CHAPITRE VI
Au cours de ses conférences avec Hérold, Dalou avait dû établir le devis sur lequel le préfet baserait sa proposition au Conseil municipal.
Encore que le groupe de la place de la Nation ait été popularisé par des millions d'images de toute nature, ce premier devis ne sera que plus facilement appréciable, si l'on a sous les yeux le croquis du projet, rédigé à l'appui du rapport d'Ulysse Parent, en vue de renseigner sommairement le Conseil municipal, au moment où il allait être appelé à en voter l'acquisition.
« Sur un char traîné par deux lions et guidé parle génie de la Liberté, tenant un « flambeau à la main, se dresse la République, debout, dans une attitude de triomphe, « de commandement et de protection; elle s'appuie sur le faisceau de la Loi. A ses « côtés, à droite et à gauche du char, deux autres figures, le Travail et la Justice, « poussent à la roue; la première, sous les traits d'un ouvrier, le torse nu, le mar- « teau sur l'épaule, le tablier de cuir aux flancs, les sabots aux pieds; la seconde, « sous la forme d'une femme richement drapée. La Paix, portant les attributs de (( l'Abondance, marche derrière le char et sème sur son passage des fleurs et répand (f des fruits. Des enfants, symbolisant l'Instruction, l'Équité, la Richesse, etc.. con- « courent à l'aspect décoratif de cette grande composition. »
Les cinq grandes figures devaient avoir non plus 3 mètres comme l'indiquait l'esquisse primitive, mais 3"" 50 de hauteur, et les lions, les enfants, le char et les accessoires, auraient naturellement les dimensions proportionnelles à cette donnée. La hauteur totale du monument, base non comprise et socle non compris, devait être de dix mètres environ.
Dalou évaluait le prix total de la sculpture à 70 000 francs, se décomposant comme suit :
5 figures, 40 000 francs; o enfants, 15 000 francs; 2 lions, 6 000 francs; char et ornements, 9 000 francs.
Dans son calcul, il avait fait entreries frais d'échafaudages, de montage, d'armatures gigantesques, de terre, de modèles, d'aides, les achats ou les locations d'accessoires les plus variés, les frais de moulage et, aussi, le coût de la formidable machinerie qu'il faudrait établir pour le déplacement des masses, à faire virer, en tous sens, malgré l'énormité de leur poids, de même que la consolidation du terrain qui devrait supporter une telle charge.
Il avait tout réduit au minimum de ce que l'ordre et l'économie les plus stricts pouvaient atteindre. Dans son calcul, il n'avait négligé qu'un seul facteur, le salaire de son temps, de son talent et de sa fatigue. L'idée ne semble pas lui être venue de faire entrer en ligne de compte la valeur de ses travaux préparatoires pourtant si longs et si coûteux.
Ceci était chez lui plus qu'un système, c'était un état d'âme dominant, une sorte de piété artistique. Il ne comprenait point qu'on pût faire de l'Art pour gagner de l'argent; il ne pensait à gagner de l'argent que pour pouvoir faire de l'Art. Toute autre conception du rôle de l'artiste le jeta, de tous temps, dans de grands élonnements.
Témoin celte note qu'il écrivait en 1897 à la suite d'une visite d'Antonin Mercié.
« (H mai). Dans l'après-midi, Mercié est venu à l'atelier. Au cours de sa « visite, un mot caractéristique et charmant lui est venu : « — Mais vous savez « combien ce travail est payé? » me dit-il, parlant d'un monument dont il doit « faire le pendant, il y trouvait trop de besogne ! »
Compter ou épargner son temps et sa peine lui semblait chose ridicule et voisine de la bassesse.
En son for intérieur il avait considéré le travail de son grand monument comme une joie qui le paierait de ses efforts. 11 eût pensé se faire payer deux fois s'il avait tenté d'en tirer profit. Partant de ce raisonnement, il avait fait son devis en conséquence. Ses ressources, venues d'autre part, se chargeraient du reste; le public anglais, en effet, lui demandait force répétitions de ses figurines. Les moules à bon creux de presque toutes existaient et servaient à en faire des estampages, qu'il reprenait et perfectionnait avant de les envoyer à la cuisson. Cela lui constituait un joli revenu qui, joint à sa place de professeur et à ses commandes d'oeuvres nouvelles lui fournissait les éléments d'une aisance, assez large pour pourvoir au train très modeste de sa maison, se créer une réserve raisonnable et payer le déficit éventuel de ses grands travaux.
Il rentra à Londres avec le souci de terminer au plus vite les ouvrages de commande en cours, de n'en point accepter d'autres et la volonté de préparer pour les premiers jours de 1880 son retour définitif à Paris.
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS ill
D'ici là le Conseil municipal de Paris aurait répondu par oui ou par non à la proposition du Préfet. Une réponse négative n'était guère à craindre. Quoi qu'il advint, il s'était formellement promis de rentrer en France au début de janvier 1880; mais il avait compté sans la folle du logis. A peine eut-il remis le pied à son atelier, qu'elle le replaça en face de ses projets d'œuvres personnelles et lui fit oublier tous ses beaux serments.
