‹ Dalou, sa vie et son œuvreChapitre 20 sur 54 · j, ïrafalgar Si|uart;. Clielsea S. W., 27 janvier · texte numérisé non relu

j, ïrafalgar Si|uart;. Clielsea S. W., 27 janvier

. « A l'amnistie, mon pauvre ami, je n'y crois pas et je ne l'ai jamais espérée « pour ma part; les hommes d'ailleurs s'amnistient peu, pour ne pas dire point

Rr-rrouR en franc e ■ 03

« du tout, cl l'on en vcul d'aulant plus au prochain que ses torts proviennent « des nôtres, si tort il y a..., si tort il y a... (tu connais l'air!) Il n'y a pas, « comme lu le .vois, de déception ])our moi, je voudrais bien pourtant aller « là-bas pour me retremper de temps on temps, car la vie que je mène ici est « bien dure, je le le promets. C'est quelque chose comme l'exil et la prison « ensemble ; une chose trop difficile à cxpli({uer par lettre. J'y renonce. Seule- « ment, si tu veux me faire un grand plaisir garde tout cela pour loi. Les amis « n'ont pas besoin de rien savoir; les choses se répèlent et beaucoup trop de « gens en seraient heureu\. A part cela, la santé est assez bonne, Irma se porte « aussi bien que peut se porter quelqu'un qui souiïre presque continuellement, « tantôt do rhumatismes, tantôt de maux d'estomac. Georgclle est grandie et « n'a plus de crises, à condition de ne rien apprendre du tout, ce qui est assez. « triste. Los affaires pécuniaires sont passables, quant aux satisfactions de « toute autre sorte, je puis, sans exagérer, dire qu'elles sont absolument nulles. « Si, dans mon métier, je m'efforce do faire de mon mieux, c'est pour moi seul, « comme un acteur qui réciterait un monologue devant les banquettes d'une « salle complètement vide et, j'ajouterai, peu éclairée si tu veux faire la part « du brouillard qui s'interpose, à chaque instant, entre le soleil et Londres. Tu « n'as pas l'air de te réjouir beaucoup, mon pauvre Edouard. Je te souhaite un « gros lot puisque tu reposes ton espoir là-dessus; mais, comme lu dis, c'est (< bien chanceux. »

Le jour même où celle lettre arrivait à Londres, le !28 janvier, Mac-Mahon refusait de signer un décret, nommant de nouveaux commandants de corps d'armée en remplacement de ceux qui étaient arrivés au terme fixé par la loi. Placé dans une situation inquiétante, par suite de sa participation au 10 mai, dont les ministres allaient probablement être mis en accusation, et en présence d'une loi d'amnistie à laquelle, si elle était votée, il refuserait, coûte que coûte son contreseing, il se servit de ce prétexte pour abandonner le pouvoir. Le 30, il adressait aux Chambres son message de démission.

Ce môme jour Dalou écrivait à Cornaglia :

Glèbe-Place, Chelsea SW. — 30 Janvier T't.

« A l'heure où je t'écris, mon vieux Cornaglia, vous avez peut-être un nou- « veau président de la Républicpio. Car ce malin les journaux anglais disaient « que la crise devait se dénouer aujourd'iuii. Il est vrai que ce n'est pas une

raison pour que cela arrive. Ce serait pourtant bien à souhaiter pour le bien du pays, je crois. J'ajouterai que si le maréchal s'en allait je ne mouillerais pas beaucoup de mouchoirs. Pour le bien qu'il m'a fait personnellement, tu comprendras que mes regrets ne soient pas des plus profonds. Quoi qu'il en soit si ça pouvait au moins changer nos situations à tous deux j'en serais bien heureux. Et le seul moyen serait que tu le remplaces ; ça te ferait ton engagement désiré dans la capitale (rôles marqués) puis, comme j'espère que tu m'inviterais à venir prendre un de ces matins une tasse de café à TElysée, nous aurions le plaisir de crier : Vive la République ! en duo quand viendrait la fine Champagne. Ne vas pas m'en vouloir de plaisanter un peu, il y a si longtemps que nous échangeons des lettres peu joyeuses, qu'il faut me passer cet instant d'humour (pour i^arler presque anglais).

'( Maintenant, soyons sérieux, .le vais te parler à cœur ouvert. Je l'assure que je trouve bien charmant de ta part, le bon vouloir que lu mets à l'occuper de moi pour ma rentrée, mais, sincèrement, je voudrais que tu n'en fisses rien. Cela, d'abord, ne peut que le donner de l'ennui, du découragement; mais là n'est pas encore la question. Le grave est que ceki ne peut réussir, Je t'msure. Les renseignements précis que j'ai là-dessus le prouvent surabondamment. Il faut tout attendre d'une amnistie, partielle ou complète. Mais pas de démarches Quelles quelles soient il faut demander sa grâce directement, ou par un parent, ce qui est la même chose exactement. Or les démarches, déjà faites

i pour moi, n'ont eu pour résultat que de montrer que je refusais absolument l'un de ces deux moyens, ce qui m'a fait plus de mal que de bien, car le peu de dignité qu'un homme possède en lui, ne compte à notre époque, et surtout dans ce cas, que comme une mauvaise note. D'ailleurs la grâce ne rend pas les droits civils et politiques. C'est une farce lugubre et cruelle tout simplement. L'on reste sous l'action de la police. C'est monstrueux, voici mon opinion. Je l'en prie ne te blesse pas de ce que j'écris là; ce serait d'ailleurs prendre les choses au rebours, car tu sais que je ne puis être que touché de ce que ton amitié fait cl désire faire pour moi, seulement, le passé l'a prouvé

« déjà plusieurs fois, c'est faire fausse roule. La seule, la vraie, c'est la grande route, c'est l'amnistie. Il n'y en a pas d'autre.

