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CHAPITRE VI

Au point de vue matériel et moral, on peut dire que le Japon subit actuellement une transformation radicale. Tous ses liens avec le passé sont rompus, et, sorti de la tradition, il court sans but défini vers un avenir forcément incertain.

Si l'on admet, au point de vue matériel, que les systèmes européens, y compris le costume, constituent l'idéal vers lequel toute agglomération humaine doit aspirer, il est incontestable que les progrès accomplis dans toutes les branches ont été considérables. Toutes d'ailleurs offraient un champ libre aux expériences, et la transformation s'est faite avec une rapidité incroyable; mais si Ton regarde d'un peu plus près, on constate, ce qui d'ailleurs est fort naturel, que, sous des apparences relativement brillantes, le désordre et la faiblesse sont partout. Après avoir renversé avec une légèreté inouïe tout ce qui attachait le pays au passé, on a bâti à la hâte un véritable château de cartes où tout est un trompe-l'œil. Les finances tiennent par des prodiges d'équilibre qu'un regard pourrait rompre. L'armée, à laquelle nous nous sommes plu à rendre hommage, présente bien des éléments de faiblesse qu'on aurait pu éviter avec plus de sagesse. La marine, sans être tout entière à former, présente encore peu de solidité.

Au point de vue moral, le chaos est plus grand encore. La religion n'existe plus. Les idées d'honneur, de dévouement, de désintéressement qui caractérisaient les classes supérieures, qui faisaient des samurai une caste à sentiments élevés, héroïques, surhumains parfois, si l'on en juge par les traits que rapporte l'histoire, ont fait place, trop généralement, aux aspirations les plus vulgaires.

Le respect des chefs est tombé, et l'empereur, descendu peut-être trop vite du piédestal surnaturel où la crédulité populaire le plaçait depuis des siècles, n'est plus regardé que comme un homme. Tout

a été jeté à bas hâtivement, fiévreusement. Les anciennes idoles renversées, on n'a su rien mettre à la place, et le peuple flotte sans idéal et sans règles pour le diriger et le maintenir.

Dans les idées d'ordre politique et de droit, la même confusion se manifeste, et les conceptions les plus diverses se heurtent sans profit.

D'ailleurs, le Japon court peut-être à une révolution. En 1890 la première assemblée nationale doit se réunir, et qui sait alors ce qui sortira de cerveaux qui hier encore avaient à peine le droit de penser et qui seront demain législateurs, nourris de vaines utopies, abstraites et assurément radicales !

Dégagée des faits secondaires, la restauration de 1868, dans ses effets sociaux, peut être comparée à notre révolution de 1789. Elle a été l'avènement de la classe moyenne, et, vingt ans après, on sent déjà le sentiment populaire qui s'élève, gronde et menace les puissants du jour, la coterie dirigeante, dont les éléments, sortis presque du néant, abusent aujourd'hui de leur situation inespérée avec une âpreté, une audace et un cynisme à peine déguisés.

Et maintenant quel est l'avenir du Japon? Grosse question, difficile à résoudre.

Cependant, la vie d'un peuple présentant, comme celle d'un homme, une certaine suite logique, il est peut-être possible d'entrevoir ce que deviendra l'empire du Soleil Levant, en admettant un ensemble de circonstances moyennes, qui tendent, en définitive, à devenir les plus générales.

Quels sont d'abord les voisins immédiats du Japon ?

La Chine ;

La Russie ;

Les États-Unis d'Amérique.

Les plus rapprochés, Chine et Russie, deux colosses ;

L'autre, un monde ;

Et plus loin, par leurs possessions des Indes, la France, l'Angleterre; ajoutons l'Allemagne.

Assez complaisamment les Japonais se laissent dire qu'ils sont les Anglais de l'extrême Orient. Cela n'est vrai qu'au point de vue de la situation insulaire de leur patrie ; à tous les autres, c'est faux. Quand l'Angleterre a grandi, il y avait de grandes régions encore inoccupées ou faciles à dominer, sur lesquelles elle a mis la main. De là sa puissance et sa richesse dans le passé, peut-être sa faiblesse dans l'avenir.

