LADY WILSON
Et Sylvia, chevalier? Je m’intéresse à cette ^ béte. Croyez-vous que le maestro voulût la vendre ?
CARMOLI.
Sylvia, milady, mourut de nostalgie pendant la route... et ce qu’il y eut de plaisant, c’est que j’arrosai sa tombe de mes larmes... Imaginezvous que, pour plaire à mon jeune Dalniate, j’eus rattenlion de faire inhumer sa ûivorite sous les bosquets d’un joli parc que j’ai aux environs de Mantoue. J’avais mené le deuil moi-même avec toute la componction désirable. Toutefois j’eus peine à tenir ma gravité, quand, l’opération terminée, je vis mon drôle se placer solennellement, son violon à la main, sur le tertre tumulaire; mais là, ma foi! il exécuta une élégie en la mineur d’une expression si déchirante, que, bon gré mal gré, mon envie de rire se fondit en eau... Et mon grand flandrin de Joseph, qui avait fait l’office de fossoyeur, pleurait comme une vigne de son côté... J’augmentai ses gages de cinquante écus à celle occasion... C’est ce même Joseph, le croiriez-vous, mesdames? ce sensible Joseph qui a été depuis condamné aux galères pour avoir assommé son père... en combat singulier: ce qui prouve une fois de plus que l’art et la nature, cela fait deux...
LEONORA
Que VOUS êtes bavard ce soir, Carnioli ! Est-ce que vous êtes gris?
CARNIOLI.
Non, princesse,je suis ivre. (On entend fraj)p(;rlrois coups sur le théâtre.) Ah ! on va commencer le troisième acte... Mesdames, en rentrant dans vos loges, fermez vos portes tout doucement, et ne remuez pas vos tabourets, je vous en conjure par tout ce que vous avez de sacré... tant sur la terre que dans le ciel... Vous allez entendre au lever du rideau le chœur des jeunes Grenadines... (Chantant plaintivement ) La, la, la la la... Des adieux à l’Alhambra, vous comprenez?...
Et ensuite le ballet triomphal des jeunes Espagnoles. (Vivement.) Tradéri, tradéri, tradéri... Mais ce que je vous recommande surtout, c’est le chant de Boabdil à la fin tout à fait... Opatria, dolc’ e crudel mio tesoro!... Là, il faut se prosterner et adorer en silence... ou l’on est classé pour le reste de ses jours parmi les madrépores.... (Tontenparlunt, il salue les femmes, etserre la main aux jeunes gens qui sortent de la loge.) ÂU reste,
le public se comporte très-bien... Je suis con-
tent de lui... S’il avait sifflé, j’incendiais la salle... j’y étais décidé... Vous n’avez pas de ? commissions pour Madrid, mesdames?... Hélas! oui, je pars demain... cette nuit même!...
(Il chantonne.) Opatrîa, dolc’ € critdel mio tesoro !. . . Je vous recommande cela, milady. (La loge se vide peu à peu; Carnioli reste seul avec Leonora.)
LEONORA, CARNIOLI.
LEONORA, promenant sa lorgnette dans la salle.
Pourquoi, Carnioli, ne m’aviez-vous jamais soufflé mot de ce jeune homme?
CAR.MOLI, lorgnant de son côté.
Je voulais vous en faire la surprise complète, ma princesse.
LEONORA
Vous êtes singulier. 11 a bien du talent!
CARNIOLI.
Il en est injecté des pieds à la tête, le lâche ingrat!
LEONORA
Est-ce qu’il est ingrat ?
CARMOLI.
Parbleu !... Chut ! de grâce, écoutez moi cela I
(Le rideau se lève, l’orchestre joue; Carnioli bat la mesure du pouce et de l'index ; le chœur des jeunes Grenadines est couvert d’applaudissements.) Suave mélancolie!... Et
VOUS, vous ne dites rien?... Une larme! vous pleurez ! Merci du ciel ! vous avez une belle âme, princesse! Je vais décidément vous confier mes douleurs... Nous perdrons le ballet, mais peu importe... Cette soirée triomphale a été cruellement empoisonnée pour moi, ma chère princesse... Le glorieux édifice de ma vie s’écroule, si vous ne venez à mon aide... C’est en sortant de chez vous que j’ai appris celte effroyable nouvelle, qui a changé subitement mon allégresse en deuil, mes lauriers en cyprès... Mon poète me porte un coup d’une perversité atroce... le traître veut se marier !
