A LA BROUETTE
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS
sur la base où se tient le chef, lui présente un plan, les yeux fixés dans ses yeux pour le mieux comprendre, tandis que M. Roll, placé derrière lui, lève la tête pour le mieux écouter.
La statue d'Alphand et son large piédestal, font rêver au fût d’un gros arbre, dont les lignes variées, rompues et quelque peu tortillées des quatre autres statues placées au-dessous, simuleraient les racines. Elles plongent dans le corps de l’exèdre comme en un sous-sol, dont une coupe verticale dévoilerait la vivace fécondité. Ces racines, faites d’êtres humains, semblent puiser dans l’activité commune de ces hommes, plus petits mais plus nombreux, qui agissent et peinent au-dessous d’eux et hors de la grande lumière, chacune des gouttes de la sève qui engendrera, élèvera, fera fleurir et fructifiera la puissance de leur idée. Ainsi comprise, la Réalité, voulue ici par Dalou, est en même temps et surtout, une allégorie.
Là a été la grandeur et la volonté de sa pensée, là est la signification qu’il a entendu donner à son œuvre. De soutenir toujours cette pensée, de l’infuser dans l’ensemble et dans chacune des parcelles de sa composition, vint surtout, pour lui, l’excès de la fatigue^Et quand il n’eut plus qu’à faire quelques retouches finales, il était à bout de force physique, à bout, peut-être, de force morale. Pour y avoir l’œil plus frais, il avait cessé de revoir son œuvre, pendant deux mois, après la venue de la Commission et il l’avait reprise au milieu de mai. Après quatre ou cinq séances de modèle il notait :
« (23 mai 1896). — Séance de modèle sur l’Alphand. La fin d’un travail est « vraiment bien pénible. Celui-ci que j’ai entrepris et poursuivi avec tant de « plaisir, commence à me peser terriblement. Que d’espoir, que de peines « pour un si faible résultat! ».
Puis, il va passer à la campagne, une semaine, interrompue par une journée à Paris, puis, voici l’emploi de son temps :
« (4 juin 1896). — Retour de la campagne où pendant une semaine je me « suis plongé avec délice ».
Du 7 au 16 par une chaleur de 25° il fait encore onze séances de modèle et après la onzième :
« (16 juin 1896). — Séance de modèle sur l’Alphand. 11 est grandement temps « que j’arrive à la fin de ce travail qui me met à bout de force, étant donné sur- « tout la chaleur qui nous accable depuis plusieurs jours. La terre, en place « depuis un an et demi, se refuse à y rester plus longtemps, d’ailleurs j’ai écrit « à Bertaultde venir commencer le moulage vendredi prochain. Jusque-là j'irai ».
Le 17 nouvelle séance de modèle et, enfin :
« (18 juin 1896). — J’ai fait une séance de modèle sur l’Alplnand ; la der- « nière sur ce modèle que l’on moule enfin demain ».
« (19 juin 1896). — Bertault moule enfin les dernières parties du monument « d’Alphand. La terre n’en pouvait plus; et moi je suis de même. Il est temps,
« grandement, que je me repose à la campagne. J'y pars cette après-midi ».
Tout était terminé pour le moment. 11 ne restait plus désormais qu’à faire exécuter le grand modèle en pierre du Dauphiné, — pays natal d’Alphand — et aie compléter le ciseau à la main. Tâche lointaine, mais qui promettait encore bien des tracas, bien des soucis et bien des fatigues. Ce n’avait pas été sans bien des tâtonnements qu’on avait fini par choisir l’emplacement de l’Avenue du Boisde-Boulogne. On avait d’abord parlé de la place de l’Alma, qu’on eût transformée, puis, le conseiller municipal de Passy, M. Caplain, avait demandé le monument pour le jardin de la Muette. Dalou vit l’endroit proposé et le trouva « affreux ». Puis, ç’avait été, en novembre 1895, le Comité Alphand lui-même qui s’était réuni pour délibérer de la place à occuper, oubliant de convoquer Dalou, ce dont il est vivement froissé :
« Je la trouve un peu forte celle-là. J’ai chargé Maillard de dire tout mon « mécontentement à ces messieurs. Décider de la place d’un monument sans la « présence de son auteur, alors et surtout, lorsqu’il veut bien l’exécuter dans les « conditions de désintéressement où je fais celui-là, cela me semble une con- « <1 u i Le impardonnable et blessante au premier chef ».
