‹ Dalou, sa vie et son œuvreChapitre 41 sur 54 · TRAVAUX DIVERS · texte numérisé non relu

TRAVAUX DIVERS

Dalou ne dessinait presque jamais et ne savait dessiner que « en sculpteur ». Il massait ses esquisses directement sur la terre ou sur la cire et ne faisait que très rarement, des croquis au crayon ou, de préférence, à la plume. L'esquisse du « Mirabeau répondant à Dreux-Brézé », par exemple, a été établie sans un croquis, d'un seul jet, au bout du pouce à même la glaise.

Au moment de les utiliser il regardait ses croquis, puis, à tout hasard, les plaçait dans des cartons qu'il gardait dans son appartement. Là, de loin en loin, le soir, il les passait en revue, pour y chercher dans le réveil des sensations passées les germes d'idées nouvelles, et aussi pour élaguer ce qui lui semblait, désormais, d'un encombrement inutile.

Et alors l'œuvre de destruction commençait. M'"^ Dalou y assistait, sans tenter de rien sauver de ces dessins, toujours maladroits d'exécution, mais souvent intéressants par la sincérité des mouvements.

Des études d'après nature plus complètes s'y mêlaient, faites d'après des modèles qu'on ne pouvait faire poser à l'atelier, — des lions par exemple — et qui étaient de vrais dessins ; s'ils ne servaient plus, Dalou les mettait en morceaux comme les autres. Or-, s'il jugeait ses dessins insuffisants pour être conservés par lui-même, à plus forte raison les trouvait-il impossibles à reproduire devant le public.

Une ou deux fois, il avait cédé aux sollicitations des éditeurs de catalogues ou de journaux illustrés et leur avait donné des croquis. Mais ayant vu le résultat de leur reproduction, il avait préféré s'abstenir désormais. Aussi, son refus ne se fit-il pas attendre lorsqu'on lui demanda de participer à l'illustration de l'édition nationale des œuvres de Victor Ilugo, à laquelle tous les grands artistes du temps présent apportaient leur concours, honorablement rémunéré d'ailleurs.

A la fin on trouva un moyen terme ; il ferait un morceau de sculpture qu'un aquafortiste de talent reproduirait. Il accepta cette combinaison et choisit pour sujet le frontispice des Châtiments.

Il composa donc, en guise de page d'illuslralion, une plaquette rectangulaire, haute de 35 centimètres, large de 25.

Toutes les figures en sont nues. En haut une figure d'homme s'élève dans

Frontispice des « Châtiments »

un mouvement d'envolée, et, au-dessous de lui, une grappe d'hommes semble jetée d'une cime dans le vide infini.

Le groupement de leurs contorsions de terreur et de désespoir, l'assemblage des formes de leurs muscles michelangesques, donne, par la masse totale de ses lignes et de ses plans, l'impression d'un éboulis d'Alpe emporté par un torrent.

Le plus grand intérêt de ce bas-relief, ou, pour être plus près de la vérité, de ce haut-relief, est dans son exécution, vraiment prodigieuse. Là, le « morceau » est, et partout, d'une science telle qu'on le peut comparer à n'importe quelle œuvre savante de n'importe quel maître.

Contrairement à tant d'autres, qui n'y avaient aucun droit, Dalou ne pensa point que cette collaboration lui permît de se présenter de lui-même à Victor Hugo. Son admiration pour le poète allait jusqu'à la peur, jusqu'à cette belle

OUVRAGES APPARTENANT A DES PARTICULIERS 213

peur, qui fit stupide Gérard de Nerval, paraissant pour la première fois devant Gœlhe.

D'ailleurs, le salon de l'avenue Victor-Hugo l'effrayait aussi un peu. On y rencontrait, dans les dernières années, beaucoup trop de thuriféraires irrespectueux et même parfois mal élevés. Par mansuétude et un peu aussi par amour de la flatterie, Hugo avait laissé envahir sa maison par une cohue de gens qui y venaient pour s'y faire voir, bien plus que pour le voir lui-même. Victor Hugo n'était, d'ailleurs grand, que vu de très loin ou vu de très près, dans l'intimité la plus étroite. Là il était lui-même. Entouré de celte Olympe de demi-dieux qui l'adoraient sincèrement, et de faux dieux qui le blaguaient en sortant, il donnait l'impression d'un Jupiter de théâtre ; impression douloureuse pour ceux qui l'aimaient en réalité. Parmi les vrais croyants, les uns tenaient la cohue pour absente, les autres, moins endurants, désertaient le temple, Dalou avait senti qu'il serait de ceux-là et il s'était résigné à n'y pas paraître.

