‹ DalilaChapitre 2 sur 13 · SERTORIUS, ANDRÉ, MARTHE · texte numérisé non relu

SERTORIUS, ANDRÉ, MARTHE

A.NDRÉ, l’embrassant avec force.

Que vous ai-je fait, voyons? comment ai-je mérité cela? qui est-ce qui est injuste? qui est-ce qui est ingrat? Ah! Dieu ! quel homme!

SERTORIUS

Allons ! la paix ! la paix ! ne m’étouffe pas , mon garçon... je suis bien aise de te voir, mon ami... je suis enchanté de te voir, j’en conviens. C’est ce journal, cet imbécile de journal qui annonçait ton opéra pour ce soir...

ANDRÉ

Mais il a raison.

SERTORIUS

Eh bien ! mon enfant , tu m’avoueras , en ce cas-là, que j’avais quelque droit d’attendre aujourd’hui un petit message de ta part, et que, voyant approcher la nuit, j’étais fonde en quelque sorte à désespérer...

ANDRÉ

Certainement , cher maître , j’aurais pu vous envoyer votre loge ce matin ; mais je tenais à vous l’apporter moi-méme et à vous embrasser une dernière fois avant la bataille... A ma première minute de liberté, je suis accouru.

Bien, très-bien, André, n’en parlons plus...

J’ai eu tort... Ah çà! c’est donc pour ce soir, sérieusement ?

ANDRÉ

Très-sérieusement.

SERTORIUS, se frottant les mains avec jovialité.

Diantre! oh! oh!... Mais, dis-moi donc, jeune homme... sais-tu que c’est fort grave cela?... Et tu ris, je crois?... Il rit, Marthe, ma parole d’honneur! Ces jeunes gens riraient à la bouche du canon !... Mais, voyons, André, sois franc.

quelle est ton impression réelle à l’approche de cette ;:risc? Quel effet ressens-tu intérieurement? Le cœur bat-il un peu la chamade, hein, garçon ?

ANDRÉ

Je suis dans un état singulier. Je m’entends parler et marcher, comme si je marchais et parlais sous une voûte d’une sonorité particulière. Quoique j’aie passé mes trois dernières nuits à refaire mon ouverture , il me semble que de ma vie je n’aurai besoin de dormir. Je me sens la légèreté d’un oiseau, et je ne sais pas pourquoi je ne m’envole pas, car j’ai une belle peur.

SERTORIUS

Povero! Mais tu es satisfait cependant, eh? L’exécution est suffisante? Parlc-nous-cn donc un peu... Ton ténor, ta prima donna, ton orchestre, ça va-t-il un peu, tout ça?

ANDRÉ

L’orchestre, supérieurement. Ce n’est pas moi qui le conduis, au reste. Le ténor, c’est Chiari, vous savez... 11 y a des choses qu’il ne dit pas mal... par exemple, le chant de Boabdil, à la fin du trois... Quant à la prima donna, c’est une

sotte, — et musicienne comme un Anglais, avec cela... mais elle a un superbe contralto, et en la serinant, elle marche.

SERTORIÜS.

Entends-tu cela, Marthe? Il fait marcher les prime donne à présent... Ah çà! comment t’y prends-tu, jeune homme? car cela ne passe pas généralement pour une petite affaire... Quant à moi , lorsque j’essayai dans mon temps de me lancer au théâtre, je ne pus jamais me rompre aux façons de ces créatures-là : elles ont un aplomb infernal ! — Je me souviens que dès que j’en rencontrais une dans un couloir (tu sais que les théâtres sont pleins de couloirs), je me collais contre la muraille comme une planche. Ah ! les gaillardes ! — Or çà, que voulais-je donc te demander encore?... Ah! — que pensent-ils de ton œuvre, ces gens de théâtre?

ANDRÉ

Rien ; ils me le diront à minuit. — Ah ! cher maître , si vous aviez voulu me faire la grâce d’entendre une seule répétition , je serais plus tranquille; car en vérité c’est vous que je redoute bien plus que le public.

SERTORIüS.

Mon ami, j’ai eu pour me refuser à ton désir plusieurs raisons excellentes. D’abord mon appréciation , portant sur l’ensemble de l’œuvre , sera plus sûre, plus complète, et te sera plus pro6table. Ensuite j’ui pu en toute conscience déclarer à droite et à gauche que je ne connaissais pas une seule note de ton opéra , de sorte que personne n’aura le droit d’associer mon nom au tien, et de dire, je suppose ; « Sertorius par-ci... Sertorius par-là, » ce qui aurait pu te blesser et entamer ta eouronne.

