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CHAPITRE PREMIER

ANNÉES DE MISÈRE

Aimé-Jules Dalou était né à Paris, 26, rue de la Ferme-des-Mathurins, le 31 décembre 1838, de Denis Dalou, ouvrier gantier, et de dame Joséphine Cambier, son épouse.

Le père de Dalou était assurément un excellent ouvrier et un brave homme, ses trente-cinq à quarante années de services dans l'atelier d’un même patron, rue Jean-Jacques Rousseau, suffiraient à en faire foi, et, aujourd’hui encore, chez le fils et successeur de ce patron, il est demeuré traditionnel d’appeler « la fenêtre du père Dalou » celle derrière laquelle on avait eu l’habitude de le voir, tout le jour debout, parachevant et dressant les gants. C’était un tout petit homme, d’aspect plutôt malingre et dont un œil était complètement atrophié par la cataracte, — ce dont Jules se souvint avec terreur, lorsque, dans son âge mûr, des troubles visuels interrompirent son travail. Avec les 5 francs par jour que gagnait son mari, Mme Dalou mère, excellente ménagère, et très laborieuse, parvenait, à force d’économie, à faire vivre de façon très sortable la famille qui comportait, outre Jules, ses deux sœurs de quelques années plus âgées que lui. Mme Dalou mère, était de haute taille et de forte corpulence; très autoritaire elle commandait sans réplique à toute la maison; chacun y tremblait devant elle, et, en particulier, son mari qui, tout petit qu’il fût, se faisait plus petit encore pour mieux échapper aux-orages que ne cessait de déchaîner sa digne, mais tumultueuse compagne. Excellente femme au fond, si dure qu’elle fût en la forme; elle ne laissait apercevoir sa tendresse qu’au seul profit d’une quarantaine d’oiseaux, ornement d’une volière, un peu plus volumineuse, sans

cloute, que oe le comportait l’inévitable exiguïté du logis. Républicaine farouche, elle parlait politique à tout venant, et en particulier aux commères du voisinage; elle s'emballait, vitupérait contre les tyrans et proclamait, dans les escaliers, les droits imprescriptibles du peuple.

Son mari qui, quant au fond, était là-dessus en communion d’idées avec elle, se gardait bien de jamais lui donner la réplique, par peur d’une controverse possible, et ceux qui ne le virent que dans sa maison seront bien surpris d'apprendre que, arrivé rue Jean-Jacques Rousseau, il y poli tiquai t à son tour, tout en dressant ses gants, il stigmatisait toutes les tyrannies, appelait à pleine voix l’avènement de l’intégrale justice et renversait tous les trônes qui lui tombaient sous la langue. Il était en réalité le prototype de ce qu'on appelle les hommes de 1848 et, — galanterie à part — sa femme l’était aussi.

Si donc Jules Dalou fut et resta de tous temps, passionnément républicain, il avait de qui tenir. 11 a toujours conservé pour la mémoire de son père un culte, attendri par le souvenir des efforts de tolérance et de patience qu’il l’avait vu faire eu tout temps afin de ne pas donnera ses enfants l’exemple de la discorde. Il vénérait aussi en lui l’un des apôtres de cette religion du travail qui fut sa seule religion.

Un jour, j’arrivai à 1 atelier pendant que Dalou était occupé à terminer sur la cire la main gantée de la statue funéraire de Victor Noir.

— Ah ! me dit-il, en soupirant, comme mon père serait heureux s’il voyait comme je fais bien les piqûres de gants !

On comprendra sans peine que. avec le petit salaire qui pourvoyait aux besoins d’une maisonnée de cinq personnes, on n’ait pu penser à prolonger longuement les études des enfants; néanmoins, et bien que l’enseignement ne fût point alors obligatoire, Jules fut envoyé à l'école communale et ses deux soeurs de môme, puis, encore petites filles, dans un atelier où elles apprirent le métier de raccommodeuses de dentelles. C’est là que, par des circonstances banales, elles eurent l’occasion de montrer à un jeune sculpteur, encore élève de l’école des Beaux-Arts, J. -R. Carpeaux, les dessins curieux et les petits modelages que leur jeune frère, alors âgé de treize ans, s’amusait à exécuter d’ins- I i net. Carpeaux s’en vint rue Neuve-des-Petits-Champs, où demeurait la famille Dalou, causa avec le gamin, et intervint auprès de ses parents, pour qu'ils renvoyassent à la Petite Ecole.

Ou appelait alors ainsi l'Ecole de dessin de la rue de l'Ecole de Médecine, devenue depuis lors l'Ecole nationale des arts décoratifs. La mère, dont la rudesse élail doublée d'un solide bon sens et d'une intelligence largement

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ouverte, estima que, apprentissage pour apprentissage, celui du dessin et de la sculpture en vaudrait bien tant d’autres et permettrait à Jules d’aborder diverses professions où les bons ouvriers gagnent leur vie honorablement, sans trop de chômage, et, pensait-elle aussi, sans les grands efforts physiques auxquels la frêle constitution de son fds ne semblait point devoir suffire dans l’avenir.

