, du divorce, du concubinage, etc., on objectera qu'il y a, depuis déjà plusieurs années, des lois qui inter-
disent la plupart des faits auxquels il est fait allusion. Sans doute; mais si Ton jugeait d'après ces lois seules, la société japonaise serait une société européenne, et ceux qui ont visité le pays peuvent affirmer qu'il n'en est rien.
Nous aurons d'ailleurs occasion de le redire. Il y a, non pas au Japon, mais à Tokyo et dans les ports ouverts, deux sociétés indigènes juxtaposées : l'une officielle, la classe dirigeante, ayant dans le monde, pour la galerie, des mœurs quasi-européennes; l'autre, ayant conservé ses vieilles habitudes, mais certainement moins vicieuse que la précédente, dans tous les cas plus inconsciente. Quant à la masse de la nation, elle ne soupçonne même pas les réformes morales que l'on tente pour elle.
Influence européenne. — Costume. — Nous avons dit, dans le Résumé historique qui fait l'objet d'un des chapitres précédents, comment le Japon s'était trouvé brusquement en relation avec les puissances étrangères; comment le parti du mikado avait renversé le dernier représentant des Tokugawa, depuis longtemps ébranlés, en faisant appel à la haine contre les étrangers, et comment enfin, le succès remporté, le môme parti était devenu le plus ardent promoteur des idées et des mœurs européennes. Ce mouvement, peut-être exagéré à dessein, a naturellement affecté surtout le monde qui touche au gouvernement de près ou de loin, et au Japon le nombre des employés est immense. Il faut donc en prendre son parti : le Japon pittoresque, héroïque et légendaire est bien mort. Les femmes seules, conservatrices, ici comme ailleurs, sont restées plus attachées à leurs coutumes. Et cependant quand on lit les relations des mœurs japonaises d'il y a vingt ans à peine, on croit rêver.
Ce qui faisait en Europe le prestige de l'empire du Soleil Levant d'autrefois, luttes sanglantes, folies héroïques, admirables dévouements, a disparu pour toujours, ne laissant que des traces insignifiantes dans l'esprit, la littérature et le théâtre japonais.
L'empereur est habillé en général... Les sénateurs, les ministres, les nobles, portent des fracs à la française, brodés sur toutes les coutures... Le cérémonial de la cour est, jusqu'à nouvel ordre r imité de celui de la cour d'Allemagne. Les carrosses semblent venir du musée de Gluny, et l'uniforme de l'armée est un composé des uniformes de toutes les armées européennes connues. Peut-être eût-il été plus sage de ne pas se lancer aussi aveuglément dans l'adoption de coutumes nées dans d'autres milieux et bonnes pour d'autre races.
Les petits ont dû suivre l'exemple des grands, et tous les employés émargeant au budget reçurent Tordre, au lendemain de la restauration, d'abandonner le vieux, costume national pour arborer nos vêtements européens. Les samurai, sur un désir analogue et sans murmures sensibles, déposèrent les deux sabres qui jadis étaient l'emblème de leur situation sociale.
Brochant sur le tout, des architectes, français, anglais, italiens, diversement mais pas toujours bien inspirés, ont construit des habitations européennes pour abriter les princes et les puissants du jour. L'ensemble de ces transformations a sensiblement altéré, dans les grandes villes du littoral, dans les ports ouverts, surtout à Tokyo, l'originalité ancienne de la ville japonaise. Les chemins de fer, les tramways, les jinrikisha, le gaz et le télégraphe continuent chaque jour cette œuvre, sans doute utile, mais qui, poursuivie hâtivement, supprime le pittoresque, sans donner une richesse et un confort compensateurs.
Le peuple, le vrai peuple des villes et des campagnes, n'a pas eu à se plier devant des ordres du môme genre venus d'en haut, et c'est grâce à lui qu'il est permis d'admirer, même à Tokyo, l'ancien costume à peu près intact. Ici le négociant vêtu de la longue robe de soie ou de coton serrée à la taille par une ceinture, à laquelle sont suspendus l'étui à pipe et la blague à tabac; là des femmes généralement délicates, perchées sur de hautes geta, à la démarche gênée, au visage blanchi, à la coiffure savante et compliquée. Leur robe, analogue comme coupe à celle des hommes, est plus ample cependant, et de couleur voyante, surtout pour les jeunes filles. Elle est maintenue par une ceinture large d'un pied, « obi », qui constitue le principal luxe de la toilette ; cet obi, enroulé plusieurs fois autour du corps, est fixé sur les reins par un large nœud. Plus loin, travaillant gaiement, l'artisan aux vêtements courts et ajustés, ornés dans le dos de dessins de fantaisie ou de caractères chinois rappelant le métier de leur propriétaire. Puis le betto, gracieux, élégant, presque aérien, lorsqu'il bondit légèrement auprès du cheval de son maître.
Mais ce qu'il est rare maintenant de voir, même dans le peuple, c'est l'ancienne coiffure masculine : les cheveux des tempes et de la nuque rejetés en arrière, agglutinés ensemble pour former une masse cylindrique demi-rigide, qui, ramenée ensuite en avant, repose sur le sommet du crâne soigneusement rasé.
La coiffure que nous venons de décrire n'est pas d'ailleurs extrêmement ancienne. A l'époque même de Taiko Sama, les cheveux
étaient simplement rejetés en arrière et liés en un faisceau de dix à quinze centimètres de longueur.
Plus tard, comme il était difficile de porter des chapeaux ou des casques avec cet appendice, on lia les cheveux de la même manière, mais on les ramena en avant, afin qu'ils pussent entrer dans la coiffure.
Ce n'est que plus tard encore que l'usage prévalut de raser le dessus de la tète. C'est ce dernier système qui existe encore, surtout dans les campagnes. D'ailleurs ces trois méthodes s'adaptaient à merveille à la physionomie japonaise, beaucoup mieux certainement que celle qui parait maintenant jouir de la faveur générale: cheveux très longs et incultes.
D'habitude les Japonais, surtout ceux des classes inférieures, avaient le visage rasé ; dans les classes élevées, au contraire, on portait souvent la barbe. Le port de cet ornement viril était aussi un privilège des militaires et des employés du gouvernement.
La coiffure des femmes est plus compliquée encore : elle demande, outre l'aide obligée d'une coiffeuse, au moins une heure pour être élevée. Aussi la nuit, afin de conserver intact le précieux édifice, les femmes surtout font-elles usage d'un oreiller particulier, le makura, étroit billot dur et presque tranchant sur lequel elles reposent la nuque; c'est peut-être à cette habitude contractée dès l'enfance qu'elles doivent les formes si gracieuses de l'attache du cou et l'élégante souplesse de leurs mouvements de tête. Les terribles novateurs japonais s'attaquent aussi, mais heureusement sans trop de succès, à la coiffure des femmes.
