‹ Dalou, sa vie et son œuvreChapitre 42 sur 54 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'on peut (lire que, à partir de la giiérison de sa maladie de 1893 et jusqu'à son dernier jour, Dalou a, non pas vécu, mais survécu.

Et, pourtant jamais à aucune époque de sa vie il n'a ni autant travaillé ni autant produit, ni affronté d'aussi dures fatigues. C'est, en ed'et, — on l'a déjà vu ici — de cette période que datent la réfection totale du monument de la place de la Nation et celle du S'/Vw^e, l'édification complète du monument à'Alphand et de celui de Sidl-Bra/iim, de celui de Leclaire, et du tombeau de Floquet.

A cette même date, il faut noter l'exécution ou l'achèvement d'autres ouvrages importants les plus divers, et, en outre les études complètes d'un grand monument aux orateurs de la Restauration, resté inachevé, un monument à Gambetta, destiné à la ville de Bordeaux et dont le modèle à moitié de la grandeur a été par lui à peu près terminé, et enfin celui d'un monument de Scheurer-Kcstncr, entièrement prêt, moulé, et dont la mise au point a été entamée la veille môme de la mort de son auteur.

11 faut joindre à cela toute une série de bustes.

A cela il y a encore à joindre une foule de travaux moins considérables, mais ayant tous une valeur réelle, statuettes ou groupes de marbre ou de terre cuite, médaillons et motifs décoratifs. Est-ce tout? Loin de là. Ce n'est rien à côté de l'immensité du travail préparatoire de ce Monument aux ouvriers qui eût été la plus grande œuvre de la vie de Dalou, la plus grande qu'ait produit un artiste de nos «jours et de toujours.

C'est tout un monde. 11 en faut parler posément, et avec quelques détails.

Est-ce enfin tout? Non, pas encore. Durant cette même période se sont édifiés, l'un après l'autre, des projets et des petits modèles de monuments à Carnot, à l'amiral Courbet, un monument aux malheureux morts à l'hôpital, une statue de la Luxure^ dont le modèle était achevé, et la figure principale

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déjà montée à dimension d'exécution, plus grande que nature, par les élèves du Maître au jour de sa mort.

Il devait s'y mettre le jour même où il dut s'aliter. Le piédestal était cerclé d'un bas-relief dont l'ébauche était prête à terminer Etait également monté un groupe, représentant un chasseur et son chien. Le Maître en avait presque terminé le nu. La statue de l'homme mesure 2'", 40 de hauteur. Et dans tout

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Ébauche de la base du monument a l'amiral Coirhet

ceci, et dans tout ce que néglige cette nomenclature hâtive, combien d'essais ont été refaits et détruits? Il n'est guère facile de le savoir.

On retrouve dans les notes de Dalou, la trace d'un projet de monument à Victor Hugo, destiné à la place Victor-Hugo. Il ne s'agit point là d'un simple bout de maquette. C'était une esquisse dont la base dépassait uit mètre carré. Elle comportait quatre groupes principaux et une statue du Poète, ainsi que tous les accessoires inhérents à une telle composition. Pour qui a étudié la façon de travailler de Dalou et pour qui sait l'admiration qu'il avait pour Victor Hugo, il est facile de calculer la somme de travail préparatoire qu'un tel ouvrage lui a coûté, et de deviner combien de séances de modèle, il a pris pour établir clia-

cune des figures de son esquisse. Lorsqu'elle fut achevée, et poussée comme Dalou poussait toutes ses esquisses, les membres du Comité du monument Victor Hugo vinrent et se mirent en devoir de conseiller des changements, des transformations et de donner tous ces beaux conseils de critiques d'art sur le compte desquels Dalou pratiquait des opinions plus que sévères. 11 ne se montra nullement disposé à laisser transformer une composition, dont il resterait l'auteur responsable, devant sa conscience et devant le public, en un ouvrage hybride, qui serait un peu de lui, et beaucoup des autres. Et il attendit la décision définitive, du Comité, pensant, avoir à chercher autre chose, de son cru, au cas où ce qu'il avait fait ne plairait point aux promoteurs du monument. Et voici quelle surprise lui ^ était réservée

« [oiiiai 1894). — J'ai, aujourd'hui, reçu la visite de M. Jourde et de M.Blémont, « trésorier et secrétaire du monument de Victor Hugo. Ces messieurs venaient, « sur un rapport, qui d'ailleurs doit être défavorable et fait par Meurice et Vac- (I querie pour voir l'esquisse que Meurice m'avait demandée de ce monument. J'ai « appris par eux, (Jourde et Blémont), que semblable demande avait été faite à « plusieurs de mes confrères. J'avais cru avoir affaire à une commande, je me « retire de ce mauvais pas, ou pour mieux dire de ce malentendu ».

Aussitôt après cette visite reçue, il démonta le monument, logea les diverses statues de terre glaise, non cuite, qui le composaient sur une planche d'armoire et n'y pensa plus. FMus tard, les rencontrant là, il les détruisit les unes après les autres. Rien ne lui en est resté, qu'un surcroît de fatigue.

En principe, on peut dire, et sans exagération, que chaque bribe du travail exécuté par Dalou depuis 1893, chaque coup de pouce et chaque geste d'ébauchoir, qu'il a donné, a été autant de pris sur la mort.