LEONORA
Et où est le mal?
CARNIOLI.
où est le mal, princesse?... Cela n’est pas sérieux! vous vous riez de votre serviteur... Ah! ah!... où est le mal est délicieux!
LEONORA
Non, vraiment, je ne comprends pas.
CARMOLI, riant.
Allons donc! Et qu'cst-ce que vous voulez qifil fasse quand il sera marié?... du jardinage ?... Ce qu’il faut au poëte, c’est l’air libre et le désordre des éléments! Si nous laissons cette organisation fougueuse s’ensevelir dans la léthargie du bonheur domestique, ne voyezvous pas qu’elle tombe fatalement au rang de ces génies privés, de ces talents bourgeois qui dévident entre leurs repas des opéras de famille et des romans d’éducation?... Vous allez me citer Byron, qui se maria et qui n’en devint que plus enragé? Sans doute, parce qu’il eut la chance énorme d’être très-malheureux en ménage. S’il ne l’eût pas été, si sa femme avait su le prendre, je vous déclare qu’il aurait passé sa vie à chasser le renard et à drainer ses terres! Le monde ignorerait son nom !
LEONORA
Et qui vous dit que votre jeune homme sera heureux?
CARNIOLI.
Qui me le dit? II épouse une sainte, ma pauvre princesse ! 11 n’y en a qu’une sur la terre pour le quart d’heure, et il faut que cet animallà l’épouse ! C’est à se briser la tête contre les murailles, vous m’avouerez !
LEONORA
Quelle est donc cette rare personne ?
CARMOLI.
Marthe Sertorius, la fille de ce vieux musicien allemand qui est votre voisin de campagne... Tenez, vous pouvez la voir là-bas, dans la loge en face : une fille blonde, diaphane, des yeux bleus... On la regarde beaucoup.
LEONORA, lorgnant.
Elle est drôlement fagotée, pauvre fille !
CARNIOLI.
Possible... mais le physique est bien.
LEONORA
Et il l’aime fort?
CARNIOLI.
A deux genoux !
LEONORA
Eh bien ! que voulez-vous que j'y fasse?
CARMOLI, rianl.
Princesse, ce lien funeste que je n’ai pu briser, ni par menaces ni par prières, un seul de vos regards suffirait à le réduire en cendres.
LEONORA
Vous perdez la tête, Carnioli?
CARMOLI.
Pourquoi? parce que j’ose vous supplier de rendre à l’univers civilisé en général , et à moi en partieulier, un service immense qui vous coûterait à peine un sourire... un sourire, princesse, l’ombre d’une apparence, une fanfreluche de coquetterie, un rien... Vous voyez la position : e’est un grand homme qui se noie; pour le conserver à lui-même, à son art, à son siècle, je sacrifierais sans marchander un de mes bras tout à l’heure... Ne pouvez -vous sacrifier un sourire? Voilà la question.
LEONORA
Vous êtes absurde. Voilà la réponse.
,gle
CARMOLI.
Eh bien ! je suis fâché de vous le dire, mais vous n’aimez pas la musique !
LEOiVORA.
Pas à ce point-là, j’en conviens.
CARNIOLI.
Vous ne l’aimez pas! On aime comme un criminel ou l’on n’aime point... Silence! écoutez bien cela... la cavatinc d’Isabelle... La croce trionfa.,. (Battant vivement une marche.) Ratapantapan... pani... pam... (Bravos dans la salle : Roswein ! Roswein!) Vous avez entendu? Et penser que cette aurore superbe n’aura point de midi ! Quoi ! divine princesse , cette idée ne vous fend pas le cœur?... Voyons, vous m’avez fait l’honneur de m’inviter à souper chez vous ce soir... pcrmeltez-moi de vous amener mon jeune lauréat, c’est tout ce que je vous demande... Vous lui direz deux mots de politesse, et la petite Sertorius ne sera plus de ce monde!... Je ne vois pas en vertu de quoi vous me refuseriez une chose si parfaitement simple et convenable.