Habitations. — Incendies. — Après ce premier coup d'oeil jeté à la population de la rue, si le voyageur gagne les voies commerçantes des quartiers populaires, il sera frappé par la petitesse des maisons de bois, généralement à un étage et peintes en noir; par l'exiguïté de la plupart des magasins; par la silhouette gracieuse des toitures, maintenant recouvertes de briques noires aux courbures élégantes. De distance en distance, dominant les frêles constructions, il distinguera de lourdes bâtisses presque sans ouvertures, kura, qui sont à l'épreuve du feu et où les négociants enferment leurs richesses. On comprend en effet les ravages qu'un incendie produit dans ces agglomérations de constructions en bois résineux, et pourquoi les habitants ont cherché à mettre à l'abri au moins leurs biens les plus précieux.
Les incendies sont en effet l'un des fléaux les plus terribles des
villes japonaises. D'après un dicton local, « l'incendie est la fleur d'Edo » (Tokyo). — On a calculé, il y a quelques années, que dans cette ville la durée moyenne d'une maison est de sept ans environ. C'est donc un immense capital englouti ainsi régulièrement et sans profit. Gomme nous l'avons indiqué, précédemment il faut chercher la cause de la persistance que mettent les habitants à construire leurs maisons en bois, non pas dans le désir plus ou moins raisonné de se mettre à l'abri des effets des tremblements de terre, mais dans l'avantage très positif qu'ils trouvent à employer des matériaux très communs.
« Les Japonais n'emploient que des bois résineux dans la construction de leurs maisons. Ces essences poussent vite, flottent facilement, arrivent à bon compte au lieu d'emploi, se travaillent à peu de frais, peuvent se débiter en planches plus minces que les bois feuillus, jouent peu avec les variations hygrométriques, et enfin sont hydrofuges.
« Cette qualité est des plus précieuses dans un pays où l'on n'emploie ni peinture ni vernis, et où les pluies incessantes imposent pendant certaines saisons l'obligation de prendre contre l'humidité toutes les précautions possibles.
« Les Européens ont introduit depuis quelques années l'usage des briques; mais leur haut prix et la crainte des tremblements de terre ont fait conserver, comme par le passé, le cadre de la maison en bois. Les bois résineux paraissent donc appelés à rester, dans l'avenir, les principaux matériaux de construction du pays. » (Dupont.)
C'est ce que nous pensons; mais de nombreux exemples permettent d'affirmer aujourd'hui que les constructions en briques ou en pierres résistent tout aussi bien aux tremblements de terre que celles en bois, si elles sont faites intelligemment; seulement elles sont plus coûteuses.
Quant aux incendies, c'est chose admirable de voir la philosophie avec laquelle les Japonais assistent à ces conflagrations qui dévorent quelquefois leur fortune; le calme des femmes et des enfants; l'activité parfois un peu théâtrale, mais cependant utile, des pompiers. On sent que cette population est en présence d'un fait normal.
Le Journal officiel de l'empire a publié récemment le détail des pertes occasionnées, par les incendies pendant la première moitié de l'année 1885 à Tokyo. Le nombre des maisons détruites a été de 2,363, et la valeur des biens ainsi perdus estimée à deux millions de francs environ. Le nombre des incendies atteint le chiffre de 250, c'est-à-dire une moyenne de plus de 13 par semaine.
A la campagne, les maisons sont à peu près construites comme à la ville, avec les mômes matériaux, mais sur des plans variant avec les besoins.
Étant donné l'abondance du riz, elles sont naturellement couvertes de paille. L'emplacement en est généralement choisi avec beaucoup de goût, le plus souvent dans un site gracieux. Elles sont entourées de grands arbres au feuillage toujours Vert, de bosquets de bambous, de haies de camélias.
A l'intérieur, ce qui frappe surtout dans la maison japonaise, c'est d'abord l'absence complète des sièges et à peu près complète d'autres meubles, puis la présence sur le plancher, généralement élevé de 50 centimètres au-dessus du sol, d'épaisses nattes de paille, tatami, assez moelleuses, qui le couvrent tout entier. Ces nattes sont juxtaposés sur le sol, et, pour rendre leur fabrication plus facile et leur emploi plus commode, elles ont toutes la même surface : environ 1 mètre sur 2, et 5 centimètres d'épaisseur. Dans le même but, les chambres ont généralement des dimensions qui correspondent à un nombre exact de tatami. En ce qui concerne l'étendue des pièces d'un appartement, le tatami est considéré comme l'unité. Aussi dit-on couramment ; Une chambre de 3, 6, 8, 100 tatami... C'est sur ces nattes que la famille japonaise passe sa vie, c'est là qu'elle mange, qu'elle dort; aussi n'y marche-t-on jamais avec les chaussures qui ont servi à l'extérieur.
Le tatami actuel, formé de couches de paille de riz recouvertes d'un fin tissu de jonc, est à lui seul une preuve de civilisation raffinée, confirmée d'ailleurs par le fini de tous L les détails de la construction.
La cheminée ou le poêle n'existent pas. Le seul combustible est le charbon de bois, qui brûle dans des braseros généralement mobiles appelés « hibashi ».
Pour en finir avec les habitations, disons qu'en général la maison du paysan japonais est supérieure, au point de vue de l'élégance, du sentiment artistique, de la propreté, à celle des habitants de même situation en Europe. Il n'est pas, pour ainsi dire, de si pauvre habitation qui n'ait une pièce très propre, ornée de fleurs, de vases gracieux, de pierres curieuses et de peintures. Celles-ci ont toujours une certaine valeur artistique, et échappent, dans tous les cas, à la banalité des mauvaises gravures et des images d'Epinal qu'on trouve dans nos campagnes. Exceptionnellement cependant on rencontre dans quelques villages certaines maisons aussi peu soignées que celles de quelques-uns des hameaux de nos pays les plus pauvres-
Le goût des Japonais pour les jardins, les lacs, les ponts pittoresques, est universellement connu et apprécie'. C'est une importation chinoise.
