‹ Dalou, sa vie et son œuvreChapitre 45 sur 54 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LES DERNIERS TRAVAUX. - DERNIERS IVlOiVIENTS

A partir de la mort de sa femme, Dalou semble n'avoir plus pour but principal dans la vie, que de ne pas mourir avant d'avoir solidement établi l'avenir de sa fdle. Il reprend le projet que JV!"*" Dalou a fait libeller et il adresse à M""® Marie Laurent, présidente de l'Orpbelinat des Arts, une lettre qui débute en ces termes :

Décembre 1900.

Madame,

« 11 nom a semblé que, lors du décès du survivant de sa mère ou de moi, <■ rOrphclinat des Arts pourrait, sous certaines conditions, recueillir noire fille « Georgettc, bien que, soit par son âge, soit par sa situation, elle se trouvât en « debors des conditions d'admission prévues par les règlements de l'Orpbelinat « des Arts.

« A dessein, je dis nom et noire fille. C'est à la profonde bonté et à l'admi- « rable intelligence de sa mère qu'est due une idée qui, si elle se réalisait, pcr- « mettrait à notre fille, moi disparu, de reconstituer son existence dans une « retraite paisible et sûre, entourée, pour ainsi dire, d'une nouvelle famille. Et « cela grâce à linlinie sollicitude de sa mère, dont j'ai, dès la première minute, « adopté pleinement le projet.

« Notre fille, consultée à son tour, l'a, le plus absolument approuvé.

« Je ne suis, à l'beure présente, que le modeste exécuteur du vœu le plus « cher de celle qui, après avoir allaité et entouré de sa tendresse cette chère « enfant, n'a cessé de rechercher tout ce qui pourrait assurer son repos et atté- « nuer la rigueur de la nature à son égard.

« C'est elle qui, dans les dernières semaines de sa vie, en proie à d'atroces

« soufTrances, a manifesté le désir que chacun de nous trois, fit un testament « par lequel le dernier survivant de nous trois instituerait l'Orphelinat des Arts « son légataire universel et sans aucune réserve de dons, envers nul autre... »

La suite de la lettre établissait les question d'intérêt proprement dites que comportait le projet et traitait de la situation que M"'^ Dalou occuperait à l'Orphelinat. Elle se terminait ainsi :

« Le surplus de ses revenus profitera aux enfants recueillis par l'Orphelinat " et moins bien qu'elle partagés par la fortune.

« Je la connais assez pour pouvoir dire que ce sera pour elle une douceur « et une consolation d'être auprès d'eux une sorte de sœur aînée. Enfin, der- « nière condition : on devra respecter absolument sa liberté de conscience et « cela jusqu'à son dernier souffle.

« A son décès, l'Orplielinat deviendra de plein droit, par la force même de « son testament, son légataire universel. Elle devfa être inhumée dans le même (( caveau que ses père et mère. »

Par une lettre du 3 juillet 1901, M"^'' Marie Laurent fit savoir à Dalou que son vœu serait accompli et que son enfant trouverait, à son décès, à l'Orphelinat « une nouvelle famille qui l'accueillerait comme une fille aimée » .

Dalou avise son conseil et ami Auzoux de l'arrivée de cette lettre officielle : « Me voici donc tranquille sur le sort à venir de mon enfant et le grand désir « de ma chère femme est ainsi définitivement réalisé. »

Tout en poursuivant les négociations de cette si délicate afl^aire, Dalou s'efforçait d'augmenter la fortune, non plus de sa fille, mais de l'Orphelinat des Arts. Combien eût-il été heureux et quelle joie n'eût pas eu M'"^ Dalou, s'ils avaient pu deviner l'importance que prendrait bientôt leur bienfait.

Malgré les travaux en cours : Scheurer-Kestner, le Chasseur^ le groupe des Orateurs de la Iie.slm/ralion, il ne craignit point d'entreprendre, en collaboration avec l'éminent architecte Kormigé, un monument grandiose, qui devait être érigé à Bordeaux à la mémoire de Gambetta, par suite d'une souscription nationale, provoquée à l'origine par divers groupes de gambettistes, ayant à leur tète M. Counord, président du groupe bordelais et du Comité d'iniliave.