LEONORA, riant.
Comment ! vous venez me conter que ce gar-
çon est éperdument amoureux de cette fille , et sur deux mots de politesse que je lui dirais, vous vous ligurez qu’il la planterait là?
CARMOLI.
Mais c’est un artiste , ma chère princesse !
Vous ne connaissez pas cette race puissante et débile, séduisante et perfide!,.. Des imaginations plus ardentes et plus mobiles que la flamme!... Des cœurs vaniteux, faibles, passionnés et sensuels!... Un attrait irrésistible vers tout ce qui brille , vers tout ce qui caresse l’orgueil , vers tout ce qui flatte l’aristocratie naturelle et voluptueuse de leurs instincts!... L’or, le luxe, la soie, le velours, les fleurs, les mains blanches et l’hermine parfumée des duchesses ! voilà ce qui les fascine, voilà ce qui les damne, ces pauvres enfants!... Que le mien ait une fois l’œil ouvert sur ces horizons-là , je le tiens. Ah çà, je vais vous le présenter, eh? (il
se lève.)
LEONORA
Est-ce que je veux tremper dans vos manigances diaboliques?... Vous êtes ridicule.
CARNIOLI.
Allons I soit, j’y renonce, (il se rassoit, et lorgne
en parlant avec distraction.) ÂUSSi bien , jc Crois qUC VOUS avez raison, ce serait peine perdue...’ J’ai déjà essayé, chemin faisant, de vous mettre en avant, — discrètement, comme cela, — et pour dire la vérité, cela ne m’a pas réussi.
LEO.NORA
J’aime à croire que vous plaisantez?
CARNIOLI.
Non, princesse. Je vous en adresse toutes mes excuses ; mais, me trouvant à bout d’arguments et ne sachant plus à quel saint me vouer pour détourner ce malheureux de sa ruine, j’ai tenté de l’éblouir en lui présentant, vaguement, bien entendu , dans un chaste nuage , le prestige de votre haute sympathie.
LEOXOUA.
Mais cela n’a pas de nom !
CARNIOLl.
C’est abominable !... Je vous en demande pardon à mains jointes. Mais vous me connaissez , des que l’art est en jeu , je n’ai plus rien de sacré... Cela m’est échappé au vol de la conversation. Au surplus, je n’ai pas insisté...
LEONORA
C’est heureux.
CARMOLl.
Surtout quand j’ai vu le peu de cas qu’il faisait de mon insinuation. J’en ai été mortifié... L’enfant a le cœur plus engagé et la tête plus solide que je ne l’aurais cru.
LEONORA
Enfin que lui avez-vous dit ? Jusqu’où m avezvous compromise vis-à-vis de ce monsieur? Je veux le savoir.
CARNIOLl.
Bon! compromise! voilà de l’exagération, princesse! Je lui ai laissé entendre tout uniment que vous m’aviez parlé de lui avec une nuance d'intérêt, que vous aviez daigné m’exprimer le désir de le voir un instant... de l’entendre sur le piano, et deux ou trois babioles dans le même genre!
LEONORA
Bien obligée, en vérité... Et il a répondu comme autrefois : Sylvia ! Sylvia !
CARNIOLl.
Sylvia forever! mon Dieu oui.
Goo-^U
LEONORA
Bref, vous m’avez exposée en effigie aux dédains de ce petit jeune homme?
CARNIOU.
Ah ! n’allcz-vous pas vous piquer d’une misère pareille? (Leonora Iiausse les épaules et se rcloiirne vers la salle.) Ah ! diantre ! Boahdil va chanter son grand air... Attention, je vous en supplie, c’est le diamant de l’ouvrage. (Boabdil chante son air, qui est accueilli par des transports frénétiques; toute la salle se lève et trépigne d’enthousiasme.) Si VOUS VOuleZ, princesse, contempler une expression de visage véritablement surhumaine, regardez la fiancée du poète : elle est admirablement belle et heureuse, elle nage dans sa gloire et dans son amour ; c’est un archange en extase devant le Seigneur!
LEONORA, lorgnant.
Elle doit être poitrinaire, cette fillc-là. (L'opéra s’achève : on appelle le maestro avec fureur.) Ah çà ! est-ce qu’il ne va pas paraître, à la fin?