Dans une de ses dernières lettres datées de Londres il s'en confesse àCornaglia.
50, Glèbe-Place, Chelsea (2 avril 1880).
« Mon cher ami. Je me réjouis de penser que te voilà à Paris près des tiens « et que si tu dois t'absenter, du moins, ce ne sera que momentanément. Nous « nous verrons bientôt, car j'espère être là-bas dans une quinzaine de jours. Je « suis retenu à mon grand regret en Angleterre, par deux petits marbres à (( terminer. Je m'y ennuie fortement, mais ne me plains pas, car c'est ma faute. (I Si au lieu de vouloir exposer à toute force, — ce que néanmoins je ne puis « arriver à faire, — je m'étais occupé simplement de finir les travaux en train, « comme je le devais, je me serais moins fatigué, j'aurais moins dépensé d'argent « et tout serait fait aujourd'hui, je pourrais partir et être à Paris ce soir. Il n'en <( est rien et cela, je le répète, par ma faute. J'enrage bien, je te le promets, et « cependant je suis certain qu'à la prochaine occasion je referai une nouvelle <( boulette de ce genre. Qui a bu boira.
« J'ai bien regretté de t' avoir inquiété par ma dernière lettre ; la situation s'est « depuis beaucoup améliorée, je rentrerai à Paris dans des conditions de fortune « passables, c'est-à-dire, pouvant m'installer convenablement et attendre quelque « temps les travaux qui viendront, je l'espère.
« Mais nous causerons bientôt de vive voix, excuse-moi donc de ne pas t'en « dire plus long ici. » .
A peu de jours de cette lettre, en effet, Dalou quittait Londres et venait demeurer pour toujours à Paris L'installation convenable qui allait remplacer la confortable petite maison de Trafalgar Square était un appartement d'un loyer de 1 400 francs, sis à quelques mètres de l'atelier, 22, avenue du Maine, au quatrième étage et composé de cinq petites pièces, d'une cuisine et de débarras. Fort peu de gros objets avaient été rapportés de Londres; le mobilier complété et reconstitué se composait : d'une salle à manger Henri II, en noyer, d'une chambre d'enfant en bois laqué, d'un salon aux petits fauteuils et au petit canapé recouverts de granité à ramages clairs, orné d'une gentille petite
commode Louis XV, formant entre-deux de fenêtres ; la chambre à coucher était de bon noyer ciré, solidement établi, et complétée par un ou deux fauteuils crapauds, plus quelques chaises volantes; enfin, sur la partie arrière de l'appartement, dans une très petite pièce, chambre de bonne par destination, un lit, des chaises, et une vaste toilette en pitchpin verni.
Dans son ensemble ce petit appartement présentait l'exemple accompli du style que les archéologues des temps futurs seront en droit d'appeler : « le style faubourg Saint-Antoine. » A part quelques gravures anciennes, deux ou trois eaux-fortes de l'ami Bracquemond, deux tableaux de Legros et quelques petits souvenirs de peintres amis, il n'y avait rien qui marquât dans la maison la trace d'un artiste quelconque. On s'y serait plutôt cru chez quelque petit fabricant en voie de réussite ou chez quelque contremaître de grande fabrique.
Le seul luxe qu'on y trouvât était un luxe de soin, d'ordre, de propreté à rendre jalouses toutes les Hollandaises.
En toutes saisons, il y avait dans le salon, des fleurs et des livres.
L'installation, faite en attendant les événements, devait être provisoire, mais, telle elle fut établie en 1880, et telle était encore en 190:2 au jour de mort de Dalou'.
Ilérold, sans doute pour ne pas avoir l'air de blâmer la commission, dont il était le président et qui avait éliminé le projet de Dalou, n'avait présenté sa demande au Conseil municipal, qu'après le jugement définitif du concours, lequel avait été retardé jusqu'au 3 mai 1880.
Pendant ce laps de temps, Dalou s'était préoccupé de la perfection de la fonte et avait estimé que son groupe serait plus beau si les figures, au lieu de 3™ 50, avaient 4 mètres. Malgré cette augmentation de un septième, il ne demandait rien de plus, pour prix de son modèle, que les mêmes 70000 francs calculés (et comment?) pour les dimensions primitivement adoptées.
Enfin le Conseil municipal statuait, le 29 juin 1880 en ces termes :
La ville de Paris fait acquisition, pour la somme de 70.000 francs, du groupe de M. Jules Dalou, dont l'esquisse a figuré à l'exposition du concours d'une statue monumentale de la République.
Ce groupe sera fondu en bronze, les figures principales mesurant 4 mètres de
i. On se rendra compte de la simplicité de cet intérieur, quand on saura que, eu ajoutant au prix des meubles meublants, vendus aux enchères, après la mort de Dalou, la valeur de ceux qui furent conservés par sa fille ou donnés par elle, en souvenirs, aux collaborateurs de l'artiste, on n'atteignit point le chiffre de 2 000 francs. En un temps où les artistes arrivés ont des domiciles de fermiers généraux, ce détail semble intéressant à conserver.