Dans la première quinzaine de décembre, malgré un état d'épuisement complet, Dalou partit pour Bordeaux, en compagnie de son ami Formigé, afin d'aller choisir la place où le monument serait élevé. La mésaventure de VAlphand lui avait servi de leçon et il voulait, avant de commencer une œuvre importante, se rendre compte de l'éclairage et de l'entourage qui lui étaient destinés. La place fut choisie aux allées de Tourny, juste sur le sol où s'élevait.

avant 1870, ceci ne manque point d'un certain piquant, une statue tic Napoléon III. Cette statue de Napoléon 111, que chacun croyait de bronze, était de zinc bronzé et s'en alla en charpie quand on commença à la vouloir démolir, et il n'est pas prouvé que les travaux de fondation qui ont servi pour elle seront de force à supporter le monument de Gambetta qui, lui, est tout en marbre, et dont le poids total approchera de cent mille kilos ou les dépassera.

A Bordeaux, Dalou et M. Formigé s'entendirent de tous points avec le Comité et il fut convenu qu'une esquisse serait faite, après acceptation de laquelle les conventions définitives seraient conclues.

Mais il s'en fallut de peu que rien de tout cela n'eut lieu. A Bordeaux même, à l'hôtel, Dalou fut atteint d'un malaise tellement grave que M. Formigé crut un instant que son ami allait mourir entre ses mains. Mais Dalou se releva tant bien que mal. Seulement, au retour, en wagon, une nouvelle crise se déclara et une fois de plus M. Formigé eut la terreur de ne pouvoir ramener Dalou vivant jusqu'à Paris.

L'esquisse du monument de Gambetta fut e-xécutée avec d'autant plus de rapidité que le sujet n'était point inconnu de Dalou. 11 avait, en effet, en 1884, sur un projet d'architecture de M. Faure Dujîirric, comportant un buste de Gambetta, au sommet d'une colonne entourée de trois groupes allégoriques, pris part au concours pour le monument de Gambetta destiné à la place du Carrousel. Il bénéficia donc en l'an 1901 des études préparatoires qu'il avait faites en I88i, tant pour utiliser ce qui, après un si long délai, était demeuré excellent que pour se garder des défauts et des dangers que le temps et l'expérience avaient révélés.

Le piédestal, de M. Formigé, était d'une entière simplicité. Sur la face, il représentait un avant-corps formant tambour et se mariant par des profils unis au reste de la composition architecturale, uniquement composée de lignes droites et de moulures droites. De chaque côté, un soubassement avançant, suppoitail un groupe; en avant et en arrière une partie avançante analogue, recevait des attributs. Les lignes générales des groupes et des attributs se trouvaient reliées par de fortes guirlandes de feuillages. Au sommet du piédestal, prenait place la statue de Gambetta. Les deux groupes latéraux étaient : la Sagesse snutenanlla Liberté el la Défense nationale. Les attributs de la face antérieure étaient des faisceaux d'armes, de képis, de cuirasses et autres accessoires militaires datant de 1870-1871. Ceux de la face d'avant consistaient en un vaste écusson de la ville de Bordeaux accompagné de faisceaux de drapeaux couchés et d'attributs ornementaux.

Ll':s DKHMERS TRAVAUX. — DERNIERS MOMENTS

Le Comité de Bordeaux vint à Paris en mars, et le projet fui approuve et accepté. Toutefois, quelques semaines se passèrent avant que la décision eût pris sa forme officielle et définitive.

En attendant. Dalou, tout en continuant et recommençant de toutes façons cette malheureuse statue du Chasseur^ destinée à l'escalier du château de Val-

MONUMEM UE G.VMIIETT.V

lières, dont il ne lirait aucune satisfaction, avait achevé la statue monumentale de Hoche, dont le moulage s'effectua vers fin juillet.

Son seul repos était dans l'établissement de ses douze figurinesd'ouvriers, destinées aux niches du soubassement de son Monument aux Ounviers. Ces figurines étaient exécutées en plastiline, dans des petits modèles de niches en plâtre, établies au vingtième du grand modèle, et par conséquent au cinquième du modèle au quart déjà monté et en cours d'exécution.

Pour chacune de ces petites ligures, hautes de 1:2 cent. 1/2, il prit une série de séances d'après nature.

Mais sa dernière, son unique consolation, il la trouvait dans l'exécution du monument Scheurer-Kestner. Toutes raisons d'ordre général et public mises à part, son rêve était que ce monument fut d'une beauté impérissable. Bien entendu, il ne disait mot à personne de ce rêve, et, sans doute, n'analysait-il pas le sentiment qui le lui suggérait? A l'origine, il aurait voulu que ce monument fût de la plus grande austérité de lignes et il en avait lui-même, et seul, établi l'arcbitecture, constituée simplement d'un piédestal carré, tout uni, posé sur une base nue de lignes, un peu haute, ayant un avant-corps destiné à recevoir, sur chaque face latérale, une statue, et, sur la face antérieure,- des attributs. Au-dessus de ce piédestal carré, il avait placé un corps d'architecture, sobrement orné, formant autel et surmonté d'un obélisque, élancé, tout uni, sans inscription ni ornement.