« Tu connais mon opinion sur un certain nombre de proscrits, et ma conduite vis-à-vis d'eux, depuis que j'ai pu apprendre à les connaître, en fait suffisamment foi, néanmoins cela n'ébranle nullement ma conviction sur la mesure à prendre. Pour quelques gens tarés de plus ou de moins le péril n'est pas énorme. Quel est le parti qui n'en compte pas des milliers?... »

Le 31 janvier Grévy était élu président de la République et, le cabinet Waddington, formé le 4 février, apportait en février même, un projet de loi qui accordait, de droit, le bénéfice de l'amnistie aux condamnés qui auraient été graciés par le Pouvoir exécutif. Malgré les objurgations de M. Ribot, la Chambre vota la loi et le Sénat, transformé par de récentes élections, le ratifia à son tour avec une majorité importante. Restait à savoir si cette grâce aussitôt transformée en amnistie, nécessiterait une demande du condamné ou de sa famille. Une pareille demande, Dalou ne la ferait point et ne la tolérerait de personne, mais il ne poussait point rintransigeance jusqu'à interdire à ses amis des démarches personnelles, ni jusqu'à leur interdire de mettre en mouvement les influences dont ils pouvaient tirer parti, Cornaglia, pour sa part, revit Coquelin, qui lui-même revit Gambetta, devenu président de la Chambre, et il suivit de près la marche des événements et tint Dalou au courant de ce qu'il apprenait. Le 5 mai, Dalou lui répondait :

Glèb-Pelacc, Chelsea. 5 mai 1870.

« Mon cher Ami.

« Je m'apprêtais à t'écrire quand ta lettre m'est parvenue ce malin. Le temps (( me durait d'avoir de tes nouvelles, tout en comprenant qu'il t'était difficile de '< m'en faire parvenir plus tôt, au milieu des préoccupations qui ont dû t'accabler (I et des ennuis qui t'affligent. Juge de ma joie en reconnaissant ton écriture!...

« Je voudrais pouvoir te dire combien j'ai été touché d'apprendre que tu <( avais été au ministère, et cela, à la veille de ton départ alors que tu étais « ennuyé pour toi-même...

« Jusqu'à présent je n'ai aucune nouvelle de cette affaire excepté ce que tu « en sais toi-même. S'il arrivait du nouveau je t'en informerais ioiil de suite...

« Encore un motdu bas-relief. Ils l'ont placé, comme je m'y attendais, de leur » mieux, mais leur mieux laisse à désirer, je trouve. Je suis satisfait, mais c'est « tout, je ne suis pas le seul, mais nous ne sommes pas nombreux. J'y comptais. « Ça a l'air d'un lancier parmi les dragons. Là, bien vrai, ça ne parle pas la (( langue du pays et je m'en accuse. C'est la France qu'il me faut et nous ver- (i rons bien si ça ne vient pas de ce coup-ci.

« Tu verras bien que je finirai tout de même par enfoncer la porte un de ces « jours, avec mon ébauchoir.

« Allons, encore quelques mauvais jours à passer tous deux, mon pauvre « ami, et puis, lu verras que nous nous retrouverons tous deux à Paris, dans les « bras de l'un de l'autre, toi avec un bon engagement, comme tu le désires, moi

90 DALOU, SA VIE ET SON œUYRE

« avec une comniiinde de la Ville. Un beau rôle h créer, une statue intéressante à

<( faire, il n'en faut pas plus pour que deux réputations s'établissent en un même

« jour. Courage et espoir. Voilà le mot d'ordre que nous devons prendre. La qua-

« rantaine n'est pas la vieillesse après tout! Nous avons au moins vingt ans de

« vie et de santé devant nous. Tant de noms illustres ont dû attendre et soufl'rir

« si longtemps.

(' Au revoir, ami... »