Il vit pour la première fois Victor Hugo quelques instants après sa mort. Dans les rares salons où il fréquentait, chez les Liouville, chez les Charcot, chez quelques autres personnes du même groupe, se retrouvait le cercle des hommes éminents et des femmes supérieurement intelligentes qui étaient les familiers les plus intimes de l'illustre salon rouge. Là Dalou laissa entendre que son ambition serait de faire un buste de Victor Hugo.

Victor Hugo promit de poser, mais, à peu de temps de cette promesse, il tomba gravement malade. Lorsque tout espoir de l'arracher à la mort fut perdu on demanda à Dalou, au nom de la famille de Victor Hugo, de modeler son portrait, posthume. Il y consentit volontiers. 11 se tint prêt à toute éventualité.

Le vendredi qui précéda la mort il recevait le mot suivant :

« Vendredi^ 9 heures. — Je trouve \ . H. très mal ce matin et je vous « demande de venir aujourd'hui. Vous aurez l'obligeance de me faire demander, « M™^ Lockroy ne quittant pas le malade. Je vous tends mes deux mains.

« Prévenez votre mouleur.

« Alice Ménard-Dorian. »

V,nG selle et de la glaise furent apportées dans la chambre mortuaire et Dalou y sculpta un masque du grand poète. Il l'emporta, et l'envoya sans délai au cuiseur, puis le fit remettre à M™" Lockroy qui le remercia en ces termes :

« Cher Monsieur Dalou,

0 C'est admirable. Merci pour mes enfants. Cela leur a fait mal. C'est d'une « vérité navrante, mais c'est grand et beau et quand leur douleur sera calmée « ils reverront votre œuvre avec un grand bonheur.

« Merci de tout cœur, A. Lockhoy. »

Ce masque de terre cuite, précieux document d'histoire littéraire, est resté entre les mains des petits-enfants de Victor Hugo et n'a jamais été vu par personne en dehors de l'intimité de la famille.

II a été également fait par M. Bertault un moulage sur nature, de la figure, mais, si bien que soit un moulage, il n'est jamais qu'une chose morte. En outre, M. Berlault a fait un moulage de la main de Victor Hugo, main de forme absolument particulière et que n'oublieront jamais ceux qui ont eu le bonheur de la serrer. Dalou en possédait une épreuve.

Souhaitons que ces reliques aillent un jour, prendre place dans le musée de la place des Vosges.

C'est d'après le moulage de la tète de Victor Hugo, d'aj)rès des photographies que, en 1901, Dalou a exécuté le buste du poète qui figure au foyer de la Comédie- Française. Il ne paraît guère bon dans le voisinage des Caffieri. Les maigreurs et les contractions du moulage, d'après le mort, avaient largement trompé l'artiste qui, n'ayant jamais vu Victor Hugo vivant, ne pouvait pas môme réparer par le souvenir, les imperfections des documents.

Enfin, dans la chapelle ardente de l'Arc de Triomphe, et ensuite sur le corbillard des pauvres, qui conduisit Victor Hugo au Panthéon, figurait un médaillon monumental de la République, moulé en carton-pàte, œuvre décorative exécutée en hâte. Dalou l'a gardée plusieurs années comme souvenir, puis l'a détruite. Elle était sans intérêt artistique.