Bains. — Pudeur. — Une des caractéristiques les plus frappantes du peuple japonais, c'est sans contredit l'amour extrême qu'il a tout entier pour la propreté, et l'usage général, peut-être même exagéré, que les indigènes font des bains portés à une température tout à fait insupportable pour des Européens : 50 degrés centigrades. Chaque famille possède en général une baignoire en bois, dans laquelle l'eau est chauffée au moyen d'un foyer placé dans le bassin lui-même. Ce qui caractérise le bain japonais, c'est que toutes les personnes d'une famille — et dans une auberge tous les voyageurs — font à tour de rôle usage de la même eau ; mais celte pratique n'est pas trop répugnante, en ce sens que le lavage proprement dit se fait en dehors de la baignoire, et que c'est le corps h peu près propre que les baigneurs se plongent dans l'eau. Un autre fait particulier, c'est qu'indistinctement hommes et femmes font leurs ablutions en présence les uns des autres, et avec une telle simplicité que toute idée obscène se trouve naturellement écartée.
Depuis peu de temps seulement les sexes sont séparés dans les grands établissements de bains de Tokyo, quelquefois par une corde. Les Japonais se baignent chaque jour, indifféremment avant, pendant ou après leur repas du soir. Dans la campagne, la baignoire est souvent devant la porte, sur la route, et, le soir venu, chacun vaque à ses devoirs de propreté sans penser au public, d'ailleurs fort indifférent.
L'origine de cette passion du peuple pour les bains est inconnue. C'est un des rares usages qu'il ne tienne pas de la Chine. Quoi qu'il en soit, à ce point de vue encore, le Japonais du peuple est très supérieur à l'homme de même classe de la société européenne.
La promiscuité que nous venons de signaler, et qui confond en somme dans une même baignoire, grande ou petite, des individus de sexe différent privés de tout vêtement, indique que les Japonais ont de la pudeur une conception différente de celle qui nous est donnée par notre système d'éducation. La pudeur, comme nous l'entendons, n'existe pas au Japon. Tous les faits qui dérivent d'une loi naturelle y sont acceptés purement et simplement, comme nous les acceptons pour les animaux. C'est une manière de voir différente de la nôtre, peut-être plus exacte, et qui dans tous les
cas ne comporte pas une nature vicieuse, puisque, s'il y a immoralité, elle est inconsciente. Cette idée de considérer tous les faits naturels comme une chose normale a pour effet immédiat ■ de ramener à un degré beaucoup moins élevé que chez nous l'importance de la pureté, et, par contre-coup, de maintenir à un niveau plus élevé les femmes, fort nombreuses, que les circonstances ou la misère ont jetées dans le domaine public et dans les maisons de prostitution.
Elles en sortent le plus souvent pour un mariage en général peu brillant, mais deviennent ensuite des femmes honnêtes et dévouées.
L'adultère de la femme est extrêmement rare, — il Tétait surtout* Les femmes coupables sont à la disposition de 1 époux. Quant aux maris, ils n'ont même pas notion de la fidélité. Dans les grandes villes comme Tokyo, il n'est pas impossible que le contact des Européens amène avant peu une dépravation de mœurs plus grande que par le passé ; elle sera seulement plus ou moins habilement déguisée.
Politesse. — La politesse raffinée qui caractérise les relations des Japonais entre eux et, à un degré moindre, celle qu'ils pratiquent vis-à-vis des étrangers, est aussi un des faits qui frappent le plus vivement les voyageurs, d'autant plus que les résidents européens ou américains, qui pour la plupart sont de race anglosaxonne, n'accordent, comme on le sait, qu'une importance fort secondaire aux formes extérieures de la civilité.
Quoi qu'il en soit, au Japon, les règles et les formules de politesse ont été soigneusement précisées et respectées depuis des siècles. Chaque individu, suivant la classe à laquelle il appartient, suivant son sexe, son âge, etc., doit, dans toutes les circonstances de la vie, s'incliner, parler d'une façon spéciale. Rien de plus curieux que les livres populaires qui donnent tous ces détails.
Des esprits chagrins contestent parfois la sincérité de ces manifestations extérieures. Il est en effet certain que le ravissement qui se peint sur les visages des Japonais, même lorsqu'ils annoncent la mort d'un enfant chéri, d'un père vénéré, est un masque; mais un masque du moins plus agréable que d'autres pleins de morgue, de dignité et de raideur qu'on rencontre parfois chez des Européens, et qui ne sont pas toujours un emblème de franchise. En admettant que les mêmes défauts se trouvent chez les Japonais, en admettant qu'ils soient défiants plus que de raison, ne
vaut-il pas mieux voir ces défauts cachés sous des fleurs que sous des épines? Puissent-ils conserver longtemps encore l'usage de leurs sourires, de leurs profondes révérences, de l'aspiration si caractéristique dont le sifflement accompagne toutes leurs marques de politesse !
Cependant les raffinements mêmes de cette urbanité que nous venons de vanter ont eu pour résultat de tromper beaucoup de voyageurs sur les vrais sentiments des Japonais à l'égard des étrangers. Séduits par les apparences, par l'entrain et la chaleur des réceptions, la plupart des « globe-trotters », jugeant d'après l'estime, l'affection et la sympathie qu'un pareil déploiement de bonne volonté et d'amabilité signifierait en Europe, en ont conclu, un peu légèrement, que les Japonais étaient animés à l'égard, non de leur personne, mais de leur nation, des sentiments les plus chaleureux. C'est ainsi que Français, Allemands, Anglais, Américains, ont écrit successivement qu'il y avait entre la race japonaise et la leur une remarquable sympathie naturelle. C'est une erreur profonde. Qu'on se rappelle l'indignation du peuple japonais tout entier d'il y a trente ans, quand le shogun ouvrit le pays aux étrangers ; qu'on se rappelle que ce fut le sentiment exploité pour le renverser, et, seulement avec un peu de réflexion, on comprendra qu'en si peu de temps les anciens préjugés du peuple n'ont pu disparaître. Aujourd'hui comme à cette époque, les Japonais supportent impatiemment les étrangers. Qui sait si, tout au fond du cœur, ils ne les haïssent pas. Seulement des raisons politiques les obligent à faire bonne figure, surtout à ceux qui appartiennent aux grandes puissances.
D'ailleurs, ils en ont encore besoin, de ces « barbares » ; mais leur but, qu'il est aisé de voir, consiste, au point de vue intellectuel, à s'assimiler le plus vite possible les connaissances européennes; au point de vue commercial, à dresser une nouvelle génération de manière à pouvoir se passer enfin de conseillers gênants et faire leurs affaires eux-mêmes. C'est du reste une ambition des plus légitimes.
Les Asiatiques, d'ailleurs, diffèrent des races caucasiques par tant de points, physiques, intellectuels et moraux; ils ont de toutes choses une conception si différente, qu'il est, quoi qu'on en dise, impossible de compter sur une sympathie, une union réelle entre des races aussi dissemblables. Ce qui est certain cependant, c'est qu'on aura toujours avec eux des relations, sinon agréables, du moins pleines d'urbanité, surtout tant qu'on sera fort.