Et l'on se demande comment a pu vivre ce petit homme maigre n'ayant plus que le souffle et qui, alors, comme toujours, se mettait à la lâche, au lever du jour et, en toutes saisons, ne dîna Jamais quà la lampe, alors que l'on sait quel fut, pendant ces huit années de lutte, son unique régime alimentaire : le matin, avant de partir une tasse de lait froid, et parfois un œuf; à onze heures, un peu de viande braisée et un légume ; jamais de vin ; le soir, uniquement un potage et une crème ; pas ou peu de pain. Sur le journal de ces huit années, on ne trouve la trace que de ç-i^a/z-e déjeuners faisant exception à cette règle d'anachorète.

On n'y relève pas un seul dîner en dehors du régime et de la maison.

A toutes ses fatigues Dalou ajoutait encore celles d'une participation scrupuleuse aux séances des divers jurys et des diverses commissions dont il faisait partie, et, s'il avait quitté la présidence de la Société Nationale, dont il avait été

l'un des fondateurs, cela avait été uniquement pour ne pas accepter les conséquences de décisions qu'il estimait nuisibles à la Société.

Pour se faire une idée précise de ce que fut cette survie, il suflit de recourir aux impressions que Dalou en a notées, sans penser qu'un jour elles seraient recueillies. Là nous retrouverons les travaux entrepris et nous suivrons leur marché, là nous assisterons aux prodiges de courage et de volonté qui ont soutenu leur auteur; là nous constaterons le sacrifice de ses rêves d'artiste au profit de ses devoirs de chef de famille.

Car, au cours de sa maladie, il avait aperçu la situation que son excessif désintéressement créerait aux siens au lendemain de sa mort. Il avait vu, avec effroi, que, en récompense de toute une vie de vaillance, de travail, d'économie, de soutien moral, d'encouragement artistique, de don et d'oubli de soi-même, il né laisserait à sa femme que la gêne, la misère peut-être, aggravées par le souci d'une jeune fille à laquelle sa sollicitude maternelle serait plus que jamais nécessaire. Et il avait pris, dès lors, cette résolution, si pénible pour lui, d'accepter assez de commandes pour pouvoir, — beaucoup d'économie aidant — mettre, petit à petit, de côté, et sans en rien distraire au profit de ses œuvres aimées, la somme nécessaire pour que les siens, lui disparu, puissent conserver le modeste train de maison qu'ils avaient toujours en. La maladie était là qui ne cessait de l'aivertir qu'il n'avait pas un instant à perdre.

« (18 mars 1894). — Le matin, vu le D"" Hutinel, pour douleurs intestinales.

« Celui-ci m'a fort bien examiné, questionné, etc., il a conclu qu'il n'y « avait aucune tumeur; mais simplement, et c'est bien assez, un entérite glaireux « d'une partie de l'intestin.

« (27 mars 1894). — Été à la campagne avec ma femme et ma fille ; après- « midi superbe. A peine arrivés à Chaville, avec l'intention de remonter par le « bois jusqu'à Sèvres ou Bellevue, très indisposé ; continué le chemin malaise « allant crescendo, afin d'arriver à la ferme des Bruyères, arrêté là pour reposer «■ un instant, pris un peu de lait, alors souffrances atroces, toujours à l'intestin. « Etendu sur un matelas, appliqué serviettes chaudes qui n'ont rien fait. Revenu « en voiture jusqu'à la gare de Sèvres, pris le train par violentes douleurs. Ar- « rivé à Paris, forcé de prendre une voiture pour faire trois cents pas. Envoyé c( chercher le docteur. Pas chez lui. Lorsqu'il est arrivé, les souffrances étaient « calmées. »

Ces besognes qu'il s'imposait et qui sont souvent des groupes ou des statuettes exquis, il ne les fait pourtant point sans soupirer.

« (H juillet \^Q\). — Nous avons terminé le groupe de M. Drapé. Enfin !

« Nous venons de lui faire sa toilelte, et demain matin on l'emballera. En route '< pour Agcn ! »

11 s'agit ici d'un petit groupe en marbre, tout à fait délicieux, comportant un homme, une femme et un enfant. Mais, de son exécution parfaite, il n'a éprouvé, uniquement, que le regret de lui donner un temps qu'il eût voulu employer à son Alplumd et le regret de ne pouvoir prendre plus tôt le repos dont il sentait le besoin impérieux, car, pour la première fois de sa vie, il avait consenti à prendre des vacances, et il avait loué une maison de campagne.

Ne croyez pas à un cluUeau ni même à une villa coquette. Juge/-en par cette note :

« {Q juillet 1894). — Eté avec ma femme à Orsay pour voir le propriétaire de la maison de Grenonvilliers. Nous l'avons louée, jusqu'au 31 octobre, pour la somme de cent soixante-quinze francs. Le paysage , du côté dOrsay, est délicieux. »

Et il s'y sent tout réconforté; ayant fait une masse d'études, d'après la nature champêtre il note sa joie :

« (1*2 octobre 1804). — Retour de la cam- « pagne ! laquelle m'a bien profité, aussi bien « au moral qu'au physique. Je viens de pas- « ser là trois mois magnifiques, non pour le « temps qu'il a fait, car la saison n'a guère été bonne, mais pour la paix que j'y '< ai savourée et le charme profond de la nature. .

« De nouveaux horizons s'ouvrent à mes yeux, et j'ai pris la résolution d'aller « vivre à la campagne le plus que je pourrai.

