ET DE MER
Les forces militaires de l'empire ont toujours été commandées par lesTennô (empereur). A l'origine de notre histoire, Jimmu-Tennô, s'étant mis en personne à la tête des troupes d'Otomomanonobe (chef guerrier), châtia et soumit tous les rebelles du centre du pays, se fit élever sur le trône et gouverna l'empire. Pendant les deux mille cinq cents ans qui se sont écoulés depuis cette époque, l'organisation militaire, soumise aux • variations que la suite des temps fit subir à nos institutions, éproura elle-même de fréquents changements.
Tout d'abord les Tennô commandèrent en personne les armées; ils se firent quelquefois remplacer par les impératrices ou les héritiers présomptifs, mais ils ne confièrent jamais leur commandement à des fonctionnaires de l'empire. Au moyen âge, adoptant le système chinois pour l'administration de toutes les affaires de l'État, ils établirent six gouvernements militaires, créèrent, pour leur garde personnelle, deux corps de cavalerie (celui de droite et celui de gauche) et une troupe d'hommes d'armes à pied. Amolli par une longue période de paix, le gouvernement s'affaiblit ; l'armée et le peuple se séparèrent, le vieux mode de recrutement par la conscription fut remplacé par les enrôlements des volontaires, qui formèrent les « bushi » ou classe des samurai. Les chefs de cette caste s'emparèrent de l'autorité militaire, et, par suite des troubles de cette époque, le pouvoir administratif tomba aussi dans leurs mains: c'est ainsi que, pendant sept cents ans, le gouvernement se trouva à la merci de la classe des samurai. On peut dire qu'une pareille situation étant produite par la force des événements, il n'était pas au pouvoir des hommes de la modifier; mais cela n'empêchait pas qu'elle ne fût contraire à la constitution du pays et à l'organisation établie par Nos ancêtres. Plus tard, c'est-à-dire aux époques Koka et Kaei (1844-1848 et 1848-1853), les difficultés survenues avec les nations de l'Amérique et de l'Europe ayant encore aggravé la situation, déjà bien compromise, du gouvernement des Tokugawa, nous nous sommes trouvés en danger d'être l'objet du mépris des étrangers. Aussi Notre aïeul Ninko-Tennô et Notre père Komei-Tennô en ressentirent-ils une profonde affliction et une grande colère. A eux actions de grâce et crainte respectueuse !
Quoi qu'il en soit, le shogun Nous ayant remis son pouvoir politique au commencement de Notre règne, que Nous avons inauguré étant encore très jeune, et tous les daimio, grands ou petits, Nous ayant aussi rendu leurs fiefs, l'empire a repris en peu de temps son unité, et Nous sommes revenus à l'ancienne organisation. Assurément, ce résultat est dû à la digne assistance des loyaux officiers civils et militaires qui Nous ont secondé, et à la bienveillante et miséricordieuse protection que Nos ancêtres ont toujours montrée pour Nos peuples. Nous reconnaissons toutefois qu'il est du aussi à ce que Nos sujets comprennent bien le principe de l'obéissance et sont pénétrés de l'importance de Notre autorité. Nous avons voulu alors réformer notre organisation militaire, et, en quinze années, Nous avons mis Notre armée et Notre marine sur le pied actuel.
Le pouvoir militaire réside en Nos mains, et Nous en confions certaines
wrtions à Nos sujets. C'est Nous qui tenons les rênes du gouvernement, it elles ne sauraient être remises à des délégués. Nous recommandons nstamment ce principe à Nos descendants.
Si les empereurs montrent qu'ils tiennent en main les grands pouvoirs civils et militaires, les déplorables erreurs du moyen âge ne se renouvelleront plus, Nous l'espérons. Nous sommes le commandant en zheî de toutes les forces de terre et de mer, et, de même que Nous comptons sur vous comme sur Nos membres, si vous Nous regardez comme rotre tête, nos relations seront toujours sur le pied d'une parfaite harmonie. Il dépend du plus ou moins de fidélité que vous apporterez à L'accomplissement de vos devoirs que Nous soyons à même de reconnaître ou non, par la protection donnée au pays, les faveurs et les bienfaits que Nous avons reçus du Ciel et de Nos ancêtres. Vous devez porter le même intérêt que Nous à l'extension de notre prestige national. Si l'organisation complète de nos forces fait honneur à notre pays, nous partagerons ensemble cette gloire. Si, remplissant vos devoirs et agissant de concert avec Nous, vous employez tout votre dévouement à la protection de la patrie, Notre peuple jouira longtemps du bonheur de la paix, et la puissance de l'empire brillera d'un grand éclat dans le monde entier.
C'est sur vous, officiers et soldats de l'armée de terre et de l'armée de mer, que Nous fondons ces grandes espérances, et Nous désirons vous donner ici quelques explications sur vos principaux devoirs.
Tous ceux qui servent dans l'armée (soit de terre, soit de mer) doivent regarder comme leur premier devoir la fidélité à la patrie. Il n'est pas un seul de Nos sujets qui ne veuille se dévouer pour elle; mais chez les hommes de guerre cet esprit de dévouement doit être plus fort; sinon ils passeraient pour des gens inutiles. Sans patriotisme, quelque versés qu'ils soient dans les arts et dans les sciences, ils ne seraient que des mannequins. Si elles ne sont pas fidèles, des troupes, même bien organisées, ressemblent au moment de l'action à .des bandes d'oiseaux. La défense du pays et la sauvegarde des droits de l'empire sont confiées aux forces militaires, et vous devez comprendre qu'au développement ou à la diminution de ces forces sont attachés l'élévation ou la chute de la fortune de la nation. Ne vous laissez pas entraîner par l'opinion publique et ne vous mêlez pas de questions politiques; pratiquez uniquement la fidélité à la patrie, qui est votre premier devoir, en vous rappelant que le devoir est plus lourd que les montagnes et que la mort est plus légère qu'une plume. Ne manquez pas à vos devoirs ne faites rien de déshonorant, ne salissez pas votre nom.