Le bas-relief, dont avait parlé Dalou dans une lettre précédente, et dont il reparlait dans celle-ci, pourrait plus exactement être qualifié de haut-relief car les personnages du premier plan y avancent en ronde-bosse très accentuée. Ce « lancier parmi les dragons » était de forme absolument circulaire cerné par un encadrement hexagonal plat, et mesurait plus de 2 mètres de diamètre. Deux faunes nus, l'un avec sa fine barbe en bouc, l'autre imberbe et deux femmes nues s'y esclaiïent. Le faune barbu s'amuse à arroser du jus d'une poignée de raisin, l'une des femmes qui semble être tombée sur le sol, vaincue par le fou-rire. Appuyant ses deux mains sur les épaules de celle-ci, l'autre femme, tout en gailé, l'empêche de se relever cependant qu'au fond le jeune faune imberbe, aux cheveux bouclés, brodés de lierre, apparaît le visage amusé de l'amusement des autres. Toutes ces figures nues sont d'un savoir inoui, mais fatigant à l'œil, on pourrait même dire exagéré, car en art, le savoir doit rester le serviteur de l'inspiration. Là où il la domine il la fausse. Cet ouvrage avait été excuté en quelques semaines et il se ressentait de la hâte de son exécution ; il se ressentait surtout de l'habitude que Dalou avait prise, en modelant les figures de démonstration qu'il pétrissait devant ses élèves du Collège of Art, de donner la prépondérance àla connaissance complète et absolue des anatomies. C'était la première fois que, depuis huit ans qu'il exposait à Londres, Dalou exhibait des figures nues, et il ne fut pas long à voir que la race anglo-saxonne n'a pas le sens artistique nécessaire pour en comprendre ni les beautés chères aux fils des Grecs et des Latins, ni ces bonnes grosses farces de vignerons, heureux de la belle vendange, qui faisaient partie de la religion des anciens et sont demeurées traditionnelles en tous les pays où, dans le rougeoiment des soirs d'automne, après la besogne faite, garçons et filles bras dessus, bras dessous, s'en reviennent en donnant de la voix parmi les festons des pampres que leurs mains ont dépouillés de leurs trésors de chaleur, de force et de gaîté. Ces bonnes grosses bêtises, écloses sous le soleil, ne pouvaient émouvoir, si compréhensifsqu'ils fussent, les fils d'un])ays de brume, chez

qui les raisins viennent tout coupés, et dans des boîtes et le vin tout cacheté dans des bouteilles.

En France on l'eût comprise celte Bacchanale. Là seulement Dalou pourrait trouver un public capable de jouir des œuvres qu'il voulait réaliser et que maintenant; — cette Bacchanale le lui prouvait, — il était prêt à mener à bonne fin.

hii Bacchanale fut par la suite placée au South Kensington Muséum. Elle s'y trouve appendue au mur du grand escalier, et tellement à contre-jour, qu'il n'est guère possible de la bien voir. Le public anglais n'en a pas compris toute la valeur. Dalou, d'aill-, .:- : reprit à pied-d'œuvre, par la suite, en diminua la dimension, en simplifia les anatomies qu'il jugea trop fortement marquées et en fit la petite fontaine du Flear/slede la Ville de Paris, où nousl'étudierons bientôt pour y trouver un exemple de la marche ininterrompue du Maître vers la plus grande perfection.

Quelle ne fut point sa joie, et combien fut heureuse toute sa maisonnée, lorsqu'au matin du 16 mai 1879 une lettre de Cornaglia lui annonçait, comme nouvelle certaine, la grâce que jusqu'au bout il n'avait pas consenti à demander. Mais il doute encore et il lui répond :

Glèbe-Place, Chelsca. — 10 mai 1879.

« Tu n'es pas seulement le premier, mais le seul à m'annoncer cette bonne « nouvelle. Je n'ai rien reçu de qui que ce soit. Sitôt que je pourrai avoir la conte firmation de ce que tu me dis-là, j'écrirai à Coquelin. Je crois bien faire en (( attendant un peu. Si cela est exact, peut-être partirai-je mardi soir pour Paris, « mais n'y pourrai rester plus d'une semaine, car il me faut être à mon poste de « professeur la semaine suivante. Crois que si cela est, je suis bien heureux de « le tenir de toi d'abord. Cela me consolerait un peu, si cela est possible, du (( chagrin que j'aurai, moi aussi, en pensant que je ne pourrai t'embrasser « là-bas. Qui sait? peut-être pourrais-je aller jusqu'à Lyon pour quelques jours « et nous nous rattraperons alors. Mais cela est soumis à bien des choses ; et « d'abord, à cette grâce.

Officiellement informé le 20 mai au soir, il prend le premier train et, le 21, au débotté jette en hâte à son ami ce petit billet, écrit au crayon, qui montre bien son ahurissement :

« Mon cher ami, j'ariùve à Paris aujourd'hui même, ayant reçu hier soir Ja « bonne nouvelle que tu m'as envoyée l'autre jour. Je pense voir Coquelin et « Céline Chaumont, quel dommage que tu ne sois pas là ! ! Je ne serai ici que

« six ou huit jours. Je loge près de mon beau-père, Hôtel de la Côte-d'Or, rue « Mazarine.

« Excuse-moi de ne t'en dire davantage aujourd'hui, je ne sais où donner « de la tête et trouve tout si étrange !

« Crois-moi toujours ton vieil ami,

J. Dalou. »

II ne resta que deux ou trois jours à Paris. Ponctuellement, à l'heure dite, il se retrouva au Royal Collège of Art pour y faire son cuuip. Puis, sans perdre une seconde, il reprit la lâche qu'il s'était assignée depuis quelques semaines et à laquelle il se donnait tout entier, dans le secret le plus absolu.

