LE MONUMENT DE JEAN LECLAIRE
Vers la fin de 1894 ou au début de 1895, M. Formigé, l’éminent architecte, qui a été le collaborateur de Dalou dans la presque totalité de ses derniers travaux, vint lui proposer de composer un monument, qui devait être élevé par souscription de ses ouvriers, à un entrepreneur de peinture en bâtiment du nom de Jean Leclaire, créateur d’un mode de participation aux bénéfices, grâce auquel, chacun de ses collaborateurs était devenu son associé et avait acquis une situation, matériellement et moralement, de beaucoup supérieure à celle des ouvriers employés partout ailleurs dans la peinture en bâtiment.
A premier aspect la proposition ne lui plut guère. Il ne voyait nullement comment il pourrait personnifier, ni la Peinture en bâtiment, ni même la Participation aux bénéfices. Cela n’éveillai t en lui aucune idée sculpturale et, loin delà. M. Formigé l’engagea à réfléchir avant de répondre définitivement: non. Des brochures, relatant la vie et l’œuvre de Jean Leclaire lui furent remises, qu’il lut avec intérêt, et il se pritrd’afïection pour « ce brave homme » comme il qualifie Jean Leclaire dans ses notes.
Et, petit à petit, l’idée se fit dans son esprit; très nette et très simple.
Le symbole de la Peinture en bâtiment, trouva-t-il, ce sera tout bonnement, un peintre en bâtiment.
La forme de sa longue blouse n’est pas si loin de celle de l’antique péplum, pour qu’on n’en doive pouvoir tirer parti. Quant au symbole de la Participation aux bénéfices, c’est-à-dire du partage fraternel, entre celui qui centralise le travail et chacun de ceux qui y concourent, Jean Leclaire lui-même pourrait le représenter, en personne, sur un monument, tout aussi bien qu’il Payait, durant sa carrière, représentée en pratique, parmi ceux-là même qui voulaient glorifier sa mémoire.
Et l’esquisse fut trouvée : Un peintre en bâtiment, en habits de travail, longue blouse et bonnet de toile, le pied gauche posé sur le sol, franchit de la jambe droite le premier degré d’un escalier; du degré supérieur, le bon Jean Leclaire, en redingote, et tel qu’il fut dans la réalité, lui tend la main et le soutient pour l’aider à s’élever plus haut. Les attributs, sans aucune prétention à la haute philosophie, sont , d’abord, sur le premier degré, une éponge, de grosses brosses à peindre, rondes ou plates, une raclette triangulaire, une tête de balai de colleur de papier, de même que, à la main du peintre, un camion ou seau à peinture, avec son pinceau planté dedans.
Ayant trouvé cela, Dalou s’y mit avec d’autant plus d’entrain qu'il y rencontrait l’occasion d’une étude utile à son Monument aux ouvriers.
Le 13 mars 1895 le comité Jean Leclaire, se rendait impasse du Maine et l'esquisse était : « reçue avec félicitations et remercîments » écrit Dalou.
Ces quatre mots ont besoin d’être expliqués : Chaque fois que Dalou devait recevoir un comité, ou même de simples particuliers qui auraient à accepter une de ses esquisses, il était nerveux et anxieux jusqu’à leur arrivée et, toujours, il découvrait son ouvrage, du même geste gêné et inquiet qu’il avait eu jadis dans sa ehambrette de la rue Git-le-Cœur, quand Manguin vint voir son premier petit bas-relief destiné à l'Iiôlel Païva.
Le 11 avril 1896. Son carnet porte : « Visite du comité du monument « Leclaire. Satisfaction générale. En somme excellente journée pour moi; le « matin la satisfaction unanime du comité Leclaire, à déjeuner des bouquets, « des huîtres, des baisers, c’était ma fête, je n’y pensais guère, etc... »
Telle était, en deux lignes, en sa toute intime naïveté, la modestie de Dalou et tel est, d’un trait, le tableau de sa vie d’ouvrier. Vous avez lu : « des huîtres » gros événement! On a fait des frais pour le jour de sa fête, on a acheté des huîtres !
Mais s'il était ménager de ses deniers lorsqu’il s’agissait de son bien-être, il ne l’était point lorsqu’il s’agissait des moindres détails, dont sa conscience d’artiste lui imposait la sincérité.
Voici par exemple une note qui donne un échantillon de ses scrupules :
« (26 mars 1896). — Je suis allé ce matin acheter une redingote (sur mesure) « à mon modèle en vue de la statue de Leclaire. Je l’aurai mardi matin. Elle « me coûtera 75 francs. »
Il promit 1 inauguration pour le printemps 1896, et il tint parole malgré son déplorable état de santé.
A quelques jours de la visite du comité, il s’entendait avec le fondeur pour l’exécution en bronze, et enfin, ayant fait chaque jour, sans exception, une séance de modèle et même, certains jours, des doubles séances, il arriva à la dernière séance et notait, épuisé de fatigue :
« (30 avril 1896). — Fait celte après-midi une séance de modèle sur le groupe « Jean Leclaire. Je termine ce groupe comme un vrai chien qu’on fouette, « tellement je me sens mal à l'aise. Maudit, trois fois, soit le manque de « santé! »
Le monument, ollerl par le comité à la A ille de Paris, fut érigé au square des Epinellcs à I » < • 1 1 e \ i I le. Dalou en choisit remplacement, dès le mois d’avril, puis,
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS
quand tout fut terminé, ii alla y donner un dernier coup d’œil, l’avant veille de l’inauguration :
(29 octobre 1896) . — « Le matin je me suis rendu au square des Épinettes pour « examiner le groupe Jean Leclaire. Je n’ai plus à m’en occuper. Puisse l’inau- « guration de dimanche prochain, ne pas être trop arrosée parle ciel, car depuis « quelque temps, il pleut exagérément pour la saison. »
Le ciel fut clément à l'inauguration. L’accueil du public et les discours prononcés furent chaleureux pour les beautés, si originales et demeurées néanmoins sculpturales, du groupe. Mais Dalou n’entendit rien de tout cela et, en rentrant, il écrivit un éreintement complet de son travail.
Que ceux qui ont cru devoir se froisser des critiques qu’il a portées sur leurs œuvres, voient ici la façon dont il traitait les siennes propres :
(1er novembre 1896). — « L’après-midi je me suis rendu, avec ma femme, à « l’inauguration du monument J. Leclaire. Une nouvelle déception m'y atten- « dait, — comme toujours d’ailleurs, quand je vois l'une de mes élucubrations « en place. — Passe pour Leclaire et pour l’ensemble du groupe... mais le « peintre! D’abord la blouse laisse par trop voir le nu. J’avais bien l’intention « qu’il fut sans chemise, ainsi qu’en été quand la chaleur est accablante, cepen- « dant moins que cela, puis le bonnet ne vaut rien non plus ; somme toute c’esl « trop incomplet. Voilà ma triste impression. »
Ne croyez pas à du dépit. Il y a un certain fond de vérité dans ces critiques, exagérément sévères, mais en partie justiliées.