EONORA
Vous parlez comme un livre... Mais en- définitive, quel est le fond de tout cela?... Une bonne raison vaut mieux que cent mauvaises... M’aimez -vous?
ROSWEIN, essayant de sourire.
Je vous ai dit que non, madame.
LEONORA, impérieuse.
Répondez-moi donc, monsieur ! 11 me semble qu’une pareille question, quand je la fais, mérite une réponse !
ROSWEIN, très-ému.
Madame... il y a si peu de temps que j’ai dit à une autre que je l’aimais ! (il se frappe le front avec angoisse.)
LEONORA, d'une voix lente, avec nne amère ironie.
"M. Rosw'cin, j’ai grande envie de vous raor-
tifîer un peu... Vous êtes un poëte... l’amour est votre science en quelque sorte officielle... Je suis tentée de vous prouver qu’une pauvre femme... dont le métier n’est pas de soutenir thèse sur la matière... peut cependant à l’occasion, simplement parce qu’elle est femme et parce qu’elle a une âme, s’y connaître mieux que vous... Ainsi vous êtes amoureux, ditesvous?... de qui? je l’ignore, et vous aussi, je crois; mais enfin vous êtes amoureux... et vous tremblez... vous avez peur; peur de la souffrance, du remords, de la honte.... que sais-je? peur de tout!... Eh bien! moi, monsieur, si j’avais aimé jamais... si une passion véritable était jamais entrée non dans ma tête, comme un vain rêve de poëte... mais dans mon cœur et dans le sang de mes veines... je vous atteste que je n’aurais eu peur de rien!... J’aurais été coupable peut-être ; mais certainement je n’aurais pas été lâche !
ROSWEIN.
Madame !
LEOXORA.
J’aurais bravement regardé le spectre les yeux dans les yeux; j’aurais senti dès la première
Difi
vue que je lui appartenais tout entière... et je me serais abandonnée sans faiblesse... sans hypocrites réserves... à sa mortelle étreinte!
(Kllc SC lève, s’avance vers lui d’un pas, et jioursiiil d'une voix somlire el ardente.) J’aurais lait pluS, M. Roswein... 11 m’eût fallu un nom respecté, un honneur sans tache, une illustre destinée à déchirer, à sacrifier en même temps que ma vie et mon âme sous les pieds de celui que j’aurais aimé... 11 m’eût fallu quelque occasion solennelle pour rehausser l’éclat... le scandale d’une honte qui m’eût été chère... J’aurais voulu jeter mon gant publiquement... en plein théâtre...
à l’estime di^ monde, afin de ne plus laisser rien d’entier, rien de possible dans ma vie que mon amour...
ROSWEl.N.
Madame!... par le ciel!... je vous en conjure... ne jouez pas avec ma raison! (On cniend
le bruil d’une voilure qui s’.irrète sous les fcnélrcs.)
LEONORA, baissant la voix avec une expression de tendresse douloureuse.
Et si j’avais été dédaignée, Roswein... ce qui n’eût pas manqué... car de tels amours, il y en a rarement deux sur terre à la même heure, ch
bien! j’aurais trouvé... oui, j’aurais trouvé un étrange plaisir dans l’excès même de mon humiliation... Je serais allée seule... seule à jamais... dans quelque coin ignoré du monde, heureuse et souriante comme vous me voyez, m’ensevelir dans mes flammes... et mourir de ma blessure !... (Sa voix csi à peine distinete.) Adieu. .. et maintenant faites des sonnets sur l’amour... vous saurez au moins de quoi vous parlez... » (Elle se dirige vers la porte; Roswein tombe sur le divan, la regardant d'un œil égaré ; elle revient tout à coup sur ses pas, saisit vivement de ses deux mains la tète du jeune homme, et lui baise le front.) Adieu ! (Elle sort à la hâte.)
Dans la cUamltre de Sertorlns. Même nuit .
Une petite table, servie pour le souper, au milieu de la chambre. — La fenêtre est ouverte.
SERTORIUS, MARTHE, assis devant la table en vis-à-vis. SERTORIUS. (Le bout de sa serviette est passé dans son gilet.)
