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Dalila

MaisOnneltetrès-simple et (Tune apparence à demi rustique, sur une colline, aux environs de Naples, en vue de la mer. Une vigue encadre les fenêtres. Un petit jardin planté d'orangers et de jasmins sépare la maison du chemin, qui serpente au pied de la colline.

Dans la chambre de Sertorius, un piano chargé de cahiers de musique. Sur un vieux canapé, un violoncelle dans sa boite. Quelques poteries antiques pleines de fleurs. Intérieur fort simple et un peu encombré, mais attestant les goûts distingués d’un artiste et les soins délicats d’une femme.

Une vieille domestique achève de desservir une petite table que Sertorius et sa fille viennent de quitter. Sertorius est assis dans un grand fauteuil près de la fenêtre, les mains croisées sur son ventre et les yeux mi-clos : il regarde vaguement à l’horizon la mer qui se teint des couleurs du soir. Marthe, accoudée sur l’espagnolette, travaille à un ouvrage de femme ; de temps à autre, elle se penche par-dessus la tête de son père et jette un coup d’œil inquiet sur le chemin dans la direction de Naples.

SERTORIUS

Tu ne dis rien, ma fille?

MARTHE

Non. J’ai peur de vous troubler; vous avez

l’air si heureux! L’enfant qui dort dans son berceau n’a pas l’air plus heureux que vous, mon père.

SERTORlüS.

J’aime ta comparaison, petite. S’il y a en effet deux images qui présentent également la vie humaine sous une face heureuse et touchante, c’est, d’une part, un enfant innocent qui repose sous l’œil de sa mère, et, de l’autre, un vieillard honnête qui digère paisiblement au coucher du soleil.

MARTHE sourit, l'embrasse doucement, et se penchant au dehors.

La belle soirée, et le ravissant tableau !

SERTORlüS.

N’est-ce pas, ma fille?... Plus je vais et plus je m’applaudis de mon acquisition. Je ne changerais pas cette chaumière modeste contre les plus splendides palais du Bosphore... Je dois dire que je vénère profondément le Romain qui eut la pensée d’élever eu ce site délicieux un temple à la Fortune. On suppose que ce fut Lucullus, et l’idée lui en vint, selon toute apparence, par une soirée comme celle-ci... 11 me semble que j’assiste à cette scène de noble gra-

titude... Oui, sur une de ces terrasses dont nous voyons les ruines de marbre à deux pas, couché dans la pourpre de Tyr et couronné de roses de Pæstum , le vainqueur du Parthe achevait sans doute un de ces repas célèbres où il savait allier le faste h la délicatesse-, aspirant doucement, comme moi-même en cet instant, ITialeine parfumée de celte belle terre napolitaine, il suivait de l’œil sur le golfe vermeil, et du rêve jusque sur les mers fabuleuses, les blanches voiles des trirèmes ; le chant lointain des pécheurs de corail, mêlé aux soupirs de la vague dormante, berçait son extase enchantée... Tout à coup, levant vers l’azur de ce ciel sans égal son regard humide d’une divine volupté : «< Je voue, s’écria-t-il, je voue un temple à la Fortune! » Ainsi, ma fille, n’en doute pas, ainsi eut lieu cette dédicace. Et remarque, mon enfant, je te prie, que vingt siècles écoulés ont encore fécondé ces merveilles depuis le jour où elles charmaient ce délicat épicurien. Combien de souvenirs, combien d’ombres illustres qu’il ne put connaître, peuplent aujourd’hui ce coin radieux du monde, du cap Misène au Vésuve,

du tombeau du Pausilippe à la villa de Sor-

rente! Je serais donc, à plus d’nn titre, pire qu’un païen, si je ne vouais à ma façon mon temple à la Fortune, c’est-à-dire, ma fille, si je ne découvrais mon front pour remercier le Dieu de bonté qui méfait ces loisirs! (il ôte sa toque ; après un moment de méditation, il se recouvre et dit : ) Il

faut avouer, Marthe, que le ciel m’a comblé de ses faveurs.

MAKTHE, distraite.

Certainement.

SERTORIUS

Me voici arrivé à la vieillesse, c’est-à-dire à un âge où ce grand bienfait de la vie semble perdre pour la plupart des hommes quelque chose de sa valeur ; eh bien ! moi, jamais je ne l’ai goûté avec plus de plénitude.

