CHAPITRE II
Daloii, réconforté, exécuta avec une rapidité qui étonna même les gens les plus informés de son habilité, les quatre plaquettes commandées. Elles sont rectangulaires à la base et arrondies en demi-cercle au sommet ; elles comportent chacune une très svelle figure de femme, debout, drapée selon la pure tradition de la Renaissance et coiffée de même. La partie cintrée est occupée par une coquille de pèlerin. L'ensemble est d'un relief très doux et très bas ; les architectures, en perspective, qui forment lointain derrière les figures sont indiquées en traits simples et menus comme des intailles.
Elles figurent respectivement la Musique, l'Eloquence., la Poésie, la Science. Les attributs de chaque figure, groupés à la base de la composition, sont d'une extrême discrétion. Ces quatre figures, ainsi que l'imposait le programme de l'architecte sont bien évidemment conçues et disposées selon la formule des vieux maîtres, mais elles n'en font pas « la charge », elles ne donnent pas la désagréable impression d'un pastiche. Elles ont une physionomie propre, une modernité de sentiment, qui appartient sans conteste à leur auteur, et s'affirme le plus particulièrement dans la Musique et dans l" Eloquence. Dans la Poésie il y a une part plus sensible de déjà vu, et la légèreté de silhouette de la Science est, en certaines parties, compromise par l'excès de petits plis dont les draperies sont chiffonnées.
Ces quatre plaquettes et une statue de marbre, sont les seuls ouvrages de l'hôtel Païva portant la signature de Dalou. Elle a même été attaquée à la lime et en partie enlevée par un imbécile quelconque sur deux d'entre elles. Ceci est d un intérêt secondaire. Dalou signait rarement ses travaux, ses carnets nous disent pourquoi :
« La meilleure façon pour un artiste de signer son travail, c'est de mettre « le caractère de son talent dans l'œuvre qu'il fait. Cette manière d'y placer son
LA MEl^E Eï LA FILLE
Terre cuite.
• H AXUEi;Hf iiATrRK
[Patfv 73).
.l/ipai tient au 'lin- </'■ W'eàtintiistei ,
PREJK
« nom vaut mieux (jue récriture. C'est ainsi que les hommes d'autrefois s'y pre- « naient (1-2 février 1899).
Au-dessous de cette note, se trouve ajouté au crayon : « Mais c'est plus diffi- « cile (1900) ».
Le caractère du talent de Dalou se trouve, de façon très particulière, dans le grand l)as-relief ovale qui occupe le centre du plafond de la salle à manger, et cela est d'autant plus intéressant, qu'il n'est point une œuvre originale,'mais la transcription, pure et simple, d'un plat de Bernard Palissy. Semblable aux belles traductions d'Amyot ou de Paul-Louis Courrier, cette Diane, au front surmonté d'un croissant d'argent, allongée sur un cerf accroupi, ajoute aux beautés dont l'a doté le glorieux potier d'autres beautés d'exécution personnelles au sculpteur qui l'a complétée en l'agrandissant. La façon dont est traité le cerf est chose tout à fait extraordinaire. C'est l'avant-garde de la sculpture de coloriste dont Dalou sera plus tard le maître incontesté.
La cheminée monumentale de la salle à manger est également l'œuvre de Dalou. Elle est supportée par deux termes qui rappellent, par leur mouvement, les cariatides du Pugct, à l'IIùtel de Ville de Toulon. Ce sont deux faunes adolescents, vigoureux, mais sans redondances musculaires, dont la tête supporte le poids de l'enlablement; un bras replié vers le haut et la main passant derrière la nuque, lui vient en aide, tandis que le bras opposé épousant d'abord la ligne des côtes s'appuie sans effort sur la poitrine. La main droite de l'une des cariatides tient une tlùte double et la main gauche de l'autre une flûte de Pan. Les têtes sont jeunes, l'une est coiffée de pampres et l'autre de lierre, les masques, presque imberbes ne révèlent aucun elfort, un sourire très doux les éclaire.
