PREFACE
Chez Dalou la vie morale fui d'une parfaite unité. L'artiste était double. Si digne d'admiration que soit son œuvre, elle ne nous révèle qu'une moitié de lui-même.
C'était un homme rude et vrai, qui forçait l'estime. Avec son visage austère, son parler bref, il s'imposait d'abord. Avant qu'il eût dit un mot ou fait un geste, on devinait quelqu'un. Aucune humilité, mais point de morgue. Il était à prendre ou à laisser tel quel.
L'ouvrier de France s'incarnait noblement en lui. Très courtois, d'allure irréprochable, il demeurait peuple jusqu'aux moelles. L'amour du peuple fut la religion de sa vie.
Il PRÉFACK
Il sortait d'un humble ménage parisien, vaillant et fier, comme Paris en comptait d'innombrables à la veille de Février. De très braves gens, qui travaillaient dur, haïssaient l'oppression et le mensonge, trouvaient mauvaise la société de M. Guizot, et conspiraient innocemment. Pierre Dupont était le prophète de cette caste. Les premières années de Jules Dalou ont été bercées par le « Chant des ouvriers ». Des poèmes d'une candeur magnifique, qui saluaient une aurore de justice et annonçaient la fraternité, servirent d'évangile à son enfance. Il les chantait en 1848 de sa voix grêle de gamin barricadier. Homme, il a su les vivre. Artiste, il a désiré toujours et enfin voulu les éterniser.
Il était né modeleur de figurines, comme les tsiganes naissent musiciens. Tout enfant, blotti auprès de la fenêtre devant laquelle son père découpait des gants, il pétrissait des bonshommes d'argile. Carpeaux vit par hasard ces amusettes. Il sera sculpteur, dit-il aux parents. Et les bonnes gens de répondre : autant ce métier-là qu'un autre. La vocation de Dalou n'eut pas à livrer les luttes coutumières. Il se fît admettre à la Petite École ainsi que ses camarades du quartier entraient en apprentissage. Toute son existence devait s'écouler ainsi, sans le moindre romantisme. Kien de plus simple que son histoire. Les amateurs d'anecdotes piquantes, les chercheurs de raretés psychologiques, les curieux de révélations d'outre-tombe peuvent se dispenser de scruter sa vie ; leur frivolité serait déçue. 11 ne s'y passe rien, à vrai dire. Rien que le duel entre ses aspirations et sa destinée.
De la Petite Ecole, où il apprit tant bien que mal la grammaire de son art, il entra dans l'atelier de Duret. Mais quel que .fût son professeur officiel, il n'eut jamais pour discipline que sa fantaisie, avec Carpeaux pour guide. Ce fut un étudiant peu maniable, indocile, irrégulier, gouailleur. Il devait peu à l'Ecole des Beaux-arts. Lui-même, célèbre et apaisé, il en convenait gentiment, avec une pointe de rancune. S'en prenait-il aux modèles grécoromains du bon Duret de sa jeunesse un peu gaspillée? Ce serait humain.
PRÉFACE m
sinon équitable. D'ailleurs il parlait rarement de ses débuts, et toujours « sans grande fascherie ». Son exquise bonhomie Tempèchait de se draper en révolutionnaire. Il avouait gaîment avoir été un apprenti de l'école buissonnière, passablement bruyant, et même un peu fêtard, bien que ne déjeunant pas tous les jours. Il constatait la chose, sans en tirer de doctrine pédagogique.
Comme il fallait pourtant déjeuner quelquefois, il était modeleur de bestioles chez un naturaliste-empailleur. Cet emploi non classé le nourrissait mal et lui enseignait bien l'anatomie. Entre temps, il envoyait au Salon une figure de « .leune gars remettant sa chaussette après le bain. » Quelques bons juges s'étaient arrêtés devant ce premier ouvrage. Dalou, libre alors de toute contrainte, avait bonnement regardé la nature et traduit naïvement ce qu'il avait vu. Cet essai de jeunesse a dû périr, avec tant d'autres modèles, dans une de ces crises d'iconoclastie où Dalou prenait à se détruire la joie d'une revanche mystérieuse. Nous donnerions beaucoup pour le revoir. Il est sûr qu'un statuaire, apparenté à Courbet et à Millet, s'y affirmait dans le débutant.
Si c'était plus qu'il n'en fallait pour contrister M. Duret, ce n'était pas assez pour délivrer Dalou de la misère. Un beau malin, un camarade vint lui proposer de s'embaucher dans une équipe qui travaillait à l'hôlel de M™" de Païva. « Qui, M™ de Païva »? demanda Dalou. « Je n'en sais rien, répondit l'ami. Peu nous importe. »
Il importait beaucoup. Qui je suis? eût pu répondre la tentatrice. Ne cherche pas en moi la vision sainte que l'artiste évoque dans ses extases. Je suis celle qu'il appelle tout bas au soir des jeûnes, je suis aimable -et nourricière; j'apparais à l'heure du dîner. Je m'appelle la Fée de la Commande.
Dalou était jeune, impatient, misérable. H suivit la fée.
Ce fut une grave crise dans sa vie spirituelle. Et puisque nous le pensons, pourquoi le taire? ce ne fut un bonheur ni pour lui, ni pour l'art français.