A ses bonnes raisons, le père dit de bon cœur : Amen, et d’autant plus volontiers, que Carpeaux était, à la Petite École, répétiteur de la classe de sculpture et de modelage. Le professeur titulaire était un sculpteur modeste et de beaucoup de savoir appelé Jacquot.

Le professeur de dessin d’après les plantes vivantes avait alors nom Faure. Le professeur de dessin d’après la ronde-bosse était Lecoq de Boisbaudran. Son nom mérite de survivre, sinon à cause des œuvres qu’il a signées, du moins en mémoire de la pléiade d’artistes éminents qui l’eurent pour premier éducateur. Son enseignement était plus large que celui de l'Ecole des Beaux-Arts, et s’attachait surtout à dégager le tempérament propre de chaque élève et dans l’esprit le plus libéral, à indiquer à chacun la meilleure route à suivre pour en tirer son originalité native. Contrairement à l’Ecole il dirigeait l'intelligence des futurs artistes vers l’observation directe de la nature bien plus que vers le respect immuable des traditions ; comme elle, il mettait à la base de tous les arts plastiques le dessin, c’est-à-dire la reproduction absolue et complète de la forme vue. La perfection du dessin était, selon lui, un moyen dont chacun devait faire usage à sa guise, mais en l'absence duquel tout ne pouvait lui être que déboire et qu’avortement. Il attachait une importance capitale aux exercices de mémoire. 11 envoyait ses élèves au Louvre pour y regarder à fond tel objet que bon leur semblerait, et pour le dessiner ensuite sous ses veux. Alphonse Legros se souvient encore avec émotion, du temps où il pouvait faire, au crayon et loin du modèle, en présence de son maître, une copie scrupuleusement fidèle de l'Erasme d’Holbein.

Lorsque Dalou, en 1852, entra à la Petite École, il y rencontra, entre autres, Alphonse Legros, Fantin-Latour, Cugniot, Aubé, Legrain (l'ornemaniste), Duberteaux, qui devint un sculpteur du plus grand avenir et mourut tout jeune, sans avoir pu donner sa mesure, Salard qui se destinait à l’architecture, Cornaglia qui, bientôt ne se reconnaissant pas le don du dessin, bifurqua vers le théâtre. Chapu sortait depuis peu de la Petite École, Charles Garnier y avait fait une courte apparition. Lhermitte y venait, de même Cazin ; Guillaume Regamey y arriva un peu plus tard. Dalou, quoique *le plus jeune de la promotion, — il n'avait que treize ans et demi alors que ses camarades en avaient

quinze ou seize — en était le plus assidu et le plus sérieux. 11 était tous les jours le premier arrivé et le dernier parti. Aux jours de compositions ou de concours il prenait rendez-vous avec Cornaglia, dès quatre heures et demie du matin et les deux bambins faisaient route ensemble pour pouvoir, avant six heures — heure de l’ouverture de la classe, — y choisir la meilleure place.

Ce grand amour du travail n’avait, au demeurant, rien de rébarbatif et Jules ne boudait nullement aux parties de barres ou de ballon, auxquelles toute la bande joyeuse des uturs artistes se livrait dans le jardin du Luxembourg à l’heure de récréation.

Son assiduité et les dons naturels que révélaient ses premiers essais lui valurent la sollicitude affectueuse de Carpeaux qui se mit en tète de le faire entrer, malgré son extrême jeunesse, à la grande Ecole, à la véritable Ecole, à l’Ecole des Beaux-Arts, dont il était, alors, un adepte fervent et vers laquelle il dirigeait les efforts de ses meilleurs élèves. Aux leçons données en commun, Carpeaux ajouta (à titre gracieux, est-il besoin de le dire) des leçons particulières, données en son propre atelier, et qui consistaient surtout pour Dalou, ou à regarder travailler son jeune maître, ou à lui venir en aide dans les parties les plus faciles de ses travaux. C’est ainsi que, sous sa direction, bien entendu, il collabora au bas-relief, représentant Louis-Napoléon, venant au château d’Amboise annoncer à Abd-el-Kader sa mise en liberté, bas-relief disparu en 1871 dans l'incendie du château de Saint-Cloud. On se tromperait si l’on se représentait Carpeaux comme un patron commode. 11 n’allait point jusqu'à la taloche, mais là était l’extrême limite de son amabilité. Avec lui, il ne fallait épargner aucune peine ni aucun soin, il fallait grimper vile aux échafaudages, en redescendre non moins vite, monter sur les escabeaux ou sur les échelles pour voir tour à tour le travail et les modèles, d’abord par le haut, puis se baisser et si besoin était se mettre à plat ventre, pour les voir par en dessous, et ainsi de suite, de droite, de gauche, de partout. 11 fallait tout observer, tout comparer, tout mesurer, tout contrôler. 11 ne fallait pas se contenter des à peu près, rien n’était fait s'il ne l’était jusqu’au bout. Tout cela Dalou l’a appris de Carpeaux et ne l’a jamais oublié un seul instant.