MARTHE

Il y a peu d’hommes qui vous ressemblent, mon père bien-aimé.

Il y en a très-peu, tu dis vrai. Ainsi n’est-il pas en quelque sorte prodigieux que j’aie conservé à soixante ans la santé d’un athlète ? Au surplus, je ne sais, ma fille, si tu l’as remarqué,

mais j’ai été doué véritablement d’une constitution extraordinaire. Il semble que la nature, par une grâce spéciale, ait violé en ma personne ses lois les plus constantes, logeant dans l’enveloppe grossière d’un Hercule le génie d’un Athénien... J’entends par ce mot génie, Marthe, tu ne t’y trompes pas, j’entends uniquement'ce goût naturel du beau qui distinguait les moindres citoyens de la ville de Périclès. Je n’ai pas à cet égard de prétentions plus élevées.

MARTHE

Moi, j’en ai. Je suis la fille d’un grand artiste, et je m’en vante.

SERTORIUS

Si tu ne veux pas me faire une peine sensible, ma fille, n’accole jamais au nom de ton père cc titre banal d’artiste; tu sais combien je le méprise. Toutefois, puisque tu en parles, je ne le nierai point : le dieu de l’harmonie, pour parler comme un ancien, avait semblé présider à ma naissance... Oui, j’ai vu un temps où, sons être taxé de présomption, je pouvais espérer pour ce pauvre nom de Sertorius, voué maintenant à l’obscurité et au dédain...

MARTHE

Au dcdnin, mon père ! vous ne le pensez pas.

N’ai-je pas entendu dire vingt fois au chevalier Carnioli qu’il vous considère comme le plus fort violoncelliste et le premier compositeur de notre temps? ^

SERTORIUS

Bah!... dit-il cela, ce Carnioli? C’est une espèce de fou, et, qui pis est, up homme sans mœurs ; néanmoins il se connaît à la musique, j’en conviens... Le jplus fort violoncelliste!... non... c’est une erreur... il faut qu’il n’ait pas entendu Batta... Mais où diantre m’a-t-il entendu moi-mème? car depuis vingt ans, je ne pense pas être sorti une seule fois, si ce n’est dans notre téte-à-téte, ma hile, de mon humble rôle de professeur... Oh! si fait cependant; je me souviens qu’un jour, cédant aux importunités de cet enragé, je lui esquissai sur mon violoncelle le thème d’un motet de ma composition... Ah! il se le rappelle donc?

MARTHE

Il se le rappelle si bien, qu’il a passé, depuis ce temps-là, plus d’une nuit à la belle étoile,

dans l’espoir de vous entendre malgré vous. Il prend une veste et un bonnet de pêcheur, et vient se planter sous l’ombre de ce jasmin , comme un amoureux d’Espagne. Nous l’avons fort bien reconnu, Gertrude et moi.

SfiRTORIUS , souriant.

Ab! le traître! Comment diable! pour un simple motet, le voilà qui bat la campagne!

Parbleu ! je serais curieux de savoir ce qu’il eût dit ou fait, si je lui avais joué seulement huit mesures de mon chant du Calvaire!

MARTHE

Et quand l’entendrai-je , moi , ce fameux chant du Calvaire?

SERTORIÜS.

Le soir de ton mariage, mon enfant, comme je te l’ai promis. Tu es dès à présent capable de l’apprécier ; mais je préfère le réserver pour cette solennité. Ah! ce sera un beau moment, petite ! Ou je me trompe fort, ou tu verseras bien des larmes.

MARTHE

Et si je ne me marie pas, je ne l’entendrai pas?

SERTORIÜS.

Pourquoi ne te marierais-tu pas ? Quelle singulière hypothèse! Que te manque-t-il donc?

D’abord tu es gracieuse et jolie, quoique un peu grave pour une jeune fille... Tu es meme, selon moi, une beauté... En second lieu, quoique jamais, Dieu merci, tu n’aies eu ni ne doives avoir l’impudeur de te produire en public, ce qui est de la part d’une femme le dernier degré du cynisme, tu possèdes en musique des talents hors ligne dont tout homme de goût te tiendra compte. Quant aux qualités morales, tu apporteras au foyer de ton époux, j’en puis répondre, tout le trésor des saintes vertus domestiques. Joins à ces considérations de premier ordre mes trois cents écus de rente, le revenu annuel de mes leçons, et enfin cette maisonnette que je compte abandonner à ton jeune ménage...