« Que de belles choses à faire là ! Combien la vie de Paris me semble cruelle (. et insupportable ! »

11 revient, l'esprit plein de projets d'avenir et reprend la tâche en cours. Il s'occupe de préparer la réfection et la fonte du Silène, reprend les travaux d'étude de VAlphand, s'occupe d'un petit groupe nouveau destiné aux collections particulières du joaillier Vever, dirige et complète l'exécution en marbre pour M. Ch. Mourier, de la « Tète de bébé », la tète d'un enfant de quelques jours qui dort

GllOUPF. EN MAIIIUIE IIE M. DkAI'É {D'après le module eu loi'i'C cuilo).

en semblant rêver qu'il tète encore, une merveille (à mon humble avis) qui fait songer aux ouvrages de la Renaissance, et, pour le même M. Mourier, il refait sur la cire une grande tète de paysan à fondre à cire perdue. 11 commence en même temps ses travaux de surveillance du fronton Dufayel (qui se poursuivront en 1895). Dans les derniers jours, il dirige les travaux du montage du modèle définitif de VAlphnnd; il accepte la commande du monument de Sidi-

EsyUlSSE UE LA lIUlliE ALLÉGOIlInlE DU MONIMEM \ CaUNUT ([irujelO).

Brahim, et fait une enquête sur les marbres qui l'accompagneront ; il s'attaque à l'achèvement de la fontaine du Fleuriste d'Auteuil.

Ceci est le bilan de cette année de convalescence, où sa santé est relativement tolérable. Tel est pourtant son état de fatigue que sa première impression, en abordant l'année 1895, est qu'il « ne la verra peut-être pas finir ». 11 n'en poursuit que plus passionnément ses travaux, et en particulier ceux de YAIphand, et, au fur et à mesure de ses receltes, il achète, petit à petit, ses premiers cents francs de rente.

Au nom de M. Chautemps, alors ministre des Colonies et député de la Haute- Savoie, il accepte de faire le projet d'un petit monument à élever à Carnot, à Annecy, où il fut ingénieur et exécuta des travaux importants. Et il fait en

février 1895, cette esquisse qui est expédiée à Annecy et en revient. Il la casse, mais son élève, Auguste Becker, en sauve une partie, que Dalou lui fait emporter, ne voulant pas la revoir. D'ailleurs, c'est une simple figure allégorique au pied d'une colonne que devait surmonter un buste de Carnot.

Mais les forces, que lui a rendues son séjour àla campagne, ne résistent plus ni aux excès de travail, ni aux attaques que l'hiver fait subir à son système artériel absolument ravagé :

« (10 féimer 1895). —La neige, toujours la neige. Il fait, en plus, un froid « terrible, la Seine est gelée. Depuis nïa maladie de 1893, j'ai perdu mes pauvres « forces; j'étais, avant, si agile ! C'est fini. Je siiis fatigué majintenant pour bien « peu de choses ; mes jambes, surtout la droite, n'en veulent plus. C'est bien pé- « nible à mon âge. »

« (H /ewie/' 1895). — J'ai travaillé, mais sans entrain, sans, forces. Je suis « d'une mollesse qui fait mon désespoir. Ah ! la santé \ »

Le 12, il est empêché de travailler, ce qui est pour lui la pire des souffrances, par des courses relatives au placement de ses petites économies, ensuite, dit la note, (et j'hésite à la transcrire) : « puis la visite de Dréy fous "a continué le « dérangement. Cet homme, tout excellent qu'il soit, m'a fait passer une heure « cruelle. »

J'ai hâte d'ajouter que je n'allais que très rarement voir Dalou à son atelier. .Mes remords s'atténuent, d'ailleurs, sensiblement quand je. lis la note qu'il a écrite le lendemain de ma visite.

« (13 férrier). — Je suis désolé, je travaille sans force et sans entrain : pour- « tant les travaux que je fais m'intéressent, ou devinaient m'intéresser, je me « retrouve dans un état de torpeur désespérant, presque ainsi qu'après ma ma- « ladie. J'ai absolument besoin de repos à la campagne, mais le temps s'y prête « si peu, il fait toujours grand froid, la Seine est prise et la neige couvre la « terre. »

Et comme il pense que : « Pour que l'homme intellectuel puisse se révéler « il faut que l'homme physique soit en bon état et parfois robuste môme », il se demande si, dans l'état où il se trouve, il ne fait pas fausse route dans son œuvre.

« Qu'une conviction est donc difficile à garder ! Il faut, pour pouvoir le faire « ne voir que pende monde... et encore! ou bien des gens qui trouvent bien « tout ce que l'on fait et qui conséqucmment vous montent le coup. Tout cela « est bien difficile ! Quel métier, mon Dieu ! Peut-on être jamais sur de suivre « la bonne voie? »

Dès. le mois de février, il s'occupe de faire dresser, par un notaire, son testament, et le 11 mars, comme l'acte lui a été délivré : « J'ai voulu remettre à « ma femme un acte très important pour elle, dont elle n'a pas voulu prendre « même la garde. En somme, je n'ai lieu d'être, ni surpris, ni mécontent, car je « m'attends à pire. J'ai reçu celte réponse adorable : Tu as encore fait là des « frais sans prendre avis. »

En avril, le temps devient plus clément, mais la fatigue se fait sentir de plus en plus, elle provoque des crises de doute. Dalou s'apprête à partir pour la campagne; mais arrive M'' Cresson, l'ancien bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris, qui lui demande son buste, et comme il s'est donné pour règle d'accepter les travaux rémunérateurs, il accepte de le faire. Toutefois, en même temps, il s'en plaint en ces mots : « Quel ennui ! Voilà la campagne retardée encore. » Aussitôt, il se met à ce travail. Après la première séance, il est « fortement fatigué, « pris de troubles visuels », suivis de violents maux de tête. Le surlendemain, il écrit : « Je souftre de ne pouvoir aller me reposer quelques jours à la cam- « pagne. »