A quinze ans et trois mois, — le 31 mars 1854, — il était admis comme élève à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts, et prenait place dans l’atelier de Duret. Cela ne l’empêchait nullement de continuer à s’instruire auprès de Carpeaux (pie, jusqu’à sa dernière heure, il aima et vénéra comme son maître. Et alors qu’il était en pleine floraison de son génie et parmi ses triomphes d’artiste les plus retentissants, si quelqu'un s’avisait de le comparer à Carpeaux il ne répon-

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dait que par un silence qui signifiait : « Faut-il que des gens me croient bête pour s’imaginer que j’avalerai des compliments de cette taille-là. »

Dès 1855, il remportait la troisième médaille d’esquisse modelée ; en 1850, il obtenait une mention de figure. Les esquisses, qu'il fit à l’École sont demeurées, dans le souvenir, pourtant si lointain déjà, de ses vieux camarades. Il y eut, entre autres, un certain bas-relief de Vercingétorix jetant ses armes aux pieds de César, que Barrias et Aubé dessineraient probablement encore de mémoire.

Sans nul doute elle parut aux membres de l'Institut, qui constituaient le conseil de l’École, beaucoup trop révolutionnaire, et aucune récompense ne lui fut décernée; mais son succès parmi les élèves semble avoir eu ce résultat inattendu, d’amener le conseil de l’École à ne plus tirer à l’avenir des auteurs grecs et latins, ou de la Bible, à l’exclusion de toute autre chose, tous les sujets des concours. C’est du moins, à ce fameux Vercingétorix, que les élèves sculpteurs de l’époque, ont, à tort ou à raison, attribué cette importante réforme.

En ce temps-là, Dalou poursuivait ses études et pratiquait son art avec un fanatisme et un détachement de toutes les choses de la vie qui faisaient dire à ses camarades :

« Dalou! il déjeune de deux sous de fromage et d’une feuille de Plutarque. »

Mais il n’avait plus auprès de lui, pour le réconforter, pour le conseiller et pour l’aimer, son vrai maître : Carpeaux, alors à Borne. Duret, son maître officiel, s’effrayait un peu de la fougue de ses conceptions et, contrairement à Lecoq de Boisbaudran, s’efforçait de le ramener vers ce qu’on appelle, et bien à tort d’ailleurs, la tradition pure.

Sur le carnet-journal de Dalou de 1894, on lit cette réflexion : « En art, il faut, de deux choses l’une, ou savoir beaucoup, ou être un parfait ignorant ; mais doué, s’entend ».

Doué, il l’était plus qu’aucun autre, la certitude en était confirmée bien moins par le suffrage de ses pairs que par les sévérités de ses juges, mais il était loin d’en savoir assez pour réaliser ses conceptions. Il était entré à l’Ecole pour qu’on lui apprit à leur donner leur forme nécessaire et voilà que, tout au contraire, on ne tendait, lui semblait-il du moins, qu’à lui apprendre à faire tout autre chose que ce que ses dons personnels lui inspiraient et qu’à rabattre toutes les belles envolées vers quoi la nature le poussait. Dès ce temps-là il prit l’enseignement de l'École en horreur et, tant qu’il vécut, il ne cessa de manifester son sentiment à cet égard :

« 4 mars 1897. — Cette après-midi je suis allé voir un brave garçon qui m’en avait prié et qui pratique hélas! comme, à son âge, je pratiquais ainsi. Que de temps, que d’efforts et d’argent, perdus; non, la méthode n’exclut pas l’entrain, ni môme la fougue. »

Sa rancune contre l’esprit qui préside à l’enseignement à l’École des Beaux- Arts ne s'éteignit jamais, il le considéra toujours, non seulement comme mauvais, mais encore comme incurable. Lorsque, en 1888, il eut reparu au Salon, après une absence de treize années, avec le haut-relief de Mirabeau répondant à Di 'eux-Drêzê et celui de la Fraternité qui lui valurent, d’emblée, la médaille d'honneur, le conseil supérieur de l’École prit une délibération qui l’appelait dans son sein ; c’était, au point de vue officiel tout au moins, et, étant surtout donné les circonstances, la consécration définitive de son autorité d’artiste. M. Albert Kaempfen, directeur des Beaux-Arts, lui écrivit une lettre des plus flatteuses pour lui faire part de sa nomination. Dalou lui répondit en ces termes :

Monsieur le Directeur,

10 décembre 1883.

Je regrette vivement d’avoir à répondre par un refus à la gracieuse communication que vous me faites de la délibération prise par le conseil supérieur de l’Ecole des Beaux-Arts. Veuillez croire qu’il ne faut rien moins que des convictions bien profondes et bien arrêtées sur l’enseignement de l’Art, pour que je renonce ainsi à l’honneur qui m’est fait et qui m’est extrêmement sensible.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’assurance de mon profond

respect,

.1. Dalou.