L’endroit choisi par le Comité était déplorable, Dalou et M. Formigé en trouvèrent et en firent agréer un autre qui leur sembla moins mauvais, mais toujours dans celte même avenue du Bois-de-Boulogne excessivement large, interminablement longue et plate, encastrée dans deux rangées de hautes maisons sans cesse remises à neuf. L’interminable ruban gris de l’allée cavalière toute droite à peine soulignée par les festons de quelques bouts de pelouses mesquines, plantées d’arbres très jeunes, donne à la pierre du monument, un aspect terne et la hauteur des maisons, d’un ton analogue, le font paraître un édicule, oublié là dans un fourré, en attendant une place appropriée à sa forme et à sa couleur. Dès juillet 1897, le terrain avait été modifié et consolidé; une baraque de planches fut construite sur une longueur de 20 mètres, une largeur de 10 et une hauteur de 8. Dalou y installa une équipe de metteurs au point, de tailleurs de pierre, puis de praticiens. Les contrariétés venues des hommes n y firent point toujours défaut, celles venues des intempéries hivernales ou estivales non plus. A cela s’ajoutait le soin de tenir des comptes, de faire la paie de chaque quinzaine.
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Les soucis de cette entreprise — car un sculpteur, on ne le sait pas assez, doit être, le plus souvent, un administrateur — marchaient alors parallèlement avec ceux du travail de réfection du groupe du monument de la Place de la Nation qui s’exécutait à Auteuil, et, aussi, parallèlement à celui des lions du pont Alexandre 111 ; le tout sans préjudice du débordement des besognes quotidiennes, et maintes fois, avec des coups de fatigue terribles. Les repos de l’été de * 1898 et de celui de 1899 furent hachés par des journées passées à Paris, chaque semaine, dans la baraque de l'avenue du Bois-de-Boulogne et dans celles du pont Alexandre.
Dalou eut pu, comme la plupart des sculpteurs, en pareil cas, s’en rapporter à une tierce personne; l’état d’achèvement du modèle, méticuleux jusqu’à l’excès, lui donnait toutes les garanties possibles. Il avait, là-bas, quelques hommes, dont la capacité et le dévouement profondément affectueux, lui était acquis, et, pour le remplacer à tout moment dans la surveillance du travail, il y avait installé son collaborateur de tous les jours, depuis 1892, M. Léon Gobet, auquel vint bientôt se joindre Auguste Becker. Mais rien de cela ne lui suffisait.
De même qu’au travail du monument de la place de la Nation, il trouvait toujours à celui d’Alphand de nouveaux défauts et il s’employait à les corriger.
Cependant, le Comité avait hâte d’en finir après tant d’atermoiements. M. Mesureur, son président, demanda à Dalou vers quelle date il sera possible d’inaugurer le monument, et voici la trace de sa réponse :
« (5 mai 1899). — .l’ai fait réponse, ce matin, à la lettre de Mesureur, en « substance : la question est difficile. Je ne sais au juste, peut-être en juin, « peut-être en juillet. Plus j’y travaille, plus j’y découvre à faire encore. »
Et, pourtant, comme chaque année, depuis 1893, aux premiers jours du printemps il était complètement épuisé de fatigue.
« (20 mai 1899). — Ce soir, très fatigué et affamé, revenant de l’Alphand, où « je venais de faire une séance de modèle sur la pierre, j'ai eu, en quittant le « tramway, un étourdissement, tout à la fois étrange et profond, qui m’a « ébranlé tout l’organisme. J’ai pensé tomber, j’ai fait plusieurs pas, en tàton- « nant, puis, une chaleur m’est montée subitement à la tête, en même temps « que je me suis senti rougir. Tout cela n’est pas normal, en somme, et j’ai la « crainte de tomber, un de ces jours, comme une masse pour ne plus me « relever ; à moins que la chose ne se passe dans la nuit et que je m’endorme à « jamais. »
Chaque jour, il retourne à l’avenue du Bois et continue à tout reprendre sur
la pierre, d’après le modèle, en complétant ses journées par un travail analogue sur les lions du pont Alexandre 111 et par d’autres travaux.
Souvent il retient et paie des séances de modèle qu’il ne peut faire, étant vaincu par des malaises trop violents.