Une délibération du Conseil municipal de Paris en date du 18 mars 1879 avait résolu qu'une « statue monumentale de la République, debout et suivant le type traditionnel », serait érigée sur la place du Chàteau-d'Eau. Elle aurait? mètres de hauteur et <( son piédestal pourrait être accompagné dé figures allégoriques ou symboliques ». A cet effet, un concours était ouvert entre tous les sculpteurs français, concours à deux degrés, comportant des épreuves distinctes et que jugeraient un seul et même jury. A la première épreuve il aurait à juger les esquisses, établies au dixième d'exécution et à en choisir trois parmi lesquelles, après exécution au dixième, serait en dernier ressort désigné l'ouvrage définitivement adopté. — Tel était, au résumé, la formule du programme officiel.

As-tu vu des anges? disait Gustave Courbet à un camarade qui faisait des tableaux mystiques : Non. Eh bien ! puisque tu n'as pas vu des anges ne fais pas des anges ! Et Courbet disait là une profonde vérité.

Tous les maîtres du passé, qu'emplissait la foi naïve, avaient vu des anges, ils les avaient vus en toute sincérité ; et, comme eux, de nos jours, Flandrin en a vus et c'est uniquement pour cela que tous et lui-même ont laissé des créatures angéliques. Murillo, qui n'y croyait guère ne fit que des humains ailés ; le vieux Buonarotti fit des madones parce qu'il avait vu Viltoria Colona, et ne modela ni ne peignit jamais de séraphins , parce que l'indépendance rude de sa pensée ne lui en montrait point.

Courbet n'eût pas demandé à Dalou s'il avait vu la République. Depuis sa petite enfance, Dalou l'avait vue et n'avait cessé de la voir. Aussi le programme proposé par le Conseil municipal de Paris lui était-il apparu comme un appel à un acte de foi et, de toute la ferveur de son esprit, il s'était mis à en chercher la plus éclatante personnification.

Il s'en faut de tout que Dalou ait été un simple énergumène; il était enthousiaste, passionné, facile à « l'emballement », c'est évident, mais ses emballements avaient pour point de départ la générosité et le désintéressement de sa raison. Pour lui, la République n'était pas une entité vague; un idéal nébuleux ; c'était l'avènement de la paix, de la concorde et de l'abondance par la Justice et par le Travail. Telle était sa pensée tout entière.

Et cette pensée, il l'inscrivit simplement, telle quelle, dans sa première ébauche.

De cette toute petite ébauche, il subsiste encore toute la partie où l'on voit, attelé de deux lions, un char dont, à droite, un forgeron, représentant le Travail, et, à gauche, une figure allégorique, représentant la Justice, poussent les roues; une femme coiffée du bonnet phrygien qui, d'un geste des bras montre la route, est allongée sur l'un des lions et guide la marche du char. C'est là tout ce qui a survécu de la remière idée de Dalou. Ce qu'il y avait sur le char, je l'ignore et n'ai pu le savoir. Telle quelle, et si incomplète qu'elle soit, cette ébauche, bien qu'à peine indiquée, n'en demeure pas moins exquise.

Elle est aujourd'hui soigneusement recueillie à Londres dans la collection Heseltine. Quel que fût le reste de cette composition, elle avait le défaut capital de n'être point conforme au programme, qui exigeait une figure delà République debout sur un xocle. Dalou s'en aperçut, ou on lui en fit la remarque, et il lui fallut trouver une esquisse nouvel e.

Pendant quelques jours, il y renonça et abandonna tout projet de risquer une somme énorme d'efforts et de temps et, de plus, une lourde dépense, dans les aléas d'un concours. Puis, il se reprit et, partant de la même donnée, il établit une ébauche nouvelle, où la République se tenait debout et formant le sommet d'une pyramide à large base, occupée par le char elles lions, flanquée de deux figures principales : le Travail et la Justice, et suivie d'une troisième grande figure, l'Abondance.

Mais, cela trouvé, et lorsqu'il vit s'accumuler les difficultés d'exécution de toutes sortes, il eut des crises de doute et, pour peu, il se fut arrêté en chemin. 11 se demanda s'il avait bien le droit d'imposer aux siens les risques d'une telle aventure, ets'il n'abusait pas de lafoi et du dévouement de celle qui, sans cesse, relevait son courage.

Déjà il avait parlé de ce concours à son ami Cornaglia, et maintenant, il lui confessait son trouble et laissait deviner ses scrupules intimes :

bO, Glèbe-Place, Chelsea. —17 juillet 1879.

« Aurais-tu résolu de ne plus m'écrîre, vilain paresseux, ou bien penses-tu « que tes lettres me sont moins agréables et nécessaires qu'autrefois, songe « donc qu'ici, à part ma femme et ma fille, je n'ai guère àmc qui vive à qui « parler. C'est-à-dire, en dehors de ma famille, pas un ami intime, je vais finir « par croire qu'il t'est arrivé malheur ou bien que tu ne l'ennuies qu'à moitié là « où tu es. Ceci s'appelle une scène, mais ça n'est pas sérieux. Le vrai est que je « voudrais bien savoir comment vous vous portez toi et ta famille à laquelle tu « voudras bien faire mes amitiés et savoir aussi ce que lu fais et penses.