120 LE JAPOxN
Sous ce point de vue pas plus que sous les autres, les Japonais ne sont différents des autres Asiatiques.
Si le gouvernement n'avait pas donné les ordres les plus sévères pour que les étrangers ne soient pas molestés, il n'est pas douteux que des conflits fréquents se produiraient, provoqués surtout parla jeunesse des écoles, ici comme ailleurs exubérante, et dévoilant imprudemment les vrais sentiments du peuple.
A ceux qui peuvent trouver excessives les observations précédentes on pourrait demander s'ils ont jamais pu compter un véritable ami parmi les Japonais, si jamais un de ceux-ci leur a montré le fond de sa pensée.
Nourriture. — Le régime alimentaire des Japonais est naturellement une conséquence de la situation insulaire de leur patrie, de la nature de son sol, qui est imperméable, et du climat, qui est très humide et pluvieux.
Le poisson sous toutes les formes, à toutes les sauces, cuit, séché, salé ou même cru, et le riz jouent le rôle le plus important dans le régime alimentaire de la nation; puis viennent les pommes de terre douces, patates, le blé, qui prendra peut-être une importance plus grande dans les productions et dans la nourriture générale si le pain est définitivement adopté comme base de l'alimentation des soldats; le sarrasin, les pommes de terre européennes, qui, à cause de l'humidité, demandent des soins particuliers et perdent bien vite leurs précieuses qualités.
D'après des statistiques officielles, voici dans quelle proportion certains produits végétaux entrent dans la nourriture générale :
Riz 53 pour 100.
Blé 27 — —
Graines diverses (maïs, sarrasin). . 14 — —
Thé et quelques autres plantes. . . . 5,80 — —
L'usage incessant d'une infusion extrêmement légère de thé est en effet une des caractéristiques des habitudes japonaises. A tout instant, à tout propos, on prend du thé sans sucre, dans des tasses microscopiques. C'est la boisson habituelle en dehors des repas, et pendant le repas même, quand on ne fait pas usage d'une eau-devie légère, assez agréable, appelée sake, qu'on obtient par la distillation du riz fermenté, et qui se boit tiède. Il s'en fait de grandes consommations dans toutes les réunions, et l'ivresse que procure
cette boisson paraît être de nature joviale, si Ton en juge par la gaieté de bon aloi qui préside aux festins japonais, toujours un peu fcruyants. Il est possible, du reste, que ce résultat soit dû en partie é. l'élément féminin, toujours nombreux dans ces occasions, et représenté, outre les servantes peu farouches, par des chanteuses musiciennes, gesha, et des danseuses, maiko, qui ne négligent rien pour donner tout l'entrain compatible avec un décorum d'autant moins rigide que la soirée approche de sa fin. Les femmes légitimes n'assistent jamais à ces repas.
Pour manger, les Japonais ne font usage ni de couteaux, ni de fourchettes, ni de cuillers : comme les Chinois, ils se servent, avec une dextérité remarquable, de baguettes, ashi.
Gomme nous l'avons dit dans un des chapitres précédents, l'usage de manger de la viande de boucherie ne fait que commencer; mais il se développe avec une grande rapidité, et déjà dans la plupart des localités de quelque importance de l'intérieur du pays on trouve des boucheries. Certains médecins espèrent qu'une nourriture générale plus animale contribuera à faire diminuer dans une grande proportion la fréquence de la terrible maladie connue au Japon sous le nom de kake, aux Indes sous celui de beri-beri, et donrt la cause est encore inconnue, bien qu'on ait eu depuis peu la satisfaction platonique d'en découvrir le microbe caractéristique. On a dit et répété que le régime alimentaire des Japonais, comprenant à peu près exclusivement du riz et du poisson, est la cause la plus sérieuse de la faiblesse physique des indigènes, et la complexion débile du Japonais qu'on voit en Europe paraîtrait confirmer cette opinion. Cependant il n'est pas de résident européen, de voyageur observant même superficiellement les faits, qui n'ait été frappé, au Japon même, de la force de résistance et de la vigueur remarquable qui caractérisent les hommes de peine japonais, les traîneurs de jinrikisha, les betto... Le paysan est aussi vigoureux que le cultivateur européen, qui, par parenthèse, ne mangeait pour ainsi dire pas de viande de boucherie il y a cinquante ans. Rien ne paraît donc plus contestable que les accusations dirigées contre le régime alimentaire japonais.
Cependant il est indiscutable que les indigènes faisant partie des classes élevées ou de celle des boutiquiers sont véritablement faibles, que leurs membres sont grêles, leur santé délicate. Mais ceci tient exclusivement au manque à peu près absolu d'exercices du corps, tandis que les paysans, ouvriers et coolies, profitent inconsciemment de la gymnastique du travail.
i±î LE JAPON
Xocs ferons une observation analogue sur les différences qu'on remarque bien vite entre la conformation des Japonais riches ou marchands et celle des hommes qui travaillent corporellement. Us premier? ont le buste très Ion?, les jambes courtes et déviées, les pieds en dedans: les antres sont comme les Européens, au point de vue da développement relatif de différentes parties du corps. Ceci est aussi une conséquence des usages. Riches et marchands passent pour ainsi dire leur vie assis à terre* les jambes ployées sous le corps, n en résulte une atrophie partielle et une déviation des membres inférieurs, un développement exagéré du buste et une déformation générale qui. par la persistance des causes, a fini peutêtre par se transmettre de génération en génération; on se rappelle, en effet, que sous l'ancien régime les membres d'une classe sociale ne pouvaient en sortir. Qu'on regarde passer le coolie, le paysan, l'ouvrier, on le trouve bâti aussi solidement et aussi bien que les hommes de même situation en Europe.
Gesha. — Nous avons parlé plus haut des gesha, chanteuses et danseuses qui égarent toutes les fêtes japonaises. Quelques mots sur ce sujet, qui est absolument spécial au Japon.
Et d'abord, qu'on ne s'y trompe pas. actuellement les gesha sont des femmes publiques, d'un degré plus élevé que celles qui sont parquées dans les maisons, mais il n'en est pas, pensons-nous, dont la vertu résiste à l'attrait de quelques bijoux ou d'un peu d'argent.
La plupart sont de basse extraction, et achetées toutes jeunes par des entrepreneurs à des parents pauvres, qui trouvent dans ce marché le double avantage de se débarrasser, souvent avec chagrin, d'une charge trop pesante, et de gagner quelque argent : cinq ou six dollars peut-être, quinze ou même plus, suivant l'âge. 11 était autrefois sévèrement interdit aux samuraide vendre leurs enfants; mais, poussés par la misère, certains cependant finissaient par s'v résoudre.