Enfin, après trois semaines de lutte, ayant mis en place la statue d’Alphand, et fait remonter la baraque qu’on avait dû couper pour l’y faire entrer, il put écrire :
« (10 juin 1899). — Tout est terminé ; la baraque est remontée. Je puis partir « pour la campagne, tranquille de ce côté. »
11 n’en revint pas moins assez souvent avenue du Bois, au cours de ses vacances. Et, le 2 novembre, il a cette exclamation : « L’Alphand est terminé, enfin ! »
11 écrit alors à M. Mesureur pour le prier d’en faire l’inauguration le plus tôt possible et, le matin, si possible, le jour étant alors plus favorable.
La fête du « Triomphe delà République » retarda de quelques jours l'inauguration de l’Alphand. Elle eut lieu le 14 décembre 1899 avec l’affluence de hauts personnages et le cérémonial que commandait son importance. Le comité remit à la Ville de Paris, qui y avait largement souscrit, ce monument élevé à l’homine qui l’avait transformée.
Dans sa forme définitive, il me semble (ceci est une impression de spectateur et de passant, et non une prétentieuse observation de critique d’art) il me semble, dis-je, moins heureux que l’esquisse. L’amplitude du bas-relief paraît diminuée, la coloration générale du grand groupe à l’aspect plutôt dur, mais, peut-être estce par un effet du mauvais éclairage ou par un effet du vide de l’horizon qui l’entoure.
Cette dureté, par une opposition normale, éteint, blondit, la coloration générale de la frise, affadie déjà par la nature même de la pierre dans laquelle elle est taillée, et parle voisinage des pierres de taille des maisons environnantes.
Est-il impossible d'admettre que l’œuvre se ressent des luttes que son auteur a dû soutenir contre soi-même pour la conduire jusqu’au bout. Ceci est encore une question. Mais on ne pourra vraiment connaître et juger le monument d’Alpliand que lorsqu’il sera, — s’il y est jamais — à une place proportionnée à sa forme et où il ne sera pas combattu par tout ce qui l’entoure.
En récompense de celle œuvre qui, pour compromise qu’elle soit, dans son ensemble, par l’effet malencontreux de la figure principale, n’en demeure pas moins l’un des monuments des plus intéressants qui soient à Paris, et comme unique compensation de ses années de travail, donné gratuitement et de sa
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bataille quotidienne contre la mort, que demandait Dalou, alors que peu de jours auparavant il avait fallu faire accepter par surprise la croix de commandeur de la Légion d’honneur ? Ce qu’il demandait, c’était simplement d’humbles palmes académiques dont il voulait faire la surprise à ses collaborateurs principaux.
Et voici en quels termes il y insistait dans une lettre adressée à M. Mesureur :
« Mon cher président, en vous adressant les trois demandes ci-jointes, perce mettez-moi de vous rappeler que leur réussite me tient beaucoup à cœur ; car '( ces trois indispensables collaborateurs de grand talent, sont tous trois aussi, « je le répète, des hommes admirables, tant à cause de leur assiduité, de leur ce entier dévouement pour moi, de leur abnégation de tous les instants, aussi « bien que dans leur vie privée. Ouvriers modestes, tous trois sont mariés et c< pères de famille. Je ne connais personne de plus estimable et suis fier de leur « amitié. »
« Permettez-moi d’ajouter : Entre eux pas de choix à faire ; ils me sont éga- (i lement chers. Aussi fais-je des vœux pour la réussite de vos démarches « qui, je veux le croire, -étant donné votre situation, ne peuvent manquer c< d’aboutir.
<c Veuillez donc, mon cher Mesureur, être assuré de mon entière reconnais- « sance pour la grande joie que vous allez me causer.
cc J. Dalou. »
M. Leygues, ministre de l'Instruction publique, ne crut pouvoir accorder à M. Mesureur et à Dalou que deux de ces palmes, l’une pour M. Auguste Becker, l’autre pour M. Léon Gobet.
La cérémonie étant terminée, Dalou, événement considérable pour lui qui, soumis depuis six ans à un régime voisin de la diète, n’avait jamais mangé hors de son logis, s’en fut dans un grand restaurant de la Porte-Maillot célébrer, en compagnie de sa femme, de sa fille, et de ses ouvriers si sincèrement aimés, l’achèvement de l’œuvre où ils l’avaient secondé.