« Trouves-tu mon idée de concours ridicule, crois-tu que j'ai tortde me fourrer « dans cette affaire? Je me le dis quelquefois, dans mes moments de décourage- « ment. J'ai envie de tout lâcher, puis l'enthousiasme me revient et je repioche « de plus belle. Je me dis aussi que j'ai été trop loin déjà pour reculer; je me « dois à mes premiers efforts et à mes premières dépenses.

« Ça ne fait rien, dis-moi ton avis tout de même. Si je ne voulais l'avoir et « ne me croyais pas de force à entendre la vérité, je ne te le demanderais pas. « J'ai été tenté par l'envie de montrer quelque chose de sérieusement fait et « d'une certaine originalité, trop peut-être, (pour un concours surtout) plutôt que « par l'espoir de la réussite, car je n'ose y penser, ce serait trop beau d'en finir « d'un coup avec l'obscurité, l'ennui et l'éloignemcnt. Cependant, moi qui abhorre « le jeu et les loteries, j'ai placé tant d'effol'ts sur celle-là (car un concours (( n'est, pour moi, que cela au fond). 11 faut bien avouer que l'espérance de tran- « cher le nœud gordien qui m'attache au sol anglais est là pour quelque chose. »

« Écris-moi vite ou je te croirai soudoyé par la réaction.

A toi bien affectueusement. »

Ces mots « pas un ami intime à qui parler » semblent montrer queLegros luimême ne fut point non plus que Lantéri tenu au courant du projet de concours; une seule personne avait été mise dans le secret, c'était Edouard Lindeneher, à qui Dalou avait, à Paris, éventuellement demandé de venir l'aider dans le travail d'ornemaniste que son groupe comporterait et, depuis bientôt deux mois qu'il était de retour, il ne lui avait pas encore écrit pour lui reparler de ses projets. Enfin, le jour môme oîi il vient de confesser ouvertement ses hésitations à

ETOUR EN FRANCE 101

Cornaglia, il détaille à Edouard les difficultés techniques auxquelles il se heurte et qu'il a le sentiment de ne point vaincre entièrement; il laisse sous-entendre son hésitation à pousser l'expérience jusqu'au bout.

25, Trafalgar square, Clielsea S. W. — n juilleH879.

« Tu dois terriblement m'en vouloir de mon silence, mon pauvre ami, je me « reconnais" bien coupable, en effet, mais vois-tu, je rentre le soir tellement las, « après une longue journée de travail, que je n'ai plus la force d'écrire après « mon dîner, qui se termine le plus souvent à neuf heures, tellement je reviens « lard à la maison.

« Mais ce n'est pas tout. Tu vas être encore bien plus fâché contre moi quand « je l'aurai dit que celle lettre n'est pas ce que lu attendais, après nos conver- « salions à Paris. J'ai, à mon retour, commencé ce dont je t'avais parlé : l'es- « quisse en question, j'ai volé chaque jour le plus d'heures que j'ai pu à mes « travaux commandés, ce dontjeme blâme; mais c'était plus fort que moi. D'un « autre côté, je n'ai peut-être pas eu tort, si je veux arriver à temps. C'est vrai- « menl un gros travail, plus j'avance, plus je m'en aperçois. Seulement, dès le « début, je me heurte à une difficulté insurmontable, celle de faire des figures « sans déterminer le piédestal, pour les écarlemenls, et pour les hauteurs. Enfin « pour moi tout cela était l'impossible. Dans mon impatience, j'ai dû chercher « tout seul et, tant bien que mal, plutôt mal que bien, j'ai trouvé. Il l'a bien « fallu. Tu riras certainement quand tu verras cela, mais que voulais-tu que je « fasse? Cela me prive de quelque chose de vraiment bien et du plaisir de « l'avoir avec nous ici, à moins que lu n'aies un congé à prendre, auquel cas, <( Irma el moi nous serions très heureux, lu n'en peux douter, mais je n'ose et « ne peux, lu dois le comprendre, le faire finir mes ornements, ma prétention « ne va pas jusque-là. Toi même lu m'enverrais au diable probablement. En « tous cas. ceci n'est qu'une esquisse el, si le bonheur voulait que ça réussisse, « il faudrait bien alors te dévouer pour étudier el exécuter la chose en grand. « Voilà le crime avoué. Il m'en a coûté, car j'ai peur de l'avoir dérangé dans les « plans de tes travaux, sans compter la joie que lu l'étais promise tout comme « nous. Je voudrais que lu m'écrives bien vite à ce propos el que lu me dises « bien franchement ce que lu en penses.

« Si tu pouvais prendre quelques jours de vacances, encore une fois,

« cela nous rendrait ù-ès heureux^ en même temps que les critiques me ren- « draientle plus grand service.

d02 DALOU, SA VIE ET SON OEUVRE

« N'en parle toujours pas, je t'en prie, et crois-nous affectueusement à toi. »

Edouard Lindeneher eût été aussi, très heureux de passer quelque temps auprès du grand artiste, qu'il aima comme un frère et, de la fraternelle affection duquel il ressent quelque fierté ; il s'en était fait d'avance une fête et d'autant plus grande qu'il est, avec Cornaglia, Lanteri, et, plus tard, Auguste Bccker et par ailleurs, très peu d'autres, un des rares amis de Dalou, qui ait su conquérir cette amitié, si peu commune, si solide et si charmante de M""" Dalou, en l'absence de laquelle nul ne l'a jamais connue ou n'a jamais su d'elle que les très réels défauts de ses incomparables qualités.