ANDRÉ

Ma couronne! que Dieu vous entende! car, si je tombe, je suis mort !

SERTORIUS

Allons, Roswein, point de cela! point de faiblesse, mon enfant ! que diable! on tombe et on se relève. D’ailleurs , quoi ! mets les choses au pis : t’arrivera-t-il jamais rien qui approche de ce que j’ai éprouvé, moi qui te parle?...

Figure-toi donc, André, cette immense salle de l’ancien opéra de Vienne remplie jusqu’au comble, et au premier rang la cour impériale d’Au-

triche, qui vaut bien, je crois, ta petite cour de Naples : j’arrive, mon violoncelle à la main; un silence imposant se fait dans l’assemblée ; je m’assieds; je place mon archet... puis je prétends préluder. . . Oh ! Dieu puissant ! mes doigts sont de fer... mon bras est inerte ! On murmure dans l’assistance... c’était naturel... Je veux parler, et je demeure la bouche béante, immobile, glaeé, stupide, pareil à la femme de Loth! Les huées éclatent, et l’on m’emporte évanoui ! — Voilà , mon garçon , ce qu’on peut appeler une ehute, et eependant, tu le vois, je n’en suis pas mort, bien que le seul souvenir de eet instant me f^sse perler la sueur à la racine des cheveux.

MARTHE

Est-ce pour le rassurer, mon père , que vous lui contez cela?

SERTOniUS, riant.

Sans doute : c’est pour l’aguerrir! Allons!

(il le secoue.) couragc, grand homme !... Et à quelle heure commence-t-on ?

ANDRÉ

A neuf heures. Vous avez encore une heure

et demie. Tenez, pendant que j’y songe, voici votre loge : il y a une place pour Gertrude.

SERTORIUS

Ah! tuas pensé à la vieille Gertrude? Entends-tu, Marthe? il a pensé à la vieille Gertrude... Tu dis à neuf heures, mon ami?

ANDRÉ

Oui, maître. Je suis venu dans une voiture à trois places dont je vous prie de dispo.ser... car, moi , je dois attendre ici le chevalier Carnioli qui est allé porter un billet dans les environs, chez la princesse... je ne sais comment, et qui m’a promis de me prendre en revenant.

SERTORIUS

Ah !.. . à propos, comment supporlc-t-il cette circonstance, ton Carnioli?

ANDRÉ

Oh! convulsivement : il rit aux éclats, et rugit comme un tigre; il danse, il chante, il interpelle les passants, il invoque le ciel, il menace le public... C’est un drame, une comédie et un ballet tout à la fois... 11 a passé ces trois nuits dans ma chambre à copier les parties et à me faire du café , m’appelant tantôt son âme et

sa vie, tantôt misérable faquin, suivant le style mélangé que vous lui connaissez... Ah! le terrible protecteur !... mais il a beau faire , je ne puis oublier que, sans lui, je garderais encore, à rheure qu’il est, des chèvres dans mes montagnes.

SERTORIDS.

Cela est vrai. Tu lui dois beaucoup. Il a tiré le bloc de la carrière. Il s’entend d’ailleurs à la musique, on ne peut le nier, et de plus il use noblement de sa fortune. Pourquoi faut-il qu’aux vertus de Mécène il unisse les mœurs d’un lansquenet? Ai-je rêvé qu’il était nommé ambassadeur à Madrid?

ANDRÉ

Non , vous ne l’avez pas rêvé. Il doit même partir cette nuit, dès que mon sort sera décidé.

SERTORIUS, préoccupe.

Ah ! il va en Espagne?... Diantre ! mais je ne sais pas trop comment la rigide Espagne... Au reste, ça la regarde.

MARTHE

Mon père, est-ce que vous n’allez pas vous habiller un peu?

SERTORIUS

Un peu? Tu pourrais dire beaueoup, Marthe, car, de par le ciel ! je compte déployer à cette occasion tout le luxe de l’Orient... Mon jabot de Malincs est-il en état, ma fille?... oui?... eh bien ! va t’apprêter, va* te faire belle, ma chère petite. Pour moi, il ne me faudra que deux minutes, et je désire parler à Roswein en particulier. (Marthe sort.)

SERTORIUS, ROSWEIN.

SERTORIUS, avec gravité.