Les statues placées de chaque côté du piédestal étaient la Justice et la Vérité. Au centre du piédestal, dans une petite cuve ovale, figurait le médaillon de Scheurer-Kestner, de profil, à grandeur de nature, pris à ])lat dans l'épaisseur du marbre.

Si Dalou rêvait que son monument Scheiirer survécut , c'était parce qu'il voulait que la statue de la Justice., telle qu'il entendait la faire, demeurât à tout jamais.

Quand, après la mort de sa femme, Dalou eut constaté qu'il n'existait plus rien d'elle en ce monde, pas même un simple portrait, autre qu'une photographie barbare faite par un amateur, il en eut un grand crève-cœur.

Tout au fond de son àme, il eut une révolte contre la sauvagerie de la nature, qui voulait que tout fut à jamais anéanti, de celle en qui avait tenu toute sa vie. Et, telle il l'avait vue aux derniers jours de son existence, telle il l'avait gardée vivante au fond de ses yeux, telle il résolut de la ressusciter dans l'immortalité du marbre.

Il était incapable, en toute occasion, d'établir un portrait d'après des documents, et ne possédait pour unique document qu'un masque inachevé provenant de l'ébauche d'un buste qu'un maladroit avait laissé geler.

Vingt fois il avait, aux époques les plus diverses, tenté de faire le portrait de sa femme, et, cette figure qu'il a, par centaines et centaines de fois, inconsciemment, reproduite en l'interprétant, il n'était jamais parvenu à en faire, à sa propre satisfaction, une copie positive; c'est même miracle que le masque du buste gelé n'ait pas disparu. Dalou l'avait caché d'ailleurs dans une armoire et ne consentait à le laisser voir par personne. Il le trouvait dur et mal venu — et il l'était en effet. Une trouvaille lui apporta une aide vague mais précieuse.

11 avait, en cherchant parmi les menus bibelots conservés dans un petit cofTret, rencontré un petit médaillon de chaîne de montre contenant une tête, de un centimètre de haut tout au plus, et datant de la veille de son mariage. Cette découverte lui avait causé une joie bien vive, et le petit médaillon ne le quitta plus jamais. Il aimait à l'ouvrir devant ceux qui avaient connu M™" Dalou.

Mais, si précieux qu'il fût pour lui, ce document, en partie efîacé, représentant une enfant de dix-huit ans, ne pouvait guère le guider au cas présent.

Fragment de la statue de la justice D'aprùs le niotièle en (5lat de mise aux points.

(Portrait de M»» Ualou vers 1900) .

Ce que ni le masque, ni les vagues indications d'une photographie d'amateur, dépouillée et informe, prise dans une chambre, pour fournir une carte d'identité, n'arrivaient à lui donner, son souvenir et son inspiration le lui fournirent... Et la statue de la /(/vZ/Ve devint un portrait, d'une ressemblance frappante, de ce qu'était M'"° Dalou dans les derniers mois de sa vie, quand la souffrance eut vaincu son sourire, sa grâce et son charme natifs. Le front est haut, large, plein, réfléchi; les yeux, très grands, très éclairés, très libres dans leurs orbites, regardent en face, bien droit, sans peur et sans provocation, les pommettes sont saillantes et donnent de l'ampleur au haut de la tète; le nez, droit, a les ailes très mobiles; la bouche est au repos ; sur les lèvres, on lit la bonté sans faiblesse, l'équité sans compromission; le menton, bien accentué, porte la marque

de la volonté. Sur le front, qu'ils couvrent en partie, les cheveux très abondants sont séparés au milieu par une raie; ils se groupent en deux nattes longues et lourdes, dont l'une, à gauche, pend derrière le dos, et l'autre revient en avant sur la poitrine. Cette statue de la Justice se lient très droite, sans raideur, adossée au côté gauche du piédestal ; elle est vêtue d'un graiid manteau à empiècement, arrêté à la poitrine par une double agrafe et un peu analogue aux mantes des boulonaises, sa main gaucho le relève légèrement et, en même temps, porte, mêlée aux plis de l'étoffe, la Balance symbolique, dont les plateaux sont repliés l'un sur l'autre. Sous la main droite, qui avance, le bras étant couvert de grands plis du manteau, se trouve l'épée très haute, très large, et qui descend perpendiculairement sur le sol.