La conversation de M^ Cresson le charme et lui fait, par moments, oublier sa lassitude, mais, le 20 avril il est à bout de courage et s'en confesse en ces termes :

« Le beau temps continue, tous les arbres fruitiers sont en fleurs, certains " sont défleuris; moi qui espérais tant voir tout cela à la campagne. Il faut convenir « vraiment que la malchance me poursuit. Je n'aurai terminé ce malheureux « buste que la semaine prochaine et, conséquemment, ne pourrai partir qu'aux « premiers jours de mai. Plus d'espoir de voir naître les feuilles, tout sera com- « plet à ce moment. C'est bien triste ».

Ceci ne l'empêchait point d'ailleurs d'exécuter avec conscience son buste de M* Cresson. Pour la tête seule, il eut trente-trois heures de pose : nul sculpteur n'était pourtant plus habile et plus rapide que Dalou. Le 1'^'" mai le buste était moulé. C'est assurément l'un des plus admirables qu'il ail faits et que nul autre ait jamais fait. 11 est d'une vie et d'une vibration vraiment prodigie'uses. Cet incomparable chef-d'œuvre, qu'il avait modelé uniquement en vue de gagner un peu d'argent, il l'avait fait payer 4 000 francs. Or, le prix du bloc de marbre, les frais de praticien et les frais accessoires de ce travail lui ont coûté plus de 2 SOO francs. - *

M' Cresson lui commanda, en même temps, deux épreuves d'une statuette de Boulonaise qu'il venait de faire en petite dimension, et qui est une reprise et une sorte de pendant de la Boulonaise, allaitant un enfant, faite jadis à

Londres. Elle lui est peut-être supérieure. Il refit sur l'estampage en terre ces deux statuettes, et leur donna de nombreuses heures de travail avec le modèle. Et savez-vous quel prix il demanda de ces deux terres cuites qu'il faisait « pour gagner de l'argent »? Cinq cents francs par statuette.

Le maître peintre lyonnais Chenavard, l'homme aux mots d'esprit terribles, se trouvant chez Meissonnier, et ayant mis par mégarde la main sur un tableautin

Buste de M" Cresson

qui n'était pas sec, eut, en apercevant son doigt maculé de rouge, de jaune ou de vert, cette exclamation: « Grands dieux! Je me suis mis pour quatre mille francs « de peinture sur un seul doigt ! » Comme vous voyez, on pouvait s'y mettre de la terre glaise à meilleur compte chez Dalou, même aux heures où il donnait le plus grand effort de cupidité dont il fût capable, et où il écrivait, après avoir, établi les recettes, qu'il rêvait de faire pour son année 1895 :

« (30 mai 1893). — Quel dommage pour moi et pour les miens que je ne « sois pas né plus intéressé ; ce serait un fier stimulant au travail et à l'éco- « nomie. » ^

Ainsi, Dalou trouvait qu'il ne travaillait pas encore assez. Quant à l'éco-

nomie, il croyait déjà y manquer en louant une maison de campagne qui lui coûtât 400 francs de loyer annuel. Il y partit en juin et, au bout de deux semaines, il revint écrivant : « Maintenant il faut se remettre énergiquement à travailler. » Et le voici derechef sur VAlphand et sur S idi-Braàim. Mais, au bout d'un mois, il retourne à sa maisonnette et y est forcé de garder le lit. Dès qu'il peut tenir debout, il rentre à l'atelier. Enfin, vers le milieu d'août, il repart aux champs et n'en revient qu'à mi-octobre, se félicite d'avoir été « très heureux dans ce calme absolu qu'on trouve seulement à la campagne » et ajoute : « La santé, qui « pourrait être meilleure, est cependant assez bonne ; ce long repos m'a fait, « comme toujours, le plus grand bien ». S'élant remis à ses grands monuments et se demandant s'il aura la force de les achever, il conclut :

« (24 octobre) . — De môme qu'un médecin fait des efforts pour prolonger la « vie de son malade, ne serait-ce que de quelques heures, et dans les cas les « plus désespérés, de même nous devons, malgré nos souffrances, continuer « l'œuvre commencée comme si la santé nous revenait et contre toute désespé- « rance. »

Et, non seulement il continue ses grands travaux et se donne à ses commandes payées, mais encore il lient à reconnaître les dettes de cœur contractées envers ses amis :

'( (29 octobre). — Le soir, vu Richer avec lequel j'ai longuement causé. Je « dois faire son buste que je lui ai offert en témoignage de reconnaissance pour « les nombreuses amabilités qu'il a eues pour ma famille et pour moi jusqu'à ce « jour. »

Ce buste du t}" Paul Richer, il ne le pourra faire que dans quelques mois, mais son affection et sa reconnaissance lui font d'avance une fête des heures de séance qu'il aura à passer avec ce savant hors ligne, doublé d'un lettré et d'un artiste original, de cet ami dévoué en qui il retrouve tout entier le reflet de sa propre simplicité et de sa propre modestie. En attendant il s'adonne à l'étude, ou plutôt à la série des études qui aboutissent au modèle du Paysan.