CARNIOLt, se levant et se penchant hors de la loge.
Le voilà. Bravo! bravo, mon fils! (Roswein s’avance sur le théâtre en saluant. Les bravos éclatent avec plus de force ; une pluie de bouquets tombe sur la scène ; les femmes, debout dans leurs loges, applaudissent en agitant leurs
mouchoirs. On rappelle Roswein à plusieurs reprises.) Voyez, princesse, je vous en prie, quels regards il échange avec la Sertoria... Le ciel va les foudroyer bien certainement... c’est plus de bonheur que la terre n’en comporte!... C’est égal, il faut avouer qu’ils sont gentils tous deux... Ma foi! apres tout, qu’ils s’aiment, qu’ils s’épousent... Il y aurait effectivement quelque chose de monstrueux à troubler la pure félicité de ces deux âmes charmantes! Vous ne lui jetez pas votre bouquet?
LEONORA
Si ça peut vous être agréable. (Elle lance son bouquet sur le théâtre; sensation dans la salle; murmures d’étonnement; tous les regards se dirigent vers Leonora, qui se renverse brusquement dans son fauteuil en éclatant de rire.)
CAKMOLI.
Qu’est-ce qui arrive donc?
LEONORA, riant.
Oh I Dieu ! mon Dieu ! Carnioli ! mon mouchoir qui est parti avec le bouquet!
CARNIOLI.
C’est une inadvertance.
LEONORA
J’avais enveloppé la queue de mon bouquet dans mon mouchoir... vous comprenez?
CARNIOLI.
Je comprends très-bien. (La toile se baisse.) LEONORA, se levant.
■ Oh ! sauvons-nous. (Elle rit.) Oh ! mon Dieu ! quelle aventure! un mouchoir magnifique, s’il vous plaît. (Prenantle bras de Carnioli, elle sort.) Est-ce qu’il rapporte, votre poëte? (Elle rit aux éclats.)
Sut \a route Ae Vouizotes.
La même nuit. Clair de lune.
ROSWEIN , marchant lentement.
. . . Étrange regard 1 ... Je l’avais déjà remarqué à ce bal... un incendie dans la nuit! sa noire prunelle roule dans ses profondeurs de chauds effluves et des parcelles d’or, comme une mer sombre incrustée d’étoiles... Quelles pensées mystérieuses s’agitent dans cette tête hautaine,
sous ce front pâle et ennuyé?... Bah ! qui plongerait dans l’abîme de cette poétique mélancolie n’y trouverait que le vide et le néant ! Les préoccupations banales d’une femme, la routine mondaine! le souvenir d’une valse ou la conception d’une coiffure !... Notre imagination, avide d’idéal, édifie tous les jours sur de vaines apparences ces prétendus types romanesques, qui se dissipent, dès qu’on les touche, en éléments vulgaires ! Rien de plus semblable sous le soleil qu’une femme et une femme I Elles sont rares celles dont l’âme ne dément pas les rêves doux ou profonds qu’a fait naître leur beauté... (Avec émotion.) Chère Marthe!... chère vérité!... (il marche quelque temps en silence.) Une distraction... c’est évident... elle a été la première à en rire... Et cependant, au moment où son bouquet quittait sa main, je la regardais : son œil s’est ouvert soudain comme un nuage qui lance la foudre... elle m’a couvert de flammes!... (Avec colère.) Ah! que m’importe!... (il fait quelques pas.) Ce misérable chiffon de dentelle me brûle la poitrine !... (Il tire de son sein le mouchoir de Leonora et le jette.) Vat’-cn ! (Un souflie de vent le ramène à scs pieds ; il le relève els’arréte appuyé contre un arbre du chciuin.) Ce sont les