MARTHE

Mon père!,..

SERTORIÜS.

En te priant, bien entendu, de m’y garder une petite place... car sans toi, ma fille, je ne jouirais de rien au monde... Tu es le soleil qui

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éclaire tout... tu fais le chant dans ma vie!... Mais enfin, avec tout cela, je te demande un peu, de bonne foi, ce qui te manque pour te marier?

MARTHE, souriante et embarrassée.

Mais, mon père, vous me jugez avec trop de eomplaisance... Vous serez trop difficile... trop ambitieux pour moi?...

SERTORIUS

Ambitieux, grand Dieu! Et quelle ambition puis-je avoir en ce monde, si ce n’est celle de te voir heureuse? Va, ma fille, qu’un jeune homme te plaise, le premier venu, et je lui ouvre mes deux bras sans marchander.

MARTHE , levant les yeux avec une attention particulière.

Le premier venu?

SERTORIUS

Le premier venu; telle est ma confiance en ton goût et en ton jugement. Ton choix me répondra des qualités personnelles de mon gendre. Quant à sa profession et à sa condition sociale, peu m’importe; riche ou pauvre, prince ou berger, tout m’est égal, dis-je, — pour peu , bien entendu , qu’il n’appartienne ni de près ni de loin à la caste détestable des ar-

listes... Choisis donc librement , mon enfant... Et puisque nous en sommes là, voyons, n’auraistu pas quelque confidence à me faire ? Je l’écouterais avec plaisir, ma fille.

MARTHE

Aucune. Je n’y pense pas. Ainsi il est inutile d’en parler.

SERTORIUS

Non?... Ét ce petit Crocelli, ce jeune bureaucrate que nous voyons le jeudi chez madame Santa-Fede, et qui me fait si assidûment ma partie d’échecs — en cravate blanche, — tu crois donc, Marthe, qu’il aime sérieusement ce jeu-là ?

MARTHE

Je l’espère.

Ah ! fort bien ! — Du reste , je ne savais rien de particulier sur son compte , si ce n’est qu’il passe pour laborieux et qu’il ne porte point de moustaches, ce qui indique chez un jeune homme une dose de bon sens plus qu’ordinaire.

MARTHE

Je n’ai pas remarqué. — Voyez donc , mon père, cet effet de soleil couchant sur la mer !

SERTORIÜS.

Glorieux spectacle!,., (^près une pause.) Un poëte dirait que le divin Phébus,

Pour descendre aux balcons de leurs palais humides, Fait un escalier d’or aux blondes Néréides !

Ce sont, ma foi ! des vers... Gronde-moi, ma fille, gronde ton vieux fou de père! — Toutefois ils sont viables... Je les donnerai à Roswein pour son opéra... Peub! il les trouvera trop classiques, ce jeune bomme!

M.iRTHE.

A propos, mon père, n’est-il pas étrange que nous n’ayons pas vu M. Roswein depuis plus de quinze jours?

SERTORIUS

Nullement, mon enfant. Il doit être dans le feu de scs répétitions. Poëte et compositeur tout à la fois, ce n’est pas une mince besogne!... Pauvre André ! voilà une rude épreuve pour sa santé de demoiselle!

MARTHE

Vous n’avez pas entendu dire qu’il fût malade?

SERTORIUS

Du tout... au contraire. Le chevalier Carnioli, qui faillit m’écraser hier sur le quai, me cria du haut de son char : « Bonjour, maître... André va bien... » Puis il ajouta quelques paroles que je n’entendis pas... C’est un tourbillon que ce Carnioli... Mais qu’as-tu donc, ma fille? tu semblés troublée... inquiète?

MARTHE, prenant un journal sur la table.

Vous n’avez pas lu ce journal , mon père? il annonce pour ce soir l’opéra de M. Roswein...

SERTORIUS, vivement.

Pour ce soir?... c’est impossible, Marthe!

MARTHE

Voyez... cela m’a préoccupée tout le jour.

SERTORIUS, lisant.