11 fait en même temps un piédestal sur lequel ce Paysan sera placé. Après bien des essais il aboutit enfin à un socle vulgairement cylindrique, une sorte de haut tambour, au flanc duquel il brode un bas-relief, où se déroulent les scènes les plus variées de la vie des champs : le cheval traîne la herse, que conduit le laboureur attentif, les troupeaux passent à flots pressés; là-bas dans les champs, chacun est au travail, bravement, sous la lumière large du grand soleil. Ce Paysan appelle le souvenir de ceux de Millet. Son socle donne la sensation d'une page des Géonjiqiies de Virgile, ou des Idylles de Théocrite.

Le réconfort des jours de vacances et la joie des travaux de VAlphand et du Paysan semblent avoir rendu à Dalou ses forces et, avec elles, il sent poindre lu gaieté « l'homme grincheux est un souffrant » constate-t-il. Puis voici les exclamations de joie inspirées par ce retour à la santé :

« (26 décembre 189o). — Bonne journée claire et passée sans souffrances « pour moi, ce qui devient de plus en plus rare. Ce soir, je ne me suis pas trop « fatigué.

« (2T décembre). — Encore une journée passée sans souffrances intestinales. « Quelle joie! Depuis plus de six mois, je me sentais plus ou moins mal. Je suis « dans le ravissement.

« (28 décembre). — Toujours aussi bien. C'est admirable! »

Mais il ne se berce point d'illusions sur la possibilité de sa guérison et, cette année en tête de laquelle il avait écrit qu'il " ne la verrait peut-être pas finir, » il la termine par cette réflexion :

« (31 décembre 1893). — J'entre aujourd'hui dans ma cinquante-huitième « année. L'accomplirai-je ? et comment ? Je suis terriblement patraque depuis « pUis de deux ans et demi. »

Puis, faisant son examen de conscience, pour voir s'il n'a pas encore trop sacrifié le travail destiné à assurer l'avenir des siens, il fait la balance de ses dépenses et de ses recettes :

Pour les besoins de sa famille, maison de campagne comprise, la dépense totale est montée à 7 300 francs, en y comprenant la rubrique formulée par M""*^ Dalou : « pour mes parents ». Dalou constate qu'il a, à la fin de 189o, mis de côté 16 023 francs. En tout, la fortune liquide qu'il laisserait à sa veuve et à sa fille, s'il mourait "à celte date, s'élèverait à moins de onze cents francs de rentes.

L'année 1896 fut, au point de vue de sa santé, relativement passable, malgré les fatigues des travaux en cours {Alpliand., réfection du Triomphe de la République à Auteuil, exécution du grand modèle du monument Leclaire), les jours de malaise ne furent pourtant pas rares, l'un d'eux lui arrache ce cri : a Comment « cela finira-t-il ? Je suis bien las de souffrir ainsi depuis mon enfance et partice culièrement depuis ma maladie, voici tantôt trois ans. » Mais il y eut aussi des heures de reprise et d'espérance : ce (23 mars). — J'ai passé celle journée- « sans aucun malaise et avec beaucoup d'entrain. J'ai, sans m'en apercevoir, « monté mes quatre étages, deux à deux marches, ainsi qu'autrefois. Il y a trois « ans que cela ne m'était arrivé. Quelle joie si c'était, fini pour tout de bon ! »

Et voici qu'on loue, (toujours pour 400 francs), une maisonnette à Neauphie,

près Saint-Cyr, après avoir rejeté le choix d'un pays qui est : « ... oh ! horreur « pour moi, cultivé à la machine. Comment y verrais-je l'IIomme ? » A la mijuin, la provision de forces, prise l'été précédent, se trouve épuisée, mais, après un séjour de quatre mois à Neauphle elle semble rétablie, si bien -que, au retour, on lit cette note qui résume la vie de Dalou aux champs : « Adieu, pour

« cette année au moins, à mes promenades si inté- « ressantes, si délicieuses, d'où je revenais parfois « trempé de sueur et parfois aussi trempé de « pluie; il faut maintenant laisser la vie de rè- « verie et de paresse pour celle du labeur ence fermé à l'atelier. Travaux forcés ! » Et comme il se sent « mieux que jamais », il entreprend l'exécution du Monument aux orateurs de la Restauration. Et il se réjouit de son état général en ces termes :

« Je savoure la santé avec la plus grande joie. « Jamais je n'en avais tant connu le prix. » El il s'acharne sur la petite Gloire de Sidi-Brahim, commence le buste du D"" Paul Richer et accepte d'un particulier (comme toujours, à un prix dérisoire), la commande d'un tombeau dont il établit l'esquisse. Ce particulier fut, par la suite, de mauvaise foi, et Dalou y perdit son temps et ses frais. A la fin de son année, la somme mise de côté monte à 17:200 francs qu'il place en rentes à 3 1/2 p. 100. Les dépenses de maison ont été encore de 7 300 francs.

Dans les premiers mois de 1897, souvent interrompus par des journées au lit, il s'occupe, en plus des travaux en roule, de la fontaine du Fleuriste de la Ville et établit, non sans complications, le projet du monument funéraire de Ch. Floquet ; en outre, il veille à la réfection et à la fonte du Silène.

Ici il est bon d'ajouter que si l'Etat a payé la fonle — ce qui est bien le moins, — il a eu le groupe lui-même, pour une somme absolument nulle, car elle couvrit, à peu de choses près, les frais de réfection de ce modèle qui est pourtant l'un des chefs-d'œuvre de la statuaire du xix" siècle.