parfums mortels de l’Orient... elle l’a trempé dans le poison comme un poignard indien ! Que me veut cette femme? Elle a su ce qu’elle faisait, j’en suis certain !... Que me veut-elle? quel divertissement barbare s’est-elle proposé? jusqu’où l’eût-elle conduit?... Ah! pourquoi supposer le mal?... Une rêveuse enthousiaste peutêtre, toute gr.andc dame qu’elle est ! une pauvre âme éprise de chimères , qui berce dans des songes d’enfant ses loisirs éternels !... Ce monde m’est étranger... que de fois j’ai souhaité de pénétrer dans le sanctuaire d’une de ces oisivetés olympiennes... d’ctudier sur un de ces cœurs blasonncs un idiome inconnu de la langue des passions!... Prestige invincible dont nous éblouissent ces hères patriciennes! Il semble que leur beauté, plus pure et plus exquise, se soit peu à peu divinisée dans les raffinements de leur luxe héréditaire... Il semble que leurs corps superbes soient pétris d’une substance immortelle... et que le seul contact de leur main vous doive saisir de cette volupté terrible qui pétrifiait les bergers antiques visités par les déesses amoureuses !... Illusion ridicule !... une heure... un instant me suffirait pour éteindre
celte dernière curiosité de ma jeunesse... Je serais plus tranquille ensuite , ne laissant derrière moi aucune séduction vivante, aucune sensation debout... Cet idéal, vu de près, tomberait en poussière comme tous les autres... Elle demeure près d’icL.. Oui, un instant me suffirait... je pourrais, sans trahir ma parole... Ah! honte sur moi ! lâche cœur, je te briserais plutôt de ma main ! sang maudit , je te répandrais plutôt hors de mes veines! (il s'éloigne à pas précipités.)
Vu boudoir de la villa Valconlerl.
Intérieur d’une somptueuse élégance.
LEONORA, plongée dans les coussins d'un divan. LE CHE- VALIER CÂRMOLI, debout, jouant avec une chaise.
CARNIOLI.
Ainsi je puis espérer de vous voir à Madrid vers le milieu de juin?
LEONORA
Oui.
CARNIOLI.
Votre conversation est celle d’une personne qui s’ennuie, princesse. Si, pour rompre le cours de vos idées, nous soupions? qu’en pensezvous?
LEONORA
Non.
CARMOLI.
Voulez-vous que je m’en aille?
LEONORA
Non,
CARNIOLI, touchant le clavier d'un piano.
Voulez-vous que je vous joue le chant de Boabdii ?
LEONORA
Non.
CARNIOLI.
Voulez-vous que je vous dise ce que vous voulez?
Dites.
LEONORA
CARNIOLI.
Vous voulez voir le signor André Roswein.
LEONORA, tranquillement.
Vous êtes un insolent, Carnioli; mais cela m’est bien égal. Je me soucie de vous, mon ami, et du monde enUer comme d’une pièce de cinq francs.
CARNIOLI.
Du monde entier, excepté du petit André Roswein.
LEONORA
Bien entendu.
CARNIOLI.
Un peu de patience. 11 va venir, allez.
LEONORA, avec la iiièine nonclialanre.
S’il avait cette incroyable effronterie , osezvous me dire en face que je le recevrais?
CARNIOLI.
Permettez , princesse : vous le recevriez mal, vous le passeriez au laminoir de vos plus écrasants mépris, et vous le renverriez tout écloppé à sa demoiselle : cela n’est pas douteux... mais enfin vous vous en donneriez l’émotion. On n’a pas tous les jours un pocte ù se mettre sous la dent.
^ Digitjzed by
LEONORA
Dites tout de suite que je lui ai jeté mon mouchoir volontairement , et n’en parlons plus,
Je ne dis pas cela.
LEONORA, se dressant sur le divan, avec violenec.
Vous le pensez. Est-ce que je ne vois pas clairement que vous le pensez ? Soyez franc une fois en votre vie! Vous avez cru que j’obéissais servilement, comme une esclave de harem, aux odieuses suggestions dont vous m’avez circonvenue toute la soirée!.,. Vous êtes un misérable!... Ah! certes, j’en suis fâchée pour ce jeune homme , qui est bien innocent de toutes vos manœuvres... mais s’il vient, malheur à lui ! Je le ferai soufllcter par un valet !... J’écraserai sur sa joue vos indignes soupçons !
MATTEO, entrant.
Un jeune homme est là qui insiste pour qu’on remette cette carte à madame la princesse.
(Leonora prend la carte, y jette les yeux et se met ù rire.)
LEONORA
Sortez, Matteo; je vous rappellerai. (.Matteosort. — ACarnioli.) C’est lui. Que me conseillez-vous?