£h bien! petite, la faim ne vient donc pas?
MARTHE
Je mange, mon père, vous voyez.
SERTORIOS.
Des miettes de pain sec, arrosées d’eau claire . . . Tu me désoles, mon enfant... Tu ne souffres pas?
MARTHE
Oh ! pas du tout , mon père. (Elle boit un verre d’eau.)
SERTORll'S.
Comment! ce petit aileron doré ne te sourit pas, ma chérie? 11 faut donc que je le prenne... Ah! je vois ce que c’est! tu es encore à Grenade , en plein Alhambra , dans la cour des Lions? Oui... ton oreille distraite et tes regards perdus me le disent assez : ton âme voyage encore au gré des brises harmonieuses , sous les arcades moresques et sur la cime aérienne des palmiers... C’est un tort, mon enfant. Nous ne sommes pas de purs esprits. L’âme , malgré sa suprématie incontestable, ne doit pas empiéter sur les droits de l’humble matière. Il faut nous appliquer, quoi qu’il en coûte, à maintenir entre ces deux éléments de notre être l’équilibre que commandent également l’hygiène et la morale... J’ai ceci d’excellent, moi, que les plus vives im-
pressions de ma vie intellectuelle ne sauraient entraver le jeu régulier de mes facultés physiques ; je serais assis à la table des neuf Muses, que je n’en perdrais pas un coup de dent!... Au reste, il est rare , je le sais , que la machine humaine fonctionne dans la jeunesse avec cette parfaite pondération; il fimt toujours qu'elle penche d’un côté ou de l’autre. Encore de l’eau ! tu vas te noyer !
MARTHE
Cette nuit est brûlante. On étouffe.
SERTORIUS
Où prends-tu qu’on étouffe ? Ah ! tu es à Grenade! je l’oubliais! Admire, ma fille, la puissance du pocte! Qu’est-cc qu’un théâtre? Un sale plancher, entouré de paravents badigeonnés, sur lequel s’agitent, h la triste lueurd’une rampe infecte, quelques femmes sans mœurs et quelques jeunes gens sans beauté... Eh bien! un poëte vient qui exhale un souffle de sa poitrine sur ce tréteau et sur ces marionnettes, et soudain nous voilà, devant cette scène vulgaire, devant ce groupe ignoble, ravis en extase, comme si un pan du ciel s’était entr’ouvert sous nos yeux!... Le tréteau se fait nuage... le gaz
fumeux répand un jour d’apothéose sur des palais fantastiques... les marionnettes grandissent à la taille des Génies, — et parlent entre elles je ne sais quel langage surhumain ! Ah ! si jamais un homme peut sentir son cœur se gonfler d’un juste orgueil, c’est quand il opère, d’un coup de baguette, à la face d’une foule captivée, une de ces sublimes transfigurations; c’est quand il apparaît lui-même, semblable à un dieu, dans l’auréole de ce monde radieux qu’il a tiré du néant!.. Ce jeune Roswein est heureux! Au surplus il le mérite... Je bois à sa santé ce verre de lacryma-christi... cette larme du soleil ! Je me promets d’aller demain lui souhaiter le bonjour au saut du lit : je suis curieux de savoir quel accueil il me fera; penses-tu qu’il soit homme à me mépriser désormais, Marthe?
MARTHE, se levant et s'approchant de la fenêtre.
Ce serait bien prompt.
SERTORIÜS.
Il aurait tort, car, si je ne me trompe, nous avons lui et moi un talent du même ordre ; seulement le sien est plus en dehors et le mien plus en dedans : voilà la seule différence que j’y
verrais. Son chant de Boabdil est taillé sur le même patron que mon chant du Calvaire , cela est très-remarquable, ma fille.
MARTHE
11 est naturel que votre élève ait pris votre manière.
