‹ Dalou, sa vie et son œuvreChapitre 35 sur 54 · LE MONUMENT DE BOUSSINGAULT · texte numérisé non relu

LE MONUMENT DE BOUSSINGAULT

Le 7 juillot 1895, le comité qui s'était formé pour élever par souscription, un monument à la mémoire de Boussingault, en faisait la remise à l'Etat, représenté par M. Gadaud, ministre de l'Agriculture.

Il est placé dans la cour du Conservatoire des Arts et Métiers, où a enseigné, durant plus d'un demi-siècle, le promoteur do la chimie agricole, le créateur de la physiologie végétale.

Il se compose d'une colonne d'ordre dorique posée sur un dé à pans coupés, installé sur un soubassement, haut de trois marches, disposé en estrade octogonale. Sur la colonne est placé le buste du grand homme, tel qu'il était dans la réalité.

Ce buste est sectionné au ras des bras; en suivant une courbe qui cerne le gilet, à hauteur de l'épigastre, il laisse subsister les formes robustes des épaules et de la poitrine, qui sont celles d'un homme des champs plutôt que celles d'un homme de cabinet et de laboratoire. La tète aussi, toute prise qu'elle soit dans le nœud correct d'une cravate citadine, et dans la raideur d'un col, est bien celle d'un grand cultivateur pratiquant par lui-même et tel que fut celui que l'admiration et la reconnaissance du monde agricole a surnommé le Père de P Agronomie. L'ampleur du front et l'acuité du regard 1-évèlent seuls le penseur et le savant.

Au-dessous du buste un cartouche de bronze, brodé de quelques feuilles de laurier, porte cette unique mention :

J.-B. Boussingault, 1802-1887.

La tète, à niveau de ce cartouche, debout, s'appuyant de l'épaule à la colonne et les sabots posés sur la dernière marche de l'estrade, est un paysan, chemise entr'ouverte, manches relevées jusqu'au coude, les mains épaissies par le travail des champs, la gauche posée ouverte sur la hanche, l'autre tenant le manche d'une houe à. deux dents; il est culotté d'un pantalon d'étoffe rude et dont les plis laissent deviner les muscles de ses jambes, durcis et conformés par le travail des champs.

Sa tète osseuse, au masque glabre, se penche pour regarder et pour écouter une femme, drapée tout entière, l'attache du cou et les bras seuls étant nus. Le front large et découvert, couronné de cheveux abondants, relevés et groupés harmoniquement, mais sans nul apprêt, elle le regarde, bien en face, comme pour lire

dans ses yeux s'il a bien compris ce qu'elle lui enseigne, et, du doigt, elle lui montre, tombée à ses pieds, une brancbe que foule son sabot.

Celte branche stérile que la science eût pu rendre féconde, sera la dernière qu'il sacrifiera ainsi. Elle lient, entrebâillée par son index gauche, signet vivant, la page qu'elle "va lui lire pour lui apprendre comment il pourra, à l'avenir, réparer les pauvretés de la nature.

A côté d'elle, reposent, sur cette même marche, le fourneau, la cornue et le

MoNLUE.NT PE BOUSSIXGALLT

ballon, qui permettront, à l'avenir, à tous d'analyser le sol et l'eau, et de constituer les éléments réparateurs de la fécondité terrestre.

L'idée de celte composition — et j'entends, bien entendu par là l'idée plastique — n'apparaît dans l'ensemble et la totalité de sa large simplicité, qu'à la condition de se placer au point voulu, c'est-à-dire dans la rue Saint-Martin. Quand on l'aura comprise dans son tout, on jouira -plus complètement de la beauté des morceaux de sculpture et de la perfection méticuleuse des détails d'exécution, auquel le groupe doit la variété de sa coloration générale.

Cet ouvrage na pas d'histoire. Les soins de surveillance donnés à la fonte du bronze et aux travaux de marbreries de la colonne sont sans intérêt. Un seul détail vaut d'être cité, d'après deux notes de Dalou.

« (24 novembre 189i). — ...il (M. ('.h. Mourier), ma dit également qu'il « pensait que le monument de Boussingault n'était pas pour moi une brillante « afTaire et que son intention était, à la fin, d'ajouter à la somme convenue. » « (!29 juin 1895). — Heureuse surprise, je reçois ce matin une lettre de « M. Mourier contenant des éloges et des remercîmcnts et, de plus, un chèque « de 5000 francs sur lequel je ne comptais pas. »

Pareil incident s'est renouvelé par ailleurs et les carnets de Dalou contiennent des mentions comme celle-ci :

« (30 novembre 1898). — M. Bureau est venu m'apporter le montant de ce que je réclamais pour le motif en marbre que j'ai exécuté à son intention. Il a, de son initiative, dépassé de beaucoup, la somme que j'avais fixée ».