CARNIOLI, très-grave.
Princesse, il est dangereux de rire avec vous : je viens de vous entendre qunlifier avec une étrange sévérité quelques plaisanteries dont le goût pouvait être équivoque, mais dont l’intention assurément ne l’était pas. Il est humiliant pour moi d’avoir à vous apprendre que mon idolâtrie artistique ne va point jusqu’à immoler sur les autels de mon fétiche les sentiments les plus inviolables de l’amitié et de l’honneur. Pour ne pas m’exposer deux fois à de telles méprises, je ferai une réponse sérieuse à une question qui, je pense, ne l’est guère : il ne faut point, madame, recevoir ce jeune homme.
LEONORA
Pourquoi ?
CARMOLI.
Paree que ce serait un scandale. Cela crève les yeux.
LEOXORA.
Ne vouliez-vous pas vous-même tantôt que je l’invitasse à souper?
CARNIOLI.
Sans doute ; mais autre chose est , madame ,
-f.'.oogle
de recevoir un liomme à titre d’invité, ou en qualité de galant castillan qui s’aventure dans les maisons sur la foi d’un bouquet et d’un mouchoir tombés à ses pieds. La distraction que vous avez eue cesserait d’en être une aux yeux du monde, si vous alliez justifier en quelque sorte la manière avantageuse dont cc garçon semble l’avoir interprétée.
LEO.VORA.
Ne m’avez-vous pas suppliée , dans rinlérêt de l’art et de l’univers civilisé, de me mettre en frais de eoquetterie vis-à-vis du jeune maestro ?
CAHXIOLI.
Je vous ai demandé quelques légères amorces de coquetterie, soit, mais non pas un coup de filet comme cclui-là !
LEONORA
Il fallait VOUS expliquer, mon ami.
CARNIOLI.
Je m’explique, princesse. Il en est temps encore. Perdre son mouchoir n’est rien ; mais accueillir chez soi, au beau milieu de la nuit, celui qui l’a trouvé, cela devient quelque chose. J’ajoute que ce serait trop présumer de ma
belle humeur que de me croire disposé à égayer de ma présence une entrevue de ce genre-là.
LEONORA
A quelle heure partez-vous pour l’Espagne ?
CARMOLI.
Dès que vous m’aurez donné à souper, ou que vous m’aurez mis à la porte.
Eh bien ! partez.
CARMOLI. (Il prend son clutpeau, salue profondémenl Leonora, et se dirige vers la porte. Au moment de sortir, il murmure en riant dans sa barbe :)
Allons, je n’ai pas mal joué cela ! (il sort.) LEONORA.
Matteo ! (Matteo rentre.) Faites entrer ce monsieur. Ah! Matteo, veillez à ce que je vous ai dit. (Matteo sort.)
LEONORA, seule un instant. Elle se soulève, jette un regard dans une glace placée derrière elle, et se rassoit. Elle demeure pensive, la tête dans sa main. — ROSWEIN entre; ses traits sont altérés.
LEONORA, d’une voix onctueu.se.
Monsieur Roswein. . . (Elle le regarde un moment )
j’ai entendu dire que vous alliez vous marier... Vous venez apparemment m’inviter à votre noce?
ROSWEIN, troublé.
Ma démarche, madame, je le sais...
LEOXORA.
Votre démarche, monsieur, m’honore beaucoup. Comment ne serais-je pas flattée jusqu’au fond de l’âme des sentiments de considération particulière pour ma personne qui vous l’ont évidemment inspirée? Il est vrai qu’à la rigueur je pourrais me plaindre de l’heure que vous avez choisie pour effectuer votre politesse ; mais ce n’est là qu’une vétille, et l’on ne regarde pas aux formalités quand on est une paire d’amis comme nous sommes, vous et moi, M. Roswein, n’est-il pas vrai?... (Changeant de ton ) Eh bien ! est-ce que vous vous trouvez mal , monsieur? vous êtes d’une pâleur effrayante.
ROSWEIN, d’une voix faible.
Je me retire... J’étais venu simplement pour vous remettre... ce mouchoir... qui, m’a-t-on dit, vous appartient...
LEONORA, prenant le mouchoir et se levant.