Il obtient un congé de ses patrons, car il était encore chez les frères Fannière, accepte l'hospitalité de la petite maison de Trafalgar Square et annonce sa prochaine venue.

A cette heure, Dalou a repris courage; il augure heureusement de l'aide morale et des bons avis pratiques qui vont lui arriver, il voit maintenant plus clair dans sa besogne. — Et il écrit :

25, Trafalgar square, Clielsea. — 28 juillet 1879.

« Mon cher Edouard,

« Encore deux mots en hc\te ; je crains vraiment beaucoup que mes lettres ne t'aient affligé. En somme le mal est moins grand que tu ne le penses peutêtre. Une fois ici, tu jugeras mieux la situation et feras ce que tu voudras. Puisque tu ne m'en veux pas, c'est le principal et, puisque tu comprends aussi qu'il m'a fallu m'y mettre comme j'ai pu, dans l'isolement où je me trouve ici, tu vas m'être d'un grand, d'un très grand secours et si tu consens à y mettre la patte ce sera ton affaire. Donc, tu vois, tout n'est pas perdu, tu vas te moins promener que tu ne le voudrais peut-être.

« Voilà qui est entendu, tu ne m'accableras pas trop de reproches, à ton arrivée , qui sera prochaine nous l'espérons. Avertis-nous toujours n'est-ce pas? Puis, si tu veux être bien aimable, tu m'apporteras, si ce n'est pas abuser, une paire de gros sabots sans bride; le sabot du palefrenier, quoi ! Grands j'allais dire à y mettre nos deux pieds, non, mieux que cela, ceux d'une anglaise par exemple. Puis, si tu as des renseignements sur l'olivier, apporte-les, ça ne

( sera pas de trop. Si même tu peux en mettre un tout entier dans ton chapeau

< ça nous sera utile car nous aurons largement à en user.

« Avant de signer il faut que je lâche encore une bombe. La chose est dans .

REïOUirEN FRANCE i03

« une tendance Louis XIV!!! style que je vénère par-dessus tout, mais que tu « n'aimes guère, s'il m'en souvient bien. Ça ne fait rien, ne va pas pour cela « l'arrêter en route et défaire la valise. A bientôt.

X Nos amitiés bien sincères à tous deux. »

Edouard arriva bientôt, avec la paire de gros sabots sans bride, destinée aux pieds du forgeron et avec les échantillons les plus divers de toutes les variétés d'oliviers. 11 fut enthousiasmé à la vue de l'œuvre commencée et, comme le délai d'envoi approchait et, comme aussi, Dalou, là comme partout, voulait que son projet fût poussé jusqu'au bout, avec la plus scrupuleuse conscience, il le seconda de tous ses instants, si bien que, au lieu des vacances projetées, Edouard trouva à Londres la plus terrible bordée de travail qu'il ait jamais connue. C'était chose fatigante de travailler avec Dalou ; il était toujours à la tâche dès l'aube et ne s'arrêtait qu'à la nuit tombée; les jourriées d'été étaient terriblement laborieuses. Maintenant il les prolongeait, il revenait le soir pour faire, à la lumière, les parties qui pouvaient être traitées à la clarté des lampes.

Malgré son bon vouloir rorncmaniste ne pouvait suivre le sculpteur dans sa poussée de travail et, quand il s'était couché le soir fort tard, il arrivait à l'atelier longtemps après son chef de fde bien que, pourtant, à une heure avouablement matinale.

Vers la mi-septembre les mouleurs purent prendre possession du groupe.

Mais pour que son transport en France s'effectuât sans accident, il fallut le sectionner en de nombreuv morceaux qu'on dut, à grand soin, emballer dans vingt caisses. Elles furent adressées à Paris, avenue de Chàlillon, et, là durant près d'une quinzaine, il fut procédé au travail de repérage et d'assemblage des coutures et, pour unifier le tout, on y passa une couche de couleur d'ocre jaune. Ce fut donc contraint par les circonstances, et nullement en vue de se singulariser, que Dalou exposa à la salle Melpomène, une esquisse, dont le plâtre n'était pas blanc comme celui de toutes les autres, qui faites à Paris avaient pu être apportées directement et d'une seule pièce.

Jamais on ne vit une telle profusion de concurrents, quelques-uns, notamment Gautherin et Allasseur avaient envoyé deux exquisses différentes, l'École des Beaux-Arts en avait reçu en tout quatre-vingt-trois ; la salle Melpomène ne suffisant pas à les contenir, tout le rez-de-chaussée du Palais leur avait été consacré. Sur une telle quantité, il y en avait beaucoup de ridicules, de médiocres, de banales et de « pompier », cela va sans dire, mais le nombre des ouvrages

remarquables était supérieur à la moyenne habituelle des concours. Au milieu de tout cela le groupe de Dalou éclatait de puissance, d'originalité. Pour tous les artistes ce fut un étonnement et un éblouissement.