Entre les deux colonnes qui soutiennent le fronton s'élevant jusqu'aux voussures du plafond est placée, dans un large encadrement, une statue de marbre de grandeur naturelle : une toute jeune fille appuyée sur un genou, le bras gauche élevé et quelque peu penché en avant, le bras droit pendant. Le premier aspect de cette figure éveille le souvenir de Carpeaux. Son mouvement tient surtout du Pel'U Pêcheur et beaucoup aussi de la jeune fille, du Pavillon de Flore. On y retrouve, de môme, dans l'agencement des jambes et des pieds, dans la façon dont le bras gauche est levé, dans le geste donné à la main gauche, une réminiscence très directe de la Vénus accroupie antique, sur la cuisse de laquelle le cff;?/ moderne aurait jeté un bout de draperie.
Mais, l'impression première ressentie à distance, se traduit, je le répète surtout ainsi : « Tiens ! un Carpeaux ! » compliment, en ce que la statue est assez. gracieuse et, semble, de prime abord, assez parfaite pour être attribuée à un tel
maître, reproche, en ce que l'artiste qui l'a exécutée n'a pas su y mettre le
caractère de son talent. Mais quand, sur le socle on lit : .1. Dalou 1864, on constate que Dalou n'avait alors que vingt-cinq ans. A cet âge-là, on imite encore. Si l'ensemble n'est pas encore personnel, les « morceaux » sont déjà, en maints endroits, reconnaissables pour qui connaît bien la « facture » de Dalou. Le modèle du torse notamment contient déjà les qualités que l'on retrouvera plus tard, mûries par le savoir, fortifiées par l'expérience, dans ses maîtresses œuvres; de plus dans la conception et l'exécution de la tète, très simple et vraiment délicieuse ; il n'a rien emprunté à personne autre qu'à son génie propre.
Et c'est grâce à la qualité déjà très supérieure des morceaux que celte statue, malgré son péché d'imitation, mérite de ne pas tomber dans loubli. Voici l'opinion que professait Dalou en pareille matière, alors qu'il était devenu un glorieux artiste :
« {9 janvier \89ii). Pour
« être durable, une œuvre d'art doit être fortement
« conçue et particulièrement belle d'exécution. La
« conception s'adresse à la foule, mais l'exécution
« aux seules personnes qui s'y connaissent, celles-ci
« sont rares. La pensée s'efface en se modifiant 7nai.i
« si le morceau est beau, lui, reste forcément. La pence sée qui a présidé à l'Art égyptien, celle de l'Art
« grec aussi bien que celle de l'Art chrétien, tout cela
« est effacé, pour nous qui vivons à une époque de
« scepticisme et de transition, mais ces différentes
« civilisations nous ont laissé des monuments d'un
« art si admirable, quoique très différent, que l'ad-
« miration reste constante et s'impose certainement ». Ce sont encore deux excellents morceaux, ces deux
Amours qui arasent le plafond du grand salon, soutenant d'une main l'écusson, couronné aux initiales de Païva, et laissant pendre,
La l'uKsiE Bas-rclicf (Hotcl l'aïva).
L'Élooi'exce Bas-relicl' (Ilôtol l'aïva).
(lu bout de l'autre, une toute fine guirlande tombant droit vers le sol. Us sont
musclés comme de petits hercules et les renflements (le leur modelé s'harmonisent avec les rondes bosses, un peu lourdes des moulures et des motifs ornementaux (jii'ils complètent, mais, une fois ce parti pris — ici nécessaire — de sculpture « en sacs de noix » adopté, l'anatomisle qu'est déjà Dalou exige de l'ouvrier Dalou un respect absolu, et pour ainsi dire scientifi(jue, de la vérité des proportions. Ici déjà, on sent poindre l'artiste. Celui qui a fait cela a dû longuement observer le vol des oiseaux; et, qui sait si les quarante oisillons que soignait sa mère n'ont pas'posé pour lui, sans s'en douter et sans qu'il s'en doutât. Peut-être aussi, et toujours inconsciemment, tout en rendant l'illusion de la vie aux peaux d'oiseaux qu'il préparait rue du Bouloi, s'est-il pris à rêver à tant de figures allégoriques qu'on voit un peu partout, et dont les gestes sont si faux qu'elles tomberaient sur le plancher, si elles n'étaient attachées à la maç;on-
nerie. Dalou a si bien appris comment les volatiles
volent que, en présence de ces deux petits amours,
on hésite à ouvrir les fenêtres, de peur qu'ils s'aillent
percher sur les arbres des Champs-Elysées. Bien que
leur auteur s'y trouve encore sous l'influence de son
premier maître, ces deux petits bonshommes lui
appartiennent déjà en propre.