Mais VOUS vous trouvez mal, cela est certain... Je vais sonner... (Elle se lève.)
nOSWEIN.
Non... de grâce!... Je me retire, (il se dirige vers la porte d'un pas chancelant.)
LEONORA , avec le même ton de scclicresse et de froide réserve.
Vous allez tomber... Asseyez-vous jusqu’à ce que vous soyez mieux. Je vous laisse, vous serez plus libre. (Elle soulève une portière et enlr’ouvre une porte latérale ; puis elle .se retourne, et voyant Roswein qui s'appuie d'une main tremblante sur un meuble :) Mon Dieu! mais c’est un enfant tout à fait... Asseyez-vous donc!... et ne vous brouillez pas la cervelle plus longtemps... C’est une affaire terminée. (Elle revient et ajoute avec une vivacité impérieuse :) Voyons! Asseyez-vous! (Roswein tombe sur un fauteuil, le front dans sa main. Leonora hausse les épaules et se rejette sur le divan.) Vous êtes , à CC que je vois, M. André, un de ces nécromanciens à cœur tendre qui s’évanouissent devant l’apparition qu’ils ont évoquée ?
ROSWEI.N, d'une voix basse.
C’est la fatigue... madame... une fatigue excessive... Veuillez m’excuser.
LEONORA
En de telles entreprises, ce n’est pas la défail-
— dOS -
lance qui a besoin d’excuses. Causons de votre opéra... Allez-vous le publier bientôt?
ROSMEIN.
Oui, madame.
LEONORA
Ne comptez-vous pas arranger pour une voix seule le motif du chœur des Grenadines?
ROSWEIN.
Oui, madame , c’est mon intention.
LEONORA
J’en serai bien aise pour ma part.
ROSWEIN.
Vous chantez, madame?
LEONORA
Oui, mais pas de duos. Pianotez-moi quelque chose pour achever de vous remettre. Avez-vous de la voix?... Oui.. . une voix de compositeur... Allons, je vous écoute.
Roswein se met au pfano. Après quelques préludes, il chante une mélodie d’un rhythme lent et religieux, soutenue par un accompagnement qui s’anime et s’exalte peu à peu . Leonora se lève pendant la sérénade et s’approche doucement d’une haute fenêtre à balcon qui est ouverte au niveau du parquet, et qui laisse voir, noyés dans une clarté boréale, les escaliers, les bosquets et les
statues (Tua parc italien. Elle se tient immobile, le coude appuyé sur une de ses mains, tandis que l'autre coupe le pur ovale de son visage d’une gracieuse et sévère étreinte. Par intervalles, elle se détourne pour jeter un coup d’œil rapide sur Roswein. Quand le jeune homme cesse de chanter, Leonora demeure plongée dans sa contemplation. Sa silhouette élégante se dessine, dans le cadre de la fenêtre, sur la blancheur du ciel et sur les arabesques à jour du balcon. Roswein la regarde en silence.
LEONORA, se retournant brusquement.
Eh bien?
ROSWEIN.
Madame ?
LEONORA
C’est fini !... Ah ! c’est bien. Vous voilà avec un visage présentable. Vous pouvez partir maintenant; votre fiancée ne s’apercevra de rien. — Allez, mon enfant.
ROSWEIN, suppliant.
Vous me pardonnez, madame?
LEONORA.'
Permettez, M. Roswein : pas de méprise, s’il vous plait. Vous êtes tombé malade chez moi , et je vous ai traité en malade ; mais ne m’en demandez pas davantage ! Ce serait véri-
tablement un peu trop méconnaitrc , pour un poëte, les ressorts les plus élémentaires du cœur d’une femme. (Elle se rassied eu riant.) Car enfin, c’est inouï ! vous n’étes pas meme amoureux de moi!... Cette banale excuse dont sc couvrent généralement les témérités du genre de la vôtre, et la seule dont une femme soit disposée à se payer plus ou moins, vous ne pouvez pas même l’invoquer! Vous venez chez moi parce que cela vous convient, uniquement ! parce que c’est une fantaisie que vous avez !... Vous entrez dans ma chambre comme dans un bal public...