SERTORIUS
Ce n’est pas ma manière, è proprement parler, Marthe... (il boit.) C’est la grande manière. J’ai été bien aise de voir que le public y revienne peu à peu. Ma foi! j’ai passé une soirée fort agréable !... si j’en excepte ce malheureux pas de six, qui s’en ira tout droit aux orgues de Barbarie, l’enfant a fait un vrai capo d’opera... Encore une fois je bois à lui, à son génie, à sa fortune... (H boit.) Je n’ajoute point à ses amours, Marthe... ah! ah! pardonne-moi celte plaisanterie, ma fille... mais je craindrais d’engager ma conscience, vu que les amours d’artistes ne sont pas en général dignes des encouragements d’un père de famille, (il se lève). Que considères-tu donc si attentivement par la fenêtre, petite? (Il s'approche de la fenêtre.) Quel beau dair de lune ! on y voit comme en plein jour.
MARTHE
On dirait qu’il y a de la neige là-bas sur les ruines.
C’est, ma foi , vrai ! si nous étions en Allemagne, je jurerais que c’est de la neige !
MARTHE
Ne regrettez-vous jamais l’Allemagne, mon père?
SERTORIÜS, sérieux tout à coup.
Jamais.
MARTHE
On dit cependant que l’attrait de la terre natale devient irrésistible pour le cœur d’un vieillard... et quant à moi, je vous y suivrais avec joie... rAllcinagne, c’est le pays dont je rêve.
SERTORIÜS.
Enfant ! enfant gâté ! L’univers entier rêve l’Italie... elle rêve l’Allemagne !... Ah ! tu es bien femme de ce côté-là, ma fille !
MARTHE
C’est ma patrie. Si longtemps que j’aie vécu
sous ce beau ciel italien, je m’y sens toujours exilée... mon visage meme me rappelle que j’y suis étrangère... mes yeux cherchent sans cesse un nuage dans cet éternel azur!... Je n’étais point née pour l’éclat de cette vie en plein soleil... Cette agitation, ce langage turbulent, ces passions bruyantes et lactices du Midi m’importunent... J’aspire à l’ombre et au silence... Je serais heureuse d’enfermer ma vie près de la vôtre dans une vieille maison flamande à vitraux d’église... dans un de ces intérieurs austères et paisibles qu'on voit dans les tableaux, et qu’animent quelques bonnes figures de voisins allemands à demi éclairées par la douce lueur du foyer... J'aimerais ces longues soirées d'hiver qu’on passe sous le manteau d’une antique cheminée, continuant le travail et la causerie de la veille, tandis que la neige s’amasse au dehors sur les toits gothiques... et que la bise murmure à la porte les légendes de Noël... Voilà mon Allemagne.
MARTHE
Vous m'avez pourtant promis, mon père, de m’y conduire un jour.
.SERTORIUS, grave.
Oui^ nous irons, ma fille, nous irons accomplir un triste et pieux pèlerinage...
MARTHE
Et nous n’y resterons pas ?
SERTORIUS, vivemenl.
Non... oh! non... grand Dieu! tu ressembles trop à ta mère!... (il fait quelques pas.) Je n’ai pas oublie le jour où je quittai à la bâte ma sombre patrie, emportant dans mes bras tout ce qui me restait au monde... une pauvre enfant vêtue de noir qui souriait à mes larmes !
MARTHE
Vous allez me gronder, mon père chéri;...
mais il y a une pensée qui me tourmente, et je veux vous la dire une fois, pour n'en plus parler jamais... Je ne mourrais pas tranquille, si vous ne me promettiez que je reposerai sous le même gazon que ma pauvre mère.
SERTORIUS
Tais-loi! deviens-tu folle? tais-toi!
MARTHE
Je suis pleine de vie et de force, mon père... je le sens... ne craignez rien... ce n’est qu’une faiblesse de mon esprit;... mais puisque j’ai eu le courage de vous la confier , ôtez-ni’en le souci... faites-moi la promesse que je vous demande.
SERTORIUS
Tais-loi donc, malheureuse enfant !
MARTHE
Mon père, promettez-le-moi.
, SERTORIUS
Je vous le promets. Mais c’est mal, ma fille... Je n’aime point ces accès romanesques d’une sensibilité inutile. Je suis mécontent.
MARTHE, l’arrêtant par la main cl riant.
Non! c’est fini... Vous me pardonnez! Ditesraoi que vous me pardonnez.
SERTORIUS
Oui. (Il marche.)