Mon enfant, lorsqu’un élève sort de mes mains , je crois de mon devoir de lui donner quelques conseils que j’adapte , autant qu’il est en moi, à son caractère, à, ses talents et à son avenir présumé. Toutefois, et bien que cette leçon suprême soit à mes yeux le couronnement essentiel de ma tache, je ne l’impose à personne. Je te demande donc, André, s’il te convient de m’écouter, et si tu veux bien encore, pour un instant, me reconnaître vis-à-vis

de toi l’autorité d’un maître, d’un vieillard et d’un ami.

ANDRÉ

L’autorité d’un père, d’un père chéri et respecté, maître Sertorius, et non pour un instant, mais pour toute ma vie.

SERTORIUS

Je te remercie, jeune homme; mais, sans t’offenser, c’est plus que je ne demande, et ma rude expérience me force d’ajouter : C’est plus que je n’attends. Au surplus, il n’importe. Hem! assieds-toi, je te prie. Hem ! hem ! (il lui donne un siège, et SC pose en face de lui dans son fauteuil.) — André Roswein, parmi les différentes ramifications de l’art sublime qui a fait depuis sept années l’objet de nos éludes, tu as choisi , pour y tailler ton chef-d’œuvre, la branche dramatique. — Je ne te le reproche pas : il faut qu’un jeune homme sacrifie à la mode dans une certaine mesure; mais si tu parviens, comme tes rares talents me donnent tout lieu de l’espérer, à te faire accepter du public sous cette forme populaire, il m’est doux de penser que tu profileras de ta renommée pour remettre en honneur les fortes et viriles compositions de nos pères. —

J’entends par là d’abord la musique sacrée, qui semble renvoyer à Dieu le plus beau de ses dons ; j’entends l’orafono, celte épopée de l’harmonie; j’entends même la sonate et le concerto da caméra, autrement dit la musique de chambre, œuvres sévères, nobles récréations du génie , auxquelles la futilité moderne a substitué la fantaisie , l’air varié et la romance , ces productions de l’impuissance et ces délices des niais. Défends-toi , comme du péché , des fions fions de la rue et de la musiquette de salon. Ne flatte le goût de la multitude que pour le redresser peu à peu. Tâche d’amener la foule dans le sanctuaire; mais surtout n’en sors jamais. Respecte l’école et les anciens. Écris hardiment sur ton drapeau ces deux grands mots ou plutôt ces deux grands principes qui font la risée et la terreur de l’ignorance : Le contre-point et la fugue ! C’est comme si tu y écrivais en toutes lettres : Palestrina, Pergolèse, Bach, Haydn, ces noms de cent coudées. (Il s'anime.) Lc contre-point et la fugue pour toujours ! Et écoule , André : tout homme qui se prétend musicien et qui dédaigne ces deux bases éternelles de l’art, dis-lui de ma part, de

la part de Serlorius, qu’il n’est qu’un ménétrier de carrefour... qu’il n’est qu’un bâtard! et pis qu’un bâtard, car il ne connait ni son père ni sa mère! C’est un poëtc qui fait fi de sa langue maternelle ! c’est un prêtre qui renie la sainte Bible et les saints Évangiles!... (il s arrête, et reprend d’une voix calme et basse.) Je terminerai ici , mon ami, la partie en quelque sorte professionnelle de cette instruction. Ce n’est , comme tu le vois, et ce ne pouvait être qu’un bref résumé de l’esprit général qui a dominé mon enseignement. As-tu quelque objection à m’adresser, mon enfant?

ANORé.

Aucune, maître. Je vous promets de demeurer fidèle , suivant ma force, à la dignité de mon art et aux pures traditions que vous m’avez transmises.

SERTORIUS

C’est bien. Maintenant , mon cher André , le maître a parlé : c’est le tour de l’ami et du vieillard. (Il se recueille un instant et reprend :) André Roswein, le ciel t’a doué avec une munificence que j’ai souvent admirée ; il t’a fait musicien et poêle, il t’a donné la lyre et la harpe; il a

exhaussé ton jeune front pour y placer deux couronnes... Songe, mon fils, que l’ingratitude se mesure au bienfait. Tu n’as qu’une façon de t’acquitter envers Dieu : il t’a prêté le génie, rcnds-lui la vertu ; il t’a fait grand : sois honnête ! Et si ce n’est pas assez que ta conscience te le commande, j’ajoute, André, que ton avenir et ta gloire sont à ce prix. Oui , si tu ne veux pas, comme tant d’autres, disparaitre de la sphère des arts après une nuit d’éclat , si tu ne veux pas que le souffle te manque au milieu de ta carrière, si tu te soucies de porter jusqu’au sommet ton noble fardeau, règle ton cœur et ta vie ; ceins tes reins en brave , et préserve avec soin ta virile jeunesse. Un corps énervé ne recèle plus qu’un génie fourbu. Ne pense pas , jeune bomme, trouver une inspiration sincère et durable dans les émotions du désordre, dans la fougue des sens et dans l’excitation maladive des passions : le délire n’est point la force. La contemplation austère et sereine des merveilles de Dieu et des misères de l’homme, le reflet de l’œuvre divine dans une intelligence élevée, voilà l’éternel et l’unique foyer où s’allume l’inspiration d’un poëte digne de ce nom. Souviens-

