LE MONUMENT D'EUGÈNE DELACROIX
Au jardin du Luxembourg, dans l'allée qui touche au jardin du président du Sénat et conduit à l'Orangerie, se trouve un bassin, bandé d'une margelle en arc aplati, moulurée presque à fleur du sol et limitée, en arrière et sur les côtés, par un mur d'appui très bas, muni de deux ailes et disposé en forme de stalle rectangulaire, avec main courante plate et pilastre au niveau de ses angles. Deux consoles à courbe très creusée, à volute sobrement moulurée, le soudent à la pierre d'appui de la margelle. La face interne de celle sorte de stalle n'a d'autre ornementque des panneaux rectangulaires, et, à sa base, un boudin courant, la joignant au mur plat du bassin, qui affleure l'eau. Des petites taches noires provenant de quatre infimes brindilles formées de lierres et de ronces en bronz.e, en ornent les contours intérieurs. De ces brindilles s'échappent des filets d'eau très fins, dont la chute menue et discrète redit, sans trêve, la rythmique chanson de l'eau tombant dans l'eau. Au milieu du bassin, que colore le reflet des grands arbres et des bosquets, qui l'entourent de toutes parts, se dresse, posé sur un soubassement de marbre blanc élevé de trois amples degrés, le piédestal au sommet duquel apparaît le buste monumental de Eugène Delacroix. Autour du piédestal, dont elle embrasse la face, la maîtresse-ligne de la composition, montant du sol vers le buste, se développe en spirale avec l'enlèvement souple et câlin d'une liane montante. Elle naît du mouvement d'un groupe dédié à l'apothéose de Delacroix.
Chacune des trois figures qui composent ce groupe : Apollon, le Temps et la Gloire, concourt au mouvement de sa courbe. Elle commence à la deuxième marche du soubassement, avec la jambe avançante et repliée d'Apollon, assis sur le socle du piédestal ; elle s'étend, en suivant les volutes des draperies qui entourent la cuisse droite du Temps portant la Gloire, puis, elle monte encore, en suivant l'inflexion du torse nu du Temps qui s'infléchit, dans unefforten arrière, pour porter à pleins bras la Gloire. A leur tour, les plis des draperies qui couvrent
les jambes de la Gloire, serrées contre le torse du Temps, poursuivent, fortifient et modulent l'ascension de la spirale ; enfin le torse nu de la Gloire, partant de lépaule du vieux Saturne, que soutient l'aide de ses deux ailes, se dresse tout entier tendu vers le haut; le cou allongé, élevant la tète vers le buste complète
la ligne.
La gloire, accentuant la flexion de sa hanche, dessine une courbe nouvelle qui balance la courbe de la base.
Buste d'Eugène Delacroix
(Monument du faixonihourg.)
Le geste long, souple, de son bras gauche, ouvert à l'aisselle est terminé par la palme que la main dépose, sur le piedouclïe du Delacroix, au côté de la fine couronne de lauriers qui s'y trouve déjà. Delacroix, tout à la fois très humain, par la ressemblance, et très surhumain par la sérénité de son altitude, se présente revêtu de la banale redingote sur laquelle s'enroule le cache-nez qu'il portait à toutes les époques et dont l'extrémité, soulevée par le vent, forme, en sens contraire à la cime de la composition, une petite volute, vibrant là, comme un écho lointain de la grande volute, qui redescend tout d'une coulée, se poursuit, s'accouple et se déroule, du bras allongé de la Gloire à l'orteil de IMiœbus Appollo.
Le monument de Delacroix, dont le modèle a été exécuté à l'atelier du boulevard Garibaldi, et par conséquent à la même époque que ceux du Silène et du monument de la place de la Nation, affecte les mêmes formes pleines et souples. Le buste de Delacroix, avec son masque de lion qui renifle, et ses cheveux longs, retombant bouclés sur l'épaule, est l'un des plus vivants, et le plus puissant, sans doute, de tous les bustes de Dalou."
Le monument est l'un des très beaux échantillons qui soient de l'art de la
fonte à cire perdue. Le mérite en revient non seulement au fondeur Bingcn,
• mais encore à Dalou, qui refit à fond sur la cire le modelé de toutes ses statues.
11 refit même deux fois celui du torse, de l'admirable torse, de la femme dont
Bingen avait manqué, une première fois, la coulée.