A la vue ducatafiilque gigantesque, édifié sous l'Arc de Triomphe de lEloile, et au pied duquel reposait le cercueil de Victor Hugo, Dalou eut celte idée que rien de plus grandiose ne pouvait servir de thème au monument que la postérité devrait élever en souvenir de Victor Hugo. Il semble que, à la lumière rouge et flottante des torches, aux feux verts des lampadaires funéraires, il ait vu, comme une fantasmagorie de figures, s'animer sur le fond noir des draperies flottantes qui fermaient cette colossale porte de gloire et faire corlège au cercueil de celui qui les avait mises hors de son cerveau géant pour en emplir à tout jamais l'àme

OUVRAGES APPARTENANT A DES PARTICULIERS

du genre humain. Et alors, en quelques jours, il improvisa un portique, dont le fond était habité par un bas-relief fantastique où, d'un amoncellement de nuées,

l'ilOJKT HE MOM'MENT A ViCTOK Ill'CiO

sortaient, les uns après les autres, en leurs gestes synthétiques et divins, les êtres créés parle poète, cependant qu'à leur base, le soleil s'enfonçait dans la mer, dont les flots rebondissaient jusque sur le flanc du portail. De chaque côté du portail, était un avant-corps, soutenu par deux colonnes tout unies et surmonté

d'une corniche très vaste aux moulures larges et épaisses ; sur leur entablement se dressaient deux groupes : La Paix et la Science.

Et, au-dessus du portique, et comme sortant de la muraille qui lui servait d'encadrement, un grand groupe s'élançait : La Poésie chevauchant Pégase, suivie par l'Amour, précédée par la Justice et la Vérité et servie par la Liberté . De chaque côté un grand groupe allégorique, placé, à la base et, vers le haut, des bandcrolles et des attributs en bas-reliefs discrets, reliaient les plans extérieurs du portail au pan de mur qui le bornait de toutes parts. Au centre du portail, un cénotaphe colossal s'étendait couvert de draperies et de fleurs, sur lequel reposait en un lit de parade le cadavre du poète.

Ce monument gigantesque n'a jamais existé qu'à l'état d'ébauche. 11 faut donc, pour s'en faire une idée, le voir à travers le rêve môme d'où il est sorti, le senti7' dans l'harmonie de ses grandes lignes, en suivant les méandres des formes massées ou indiquées, et le lire dans ces masses indiquées, comme on lit dans les nuées, au soleil couchant.

Seul le modèle du lit de parade a été exécuté à nouveau, passant de l'étui d'ébauche à celui d'esquisse. Sur un grandiose sarcophage de pierre, Victor Hugo repose sur un matelas, la tète soulevée par des oreillers, le haut du corps est vêtu de la chemise de la nuit qu'il portait sur son lit mortuaire, les jambes sont couvertes d'une vaste draperie, qui couvre le sarcophage et s'étend en plis larges sur le sol; sur la draperie et tout autour d'elle, des palmes, des couronnes, des fleurs, sont répandues à profusion.

Dalou, contrairement à ses habitudes formelles, avait exposé l'esquisse, de ce grandiose monument, demeuré à l'état de projet, qui est déjà en soi une œuvre considérable. Contrairement à sa déplorable habitude, il ne \\ point détruite.

A la fin de l'année 1885, sur la demande de Charles Garnier, Dalou modela, en vue d'une représentation extraordinaire à l'Opéra, une série de masques destinés au modelage en carton. Dans cette représentation, qui eut lieu le 26 janvier 1886, l'histoire de la musique dans tous les temps avait été reconstituée par le très savant, très malchanceux et trop fantaisiste compositeur Charles de Sivry, qui avait, pour cette solennité, reconstruit les principaux instruments de la musique ancienne de toutes les époques. Les masques de Dalou au nombre de six concouraient à la représentation d'une pièce de Plante.

Ils doivent exister encore dans les magasins d'accessoires de l'Opéra.

Au Salon de 189i figurait un grand modèle de fronton, à corniche très sur-

FhONTON de L.V façade de la maison DlTAYEL

plombante, développée en are hélicoïdal, aux bas côtés, avançant pour rejoindre et dominer la corniche à profds rentrants, d'une double colonne. Du tympan, très profond, sort un vaste haut-relief.