toi que les anciens , nos maitrcs, appelaient du même nom la vertu et la force, l’ordre et la beauté ! Souviens-toi que, dans leurs profondes allégories, ils faisaient les vestales gardiennes du feu sacré, les Muses cbastcs, et Vénus idiote! C’est assez te dire que je n’ignore pas quels dangers t’attendent, quelles tentations assiègent la vie fiévreuse de l’artiste , quels philtres se glissent dans sa veine sans cesse enflammée... Mais, André , lorsque Dieu t’a ouvert dans l’âme ces deux larges sources de jouissances plus qu’humaines : le sentiment du beau et la puissance créatrice, si tu n’as pas la force de repousser la coupe des ivresses vulgaires, tu es un lâche, et tu es perdu. Que la mort ou la folie t’enlève, comme tant d’autres , à la conscience amère de ta précoce décrépitude, ou que tu ailles grossir la foule envieuse et ridicule des soupirants de coulisse , des vagabonds d’atelier et des grands hommes de tabagie, peu importe, tu es perdu ! Je te le répète, André : règle ton cœur et règle ta vie ; tout est là. Dans tes nuits de défaillance, évoque à ton aide les ombres des vaillants et des forts , évoque ces illustres bénédictins de notre art, les seuls peut-être qui aient heurté du front

les voûtes de l’idéal , Palestrina , ootre Moïse, Beethoven , notre Homère , Mozart , notre Molière et notre Shakspeare à la fois... Ceux-là n’étaient pas seulement de grands hommes.. . ils étaient des saints !. .. (Avec émotion.) Et si j'ose me nommer après ces colosses , songe aussi quelquefois, mon ami, à ton vieux maître : du sein de la gloire qui t’attend sans doute , retourne quelquefois ton regard vers mon obscurité.

(Sa voix se trouble). Nous allons nous quitter, mon ami ; nous allons rompre la chaîne de nos études communes et de nos enthousiasmes partagés...

C’est un déchirement pour mon cœur, je ne te le cache pas... Jamais je n’ai semé sur un sol plus heureux... jamais moisson plus féconde ne paya les soins de l’hunible laboureur... Je te remercie, André, des joies que tu m'as données, et je prie Dieu qu’il t’en récompense!... Et maintenant, (il se lève, très-ému.) maintenant, adieu , mon enfant , adieu , mon disciple bienaimé... Embrasse-moi!

ANDRÉ, SC jetant dans scs bras.

Mon père ! (il pleure.)

SERTORIIIS.

Oui, tu es bon, je le sais... mais lu es faible

aussi; prends garde à cela. (La porte s'ouvre. Marthe reparaît en toilette de fête, une lumière à la main.) .

MARTHE

Encore ici, mon père!,., et huit heures passées, y pensez-vous?

SERTORIüS.

Ne me gronde pas, ma chérie. Quelques minutes vont me suffire. Mais que je te voie donc, mon enfant. . . (il prend le flambeau des mains de Marthe et la contemple.) Oh I oh ! diantre! Eh ! signormaes* Iro, l’homme au chef-d’œuvre, regardez donc un peu par ici , s’il vous plaît.

MARTHE, soufflant la lumière et riant.

Votre barbe n’est pas faite, mon père.

SERTORIÜS.

Est-ce une raison pour humilier ce jeune homme, Marthe? Tu lui donnes à croire que tu dédaignes son jugement... Qu’est-ce que vous avez donc eu ensemble? Je remarque parfois qu’elle te traite de Turc à More, mon garçon... Au reste, ce sont vos aflitircs... (Se touchant le menton.) Dis-moi , fillette , il me semble , à moi , que cette barbe pourrait fort bien aller.

MAnXHE.

Oh ! mon père !

SERTOnilIS.

Au fait , la cour y sera ; je ne veux point passer pour un démagogue : je vais me raser. (Usoh.)

ROSWEIN, MARTHE.