Le public, plus nombreux qu'il ne le fut jamais en pareille occurence, faisait cercle autour de celte chose inattendue, les amateurs s'envoyaient, les uns les autres, au quai Malaquais pour la voir. On entendait bien parmi les propos des oracles du Beau et des douaniers delà saine Tradition, cette critique : « Ce n'est pas de la sculpture, c'est delà peinture » et, à l'appui de cela, de brillantes théories, dont Rubens faisait les plus grands frais, les beaux parleurs de l'esthétique qui se piquaient de savoir leur Rubens par cœur, étalaient à bon compte leur érudition : « Le char traîné par des lions ? Rubens ! les roues du char, l'étole des lions, la corne d'abondance, la boule du monde, les traînes des draperies et jusqu'à la main de justice, Rubens ! toujours Rubens ! » « Tarte à la crème ! » eût riposté le rire de Molière. « On est ton., ou., jours l'en., en., faut de quelqu'un » eût bégayé Bridoison. Les gens qui n'avaient à défendre ni leurs théories ni leurs situations, admiraient bien haut et sans chercher plus loin, comme d'iionnètes gens mis en présence d'une admirable chose.

Le succès de public et le succès d'artistes avait été énorme et quasiment unanime, il restait maintenant à savoir quelle serait la décision du jury chargé de désigner les trois esquisses parmi lesquelles serait choisi, à la deuxième épreuve, l'ouvrage acquis par la Ville.

Le jury se réunit le 14 octobre, il était composé de quatorze membres'.

Au début de la séance, Castagnary lui proposa de renoncer à la faculté de rechercher trois esquisses entre lesquelles aurait lieu, après exécution, le concours final, et de décerner immédiatement le prix à l'esquisse de Dalou. Personne n'ayant appuyé sa motion, elle se trouva immédiatement écartée. Après une discussion assez confuse la majorité du Jury décida de reléguer au second plan les qualités d'ensemble des projets et de se conformer à la lettre du programme qui disait qu'elle avait à juger « une statue monumentale de la Hépublique. »

' Il nous a paru curieux de conserver la liste de ce Jury, auquel Paris doit le copieux édifice qui sévit sur la place de la République. Il était ainsi composé :

MM. Hérold, sénateur, préfet de la Seine, président; Mathurin Moreau, statuaire, vice-président; Alphand, inspecteur général des ponts et chaussées, directeur des travaux de Paris; Castagnary (critique d'art), conseiller d'Etat; Cavelier [statuaire), membre de l'Institut; CJiapu (statuaire); Collin, membre du conseil municipal; Guillaume (statuaire), membre de l'Institut; Jobbé Duval (peintre), membre du Conseil municipal; Laurent-Pichat, sénateur; Ulysse Parent (peintre), membre du Conseil municipal; Schœnewerk (statuaire); Vaudremer (architecte), membre de l'Institut; Michaux, chef de la division des Beaux-Arts, secrétaire.

En conséquence il fut entendu, en principe, que la statue de la République serait envisagée séparément sans tenir compte de la valeur que l'entourage pouvait lui donner. Malgré celle simplification, plus spécieuse et plus administra-

Lk (c Tkiomi'HE de l.v République », modèle (au dixième) do 1879 (Apiiarliciit au Musée de la Ville de Paris.)

tive qu'artistique, dix tours de scrutin furent nécessaires pour aboutir à une solution. Si secret que fut le vote, il a été facile par la suite, de constater, d'après l'attitude prise au cours des délibérations par les sculpteurs faisant partie du jury, qu'ils né cessèrent de voter contre le projet de Dalou ; un seul,

M. Eugène Guillaume, selon une version très autorisée, aurait fait exception.

Plusieurs des juges donnèrent pour raison d'éliminer Dalou, que son projet ne correspondait point aux termes précis du programme et que la forme un peu ovale de son socle ne concordait point avec celle de la place à laquelle le monument était destiné. Argument bizarre : celte place est ovale.

Au dixième tour enfin les trois esquisses appelées à prendre part au concours définitif furent celles de M. Morice, de M. Soitoux et l'une de celles de M. Gautlierin.

Puis le jury vota des mentions à décerner à six des candidats malheureux. Là, Dalou n'arriva que le deuxième sur la liste avec 10 voix sur li. D'après des indices, plus que sérieux, on a peu de chance de se tromper en supposant que les quatre volants opposés furent trois sculpteurs et un architecte. Alors, comme à l'épreuve principale, Cavelier n'avait cessé de faire vigoureusement campagne contre l'esquisse du jeune artiste que Manguin, jadis, lui avait préféré pour l'exécution des travaux de l'hôtel Païva. >

A la suite de ce scrutin M. Jobbé-Duval, peintre, conseiller municipal émit le vœu que le monument de Dalou fut acquis par la Ville et placé sur une des promenades publiques de Paris, llérold, revendiqua, comme préfet de la Seine, la priorité de la proposition, regrettant que M. Jobbé-Duval l'eût privé du plaisir de soumettre le premier ce vœu à l'assemblée. La proposition de Hérold fut ratifiée par la majorité. Le rapport rédigé par M. Vaudremei' architecte fait mention de -cet incident, et ajoute :