Le Japon est « venu trop tard dans un monde trop vieux » pour espérer une part semblable.

Il est entouré de voisins immédiats redoutables, qui lui permettraient difficilement de mettre la main même sur un lambeau de terre, et la plus grande ambition du Japon doit être de conserver ses possessions actuelles et son indépendance. Il aurait d'ailleurs fort à faire le cas échéant, à cause du nombre de ses îles et de la variété de ses points vulnérables. Son indépendance morale sera peut-être plus difficile encore à conserver. Ses finances sont, quoi qu'on en dise, dans un état déplorable, et il ne serait pas impossible que, pour sortir d'un pas difficile, elle se mît, en quelque sorte, sous la dépendance d'une grande nation étrangère. Laquelle?

En s'adressant à la Russie, qui lui a déjà enlevé Saghalien et qui convoite la Corée et Ezo, elle se donnerait immédiatement un maître.

La Chine est aussi redoutable, et, dès que le Japon sera plus largement ouvert, elle en commencera la pacifique conquête.

Les États-Unis sont également trop rapprochés, et d'ailleurs leur système gouvernemental se prête peu à des combinaisons de ce genre.

Restent donc les nations placées dans un voisinage moins immédiat :

1° La France, en république, avec un gouvernement à la ligne de conduite un peu incertaine, penchant de plus en plus à gauche, et manquant sûrement de l'immobilité qui plaît aux monarchies;

2° L'Allemagne, influente par sa situation militaire en Europe, inondant actuellement le Japon de ses produits et de ses fils, mais faisant peut-être sentir sa main d'une façon trop lourde ou trop apparente. Soutenue par des ministres qui lui sont inféodés, MM. Ito, Yamagata, elle est actuellement maîtresse du Japon. Elle et ses protecteurs lasseront peut-être bientôt le pays. Dans tous les cas, l'influence de l'Allemagne ne résisterait pas à la chute de sa puissance militaire en Europe ;

3° L'Angleterre, ayant déjà les relations commerciales les plus étendues avec l'empire du Soleil Levant, riche, ennemie des Russes, et qui, pour prendre position en vue d'un conflit éventuel, n'hésitera pas à faire un pont d'or aux Japonais.

C'est elle, en fin de compte, qui nous paraîtrait être dans la meilleure situation pour arriver à dominer moralement le Japon.

En résumé, tout en rendant justice aux progrès accomplis, aux efforts de tous les jours, nous pensons que, si le Japon continue à

faire quelque bruit dans le monde et en Asie, il n'y tiendra jamais qu'une place analogue à celle qu'il y a toujours occupée, c'est-àdire absolument secondaire. Son originalité disparaîtra avec les vestiges de son antique civilisation. Et, allant encore au delà, si, comme on le prétend, l'avenir est aux grandes agglomérations de peuples de même race, il ne serait peut-être pas insensé de supposer que le Japon sera un jour absorbé par la Chine, d'où il sort peut-être et dont il paraît être une dépendance naturelle.

Mais qu'on ne se méprenne pas sur le sens des quelques observations qui précèdent. Elles ne sont dictées par aucun sentiment hostile et paraissent être les conséquences naturelles de la position relative des différentes puissances dans l'extrême Orient. Tout en montrant les faiblesses de la nation japonaise engagée dans la voie de folles réformes, nous sommes persuadé que, même si ces transformations hâtives que nous critiquons ne s'étaient point produites, l'avenir du Japon serait le même.

Il prendra fatalement dans l'extrême Orient la situation neutre, estimable, utile, mais peu redoutée, qui est en Europe l'apanage des peuples Scandinaves, belges, hollandais ou suisses. Gomme ces nations, le Japon saurait au besoin défendre son indépendance avec énergie et courage, mais c'est tout.

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