La chambre est à demi éclairée par les dernières lueurs du crépuscule. Martlic va s’asseoir sur le bord de la fenêtre ; elle regarde au dehors, le coude appuyé sur la balustrade et la tête dans sa main. — Roswein marche à ^ travers la chambre en mettant ses gants.

ROSWEIN, à demi-voix, avec ennui.

Allons !

MARTHE

Qu’y a-t-il?

ROSWEIN.

Rien... un bouton de mon gant.

MARTHE

Est-il parti? Attendez. (Elle se lève et va prendre une aiguille dans sa eorbcille.) Approchez -VOUS du jour.

ROSWEIN,

Non , je vous en prie.

Venez donc. Un gant sans bouton est horrible. Il vous faut une tenue sans reproche ce soir. (Elle lui prend la main.) Ah ! si VOUS tremblez, je piijue. Vous avez mal aux nerfs , eh?

ROSWEIN.

Je suis un peu agité, oui... Quelle ravissante coiffure vous avez !... Ces larges tresses blondes qui encadrent vos joues et couronnent votre front vous donnent Pair d’une jeune reine de vos légendes du Nord.

MARTHE

Mille fois trop poli. Allez, c’est fait.

ROSWEIN.

Je vous remercie. (Après une pause, il ajoute d'uiie voix émue :) Vous et votre père, vous êtes ce qu’il y a de meilleur au monde !

MARTHE, scellement.

Vous me rappelez le seigneur Carnioli, à qui je venais de rendre le meme service, et qui me dit que j’étais une divinité. (Roswein ltaus.se légèrement les épaules, et fait quelques pas : Marthe revient s’asseoir sur la fenêtre.)

ROSWEIN, se rapprochant d’elle et s’appuyant sur l’espagnolette.

N’était-ce pas l’Angelus qui sonnait aux Camaldules pendant que je montais à votre ermitage?

Oui.

• ROSWEliy.

Toutes ces cloches de village se ressemblent. . . Ces sons me parlaient au cœur. . . Ils me parlaient de mon enfance et de ma patrie... En quinze ans à peine, quel changunent dans ma vie et dans ma pensée !

MARTHE, avec indifférence.

Il y a quinze ans, à cette heure où nous sommes, qu’est-ce que vous faisiez ?

ROSWEIN.

Je rassemblais mes chèvres sur la lisière des bois, et je reprenais à leur suite le chemin de la vallée... Les premiers tintements de l’Angelus à la petite église de San Jacob nous donnaient chaque soir le signal de la retraite... Je me souviens que je m’arrêtais sur chaque pointe de rocher pour voir s’allumer derrière moi les

feux des bûcherons sous les noires arcades des sapins; à mes pieds, dans la brume, les ftinaux des pêcheurs, les étoiles sur ma tête. La nuit tombante emplissait l’air de parfums et de rosée. De temps à autre, la voix sauvage de la mer lllyrienne, s’élevant comme par bouffées, répondait aux graves murmures descendus des forêts... Quelles scènes grandes et tranquilles ! De quelle allégresse elles me pénétraient!... Je ne pouvais m’en détacher... Je demeurais souvent une partie de la nuit accoudé sur ma fenêtre, perdu dans je ne sais quelle extase attendrie, versant des larmes avec des prières... Puis je passais, sans en avoir conscience, de cette douce veille au doux sommeil, comme un enfant passe d’un songe à un songe... J’étais heureux!

M.\RTHE.

Sérieusement, Roswein, et poésie à part, voudriez-vous de ce bonheur-là aujourd’hui ?

HOSWEI.N.

Oui, Marthe. . . oui, si je devais retrouver avec ma misère et mon obscurité la paix... la paix divine de mes premières années !

MARTHE

La paix est dans le cœur.

ROSWEI.N.

Elle n’est pas dans lemien. Ni dans mon cœur, ni dans mon esprit. Jamais !

MARTHE, froidement.

Que voulez-vous que je vous dise, mon ami?

Tant pis. (Elle se détourne.)

ROSWEIN.

J'ai failli être prêtre, saviez-vous cela?... Le vieux curé de San Jacob m’avait pris en affection. Il me donnait des souliers cl m’apprenait le latin. Il voulait me mettre en état de lui succéder un jour... Il vit encore... Je suis tenté quelquefois d’aller le retrouver... Ce pauvre presbytère, avec sa cour pleine de mousse, son tilleul et sa fontaine, m’apparait comme un asile enchanté... Pourquoi pas? Je ferais un assez bon prêtre de campagne. Rien ne me manquerait... que la foi!

MARTHE, vivement.

S’il vous plaît de déraisonner en ma présence, signor Roswein, que ce soit sur d’autres sujets, je vous prie.