Il s'en fallut de peu qu'il ne fût jamais achevé. Dalou, avait fait son travail et organisé sa mise à exécution, de façon telle, que les frais absorbaient tout entier le montant de la souscription, sans qu'il restât pour lui-môme une somme qui le rémunérât de sa peine et couvrit ses risques. Or, il advint que, à la veille de l'inauguration, attendue impatiemment par le Comité, et promise en dernier ressort par Dalou, après qu'il eût lui-même reçu du fondeur l'assurance que tout était prêt, celui-ci vint lui déclarer que le prix convenu de 40000 francs, déjà reçu, ne lui permettait pas de terminer son travail, et qu'il lui fallait 10000 francs de plus, faute de quoi, la dernière statue du groupe resterait dans la fosse jusqu'au jour où il pourrait la fondre. Dalou, ne possédait rien. Il avait le choix : ou de voir perdre son monument de Delacroix, ainsi que déjà lui apparaissait comme perdu son monument de la place de la Nation"; ou de consentir à signer pour 10000 francs de billets, dont Bingen se ferait de l'argent, et qu'on renouvellerait aussi longtemps que besoin serait. Il signa les billets. C'était la première fois de sa vie qu'il en signait.
En octobre 1890 l'inauguration put avoir lieu. Auguste Vacqueric, au nom du Comité Delacroix, offrit le monument à l'État, et au nom du Gouvernement, le ministre de l'Instruction publique, M. Léon Bourgeois, remercia et le Comité et l'artiste.
Pour la première fois de sa vie, Dalou sut ce que c'était qu'une dette et pour la première fois, il sut ce que c'était que de cachera sa femme sa situation véritable. S. chaque nouvelle échéance, Dalou se demandait si le prêteur consentirait à un nouveau renouvellement. S'il refusait, c'était l'aveu de la faute, et c'était la ruine jetée dans la -maison. Et puis, avec les intérêts que prennent les sortes de prêteurs auxquels il avait fallu s'adresser, la somme allait toujours grossissant.
Un jour, à la veille d'un renouvellemeiil, Dalou, ne voyant personne venir le lui demander, alla aux informations. Quelle ne fut pas sa stupéfaction en apprenant que ses billets avaient été payés.
Il courut conter l'invraisemblable aventure à son ami Auzoux, unique confident de cette lamentable affaire, et celui-ci fut bien obligé de lui dire que, las de le voir tenaillé par le souci et sous la menace d'un désastre, il avait dû, faute de fortune qui lui permît d'agir sans l'aide de personne, aller trouver l'avocat Albert Liouville, qu'une profonde amitié unissait à Dalou, et qu'il lui avait révélé la situation. Liouville, connaissant trop bien Dalou pour risquer un refus certain, avait soldé les billets, sans même lui en parler.
Le premier mouvement de Dalou fut une grande colère : « Il avait fait une « bêtise, tant pis pour lui ! c'était à lui de travailler pour la payer. Personne « n'avait le droit de le soustraire à ses engagements ! »
Mais, quand il eut reconnu que, ce que Liouville avait fait pour le sauver, n'était rien de plus que ce qu'il eût, s'il l'avait pu, fait avec bonbeur pour sauver Liouville, la tempête fut calmée.
Et, comme il fallait pour le repos d'esprit de Dalou, que jamais sa femme ne sftt qu'il s'était laissé aller à cette imprudence, ni surtout, qu'il la lui avait cacbée pendant aussi longtemps, Liouville refusa d'admettre que Dalou lui dût quoique ce fût, et il détruisit les titres. Dalou, d'ailleurs, l'a rapidement remboursé.
Dans les notes de Dalou, on trouve celle-ci :
« (18 avril 1894). — Bout de l'an d'Albert Liouville. « Pauvre cber ami pour « lequel j'ai eu tant d'amitié et jconserve tant de reconnaissance ; duquel j'ai « de si excellents souvenirs! que de services ne m'as-tu pas rendus ! Et de toute « nature. Que de bons amis j'ai déjà perdus de la sorte, aussi prématurément ! >
Dalou se vengea de Liouville en faisant son buste ; comme plus tard il se vengea d'Auzouxen faisant de même le sien.
Le buste d'Albert Liouville est aujourd'bui, — en bronze à cire perdue — au Musée de Bar-le-Duc. De ce gros bomme vu jusqu'à mi-torse, en robe d'avocat, le rabbat plissé formant bavette, la figure joufflue, élargie par les favoris, coupés court, dessinés en côtelette, les yeux soulignés de petites poches, mais dégageant un regard bon et fin, le menton doublé, mais égayé par une bouche intelligente et profondément bonne, Dalou a fait, avec son cœur plus encore qu'avec ses doigts, une créature qui vivra tant que durera le bronze devenu sa chair impérissable.