Le soldat doit observer rigoureusement la discipline. Du général en chef au simple soldat s'étendent les degrés de la hiérarchie; mais la discipline ne se borne pas à la subordination du grade. 11 y a entre des gens de même grade des différences d'âge et d'ancienneté de service ; les plus jeunes et les moins anciens doivent obéissance aux plus âgés et aux plus anciens. D'autre part, les supérieurs doivent éviter de se montrer durs et hautains envers leurs subordonnés. En dehors des cas où les exigences du service demandent l'emploi de l'autorité, tous s'efforceront de se traiter avec déférence et bonté, afin qu'officiers et soldats soient unis pour la cause du souverain. Tout membre de l'armée qui, oubliant la discipline, détruirait cette union, soit par son manque de
respect envers ses chefs, soit par son défaut de bienveillance vis-à-vis de ses inférieurs, ne serait qu'un poison pour Farinée et un criminel visà-vis de la nation.
L'armée doit avoir le courage en haute estime. Si de tout temps cette vertu a été en tel honneur dans notre empire qu'aucun de nos sujets n'ait pu vivre sans elle, comment donc les hommes de guerre dont la mission est de courir dans les champs de bataille et de se mesurer avec l'ennemi, pourraient-ils oublier même un seul instant qu'ils doivent la posséder ! Mais il y a deux degrés dans cette vertu : le petit courage et le grand courage (la témérité et la bravoure). On ne saurait en effet appeler brave un homme au tempérament ardent et turbulent. Un soldai doit toujours agir avec réflexion, veiller sur son caractère et bfên peser tous ses actes. Accomplir son devoir sans mépriser l'ennemi, quelque faible qu'il soit, et sans le craindre quelle que soit sa force, tel est le véritable courage. Aussi, vous qui avez la vraie valeur en estime, faites-vous une obligation incessante de pratiquer la bonté dans vos rapports avec vos semblables, de manière à gagner l'affection et le respect de tous. Un soldat qui à tout propos aime à faire parade de sa force , finit par être détesté par le peuple et regardé comme un loup. C'est là une chose qu'il ne faut pas oublier.
Les militaires doivent faire grand cas de Yhonneur et du respect de k foi jurée. La pratique de ces vertus est une loi pour tous; mais un soldat sans elles ne peut rester un jour dans les rangs de l'armée. Le respect de la foi jurée est l'exécution de la parole donnée; l'honneur est l'accomplissement de ses devoirs. Celui qui veut mettre en pratique ces vertus doit tout d'abord bien réfléchir à la possibilité ou à l'impossibilité de tenir ce qu'il promet. Engager sa parole à la légère pour des choses qu'on n'est pas certain de pouvoir exécuter, ou dont l'exécution ne dépend pas de sa volonté , c'est s'exposer pour l'avenir à de graves ennuis, lorsqu'on voudra tenir sa promesse; mais les regrets tardifs ne serviront de rien. C'est pourquoi il faut d'abord examiner mûrement le pour et le contre; et si l'on découvre qu'un projet est irréalisable ou qu'en voulant le réaliser on manquerait à ses devoirs, on doit l'abandonner sur-le-champ. Depuis l'antiquité, nombre d'hommes, quoique braves et puissants, ont eu une fin malheureuse et ont laissé une flétrissure à leur nom, pour s'être écartés de ces principes en engageant leur parole pour des bagatelles, ou pour avoir sacrifié l'intérêt général à leurs inclinations personnelles. Ces exemples doivent être de sérieuses leçons. Le soldat doit être tempérant. Sans la tempérance , il s'adonne à la mollesse, perd le respect de lui-même, prend le goût du luxe, devient égoïste et l'esclave de viles passions ; sa fidélité et son courage disparaissent, et il est bientôt méprisé de tous. Un pareil homme fera lui-même le malheur de toute sa vie. L'intempérance, une fois introduite dans l'armée, s'y répand comme une maladie contagieuse, qui atteint même les hommes les plus forts ; c'est là une chose certaine. Aussi, bien que déjà Nous ayons pris des mesures pour réprimer et prévenir l'intempérance, craignant encore de voir l'armée contracter de mauvaises habitudes, Nous Nous croyons obligés d'appeler de nouveau votre attention sur ce point. Officiers et soldats, en raison même de votre noble profession, pénétrez-vous bien de ces avis.
Il est nécessaire que ces cinq articles soient strictement et franchement observés par tous les membres de l'armée. On ne doit pas y faillir même un instant. Ces vertus doivent être comme le fondement de l'esprit de Notre armée, et c'est le dévouement qui doit en animer la pratique. Sans le dévouement, en effet, les plus beaux discours, les plus belles actions, ne sont que de vains ornements extérieurs. Avec le dévouement, au contraire, on vient à bout de tout, et la pratique des cinq vertus précédentes, qui sont l'enseignement du Ciel et de la terre et l'expression des devoirs des hommes les uns envers les autres, ne peut être que facile. Soldats, si, fidèles à Nos recommandations, vous pratiquez ces vertus et êtes dévoués à la patrie, Nous ne serons pas seul a Nous réjouir : Notre peuple tout entier partagera Notre satisfaction.
Tokyo, le 4 janvier 1882.
Signé: Mutsuhito.