En étudiant les voussures du plafond, du Salon, on
éprouve, toutau contraire, un grand embarras. Achaque
angle est placé, en écoinçon, un vaste médaillon pris
dans un cartouche et gardé de droite et de gauche par
des femmes assises. 11 y en a donc en tout huit. Quatre
sont de Dalou, quatre sont de Nathan. Aucune n'est
signée et il reste à établir quelles sont et celles de l'un
et celles de l'autre.
Là est la grande difficulté! car ces huit ligures, huit Muses, constituent un
L\ Si;ie.ni;k Bab-rclicf iHolcl l'aïval.
Lv Ml'siqi'f.
Bas-iclicf (Hôtel Païva),
ensemble ornemental et chacun des artistes qui les ont sculptées a dû se faire le serviteur impersonnel du tout auquel il collaborait. Quand on sait par avance que la Comédie, la Poésie, la Musique et l'Histoire sont de Dalou, on y retrouve sa trace ; mais, ces huit Muses qui sont sensiblement plus grandes que nature, sont placées si haut et dans un contre-jour si défavorable que tout examen sincère est impossible. Et cela est dommage, car les photographies qui ont été faites des modèles primitifs montrent que malgré l'imitation flagrante de Jean Goujon, imposée par larchitecte il y a là des ouvrages dignes d'être pour le moins signalés. Cela reste évidemment des imitations mais on y voit que l'imitateur les a, dans une certaine mesure, pénétrées de son originalité.
Voici donc, abstraction faite d'une foule de mascarons et de menus objets de détail, les grands travaux exécutés dans l'hôtel Païva, par Dalou' et, si je m'y arrête, et trop longuement peut-être, c'est parce qu'ils marquent la première période de sa vie de grand travailleur et parce qu'ils ont donné la notion de son habileté et de sa fécondité. Si importants qu'ils soient, ils ne représentent en somme qu'une faible part de son nnivre d'incomparable décorateur au moment où il revint à la sculpture.
De cette môme époque datent deux tombeaux. L'un se trouve au Père-La Chaise et comporte deux statues debout, simples morceaux d'école où l'imitation de la Polymnie joue le plus grand rôle. L'autre, au contraire, constitue une œuvre intéressante au premier chef par son originalité. Il se compose de deux grandes figures de Pleureuses sculptées en pierre placées de chaque côté de l'entrée du tombeau et d'un petit bas-relief de marbre situé sur la face antérieure de l'édicule. C'est la sépulture Moïana, au cimetière d'Auteuil, un tout petit cimetière, déclassé depuis longtemps et que fort peu d'habitants, d'Auteuil même, connaissent. 11 se trouve dans une ruelle latérale de la rue Michel-Ange à son point de jonction avec le viaduc d'Auteuil. Les deux Pleureuses agenouillées ressemblent singulièrement parla disposition et l'esprit des draperies aux statues des Boulonnaises, que Dalou fera dix ans plus lard en Angleterre, et le petit basrelief, non signé d'ailleurs (pas plus que les Pleureuses), pourrait être classé parmi les ouvrages de sculpture exécutés par Dalou d'après la vie moderne dans les dernières années de sa vie. Au centre de la composition une sœur de charité, d'une cinquantaine d'années, encore belle, est assise devant une table sur laquelle
' Des monographies de l'Hôtel Païva lui alLtibuenl à tort Jeux ligures d'homme eu bronze llorenlin, soutenant une console en lapis lazulé .Klles ont été modelées à l'atelier Carrier-Belleuse. // ne peut néanmoins, que Dalou en ait réparé les pieds et les mains sur les pliltres qui ont servi à la fonte. On lui a attribué également l'ornementation d'une petite cheminée consistant en deux chimères en marbre noir et en deux anges de bronze. Il y a été totalement étranger.
repose un livre largement ouvert, le geste de sa main droite en souligne un passage, dont deux jeunes filles, debout h sa droite, suivent la lecture ou l'explication ; mais, pour un insta^J^, la sœur se retourne pour rectifier le travail d'une jeune fdle assise à sa gauche sur un escabeau, occupée à coudre une pièce de linge. Devant elle, deux petites sont assises sur des tabourets, l'une tient dans ses bras une poupée de carton de neuf sous, l'autre, plus petite encore, coifTée d'un petit bonnet rond tuyauté, a les mains jointes.