Malgré son avarice de son temps il accorde au D'" Toulouse une série d'heures durant lesquelles celui-ci l'examine, le questionne, l'analyse en vue d'une étude analogue au livre médico-psychologique qu'il a écrit sur Zola.

BrsTc ne D' Pail Richeh

Aux fatigues générales viennent s'ajouter des troubles visuels qui, non. seulement le gênent, mais l'angoissent, en lui rappelant l'état pitoyable où, vers son âge, étaient arrivés les yeux de son père et les menaces de cécité que des médecins lui ont parfois fait entendre.

Mais là n'était pas sa souffrance suprême. La voici, racontée en ces quelques mots (je les souligne) :

« f{12> jain). — J'ai travaillé ce malin (à Auteiiil) sur les plâtres de la place « de la Nation. Mais cette après-midi je -me suis offert, à travers tous ces pensums, « le régal d'une séance de modèle pour le projet de paysan que f espère exécuter à a mon retour de la campagne. Projet toujours retardé et qu'il faut enfin que je '< prenne sur moi de réaliser, car l'existence se passe à gaspiller son temps pour « gagner de l'argent. C'est trop héte à la fin ! »

Voici l'homme tout entier, voici le désespoir qui le mine. Tant qu'a duré le travail de VÂlphand, qui lui était une joie, il a conservé la force morale et aussi la force physique nécessaire à la lutte, mais maintenant il est seul à seul avec ses pensums, et le cœur lui manque et la fatigue le terrasse, et, quand il arrive à Neauphle, il est parvenu à l'état que voici :

« (2 juillei). — Après une nuit assez agitée je m'éveille tard et absolument « brisé. J'entrevois vaguement la campagne et n'ai même pas le désir de m'y « promener tellement je suis à plat. »

Les médecins ne peuvent guère sur lui, mais voici son remède : « [Q juillet). (( Je commence à travailler sur le socle de mon Paysan. » Il coupe chaque semaine sa villégiature par des courses à Paris pour la direction de ses travaux ; « les malaises se perpétuent malgré une vie des plus régulière, sobre, exempte « de fatigue. C'est à désespérer de tout, d'autant que" ces souffrances intestinales « m'ôtent toutes forces. »

Dès qu'il le peut, il accumule, d'après la nature, documents sur documents, croquis sur croquis, pour le socle de son Paysan. Bientôt il profite de chaque passage à Paris pour s'offrir « le régal » de séances de modèles pour son socle tant aimé et leur fait poser les mouvements qu'il a notés sommairement dans ses croquis pris dans les champs. '

A la fin de septembre il revint « assez solide et disposé à travailler ferme « pour rattraper ces longues vacances ». Pendant ce qu'il appelle ses vacances il a modelé des statuettes, des médaillons, des études de plantes et en rentrant il donne à cuire les dix-huit plus intéressantes. Nous les retrouverons tout à l'heure, ces médaillons et ces statuettes, dont la plupart sont des merveilles de vérité et de vie. Et revenu à Paris il vole à ses pensums tout le temps possible

pour le donner au Paysan et à son socle. Le résultat de cette hygiène il le note en ces termes : « (o octobre). — Depuis quelques jours ma santé est admirable. « Puisse cet état se poursuivre longtemps. Je serais bien heureux. »

Et il s'attelle à nouveau au Sidi-Bra/nm et reprend à fond le monument aux orateurs de la Restauration. II constate : « Depuis quinze jours ma santé est « admirable et me permet un travail sans malaise. Pour ce coup de collier « j'en suis d'autant plus heureux, je puis le donner avec entrain ». .4yant été à une commission de l'Hôtel de Ville il en revint constatant : « Tout le monde à « la commission m'a félicité sur ma mine. De fait, je n'ai jamais été si bien « depuis quatre ans. Quelle veine ! »

Et il refait une nouvelle étude du Paysan. Puis, le voici qui fait, avec modèle, une figurine de Faucheur, une autre de Casseur de cailloux^ et d'autres travaux, toujours en vue de son monument « aux ouvriers ». Il reprend aussi les études de son monumentaux orateurs delà Restauration destiné au Panihéon. A cet effet il lui faut s'entendre avec son confrère Antonin Mercié. Et il relate sa visite chez celui-ci en ces termes :

« (15 octobre 1897). — Je me suis rendu ce matin, chez mon confrère Mercié, « toujours relativement au travail du Panthéon ; puisque nos groupes se font « pendant, il faut s'entendre et j'allais le tenir au courant des modifications de « saillies que j'ai été amené à faire à mon esquisse. 11 était dix heures, il était « encore à sa toilette, j'ai eu quelques peines à le voir bien que nous eussions « rendez-vous. Enfin, après diverses péripéties, j'ai pu causer avec lui, bref je « ne suis sorti qu'à onze heures moins dix, bien qu'il ne fallût pas plus de cinq « minutes, pour ce que j'avais à lui dire. Que de temps perdu par ces artistes à « la mode ! Malgré cela c'est un homme de talent, et charmant. »

Mais plus grande a été sa joie de se sentir revivre, plus violente, plus tragique, va être maintenant la chute de tous ses rêves de travail soutenu et puissant, car voici venir une crise morale que la simple lecture de ses notes de décembre 1897, de janvier et de février 1898, montre dans toute son horreur.