Ces acheteurs ou acheteuses, le plus souvent vieilles gesha retirées du service, dressent ces enfants, leur enseignent à jouer du shamisen ^sorte de guitare), à chanter, à danser, à marcher gracieusement, en un mot, à plaire. Elles sont la propriété absolue de ceux qui les ont achetées. C'est à ces matrones que les pauvres filles remettent ce qu'elles gagnent ; elles en touchent une part proportionnelle, bien faible, il est vrai, mais sont nourries, logées, fit, en cas de maladie, soignées. Quand elles sont jeunes et inexpérimentées, elles sont tout à fait exploitées et ne peuvent disposer de
leur personne, ni pour le bien ni pour le mal, sans l'autorisation de leur maître. Plus tard, quand elles le veulent, elles déjouent assez facilement cette surveillance, et alors elles exploitent les autres.
Les plus attrayantes des gesha sont naturellement celles qu'il est le plus difficile de séduire, et, habilement excités, beaucoup de jeunes gens, même de bonne famille, finissent, en payant une somme assez ronde, deux cents yen par exemple, par conquérir le droit d'épouser la gesha de leur choix.
La situation de ces filles a complètement changé depuis la révolution de 1868 ; d'une part leurs mœurs sont devenues plus mauvaises, et d'autre part leurs prétentions se sont élevées. Avant la restauration, les gesha étaient d'une vertu relative, en ce sens que si toutes avaient un ami, ce qui était en quelque sorte réglementaire, il était fort rare qu'elles en eussent deux en même temps. Il est vrai qu'elles pouvaient en changer; mais, dans la pratique, ces unions libres prenaient un certain caractère de durée. A cette époque, elles ne pouvaient sortir de leur position que par un mariage plus que modeste avec un homme des classes inférieures à celle de samurai. Ceux qui, parmi ces derniers, se mésalliaient avec une gesha, perdaient, sinon leur rang, du moins leurs revenus. On comprend que, dans ces conditions, ils aimaient mieux se borner à dépenser temporairement avec elles ce dont ils disposaient. La révolution, en détruisant les anciennes castes et en privant les samurai de leurs revenus fixes, a supprimé le principal obstacle qui s'opposait aux unions légitimes, régulières, entre gens de la classe aisée et gesha.
La femme n'ayant d'ailleurs aucune importance sociale, les gesha étant aimables et quelquefois séduisantes, et d'autre part, la nation sortant d'une secousse sanglante, ces « modestes artistes », comme les appelle le Japan Mail, ont été très demandées, — très obtenues d'ailleurs.
Sans doute, en Europe, des faits du même genre se produisent, mais assez rarement. Ils sont très communs au contraire dans le Dai Nippon, et du haut en bas de l'échelle sociale, dans les salons des ministres comme dans la mauvaise boutique du petit marchand, on trouve d'anciennes gesha. L'armée surtout a été et est encore pour elles un débouché précieux.
D'ailleurs, une fois mariées, elles se conduisent d'une façon irréprochable. Cependant, comme aujourd'hui la femme s'élève peu à peu, ces unions, dans le monde officiel, tendront à devenir plus rares ; actuellement, du reste, il y a contre elles une assez violente
réaction, singulièrement aidée par la dissolution de leurs mœurs, et Ton peut prévoir le moment où, devenant tout à fait des femmes publiques, elles ne seront plus admises qu'à ce titre. Dieu veuille cependant que le Japon, dans la rage d'imitation qui lui fait adopter sans discuter tout ce qui vient d'Europe , surtout de l'Angleterre, à laquelle il aime à se comparer, n'en arrive pas à introduire dans l'empire du Soleil Levant les mœurs qui, d'après le Pall Mail Gazette, fleuriraient encore à Londres.
Le gouvernement, comme nous le disions au début de ce paragraphe, a pris, dans ces dernières années, de nombreuses mesures pour moraliser la nation, et entre autres choses interdit formellement les ventes diverses de personnes dont nous venons de parler. Dans la pratique, cependant, rien n'est changé.
La police de Tokyo et des autres villes tient un contrôle des gesha, qui sont assimilées à des marchands ; elles sont soumises à un impôt qui s'élève à un yen soixante (environ 8 francs) par personne et par mois. Beaucoup parviennent à se soustraire à cette inscription et à l'impôt qui l'accompagne, et cependant les chiffres officiels mêmes permettent de se rendre compte de la place que cette catégorie de femmes tient dans la société japonaise.
Nous donnons ci-dessous les résultats des recensements faits à. Tokyo dans ces dernières années :
1879. — 753 gesha adultes 219 élèves
Celles qui figurent dans ce tableau ont reçu une licence de la préfecture de police. Il est probable qu'il y en a au moins un nombre égal qui pratiquent sans certificat le métier semi-artistique des gesha.
Famille. — La famille telle que nous l'entendons en Europe, c'est-à-dire le faisceau intime formé par le père, la mère et les enfants, n'existe pas au Japon. Ici l'homme seul, le chef de famille est le pivot autour duquel gravitent la femme légitime, aisément répudiée, ou la concubine, « mekake », admise sans protestation par la femme légale, qui quelquefois la procure elle-même; les
LANGUE. — RELIâK'X. — Cî«U TUMES
enfants de mères diverses. Tous «es éksnaris n\aû d'autre maître, d'autre loi, que la volonté dm chef de iamife, ûnaA rauLuril** esl incomparablement pins grande qae celle de? parents «d Enroje-
C'est à dessein que nous venons d'emple ver à f^ushenrs reprises l'expression de - chef de Camille > . et iKm -«-Ile oe père oc ôe mari. Ceci tient à un usage qui est spécûd an Ja$»c<n.
En principe, c'est le père qui est le daef de famille : maïs ]ûrsqne, vieilli ou fatigué, il désire ne plus s'occuper des aifaîres- il peut. par une sorte d'abdication. « inkivo > . transmettre ses biens, scai autorité et sa responsabilité à l'héritier de san ckcëx.
S'il a des garçons et des filles, c'est toujours Y un des premiers qu'il choisit, souvent laine, mais pas mvariableawzit ; car sa liberté de choix est absolue, et, à la rigueur, il peut même adopter un étranger et le faire héritier. Si le père n'a que des filles, il adopte le plus souvent un enfant mâle, ou abdique en faveur d'un rendre : c'est le cas habituel.
Si le père meurt sans avoir lait connaître sa volonté, c'est l'aîné des enfants mâles qui hérite des biens et de l'autorité paternelle.
