P R EF AC E
Ici, je m’arrête un peu troublé.
Yais-je prétendre qu’en laissant derrière lui le « Bas-relief des Etats généraux », le « Triomphe de Silène », le « Monument de la République », dix statues de la plus riche élégance, vingt bustes débordant de vitalité, Dalou n’a pas justifié au centuple l’illustration qui s’attache à son nom? Vais-je dédaigner cette œuvre, noble et diverse, issue de l'art de Versailles, d’une si puissante sagesse et d’une grâce si haute? Vais-je médire des commandes, moi qui ai pour raison d’être, pour excuse et pour honneur d’en préparer? Vais-je affecter ce dandysme un peu niais qui consiste à se détacher de sa fonction pour en sourire? Vais-je adresser un reproche quelconque à cette pure mémoire et blâmer une des plus droites consciences qu’il m’ait été donné de connaître?
Non ! Et j’ai hâte de saluer très bas, comme il convient, l’œuvre réalisée par le maître. J’oserai seulement, dans les lignes qui vont suivre, en appeler du Dalou public au Dalou caché.
Pourquoi, fêté, admiré, célèbre, est-il mort plein de regrets? — Parce que, prisonnier de son succès, tâcheron de besognes grandioses, il a, pendant trente ans, espéré, quand il terminait la tâche quotidienne, que le jour de demain lui permettrait de se retrouver. A ses côtés, sa femme, cette épouse incomparable qui fut sa conscience, « le tuteur de la frêle plante que je suis », souhaitait passionnément la délivrance du génie qu’elle couvait de sa rude tendresse, et dont seule elle savait l’énigme.
Ce conflit cruel entre la virtuosité de ce rare artiste et son tempérament, entre son activité et sa méditation, vous en sentirez l’amertume en lisant le beau livre, exact et pieux, de M. Maurice Dreyfous. Le biographe de Dalou fit partie du groupe d’amis intimes devant qui il pensait tout haut. En bon poète, M. Dreyfous est un peu devin : il a lu dans cette âme fermée. In autre ami, Fernand Calmettes, d’une si profonde clairvoyance dans les choses du cœur, pourrait témoigner. Moi-même, que Dalou daignait honorer de quelque confiance, je l’ai vu, au lendemain de ses plus retentissants
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triomphes, rongé de cloute et de mélancolie. « Tout cela, grondait-il, oui, sans doute ce n’est pas mal. Mais, voyez-vous, ce n’est pas ça. »
:< Ça », c’est le petit nom familier dont les gens dépourvus de rhétorique nomment leur idéal.
Dalou en voulait à la Fée de la Commande de ce qu’il n’avait pu se servir d’elle sans être contraint de la servir.
C’était une vieille ennemie intime, depuis l’hôtel de Païva. Alors, elle lui avait enjoint de faire du Germain Pilon, au goût d’une mondaine du Second Empire. Pour un maître ouvrier c’était un jeu. Il y avait excellé. Cariatides, naïades et nymphes naissaient, faciles et charmantes, sous son ébauchoir. Puis, à l’atelier d’orfèvrerie des frères Fannière, il avait prodigué des trésors de verve inventive. Il semblait destiné à demeurer un souple et prestigieux décorateur, quand la guerre de 1870 éclata.
On pense si au cri de « la Patrie en danger! » et de « Vive la République ! » Dalou délaissa les nymphes. Sous la capote du garde-national, il eut toutes les vertus, tous les défauts, toutes les chimères, toutes les injustices et toutes les colères des parisiens du Siège. On sait qu’il joua dans l’aventure de la Commune un rôle inoflfensif et périlleux. D’après un dossier classé quelque part il se serait même rendu coupable du crime d’usurpation d’emploi public. Nous nous l’imaginons mal dans un emploi. Mais il faut bien que cela soit vrai puisqu’il a été condamné de ce chef aux travaux forcés par contumace. Le gouvernement de Thiers eut le bon goût de ne poursuivre ce singulier criminel qu’avec très peu de férocité. Dalou gagna facilement l'Angleterre.
A Londres, un confrère incomparable, Legros, l’accueillit à bras ouverts. Sa jeune femme partageait gaiment son sort. Entre une compagne semblable et un tel ami, Dalou, dénué de ressources, ruiné, furieux, vaincu, proscrit, vécut la période de son existence la plus féconde et la plus libre.
A peine installé, il commençait un groupe, « l’Enfance d’Iiercule ». Par bonheur Mme Dalou, vaillante révoltée parisienne, n’aimait l’Olympe que
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médiocrement. Sur une raillerie de sa femme, le brillant maître-orfèvre s’avisa que pour qu’une mère allaitât dans un beau geste, il n’était pas indispensable de lui infliger Hercule pour nourrisson. Une bouffée d’air envahit son cerveau. Il vit la nature que la mythologie lui voilait. Une forte et tendre paysanne allaitant son enfant s’éveilla sous ses doigts à la vie du Vrai.
Un grand cri d’admiration le récompensa d’avoir osé. Ua gentry anglaise adopta le proscrit. Quelques travaux bien payés lui donnèrent la sécurité, sans enchaîner son tempérament. Il créa alors cette touchante série des Boulonaises, véritables filles de son esprit. Tout cet exil anglais lui fut profitable. Il y prenait sincèrement conscience de lui-même.
Mais tandis que l’amnistie lui rendait sa patrie, l’annonce d’un concours pour le « Monument de la République » rejetait ses énergies de libre travailleur dans les programmes et dans les commandes.
