‹ Dalou, sa vie et son œuvreChapitre 13 sur 54 · SALONS DE 18(19 ET DE · texte numérisé non relu

SALONS DE 18(19 ET DE

aiTcté, elle n'empêcha pas qu'il fui très remarqué. 11 se garda, du reste, de tout temps de ce danger qu'il appelait la hanalophobie.

« Quelle que soit la valeur d'une idéé,.l!exécution seule la met en lumière et » la consacre, a-t-il écrit en son carnets de. 189(3, on en peut gâcher une admi- « rable comme en faire valoir une banale ».

Plusieurs journaux en parlèrent et notamment dans son article du 6 juin 1869, Théophile Gautier en rendit compte en ces termes :

« L'Amour et Psfjché de M. Dalon {sic) forment un groupe d'une grâce « exquise. Le jeune dieu tient, assise sur ses genoux, Psyché, qu'il enlace du « bras et qui se laisse aller doucement à cette étreinte, tout en rejetant un peu (( en arrière, comme pour éviter le baiser, sa tète charmante dont les paupières « se baissent. L'artiste a exprimé avec une suavité naïve les formes jeunes, « presque enfantines encore, de ce groupe idéal de l'amour embrassant l'àme ».

Et puisque Théophile Gautier parle ici de la grâce, voici comment Dalou la concevait et la définissait :

« La grâce, c'est l'absence d'effort ainsi que d'affectation. En deux mots : le « naturel ».

En 1871, le plâtre de ï Amour el P.v//c'//e existait encore à l'atelier de la rue de Vaugirard. Étant en Angleterre, Dalou a donné ordre de le détruire. Il n'en reste plus d'autre trace qu'un médiocre dessin de Dalou fait de mémoire pour une revue artistique qui se publiait en Suisse.

Cédant auK instances du décorateur Lefebvre, son patron, son voisin et son ami, il consentit, non sans peine, à envoyer au Salon de 1870 La Brodeuse dont il se déclarait trop peu satisfait.

La Brodeuse fit grande sensation. Ce n'étaient plus seulement les artistes et les connaisseurs qui s'arrêtaient devant cette statue de grandeur nature, c'était également le vrai public, succès rare pour un sculpteur. On faisait cercle autour d'elle pour la voir sous tous ses aspects, on se baissait pour lire le nom de l'artiste écrit sur le socle. Son succès fut tel que l'Etat en fit l'achat et en commanda le marbre.

Les critiques d'art, peu nombreux alors, lui consacrèVent tous une part de leurs articles. Obligé de ménager la place dans son feuilleton, toujours plus chargé qu'il ne l'eut voulu, Théophile Gautier en parlait en ces termes, le 8 août 1870.

« La Brodeuse de M. Dalou est une statue charmante, de la plus gracieuse « réalité. Ce n'est rien qu'une pauvre fille qui brode, la tête doucement inclinée « vers son ouvrage, mais elle a, dans la naïveté de son attitude, dans la candeur

« de ses traits, dans la chaslelé de ses formes une séduction pénétrante ».

Avec l'unanime suffrage des connaisseurs, et du grand « tout le monde », commençait la célébrité. L'achat par l'Etat permettait d'entrevoir le moment prochain, où les commandes fourniraient à Dalou lu facilité de vivre de son art.

La statue ne fut point rapportée rue de Vaugirard, elle alla directement chez le praticien qui devait l'ébaucher dans le bloc de marbre, déjà livré par l'administration des Beaux-Arts. Dalou avait l'espoir de la produire à nouveau, éclairée par la beauté du marbre. 11 se réjouissait surtout d'en pouvoir corriger les imperfections qu'il y trouvait encore très nombreuses.

Le sort en décida autrement. La guerre venait d'éclater. Le 10 août c'était Reischoifen, le 4 septembre c'était la chute de l'Empire, c'était la défaite, c'était l'invasion et c'étaient dès lors de nouveaux devoirs qui s'imposaient à tous.

Les industries de luxe avaient disparu instantanément, un artiste ne pouvait songer à trouver aucun travail rémunérateur, ni h plus forte raison à s'engager dans des dépenses telles qu'en comportent la mise au point et la pratique d'une statue aussi importante que l'était La Brodeuse.

Modèle et marbre furent donc provisoirement abandonnés, en attendant des jours meilleurs. Ce provisoire devait durer près de dix ans.

Ce fut seulement en 1880, lorsque Dalou revint d'Angleterre, que l'exécution en marbre de La Brodeuse fut reprise. Mais au cours de ces dix années, écoulées dans un travail de tous les instants, Dalou avait fait des progrès tels qu'i4 ne pouvait sans impatience regarder cette jruvre où les inexpériences de sa jeunesse lui semblaient des défauts intolérables. Tant qu'il crut pouvoir les « rattraper » dans le marbre il patienta, mais, un jour, il désespéra d'y arriver et, en trois coups de massette, il fit sauter la tête et abattit les deux bras ; puis, sans plus tarder, sa massette s'abattit sur le modèle de plâtre et, en quelques instants, il n'en resta plus rien que des gravois jonchant le sol.