A partir de 1857, Dalou avait suivi de moins en moins assidûment les cours de l’école, il n’en profitait guère que par les facilités matérielles si précieuses que les jeunes gens sans fortune y trouvent : vastes ateliers, modèles gratuits et le reste, et, s’il prit part aux concours, ce fut tout juste pour se conformer aux nécessités du règlement, puis, petit à petit, de plus en plus découragé, il oublia complètement le chemin de la rue Bonaparte.

Bientôt commença une période de sa vie dont il ne parlait jamais. Et si quelque vieux compagnon de cette existence y risquait une allusion devant lui, vite, il faisait dévier la conversation. Période de bohème avec des intermittences de paresse.

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Le souvenir du temps perdu lui était demeuré un remords. La difficulté d’accorder le caractère autoritaire de sa mère et son propre caractère, fait d’esprit d'indépendance et d’irréductible volonté, l’avait amené à se créer un chez soi, où il put, sans s’exposer à des réprimandes, sortir à sa convenance et rentrer — ou même ne pas rentrer — selon son bon plaisir, recevoir, et même, s’il le trouvait bon, héberger telle compagnie, meilleure ou pire, qui serait de son goût. Ceci ne l’empêchait point de revenir presque chaque jour chez ses parents, et de préférence, aux heures des repas, car il faut manger, c’est une vérité vieille comme la nature et le « faulte d’argent », mieux que toute autre chose, se chargeait de la lui rappeler.

11 employait à s’instruire et à se perfectionner le temps que lui laissaient les commandes, trop peu nombreuses et trop maigrement payées, qu’il obtenait, soit des fabricants de pendules ou autres objets analogues en zinc, en bronzeimitation et autres compositions métalliques; soit des céramistes de rencontre ou des ornemanistes de hasard.

11 eut été oiseux de rechercher la trace de ses modèles, exécutés à la hâte et qui, à supposer qu'ils aient jamais pu être intéressants, ont été assurément interprétés d’une façon barbare et en des matières rebelles à toute production artistique. La majeure partie des bronzes a été faite pour un fabricant du nom de lîondeux qui demeurait vers 1857 ou 1858, faubourg du Temple. Même là, si la maison existe encore, personne ne pourrait y dire avec certitude quels sont les morceaux dus à l’ébauchoir de Dalou.

Toujours « faillie d’argent » Dalou avait, durant sa période de bohème, dû louer des logis, où tout essai de confort était inconnu; le mobilier y était des plus sommaires, mais on baptisait le local : atelier, et cela suffisait. Le premier qu’il occupa était sis rue Mouffetard. On y accédait, d’abord en traversant la boutique d’un tripier, puis on montait trois étages, puis on longeait un couloir, ensuite on redescendait deux étages, et on arrivait, enfin, à une sorte de chambre vitrée par le haut, et ayant pour horizon un mur noirci par la pluie. Trouvant sans doute la course un peu trop longue, les habitants négligeaient trop souvent d’aller porter jusqu’à la rue les poussières et les vieux papiers que leur balai avait rassemblés dans les coins. Dans cet atelier, il fit une Joueuse d'osselet , qui n’était ni meilleure ni pire que les innombrables Joueuses d'osselet , aux cheveux, coiffés à la grecque qu’on voit à peu près tous les ans au Salon. 11 ne la vendit pas, bien entendu, et n’en fut que plus pauvre après l’avoir terminée. Elle fut reçue au Salon de 1861.

Rue Mouffetard, la misère n’avait rien d’ailleurs de triste, les camarades y

venaient souvent et, pour se mieux gaudir, s’adonnaient à des fanfares sur le cor de chasse. Les plus vigoureux en sonnaient sans effort et s’amusaient beaucoup à regarder Dalou, plein d’entrain et de volonté, s’arc-boutant de son mieux sur ses jambes frêles, enflant ses joues et jouant sa partie. Ceux qui n’ont jamais connu que le Dalou sérieux, d’une correction sans apprêt, mais absolue en toutes choses, ponctuel et régulier, méticuleusement propre et soigné autant sur sa personne qu’autour de sa personne, ont peine à se l’imaginer dans ce capharnaum odorant.