ROSWEIN.

Ah ! de la colère, je crois ! de la colère, vous !

Il y a donc du sang dans les veines du marbre? la mer de glace a donc ses tempêtes?

MARTHE, se levant.

Vous désirez être seul apparemment?

ROSWEI.N.

Je vous ai offensée... je vous ai offensée... pardon! C’est la première fois de ma vie, ce sera la dernière... Marthe, je sens bien qu’il faut que je vous quitte... Ce rôle doit vous coûter... ce masque de froideur et de dureté que vous portez pour moi seul, je suis sûr qu’il vous pèse... Je vous en délivre... Vous ne me verrez plus. Jamais je ne repasserai le seuil de eette chère maison, je vous le promets... J’aurais dû vous comprendre plus tôt... Je vous comprenais, mais le courage me manquait... Maintenant ma résolution est prise, comptez-y...

Seulement, ne nous quittons pas sur un mot de colère, je vous en supplie... Votre main...

votre main en signe de bon souvenir, de souvenir fraternel. (Marthe, qui s’est rassise lentement, lui tend la main; Roswein la porte à ses lèvres, en disant à voix basse :) Adicu I adicu ! (Marthe détourne la tète, tandis que le Jeune homme rentre dans la partie la moins éclairée de la chambre.)

MARTHE, après un moment.

Et mon père, André?

nOSWEI.N.

Pauvre vieillard!,., au moins qu’il ne me croie pas ingrat, Marthe, je vous en prie. Diteslui tout plutôt. Dites-lui la vérité.

MARTHE

La vérité... IL faut donc que je la devine, André?

’ ROSWEIN.

Dites-lui que je vous aimais et que vous ne m’aimiez pas, et tout sera dit.

MARTHE, d’une voix basse.

Je ne vous aimais pas... non... je ne pouvais vous aimer. D’autres sentiments me séparaient de vous à jamais.

ROSWEIN.

D’autres sentiments !.. Allons !... c’est le dernier coup. . . J’espérais que vous n’aimeriez qu’au ciel.

Je ne pouvais vous aimer, André, et c’est un bonheur, laissez-moi vous le dire, un bonheur

pour nous deux , pour vous surtout. L’existence qui vous est réservée ne veut point d’entraves... elle ne veut point de racines prématurées... Votre avenir se fût trouvé à la gène dans rhumblc rêve de votre jeunesse. Je me serais reproché toujours d’avoir enchaîné dans l’ombre d’un ménage votre belle vie d’artiste !

ROSWEIN.

La vie d’artiste m’est odieuse!... Depuis que je la connais, mon amour pour vous a grandi de toute la haine qu’elle m’inspire! Désormais je n’ai plus contre elle ni soutien ni refuge... Elle fera de moi ce qu’elle voudra... soit! mais de grâce au moins ne me la vantez pas.

MARTHE

Qu’a donc cette vie de si terrible? Je ne puis vous comprendre.

ROSWEIN.

Ah ! votre père me comprendrait. . . Cette belle vie d’artiste, il sait assez, lui , qu’elle ne réside pas sur ees hauteurs idéales où vous la voyez tout entière, comme je l’y voyais moi-même autrefois, dans des nuages d’or et sous des pluies de fleurs ! Il sait dans quels tristes abîmes elle

se traîne, entre ces fugitives apothéoses! Ce n’est pas sans raison, Marthe, croyez-moi, qu’il écrase de son mépris tout ce qui hante ces régions malsaines de l’atelier et de la taverne, de la coulisse et du boudoir, cette tourbe vaniteuse d’âmes flétries, d’imaginations surmenées et de cœurs malades, que dévorent, au bruit des rires éclatants et des pleurs étouffés, la passion sans, règle et la pensée sans frein !... Un Érèbe plein de flammes et de ténèbres ! un monde hors du vrai, un monde hors la loi, qui révolte et qui entraîne! Votre père le sait! Il sait quelles ivresses courent dans l’atmosphère d’orgie qu’on y respire... quels monstres enfante ce brûlant chaos, et combien le meilleur d’entre nous a peine à s’en défendre !

MARTHE

Vous vous en défendrez, André. Je vous connais.

ROSWEIN.

Vous me connaissez, Marthe... oui... depuis tant d’années que ma vie a été comme la sœur de la vôtre, vous devez me connaître... et vous pensez que j’étais né pour le bien , n’cst-il pas Vrai?

MARTHE

Vous OU personne.

ROSAVEl?{ , avec force.