Et il ne resterait plus rien de La Brodeuse sans deux circonstances tout à fait fortuites :

Tout d'abord, en janvier 1871, comme les obus tombaient rue Mayet et rue du Cherche-Midi, l'esquisse en fut recueillie, malgré Dalou, par un ami qui, ayant offert l'hospitalité aux Dalou, les avait aidés dans leur petit déménagement. Et quand, après le retour d'Angleterre, l'ami en question voulut la lui rendre ; il s'y refusa objectant qu'il désirait ne pas même la revoir. C'était trop mauvais disait-il. Heureux incident sans lequel cette dernière trace de la Brodeuse eût été également détruite. Et, ensuite, — deuxième circonstance, — M. Legrain, ayant obtenu de Dalou, lorsqu'il venait d'arriver à Londres , l'autorisation

LE SlfiCrE DE PARIS

d'éditer en bronze La Bi'odeme en avait fait faire deux réductions remarquables. La |)Uis grande servit à fondre un modèle en bronze qui fut admirablement ciselé. L'autre existe encore à l'état de modèle tout prêt à être remis au fondeur. La vue de ces deux reproductions rend pins cruel encore le souvenir de la destruction de l'œuvre originale.

Dalou, enfant de Paris, portail en soi ce que Michelct appelle « l'àme de

L\ BiioiiF.rsE.

Paris ». Pour Paris qui depuis tant d'années n'avait cessé de manifester sa haine du régime impérial, l'avènement de la République avait été une grande joie, et aussi, une grande espérance. La première République avait vaincu l'Europe entière, la troisième saurait bien chasser l'Allemagne seule du territoire par elle envahi. Après quoi la République Française, crainte et respectée, fière du devoir accompli, reprendrait son anivre de sagesse, de travail et de justice. Ainsi rêvait le peuple de Paris; ainsi rêvait Dalou, républicain d'origine, fds de républicains irréductibles, mari d'une femme passionnément et résolument républicaine.

Sous le coup (le celle première impression el pour célébrer l'avènemcnl de la Répul)li(juc il en fil un petil busle allégorique.

Le buste une fois terminé, Dalou le fil mouler et ne s'en occupa plus aucunement. Les événements se précipitèrent, Dalou alla habiter lAnglelerre et i! abandonna ce buste entre les mains d'un praticien dépositaire de La Brodeuse el de diverses autres ouvrages. Par quel concours de circonstances, ce modèle arriva en la possession de l'Association ouvrière des Sculpteurs-Mouleurs, peu importe ; toujours est-il qu'il lui fut remis comme étant certainement de Dalou. Mais il n'était point signé et le directeur de l'association des Sculpteurs-Mouleurs, M. Cartier, tout en étant convaincu de son authenticité, eût été désireux de la voir confirmée par Dalou lui-même. Il eu remit plusieurs exemplaires dans les bureaux de l'Hôtel de Ville de Paris, où il pensait que Dalou aurait lieu d'aller. L'un des chefs du service des Beaux-Arts, M. Maillard, le fit placer sur la cheminée de son cabinet. Là Dalou, après hésitation, la reconnut. Et comme M. Maillard en vantait les qualités, il lui répondit '( Oui... c'est un péché de jeunesse. » Péché de jeunesse ou non, c'est un péché des plus avouables. On peut lui reprocher une insuffisance de modelé, mais ce qu'on ne peut lui contester c'est la vigueur de l'allure. Aujourd'hui, l'authenticité de ce buste est matériellement établie par la note inscrite sur le journal de Dalou à la date du !2G janvier 18!)o. relatant la scène de sa reconnaissance.

« J'ai également vu Brown (le chef du service des Beaux-Arts) et Maillard, « dans le bureau duquel, chose inattendue, j'ai retrouvé une tète de République, « faite au commencement de la guerre de 1870, de septembre à octobre et que « je n'avais pas revue depuis cette époque. .Je ne savais si c'était bien la rt mienne, cependant cela me rappelait celle que j'avais faite à ce moment. « Enfin j'ai été fixé. C'était bien un enfant de moi. »

D'autres travaux de Dalou durant le siège de Paris ou la période de la Commune, on ne trouve aucune indication.

Au moment du siège il avait environ trente-deux ans, il était marié et père de famille et se trouvait compris dans la catégorie des hommes qui n'étaient astreints qu'au service intérieur de Paris. 11 en était même dispensé de droit, ayant été réformé lors de son tirage au sort : « Pieds plats » dit son certificat de libération. Et, en effet, il ne pouvait marcher un peu longtemps sinon dans des chaussures munies d'un ressort. En outre, l'état général de sa santé avait toujours été, et était encore plutôt précaire.

Mais peu lui importait. Malgré sa situation de famille, malgré sa santé, il s'engagea dans les bataillons de marche et il alla se battre, laissant derrière lui.

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