La Vérité est figurée par une toute jeune fille, aux formes virginales, aux bras et aux jambes encore un peu grêles; les cheveux, longs, abondants, sont relevés sur le front et flotltMil sur le dos. Son pied droit écrase un masque de carton, aplati sur le sol ; le bras droit pend librement le long du corps, le bras gauche suit le contour du buste jusqu'à la hanche, puis, se développe en avant, la main tenant un miroir ovale. Dans toute l'œuvre de Dalou,il n'y a, à ma connaissance, qu'une seule ligure de femme qui soit connue dans une forme analogue à celle de cette Vérité, et c'est la Psyché de 1809. Toutes proportions gardées entre les deux statues, quant à la science d'exécution, l'une étant l'essai d'un jeune artiste inexpérimenté, l'autre le chef-d'œuvre d'exécution d'un maître, savant entre tous, toutes deux semblent nées d'un même sentiment d'art et de l'interprétation d'un même idéal. Cette Vérité ne saurait être comparée qu'aux ligures des peintres du xv" siècle ; il y a aussi en elle, une large part d'inspiration des divines créations de Léonard de Vinci. J'ai peine à trouver son équivalent dans la sculpture d'une époque autre que les débuts de la Renaissance. Et pourtant, ce n'est qu'une figure nue, entièrement nue, comme la Vérité doit l'être. Et plus je la revois, plus je me demande si parmi tant de statues de Dalou, ce n'est pas cette simple Vérité qui demeurera son chef-d'œuvre. Puis, je suis pris de doutes et je me demande si la statue de la Justice ne lui est pas supérieure. "Enfin, je sens que ces deux figures, par l'harmonie de leurs lignes, forment un tout indissoluble et que ce tout est d'une beauté unique. Ces deux figures ont été exécutées d'un seul tenant et plus rapidement que d'habitude Dalou n'exécutait des statues de cette importance. La. Justice fut montée la première et la Vérité le fut peu de temps après, en octobre 1901. Le médaillon de Scheurer-Kestner fut exécuté un peu plus tard; à l'origine, le Comité avait hésité à le placer sur le monument. Les accessoires formant le motif ornemental placé derrière le piédestal suivirent de près

et Dulou n'eut plus qu'à attendre l'arrivée du bloc de marbre dans lequel le monument allait être taillé, car il est taillé dans un unique bloc de marbre et, seul l'obélisque est un morceau séparé. Ce marbre arriva en février 1902, alors que Dalou était déjà alité par sa dernière maladie et, comme on lui annonçait le débarquement dans son atelier de cette grosse pierre de 13.800 kilos :

<< Un si beau morceau de marbre, dit-il en riant, et penser que nous allons le gâcher ! »

Comme s'il eût eu conscience de ne pas vivre assez longtemps pour donner à ce marbre le dernier coup de ciseau, Dalou en avait fait le modèle avec un fini et une perfection de détails si méticuleuse que, de la reproduction rigoureuse de ce modèle, résultera un marbre aussi impeccable que si le maître eût pu le terminer de sa main.

Au printemps 1901, Dalou commença le buste de M™^ Marie Laurent, qu'il se faisait un plaisir très vif d'offrirà la grande artiste, à la grande femme de bien, à la fondatrice, à la mère de cet Orphelinat des Arts auquel, lui, parti, sa fille devrait la paix, la sécurité et la douceur d'une vie intime. Des contre-temps de toutes sortes ne permirent point à M"" Laurent devenir poser aussi souvent qu'il eût été nécessaire et Dalou n'eut pas le temps d'achever ce buste. Il n'est, heureusement, inachevé que par les parties accessoires : la chevelure n'est que massée, la robe est indiquée simplement en boulettes, mais le masque est saisissant de vérité et de ressemblance à cette même époque.

Ce fut également aux alentours du printemps de 1901 que Dalou reçut la commande d'un buste de Victor Hugo, destiné à la Comédie-Française, et devant lui être livré pour les fêtes du Centenaire du Poète. Ce portrait, dont la place était marquée au foyer du public, devait être, et est en effet, entouré d'une draperie analogue à celle des Caffieri. Dalou se servit surtout du moulage fait après décès et peu des photographies, (qui sont pourtant moins loin delà vérité). Le marbre fut exécuté par son praticien Becker et figura dans les fêtes du centenaire. Dalou avait conscience d'avoir fait pour le mieux ce buste, mais il n'avait pas moins conscience de n'avoir pas réussi.

Enfin, les élèves du professeur Pinard s'étant réunis pour offrir à leur maître son buste, Dalou consentit à le faire. Ajoutant un surmenage aux autres surmenages, il s'y mit sur l'heure et, comme il faisait ce buste uniquement pour gagner de l'argent, il resta fidèle à ses habitudes en demandant, pour le marbre, un prix dérisoire.