Oui... VOUS me rendez justice... Dieu sait que j’aimais le bien comme j’aime la face radieuse de ce firmament!... Aussi de quels amers dégoûts ce monde m’abreuve!... Et cependant il me trouble... il m’imprègne malgré moi de ses poisons... Il mêle aux nobles tourments de l’art et du travail je ne sais quelles fièvres importunes... quelles insomnies perverses! il m’attache au flanc je ne sais quels lambeaux de la tunique du centaure!... Ah! ceux de nous qui ont près d’eux une mère, une sœur, une famille, quelqu’un qui leur rappelle Dieu... ceux-là sont heureux ! ils ont le remède à côte du mal... ils peuvent chaque jour retremper leur âme, leur talent, leur honneur, à la source du devoir cl de l’éternelle vérité ! Pour moi, je suis seul... cette vie factice m’enveloppe et me possède sans relâche... Je ne m’en reposais qu’en vous, chère Marthe, dans le présent comme dans l’avenir... Que de fois votre doux fantôme est venu bénir mes heures éprouvées... m’apportant le courage

ou du moins le remords!... Cette paix que je cherche, je ne la trouvais que dans vos yeux... cette force qui me manque, elle passait dans mon cœur dès que je touchais votre main...

meme en songe... Oh! Dieu! vivre là, entre votre père et vous, dans la sérénité sainte et recueillie de votre foyer de famille, sous le charme de votre présence... sous l’inspiration de votre beauté... sous la garde de votre vertu!... vivre là, mourir là!... Ah! pourquoi la pensée m’en est-elle jamais venue?

MARTHE

Cette pensée... soyez juste, André... ai-je rien épargné pour l’éJoigner de votre esprit?

ROSWEIN.

Rien... Près de vous, je ne pouvais m’ahuser... votre accueil, votre langage, votre silence même, depuis un an , tout me disait que vous ne m’aimiez pas...; mais à peine vous avais-je quittée, j’oubliais tout... je me rattachais aux plus légères ombres d'espérance... je me rappelais un regard moins sévère, une parole plus tendre , échappée à votre pitié , et je vivais làdessus. . Depuis quelques mois surtout, vous

voyant moins souvent, je me faisais de plus fa< cilcs illusions. . . je cherchais à me persuader que votre devoir filial pouvait comprimer vos secrets sentiments, que l’horreur de votre père pour ce nom d’artiste était le seul obstacle qui nous séparât...

MARTHE, baissant les yeux.

Eût-il été le seul, il eût suffi.

nOSWEIN.

Ah ! je l’aurais vaincu.

Jamais, André.

ROSWEIN.

Cette nuit même peut-être... C’était un projet ardemment caressé dans ma tête depuis longtemps... une chimère dont je me repaissais encore il n’y a pas une heure, en venant ici... et que votre premier regard a fait évanouir... Aussi, maintenant, que mon opéra tombe ou qu’il aille aux nues , je vous jure que je m’en soucie peu.

MARTHE, lentement.

Comment?... Pourquoi?... Pensiez- vous que votre succès dût changer les idées de mon père?

ROSWEIN.

Je l’espérais à peine... cependant, malgré lui, il m’eût estimé plus haut... Vous savez comme moi, Marthe, à quel point ces succès du théâtre , qui ont été l’ambition de sa jeunesse , l’émeuvent et l’exaltent!... Je me serais armé contre lui de son unique faiblesse... Si j’avais réussi, je me faisais une fête de venir cette nuit le surprendre dans sa retraite... au moment même où il m’aurait cru sans doute plus oublieux que jamais... je serais accouru;.,, oui, je lui aurais offert à genoux ma jeune gloire, toute palpitante... Il eût oublié l’artiste... il m’eût ouvert ses bras... il m’eût appelé son fils!... il m’eût tout accordé...

MARTHE, d’une voix étouiTéc.

Essayez.

ROSWEIN.

Marthe ! que me dites-vous ?

MARTHE

Silence! Voici mon père.

ROSWEl.N.

Bonté du ciel !

— bi —

MARTHE, ROSWEIN, SERTORIUS, entrant. (Il est fort paré, il tient un flambeau de chaque main et s’avance comme une châsse.)

SERTORIUS

Or çà, que chacun ici me considère à loisir... Eh bien! où sont-ils donc, ces enfants? Roswein ! (L’apercevant.) Ah ! ah ! tu as l’air tout effaré, mon garçon? Tu ne m’avais jamais vu si beau, eh ! J’offre à tes regards en ce moment, mon ami, le costume d’ensemble que je portais dans celte fameuse soirée où je restai court devant mon auguste auditoire... Boucles d’or, jabot de malines, habit tabac d’Espagne et gilet à ramages, avec des oiseaux sur les poches... Ah çà! comment me trouves-tu, Marthe, en définitive? car vous ne me dites rien, tous deux... Est-ce que je suis ridicule, voyons?