La musique cynégitique, excellente préparation à des concours, dont le sujet était le plus souvent, ou Orphée domptant les bêtes, ou Aryon charmant les dauphins, ou les Sirènes attirant Ulysse, plaisait moins à ceux qui l’entendaient qu’à ceux qui s’y exerçaient. Il serait indiscret de demander si la fanfare de la rue Mouffetard comportait des sirènes, mais on peut affirmer avec certitude qu elle ne comprenait, en personne, ni Orphée, ni Aryon, ni même Vivier, le célèbre corniste, simple mortel quoique dieu de la mystification. Une bonne expulsion, bien en règle, épargna à nos jeunes gens la peine de s'époumonner désormais, au second étage, en descendant du couloir du troisième étage, audessus du tripier. 11 fallut se loger ailleurs et, pour moins bizarres que fussent les soi-disant ateliers où Dalou s’installa, ils n’en étaient guère plus élégants. Les fanfares furent supprimées et la petite bande se rassemblait, quand l’étiage des fonds le permettait, dans quelques salles d’arrière-boutique de modestes guinguettes. Là, comme de simples maçons — dans tout sculpteur il y a un maçon — - on chantait la romance sentimentale et Dalou, admirateur passionné de Pierre Dupont, récitait les « beaux bœufs blancs tachés de roux » ou Y Aiguille et entonnait à pleine voix et de plein cœur, en digne fils de ses parents, le refrain :

Les peuples sont pour nous des frères, — - des frères, des frères Et les tyrans des ennemis.

Celte influence de Pierre Dupont a du reste laissé à jamais son empreinte sur son âme profondément peuple et, si haut qu’il fût monté dans la hiérarchie sociale, il est toujours resté, dans sa vie infime et dans son intime pensée, ce qu’on pourrait appeler : un ouvrier de Pierre Dupont. En 1870, il cessa de croire que « les peuples sont pour nous des frères », et devint étroitement français, activement, vaillammant patriote « chauvin si l’on veut, » — ajoutait-il quand on le poussait ; — mais, jamais il ne cessa de préférer aux hommes les plus illustres

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qu’il fut appelé à cotoyer dans la vie, les simples ouvriers qui furent ses collaborateurs. Ceux-là il les aima de toute sa tendresse.

Ecoutez bien comment il parle de l’un d’eux :

« 26 octobre 1894. — Anniversaire de la mort de mon compagnon et ami « Louis Str... Le pauvre et cher garçon s’est asphyxié, il y a un an à celte date, « désespéré par une maladie incurable. Je ne saurais espérer le remplacer, ni « comme aide précieux, ni comme ami, car sa franchise était entière avec moi, « sa droiture absolue; quant à son dévouement il était également immense à a mon égard et, depuis dix ans, j'en avais eu de nombreuses preuves. J’ignorais « absolument, ainsi d’ailleurs que tous ses amis, le mal dont il était affligé aussi « bien que la résolution qui a mis fin à sa vie. »

Mais ce ne sont point seulement les individus qu’il aimait, c’était l’espèce. Elle était sa famille sociale — et non sa classe comme disent les politiciens de métier. — Il en était issu et la pensée d’en sortir lui fût apparue comme un abaissement. La noblesse de travail était sa noblesse propre et, encore que sans en faire parade, il y tenait comme un Montmorency lient à son blason et à ses aïeux.

11 serait téméraire de dire qu’au temps de sa jeunesse Dalou s'arrêtait longtemps à philosopher sur ces larges idées, mais il le serait infiniment moins de croire qu'elles se trouvaient en lui à l’état de germe; c’était déjà, semble-t-il, quelque chose comme ce petit duvet de verdure tendre dont se veloute la terre au début du printemps et qui, l'été venu, sera la moisson. Et, à mesure que ces idées prendront corps, elles lui inspireront, tour à tour, ses plus belles et ses plus grandes œuvres pour l'amener, comme conclusion de sa vie, à celle qui eût été la plus magistrale de toutes, si la mort n’en avait arrêté l'exécution, le Monument aux ouvriers.

Ce fils d’ouvrier, resté de tous temps uniquement un ouvrier, n’eut jamais dans sa jeunesse cette puérile vanité de se croire quelque chose de plus, en s’intitulant artiste. Le métier qu’il faisait alors pour vivre, n’était ni un métier d’ouvrier, ni un métier d’artiste, et, par cela même, il risquait de s’y gâcher la main. De plus, il n’en tirait qu’un très maigre profit. L’irrégularité des commandes qu’il recueillait et l’irrégularité de ses gains, avaient eu pour effet l'irrégularité de sa vie, dont, à celte lointaine époque, les détails ne seraient point tous à citer comme exemple dans les pensionnats de demoiselles, car, bien qu’issu d’une famille protestante, Dalou n’avait point, vers sa vingtième année, l’austérité que l’on attribue généralement au protestantisme. Comme érudition tliéolo-

gique, il s'en tenait à la phrase de la Bible où Dieu dit à Adam : « 11 n'est pas bon que l’homme vive seul. »

Or il n’était pas toujours très circonspect dans le choix de sa société et, en conséquence, le plus souvent, le peu d’argent qu'il gagnait était aussi vite dépensé que reçu et les courts instants d’abondance éphémère étaient vile remplacés par de longs jours de misère noire et par l’impossibilité de couvrir les frais des travaux qu’il eût voulu faire pour donner la mesure de son talent.