MARTHE
Vous ne le dites pas de bon cœur.
SERTORIIIS.
Si fait.
MARTHE, riant toujours.
Prouvez-le... Jouez-moi le chant du Calvaire... je vous promets de pleurer.
' SERTORIUS
Impossible... petite!... J’en ai fait le vœu... le jour de ton mariage, pas une minute avant !
(Marthe se retourne vivement au bruit d’une voilure qui passe sous la fenêtre; elle se penche au dehors, pousse un cri terrible, et s’affaisse sur le parquet.)
SERTORIUS, accourant.
Ciel ! qu’as-tu donc? (En lu soutenant d'une main, il regarde sur la route et distingue dans une calèche découverte emportée par des chevaux de poste Roswein assis prè.s de Leonora ; le vieillard se frappe violemment le front, et crie:)
Misérable ! il m’a pris mon enfant ! il m’emporte mon enfant! Oh! misérable!... oh! Dieu bon! Dieu juste! Dieu vengeur !... Gertrude!... à moi! à moi! ma pauvre Gertrude! (il enlève dans scs bras sa fille évanouie.
Deux aus plus tard.
Villa Falconieri. Un riche boudoir d’artiste. Piano, étagères, bibliothèque, divan. — Porte au fond, porte à gauche. — Deux fenêtres s’ouvrant sur un balcon.
11 est huit heures du soir en automne; Marietta entre dans le boudoir et va prendre sur une console deux vases antiques qu’elle emporte. Au moment de sortir, elle s’arrête, effrayée, entendant du bruit sur le balcon. — Un homme pousse du dehors une des fenêtres entr’ouvertes.
MAniETTA, jetant un cri.
Ah !.. . au voleur !
CARNIOLI, entrant.
Paix! Mariella. C’est moi.
MARIETTA
Son Excellence !
CARNIOLI, tranquillement.
Mon Excellence, (il brosse de la main les pans de son habit.)
Par la fenêtre !
CARMOLI.
Par la fenêtre. Ta maîtresse, à ee qu’il paraît, m’a consigné à sa porte. Précaution fantasque vis-à-vis d’un homme qui revient d’Espagne! Je ne fais autre chose depuis deux ans , Marietta, que d’escalader des balcons — comme un lierre. Tu dois me trouver maigri. Approche, mon enfant, (il la regarde tixement.) Ah ça ! cn deux mots, comment cela va-t-il?
MARIETTA
Votre Excellence a trop de bonté. Comme vous voyez.
CARNIOLI.
T’imagines-tu que je reviens d’Espagne pour m’informer de ta santé, loi? Je te demande comment cela va dans la maison. Tu sais ou je t’apprends que je porte un intérêt particulier au jeune et célèbre maestro qui est depuis deux ans l’hôte et le commensal de ta belle maîtresse.
MARIETTA
C’est un bon jeune homme, Excellence.
CARNIOLI.
Soit. Mais ce bon jeune homme, qui me doit tout, sans aucune exception, a cessé de m’é-
crire depuis plus d’un an. Peu m’importerait sa négligence , si je pouvais l’attribuer à ses occupations artistiques; mais on n’annonce de lui aucune œuvre nouvelle. J’ai su par Donati, l’imprcsario de Saint-Charles, qu’il n’avait pas encore livré une seule scène de son second opéra, Torquato Tasso, bien qu’il en ait reçu le prix à l’avance. Cela m’étonne et m’inquiète. Je viens expressément pour connaître la raison de cette déraison. — Te voilà au courant. Maintenant, Marietta, admire ceci, (il tire de sa poche une poignée de piècesd'or qu’il empile sur le coin de la table.)
Ces vingt-cinq pistolcs que je te prie d’accepter ne sont nullement un moyen détourné de capter ta confiance et de t’éloigner de ton devoir : je sais que tu es fidèle à ta maîtresse. Ce sont quelques curiosités espagnoles que je t’ai collectionnées, connaissant ton goût. Voilà tout. — Tu ris? allons, tant mieux! — A propos, tu es toujours bien ici?... Je suis un peu commère, tu sais.
HABIETTA.