Le 1^'' décembre il s'alite : « Et moi qui chantais victoire ! » soupire-t-il, le 10, à la suite d'une éruption qui vient de se déclarer, il se décide à voir le D'' Hutinel qui lui conseille de quitter Paris : « comme si mes moyens me per- <( mettaient de ne faire que me promener du Nord au Sud suivant les saisons. « C'est charmant ! »

Là-dessus, survient l'annonce de la maladie cruelle qui frappe une amie de sa famille et là-dessus, s'appuyant sur des paroles que lui a dites le D'' Ilulinel, et comparant ses propres sensations à celles de cette malheureuse femme, il en

conclut qu'il est peut-être atteint de la même façon qu'elle. A partir de ce moment, ses angoisses augmentent sans interruption. Suivons-les donc au jour le jour :

« (13 décembre). — Mon cas serait-il, avec variante, celui de cette pauvre « Marie M..., dont l'obstruction intestinale est due à une tumeur cancéreuse? (( Que j'en ai vu mourir de cette horrible maladie ! Carpeaux, Bastien Lepage, « M™ A..., le père de Becker et d'autres que j'oublie, tel Hiolle etM"'^C..., « sans compter ceux qu'on cache. »

Le lendemain il va voir M'"" Marie .M... et ayant parlé d'elle il ajoute : « Quant à moi, je soufTre toujours de la même façon ».

On opère la malheureuse et c'est M""~Dalou qui va l'assister en cette épreuve. Le lendemain elle meurt. Dalou, de plus en plus frappé écrit :

« (17 décembre). — Un mot d'Hutinel, la mort de cette pauvre Marie ont suffi « pour me révéler ma situation. Je suis perdu. »

« (18 décembre). — Ma douleur du flanc gauche ne me quitte plus. Je sens di- « minuer mes forces et je constate un amaigrissement sensible, de plus, le ventre « paraît enflé du côté gauche et cela depuis assez longtemps. De plus en plus, « j'ai la conviction que ma fin approche. Pauvre Irma ! »

11 fait préparer un testament nouveau et s'impatiente, tant il croit n'avoir 'plus que peu d'heures à vivre.

« (23 décembre). — Je suis anxieux, car Auzoux ne me répond pas, je vou- (i drais pourtant assurer à ma pauvre et bien chère amie sa' tranquillité pour « l'avenir. »

« (25 décembre 1897). — J'écris mes dernières volontés, car Auzoux ne me « répond toujours pas et je constate en moi les symptômes les plus alarmants.

« Pourquoi, ironie du sort, le mois d'octobre dernier a-t-il été si bon pour « moi, que je me suis cru rétabli pour la bonne fois ! Je faisais déjà des projets « d'avenir, tout m'y conviait, d'ailleurs mes forces étaient revenues, chacun me « trouvait bonne mine et moi je ressentais un bien-être et une envie de travailler « énorme. Hélas ! il en faut rabattre maintenant. Le sort des miens seul me « préoccupe à cfette heure et je suis navré des dépenses que j'ai encore faites « dans la foi où j'étais, que l'avenir s'ouvrait à nouveau devant moi. »

« (26 décembre) . — 11 est évident que la première atteinte du mal dont je souf- « fre a eu lieu le 27 mars 1894, jour où, à la campagne, j'ai subitement éprouvé « cette douleur atroce qui, deux heures durant, a marqué la place de la tumeur « qui se développe actuellement et qui bientôt m'emportera. »

« (27 décembre) . — J'ai travaillé tout le jour sur le buste d'IIovelacque. Je veux

« consacrer les quelques jours de vie qui me restent aux travaux de commande. « J'ai laissé de côté tout autre travail. J'abandonne le Paysan.

« Adieu les projets, les esquisses, les matériaux et documents rassemblés

« avec tant de plaisir (c'est toujours cela) « et à grand'peine, pour des travaux a futurs. J'aurais cru cela plus pénible. (< Ces regrets n'ont duré qu'un instant. « Toutes mes préoccupations et bien cruel- « les celles-là, sont pour ma bien-aimée i< femme. •

« (31 décembre). — Je suis allé tantôt « voir Au/.oux qui m'avait donné rendez- (' vous à propos du testament. En rcve- « nant, j'ai rencontré ma chère femme dans « la rue de Rennes, je l'ai accompagnée « dans les achats qu'elle avait à faire. Cela « lui a fait plaisir. J'en étais bien heu- « reux. »

Le 31 décembre il établit le bilan de l'an 1898 ; ses recettes ont dépassé de" 9720 francs ses dépenses. Il formule :

« J'ai engagé plusieurs dépenses que je « n'aurais certainement pas faites si j'avais « pu soupçonner plus tôt l'état de santé « affreux où je me trouve en ce moment. « Là est mon grand recjrel ».

Et, sans dételer, il s'acharne aux travaux de commande en route, tout en poursuivant l'achèvement de VAlphand.

Il fait d'après des documents photographiques et autres le buste d'Hovelacque, prépare le monument de Floquet. Espérant contre toute espérance, il accepte d'exécuter les lions du Pont Alexandre. Il commence le buste de son ami Auzoux.

Dans le carnet de 1898 encore, le récit de la lutte de sa volonté et de son amour du travail contre les affres de la souffrance forme de soi-même tout un drame.

« (8y«ni!/er 1898) recrudescence de petites douleurs au côté gauche du

Troisième esoiisse du monlment aux orateurs DE LA Restauration

« ventre, faiblesse accentuée des jambes, je me sens parfois nauséeux, assez fré- (< quemment même. Quand cela va-t-il finir"? N importe, j'irai aussi longtemps « que je pourrai, je désire cependant ne pas trop souffrir. La mine semble me « trahir, j'ai la mort dans le flanc gauche, et il me paraît que chacun s'en « aperçoit ».