L'héritier doit d'ailleurs pourvoir aux besoins de ses frères et sœurs, et s'il le veut, ce qui est rare, il peut partager avec eux : mais son premier devoir est d'éviter tous les tracas de l'existence au père qui a abdiqué et qui n'existe plus légalement, ou. s'il est mort, d'honorer sa mémoire.
D'ailleurs, et d'une façon générale, le premier devoir des enfants est d'assurer l'existence des parents, et, il faut leur rendre cette justice, ils n'y manquent jamais et obéissent à cette loi avec la plus grande abnégation. Les parents pauvres n'hésitent pas. par exemple, à vendre leurs filles à des entrepreneurs de maisons publiques ou à les placer comme concubines. Celles qui sont l'objet de cet odieux marché ne songent pas à protester ; du reste, elles ne perdent l'estime ni de leurs parents ni de leurs amis ; en obéissant, elles agissent en filles respectueuses : personne ne songe à les blâmer; personne, il est vrai, ne songe à blâmer les parents : c'est un fait admis et pratiqué journellement, en dépit des lois nouvellement édictées. Quant à l'autorité de la mère de famille, elle est infiniment moindre ; quand elle est veuve, elle obéit au ûls aine ou à l'héritier désigné par le père.
Le divorce, « riyen », avons-nous dit précédemment, est extrêmement simple. Le mari se borne, en effet, à donner à la femme qu'il renvoie un certificat constatant qu'à partir de tel jour elle est libre, et c'est tout. Cette manière de procéder est, comme bien des usa-
ges au Japon, de simple droit coutumier; elle est fréquemment appliquée par les gens du peuple, assez rarement par la classe moyenne, très rarement par les classes élevées. La femme divorcée revient généralement chez ses parents, plus pauvre qu'au moment de son mariage. Quant à la situation des enfants, elle est, dans le peuple, réglée avec une simplicité antique. Le mari garde ceux qu'il veut, le plus souvent les garçons, et laisse les autres à la mère. 11 arrive d'ailleurs quelquefois qu'il n'en garde aucun, et la femme rentre sous le toit paternel, vieillie et fatiguée, quelquefois avec plusieurs enfants. Mais les coutumes japonaises lui permettent, si elle ne peut les nourrir, de sortir facilement d'un embarras qui paraîtrait insurmontable en Europe. Les garçons, très appréciés, sont aisément adoptés par les ménages sans progéniture, qui sont relativement nombreux. Quant aux filles, nous avons déjà dit comment, si elles ne sont pas adoptées, il est possible de les vendre, pour en faire plus tard ou des femmes publiques ou des gesha.
En général, nous devons dire cependant que ces solutions extrêmes ne sont usitées que lorsqu'il devient impossible à la mère de faire vivre sa famille. Les Japonaises sont d'excellentes mères, et il suffit de voir la gaieté des bambins, leurs vêtements coquets, les soins dont ils sont entourés, pour voir combien on les aime.
Les mères allaitent leurs enfants pendant plusieurs années, généralement pendant quatre ans, quelquefois pendant huit. Il n'est pas rare de voir des femmes donner un sein à un grand garçon de quatre ou cinq ans debout près d'elles, et l'autre à un nouveau-né.
Cet usage tient sans doute au manque d'aliments légers nécessaires pendant un certain temps après un prompt sevrage ; mais à ce régime on comprend à quel point et avec quelle rapidité, puisqu'elles se marient très jeunes, quinze à dix-sept ans, les femmes perdent et la grâce et la pureté des formes, un peu grêles, mais bien soutenues, qu'elles avaient comme jeunes filles. D'ailleurs, les Japonais n'y attachent aucune importance.
Parmi les pratiques qui tendent, quoi qu'on ait dit, à faire de la famille japonaise une association fort différente de ce qu'on est tenté de croire au premier abord, quand on entend parler du culte des ancêtres, il faut citer les adoptions. Tout ménage, avec ou sans progéniture, peut adopter, sans formalités pour ainsi dire, un ou plusieurs enfants. Ceux-ci changent aussitôt de nom, prennent celui du père d'adoption ; ils lui doivent dès lors l'obéissance complète qu'ils devaient autrefois à leur vrai père, auquel ils deviennent pour ainsi dire étrangers. Ils jouissent, du reste, exactement des
mêmes droits que les enfants légitimes. On le voit donc, an Japon, le culte des ancêtres est autant le culte des ancêtres des autres que des siens propres.
L'adoption, modérément répandue, n'est pas en elle-même une mauvaise coutume ; mais , développée à l'excès , sans garanties sérieuses, elle est une cause d'embarras considérables, et quelquefois de spéculations peu honorables.
Le gouvernement a dû récemment se préoccuper de cette question au sujet de la loi de recrutement : beaucoup de jeunes gens, pour éviter le service militaire, se faisaient à prix d'argent adopter par des vieillards dont l'âge les exemptait d'un impôt encore peu en honneur dans les classes populaires japonaises.
Service militaire. — Classes de la société. — Cette antipathie de l'homme du peuple japonais pour le métier des armes est très caractéristique, et, bien que la loi de recrutement y soit très large pour les exemptions, les réfractaires sont très nombreux : dans certains districts, leur nombre atteint une proportion de 23 pour 100. La cause de cette aversion se retrouve dans l'histoire du Japon.
Sous l'ancien régime, la société japonaise comprenait : la famille impériale, les nobles de la cour ou kuge, de mœurs généralement pacifiques ; puis, subordonnés moralement, théoriquement, le shogun et les seigneurs ou daimio. Les hommes d'armes (samurai) de ces daimio formaient la petite noblesse et constituaient vraiment la classe militaire. Au-dessous se trouvaient les paysans, les artisans, les marchands, qui jamais ne portaient les armes. Or, c'est cette dernière partie de la population qui fournit maintenant le plus large élément des contingents de l'armée nouvelle, organisée à l'européenne. Il n'est donc pas surprenant qu'ayant échappé pendant des siècles à l'obligation de porter les armes, elle voie sans enthousiasme le service obligatoire.
Dans les guerres qui ont ensanglanté si souvent le Japon, les hommes d'armes des seigneurs, groupés en petites armées, combattaient seuls. Le peuple, les paysans des territoires amis ou ennemis, étaient seulement utilisés comme porteurs dans les convois, et servaient indifféremment et successivement aux deux partis en présence, suivant les hasards de la guerre. L'esprit militaire était particulier aux nobles, grands et petits, daimio et samurai. Il se retrouve encore chez leurs descendants, désignés maintenant sous les noms de kazoku et shizoku, mais ne fait que des progrès peu
sensibles chez les heimin ou classe vraiment populaire. Ce n'est pas que le Japonais ne soit pas courageux ; mais il ne comprend pas Futilité de l'armée, ne voit pas de compensation aux charges qu'elle impose, et il est à craindre que cet état de choses ne change qu'après une guerre qui montre bien à toute la nation Futilité d'une armée fortement constituée.