D’autre part, il ne recherchait plus- les succès de l'Ecole des Beaux-Arts. Depuis 1856, date à laquelle son dossier porte une mention de figure modelée, jusqu’en 1861, il n’y avait obtenu aucune récompense. En 1861, il concourut pour le prix de Rome, en quoi il voyait uniquement un moyen d’aller étudier les maîtres et de travailler sans souci de sa vie à gagner. 11 remporta alors la première médaille d'esquisse modelée et ne fut classé que le troisième au jugement définitif du concours. En 1862, il tenta encore une fois l'aventure dans un concours ayant pour sujet « Un sacrifice de bœufs ». Il y fut classé le deuxième.

A la suite de ce nouvel échec il était arrivé au bout du courage à lui nécessaire pour traiter des sujets qui ne lui rappelaient rien, et pour se plier, tant bien que mal, aux traditions chères à l’Institut, juge suprême des concours, en ce temps-là. Ne rencontrant dans ses études que déboires et se sentant incapable de gagner sa vie, au bout de son ébauchoir, il prit un parti que d’autres, plus vaniteux, eussent considéré comme une véritable déchéance. Peut-être est-ce bien avec le ressouvenir de cette épreuve et, selon toute apparence, sous l’impression de conseils qu'il venait de donner à un jeune artiste, qu’il écrivait sur son journal de

« J’ai souvent entendu dire, dans ma jeunesse, par des camarades auxquels « on reprochait de ne rien faire pour eux : quand j’aurai 1500 francs devant « moi et deux ou trois mois à consacrer à une étude, je tâcherai de faire une « figure que j’exposerai, si j’en suis content. Raisonnement faux. 11 faut, dans la « jeunesse étudier, travailler pour vivre, et produire pour son art. De même dans « l’âge mur, et dans la vieillesse; mais avec les infirmités amenées par l’âge « en plus. La seule compensation, à ce moment, c’est l’expérience acquise dans « son métier. Mais en revanche on a l'ardeur et la jeunesse en moins. »

Toujours est-il que, en 1862, ayant eu connaissance d’un emploi fixe chez un naturaliste-empailleur, il s’y embaucha. Là, il était sûr de gagner régulièrement ses quatre ou cinq francs chaque jour et était tenu d’arriver le matin à l’heure fixée et de ne sortir qu’après sa journée finie. Du même coup il trouvait le pain

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assuré et la régularité du travail reconquise. Le contact des patrons, le père et le fils, Parzudaki, tous deux gens fort distingués et des plus instruits, ne fut point assurément sans exercer une influence salutaire sur l'état de son esprit.

Mais il y eut bien plus et bien mieux, c’est en grande partie par ce stage imprévu qu’il acquit quelques-unes des qualités les plus précieuses de son talent. Sa tâche consistait à modeler des animaux de toutes sortes, et il fallait que les peaux préparées qu’on fixait au moyen d’épingles sur les moulages de ses modèles y adhérassent absolument, selon le mouvement que l’on voulait donner à chaque bête. Pour les oiseaux ou les animaux de petite taille il fallait reconstituer la forme d’après le squelette et procéder à un modelage sur le coton ou sur l’étoupe. Pour un jeune sculpteur résolu à s’instruire, il y avait là une leçon d'anatomie de tous les instants, où chaque faute se trouvait matériellement contrôlée aux yeux de quiconque avait le juste sentiment de la forme. La leçon s’étendait des grands fauves aux tout petits oiseaux en passant successivement en revue tous les quadrupèdes, tous les quadrumanes et tous les bipèdes, excepté l’homme. A chaque animal il fallait procéder à une étude nouvelle, pour lui donner avec exactitude son allure particulière et son mouvement naturel.

Là, point de fantaisie, point d’à peu près, c’était la nature elle-même qui commandait, le tout était de savoir lui obéir, et l’artiste qui, passionnément, voulait apprendre à la connaître, pouvait profiter de ses enseignements de tous les instants. Ce n’était point de l’art assurément, mais c’était une précieuse école de travail. Dalou y a acquis le don de toujours voir les anatomies des figures qu’il a modelées, l'habitude de prendre autant de mesures que possible et de les contrôler toutes scrupuleusement; il y a appris à ne jamais tricher avec la vérité des formes, à concevoir par grands plans les masses principales et à les exécuter jusqu’au bout et sans en rien négliger, et aussi, à rendre en toute conscience l’aspect de la vie, aux tout petits êtres, tels que les oiseaux-mouche.

Les travaux exécutés sur ces exquises bestioles lui fournirent ce sens de la beauté des infiniment petits, qu’il retrouvera bientôt lorsqu’il exécutera pour les orfèvres des bijoux délicats, et pour des fabricants de meubles des plaquettes ou des médaillons, aujourd’hui dispersés on ne sait où et dont seuls les meubles de l’hôtel Païva conservent des exemples. 11 avait annoncé sa résolution de renoncer à jamais à la sculpture et voici qu’un métier banal et presque ridicule l’y ramenait sans qu’il s’en doutât.