Ne pas être le statuaire de ce monument lui eût semblé un déni de justice. Il se mit au travail avec une sorte de fureur. Il concevait un groupe pompeux, gigantesque. « Ue monument, écrivait-il, sera dans le style Uouis XIV, style que je vénère par-dessus tout. » Singulier aveu. U’idée monarchique de majesté tyrannisait encore sa conception. Il s’enthousiasmait à l’idée d’emprisonner une fois de plus la foi nouvelle dans le symbolisme du passé.
Il concourut et n'eut pas le prix. Un compromis intervint; on lui demanda son œuvre pour un autre emplacement. Malgré la douleur que lui avait causée son échec, il accepta cette réparation. Dix années, dix interminables années, les plus avides de liberté de sa carrière, furent dévorées par les travaux d’exécution, les difficultés de la fonte, tous les tracas d une entreprise formidable. Pour faire halte, on décida d’inaugurer solennellement le modèle, lors de l’Exposition de 1889.
Cette première cérémonie de la place de la Nation fut pour Dalou la grande date de sa pensée. Elle avait été pour lui une victoire. Toutes les
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consécrations officielles étaient venues à lui. Tous, ministres, sénateurs, députés, confrères, écrivains, amis connus ou inconnus l’avaient comblé d’hommages.
Au bras de sa femme frémissante, il regagna son logis, plein de tristesse et de colère.
Jamais Dalou n’a été Dalou comme ce soir-là. Ce fut sa « Nephtali », comme parlait Renan. Quelques lignes de son Journal, des propos qui lui échappèrent, des murmures à demi étouffés permettent de reconstituer l’oraison solitaire dans laquelle il se plongea, ainsi qu’en une source de jouvence et de vérité.
Nous n’y sommes pas, songeait-il. Ils n’y sont pas du tout. Je n’y suis pas plus qu’eux. Je suis venu à cette fête pour assister à l’apothéose de ce peuple dont je sors et dont l’âme bouillonne en moi. Où était-il le peuple? On ne l’a pas vu. De la cavalerie, des uniformes, des canons partout. Tout l’appareil a défilé du vieux monde. Où se cachait, pendant ce gala démodé, l’armée du travail? où mes praticiens, mes ajusteurs, mes fondeurs et mes plâtriers? où les millions de bras qui créent? où ceux qui peinent sur la glèbe? J’ai vu des fusils et des sabres, et pas un outil. Il s’agissait de glorifier aujourd’hui pour exalter demain. Il n’y a eu qu’autrefois d’invité. Moimême j’ai fait une œuvre d’autrefois !
Rentré chez lui, il dit à sa femme : « Je veux faire le « Monument des Ouvriers ».
Alors, d’un geste héroïque, il rejeta toutes les formules de son habileté comme une armure hors d'usage. L’allégorie de théâtre lui donnait la nausée. En passant la revue de ses ouvrages il se prit de prédilection, tel un père envers ceux de ses enfants qui lui ressemblent, pour ces maigres échappées de la foute qui contemplent de loin son Mirabeau, pour sa robuste nourrice villageoise, pour sa figure ingénue de Victor Noir gisant endimanché dans
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la seule majesté du martyre. Il revécut sa vie. La muse de Pierre Dupont chantait au fond de sa mémoire les refrains de la forge et de la grange. Par delà les maîtres de Versailles, toujours admirés, mais désobéis, il tendit la main aux artisans du Moyen âge, aux tailleurs de pierre du soubassement d'Amiens, aux tumbiers bourguignons, à tous ces imagiers anonymes de la vieille France qui sculptaient aux porches des cathédrales le drame sublime du travail et l’éternel poème de la vie. 11 se sentit leur héritier légitime. Sur son Journal il écrivit ces lignes : « La glorification des travailleurs est le culte appelé à remplacer les mythologies passées ». Il se jura d’être le sculpteur du peuple, comme Pierre Dupont en avait été le poète.
Dès lors il ne songea plus qu’à ce Monument des Ouvriers dont les ébauches grouillaient sous ses doigts. Il le voyait se dresser, haut et fruste, sur le ciel pâle de son Paris. Pour trophées, il y suspendrait des outils, la pioche, la bêche, la truelle, le ciseau, le rateau, la charrue. Pour héros, il y camperait dans leurs libres costumes ses frères de souffrance, un botleleur, un serrurier, un chiffonnier, un casseur de cailloux, un balayeur, un maçon. Et de tant de vérité vivante il ferait une Beauté suprême !...
Trop tard. Un corps usé par le mal de vivre abandonnait cette pensée rajeunie. Cette volonté ressuscitée n’avait plus à son service que des heures de grâce. La mort l’a pris quand il renaissait.
Il nous laisse en ouvrages achevés les preuves du talent superbe qui lui fit orner son époque ; en fragments palpitants et mutilés, en larves sublimes, les sûrs témoins de son génie. Quel cruel et noble destin! Dalou, en qui le vulgaire goûterait volontiers une sorte de Girardon attardé, Dalou, à la veille de sa mort, donnait à la démocratie son poète de pierre. Admirable pour ce qu’il lui a été permis d’accomplir, très grand pour ce qu’il allait créer, il fut la victime, en apparence résignée, d’autant plus douloureuse,
D’un monde ou l’Action n’est pas la sœur du Rêve.
Henry Ruujon.