MARTHE

Vous êtes très-bien, mon père.

ROSWEIN, gaiement.

Vous êtes charmant et majestueux... Il faut que je vous embrasse !

SERTORIUS

Qu’est-ce qu’il a donc?... Est-ce que tu veux

dévorer mon jabot?... Laisse-moi tranquille.

Admire-moi de loin, si tu veux, et même je ty engage : tu peux ici te donner une idée exacte de ce qu’était la tenue d’un artiste dans mon temps , jeune homme : la sévérité mariée discrètement à l’élégance.

ROSWEIN.

Il vous manque de la poudre.

SERTORIUS

Il ne me manque rien , gamin ! Partons , ma fille, allons siffler ce jeune insolent.

MARTHE

Partons! Une poignée de main, Roswein, et bon courage ! (A demi-voix.) A bientôt !

SERTORIUS, lui serrant les deux mains.

Allons! du calme, du calme. Fume, si tu veux, en attendant Carnioli : je te permets, vu la gravité de la circonstance, d’empoisonner mon domicile. (Arrivé près de la porte, il se retourne.) Ah çà ! si tu as composé de la musique de guinguette, du fredon d’opéra-comique , il vaudrait mieux me le déclarer tout de suite que d’exposer ton vieux maître, de sa personne, au plus sanglant des affronts, mon garçon.

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MARTHE

Il n’y a pas de fredon 5 vous verrez, mon père. Venez, (ils sortent.)

ROSWEIN, seul.

Est-ce vrai? est-ce possible?... Elle m’aimait... elle m’aime! Je suis donc sauvé! Plus de fièvre, plus de vertiges, plus de combats, plus d’enfer! Dieu me reprend ! Mon Dieu! je vous remercie, je vous bénis du fond de Tàme !

(Il s'approche de la fenêtre, au bruit de la voiture qui emporte Sertorius et Marthe; il la suit de l'œil à travers les ténèbres croissantes.) Elle m’aime! Splendeur du ciel, il me semble que je vous vois pour la première fois! Pure clarté des étoiles, chants des vagues, brises italiennes, je vous retrouve, vous m’inondez le cœur! (il fait quelques pas dans la chambre.) Son époux ! O chaste vision de mes nuits troublées, tu n’es plus un songe!... (il regarde autour de lui.) J’aime cette chambre, ces objets familiers... CCS meubles que sa main touche à chaque moment... cet air même qu’agite le

froissement de sa robe... J’enfermerai ma vie

dans ce sanctuaire!... Quelle joie que le travail près d'elle!... Quand je venais sous cette fenêtre, le soir, avec Carnioli, je la voyais là, tantôt penchée sur son aiguille de fée, gracieuse et immobile comme la statue de la Vertu domestique, tantôt relevant sa tête, pour mieux écouter son père , sa tète pensive et grave comme celle d’une Musc... 11 me semblait que j'avais sous les yeux quelque tableau d’un monde supérieur... d’une vie meilleure que celle des hommes... Et je prendrai ma place entre ces deux créatures de Dieu!... Elle m’aime!... quel repos profond s’est fait en moi tout à coup!

J’avais le cerveau plein de désordre et d’orages... Le souille d’un ange a passé sur mon front!... J’éprouve une paix immense... bienheureuse. (Après un moment ) Toutm’est égal maintenant... (En allumant un cigare.) Si je tombe ce soir à Saint-Charles, ce sera une contrariété sans doute, très-vive même; mais je retrouverai cette occasion perdue... J’ai cent opéras qui me chantent dans la tête!... ce sera un délai, rien de plus. . . (Il s’assied dans le grand fauteuil de Scrlorius.) Ouf! je suis brisé ! Je voudrais qu’on me laissât là tranquille toute la soirée. . . (il regarde le ciel , rêve

et murmure des phrases entrecoupées.) Non, jamais je ne la tromperai , jamais je ne ferai couler une larme de scs yeux,... jamais... Acres séductions, spectres ardents... magiciennes fardées... je vous défie... l’ombre de ses ailes vous chassera. Que je suis las!

UNE VOIX an dehors.

Roswein! Andrea mio! (en réciiatif) è venuto, il terribil’ istantc!

BOSWEIN.

Qui m’appelle?

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