Les classes de la société dont il vient d'être question étaient autrefois séparées par des barrières infranchissables; chaque individu naissait et mourait dans la même situation sociale. Dans le nouvel ordre de choses inauguré depuis 1868, les classes sont encore distinctes, il est vrai; mais des services rendus à l'État permettent de passer assez facilement de l'une à l'autre, et il est probable que dans peu d'années ces distinctions tendront à disparaître.
Conclusion. — Pour conclure, disons en deux mots quelle est, à notre avis, la valeur relative du peuple japonais comparé à celui d'une nation européenne, la France par exemple. Mettons donc en présence les éléments de même ordre, de même situation sociale.
Le cultivateur, l'artisan japonais est aussi habile, beaucoup moins âpre à la besogne, moins travailleur, plus amateur, en un mot, que le paysan français. Il n'est pas économe, est en général très sobre, mais adore le plaisir. Il ne songe jamais au lendemain, et souffre souvent, sans se corriger, de disettes qui sont presque toujours des conséquences directes de son imprévoyance. Son apparence est par conséquent plus libre, plus gaie ; il parait plus heureux que le prolétaire d'Occident, préoccupé, du reste, de questions sociales encore inconnues au Japon. Sa culture intellectuelle, son instruction est en moyenne plus élevée que celle du paysan français. 11 n'y a pas d'illettrés au Japon; et ce qui le prouve mieux que des statistiques, c'est qu'on ne voit pas pour ainsi dire d'enseignes parlantes dans les rues. Cette sorte d'insouciance et de gaieté qui paraît être le fond du caractère national, est mise très curieusement en lumière par un document officiel de 1885, dans lequel le ministre de l'agriculture donne aux populations rurales des conseils destinés à éviter les famines :
« Le paupérisme semble atteindre aujourd'hui au Japon le suprême degré. 11 faut en voir les causes dans les mœurs de ceux qu'il frappe. Dans la crainte d'une famine pour 1885, il faut prendre dès maintenant des mesures préventives qui puissent permettre d'attendre sans crainte la récolte de l'année prochaine. C'est par un
travail assidu et opiniâtre, c'est par l'économie que ce résultat sera atteint.
« Que le cultivateur qui manque d'aides prolonge ses journées : qu'il soit à ses champs à quatre heures du matin au lieu d'y arriver à six, qu'il n'abandonne son travail qu'à huit heures du soir au lieu de le quitter à six.
« Les ouvriers de notre pays entreprennent les labeurs les plus pénibles; mais ils travaillent d'une façon fort irrégulière, accordent trop de temps au repos, au sommeil, à la conversation ou à la pipe. Les hommes des champs qui travaillent d'une façon régulière ne trouvent jamais leur domaine trop grand. S'ils manquent •d'engrais, ils en trouveront d'excellents en employant les détritus <les jardins et la première couche de terre du dessous des maisons.
« Le second moyen que nous conseillons, l'économie, parait plus difficile à réaliser dans la situation actuelle. On devra se priver des choses superflues, et limiter ses dépenses aux besoins stricts de la vie journalière, » etc.
Les négociants, qui occupaient le dernier rang dans la société japonaise, faisaient peu d'efforts pour se relever dans l'esprit de leurs compatriotes et mériter leur estime. Il semble encore que la situation méprisée qu'ils ont si longtemps occupée influe sur leur caractère, et sur celui qu'ils donnent par conséquent à leurs affaires. Ils ont la réputation de n'être ni hommes de parole, ni commerçants bien scrupuleux, ni négociants hardis. Ils sont très inférieurs à leurs confrères du continent voisin aux points de vue que nous venons d'indiquer, comme à celui de l'instruction et du respect d'eux-mêmes. Cette situation tend cependant à se modifier, mais les commerçants européens ne cachent pas leurs préférences pour les Chinois au point de vue de la sûreté des affaires.
L'ancienne grande noblesse a conservé en général ses vieilles qualités de race, ses traditions d'honneur, de dévouement et de •désintéressement, mais alliées trop souvent à une ignorance qui rappelle celle de nos seigneurs du moyen âge, et à un niveau intellectuel qui semble peu en rapport aujourd'hui avec les situations importantes qu'ils occupaient il y a moins de vingt ans.
'Sous ce point de vue, l'ancienne caste des samurai était mieux partagée, et c'est des rangs de cette classe moyenne que sont sortis Jes hommes qui, à force de hardiesse et d'intelligence, sont aujour-
dTiui à la télé du gouvernement. Leurs connaissances ne sont pas toujours en rapport avec la finesse de leur esprit, d'où certains tâtonnements, une indécision qui les place trop souvent sous la dépendance morale, mais impatiemment supportée, des représentants des puissances européennes. Ceux-ci s'appuient du reste sur des traités peu en rapport, pensent les diplomates japonais, avec la situation d'une puissance qui marche maintenant de pair avec les nations civilisées de l'Occident.
En résumé donc, à tous les degrés de l'échelle sociale japonaise on trouve en général l'intelligence, la bonne volonté, la gaieté, l'insouciance, avec une forte dose de vanité et un sentiment artistique des plus délicats.
La classe inférieure est, à beaucoup d'égards, supérieure à nos masses populaires.
Toutes les classes dirigeantes, au contraire, sont inférieures à leurs similaires d'Europe, sinon au point de vue des dons naturels, du moins à celui du savoir.
Les nouvelles générations rétabliront peut-être l'équilibre, mais nous avons indiqué plus haut, en étudiant la langue, à quelles conditions difficiles cette régénération nous paraissait possible.
Comme complément aux observations qui précèdent, il pourra paraître intéressant de connaître l'idée que certains Japonais se forment et de leurs qualités et de leurs défauts. C'est à ce titre que nous reproduisons ici un extrait d'une étude à la fois brève et généralement exacte publiée en 1886 par un journal illustré sous la signature de M. Tadamasa Hayashi.
« Le caractère général d'une nation de trente-cinq millions d'habitants est très difficile à dépeindre exactement.
« Les Japonais du sud ne ressemblent pas en tout aux Japonais du nord. Quelques points seuls sont communs dans tout le pays. Ces points sont: l'amour de la patrie, l'amour filial, le dévouement aux siens, la politesse, la patience, l'ordre, la propreté et le sentiment de Fart.