Le buste du D'' Pinard, commencé au printemps 1901, fut repris à la fin de l'automne de cette même année. C'est le dernier buste qu'ait terminé Dalou. 11

est des plus ressemblants et, s'il n'est le meilleur qu'il ait fait, il peut prendre place néanmoins parmi les très bons bustes dus à son talent.

Ce fut seulement en juillet 1901 que, tous les accords étant définitivement et officiellement complets, Dalou se mit d'arrachc-pied au monument de Gambella. Il était d'ailleurs pressé par le contrat même passé avec le Comité, s'élanl engagé à lui livrer le marbre terminé en temps utile pour que l'inauguration eût lieu au deuxième semestre 1903. Il commença par la statue de Gambetta, vêtu dune redingote, les bras croisés, la tète relevée en arrière. Après quoi, il prit le groupe de la Sagesse soutenant la Liberté. La Sagesse, figurée par une Minerve casquée et cuirassée, soulève de ses bras robustes et attire à elle une jeune Liberté, figure nue, coiffée du bonnet phrygien et qui s'abandonne dans un mouvement de découragement et d'épuisement. En même temps qu'il s'attachait à ce groupe très important, il s'amusait les doigts et se reposait les yeux en exécutant les menus accessoires formant trophées qui accompagnaient, devant et derrière, la base du piédestal. En janvier 1902, la statue de Gambetta et les ornements du socle furent moulés.

A cette même date fut établi et massé à l'état d'ébauche sommaire le deuxième groupe, La l)éfense nationale, figuré par une femme, prise de sanglots, ayant devant elle un enfant, placé dans une attitude hardie de menace et de colère vengeresse. Dalou s'en occupa, pour se garer des inconvénients d'un travail trop assidu sur le groupe de la Sagesse, il y avait consacré quelques séances de modèle, quand il tomba malade.

Le n février, la visite de M. Counord, président du Comité du monument, lui était annoncée pour le lendemain.

A ce moment donc, le monument de Gambetta était, en résumé, à l'état d'avancement que voici :

La statue deGambetta et toutes les parties. ornementales dumonument étaient moulées et prêtes pour la mise au point. Le groupe de la Sagesse était, sinon entièrement terminé, du moins amené à un point d'avancement tel que quelques séances pouvaient suffire pour l'achever complètement. Enfin le groupe de la Défense nationrile n'existait qu'à l'état d'ébauche entièrement montée et dégrossie par Dalou sur le grand modèle. Les esquisses et petits modèles donnaient l'indication de ce que Dalou voulait que fut ce groupe. Il n'y avait donc, sur le premier groupe, que des détails d'exécution à compléter et sur le deuxième, au contraire, tout un travail à établir pour se rapprocher, autant qu'on le pourrait, des indications de l'esquisse'.

' C'est dans ces conditions que le Comité trouva le travail, il consentit à le laisser terminer par

LKS 1)ER\II:HS travaux. — DEUN1P]RS MOMENTS

Dans la nuit du 17 au 18 Dalou tut pris de soulTrances très violentes, mais il voulut, malgré tout, descendre le 18 à l'atelier pour y recevoir M. Counord et deux ou trois membres principaux de son comité venus spécialement de Bordeaux pour se rendre compte de l'état du travail. Vaincu par la souiïrance, il dut remonter, au plus tôt, après cette visite reçue.

Le lendemain, il v eut à l'atelier réunion du Comité du monument Scheurer-Kcstner, mais, cette fois, Dalou était dans l'impossibilité absolue de bouger de sa chambre. Le Comité fut reçu par MAL Auguste Beckcr el Biaggi; enfin, le "20, il y eut à l'atelier une réunion générale du Comité du monument Gambetta, fvccompagné de divers ministres ou représentants des ministres et, aussi, d'un certain nombre de journalistes. De plus en plus malade, Dalou n'y put assister, son collaborateur, M. Formigé, architecte du monument, fut seul à recevoir ces visiteurs.