Le soir il allait dessiner à l’atelier Suisse. Là il se lia avec Lhermitte et avec Guillaume Regamey et prit d’eux quelques velléités de faire de la peinture ; mais comme distraction seulement.

Le dimanche, il rejoignait le plus souvent ses amis de l’École, Aube, Barrias, Delaplanche et Nathan — un sculpteur doué qui mourut avant trente ans; — Legrain était parfois de la partie. On allait respirer l’air pur de Meudon, et l'on devisait gaiement et passionnément des choses de l’art. On y « blaguait » même très affectueusement X empailleur et ses mains noircies par le savon arsenical. Il écoutait gaiment, et s’essayait à faire delà peinture, — de la mauvaise peinture, du reste. On tâchait de lui rendre confiance en soi. Tous ces jeunes artistes, insoucieux d’un concurrent dangereux, ne consentaient point à voir leur Art perdre les belles choses que Dalou devait y apporter. Il leur résistait, il ne voulait plus d’un métier qui ne nourrit pas son homme et où il n’avait jamais connu que la souffrance des rêves irréalisables ; mais leur amicale insistance n’était pas entièrement perdue. Dans le plus grand secret, Dalou tentait, une fois encore, de voir si vraiment, comme on le lui répétait, il était capable de produire une œuvre. S'il n’en était pas content il la détruirait, si elle lui paraissait avouable, il la montrerait. Et, dans une pauvre chambre d’une vieille maison de la rue Git-le-Cœur, il exécuta une statue de grandeur naturelle. Comme il n’en était pas trop mécontent, il la montra à M. Salard son ancien condisciple de la Petite - École. Celui-là, étant architecte, représentait le public éclairé. M. Salard en fut enchanté et cette première expérience engagea Dalou à avouer sa statue et à demander à ses amis leur avis très net et très franc. Tout heureux de voir que leurs remontrances avaient porté leurs fruits, ils accoururent, trouvèrent la statue très intéressante et décidèrent qu’il fallait la mouler au plus tôt et risquer son envoi au Salon. Et il en fut fait ainsi. Mais c'était moins facile à faire qu'à dire, car, — et c'est là le terrible du métier de statuaire — la glaise et les armatures, les modèles, les moulages, les transports coûtent toujours fort cher. Par bonheur, l’ouvrier de Parzudaki avait pu mettre de côté les fonds nécessaires pour offrir à l'artiste le prix du plâtre et du camionnage; l'un des camarades se chargea d’effectuer le moulage. Et les voisins ne furent point médiocrement étonnés, lorsqu’ils virent descendre de chez « l’empailleur du troisième » un locataire de plâtre dont ils ne soupçonnaient point l’existence; l’escalier lui-même, qui n’était pas très vaste, ne le fut pas moins de voir qu on pût l’y faire passer et les amis le furent plus que personne en constatant que la statue était arrivée intacte au rez-de-chaussée.

Quant au propriétaire il fut tout heureux de constater que le plancher de sa masure avait pu supporter le poids de la statue de glaise, l’humidité des mouillages et les injures du plâtre. Satisfait de cette première expérience, il invita Dalou, soit à n’en plus tenter une semblable, soit à déguerpir au plus vite.

ANNÉES DE MISÈRE

La statue fut reçue au Salon et, de plus, installée en bonne place et Dalou put voir, bien des fois, les visiteurs avisés, s’arrêtant devant son œuvre et les entendre dire ce : « Tiens! de qui donc est-ce ça? » qui est le plus encourageant des succès et le plus désirable aussi. Dalou n'avait pas été chercher son sujet bien loin, il l’avait trouvé à deux pas de chez lui, n’importe quel jour, sur le bord de la Seine. Le livret portait cette inoffensive mention « Le Bain ». C'était, tout simplement, un gamin d’une quinzaine d’années, qui, au sortir de l'eau, assis nu, sur une pierre, remettait sa chaussette. A la façon dont était allongée la jambe droite et arc-boutée la jambe gauche, à l’effort que faisaient les bras pour forcer l’entrée de cette malheureuse chaussette, on voyait combien ils avaient de peine à y faire entrer son pied encore mouillé. A part la chaussette, objet inconnu des grecs et des romains, et un soulier, posé sur le sol en attendant son tour d’être chaussé, la composition était d’un poncif, d’un « pompier », d’un « concours d’École » à réjouir l'excellent Lemaire et le très vénérable Jouffroy ... seulement — et là était le gros seulement — c’était pris dans la vie et c’était vivant.

Les grands critiques n'en parlèrent pas ou se contentèrent de la mentionner sans commentaire, mais elle eut les honneurs de la caricature avec cette légende pas bien méchante, parodie d’une chanson de Dejazet : « Le premier />as (au lieu de j> as) se me t (au lieu de /ait) sans qu’on y pense ». Le succès n’était assurément pas de ceux qui éveillent des espérances de gloire ; il était déjà certes de ceux qui peuvent ranimer les courages défaillants. Mais Dalou, en revoyant sa statue au Palais des Champs-Elysées, en avait aperçu tous les défauts ; il avait constaté l’insuffisance de son savoir et, plus que jamais, il s’acharna à demeurer un ouvrier et à ne plus faire de l’Art que pour son plaisir personnel.