Le centre de la composition était occupé par une grande figure d'homme, l'étoile au front, assis sur un petit chariot Louis XIV, à la façon de ceux qu'on voit dans les compositions de Lebrun. La draperie qui le couvrait en partie s'échappait en plis volants comme au souffle du vent et formant derrière lui une sorte de volute tenant lieu de repoussoir. La face tournée en arrière, du côté des deux personnages allégoriques du Commerce et de V Industrie^ accourant à son appel, il leur montrait, de la main droite, la route à suivre, en avant. Le Commerce était représenté par Mercure, portant le casque et le caducée obligatoire ; YIndttstrie était personnifiée par une femme, de tête et de coiffure modernes — toujours le môme portrait que Dalou refaisait, qu'il le voulût ou non — vêtue d'une longue chemise dégageant, seuls, l'épaule gauche et le bras droit, elle se précipite en hâte, tenant d'une main un vulgaire marteau et de l'autre une vulgaire tenaille de chez le quincaillier. L'une et l'autre figure émergent des nuages qui servent de sol au haut-relief dans toute son étendue. En avant du char deux chevaux cabrés s'élancent, les reins ornés d'un lambrequin, à leur droite, perdu dans l'arrière-fond, se tient un personnage ailé qui les guide. A droite et à gauche du grand sujet, assis sur la partie avançante de la corniche, on voyait, sous la courbe de l'arc-mourant le torse baissé, les jambes pendant dans le vide, deux superbes statues, l'une la Science avec sa mappemonde au méridien orné des signes du zodiaque, l'autre Y Art, avec ses attributs ordinaires, la palette et la masse.

Ce modèle eut un très réel succès, et parmi le public et parmi les amateurs éclairés. Mais Dalou, plus sévère qu'eux, l'ayant revu exposé en écrivait :

« (22 août 1894). — Je ne suis pas fier de moi ! Mon client, en me forçant

« il exposer, m'a certainement joué, sans s'en douter, un bien vilain tour. »

Le client était la maison de vente à crédit Dufayel, dont ce fronton devait orner la façade principale, boulevard Ornano.

Comme toujours, Dalou entendait que l'exécution se fît sur place et sous sa direction. Mais, pour des raisons d'économie sans doute, l'architecte, M. Rives, ne crut pas devoir se conformer à cette façon de procéder et la pierre fut mise au point en carrière et amenée, à peu près terminée, à Paris. Grande colère de Dalou qui refusa de s'occuper de l'achèvement d'un travail, commencé en dehors de lui et mis en route en dépit de tout sens artistique.

M. Dufayel et M. Rives, son architecte, insistèrent, disant que : « Un père ne peut pas se désintéresser de son enfant », et Dalou consentit à aller jeter un coup d'œil sur ce qui se faisait boulevard Ornano, moyennant une faible rétribution, en compensation de « la longue suite de dérangements » que cette besogne allait lui causer.

Mais, arrivé devant le travail qu'il a promis de suivre, il en reçoit cette impression : •

« {'6 janvier 1895). — Été ce matin voir le fronton Dufayel. Quel massacre ! « Vu Rives qui prétend ne pas pouvoir supprimer les figures d'angles, Dufayel « ne le lui permettant pas. Elle est bien bonne cette blague-là ! »

Il décide de né plus retourner voir ce travail. Mais :

« (23 /«niv'er 1895). — J'ai eu cette après-midi la visite de Rives et de « Dufayel, lesquels ont insisté fortement pour que je retourne diriger l'exécu- « tion du fronton massacré. Je vais, chose convenue, réfléchir et écrire à Rives << à quelles conditions seules je puis le faire. »

« {"2^ Janvier 1895). — Ecrit à Rives les conditions à l'acceptation desquelles « je subordonne ma reprise de la surveillance du fronton Dufayel : i" Modifica- « lion du personnel ; 2" moditicalion de la baraque ; 3° le travail ne portera pas « ma signature ; 4° j'aurai les 2000 francs que Dufayel me propose. Enfin, mise « à l'étude immédiate de la suppression des figures d'angles, qui ne pourraient « jamais s'arranger, quelques dimensions qu'on leur donne. »

Et voici comment et pourquoi le monumental haut-relief du boulevard Ornano, ne donne' aucune idée du modèle qui a servi à le faire, pourquoi les deux belles figures d'angles ne s'y trouvent pas; pourquoi enfin il ne porte pas et n'a pas le droit de porter la signature de Dalou.

Par une heureuse chance, le vrai modèle a été conservé intact et figure à l'intérieur de l'établissement.

Page 1