(< (^janvier 1898). — N'ai pu descendre à l'atelier, j'ai dû garder le lit. Après « une nuit de souffrances atroces.j 'ai continué à souffrir la plus grande partie du « jour. Ma pauvre Irma a été, comme toujours admirable. A quatre heui'es du « matin, je l'avais été chercher, n'y tenant plus ».

« [{^janvier). — N'ai pu aller à l'atelier encore aujourd'hui. Souffrances aiguës « mais place très endolorie. D' Richer venu faire une visite, par hasard, m'a « examiné. Heureuse coïncidence. Il essaie de me rassurer et dit ne rien voir de (( grave ».

« (11 janvier). — Nous avions fait demander le docteur recommandé par « Ilutinel; il est venu et, après un examen des plus attentifs, il déclare égale- « ment ne rien trouver de sérieux. Nous verrons bien.

« Je suis descendu à l'atelier dans l'après-midi pour environ deu\ heures. Le « point endolori va, peu à peu, s'effaçant ».

Les jours suivants, une accalmie se produit, qui lui permet de descendre quelques heures à l'atelier. Le buste d'IIovelacquc est l'objet des félicitations de sa famille — et d'ailleurs quoique fait sur documents il est d'une ressemblance frappante — mais lui, non encore satisfait, le reprend pour le compléter encore. L'esquisse du Monument aux orateurs de la Restauration a été approuvée par la commission des Beaux-Arts, mais lui : « dans l'espoir d'améliorer par certaines modifications que j'entrevois » ce qui a été trouvé excellent par d'autres il en refuit une esquisse nouvelle — la troisième — au sixième de la grandeur d'exécution, et, figure par figure, reprend une nombreuse série de modèles.

« J'ai pataugé », écrit-il à propos de l'une de ces séances.

Des reprises de maladies l'interrompent, puis il se produit un petit mieux ; « !26 février ». Depuis deux ou trois jours je vais passablement. C'est un temps d'arrêt ».

Et cependant ce Monument aux orateurs de la Restauration ne « l'amuse .aucunement » ni les hommes, ni l'époque ne l'intéressent; la formule obligée de ce monument, destiné à un emplacement spécial, la composition dominée par la nécessité d'un accord avec le monument qui lui fera pendant, lui causent des regrets de tous les instants ; néanmoins il ne marchande, ni son temps, ni ses dépenses, il ne permet pas à son intérêt, si urgent qu'il soit, de céder le pas à

sa probité d'artiste, il donne à cette œuvre toute la part qu'il donnerait à un ouvrage issu de ses rêves. Vers la fin de mars sa troisième esquisse du Panthéon est moulée, et la commission des Beaux-Arts l'approuve à nouveau. C'est une œuvre des plus importantes. Dalou est mort avant d'en avoir terminé le modèle destiné à l'exécution en marbre. En voici la description sommaire.

Dans un entre-colonne, un obélisque, en haut-relief monte jusqu'au niveau des chapiteaux et porte en intaille le nom des Carrel, des Foy, des Manuel, des Casimir Périer, etc., et devant cet obélisque est un piédestal avançant. Quatre statues se dressent sur ce piédestal : en avant Casimir Périer et Manuel, en arrière Carrel et le général Foy, formant un groupe d'hommes debout. Casimir Périer est en costume de député, les autres sont en redingote. A gauche de Casimir Périer et les pieds posant sur le sol, un sténographe écrit, son papier posé sur la base du piédestal. Au-dessus de ce groupe et couvrant toute la partie inférieure de l'obélisque une statue ailée, en ronde-bosse, la Liberté, s'envole, le corps projeté en avant, dans un mouvement, dont la victoire de Rude, à l'Arc de Triomphe de l'Etoile peut donner une idée assez juste. Son bras gauche est entièrement tendu et porte en avant un flambeau allumé. Elle est complètement drapée et ses ailes, de leur vol très large, rompent la nudité du pan de mur à l'entre-colonnement.

Dalou se reposait de l'effort de cette esquisse, en s'occupant de trouver la forme définitive de son Monument aux Ouvriers et en s'exerçant à l'exécution de son grand Paysan, une statue haute de plus de 2 mètres. En même temps, il faisait une série d'esquisses dont plusieurs sont poussées fort loin, parmi lesquelles M. Paul Gervais, (le fromagier), retint un groupe représentant l'enlèvement d'une femme par un centaure, que Dalou s'engagea à exécuter dans le délai d'une année, en marbre d'une hauteur de 80 centimètres. Et, toujours mu par ce scrupule de faire payer ses travaux au delà de ce que sa sévérité pour eux les estime, il demande pour prix de ce groupe qu'il va faire uniquement « pour gagner de l'argent » huit mille francs, somme qui, défalcation faite de ses frais d'études, du prix du marbre et celui de la pratique, lui laissera une rémunération d'autant plus insuffisante qu'il est incapable d'un travail assidu et suivi. Nous possédons, l'elaté par lui, le résumé de l'état dans lequel il se trouve alors.

« (3 avril 1898). — Séance payée, mais non faite. J'étais mal en train, « ayant des malaises de ventre, sans compter la tache que j'ai sur l'œil droit « (mon meilleur) depuis trois jours et qui, bien qu'allant en décroissant d'in- « tensité, n'en trouble pas moins la vue. C'est ainsi que, chaque fois que je « commence à m'accoutumer soit à une gène, soit à un malaise, il en surgit

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