Très-bien, monseigneur. Cependant il y a une place que je rêve, et si monseigneur voulait m’aider à l’obtenir...
CARNIOLI.
Quelle place, Marietta?
Une place d'institutrice dans quelque famille anglaise.
CARNIOLI.
Bon ! et à quoi cela te mcnerait-il ?
MARIETTA
Monseigneur, j’épouserais le fils.
CARNIOLI.
Tu as emprunté à ta maîtresse, Marietta, une manière de plaisanter qui donne le frisson. — Au reste, j’y songerai, je te le promets : je n’aime pas les Anglais; je ne serai pas fâché que tu en épouses un... Venons à mes affaires... et d’abord où sont-ils en ce moment?
MARIETTA
Ils achèvent de diner.
CARNIOLI.
Bien. Et ceci est l’appartement du maestro, n’est-ce pas ?
MARIETTA
Oui, monseigneur.
CARMOLI.
Et d’où vient que je t’y trouve, toi, entre chien et loup ? Cela n’est pas dans l’ordre. Il n’y a point de détail insignifiant, quand on étudie une situation. Chasserais-tu par hasard sur les terres de ta maîtresse, fine mouche?
MARIETTA
Ah ! fi ! monseigneur connaît mes principes.
CARNIOLI.
Oui, Marietta, je les connais : tu n’en as pas.
MARIETTA
Je suis une honnête fille. Dieu merci, Excellence.
CARMOLI.
Et moi, je suis un honnête homme, Marietta :
ainsi embrassons-nous, (il l'cmbrassc légèrement, et poursuit.) Réponds-moi... que venais-tu faire ici?
MARIETTA
Je venais par ordre de madame, pendant que , le maestro n’y est pas, chercher ces deux vases qui seront d’un bon effet, dit-elle, dans la niche du grand escalier. Hier je suis venue enlever un guéridon que madame a eu la fantaisie de
mettre dans son salon d’été. Avant-hier je décrochais un tableau...
CARMOLI.
C’est un déménagement donc ?
Ma foi ! Excellence, je ne sais pas ce que c’est.
CARNIOM.
Tu mens, Marietta, suivant ta funeste habitude. Tu sais ce que c’est. C’est la fin. Ta maîtresse démolit aujourd’hui d’une pantoufle distraite l’édifice qu’élevaient hier ses mains amoureuses... Le temple est inutile où l’idole n’est plus... Et que dit le maestro de ce procédé?
MARIETTA
Je doute qu’il s’en aperçoive. Excellence. Son esprit est ailleurs.
CARNIOLI, vivement.
Ah ! ah! bravo ! Il travaille, Marietta?
MARIETTA
Il fume. Excellence. Il passe des jours entiers, la tête en bas et les jambes en l’air, à fumer en regardant le ciel.
CARNIOLI.
Le lâche paresseux!... Oui, c’est là ce que j’avais présumé... 11 est à Capoue ! il se prélasse dans la mollesse ! il s’assoupit dans la volupté ! il engraisse!...
MABIBTTA.
Quant à cela, non, Excellence.
CARNIOLI.
Il n’engraisse pas, Marietta? c’est déjà quelque chose. Mais comment ta maîtresse ne le pousse-t-elle pas au travail? Y a-t-il du bon sens à laisser en jachères, pendant deux siècles de jeunesse, une intelligence de cette force?... Elle aimait pourtant la musique autrefois!...
MARIETTA
Elle l’aime toujours, Excellence; elle en fait même assez souvent, depuis quelque temps, avec le signor Paolo Maria, un jeune ténor beau comme le jour, qui vient de débuter avec beaucoup d’éclat dans l’opéra du maestro.
CARNIOLI,
Âh ! et le maestro les accompagne au piano , cela va sans dire ? Il a la confiance enfantine et
l’orgueil naïf du génie... Il ne supposera jamais qu’on le trompe, encore moins qu’on lui préfère un histrion. Et cependant le vent souffle de là, eh?
MARIETTA
Je ne sais, Excellence : on ne sait jamais ce que pense madame.
CARMOLI.