Toutes ces figures sont en costume moderne, costume de 1864 ou 1865, mais exécuté avec une telle conscience et une telle sûreté de forme que, traité comme il l'est, il semble, malgré quarante années de variation des costumes féminins, pris de la veille dans quelque ouvroir ou quelque orphelinat. Ajoutons que la composition de ce bas-relief est inspirée d'une photographie, prise à l'orphelinat Saint Charles et qui se vendait vers 186S au profit de cet orphelinat.
Au point de vue de l'histoire de l'œuvre de Dalou, ce petit bas-relief, œuvre charmante d'ailleurs, peut être considéré, par qui veut pénétrer jusqu'au fond de sa pensée, comme un document d'un intérêt tout à fait supérieur.
Passons rapidement devant les deux grandes cariatides qu'on voit au-dessus de l'entrée delà maison sise rueLafayelte 91, à l'angle du faubourg Poissonnière, dont Dalou disait qu'elles n'avaient qu'un seul défaut, celui d'être signées, (or, si elles ne l'étaient pas, personne ne songerait à les lui attribuer) , et allons nous placer devant les deux bas-reliefs, placés aux deux côtés de la voûte d'entrée de de la maison sise 4, rue de la Paix'. Pour les présenter avec quelque autorité, j'emprunte au statuaire Eugène Guillaume (de l'Académie des Beaux-Arts), que ses travaux de critique artistique ont conduits à l'Académie française, un fragment d'une récente conversation, que je reconstitue de mon mieux : « Dalou je l'ai connu enfant, dès son entrée à l'École et je l'ai suivi depuis ses deux bas-reliefs de la rue de la Paix. .Je ne passe jamais par la rue de la Paiix sans aller les revoir une fois de plus ».
Manguin, qui les lui avait commandés, lui avait bien imposé le style de la Renaissance, mais comme ces deux ouvrages n'avaient point à s'accorder avec autre chose que les profils très simples de l'architecture, il lui avait laissé toute liberté de composition et d'exécution, pourvu qu'il remplît d'une figure unique et de style Renaissance chacun des écoinçons surmontant la voûte du porche.
Contrairement à M. Guillaume, Dalou ne passait plus jamais rue de la Paix, par crainte de revoir ces deux enfants de sa prime jeunesse. Jamais il n'en souffiait mot à personne ; ses élèves n'en soupçonnaient point l'existence. Un jour ' Nous reproduisons ces deux ligures en frontispice, page 1.
pourtant, rentrant à l'atelier, il raconta, comme un accident désagréable qui venait de lui arriver, que, par la maladresse innocente d'un cocher, il s'était trouvé en face d'eux.
« Et ce n'est pas bon! c'est même trop mauvais », disait-il, avec une conviction telle, que aucun de ses collaborateurs n'eut jamais l'idée d'aller vérifier son assertion.
11 estjuste d'ajouter que, par l'exécution, en pierre tendre et friable, les souplesses du modèle s'étaient en partie effacées; les nettoyages successifs ordonnés par l'édilité parisienne ont, par la suite, largement détérioré ce que les praticiens avaient su en conserver. Si ces deux bas-reliefs restent encore à la merci des intempéries et demeurent la proie des nettoyeurs; il n'en restera plus trace dans peu d'années.
Les travaux de l'hôtel Faïva, malgré la très réelle beauté de la plupart d'entre eux, donnent la sensation de ce fameux mur dont parle Victor Hugo, de ce mur derrière lequel il se passe quelque chose, et qui est déjà quelque chose. Mais qu'y voit-on ? La preuve d'un talent hors ligne y est faite, mais aucune personnalité ne s'en dégage encore.
Avec les deux bas-reliefs de la rue de la Paix il en est tout autrement ; le talent s'élargit et la personnalité se fait jour.
Quiconque a flâné dans les ateliers connaît la charge du saint Jérôme cl de son rocher. Un affreux bourgeois commande à un peintre un tableau intitulé Saint Jérôme dam son rocher et, à chaque visite qu'il fait à l'artiste, il répèle : « Je trouve ça très bien, mais j'aimerais mieux que le Saint Jérôme fut un peu plus enfoncé dans le rocher. Trop de saint Jérôme et pas assez de rocher! »
Quand Cabrion a déjà deux ou trois fois bitume des bouts de rocher devant les restes de son saint, sans pouvoir contenter le goût de son client, il (init par s'énerver et, convaincu de faire une bonne farce au bourgeois, il supprime entièrement son bonhomme. Puis, tout goguenard, il attend de pied ferme l'ennemi héréditaire.