« Nous n'avons pas non plus à éveiller de la part du Conseil municipal des « sympathies que nous savons acquises à l'avance. »

Dalou n'avait que faire de la mention purement honorifique, qui n'avait pas même l'avantage accessoire de le rembourser des frais très considérables que lui avait occasionnés son esquisse et le vœu proposé par llérold et par Jobbé-Duval- étiiit chose bien vague. La solution en était bien aléatoire, et serait bien lointaine sans nul doute. Tel était le désastreux résultat des délibérations, qui décidaient du sort d'une œuvre dont Dalou était, chose presque unique dans sa carrière, et c'était là une chose plus rare encore, resta satisfait et qu'il rêvait d'exécuter colossale et parfaite. L'éclatant succès qu'il avait obtenu devant le public et devant les artistes désintéressés, avait transformé en quasi-certitude cet espoir de la réussite dont il écrivait auparavant à Cornaglia. « Je n'ose y penser, ce serait trop beau d'en finir d'un coup avec l'obscurité, l'ennui, l'éloignement. » Et, après avoir vu se transformer en quasicertitude, " l'espérance de trancher le nœud gordien qui l'attachait au sol anglais »

il allait se voir forcé de reprendre, pour longtemps encore, selon toute apparence, le chemin de l'Angleterre.

Anxieux, il attendait le verdict dans un café situé non loin de l'Ecole et, quand les camarades qui s'étaient chargés de le lui apporter le connurent, ils jugèrent, par le chagrin qu'il leur causait, de la dureté du coup qu'il porterait à leur ami. Lequel d'entre eux aurait le courage de se charger d'une aussi douloureuse mission? On délibéra. Ce fut le camarade de la Petite École, celui de tous, qui souffrait le plus vivement de ce désastre, mais celui aussi qui se sentait le plus près de son cœur et partant le plus capable de consolation, ce fut son vieil ami de toujours, le bon Aube, qui se sacrifia et accepta la tâche de porter ce coup.

Le lendemain 15 octobre, Dalou reprenait la route de l'Angleterre et, dès le 16, il écrivait à Edouard Lindeneher.

Londres ! ! ! 23, Ti-afalgar square, Chelsea. — i6 oclobre 1879.

« A peine t'avais-je serré la main, mon cher ami, que je me retrouvai déjà « en Angleterre. Sept insulaires autour de moi! elles mots anglais de se croiser. >( En veux-tu? en voilà. En voilà, n'en veux-tu pas? C'est la même chose. Après « un léger tribu payé à la mer (histoire de n'en pas perdre l'habitude) j'abordai « cette île, que j'aspire tant à laisser pour tout de bon, je retrouvai mon monde <( en bonne santé, Dieu merci, etc. »

Il n'avait pas eu besoin « d'enfoncer la porte avec son ébauchoir » ; un instant, il avait cru que, d'un coup d'ébauchoir, il l'avait ouverte à toute volée devant lui; l'opinion publique avait salué son entrée de ses vivats et voilà pourtant qu'il lui fallait sortir une fois de plus de cette France, où son vœu le plus cher était de revenir à jamais. Un seul espoir lui restait. La proposition llérold-Jobbé Duval. Mais quand aurait-elle une suite? Les choses administratives finissent-elles jamais par aboutir?

Quelle ne fut point sa surprise, lorsque, à peine réinstallé, il reçut une lettre officielle qui l'appelait à Paris. Il y accourut et c'est, cette fois, dans une lettre à Cornaglia, datée de Paris qu'il rend compte des événements.

76, rue Mazarinc. — 24 octobre 1879.

« Mon vieil Ami,

« Si je ne te connaissais si bien, je penserais que tu dois être bien fâché contre « moi pour t'avoir laissé si longtemps sans nouvelles.

« Mais si tu savais combien j'ai été tiraillé pendant ces quelques jours d'cx- « position ! J'ai dû repartir à Londres après l'insuccès final. Question d'intérêts. « Enfin j'ai été rappelé ici par une lettre de la Préfecture de la Seine, section « des Beaux-Arts, pour une communication et une demande de renseignements « relativement à mon projet de monument. Il s'exécutera, paraît-il, sur une « autre place : le Trône ou la place de l'Aima, dit-on. N'importe, on me demande « un devis approximatif; enfin les choses les plus élogieuses m'ont été dites de « la part du préfet, qui a voulu se réserver pour lui-même de faire la proposition « au Conseil municipal. Cela est donc en bon chemin. Cette fois j'ai voulu profiter « des quatre ou cinq jours que j'ai à passer ici pour rendre une visite à ton père « et à ta sœur, je les ai vus aujourd'hui avec un grand plaisir.

« Quoiqiiil arrive je reviendrai à Paris, les premiers jours de 1880, j'ai déjà « un grand atelier Chaussée du Maine ; j'entre en jouissance le l*^"" janvier.

« C'est donc enfin une réalité que ce retour. Au printemps, nous serons « réunis et je suis convaincu que ta rentrée à toi aussi sera belle et que tes « efTorts et les succès, là-bas, ne seront pas perdus.

« Ma prédiction sera donc ainsi réalisée : un bon engagement et une bonne commande.

« A bientôt mon vieux. »

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