«Théâtre Saint-Charles. Ce soir, 15 mai, première représentation de la Prise de Grenade, opéra en trois actes, attribué pour les paroles et pour la musique au jeune maestro dalmate André Roswein. La présence de la cour ajoutera à l’éclat de cette fête impatiemment attendue par le monde entier des dilettanti. On sait que le maestro, déjà connu à Naples par

plusieurs compositions transcendantes, est l’élève favori du savant Sertorius. » — 15 mai... c’est ce soir en effet... voilà ce qu’ajoutait Carnioli... Allons! c’est bien! (il rend le journal à sa fille d'une main tremblante.)

MARTHE

Il est à peine croyable, mon père, que M. André ne vous ait pas même envoyé un billet pour celte représentation?

SERTORIUS, avec amertume.

Pourquoi donc? est-ce que tu n’as pas entendu? la cour y sera! qu’a-t-il besoin de nous?... (Il reprend le journal.) Ah! le savant Scrtoriusl... Oui, cela fait bien dans une réclame!... mon élève favori!... sans doute! et reconnaissant!... cela va sans dire !

MARTHE

C’est une erreur de ce journal, mon père...

Un tel excès de négligence vis-à-vis de vous, qui l’avez fait ce qu’il est , serait trop surprenant , trop indigne !

SERTORIUS

Surprenant? pas du tout. Indigne, c’est différent! (Avec une émotion croissante.) Oui, quC cet eo-

fant, que j’ai enrichi en peu d’années de toute la science d’une longue vie , dont j’ai fécondé le génie au feu le plus ardent de mon âme, à qui j’ai versé pour ainsi dire dans les veines le meilleur sang de mon cœur, que cet enfant , dès sa première heure de triomphe , dédaigne son vieux maître , le père de son esprit! et le laisse à la porte comme un valet à sa livrée... oui, cela est indigne!... Pardon, ma fille, tu m’as vu supporter en riant bien des ingratitudes... mais celle-ci ne me serait pas plus sensible quand la main d’un fils m’en aurait porté le coup... oui, la main d’un fils ! c’est la pure vérité !

MARTHE, l'embrass-mt.

Mon père, un peu de patience seulement, et tout s’expliquera pour le mieux, vous verrez.

SERTOniUS.

Tout est expliqué, ma fille. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je connais cette espèce. (Il se lève et marche avec agitalion.) Si Ics SCpt pcchés Capitaux ont besoin d’un blason, je me charge de le leur fournir : une plume et un pinceau, un cbauchoir et un archet! 11 semble véritablement, Marthe, qu’une sorte de malédiction pèse sur ce nom d’artiste dont s’affuble aujourd’hui tout ce

qui défriclie ou pille, à un titre quelconque, le champ de l’idéal,.. Voilà ce Roswcin : si jamais visage humain porta l’empreinte d’une âme élevée, simple et loyale, c’est le doux et sévère visage de ce jeune homme. Eh bien! tu le vois, il n’a pas fait deux pas dans sa fatale carrière , qu’il se retourne et nous montre le front d’un traître ; il faut bon gré mal gré qu’à la première page de sa vie d’artiste il inscrive une lâche action.,. Il faut que l’enfant gagne scs éperons! Ah! ma fille, il y a eu, tu le sais, dans ma vie un moment terrible : celui où tout près de recueillir dans l’applaudissement public le fruit de mes veilles enthousiastes, je sentis tout à coup mes doigts et mon cerveau même comme frappés de paralysie; cette timidité maladive, pétrifiante, qui me suivit partout où j’essayai , sous quelque forme que ce fût, de répandre au dehors les flots harmonieux qui bouillonnaient dans ma tête, ce mal bizarre et ridicule me plongea d’abord dans les derniers abîmes du désespoir.,. Mais combien de fois depuis j’ai remercié Dieu de sa rigueur paternelle ! combien je le bénis surtout aujourd’hui , dans la paix de ma conscience et dans la dignité de ma vieillesse ! (Marthe

lui a pris le bras et marche près de lui; après an silence, il reprend .) Quelle heure est-il donc, mon enfant?

MARTHE

Voici l’Ângelus qui sonne aux Camaldules.

SERTORIUS

L’Angelus... déjà! Allons! il ne peut venir maintenant... tout est dit... pour aujourd’hui

et pour toujours, c’est un ingrat! (André Roswein entre sur ces mots et se jette dans les bras de Sertorius.)

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