Si pénible que fut l'état de Dalou, il ne semblait pas à son entourage, plus grave qui! ne l'avait été à de nombreuses reprises, durant l'année précédente ou durant le coursde janvier écoulé. Depuis la mort de sa femme, Dalou avait presque cessé de s'occuper de ses souffrances physiques, et aussi longtemps qu'elles ne le mettaient pas complètement à bas, il n'en laissait rien voir. Quant à sa souffrance morale, ceux-là seuls qui connaissaient le fond de son àme, pouvaient en avoir le ^"^' "^ '"= '''""''''

soupçon. En dehors de son travail, il vivait d'une vie presque végétative, il remontait à son appartement dès que la lumière lui faisait défaut à râtelier, il y trouvait sa fille, tenant soigneusement et méticuleusement la maison, ayant pour seule domestique une femme de ménage, qui venait le matin pendant quehjucs heures

M. Camilfi Lefèvre, que Dalou avuil dû.sif,'!!!'' commu devant lu continuer. M. Caniile Lefèvre termina le groupe de la Sogcxxe et exécuta celui de \a. JJéfcnxc nationale. Il y apposa, comme il est Juste, sa signature à côté de celle de Dalou.

et revenait le soir faire le dîner; en dehors d'un vieil oncle et d'une vieille tante de sa femme, gens de condition modeste, mais d'un dévouement et d'une bonté admirables, il ne voyait àme qui vive; chaque soir, avant neuf heures, il était couché, à moins que ne vint lui tenir compagnie son ami et voisin Calmettes. Souvent aussi, lors des journées courtes, je venais passer un instant avec lui avant l'heure de son dîner, si l'on peut appeler ainsi le simulacre de repas qu'il faisait le soir. A aucun moment, je n'ai rencontré personne d'autre auprès de lui dans le petit salon de l'avenue du Maine. Il avait conservé une chambre peu claire, meublée en pitchpin, située à l'extrémité d'un couloir, une sorte de grande chambre de bonne, qu'il occupait depuis plusieurs années; la chambre où était morte M""" Dalou avait été fermée, les rideaux baissés et laissés telle qu'elle était à celte heure douloureuse. Pas un objet n'en avait été déplacé ; j'y ai retrouvé, dix-huit mois plus tard, ses lunettes, sur la tablette de la cheminée, à la place où je les avais, sur sa demande, posées deux jours avant qu'elle rendît le dernier soupir. A l'autre extrémité de l'appartement, demeurait M'"" Dalou, aussi peu certaine de pouvoir venir au secours de son père en cas de crise grave, que lui-même l'était de la secourir utilement si elle avait besoin de ses soins.

Dans de telles conditions, et les crises se prolongeant, plus accentuées que les précédentes, les élèves et les amis de Dalou lircnl appel aux médecins, et, le 21, il y eut une consultation du D' ilulinel, avec le D'' Clialinicre, médecin habituel de Dalou, et le D'' Hicher. son ami. Ces messieurs constatèrent que l'étal était des plus graves. Pendant près de trois semaines, il alla empirant de jour en jour, puis, il se produisit un revirement : un mieux se manifesta et vers le milieu de mars, on put considérer le malade comme sauvé une fois de plus. Le 20 il sortit en voilure, alla au cimetière Montparnasse sur la tombe de sa femme et de là prendre l'air au Bois de Boulogne; huit jours plus tard, il allait, accompagné de son élève, M. Biaggi, loucher, à l'Hôtel de Ville, le montant d'un prix, — le prix Lheureux, — qui lui avait été décerné à propos.de son monument de la place de la Nation. En progrès constants, il venait, le lendemain faire à l'atelier un tour d'une demi-heure. Le \" avril il y revenait encore, corrigeait les travaux de ses élèves, leur donnant des conseils, s'occupait de la préparation du groupe de la Courtisane qu'on avait de monté en grand et dont il projetait de s'occuper dès qu'il serait valide. Le travail de préparation de la statue principale était complet et se rapprochait, autant que le pouvaient le bon vouloir des élèves qui avaient procédé au montage, de la très belle et très complète esquisse modelée par le maître ; quant au bas-relief qui entourait la base de l'esquisse, il n'était pas encore établi par eux <\ grandeur d'exécution.

Ausoiiii- (le l'atelier, il partit avec sa fille pour prendre l'air. Le malin il avait commis l'imprudence de manger un bifteck malgré la défense des médecins. « Je vais mieux et j'ai besoin de me suralimenter pour reprendre des forces », avait-il répondu à Auguste Becker, qui lui signalait le danger de cette incartade; au cours de sa promenade au bois, il commit une nouvelle imprudence en

llisyll.SSt: DE L\ GoLliriSAMi

buvant un verre de bière; sa fille manquait de l'autorité qu'il eût fallu avoir sur lui pour l'en empêcher ; il n'était d'ailleurs guère facile à personne de lui faire entendre raison, en d'analogues occurrences.