Le sot! L’occasion est belle pourtant de se mettre martel en tcle ! Si la jalousie lui mordait le cœur , cela lui donnerait du ton , il travaillerait !... (Il feuilleltc rapidement quelques cahiers de papier à musique répandus sur le piano et sur la table.) Rien !... Comment, pas une ligne, pas une note en vingt mois!... N’y a-t-il pas vingt mois qu’ils sont revenus de leur voyage?
' MARIETTA
Oui, monseigneur; mais sur ces vingt mois vous devez d’abord en rabattre six , car il n’en a pas fallu moins au maestro pour se rétablir de son coup d’épée.
CARMOLI, tremblant de colère.
Son coup d’épee ! quel coup d’épee ? Enfer !
qui a osé le frapper? Je jure par mon Dieu que
j’aurai le sang et la vie de celui qui a fait cela ! Dis-moi sou nom.
MARIETTA
Pas si haut, monseigneur! C’est le marquis de Sora.
CARNIOLI.
Eh bien ! Sora est un homme mort, aussi vrai que j’existe. Vite, conte-moi tout, Marietta.
MARIETTA
Comment Votre Excellence a-t-elle ignore cette aventure?... L’installation du signor Roswein chez madame fit beaucoup de jaloux à Naples... Le marquis de Sora en particulier tint de méchants propos, et fort injustes. Excellence, car le maestro n’avait consenti à venir loger au palais qu’à la condition, monseigneur va rire, de payer tous les ans à madame la princesse une grosse somme que madainc donne aux pauvres.
CARNIOLI.
Ne voulait-il pas me payer pension à moimême dès qu’il a pu gagner un sou , l’absurde imbécile!... (Changeant de ton.) Mon pauvre André!... Continue. La vérité devait être connue
à Naples ; pourquoi l’enfant n’a-t-il pas méprisé ces calomnies ?
MARIETTA
Il s’y serait décidé, je crois, si madame...
(Elle hésite.)
CARNIOLI.
Si madame?... Tempêtes du ciel! achève.
MARIETTA
Mon Dieu! Excellence, madame lui conseillait de ne pas se battre; mais peut-être s’y prit-elle mal. IC Si vous étiez militaire de votre métier, lui dit-elle, à la bonne heure... mais vous êtes un poëte... Naturellement les poètes n’ont pas grand goût pour la bataille. . . Ainsi, dès qu’il n’y a pas nécessité absolue, tenez-vous tranquille. »
CARNIOLI, à demi-voix.
Vipère !
Là-dessus, le maestro prit son chapeau et s’en alla brusquement. Deux heures après , on nous le rapportait avec une lame d’épée rompue dans la poitrine.
CARNIOLI, sombre.
Et ta maîtresse , que fit-elle ?
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MARIETTA
Pour être juste, madame la princesse fut admirable, monseigneur. Elle passa dix nuits debout au chevet du blessé, les mains dans le sang et dans les drogues, comme une vraie religieuse d’hôpital.
CARMOLI.
Parbleu! du roman... du drame... du sang!
la bonne au^ine !... Et combien y a-t-il que ce malheur est arrivé ?
MARIETTA
Dix-huit mois. Excellence.
CARNIOLI.
Mais il est bien remis, n’est>ce pas?
MARIETTA
Depuis un an, monseigneur, il mange et il boit comme tout le monde.
Eh ! s’il mange et hoit, il peut travailler, quand le diable y serait ! Ah ! j’en reviens à ce que je disais : son bonheur l'engourdit... Tu hoches la tête... Est-ce qu’il a des chagrins, Marietta? Parie!
MARIETTA
Il ainifi madame.
CAK.MOLI, soucieux.
Tu ny entends rien : s'il avait des chagrins, il travaillerait. J’ai mon système là-dessus. Je te dis qu'il est trop heureux.
MARIETTA
Il n’en a pas 1a mine.
CARXIOLI.
Quelle mine a-t-il donc? Parle net. Tu me fais griller à petit feu, méchante bestiole! Tu m’as donc trompé ? Il souffre encore de sa blessure?
MARIETTA
Il n’est plus question de sa blessure. Et cependant il a la mine d’un homme qui se meurt.
CARNIOLI.