« Le respect qu'on témoigne aux savants et aux artistes est très grand. Les œuvres d'art sont toujours déplacées avec soin. De même, on manie les objets d'usage journalier avec délicatesse, et l'on peut sans crainte laisser laver par n'importe quelle servante les vaisselles les plus précieuses. Si elle n'a pas encore vu ces
objets, son instinct la guide. Nous sommes loin de l'indifférence et de l'inattention de certains domestiques étrangers.
« Les voyageurs disent que les Japonais ont le caractère gai: disons surtout que nous tenons à être polis et agréables. Le premier de nos rois, Ooanamuti, trouva que le sourire est la source du bonheur et de la fortune.
« Lorsque son fils Kotoshironushi apprit le commerce aux hommes, il se conforma aux conseils de son père et trouva que les affaires allaient à merveille.
« Fidèles à ces lois, les Japonais sont très gais d'apparence. Nos savants ont commenté ainsi la chose : Le principe de ne faire de mal à personne s'applique aux convenances. La mauvaise humeur étant fort communicative, il est inconvenant de troubler les autres h cause de soi-même. On peut avoir des tracas, cela ne regarde personne : ce n'est pas une raison pour influencer les autres ; de là la gaieté, devenue habitude.
« Mais les Japonais ne sont pas dépourvus des autres facultés.
« Plus on est réservé, plus les réflexions sont profondes, car au fond les Japonais sont très réfléchis; ils sont aussi modestes et prudents dans leur conversation. Entre amis, ils sont francs et attachés ; mais pour le monde, ils ne disent leur façon de penser que si on leur demande de s'occuper de la question. Ce caractère de réserve se compense par un éclat qui se manifeste en poésie et en art.
« Les Japonais aiment le plaisir, mais travaillent aussi avec ardeur, et leur goût pour une existence luxueuse est moins développé que dans les autres pays, par suite de la morale de Confucius, qui ordonne à chacun de se contenter de son sort.
« Les paysans sont très honnêtes, aimables et hospitaliers, l'instruction chez eux ne faisant pas défaut. Ils ont souvent une philosophie plus logique que les habitants des villes.
« Les femmes sont fort soumises à leurs maris, mais ne sont point leurs esclaves. Elles jouissent de leur liberté. La loi leur accorde des droits. Elles savent bien prendre le dessus par leur douceur; elles sont en général excellentes femmes d'intérieur et très fidèles à leurs maris.
« L'amour-propre est grand chez les Japonais. On peut tout obtenir en se conformant à ce sentiment; mais si on le blesse, l'intérêt n'est pas capable de rétablir la balance. Quoiqu'il ne manque pas de gens insolvables, la parole d'honneur est généralement tenue. On peut sans crainte confier une importante mission
à un Japonais : elle sera remplie, dût-elle amener la mort. Ce caractère se retrouve chez les malfaiteurs. Je cite un exemple, afin d'affirmer que la vieille tradition n'a pas encore disparu.
En 1879, un grand incendie ayant éclaté à Tokyo, au moment où le feu allait envahir la prison centrale, M. Onoda, qui en était alors directeur, fit ouvrir les portes et dit aux forçats : « Je vous « rends la liberté cette nuit, et vous sauve la vie, mais promettez- « moi de revenir à cette place demain matin. » Le lendemain, lorsque Ton compta le nombre des présents, aucun ne manquait.
« Quoique nous soyons tels que je viens de le décrire, on n'est pas toujours le bon juge de soi-même, » etc.
Après cette citation, on ne nous accusera pas sans doute de vouloir laisser aux lecteurs une impression défavorable aux Japonais.
§ 1 er . — Résumé historique.
Depuis Jimmu Tenno et pendant une période que les Japonais évaluent, avec une grande exagération, à douze siècles, les mikado, assistés des délégués provinciaux et aidés du Jingikwan ou conseil de la religion, gouvernèrent eux-mêmes et commandèrent en personne leurs armées.
Après l'introduction définitive de la civilisation chinoise, sous Kimmei Tenno (540-571 après J.-C), le système gouvernemental changea peu à peu et passa du système féodal au système monarchique centralisé.
A cette époque, les affaires de l'État étaient traitées par huit conseils centraux ou ministères agissant sous la supervision du Jingikwan. C'étaient ;
1° Nakatsukasanoshô. Ministère de l'intérieur;
2° Shikibushô — des cérémonies ;
3° Jibushô — des affaires civiles , avec une
annexe pour les affaires étrangères ;
4° Minbushô — des revenus et impôts ;
5° Hiobushô — de la guerre ;
6° Giobushô — de la justice ;
7° Okurashô — des finances;
8° Kunaishô — de la maison impériale.
Le Dajokwan, grand conseil, fut créé en 786. C'était une imitation duKiunkichu chinois; il remplaçait le Jingikwan dans le con-
tr61e des huit ministères et comprenait quatre grand ministres d'État :
Le Dajodaijin. . . . Grand premier ministre ;
Le Sadaijin Ministre de gauche;
LTJdaijin — de droite ;
Le Naidaijin — particulier, privé.
C'est aussi à cette époque que la population fut, à la manière chinoise, divisée en classes bien définies, parmi lesquelles la caste militaire, commandée par un général portant le titre de shogun, finit par dominer les autres et arriva à s'emparer de la plus grande partie du pouvoir exécutif, qui était autrefois l'apanage de l'empereur.
La restauration de 1868 avait eu pour but de rendre la direction des affaires au souverain légitime, et au peuple la liberté des anciens temps.
C'était difficile, car tout avait changé, et les éléments nécessaires pour l'organisation d'un gouvernement libéral manquaient.
D'une part les daimio et les kuge, amollis dans l'oisiveté, écartés systématiquement des affaires depuis des siècles, étaient en général tout à fait incapables; et d'autre part le peuple, depuis longtemps sevré de liberté, manquant d'instruction, ne pouvait pas non plus rendre des services et prendre part à la direction des affaires publiques. Aussi ce fut la classe moyenne, celle des petits samurai, plus travailleuse et plus instruite, qui .fut appelée à occuper tous les emplois.
En 1868, au lendemain de la chute des Tokugawa , l'empereur, dans une occasion solennelle, promit au pays, peut-être un peu prématurément, de gouverner constitutionnellement et de convoquer une assemblée nationale élue 1 . C'était passer sans transition du despotisme au parlementarisme, et l'on vit bientôt que personne n'était préparé. Aussi, successivement retardée, la convocation de l'assemblée fut-elle renvoyée à la vingt-troisième année de l'ère Meiji (1890), au grand mécontentement d'un parti libéral puissant,