Le lendemain matin, à déjeuner, encore sous prétexte de réparer la fatigue d'une nuit très pénible qui avait suivi sa promenade, il viola une fois de plus les prescriptions alimentaires de ses médecins. Une rechute terrible suivit cette série d'imprudences, les douleurs devinrent si intolérables que dès le 5 on dut avoir recours aux piqûres de morphine, que, jusqu'au dernier jour, il fallut recommencer. A partir de ce moment, Becker, Biaggi et Léon Gobet ne quittèrent plus, ni jour ni nuit, le chevet du malade; lorsque la morphine lui laissait sa vivacité intellectuelle, il s'entretenait avec eux et de ses travaux et de leurs

études, répétant : « Quand vous serez dans l'iiésilation ou l'embarras, allez au Louvre, là vous trouverez toujours dans les maîtres la leçon dont vous aurez besoin ». Un jour parlant de son Monument aux Ouvriers : « C'est tini, il n'y faut plus penser », disait-il. Un autre jour, au contraire, il en reparlait et disait, parlant d'une femme de ménage qui le soignait avec grande bonté : « C'est une brave femme, je la mettrai dans le Monument aux Ouvriers. »

Le 7, il dit à Auguste Becker : « Puisque nous voici tous deux seul à seul et bien tranquilles, vous allez noter mes instructions et mes recommandations, parce que, voyez-vous, à l'beure actuelle, je n'en ai plus pour longtemps », et, une à une, il repassa chacune de ses affaires en cours, lit le relevé de ce qu'il avait touché d'acomptes sur chacun de ses travaux et de ce qui lui restait dû, dicta un inventaire complet et précis de sa situation, puis il entra dans les menus détails de ses travaux : « Au buste de Marie Laurent, il y a une éraflure de « linge au nez — vous rétablirez cela ; au buste du D' Pinard, il y a un défaut « à la paupière, vous le rectifierez de telle façon que voici, » et il l'expliqua; « au côté du buste d'Auzoux, vous graverez, au-dessus de ma signature : A Charles Auzoux, témoignage d'affectueuse reconnaissance ». 11 désigna M. Camille Lefèvre pour terminer le monument de Gambetta et donna quelques avis sur la façon de le terminer; il ordonna que rien ne fût changé à l'organisation de son atelier, et demanda que tous ses anciens collaborateurs lui continuassent tel que par le passé leur concours. Puis, il passa aux recommandations d'ordre intime : « Quand je serai mort, je veux que l'alliance que j'ai au doigt, l'alliance que ma « femme avait au doigt quand elle est morte, reste à mon doigt. La petite photo- « graphie qui est dans mon portefeuille partira avec moi et vous y mettrez de « môme le petit médaillon au petit portrait ».

Le lendemain il renouvela devant M. Auzoux les renseignements et les recommandations d'affaires, puis il voulut dire adieu à tous ceux qui étaient là dans la maison : à M. Auzoux, au D'' Richcr, aux vieux oncles, à leur fille, à ses élèves, et, comme dans un coin, regardait le mari de sa femme de ménage, il l'appela et dit : « voilà un brave homme, je veux lui serrer la main avant do m'en aller là-bas ». A sa fille qui l'appelait comme d'habitude : « petit père », il dit : « Ne dis donc pas « petit père », il n'y a plus de « petit père » à cette heure-ci. »

Le 9 ou le 10, il eut une effroyable crise, l'angine de poitrine battait son plein, l'embolie obstruait ses veines, il n'arrivait point à retrouver le cours de sa respiration. Ses trois amis et gardiens le soulevèrent sur son lit pour qu'il pût tenter un effort. A un moment, l'étouffement devint effroyable, il se redressa et trouva la force de dire : « Adieu, mes enfants ! Cette fois-ci, c'est fini. » Et il

LES DERNIERS TRAVAUX. — DERNIERS MOMENTS 2Tt

tomba en airière comme une masse incrie, le corps roide. Le cœur battait encore. On procéda à des inbalationsd'iodiired'éthyle, et, au bout d'une vingtaine de minutes, il reprit possession de lui-même; alors, s'adressant à ceux à qui il venait de dire adieu :

« C'est curieux de voir comme on revient de loin, et comme c'est dur à mourir, un petit bomme comme moi ! »

D'autres fois il leur disait : « C'est bon de s'en aller comme ça, entouré d'amis ». Au D' Ricber qui lui déclarait que le pouls et la langue étaient bons, il répliquait en souriant : « Mais oui, Docteur, le pouls est bon, la langue est bonne. Et le malade rlaqiie tout de même ».

Vers les derniers jours, il dit à Becker : « Auguste, ma femme est morte dans vos bras, j'espère mourir dans vos bras aussi ».