(11 s'agit ici d'une petite composition destinée à une tombe d'enfant, une tête d'ange, entre deux ailes et une branche de lys).

Quelques années auparavant, M. Lo/.é, préfet de police, a ajouté, lui aussi, une somme importante au prix convenu pour son buste. 11 ne la fit accepter par Dalou qu'en insistant beaucoup.

On sait combien sont rares les gens capables de payer plus qu'on ne leur a demandé, et cela suffit pour donner la mesure de l'esprit de lucre qu'apportait le Maître dans lévaluationdc ses travaux et même de ceux qu'il faisait uniquement pour gagner de l'argent.

Le lendemain de l'inauguration il note :

« (8 juillet 1895). — Je suis retourné aux Arts et Métiers pour voir le Bous- « singault tranquillement. L'avouerais-je? Je n'ensuis pas mécontent; particu- « WhvamQni du paijsan. »

Cette impression de satisfaction est trop rare dans les notes de Dalou pour que la vue du monument de Boussingault suffise à l'expliquer. Ce que sa conscience fêtait assurément là (qu'elle le sût ou non) , c'était le retour à cet art personnel, fils de celui des primiùf's de la sculpture, de ces grands ouvriers anonymes de la fin du moyen àgc et des débuts de la Renaissance, qui prenaient leurs modèles autour d'eux et les reproduisaient avec cette conscience et cette naïveté émue qui sont la fieur et l'àme de tout génie.

Dalou recommençait à ce moment, et sous la môme inspiration, l'évolution qui lavait fait passer de [àJunon allaitant Hercule à la Paysanne.

Dans ses belles promenades à travers la campagne où jamais jusqu'alors il

n'avait vécu, Dalou retrouvait, parmi les femmes de son village, parmi les cultivateurs et les artisans qui l'environnaient l'éternelle beauté d'art, Y Antiquité réelle, — si l'on ose ainsi la définir, — qu'il avait interprétée, jadis à Londres, en vingt chefs-d'œuvre, que le public français ne connaîtra jamais, éparpillés qu'ils sont dans des collections particulières.

A cette heure il a peut-être eu conscience de l'acte barbare qu'il avait commis, le jour où, résistant aux instances de son ami Lantéri, auquel il en avait confié les moules destinés à faire des estampages de la plupart d'entre eux, il avait exigé de lui qu'il brisât tous ces moules.

En vain Lantéri l'avait supplié, en vain il lui avait objecté que c'était là, peut-être, quatre cents livres sterling (10000 fr.) de revenu, — c'est-à-dire la vie largement assurée, — qu'il jetait par-dessus bord ; en vain lui avait-il promis, que nul autre que lui, ne réparerait les imperfections d'estampage, mais, Dalou, tout entier à ses conceptions de grandes allégories, avait riposté que toutes ces œuvres lui semblaient mauvaises, qu'il avait fait fausse route en les exécutant, et qu'il fallait qu'elles disparussent à tout jamais.

Fidèle à son devoir d'honnête homme, et,. si cruelle que fût une telle hécatombe, pour un artiste tel que lui, Lantéri, la rage au cœur, avait exécuté la volonté de son ami.

Et voici que, après plus de vingt années dépensées dans une voie oi)posée, Dalou reprenait, avec le monument de Boussingault, la route au talus de laquelle gisaient, en un tas de gravois, les débris des statues dont il l'avait jadis peuplée.

LE MOiNUMENT DE SIDI-BRAIIIM

A la suite d'une souscription privée ouverte en Algérie, et à laquelle l'État participa, pour un dixième environ, un monument a été élevé à Cran à la gloire des combattants de Sidi-Brahim.