Celui-ci arrive, aperçoit son tableau, s'exclame, l'admire, le paie et l'emporte. Il en est fier, il fait graver une plaque de cuivre, sur laquelle on lit le nom du peintre et la mention : Saint Jérôme dam son rocher. Et quand ses amis demandent oîi est le saint Jérôme, il leur riposte d'un air entendu : « Oh ! il est dedans, je vous l'aflirme, je l'y ai vu mettre. »
Ainsi en était-il de Dalou emprisonné dans les maçonneries de l'hôtel Païva. Mais le saint Jérôme, rue de la Paix, avait fait tomber un peu du mur de la geôle où la formule exigée l'avait encore enclos et avait amené au jour un peu de son propre visage. Les passants dont les yeux savent voir par eux-mêmes,
s'arrêtèrent et reconnurent dans son œuvre la marque d'un homme nou-veau.
Les inventeurs et les propagandistes du modem style pourront, s'ils veulent, aller rue de la Paix, apprendre que leur style, malgré son orthographe anglaise, n'est pas tout à fait aussi anglais, ni même aussi moderne, qu'ils le veulent dire, et qu'il aurait, même, tout à gagner au retour vers les lignes simples et pures, chères aux maîtres impérissables de l'antiquité et à leurs continuateurs du xvi" siècle.
A cette époque où Dalou exécutait les travaux de l'hôtel Païva et d'autres travaux décoratifs il gagna de l'argent et même beaucoup d'argent. Mais il ne lui tenait point aux doigts, comme on dit vulgairement, et, pour le dépenser plus vite, et ne rien perdre de ses heures de travail, il s'adjoignait des personnes de bonne volonté, qui l'aidaient à le dépenser. De la sorte, en mettant les bouchées doubles, tout disparaissait en un clin d'œil. Puis, l'escarcelle vidée, il acceptait de travailler à l'heure et à la journée dans des ateliers industriels.
Les travaux de l'hôtel Païva et, bien plus encore, les bas-reliefs de la rue de la Paix lui avaient fait, parmi ses jeunes confrères, et même parmi ses maîtres, une réputation d'artiste justifiant déjà les plus belles espérances. Aussi fût-ce un événement à l'école des Beaux-Arts lorsqu'on apprit, en 1865, qu'il venait d'y rentrer. C'était un peu de son plein gré, mais bien plus encore — et ceci est tout à leur honneur — grâce aux objurgations de ses propres, concurrents. La composition du jury des concours pour le prix de Rome venait d'être changée. A l'Institut seul, avait été substituée une commission composée d'artistes dont une portion ne faisait pas partie de l'Institut — (Carpeaux était l'un de ces derniers) — et de critiques d'art ou d'amateurs de haute autorité. Dans ces conditions, Dalou tenta encore une fois l'épreuve dont, à trois ans de là, il était sorti dégoûté et découragé. La perspective de pouvoir étudier les maîtres et de travailler pour son art, sans être astreint à des besognes fastidieuses, où tout ce qu'il gagnait en habiletf>, il croyait le reperdre en savoir réel, l'avait décidé à concourir. Le désir aussi de mettre définitivement de l'ordre dans sa façon de vivre ne fut peut-être pas étranger à sa détermination.
Les conditions du nouveau programme fixaient la limite d'âge à vingt-cinq ans ; toutefois, par une mesure transitoire, tout élève ancien de plus de vingtcinq ans pouvait avoir le Prix s'il arrivait premier, au premier tour de scrutin, auquel cas on doublait le Prix au profit de l'élève de moins de vingt-cinq ans qui en était jugé digne.
Dalou fut admis à concourir, avec le N" 6; il monta en loge et exécuta le concours. Le sujet était La fondation de Marseille.
Ce fut Barrias, alors âgé de moins de vingt-cinq ans, qui fut désigné pour le
dalql:, sa vik i<:t son (»el:vue
Prix. Dalou narrivail qu'en Iroisiùnio ligne. Croisy — à qui Ion doil entre autres œuvres le monument à l'armée de la Loire et à Chan/.y, qui se dresse sur la place du Marché au Mans — était classé deuxième. Carpeaux avait été l'un de ceux qui avaient le plus activement fait campagne contre le bas-relief de Dalou. il le lui dit d'ailleurs en toute franchise et avec les raisons sincères qui avaient dicté sa ligne de conduite. Dalou ne l'en aima que mieux pour cette preuve de droiture et de probité artistique.