Bientôt, les douleurs croissant, l'emploi de la morphine devint de plus en plus énergique, et il ne put plus parler que très rarement. A un moment, il appela Becker : « Encore ceci, Auguste : mon masque, mes deux moulages de pieds et ma main vous les briserez ».

II s'agissait des moulages des deux pieds et de la main et du masque de sa femme.

De jour en jour, l'cH'ct de la morphine le laissa de moins en moins maître de sa parole; il eut pourtant l'occasion d'ajouter : « Vous savez, Auguste, ni photographes, ni mouleurs, ni journalistes. Quand j'en serai là, qu'on mef...iche la paix ! »

Enfin, dans la nuit du lo avril 1902, à quatre heures et demie, il se sentit plus mal, bien que fort engourdi par les piqûres de morphine ; Auguste Becker, qu'il ne distinguait sans doute déjà plus, le souleva dans ses bras et — ainsi l'avait-il souhaité — dans les bras de son élève, à la place où sa femme avait exhalé son dernier souffle, il franchit le seuil de l'Eternel Repos.

Dans ses papiers, on trouva un exemplaire d'une note, dont Auguste Becker et Léon Gobet possédaient par avance chacun un double identique. Celle-ci était sous une enveloppe portant cette mention : « A ouvrir aussitôt après ma mort ».

Elle contenait l'expression de ses dernières volontés et était ainsi libellée :

« Dernières volontés.

« Mon enterrement sera purement civil et sans aucun honneur militaire, « point de fleurs, aucun discours. Le convoi, aussi simple que possible, sera de

« sixième classe. Rien ne sera modifié à la dalle recouvrant le caveau où repose « ma bien-aimée femme et que j'ai fait construire pour que ma femme, ma fille « et moi, ne soyions pas séparés dans la mort; on y gravera simplement Tins- « cription ci-après, en caractères identiques à ceux qui existent déjà : « Jules « Dalou 1838-19... » Je prie instamment mes cliers amis Auguste Becker, Léon « Gobet et Amédée Bertault de bien vouloir veiller à la stricte exécution de ce « qui précède afin qu'il n'y soit dérogé sous aucun prétexte.

« Fait à l'aris, le :29 janvier 1901. »

« J. Dalou. »

Les lettres de faire part, en tout semblables à celles de la mort de M""' Dalou, portèrent et uniquement, de la part de sa fille, la prière d'assister « aux convoi et enterrement de M. Jules Dalou, sculpteur, décédé, etc. » 11 n'y fut fait mention d'aucun litre bonorifique quelconque.

Les obsèques furent d'une parfaite simplicité, l'assemblée fut relativement peu nombreuse; on avait obtenu de M"" Dalou qu'elle fil le sacrifice de ne pas aller au cimetière, épreuve qui eîlt pu être au-dessus de ses forces. La famille, composée uniquement du beau-père de Dalou. un vieillard de quatre-vingt-trois ans et d'un oncle déjà âgé, M. Mercier, dont le dévouement l'avait de tous temps assisté de son mieux, marchait en avant, suivie de quatre des exécuteurs testamentaires de Dalou, MM. Auzoux,Dreyfous, Formigé, Hiclier (le cinquième, M. Courbet, étant retenu loin de Paris). Le cortège ne comporta aucune délégation, aucune Société; aucun insigne d'aucune sorte n'y fut arboré; chacun était là individuellement et pour soi seul. Rien ne signalait aux passants qu'ils assistaient aux funérailles d'un grand homme.

Mais, tout à coup, au débouché de l'avenue du Maine, sur le boulevard de Vaugirard, le spectacle devint tout à fait grandiose et profondément émouvant.

Il était onze heures et quelques minutes, et de toutes parts, les ouvriers sortaient des nombreuses usines et des ateliers, les plus divers, situés là et aux alentours. Alors on vil s'avancer rapidement, mais sans hâte irrespectueuse, des phalanges et des phalanges d'ouvriers de toutes industries, dans leur costume de travail les plus variés, et tous s'arrêtèrent, recueillis et tristes, au bord de la route où passait la modeste voiture funéraire, n'ayant d'autre signe distinctif qu'un D dans un cartouche. Et, pendant des centaines de mètres, les restes mortels de ce grand ouvrier, fils d'ouvrier, resté ouvrier toute sa vie et mort en

ouvrier, passèrent à travers une triple haie de ces hommes de l'alelier et de l'usine, à la glorification desquels il avait voue le plus pur de son cœur et le plus pur de son génie.

Si Dalou avait pu deviner qu'il aurait de telles funérailles, il les eût regardées comme la plus haute récompense à laquelle il eût jamais osé prétendre.

Journée remplie

(Médaille).

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