Le corps architectural de ce monument, dont l'auteur est M. Formigé, consiste en un obélisque, qui, par une gorge posée sur une petite base à moulures carrées, se miccorde à un piédestal dont le dé est formé de quatre corps carrés s'entrepénétrant. Il est posé Sur un soubassement, fait de quatre jeux de gradins accouplés à leurs angles. Au sommet se dresse une statue de Victoire et, au niveau de la petite base, une femme, vue de dos, symbolisant la France, entièrement drapée, un genou en terre, achève d'écrire au bas de l'obélisque les derniers noms des soldats qui se sont illustrés à rall'airc de Sidi-Brahim, et dont

la liste couvre déjà la face tout entière du monument. Sa main gauche tient un drapeau, dont la hampe dressée et les plis retenus, épousent la ligne oblique de l'obélisque. A côté d'elle reposent, sur le piédestal, le haut shako et le gros fusil des vieilles troupes d'Algérie. Là-haut, la Vicloire, étendant les bras, fait planer dans l'espace la palme et la couronne de laurier. La tète, au geste souple, légèrement intléchie vers l'épaule gauche, semble chanter. Une draperie qui entoure le corps, au-dessous des reins, s'appuyant aux hanches et découvrant le bas-ventre et l'aine gauche, rappelle, par l'ensemble de sa disposition à cette place, la draperie de la Vénus de Milo ; elle serre ensuite le contour des jambes et s'échappe à gauche en un pli flottant. La nudité du torse, droit et très souple, émergeant de ses plis, attire à soi de la sorte, toute la lumière. Par derrière, deux petites ailes d'aigle, étendues et battantes, en modèrent et en harmonisent le ton ; elles emprègncnt la marche des pieds nus, posés à la cime de l'obélisque, d'un sentiment de vol; leurs lignes équilibrent celle de 'la draperie qui, auprès d'eux, palpite au souffle du vent. Les statues sont de bronze, l'obélisque est de marbre algérien. L'n vaste cartouche, lauré d'une guirlande courante el retombante, en décore la façade; la dédicace du monument y est entaillée.

Aucun travail n'a peut-être, eu égard à ses proportions, coûté à Dalou autant d'efforts que celui-ci. Le petit modèle de la Gloire, qui était au sixième d'exécution, lui prit, tout d'abord, quarante-deux séances.

Et il le retoucha encore pendant plusieurs jours sur le plâtre. Il ne s'agissait pourtant encore que du travail préparatoire d'après lequel il ferait à grandeur d'exécution la statue destinée à être coulée en bronze. Sur celle-là, Dalou prendra encore toute une série de séances d'après la nature. Et il se félicite de la marche qu'il a donnée à son travail, en faisant le petit modèle poussé jusqu'au dernier degré de perfection possible.

A côté de l'effort porté sur la Gloire, celui qu'a causé la France, qui a été reprise une vingtaine de fois, paraît jeu d'enfant.

Et comme s'il avait, vis-à-vis de soi-même, une sorte de remords à donner tant d'heures à un travail autre que celui de son œuvre rêvée, Dalou se rassure en cette réflexion :

« (l juin 1897). — Le tout n'est pas tant d'avoir une opinion à soi que de « mettre ses actes en accord avec ses opinions. »

Or, si son opinion était à celte heure, comme à toute heure, qu'il fallait que la probité artistique fût le suprême devoir de tout artiste, elle était aussi qu'il fallait qu'on sortît — ces paroles sont de lui — « de cet art bâtard que nous prati- « quons tous, car je ne m'excepte pas », d'où dérivaient les figures allégoriques.

Il souiïrail de se dépenser en a cet art bâtard » au préjudice de ce qu'il estimait la lâche à remplir. Or, le modèle de la France était de la plus grande valeyr et celui de la petite Vicloire de Sidi-Brahim était une pure merveille, arrivée à un état d'achèvement absolu et prêt pour la fonte d'un petit bronze ou pour une reproduction par la manufacture de Sèvres.

Du jour où le grand modèle fut parti, Dalou ne put revoir ces figurines, sans revivre les heures de souffrance qu'elles lui avaient coûtées, en Tempêchant de travailler à ses paysans et à ses ouvriers. Devant elles il ne se >sentait pas en règle avec sa conscience.

Un dimanche matin, Auguste Becker, venu, un peu par hasard, impasse du Maine, aperçut dans l'atelier qui précédait celui du patron, un tas de plâtre émietté. 11 se baissa, pour voir ce que le trop fameux marteau avait encore anéanti, et il reconnut les traces de la statuette de la France et de celle de la petite Vicloire (\e Sidi-Brahim. Pour se faire une idée très Incomplète de l'une et de l'autre, il faut maintenant aller à Oi'an. Et encore, à la hauteur où la Vic/oire est placée, ne la voit-on que très vaguement.

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