comme dans une loge de comédienne ; vous dé> robez une heure de vos loisirs à votre maîtresse, et vous me faites la grâce de m’en favoriser!... En bonne conscience, M. André, ces sortes de gentillesses s’adressent à une femme qui n’y est pas accoutumée... (Elle rii.) Au reste, tenez, je vous pardonne de grand cœur. Travaillez bien, M. Roswein : voilà le principal. Donnez -nous, dans un an, un bel opéra comme la Prise de Grenade, et soyez sûr que j’irai vous applaudir de toutes mes forces, en ayant soin seulement de mieux tenir mon mouchoir, afin de ne plus vous déranger de vos
occupations. Je vous salue, monsieur. (Roswein s'incline et s'en va; quand il est près de la porte, Leonora reprend avec plus de douceur :) Vous ne m’en VOUlcz pas?
nOSWEIN.
Je n’en veux qu’à moi, madame... La leçon toutefois est amère, elle est sans pitié; du moins, qu’elle soit complète : ne me laissez pas croire, madame, je vous en prie, qu’il ne m’ait manqué qu’un peu d’audace pour acheter votre pardon et votre meilleur souvenir ; que moins de respect eût obtenu plus de merci ; que quelques mots d’amour m’eussent servi près de vous mieux que mon silence et ma confusion.
LEONORA
Vous êtes un jeune homme Irès-prudcnt, M. André : vous tâtez l’eau, comme on dit.
Vous ne refuseriez pas absolument de me dire quelques mots d’amour, si je vous en priais bien fort, n’est-ce pas? mais encore voudriezvous être bien assuré , par-devant notaire probablement, qu’on vous en tiendrait compte, et que vous n’en seriez pas pour vos avances...
Par malheur, je ne puis rien vous garantir de bien positif à cet égard (riuni), attendu que je
suis une femme un peu singulière, et que je me décide quelquefois d’inspiration.
ROSWEIX.
Je n’ai point de paroles d’amour â vous dire, madame; vous l’avez compris, et vous m’en savez gré... Je ne vous aime pas... Vous m’êtes apparue... J’ai suivi, comme dans un rêve sacrilège, la trace lumineuse de vos regards, et je suis venu m’éveiller à vos pieds... sur les marches du temple où règne voire beauté! Voilà mon crime : ne le jugez pas, je vous en supplie, selon les lois d’un monde que je connais mal , je l’avoue... Vous avez châtié l’homme qui ne sait pas vivre... Maintenant ne voudrez-vous pas pardonner au poêle, à celui qui vous a fait sourire... qui vous a fait pleurer?... S’il n’était pas un fou , il n’aurait pas cette douce puissance... Même quand elle s’égare, madame, même quand elle vous offense, daignez absoudre cette folie qui vous donne vos fêtes préférées , cette ivresse qui vous verse vos plaisirs! Daignez me comprendre... je vous en prie... Nous sommes tous, comme le sculpteur grec, douloureusement épris de l’œuvre de nos mains... C©,, monde de la fiction , ce monde supérieur dont
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•l’oil lïps ninibes <1 un
théâtre vous exal toujours ;
sède... il nous dans un rêve
nous en
fin... NOUS voulons
et aimer ces om • , ^ monde
si j’en ai une, la
magique dont j’ai ^’est ce monde
vos yeux le prestige su yous... dans
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la splendeur sacr e prix du remords
Dour un instant... f ^ ,
eldelahoute-l’éMouissautoreal .
LEONORà, BunpUment.
EtVavex-vous trouvée?
boswein.
oui! oui... 'tnto'l»i^“‘
qu’un moment, près de ce pensée
Jeut-être vous-mème -rp-ndr^ aux songes des nuits d ete, n ai j yeux le demi-jour ’...N’ai-
mortelle baigner le balcon e ie pas senti frissonner a mes cô cbt de la pâle Desdémone?... pré-
.^u s’animer dans le rayonneme
DiQii ZOd by GtMJgle
sence tous les fantômes charmants qui peuplent la rêverie humaine ; j'ai vécu un instant de leur vie surnaturelle; j’ai respiré l’air qu’ils respirent; j’ai désaltéré ma lèvre vivante à la coupe divine de l’idéal, et c’est votre main qui me Ta présentée... Vous ne l’avez pas voulu, et cependant je vous remercie !...