Le plâtre de ce concours do bas-relief a disparu, mais la photographie en
Lv roxDATioN iiK Mahsf.ii.i.k (Contour.; cii' |n-i\ il<> lionic à l'Krolc tirs licaiix-AïU. Isii.i;.
existe. Grâce à l'amabilité de M. Barrias, je l'ai en ce moment sous les yeux et je constate que Carpeaux eut mille fois raison. Si Ion en excepte une ligure de femme, debout, drapée à la fa(;on des femmes de la Renaissance et qui est à la fois et charmante et d'une très bonne exécution, le reste est plutôt comique. 11 y a là des Gaulois munis de fausses barbes en filasse et campés dans des postures qui semblent la » charge » du bas-relief traditionnel de l'Ecole. Il y a même dans le fond un liomain imité de la sculpture romaine de la décadence, dont la vue seule suffit à mettre en joie les ennemis de l'enseignement officiel. Et si ce bas-relief a mérité la troisième place, il donne une triste idée de celui qui a été classé après lui. Que Dalou ait fait cela, n'est rien moins étonnant, il a voulu parler un langage auquel il ne comprenait rien et il a produit quelque chose de très curieux à force de ridicule.
Au début de l'année scolaire 1866, Dalou réintégra l'Ecole et une fois de plus il manifesta son intention de participer à l'épreuve d'admission au concours.
Du titre de Grand Prix de Rome, il n'avait cure que pour les avantages matériels qu'il pouvait lui procurer, dans le présent et dans l'avenir; il avait déjà et ne le cachait point, sur l'institution elle-même qui fonctionne à la Villa Médicis, des opinions que l'àgc n'a pas modiliées. Témoin cette note qui date de 1896 :
« 30 novembre, 1896. Deux dames américaines sont venues, réclamant ma (( signature sur un Livre d'Or et mes vœux pour un Institut américain, qu'elles (( ont, paraît-il, l'intention de fonder ta Paris. En somme, il s'agirait d'un prix « de Paris, pendant du prix de Rome, que nous autres fran(;ais décernons (( stupidement chaque année. Grand merci. Assez d'imbécilités comme cela! a .l'ai nettement refusé l'honneur qu'on prétendait me faire. Ces dames en « étaient stupéfaites. Elles ont de grands noms, les uns que je vénère, les autres « que je méprise ; peu importe. Si je n'avais écouté que ma vanité, certes << j'aurais signé ; mais, fort heureusement, mes convictions ont parlé plus haut « et je me suis abstenu, j'en ai quehjue (ierté, je l'avoue. »
Aux abords de la date des épreuves d'admission, les camarades de Dalou, étonnés de ne le plus voir, depuis quelque temps reparaître à l'Ecole, allèrent le trouver pour avoir l'explication de son abstention. Il leur dit :
« Décidément je ne me présenterai pas, et cela, pour cette bonne raison que
« le Prix ne peut être décerné qu'à un célibataire encore l'une des beautés
« du règlement... et que. tel que vous me voyez, je vais me marier ».
Dalou marié ! Voilà qui était difficile à imaginer ! Tout son passé de jeune homme protestait contre une telle hypothèse. Dalou, marié! tranquille, rangé, père de famille peut-être ! Quelle perspective imprévue, insolite môme ! On crut à un emballement passager, on lui fit même de la morale, on plaida la cause de son Prix. Il finirait bien par le décrocher, que diable! Le laisserait-on se mettre la corde au cou? lui permettrait-on de s'enfouir une deuxième fois ?
Mais lui, devant l'assaut de ses amis, il n'avait qu'un sourire tranquille et que s'il avait été l'homme des phrases sonores, il aurait pu traduire par :
« Allez mes braves gens, je me moque de conquérir ni votre fameux Prix de « Rome, ni rien d'autre au monde, ma conquête vaut mieux que tous vos Prix « de Rome et que Rome elle-même par dessus le marché ».
Ainsi pensait-il à celte heure, et telle fut désormais et demeura à toute heure sa conviction la plus profonde et telle devint la fondamentale vérité de toute sa vie.