Ses jeunes confrères avaient la résignation moins facile. Un beau jour, l’un d'eux, Legrain, débarqua rue Git-le-Cœur et, mu par une amitié qui datait du temps déjà lointain de la Petite-École, il tint, avec la franchise bourrue qui était dans sa manière habituelle, un discours à peu près ainsi conçu :

« Il me semble que tu as assez fait ton métier d’empailleur. Ça ne peut pas « durer toujours. Ça finit par devenir bête. Quand on a ce que tu as dans le « ventre, on ne lâche pas la sculpture. Tu sais que je travaille en ce moment, « à force, aux ornements d’un hôtel qu’on construit dans l'avenue des Champs- « Élysées. La propriétaire est une certaine marquise de Païva, qui sort on ne « sait d’où, — ce qui ne nous regarde pas, — mais qui a la prétention de se « faire construire une merveille d’art et qui a, pour y arriver, des millions à « remuer à la pelle — ce qui commence à nous regarder — attendu que dans

« son hôtel elle vent une niasse énorme de sculpture et de bonne sculpture et « faite pour elle seule. Manguin qui est l'architecte de la chose m'a pris en « amitié, et m’a conté ses peines; les sculpteurs arrivés lui demandent des « prix fous, il a tâté de plusieurs, tels Cavelier et Allasseur qui lui ont fourni « des esquisses ridicules. Je l’ai consolé en lui disant que j’avais sous la main « toute une bande de jeunes, capable de faire infiniment mieux, sans lui coûter, « à beaucoup près, aussi cher. Je lui ai déjà indiqué Barrias, qui fait une statue « de Virgile, Aubé qui en fait une de Dante, et Cugniot une de Pétrarque : « soit trois marbres pour les niches de l’escalier. Et quel escalier ! un bloc « d’onyx! — Tu le vois, toute la bande est de la fête et il faut que tu aies aussi « La part du gâteau. Puisque tu n’as pas d'atelier lu peux commencer par « une petite chose. 11 y ajustement, dans la bibliothèque, deux portes superbes « en bois noir, moulurées en vue de recevoir des plaquettes de bronze. « Voici les mesures des plaquettes : hauteur soixante centimètres, largeur « vingt.

« Elles doivent représenter les Arts; fais, à ton choix, la Peinture, l’Archi- « lecture, la Sculpture ou la Musique, en te souvenant que Mauguin est l’homme « du style Renaissance et que Cellini, Jean Goujon, Germain Pilon et Bernard « Palissy sont ses dieux. Tu ne risques rien à essayer. Dans quelques jours je « l’amènerai Manguin et, que tu le veuilles ou non, il faudra b en sacrebleu! « que je le sorte de ton joli métier d’empailleur. »

Au jour dit, Manguin, accompagné de Legrain, arrivait rue Git-le-Cœur. L’aspect du lieu lui inspira de prime abord une certaine défiance de l'artiste qui se trouvait réduit à travailler là. Mais quand Dalou, de ce geste inquiet, qu'il conserva de tout temps chaque fois qu’il découvrait un de ses travaux en cours, eut dévoilé son petit bas-relief, Manguin, homme froid et peu complimenteur, poussa un cri d’admiration. Legrain, qui ne l'avait jamais vu dans un tel état, en fut ébaubi. Bien entendu le petit bas-relief fut accepté et les trois autres commandés sur l'heure.

Et, à l’improviste, Mauguin prononça cette phrase :

« Auriez-vous besoin d’argent? »

Manguin offrait de l’argent! Ça ne s’était jamais vu. Legrain ne le reconnaissait plus. 11 le regardait avec des yeux ronds.

— Cela ne fait jamais de mal, fit Dalou.

Alors, Manguin sortit de son gousset dix louis et les posa sur la table qui, au cours de sa vie, déjà bien longue, n’en avait probablement jamais porté autant à la fois.

ANNÉES DE MISÈRE

Dalou les considérait d'un air digne. Legrain, interloqué, se cramponnait à la muraille.

Et c’est ainsi que Dalou renaquit à l’espoir, reprit confiance en son avenir, revint à cet art qui fut tout à la fois et le tourment et la joie de sa vie et où il s’illustra par des œuvres qui resteront au premier rang des productions de la statuaire au xixe siècle.

L’honneur de cette résurrection à laquelle la France doit Fun de ses grands artistes, appartient en propre, à l’amitié de Legrain et, quelles qu’aient été les circonstances qui ont pu rompre cette amitié, et d'où que soient venus, soit les torts, soit les malentendus, Dalou, chez qui l’idée de justice dominait toutes les autres, serait le premier à convenir qu’il était simplement et nécessairement juste que cela fût dit ici même.

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