Sang du diable! et de quel mal?
MARIETTA
C’est un jeune homme à qui il faudrait une vie tranquille.
CARNIOLI.
Idiote ! une vie tranquille convient aux her-
gers et non aux artistes. Qui se meurt! Bon!
pour quelques soucis d’amour , n’est-ce pas?
Voilà mes pécores qui s’imaginent qu’elles tiennent la vie d’un homme au bout de leurs caprices! Quand on ne meurt que de ce mal-là, on meurt de vieillesse, entends-tu ? Je suis mort dix fois d’amour, moi, et je me porte bien.
MARIETTA
Le jeune homme n’est pas fait de la même pâte que Votre Excellence.
CARMOLI.
Tu CS une créature stupide! tais-toü...
MARIETTA, prêtant l’oreille.
Excellence, ils viennent, sauvez-vous. (On entend des éclats de rire dans l’escalier.)
CARMOLI.
C’est sa voix! Ah! il paraît qu’il .se meurt assez gaiement, dis-moi ?
MARIETTA
Cela ne va pas durer.
CARMOLI.
Pas un mot, toi, tu entends? (il se retire sur le balcon. Marietta sort par la gauche.)
Digitizea by ■ .00^
ROSWEIN, LEONORA. (Ils entrent par le fond. Un laquais apporte des bougies et sort aussitôt.)
LEONORA, riant.
Comment! dans un couvent de moines, Carnioli !
ROSWEIN, riant.
De capucins, s’il vous plaît !
LEONORA
Bah! contez-moi donc cela. (Elle se jette sur un fauteuil.) Cc boD chevalier!
ROSWEIN, riant toujours.
S’il m’avait soupçonné, il me tuait. Au reste, c’était un tour infâme ; mais j’étais très-jeune, et je ne réfléchissais guère aux conséquences des choses... Nous étions .alors à Rome, où je l’avais précédé de quelques semaines. Il me traita un jour si bruttilement, que je jurai de me venger... Je lui écrivis, avec l'assistance d’un ami, une lettre datée d’un prétendu couvent de Santa-Eufrasia , mont Esquilin , rue Saint-Onufre, lequel n’était autre que ce fameux couvent de capucins. Cette lettre lui assignait un rendez-vous pour la nuit dans le jardin de
rétablissement : on lui indiquait, avec des details minutieux , les moyens d’escalader les murs avec sécurité, et une fois dans la place, il devait recevoir d’une jeune novice, qui passait pour n’ètre point sans beauté, la confidence d’un secret important. Cette vive épître était signée de deux initiales, et suivie d’un postscriptum où l’on se recommandait à la discrétion et à l’honneur d’un gentilhomme.
LEONORA
Et il y fut pris? Carnioli !
ROSWEIN.
D’autant plus aisément qu’il se reprochait, comme une tache dans sa vie, de n’avoir jamais eu de CCS aventures de couvent, qui, disait-il, sont l’idéal du genre. Je connaissais son faible. Le soir, en dînant...
LEONORA
Fumez donc.
ROSWEIN, allumant un cigare.
En dînant, il me laissa voir une gaieté plus qu’ordinaire. Quant à moi, je me sentais assez mal à l’aise. «André, me dit-il tout à coup, comme je m’y étais attendu, tu es à Rome depuis quel-
que temps... Connaitrais-tu par hasard ici près, dans nos environs, le couvent de Santa-Eufrasia?» Je me mis à réfléchir. «— Santa-Eufrasia?ici près? c’est apparemment ce couvent qui est rue Saint-Onufre,mont Esquilin. — C’est cela même, mon ami, reprit Carnioli. Quartier isolé. Fort bien... Tu sauras, mon garçon, que je suis au comble de mes vœux. Je suis mandé dans ce couvent pour y donner mon avis sur un cas de conscience des plus épineux. » Et il se frottait les mains. En le voyant si gaillard, le cœur me manqua, car au fond je l’aimais, et je lui dis avec une étourderie qui eût dû cent fois lui ouvrir les yeux : « Croyez-moi, chevalier, n’y allez pas ; ces moines n’entendent pas toujours raillerie... — Comment! des moines, reprit Carnioli... Parbleu! la naïveté est trop forte! Je vais donc voir des moines, à ton compte !... » Et il me fit lire, en se rengorgeant, la lettre que j’avais eu l’honneur de lui écrire.
