LA FONTAINE DU FLEURISTE
Dans l’établissement horticole, qualifié Fleuriste de la Ville de Paris, où ne pénètrent que de rares élus, se trouve une fontaine ornée d’un grand hautrelief sculpté par Dalou. Ce n’est pas autre chose qu’une reprise entièrement modifiée du bas-relief qui, exposé en 1879 à la Royal Academy de Londres, y avait eu, selon la lettre de Dalou à Cornaglia, « l’air d’un lancier parmi les dragons » et qui est actuellement placé au South Kensington Muséum, à contre-jour au mur d’un escalier.
On n’a pas oublié la Genèse de cet ouvrage conçu dans une heure de joie, exécuté d’une baleine, exposé, sitôt fini. Dalou avait été vivement peiné de son insuccès, et, — fait unique dans sa carrière — , il n’avait pas aperçu alors les défauts les plus visibles de son œuvre, défauts de composition où des fouillis de draperies chiffonnées, bouillonnées même, bouchent des vides pour le plaisir de les boucher, défauts d’exécution, par une accentuation excessive des analomies, qui va jusqu’à donner au personnage principal un faux air d’écorché.
Tous ces défauts, et d’autres encore, il les vit plus tard et résolut de reprendre I inspiration exquise de son premier essai et d’en faire une œuvre digne d’elle H qui traduirait l’expression de bonheur et de gaieté, d’où elle était née.
Dans le même cadre, absolument circulaire, cerné par le même encadrement hexagonal, il plaça les mêmes personnages, seulement, cette fois, il fit avancer
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le cadre, alin de pouvoir traiter son sujet en ronde-bosse presque totale. Au fond de cette sorte de cuve ronde à bords plats, il n’y a plus ni draperies, ni feuillages; un plan neutre, terrain ou roche, y est indiqué, juste assez pour y répandre une coloration discrète, claire et douce, sur laquelle les personnages se détacheront en pleine vigueur.
De même que dans le haut-relief du South Kensinglon Muséum, dans celte nouvelle version de la même donnée, un homme est agenouillé et écrase une
Haut-relief de la fontaine du « Fleuriste » de la Ville de Paris
poignée de raisin sur la face rieuse d'une femme, qu’une autre femme empêche de se relever. Dans le fond, apparaît, de même, un homme, mis en gaîté par la scène.
Cette fois, il n’est plus besoin d’appuyer bien fort sur l’épaule de la femme étendue à terre, elle rit si bien et de tout son corps, et avec un tel abandon de soi, que, même si on la lâchait, elle n’aurait pas la force de se relever. D’une main faible elle se cramponne au sol pour ne pas s’y effondrer complètement, tandis que, d un bras, amolli par le rire, elle repousse à l’épaule l’homme qui écrase sur elle la poignée de raisin et, que, d’un pied, appuyé sur sa cuisse, elle essaye aussi d'éloigner. Mais elle n’en a pas la force, et lui, — qui n’est plus un faune, mais
un humain vulgaire, — s’avance vers elle. Et, plus elle se défend, et plus il semble l’inonder du jus de Bacchus. La femme placée derrière elle ne la maintient que juste assez pour la pouvoir maintenir encore si, tout à l’heure, le fou rire se calmant, elle retrouvait la force de se remettre debout. Et puis, elle-même ne peut pas appuyer bien fort ; elle s’amuse trop .
Enfin, dans le fond, un homme accourt aux cris de la joyeuse victime ; s'il est un peu au regret de n’être pas de la fête, il n’en rit pas moins comme un heureux qu'il est. 11 tient encore à la main un gobelet qui donne à supposer qu'il a, pour venir, quitté quelque bon piol à humer, devant lequel il a laissé les camarades, qui, tout à l'heure, à leur tour, vont bien se gaudir de la bonne grosse farce de vignerons en gaîté qu’il leur contera.
Et les quatre personnages sont solides, bien en chair, la peau fine et sensible. Cette fois « le morceau » n’a plus comme en 1879 l’air d’une de ces savantes « démonstrations » que Dalou modelait devant les élèves du Royal College of Art. On a bien devant soi des êtres vivants et agissants.
Dalou avait refait cette « Bacchanale » pour son instruction et pour sa satisfaction personnelle. 11 l’avait exposée au Salon du Champ de Mars en 1891. C’est là que la commission d’achat de la Ville de Paris vint la choisir et en acquit le modèle et son exécution, moyennant la somme de 16 000 francs, fourniture de la pierre comprise.
Il rentra enchanté à l’atelier et annonça la bonne nouvelle à son fidèle Auguste Becker. Celui-ci lui répondit alors, que la Ville avait fixé un prix insuffisant :
— Vous êtes comme ma femme, vous, riposta Dalou, vous trouvez que ce n'est jamais bien payé !
Et, après que Becker lui eut démontré, chiffres en mains, que la pierre, les praticiens et le reste absorberaient le plus clair de la somme reçue, il se fâcha presque :
— Avec tous vos calculs, il n’y aurait plus de plaisir à faire de la sculpture!
Non seulement Dalou fit exécuter et acheva de ses mains le médaillon de la
fontaine de pierre du Fleuriste de la Ville de Paris, mais il refit plus tard pour lui-même, et aussi parfaitement achevé que ce médaillon, un nouveau haut-relief de ce même sujet. Une réduction de celui-ci en fut faite qu’il retouchait encore au moment où la maladie l’arracha pour jamais à ses travaux.
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