♦ LEONORA, riant.
Oh! la la!
ROSWEIN.
Je je félicitai de mon mieux ; puis, comme la soirée s’avançait, et que le rendez-vous était pour
onze heures, il me quitta plein d’allégresse, après s’être muni d’une échelle de soie et s’être couvert d’aromates... Dès qu’il fut parti, je tombai dans des angoisses mortelles... Une heure s’écoula, et j’allais courir à sa recherche, n’en pouvant plus d’inquiétude et de repentir, quand je l’entendis monter l’esealier à pas lents; je me précipitai sur ma porte pendant qu’il traversait le vestibule; il me sembla qu’il marchait un peu courbé, et qu’il évitait mon regard ; je ne l’cn tins pas quitte. » Eh bien ! chevalier, lui dis-je, la signera? — Charmante, mon ami, charmante!... répondit-il en passant rapidement devant moi, charmante! » (Léonora rit.) Arrivé au bout du couloir, il se retourna et reprit : « A propos, André, es-tu bien sûr que ce soit le couvent de Santa-Eufrasia, cet édifice qui est rue Saint-Onufre? — Mais vous me l’avez dit, chevalier... Est-ce que vous n’avez pas trouvé?... — Si fait, mon ami, si fait, parbleu ! charmante ! charmante! » Et il s’enfonça dans sa chambre à la hâte, (il rit.)
LEONORA, riant.
Oh ! Seigneur ! Mais est-ce possible? Carnioli ! avec tout son esprit ! Au reste, un homme d’es-
— Ui —
prit, quand il se fourvoie, s’en mot jusque-là : c’est la règle... Et qu’est-ce qui lui était arrivé?
ROjVrElN.
Je ne l’ai jamais su exactement. C’était une corde que nous n’élions pressés d’attaquer ni l’un ni l’autre... Seulement quelques jours après, comme on discutait, dans un atelier, sur l’existence de cette chimère adorée du rapin, quvOii appelle la femme à la barbe, il prit un air sérieux, et nous affirma sur l’honneur qu’il l’avaitconnue,etquemêmcil lui avait fait la cour...
LEOXORA, riant.
c’est probable, myope comme il l’est... Mais enfin l’avail-on battu?
ROSWEIN.
Je le crains, car, à dater de cette soirée néfaste, il ne sortit plus qu’armé d‘un poignard, prétendant qu’il avait à Rome des ennemis secrets, qu’il en était certain ; et quand nous venions à rencontrer des moines sur notre route, il no manquait jamais de murmurer entre ses dents : Vile engeance ! Fourbes hypocrites! Farceurs de bas aloi ! Brutes!... d’où je conclus... Voulez-vous une cigarette?
LEONORA
Grande comme ca* invisible.
ROSWEIN, continuant.
Que les capucins n’avaient pas pris sa démarche en bonne part, (ils rient tous doux.) Cher Carnioli !... j’en ris... mais c’est un de mes remords...
LEO.NORA
Par exemple, vous êtes bien bon ! Rien de moins intéressant sur la terre qu’un fat étrillé... (Elle allume sa cigarette.) AvcZ-VOUS eu de SCS nouvelles depuis peu ?
Je ne lui répondais pas ; il ne m’écrit plus. Ah! je suis un fier ingrat! Il y a longtemps qu’on me l’a dit!... (Il s’assombrit.)
LEONORA
Voilà les diables bleus qui arrivent ; gare!
ROSWEIN.
Non. (Il fait quelques pas ; puis, s’arrêtant devant elle.-) Vous êtes belle ce soir, Leonora?
Toujours.
LEONORA, fumant.
ROSWEIN.
C’est vrai. Mais vous êtes en toilette de ceremonie, il me semble... Est-ce que vous allez sortir ?
LEONORA
Non.
ROSWEIN.
Tant mieux. Je vous en remercie. Nos soirées en tête-à-tête sont si rares maintenant.